Le oooBotte do Mantlowlar à M. de Serre
Paris, lii fi^yrier 1891.
D'après toutes les informations que je reçois et les obserN'^ations que je fais, je suis inquiet des rapports actuels de l'Assemblée avec le ministère ainsi que de son résultat final. Il y a à cet égard un mouvement à considérer dans son principe, dans sa marche, dans son dénoûment.
Dans le principe, si l'on considère attentivement l'Assemblée telle qu'elle s'est composée, et ensuite le ministère tel qu'il s'est fait, on les trouvera parfaitement en harmonie. En France, il y a certainement un parti révolutionnaire, un parti modéré ou de centre, un parti royaliste exalté. L'Assemblée» véritable représentation de la France, s'est dessinée aussitôt sur ces trois nuances ; elle offre comme la France un côté gauche, un centre, un côté droit. Pendant longtemps le ministère a eu l'intention de se placer en entier dans la nuance modérée du centre, à l'effet de réprimer plus avantageusement les. directions funestes du côté gauche et les intempérances du côté droit. Cependant l'Assemblée, à la suite de la dernière loi sur les élections, ayant vu tout à coup renforcer dans son sein la nuance roya liste, le ministère a cru devoir se modeler sur cette nouvelle modification. Deux membres du côté droit*
« MM. de ViHéle et Ck)rbiére.
sont entrés dans son sein, en même temps qu'un dos membres les plus marquants du centre droit*. De cette manière, si Ton ne veut consulter que les apparences, le ministère et l'Assemblée paraîtront en parfaite harmonie ; les diversités du ministère semblent ce qu'il faut pour correspondre avec les diversités de l'Assemblée. Ce n'est sûrement pas M. Portai ou M. Siméon qu'on enverra pour traiter avec M. de la Bourdonnaie ou M. de Salaberry ; ce n'est pas non plus M. de Villèle ou M. Corbière qu'on enverra pour traiter avec les députés voisins du baron Louis. On sait que la portée de M. de Villèle est au plus haut des bancs royalistes, que celle de M. Siméon et de M. Portai est auprès de beaucoup d'honnêtes gens, d'une aussi bonne pensée peut-être, mais à qui les circonstances ont donné une autre, allure.
Tels sont les avantages de la composition actuelle du ministère; voici actuellement quelques dangers.
Le ministère actuel se divisant aujourd'hui dans le public comme les biens nationaux, en ministres de l^remière ou de seconde origine, il n'est pas impossible que, par la nature singulière de nos cîrconstances, il se présente quelque grand essor à se donner ou quelque grand effort à faire; et alors les nuances d'un ministère de diverses origines se rapportant à des éléments divers offriraient-elles au moment du danger cette pleine harmonie nécessaire pour le surmonter? Les ministres originaires du
* M. Lain^.
côté droit trouveraient-ils dans les ministres originaires du centre un élan semblable au leur? C'est sur quoi l'opinion publique conçoit quelques doutes.
D'autre part, comme les membres du côté droit sont aujourd'hui en prépondérance, il en résulterait que les ministres originaires du côté-droit devraient participer à cette prépondérance. C'est bien pour les principes, pas tout à fait pour les personnes. Les principes du côté droit sont certainement exposés avec force par M. de Serre et M. Pasquier; M. de Villèle et M. Corbière sont devenus accessoires. Je ne sais si, comme on le dit, ce contraste est senti par ces messieurs ; mais il est senti au plus haut du château. Il y est un principe continuel d'inquiétude, (le malaise, d'impatience. Ce qu'il y a d'extraordinaire, c'est qu'il est senti par l'Assemblée dans la partie même qui paraît le moins susceptible de ce sentiment, je veux dire le centre. Je trouve dans les membres les plus marquants de cette partie un goût de côté droit, une aversion de moyen terme qui m'a étonné dans toutes les conversations que j'ai eues avec eux. La réunion Wendel, assez bien imaginée comme expédient du moment, n'a rien qui doive rassurer comme établissement. Cet établissement tout ministériel, auquel on n'a concouru en grande partie que par complaisance , s'évanouira au pre*mîer moment de crise ; je n'en ai aucun doute. On voudrait que le ministère marquât sa voie et son but, et n'appartenir au ministère que sous la couleur de cette voie et de ce but.
Le mouvement que je viens d'exposer est vif dans
l'Assemblée; il est vif au dehors ; il est vif au château. Cette vivacité là et là s'accroît chaque jour. Il est un autre danger, sur lequel je me permettrai quelques réflexions.
11 est questicm des lois municipales. On assure que le gouvernement s'en occupe, et que le ministère a sur cette partie de grands travaux prêts ^ . Je désire de toute mon âme que cette matière soit abordée, et que nous ayons enfin une Constitution civile comme nous avons une Constitution politique. Je désire que le système représentatif que nous avons à la tête, et qui nous donne à foison des hommes d'État, se généralise au centre et nous donne enfin des citoyens. Je n'insisterai pas beaucoup ici sur l'avantage qu'il y aurait eu de le faire marcher avec une refonte de notre Code civil et un meilleur établissement des lois domestiques. Je le prends tel qu'on le fait et qu'on le peut faire. Dans cette situation, je recommande, relativement à cette Charte civique, de ne pas tomber dans les mêmes inconvénients qu'offre chaque jour notre Charte politique. On a voulu embrasser par des règlements une multitude de casualités qu'il était impossible de prévoir : ce qui aprod Ait le scandale de revenir à plusieurs reprises sur 4ne partie de ces règlements. En faisant de même votre Constitution municipale et départementale à
^ Le V3l février 1821, M. Simëon, ministre de l'Intërieur, présenta un projet de loi municipale et départementale. Mais ce projet fut accueilli arec froideur, et la session se termina avant que la discussion s'ouvrît. — Voyez VHistoire de la Restauration^ par M. de Viel-Castel, t. X, p, 90-22.
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priori^ si vous voulez embrasser par des règle* ments toutes les casualités de ce nouvel ordre, je eraîns que vous ne vous mépreniez. Ne vaudrait-il pas mieux établir seulement des principes fondamentaux et laisser tous les détails d'exécution à la direction des ordonnances? Il faut bien prendre §arde surtout que le public de la Révolution ne voie là une nouvelle conquête sur le pouvoir, une nouvelle arme pour étendre la Révolution et la i*endre
d^ominante.
Le comte de Montlosier,