‹ Correspondance du comte de Serre (1796-1824) (volume 4)Chapitre 85 sur 126 · Le comte de Montlosier à M. de Serre · texte numérisé non relu

Le comte de Montlosier à M. de Serre

Clormont, ce 17 mars 1821.

Monseigneur,

Me voici depuis dix jours rendu à mes dieux pénates. Je me trouve ici comme une espèce d'émigré rentré. Je vois dans les journaux que j'ai occasionné beaucoup de train dans l'Assemblée. Il y a des cas où il faut, comme dit Voltaire, frapper fort, et cependant il faut tâcher aussi (surtout en politique) de frapper juste. La grande querelle à faire sur le chapitre des biens des émigrés n'est pas sur le trait qu'on a cité. Un fils poursuit l'assassin de son père et le poignarde sur les bancs de la justice où celui-ci a été amené. Cet acte est un grand malheur; c'est

un délit envers l'ordre public, même un délit envers la loi de Dieu qui a dit : Non occides; mais, relativement à Tassassin massacré, il peut très-bien être dit que ce n'est pas une injustice. La véritable querelle à faire porterait sur le droit public relati* vement à la vente des biens des émigrés. Pendant la Révolution , cette v^ite tenait à la souveraineté de la Révolution et au droit public révolutionnaire. A la Restauration, le droit public n'a pas été confirmé; il a été déplacé. Louis XVIII n'a certainement adopté ni la Révolution ni le droit public révolutionnaire ; il a adopté seulement par exception un acte particulier de la Révolution . C'est une sorte de coup d'État appartenant à sa volonté propre, proclamé et sanctionné par la Charte. Voilà le principe de l'inquiétude. Les révolutionnaires ne veulent point abandonner les racines qu'ils ont dans la Révolution ; ils ne proclament la Charte que dans l'espérance qu'elle tient par ses racines à ces racines. La parole d'un Roi n'a pour ces républicains ni assez de grandeur ni assez d'autorité. Dans la douleur où ils sont d'un Roi légitime, ils s'efforcent à ce qu'il soit le moins légitime possible, en l'attachant

et l'associant à leur Révolution

Monseigneur, je ne perds pas de vue votre organisation municipale. Dans les grandes villes, un maire me paraît bien seul; des adjoints sont bien subalternes : ils ne sont pas même du Conseil municipal. Ne trouvez-vous pas que le maire avec des échevins et un procureur du Roi offriraient un appareil plus imposant? Toutefois, ce ne pourrait être

que pour les bonnes villes d'une population de 25 à 30,000 âmes; et encore ces échevîns devraient être à la nomination du Roi. Je soupçonne que ce parti vous sera proposé en amendement, mais dans un tout autre esprit. On vous citera les anciennes municipalités, les anciennes chartes des communes. On pourra vous dire sur ces antiquités une multitude de choses plausibles. Il faut y prendre garde. Nos Rois et les principaux seigneurs du royaume n'accordaient tant de privilèges aux communes que pour en faire une sorte de contre-poids contre la puissance des seigneurs du second ordre. La puissance des villes fut mise ainsi en opposition avec la puissance des châteaux. Des républiques citadines furent élevées en opposition aux monarchies seigneuriales. L'industrie fut armée contre la propriété; l'argent contre la terre. J'ai vu un grand nombre de ces chartes de communes : ce sont des érections de souverainetés ; elles reçurent non-seulement le droit de justice, mais encore le droit d'armes et celui de battre monnaie. La plupart de ces privilèges leur furent repris dans la suite, cela est vrai; mais la forme primitive, souveraine et républicaine, resta toujours. Actuellement que vous n'avez plus de seigneuries, que les châteaux sont en ruines, la grande propriété elle-même aux abois, voulez-vous faire des villes ce qu'elles ont été dans un temps différent? Voulez-vous faire partout des républiques municipales? C'est l'espérance de ceux qui, n'ayant pu établir la République par le haut, cherchent à l'établir au moins par le bas.

Le prince de Broglie^ (évêque de Gand) me fait faire des compliments sur mon ouvrage*. Je vais mettre en ordre les notes, éléments de mon chapitre X^, du clergé, pour le lui envoyer; mais d'abord je les adresserai à Votre Excellence. Il y en aura ensuite une copie pour M. de Montmorency et M. de Marcel lus.

Je prie Votre Excellence de recevoir Thommage accoutumé de mon dévouement, de mon obéissance et de mon respect.

Le comte de Montlosier.

Le temps me dure bien de recevoir des nouvelles, et de bonnes nouvelles de M""® de Serre.

. 1 Maurice- Jean-Madeleine, prince de Broglie, fils du troisième maréchal de ce nom, naquit au château de Broglie le 5 septembre 1766. 11 se destina de bonne heure à Tëtat eccle'siastique, et se trouvait au séminaire de Saint-Sulpice lorsque la Révolution le força de s'expatrier. Il revint en 1803. NapoMon, qui d'abord lavait pris pour aumônier, le nomma, en 1805, ëvêque d'Acquî, et, en 1807, ëvéque de Gand; mais, lors du concile de 1811, irrite de ne pouvoir le soumettre à ses volontés, il le fit conduire au donjon de Vincennes; après une captivité de quatre mois, il l'obligea de donner sa démission et le relégua à l'île Sainte-Marguerite. La chute de l'Empereur rendit à l'évéque son diocèse; mais il eut bientôt de nouvelles luttes à soutenir contre Guillaume, roi des Pays-Bas : condamné par contumace à la déportation (8 novembre 1817), il se réfugia en France et mourut à Paris le ^juillet 1831.

^ De la monarchie française au I^^ Janvier I8SL

« /6iu, p. aea.

960* -* I«e oomta de Baatard à M. de Serre.

Paris, ce 97 mars 1821. .

Monsieur,

Je vous écris du milieu d'un hôpital : ma femme, ma belle-sœur et une femme de chambre sont au lit depuis quatre jours ; je suis loin de me bien porter et mon fils est fort malade. Il y a six jours que la fièvre ne l'a quitté ; on l'a saigné hier. Malheureusement j'ai deux excellents médecins qui ne s'accordent pas. J'avais espéré avant-hier, j'avais espéré hier que cela irait mieux et que je pourrais partir; j^avais fait mes arrangements en conséquence. Mais aujourd'hui je ne puis m'y résoudre, au moins pour ce moment. Vous le savez, monsieur, ma présaace n'est ni indispensable ni nécessaire ; elle peut n'être pas inutile, mais c'est tout. J'ai écrit à M. de ChantelaozeS ^i qui j'ai confiance, pour loi d^maiider

* Jean-Claud8>Balthazar-Victor de Chantelauze» n^ à Montbnson en 1787. II devînt, en 1811, substitut prés le tribunal de celte ville; en 1815, avocat général prés la Cour royale do Lyon; en 18S6, procureur général prés celle de Douai (d'où il passa i Rîom avec le même titre) ; en 1839, premier président de la Cour de Grenoble. Député de la Loire en 1898, il refusa, le 17 août 1899, le portefeuille de l'Instruction pubUque. Le 19 mai 1830» il accepta celui de la Justice. Signataire des ordonnances de juillet, il fut arrêté prés de Tours, traduit devant la Cour des pairs et condamné à la prison perpétuelle, malgré un éloquent plaidoyer de

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un peu ce qu'il en pense ; j'attendrai sa réponse et des lettres de M. Courvoisier pour prendre une détermination définitive, car j'ose espérer, monsieur, que, en l'état où est ma famille, vous n'exigerez pas que je m'en éloigne tout de suite.

Je ne doute pas de la parfaite tranquillité de Lyon et du reste de la France. La révolution de Turin est sans force; Naples ne peut résister. Cette situation, malheureuse, je le crois, pour les Italiens, qui ne sont pas faits pour vivre sous le joug honteux des Autrichiens, cette situation peut nous être bonne et assurer notre repos. Comme homme, je souhaite que les Autrichiens soient battus, comme Français ce souhait est peut-être téméraire et insensé; aussi, si je tenais les foudres de Jupiter, j Y regarderais davantage. Mais examinons les faits : les Autrichiens battront, c'est indubitable; nous serons plus tranquilles et je n'aurai pas besoin d'aller à Lyon. Puissiez-vons, messieurs, devenir médiateurs entre les peuples italiens et les stupides ministres de leurs Rois ! Vous ferez écrire de vous une belle page dans l'histoire.

Quoique fort souffrant, je vais à la Chambre des pairs défendre la contrainte par corps, que je crois indispensable : on sera bien habile si l'on me fait changer d'opinion.

M. Samet. Une décision royale du 17 octobre 1836 Tautorisa à résider, sur parole, dans le département de la Loire. Il mourut le 10 août 1860 à Pierrelatte (Drame), ehezaon gendre, M. d'Allard.-- Voyez reloge de M» de Chantelauze prononcé par M. Sauset à la séance publique de l'Académie de Lyon le 98 février 1860.

Je suis, avec le plus profond respect, monsieur, votre très-humble et très-obéissant serviteur,

Bastard d'Estang.

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