Le duc de Richelieu à M. de Serre
[Avril ISâl.j
Monsieur le garde des Sceaux,
J*ai du guignon, et je le regrette d'autant plus que je compte aller après-demain à la campagne, et qu'il me sera probablement difficile de venir demain. Je désirais vous parler de deux affaires qui me paraissent avoir de l'intérêt. La première est le traitement de ministre d'État pour M. de Chateaubriand; qui, n'ayant pliis d'autre appointement, y a droit, s'y attend et en a grand besoin ^ .
. * Une ordonnance du 30 avril nomma M. de Chateaubriand ministre d'État et membre du Conseil prive. Ces fonctions lui avaient dëjà été données en 1815, lors de son aëjour à Gand; mais une ordonnance du SO septembre 1816 les lui avait ôt^es, pour avoir, dans la Monarchie selon la Charte^ « ëlevë des doutes, disait le Roi, sur notre volonté personnelle manifestée par notre ordonnance du 5 septembre présent mois. » — Voyez les Mémoire^ d'outre tombe, t. IV, p. 125-127, ia5-137 et 219; consultez aussi VHistoire da gouvernement parlementaire ^ par M. de Hauranne, t. III, p. h^-GOh.
ANNÉE 18âl. 193
L'autre afiFaire, dont peut-être M. Portai vous parle pendant que je vous écris, concerne la nomination à la place de conseiller d'État d'un officier de marine, et notamment du contre-amiral d'Augier. Je sais que M. Portai le désire beaucoup, et il est vrai de dire qu'il sera utile qu'un officier général siège au comité de marine, où l'on se plaint qu'il n'y a que des membres de l'ordre civil et personne pour défendre les militaires. Cette partie de l'administration va si bien et la marine se fait tant d'honneur depuis un an, que je croîs juste de faire quelque chose pour elle. Si vous pensez de même, je crois que le plus tôt serait le mieux, car vous connaissez le proverbe : qui cito dat^ bis dat ^ .
^ « M. Portai avait conçu de grands desseins pour le re'tablissement de la marine, fort nëgligëe depuis la chute de TEmpire, tant par l'effet du découragement que les de'saslres maritimes de cette ëpoque avaient laisse dans les esprits que par une conséquence
forcëe de l'ëpuisement des finances Louis XVIII avait témoigne
à M. Portai sa vive satisfaction du zélé avec lequel il travaillait à rétablir un élément aussi essentiel de la puissance et de la graR- « deur du pays. Le ministre voyait, deux fois par semaine, lo due d'Angouléme, grand amiral de France, et se ménageait ainsi l'appui de ce prince, animé, surtout à cette époque, de sentiments si patriotiques. En même temps qu'il préparaît, dans le secret du cabinet, les bases d'une régénération considérée jusqu'alors comme impossible, il s'occupait de faire rentrer dans la marine de bons et habiles officiers, que les revirements de la politique en avaient éloignés, et qui devaient plus tard en faire l'honneur et la force. Tout cela se faisait sans bruit La prudence commandait d'ailleurs au gouvernement français, dans la situation où il était encore â l'égard de l'Europe, de ne pas donner trop de retentissement à ce qu'il faisait pour relever ses forces et ses moyens d'action. » (Histoire de la Restauration, par M. de Viel-Castel» t. VIII, p. 173-175)