M. Gonrvoisier à M. de Wendel
Lyon, la 9 juillet 18âl.
Écris-moi donc, mon cher Wendel, quelques lignes sur ce qui se passe à Paris. Je vis ici dans l'isolement le plus complet. Deux lettres de mon collègue Clément^ fort peu relatives à la politique,
« M. CWment était, ainsi que M. Courvoisier, député du Doubs.
sont, depuis mon départ en avril dernier, le seul document que j'aie reçu.
Je vois avec plaisir le schisme qui se manifeste entre le ministère et l'extrême droite; c'est mon vœu depuis l'ouverture de la session. L'ambition et l'emportement peuvent-ils: aveugler les Vaublanc, les la Bourdonnaie, les Lalot*, au point de les exciter franchement à briser le frein de la censure*? Est-ce rouerie ou conviction^? Espèrent-ils que la Gazette et la Quotidienne y que le peuple ne lit
^ Charles de Lalot, ne à Paris en 1773, ëtait le fils d'un eonseiller-secrëtaire du Roi; sa famille habitait Donnans (Marne) depuis le milieu du XVIl® siècle. Le 13 vendémiaire an IV (5 octobre 1795J, les sections de Paris s'^tant soulevées contre la Convention nationale, la section Lepelletier le reconnut pour chef. Condamne à mort (>ar une commission militaire, il rëassit à s'ëchapper. Sous le Consulat et l'Empire, il rddigea un grand nombre d'articles pour le Journal des Débats. Deputd do la Marne en 18520, il s'assit à l'extrême droite. Il cchoua aux élections de IS^k; mais, en ISÏÏ7, les électeurs de la Charente-Infdrieure le ren* voyérent à la Chambre
* Le 9 juin, M. Simëon, ministre de l'Intérieur, avait demande à la Chambre de proroger la loi du 31 mars 1820 jusqu'à la fin de la session de 18!21; cette loi concernait la censure des journaux et des ëcrits pe'rîodiques. Dans la commission, une majorité de 5 voix contre h se prononça pour la négative. La discussion s'ouvrit le A juillet. Le 9, MM. Josse -Beauvoir et de Courtarvel présentèrent un amendement tendant à limiter la durée do lacensiu*e au troisième mois après l'ouverture de la session : il fut adopté à une majorité composée de la gauchei d'une partie du centre gauche et d'une grande partie de la droite. Puis la Chambre adopta le projet de loi ainsi amendé par SIA boules blanches contre IIS noires. — Voyez les Discoars de M. de Serre, t. II, p. 397-/i^.
8 Voyez VHistoire de la Restauration, par M. Nettement, t. V, 4p. 61/1-691.
pas, compenseraient les ravages des feuilles libérales, qui sont et qui seraient bien plus encore dans toutes les mains? Veulent-ils que le Constitutionnel et la Minerve^ dont la résurrection serait prompte, puissent ccMumenter sans gêne les mérites des émigrés et les droits des donataires, les vœux émis pour rindemnité des uns et pour la spoliation des auti-es ; les humiliations dont les acquéreurs des biens nationaux sont frappés pour frayer la voie aux revendications qui les menacent, et autres textes si joliment envenimés par la plume de l'auteur des Lettres sur Paris?
Le gage de la tranquillité publique, à travers l'effort des factions, c'est l'insouciance où, jusqu'à ce jour, les débats de la tribune ont trouvé la masse du peuple des villes et des campagnes. Ne nous y trompons pas, l'attitude de cette masse n'est pas du dévouement; son impression n'est pas de l'amour pour la dynastie ; le sentiment qui la retient et qui la fixe, c'est celui du bien-être qu'elle éprouve ; rien encore ne trouble sa sécurité.
Mais que, de l'une à l'autre session, les journalistes s'évertuent à alarmer le cultivateur sur la durée de sa possession, puis que les mêmes sons retentissent aux échos de notre tribune; nous ne souffrons en ce moment que de fluctuation et d'atonie; bientôt l'irritation, l'anxiété, le malaise ouvrlront une nouvelle carrière aux complots.
L'an dernier, j'aurais moins redouté la liberté des journaux, sous une loi plus facile pourtant à l'action du ministère public et moins avare de textes
a08 CORRESPONDANCE.
de poursuites (je reconnais que la loi de 1819^ entrave parfois et prohibe même des mesures que semble réclamer Tordre social) : on était alors excédé de la licence des journaux ; en ce jour on en serait avide, et l'autorité, déjà si faible, chancellerait de nouveau sous leurs excès.
Notre grande plaie, c'est la faiblesse de l'autorité. Si le gouvernement devient fort, ses fonctionnaires participeront de sa force : point de force possible en France avec le tocsin journalier de vingt feuilles quotidiennes; si j'étais à la Chambre, je voterais pour la censure, je voterais même pour cinq ans.
Je regrette de n'avoir pas continué ma route vers Paris lorsque le froid et la pluie m'ont chassé des eaux ; je suis fatigué ; depuis longtemps je n'ai point de relâche, et pour beaucoup de minuties parmi quelques affaires importantes ; je reste ici sur mon fauteuil bien plus assidûment qu'à Paris ; mais la discussion des dépenses ne donnait matière qu'à de futiles épisodes, et j'étais loin de me douter de la manie qui brouille si heureusement la droite de la droite avec le ministère, quand une politique si simple lui criait de faire effort pour dissimuler encore et se recruter, par son appui, du moins aux prochaines élections.
Je t'embrasse, mon cher ami; veuille me rappeler au souvenir de M""® de Wendel, que je prie d'agréer mes hommages respectueux.
COURVOISIER, * Voyez les Discours de M. de Serre, t. l**", p. 256-/»70.
ANNÉE 18âK $(09