M. Corbière à M. de Serre
Rennes, 17 noremiyre 1890.
Monseigneur, C'est au moment où j'étais occupé à compter jusqu'où pourraient encore se prolonger mes vacances que votre lettre est venue me proposer de les abréger. Si ma position habituelle vous était connue, vous comprendriez combien elle est contrariée et combien j'en souffre. Mais ce n'est pas de ce qui me regarde que je dois prendre la libwté de vous entretenir.
La commission des finances, dont vous vous occupez, rencontrera nécessairement toutes les questions qui tiennent à notre position actuelle; vous l'avez parfaitement senti, et cette vue ne pouvait vous échapper. Il me semble qu'un plan qui deviendra si étendu ne peut être arrêté que par ceux qui sont chargés de l'exécution et avec toutes les données qu'eux seuls doivent avoir. Ceux que vous voulez bien honorer de quelque confiance pourraient, de la meilleure foi du monde, différer avec vous sur des points plus ou moins essentiels ; ils auraient tort d'insister : le choix des moyens vous appartient, parce que vous êtes chargé de la réussite ; mais aussi cela même ne prouve-t-il pas qu'ils ne seraient pas convenablement placés dans de semblables délibérations? Et, quand ils se trouveraient d'accord avec vous sur tous les points, ce qu'on peut heureusement espérer, leur opinion n'aurait-elle pas moins de poids après cette espèce de coopération anticipée?
Je puis me tromper, monseigneur, mais l'observation que je vous soumets me paraît être dans les principes de notre gouvernement. Vous trouverez peut-être que c'est ma paresse qui me fait illusion. Je ne crois pas ; mais quand, malgré toute ma bonne volonté, j'éprouverais quelque fatigue, j'espère que vous ne me blâmeriez pas d'attendre que l'heure soit sonnée pour arriver à mon poste. Je sens d'ailleurs tous les jours davantage combien il' importe que tout ce qui est royaliste soit intimement uni contre tout ce qui ne l'est pas.
ANNÉE 18â0. 1/.1
Vous connaissez l'élection que nous venons de faire ici. Le troisième choix pourra vous surprendre et vous porter à croire qu'il y a beaucoup de vivacité dans nos esprits. Dans la vérité, ce résultat est dû à deux choses : à la chaleur particulière qu'a mise à cette affaire une seule famille qui est nombreuse et qui a des rapports avec beaucoup d'autres, et ensuite à ce que M. le préfet a cessé de s'occuper de l'élection, ne voulant pas appuyer un autre candidat que j'avais cru beaucoup plus convenable que celui qu'il avait proposé lui-même, et qu'il eût toujoui's été impossible de faire adopter. Au reste, M. duPlessis^ est honnête homme et roya-
* Louis-Joseph-Anne-Marie du Plessis-Mauron, comte de Grenëdan» né A Rennes le S juiUet 1767. Reçu avocat en 1786, il obtint, en 1787, des dispenses d'âge pour siëger comme conseiller au Parlement de Bretagne; il professait alors des iddes de reforme et de liberté. Élu maire de Rennes en décembre 1793, il lutta courageusement contre les représentants du peuple Sevestre et Billaud-Varennes, et empêcha bien des actes de violence ; mais lui-même fut proscrit en août 1793 et n'dvita la mort que par la fuite. Conseiller de pre'fecture d'Ille-et-Vilaine en 1800, membre du Conseil gdnëral cetle même année, il fut nommé, le lA mai 1811, conseiller à la Cour impériale de Rennes. Ayant refusé de prêter serment à l'époque des Cent- Jours, il perdit son siège, mais pour le recouvrera la seconde Restauration. Les électeurs de son département l'envoyèrent à la Chambre en août 1815 : il prit place à l'extrême droite et se fit remarquer par l'exagération de ses principes. 11 échoua aux élections de 1816, mais fut réélu en 18%. Après la révolution de 1830, son refus de serment comme député et comme magistrat le fit exclure de la Chambre législative ainsi que de la Cour de Rennes, où, depuis 18!23, il était président. 11 mourut dans sa ville natale le 18 mars 18/i2.— Consulte» la Biographie bretonne^ par P. Levot, t. II, p. 618-622.
lAJ CORRESPONDANCE.
liste; ce sont deux grands points, et je suis persuadé qu'il ira bien * .
Je suis avec respect, monseigneur,
De Votre Excellence Le très-humble et très-obéissant serviteur,
Corbière.