‹ Correspondance du comte de Serre (1796-1824) (volume 5)Chapitre 3 sur 7 · DE TOULON · texte numérisé non relu

DE TOULON

K Le 96, le général comte Molitor est arrivé à Saragosse avec tout son corps ; la population a témoigné la plus vive allégresse. On. y a trouvé quarante-huit bouches à feu et beaucoup de bombes.

« Le blocus de Mequinenza est levé par suite du mouvement du général Molitor, qui va marcher sur Lérida. .

M Ballesteros se retire sur Valence. »

lAA CORRESPONDANCE.

tion, ce qu'on fait chez vous sur les prises, corsaires, etc., en vertu de la note que vous avex sans doute, comme moi, reçu ordre de présenter* Ici Ton a rendu une ordonnance conforme à celle des Pays-Bas. J'aurais voulu plus; mais on m'a objecté que la Toscane et Rome faisaient bien moins, et que Naples les imitait.

M. de Caux\ qui a été mon secrétaire de léga^ tion pendant trois ans^, m'écrit de Vittoria. Les paysans et le clergé sont pour nous; les hautes classes et le commerce sont contre et se sont enfuis, mais surtout par crainte; l'ordre qui règne chez nous en a déjà ramené beaucoup.

1234. — M. de Serre à la comtesse de Kageneck^.

Le 8 mai 1823.

- Je viens, chère Pauline, vous embrasser. Annette s'est chargée de vous répondre; elle vous a dît quels

^ Le comte Roger de Caux.

2 M. de la Tour«du-Pin ëtait alors ministre plénipotentiaire prés la cour des Pays-Bas. — Voyez t. III, p. SI/*.

3 Pauline du Blaisel, fille du marquis Camille du Blaisel, avait épouse en 1809 le comte Frëderic de Kageneck, d'une ancienne famille du Brisgau alliëe aux Metternich. Elle mourut à Marseille en 185A.

ANNÉE 18S3. Ii!i5

nouveaux chagrins sont venus nous assaillir et ajouter aux peines de l'absence et de Texil. Nous luttons de notre mieux, nous aimant d'autant plus que nous éprouvons plus de pertes, seule consolation possible, s'il y en a.

Nous avons regretté votre frère ^ et nous serions fort aises que son avancement le ramenât près de nous. Donnez-nous de loin en loin de vos nouvelles. Votre fils* répond-il à vos soins? N'est-il pas trop gâté? Pensez souvent que c'est votre plus grand espoir de bonheur dans l'avenir et que ce bonheur, vous le devrez uniquement aux vertus que vous aurez cultivées en lui.

Parlez de moi au bon Faber. Remerciez-le de m'avoir écrit ; assurez-le bien que je l'aime tendrement et que je serais heureux de le revoir. Et vous aussi, chère Pauline, il faut espérer que nous vous reverrons. Jusque-là conservez-nous votre tendre amitié, et comptez sur la nôtre.

Votre dévoué cousin,

H. DE Serre.

* Le marquis Auguste du Blaisel. — Voyez ci-dessus, p. 113. 'Ce fils, ne en 1811» mourut en 1830. Son père mourut aussi vers la même ëpoque.

1235.— M. Niebuhr à M. de Serrée

Rome, 9 mai 183^.

Mon cher et respectable ami,

La première chose que j'écrive, après être arrivé dans cette ville devenue pour moi comme une seconde patrie, c'est cette lettre que je vous adresse. La vôtre était déjà arrivée avant la fin de notre lent voyage : c'est la première chose que j'ai lue ici après la lettre d'une amie de jeunesse^, qui, il y a quelque trente ans, prit la direction de ma vie pour la conserver longtemps, comme un ange gardien, et que j'aperçois maintenant devant moi et au-desâus de moi, pareil à un esprit envolé, dans un monde meilleur; d'une amie qui a éveillé et vivifié en moi les meilleures forces de l'esprit et du cœur.

Je n'ai pas de paroles pour vous dire combien je vous aime, combien votre présence et votre conversation me manquent : il faudrait pour cela des paroles de passion, et je n'en sais plus dire. Les moments les plus heureux de notre séjour en Italie sont ceux que nous avons passés avec vous et les vôtres, et, grâce àvous, Naples restera dans notre souvenir, tant que nous vivrons, comme un lieu de délices. Un vrai bonheur dont on a joui est impérissable dans sa meilleure partie ; d'ailleurs à l'âge aux

* Cette lettre et les deux suivantes sont traduites de l'allemand..

* M""® Hensler.

ANKÉJE 1823. i/i7

limites duquel je me trouve il ne reste plus guère que des souvenirs. Pourtant, si jepouvais vivre avec vous,. je rajeunirais, ce me semble, et ne vieillii*ais pas.

J'ai appris aussi à vous connaître comme époux et comme père, et mon affection pour vous a trouvé là une nouvelle et riche matière. Ma femme et mes enfants sont attachés à vous et aux vôtres avec la cordialité sans laquelle l'amitié de deux hommes qui sont pères de famille reste incomplète. Je vous félicite de votre bonheur domestique, et je m'applaudis de n'avoir rien à vous envier. Je me rappelle toujours votre femme avec respect et avec la joie que l'éclat, la force et la grâce de sa personne inspirent et répandent sur tout ee qui l'entoure. Mon cœur est à vos enfants comme à mes proches parents.

Ma femme, habituée à une amitié franche, l'avait en vain cherchée ici durant des années : Elle l'a trouvée à Naples ; et, lorsqu'elle y reprenait ses forces, c'étaient bien moins l'air et la mer, comme dans sa patrie, qui la réconfortaient que vous et votre chère compagne. Marcus ne vous oubliera jamais, et la pensée de ceque vous pourriez approuver ou blâmer sera toujours pour lui, je l'espère, un puissant stimulant au bien. A mesure qu'il grandira et se développera, il entendra de plus en plus parler de vous ; l'attachement qu'il a pour vous est un sentiment sacré qwd je me fais un devoir d'entretenir. Lui et les petites se souviennent de vos enfants avec une joie enfantine, et de M°*® de Serre avec reconnaissance et amour.

Nous tous, et le cœur de ces enfants innocents

lAS CORRESPONDANCE.

non moins que leurs lèvres pieuses, nous demandons pour vous et les vôtres lesplus riches bénédictions du Ciel, la conservation de tout le bonheur que vous possédez, un emploi digne de votre grande âme et le succès dans cet emploi.

Ces sentiments sont notre reconnaissance pour r affection et la bienveillance que vous nous avez témoignées et pour l'heureux temps que nous vous devons.

Je vous remercie cordialement de vos lettres grâce auxquelles votre patrie ne restera pas pour nous une terre étrangère. Je pourrai parler de vous en toute liberté avec vos parents et avec vos amis ; ici, quelques jeunes amis exceptés, je ne le puis pas.

Le cardinal Consalvi vous remercie beaucoup de votre lettre : sa santé est bien meilleure ^ . Le Pape a passé une journée mauvaise. De misérables intrigues - de cour Font empêché de réaliser son projet d'aller jouir de l'air le plus pur des montagnes : cela peut très-bien mettre sa vie en danger, et prive le

^ M. Niebulir portait au cardinal Consalvi une sincère affection, et le regardait comme un des premiers hommes d'État. Le 30 mai il lui écrivit de Bologne :

c Éminence,

« Je no quitterai pas l'État où je vécus si longtemps, et où j'ai

joui de tant d' amitié et d'hospitalité, sans exprimer encore ime

fois mon indélébile reconnaissance et mon éternel attachement à

l'homme illustre auquel je suis redevable, plus qu'à tout autre,

des félicités qui ont signalé mon séjour à Rome ^ (Mémoires

du cardinal Consalvi ^ avec une introduction et des notes, par J. Crétineau-Joly, 2® édition, t. I®', p. 16/*. Paris, 1866. — Comparez aussi p. 1S9, 133, \h7 et I5h.

AiNiNÉE 1833. IA9

cardinal Consalvî d'un changement salutaire. Mais les hauts employés de la cour ne veulent pas échanger la capitale et ses distractions contre la solitude avec un vieillard^ .

Je n'ai rien à vous dire de notre voyage, sinon que nous l'avons Iieureusement terminé. Nous avons d'autant plus joui de la magnificence du pays pendant les deux premiers jours que notre âme était plus émue : je ne connais pas au monde un endroit plus beau que Mola avec sa baie.

Nous partirons d'ici lundi là, et de Florence (mon adresse chez Luigi Wolff) vers le 2/i. C'est de là que je vous écrirai.

Par Gênes est arrivée la nouvelle (on la tient ici pour certaine ) que les Français sont entrés à Rosas sans résistance. Cette forteresse, qui, en 179A-1795; a soutenu un siège assez long, serait-elle démantelée? car on ne s'explique pas plus une capitulation si subite d'une place forte d'Espagne qu'on ne s'attend à une résistance sérieuse en plaine du côté des Espagnols. On pense ici que vos troupes sont entrées dans Madrid depuis le 28 : cela me paraît géographiquement impossible, bien qu'il ne puisse y avoir aucun danger à faire avancer aussi loin une division, même isolée. Je parierais tout ce qu'on voudra que, sauf en Catalogne, où Mina réunira tout au plus 12,000

^ Dans les affaires de sa mission, M. Niebuhr avait pu apprécier les vertus de Pie VJI; il éprouvait à son ëgard une profonde vénération. Quand il prit congé du Saint-Pére, celui-ci lui témoigna ses regrets : « Vous ne m'avez jamais fait entendre que la vérité, » lui dit-il. — Consultez la Notice sur B, -G. Niebuhr, par M. deGolbéry,

iSÔ CORRESPONDANCE.

hommes, il n'existe pas d'armée espagnole en ce moment.

Pour le reste, Dieu veuille diriger les coeurs et accorder la sagesse !

Mon cher ami, en vous disant adieu, j'éprouve comme la douleur d'une nouvelle séparation. Je vous embrasse de toute mon âme, et je me recommande, avec ma chère Marguerite ( vous savez que c'est le nom de ma femme), à votre noble compagne; elle vous salue très-cordialement et votre Marcus vou« embrasse avec une affection filiale. Tous nous saluons et embrassons vos aimables enfants. Je suis avec une estime et une affection immuables votre ami tout dévoué,

NiEBUHB.

Dimanche dernier vos tableaux ont enfin quitté cette ville.

f!^6. — M. Niebuhr à M. de Serre.

Rome, 9 mai 18^.

Mon respectable ami,

J'essaye de vous faire parvenir, par la voie du commerce, une nouvelle qui, à tous égards, est importante pour vous.

Il semble certain que le roi de Naples restera à Vienne pendant tout Tété,, ou plutôt le bruit court hsi que c^est tout à fait décidé.

Ce que je vais vous dire vous paraîtra incnroyable; mais, si vous y regardez de près, vous ne le trouverez pas sans vraisemblance. .

On a représenté et fait comprendre à votre ministère qpie, dans cette chasse aux lièvres, il serait peu facile de s'emparer du roi d'Espagne, et que, à la longue cependant, la Junte ne le pourrait pas remplacer. On a donc proposé de nommer à la rég^ice du royaume son oncle, le roi Ferdinand de Naples, toutefois avec le droit de se désigner un lieutenant. Il n'est pas probable que ce soit le duc d'Angoulême qu'il délègue. La nomination doit se faire dès que la Junte sera installée à Madrid; et Ton ne cesse de soutenir ici que celte ville sera occupée le 28. Alors le comte Brunetti paraîtra avec son caractère de ministre d'Autriche.

Le but vers lequeftendent toutes ces façons d'agir est facile à deviner.

Deux corsaires espagnols ont paru devant Civita- Vecchia ; leur arrivée a fait cesser les transports de blés* à Marseille qui avaient commencé d'une manière avantageuse.

Je ne vous parlerai pas de la proclamation de la Junte. Vous savez peut-être qu'Eguia^ est un vieux ^nàral ambitieux, sans qualités personnelles. Je ne irais rien des deux autres.

^ Don Francisco Eguia, ne à Durango (Biscaye). Il combattit contre Napolëon et fut nomme, en 181/i, ministre de la Guerre. Les ^vënements de 1820 le forcèrent à se réfugier en France. I! prit une part active â l'organisation de Tarpade de la Foi ; il fat nomme capitaine gênerai par la rëgence (18S3) et confirme dans ce grade par Ferdinand VII. 11 mourut à Madrid en ISITT.

15â CORRESPONDANCE.

Donnez-moi à entendre si cette lettre vous est parvenue sans avoir été ouverte. Si vous en êtes-^ certain, écrivez-moi dès que vous croirez pouvoir, le faire en sûreté, sous le couvert d'une maison de commerce, à ^^^, à Rome, ou, quand j'aurai quitté l'Italie, de même à Saint-Gall sous l'adresse de^*^. Les nouvelles institutions postales de l'Autriche^ auxquelles a donné lieu l'impardonnable retard que la correspondance éprouvait à Bologne, ont placé sous la surveillance d'une seule police toute la correspondance italienne : l'expédition des lettres pour l'Allemagne gagne en rapidité; mais même les lettres pour Parme doivent passer par Mantoue-

De tout cœur, votre ami. .

^ ) 1237.— M. Niebuhr à M^^^ Hensler.

Rome, le 11 mai 1833.

Mes relations avec de Serre étaient pour nous tous un bien précieux. Nous étions devenus amis à un âge où ni l'un ni l'autre ne croyaient plus qu'il fût encore possible de former de tels liens (il a. cinq mois et demi de plus que moi). C'est tout à fait une grande âme et un cœur profond ; jamais cœur plus pur n'a battu dans une poitrine d'homme. Mar-. eus était devenu son favori, et, dans nos promenades, de Serre lui donnait volontiers la main;

renfant éprouvait pour lui un attachement passionné et presque inexplicable, comme s'il avait conscience de la grandeur de celui qui l'accueillait si amicalement. Déjà à Rome, le jour où de Serre nous quitta (et Marcus ne l'avait vu alors que très-peu), comme nous traversions les appartements à pas lents et en causant, il courut après nous pour lui baiser la main encore une fois, Mais les adieux de Naples étaient plus émus, plus passionnés; il ne pouvait ni se consoler ni s'arracher à lui : « Je suis si triste, s'écriait-il en sanglotant, je l'aime comme toi. »

1238.^ M, de la Boulaye à M. de Serre.

Ay, prés Épernay, 13 mai 1823.

S'il y avait eu, cher ami, quelque chose d'arrêté pour ce voyage dont vous me parlez dans votre n** 13 et dont vous a parlé M™® votre mère, je vous en aurais prévenu. Voici le fait. Mes parents de Bruxelles ne se portent pas bien, surtout le chef de la famille, et je suis fort pressé par eux de descendre aux Pays-Bas. J'ai en outre presque promis à mon filleul de lui faire une visite à son collège des bénédictins de Douai. Des enfants de ma connaissance ont été élevés, et bien élevés, dans ce collège. Joseph de Mareuil (c'est le filleul) sait le français et l'allemand, et il faudra bien qu'il apprenne l'anglais

KÂ CORRESPONDANCE.

là OÙ l'on ne parle que cette langue. Il ne désapprendra pas l'allemand, car il a pour camarade et pour ami le fils d'un Danois germanisé. Si donc on n'envoie pas mon cousin aux États-Unis ou vers l'étoile polaire, ce dont le Ciel veuille nous préiserver, il est probable qu'à la fin du mois de juin je cheminerai vers la Belgique. Mon Conseil général du département ne finira que le 20 juin. Les derniers jours de ce mois et la plus grande partie de celui de juillet seront consacrés au cousinage. Puis je reviendrai ici et j'y attendrai M"® votre mère et ma belle-fille. Adressez toujours vos lettres à Ay ; elles me seront envoyées en Belgique si j'y suis.

J'ai dû quitter Paris un peu précipitamment parce que Bourdeau et Vandeuvre, fort pressés de venir voir mes vignes, entre la fin des députés et celle des pairs, se proposaient de marcher sur mes talons. J'ai couru. Le jambon cuit et les côtelettes grillées, ces beaux messieurs m'ont mandé qu'il leur était survenu je ne sais quel accroc, et il a fallu m'en passer. Le jour même de mon départ, j'ai voului Êaîre des adieux au n** 367 de la rue Saint-Honoré^ et je n'y ai trouvé personne à neuf heures du soir, chose étonnante ; mais on avait dîné chez M"*® Desprez. Les deux délaissées, Tune de son fils, l'autre de son mari, avaient beaucoup à dire.

Des rapports du naajor général Desprez, un seul a paru jusqu'ici. Ce rapport^ est plein de sagesse. Le

< Le commencement de ce rapport a trait aux opérations militaires. Voici quelques passages de la fin :

« Les habîtanls de Girone avaient envoyé une députatîon à

maréchal Moncey est heureux d'avoir un tel bras droit.

Toat va merveilleusement en Espagne. On aîme beaucoup le généralissime, et dn cfuartîer général on me demande du vin. Si la fin répond à de si beaux commencements, nous y gagnerons du moins la culbute de l'influence anglaise sur ce coin du monde, pourvu qu'après avoir eu l'habileté de la guerre nous ayons celle des affaires. Le ministère anglais est évidemment dîscord et gêné. II bat l'eau, il fait des phrases. Tous les consuls de France en Espagne oat reçu l'ordre de retourner à leurs postes, et ils

M, le maréchal Moncey pour hâter Tarrivée des troupes françaises^ Depuis plusieurs mois» do fortes contribuions leur avaient éié imposées ; ils étaient menacés de nouvelles exactions par un corps de 3 ou JiOO miliciens qui se trouvaient à une petite distance de leur ville. La retraite de Tennemi laissant disponible une partie des troupes, le maréchal se rendit, le ^ mai, de Baûolas 4 Girone, à la tête d'un régiment de cavalerie et d'un régiment d'infanterie. Sur toute la route, la population des campagnes fit éclater le plus vif enthousiasme. Celui des habitants de

Girone serait difficile à décrire Cette allégresse générale fît

une vive impression sar les militaires français, et particulièrement sur ceux qui avaient fait la dernière guerre Il y a lieu

d'espérer que, dans presque toutes les villes considérables de la province, les mêmes sentiments se manifesteront. Les pays occupés panr le h^ corps vont être organisés. Une administration sage et ferme doit rassurer les esprits, prévenir les vengeances particulières, augmenter les ressources et les forces de l'armée royale âo Catalogne.

« Gîrone, 3 mai 1893.

u Par ordre de M. le maréchal commandant en chef»

« Le maréchal de camp, chef d'état-major,

C( Desprez. »

{Mcniieur da 8 mai.)

s'y rendent à mesure que notre armée nettoie les, places. On parle d'y envoyer comme ambassadeur un pair de France ; ce n'est sans doute ni Mole ni Barante. A travers tous nos succès, notre argent coule comme dans un crible à larges mailles. Aux Affaires étrangères, on ne regarde que de ce côté, vers lequel est aussi tournée la bouche du sac.

La campagne me sied. Je revois mes affaires. J'entasse des vins, car on vend peu. Je lis, je me promène et je paye ma dette au malheur en ne voyant autour de moi que des ivrognes.

C'est pour aller poser la première pierre d'un cimetière que je vous quitte. Je me serais fort bien passé de cet honneur.

Mille tendresses, bien cher ami. Tout à vous ; amitiés aux jeunes gens et sans oublier M. Riboulet.

1239. — M. de Serre à sa mère.

Naples, 13 mai 1833.

J'ai répondu, chère maman, par le dernier courrier, à votre lettre du 17 avril; c'est la plus récente de vous. Je vous prie de dire à M™® Desprez que nous avons reçu les empiètes de ménage auxquelles son mari et elle ont bien voulu donner leurs soins; nous sommes très-contents et reconnaissants du

goût avec lequel les divers objets ont été choisis. Tout est arrivé en bon état

Nous avons appris la mort du dernier oncle d' Annette, M. d'Huart de Jamoigne : c'était un brave homme que vous avez peut-être vu* à la Sauvage ; il laisse une nombreuse famille

Les journaux vous auront appris aussi la blessure du gendre de M. de Chevers, le colonel Mûl- 1er* ; ce sera un grand chagrin pour sa femme et son beau-père*.

Toute la petite famille se porte bien

La Boulaye m'écrit du 21 avril; je vois qu'il compte toujours sur vous à Ay. Vous pourrez de là m'écrire, soit par les Affaires étrangères, soit par la poste directement.

* Marie-François- Joseph, baron de Millier, né à Colmar le 3 mai 1780. Hussard volontaire en 1800, sous-lieutenant et chevalier de la Lëgion d'honneur en 1806, capitaine en 1809, aide de camp du §ënëral d'Erlon en 1810, chef d'escadron et officier de la Lëgion d'honneur en 1813, lieutenant-colonel en 1817, colonel des hussards du Bas-Rhin en ]8â!2, colonel des hussards de la garde en 1828, il quitta le service après la révolution de 1830 avec le grade de marëchal de camp. Il mourut à Colmar le 5 septembre 18h% Depuis Tafifaire de Logrono, il était commandeur de la Légion d'honneur et chevalier de Saint-Ferdinand (2® classe). Depuis ^ 1815, il était chevalier de Saint-Louis.

* a Nouvelles de V armée d'Espagne.

« La division Obert a occupé hier Logrono. Cette ville était

défendue par 8 à 900 hommes Le général Vitré enfonça le

carré que ces troupes avaient formé, et il prit leur général, plusieurs officiers, fiOO hommes, un drapeau et une grande quantité d'armes et de bagages. L'ennemi eut, en outre, un bon nombre de tués, parmi lesquels un colonel. Nous n'avons eu

WtS CORRESPONDANCE.

Nous avons fait un service à mon pauvre père le 9 de ce mois, vendredi dernier. Nos trois aînés y ont dévotement prié. Je veux faire faire une copie de son portrait, qui est si ressemblant, et vous l'envoyer. Ma femme, mes enfants vous embrasswat, et moi plus tendrement qu'aucun.

Votre bon fils et meilleur ami.

1240. -—M. de Serre à M. Nieboixr.

Naples, 13 mai 1823.

J'ai reçu, mon excellent ami, votre lettre du 9 qui m'apprend votre heureuse arrivée à Rome. Suivant l'indication que vous me donnez, je vous réponds à Florence; j'attendrai, pour écrire encore, une indication nouvelle, car je suppose que vous ferez un autre séjour entre Florence et Saint-GalL J'espère que la fraîcheur des vallées alpines pendant les premières chaleurs fera grand bien à votre digne

que quelques blesses. Il est â regretter que le colonel MUller (d«s hussards du Bas-Rhin), qui a charge à la tête de son régiment de la manière la plus brillante, soit de ce nombre ; mais sa blessurOi qaoique assez grave, ne donne aucune inquiétude.

« Au quartier-gën^ral de Vittoria, lel9 avril 1823.

« Par ordre de Son Altesse Royale,

« Le major gênerai,

« Comte GuiLLEMINOT. »

(Moniteur du SZi arril.)

AJ^NÉE 1833. 169

épouse et que les eaux achèveront le rétablissement de sa santé; ces voyages, ces séjours ne peuvent aussi que fortifier vos petites ; pour Marco, c'est, la force personnifiée.

Toute ma famille est telle que vous l'avez laissée. C'est ce que je désire pouvoir souvent vous répéter. Nous avons encore reçu d'au delà des monts une nouvelle de mort : ma femme a perdu un oncle, le dernier frère de son père. Si nos pertes continuent ainsi et que notre absence se prolonge, nous ne retrouverons plus un parent.

Ce colonel MuUer, qui a été grièvement blessé à l'attaque de Logroiio, venait d'épouser, dix jours avant de partir pour l'armée, la fille unique d'un de mes plus anciens amis, d'un de mes camarades d'émigration et de guerre, qui lui-même, il y a près de trente ans, a été blessé à mes côtés ^ et qui me i^mplace comme premier président à Colmai\ Nous avons des nouvelles de Paris du 3. Le maréchal Oudinot^, à Burgos, poussait ses divisions sur les ave-

' Au combat d'Oberkamlach (13 août 1796;.

* Nicolas-Charles Oudinot, né à Bar-le>Duc le 55 avril 1767» Gdneral de L-rigade en ITOii, ge'nëral de division en 1799, ma-

jp^cbal d'Empire et duc de Heggio en 1809 Sous la première

Restauration , il devint commandant en chef des grenadiers et des chasseurs royaux, ministre d'Etat, pair de France, gouverneur de la 3® division militaire (Metz). Durant les Cent-Jours, il fut fidèle au Roi, cpii, à aa rentrée, le nomma l'un des majors gen^ vaux de la garde royale, membre du Conseil priv<^ et commandant en chef de la garde nationale de Paris. Le 30 septembre 18320,. U reçut le cordon bleu et, en 18323, le commandement du 1^' corps de l'armée d'Espagne. Grand chancelier de la L<^gion d'honneur le 17 mai 1839, gouverneur des Invalides le SI octobre, 18/i2, il mou-

,nues, et Tavant-garde du général Molîtor ^ était entrée à Saragosse.

J'ai reçu exactement, et presque aussitôt que la première, votre seconde lettre du 9. J'ai bien de la peine à croire à ce que vous me racontez. Mes amis m'ont souvent reproché de juger trop favorablement les hommes et de ne pas croire assez facilement le mal ; mais l'idée dont vous me parlez serait à la fois folle et désespérante. Ne pensez-vous pas que l'Angleterre soutiendrait avec raison que les mêmes traités qui s'opposent à la réunion des couronnes sur la même tête s'opposent aussi à la réunion du gouvernement dans la même main? Vous aurez

rut à Paris le 13 septembre lSh7, — Voyez le Maréchal Oudinot et ses plSi par le baron Gay de Vernon. Paris, 1861.

* Gabriel- Jftan -Joseph Molitor, ne le 7 mars 1770 au bourg d'Hayange, dans la valle'e de la Moselle, ëtait le fils d'un soldat, derenu fermier. Ses parents le destinaient à la prêtrise, et même il fut tonsure. Volontaire en 1791, gënëral de brigade en 1799, gênerai de division en 1800, il fut charge, en 1806, du gouvernement gënëral de la Dalmatie, et, en 1811, du' gouvernement gênérai de la Hollande. En I8IJ4, Louis XVllI le nomma inspecteur gênerai d'infanterie, chevalier de Saint-Louis et grand-croix de la Lëgion d'honneur. En 1815, Napolëon lui confia l'organisation et le commandement des gardes nationales de la 5® division et le fît entrer à la Chambre des pairs. Pendant les premières années de la seconde Restauration, il se tint à l'ëcart; mais, en 1818, 18S1 et 1822, il exerça de nouveau les fonctions d'inspecteur gënëral d'inlanterie. En 1823, il commanda le 2® corps de l'arme'e d'Espagne et reçut , le 5 octobre, la dignité de pair et le bâton de maréchal. 11 devint gouverneur des Invalides en 18A7 et grand chancelier de la Légion d'honneur en 18^8. 11 mourut à Paris le 28 juillet \8h9, — Voyez le Maréchal Molitor^ par M. Nîcot. Paris, 1857. •

VU les papiers mis sous les yeux du Parlement anglais par les ministres. Je sais leurs embarras divers, et l'on peut leur appliquer mieux qu'à personne la devise : qui trop embrasse mal ètreint. Toutefois ce début de M. Canningest au-dessous de l'idée que j'avais de ses talents. Il me semble qu'il a manqué à la fois de prévoyance, d'activité et de dignité.

Un de nos membres de l'Institut arrivant de France m'a donné des détails curieux sur le développement progressif de notre industrie, notre agriculture, notre population depuis la Restauration. Le dénombrement achevé il y a un an était de 31,500,0(X) âmes. L'accroissement annuel est de A à 500,000 âmes, et l'état de notre sol laisse beaucoup de marge à la culture arriérée dans beaucoup de départements. Si l'Angleterre est trop étendue, nous sommes donc trop concentrés, et nous trouver un développement naturel n'est pas un des problèmes les moins difficiles de la politique.

Mon cœur a senti profondément tout ce que vous m'écrivez surma femme, mes enfants, sur l'attachement que nous accordent votre digne épouse, le bon Marco et vos chères petites, sentiment que vous me promettez d'entretenir.

Je désire beaucoup que vous passiez à Metz ; si vous vous y décidez, prévenez-moi à temps : je vous nommerai plusieurs de mes parents, de mes amis que je désire que vous connaissiez. Metz est pour ainsi dire mon berceau.

Ma femme, Gaston et Louise me chargent de toutes

leurs tendresses pour la famille voyageuse. V. 11

fôa CORRESPONDANCE.

Au revoir, noble et bien -aimé ami; j'ai besoin de penser que je vous reverrai. Mes hommages à madame.

A vous de cœur.

J'apprends à l'instant que mes tableaux de Rome sont ici à la douane.

1241. — Le comte de Saint-Gricq^ à M. de Serre.

Paris, le 15 mai 1823.

J'ai voulu, mon très-cher et très-honoré comte^ attendre le retour de mon fils pour vous remercier de la bonté avec laquelle je savais déjà que vous l'aviez accueilli. Il m'en a parlé de nouveau avec la plus vive reconnaissance, et je vous prie de croire à toute la sincérité de la mienne ; veuillez en faire partager l'hommage à M°^® de Serre. Je n'avais pas besoin que mon fils allât à Naples pour savoir que votre santé s'accommodait à merveille d'un si beau ciel. La Boulaye sait tout ce qui vous touche, et j'ai su par lui tout ce que je mettais du prix à connaître. Je ne vous en dirai pas moins ce que je vous ai dit souvent dans sa personne : Quand vous reverrons-nous à Paris? Vous êtes de ceux qui ne peuvent rester bien longtemps loin de leur pays,.

4 Voyez t. II, p. 89.

parce que vous êtes au premier rang de ceux dont leur pays peut le moins se passer.

Agréez, mon très-cher comte, la nouvelle assurance de tous les sentiments dont je mTionorc de faire profession pour vous, et comptez -moi toujours au nombre de ceux qui vous sont le plus sincèrement attachés.

Saint-Cbicq.

1242. — Le duc de Laval à M. de Serre,

Rome, 16 mai 1823.

J'ai reçu hier, par un courrier du cabinet, les^ quatre dépêches à votre adresse que j'ai Thonneur de vous transmettre.

Il paraît que nos aflFaires vont très-bien en Espagne, et que le bon esprit des habitants fait tomber tous les bruits qu'on s'était plu à répandre au commencement de cette guerre. Il me semble que la grande affaire du moment est dans les négociations qu'on suppose que M. de Martignac est allé entamer à Séville. Le secret de la paix ou de la guerre est là.

Je prends de bien bon cœur l'engagement de vous communiquer les nouvelles. Je compte sur la

I6h CORRESPONDANCE.

réciprocité, et vous êtes dans le cas de l'exercer par la fréquence de vos courriers de commerce.

M. de la Tour-du-Pin me transmet habituellement les bulletins télégraphiques, et, si j'ai des occasions qui précèdent la poste, je vous les enverrai.

Je me félicite avec vous de notre nouveau cardinal français^ nommé dans le consistoire de ce matin.

Je renouvelle à Votre Excellence les assurances de la haute considération avec laquelle j'ai Thonneur d'être son très humble et très obéissant serviteur,

Montmorency-Laval .

^ Louis-Henri de la Fare, fils du maréchal et petit-fils du poète de ce nom. Il naquit prés de Luçon le 8 septembre 1752. Evêque de Nancy en 1787, il fut de'pute' par le clergé de cette ville aux États-Généraux, et, le 5 mai 1789, à la messe du Saint-Esprit, il prononça le discours d'usage. Il dut quitter la France après le 10 août. A partir de 1795, il posséda la confiance de Louis XVIII, qui le chargea de plusieurs missions importantes. Il devint premier aumônier de M™® la duchesse d'Angoulême en 1815, archevêque de Sens en 1821, pair en 1822, cardinal le 16 mai 1823. Le 28 mai 1825, il prononça le discours par lequel s'ouvrirent les cérémonies du sacre. Il mourut à Paris le 10 décembre 1829.

1243. — Le général Despres à M. de Serre.

Girone, 21 mai 1853.

J'ai eu de vos nouvelles, mon cher ami, avant de passer la frontière; depuis lors j'en ai été entièrement privé

Vous avez connu nos premières opérations ; elles seraient plus rapides si nous avions affaire à un ennemi qui voulût franchement combattre; mais il évite tout engagement sérieux, s'en va lorsqu'on marche à lui et trouve, dans la nature du terrain, dans les embarras que nous donne la rareté des subsistances, des facilités pour ses retraites. Mina, d'ailleurs, s'obstine, en restant sur notre droite, à menacer nos communications ou quelques points de notre frontière. Il se rappelle son ancien métier; heureusement les dispositions des habitants à son égard s'opposeront à ce qu'il le fasse avec le même succès que pendant la dernière guerre. Les habitants nous reçoivent presque partout avec allégresse. Les villes dès bords de la mer sont beaucoup plus froides que celles de l'intérieur; on y retrouve l'esprit qui caractérise presque partout la classe des commerçants. Il est bizarre que ce soit parmi ceux qui se sont le mieux trouvés de la Restauration qu'elle rencontre le moins de partisans. A Barcelone, il y a une grande apparence d'ardeur et

d'enthousiasme ; maîsj e doute fort que cela tienne «contre des démonstrations sérieuses. Les autorités, ipour ranimer le parti constitutionnel, annoncent ^ans cesse la protection de T Angleterre; mais ce moyen sera bientôt usé. L'occupation de Madrid, l'établissement du gouvernement provisoire qu'on doit y organiser, l'arrivée auprès de ce gouvernement des ambassadeurs de toutes les puissances de l'Europe doivent produire d'importants résultats. J'espère toujours qu'à la fin de l'été nos afifaires seront terminées.

Adieu, mon cher ami; je vous embrasse du meilleur de mon cœur. •

Je prie M""® de Serre d'agréer l'hommage de mon respectueux dévouement. Rappelez-moi au souvenir de vos enfants et de MM. d'Huart et de Saint- Mauris.

1244. — M. de la Boulaye à M. et à MJ^^ de Serre.

MareuiUen-Brie, 2S mai 1823.

Mes chers amis.

Cette lettre du 17 mars, très-vieille de date et ne contenant que huit lignes, la date comprise, n'en est pas moins un petit trésor. Elle est arrivée à Paris depuis que j'ai quitté Babylone; elle y a été apportée par je ne sais quel voyageur, dans une

petite boîte adressée à M""® de ^** ; extraite de cette boîte avec le bijou ai lave dlschia, elle m'a été adressée ici. Je suis en possession de la lettre; mais je ne possède pas encore le bijou, que je n'ai pas vcMxlu que Fon confiât à des mains mercenaires, et qui me sera remis par ma belle-fille lorsqu'elle Tiendra avec M""® de Serre, née de Maud'liuy , s'établir à Ay. Je remercie donc du serre-papier sans l'avoir vu; j'en remercie en homme persuadé qu'il est superbe et qui, pour employer les expressions de Fiévée, trouve ce petit meuble beau comme l'espérance. Quelle que soit, au surplus, sa forme, quelle que soit sa figure, je le trouverai admirable : c'est un souvenir, c'est un gage d'amitié, c'est un extrait de ce coin de l'Italie qu'habitent maintenant des personnes qui me sont bien chères. Ay s'embellira de ce bienfait. Je n'y suis pas, comme vous le verrez par la date de mon épître; j'en suis à cinq lieues, sur la terre de mon cousin; grande et belle propriété que ni lui ni moi n'avons explorée depuis près de dix ans, et qui se ressent de l'absence du maître et de l'ami du maître.

Là un vieux château, construit par cette duchesse d'Angoulême, bru de Charles IX, bru qui a survécu cent vingt-neuf ou cent trente ans à son beaupère, tombe en ruines, à la grande satisfaction du possesseur actuel qui, depuis vingt ans, veut, malgré moi, le rebâtir et qui, chaque année, ne voulant ni renoncer à son cheval de bois ni me rompre en visière, rit sous cape de tous les parquets qui se disloquent et de tous les plafonds qui se lézardent»

dans l'espoir qu'un jour, les uns me manquant sous les pieds ou les autres me tombant sur la tête, je serai conduit à le prier moi-même de faire maison, neuve. Nous verrons qui sera le plus entêté. J'ai peur que ce ne soit pas moi. Mais, si l'œuvre des hommes est en décadence sur cette terre de Mareuil, les œuvres du grand architecte y sont magnifiques- Des arbres séculaires, de beaux taillis, de belles eaux, de beaux prés, tout y est paré maintenant des brillantes couleurs du printemps, tout y satisfait l'œil, tout invite à la retraite, tout ramène aux goûts champêtres

Cette mission dans les Pays-Bas, cher ami, n'est pas si vide d'affaires que vous paraissez le croire. C'est un observatoire d'où l'on découvre assez bien l'Angleterre; et même, dans les temps les plus calmes, on peut y nourrir la correspondance et lui donner quelque importance. C'est à mon grand regret qu'on quittera ce poste: mais enfin, si on le quitte pour le Nouveau-Monde, je n'oublierai point ce que vous me recommandez. Il jaillit presque toujours de cette communication avec les Pays-Bas des hommages et des respects pour Naples ; je vous les relance.

Je vous quitte, mes chers amis, pour me coucher à dix heures, parce que je me lève à quatre. Je veux me rassasier d'occupations rurales, pour lesquelles j'ai bien de l'attrait, avant de suivre vos conseils, cher ami, et je ne les suivrai que pour vous seul au monde. Les événements réagissent sur les champs comme sur les villes, mais avec de grandes diffé-

ANNÉE 18â3. 169

rences : c'est aux champs qu'est Tindépendance et le doux sommeil à la suite des fatigues de la journée. Je n'ai pas le talent qui mène à la gloire; je lie suis pas dans l'âge des illusions, ma tête ne fermente plus que pour vous; je jouis, je jouirai de vos succès plus que de mes propres succès, si même j'étais d'étoffe à en briguer et à en obtenir.

J'embrasse vos chers enfants et vous, mes bons amis, de tout mon cœur.

Ay, 31 mai.

Comme un étourdi que je suis, j'ai envoyé à Naples la lettre de Bruxelles et vice versa. Mon pauvre cousin, qui soupirait après des détails sur sa terre, est fort désappointé; il me renvoie mon épître. Heureusement pour moi, je n'ai qu'un poids et qu'une mesure. Mes intimes amis peuvent avoir chacun sa fenêtre sur mon cœur; je suis partagé entre Naples et Bruxelles

Ceci est une occasion de vous dire que mes plaies aux jambes et aux côtes ont bonne façon et que j'ai l'espoir d'être guéri sous huit jours.

Tout à vous, mes bien chers amis.

170 COREESPONDANCE.

1245. — M. Niebuhr à M. de Serrée

Florence, le 22 mai 1823.

Mon respectable ami,

Je numéroterai mes lettres afin que vous sachiez ^t que j'apprenne si et quand elles ont été soustraites. Je vous prie de faire de même.

C'est ici que j'ai reçu votre lettre, et je vous en fais mille remercîments. La nouvelle perte que vous venez d'éprouver nous a bien attristés : le sort vous isole, vous et votre noble épouse, comme nous l'avions été auparavant par le petit nombre de nos parents. Dieu veuille vous conserver ceux que vous ^vez! Un enfant innocent prie pour vous et les TÔtres.

Nous avons heureusement achevé un voyage qui n'était pas sans nous donner de l'inquiétude. Lucie ^vait au départ un orgelet sur la paupière inférieure qui s'enflamma par la chaleur au point que l'œil de la pauvre enfant était tout enflé. Par bonheur, à Spolète, -et contre toute attente, un médecin nous •donna de bons conseils, et, à notre arrivée, le mal avait presque entièrement disparu.

Sur le plateau, entre Terni et Spolète, nous avions eu un avant- goût du froid qui nous attend sur

* Cette lettre est traduite de l'allemand.

les Alpes et peut-être au delà. A part cela, il faisait très-chaud dès midi.

Nous avons revu avec plaisir la cascade de Terni et admiré pour la première fois Assise. Je crois que vous ne connaissez pas cette ville, la ville de votre grand saint et les majestueux monuments dus à Tinfluence de l'illustre pauvre sur un siècle de foi. A votre retour, ne prenez donc pas d'autre route que celle qui passe par Terni et Assise.

Près de Nami le paysage est magnifique, et, pour peu que vous vous arrêtiez une demi-heure dans cette ville, vous verrez un des ouvrages rcanains les plus considérables, le pont d'Auguste. En Ombrie, les champs, très-bien cultivés, réjouissent la vue. A Arezzo, je vous recommande la cathédrale à cause de ses vitraux d'une beauté extraordinaire.

Au lacTrasimène, on se rend compte d'un fait qui n'est signalé par aucun historien, et qui cependant est absolument certain: Annibal, que les Romains attendaient auprès de Rimini, sur la seule grand'route alors ouverte, celle de Rimini et de Foligno, mais qui, parti de Lucques, s'était jeté en Étrurie à travers la vallée inférieure de l'Arno, alors tout à fait marécageuse, arrivait près de Cortone sur le bord du lac et marchait sur Chiusipendantque l'armée romaine, effrayée, s'enfuyait du côté d' Arezzo par les défilés impraticables de l'Apennin, pour regagner la route de Rome. Les Romains, sur la chaussée, battaient en retraite vers Pérouse ; mais Annibal fit une conversion et s'empara du défilé de Pasignano, justement de la même façon dont Davout

17â CORRESPONDANCE.

tomba sur nos derrières près de Kosen dans notre malheureuse journée du Ih octobre ^ Annibal développa son aile droite sur les hauteurs de manière à faire entrer dans le défilé la tête de la colonne romaine et à la serrer dans toute sa longueur contre le lac*. Je ne sais si l'infortuné général Vaudoncourt*^, dans la personne duquel votre patrie a fait une grande perte, a compris la chose de cette façon : aucun de ses prédécesseurs ne l'avait fait auparavant ; aussi je vous en parle pour que vous le remarquiez à votre retour. L'ouvrage de Vaudoncourt, quoique imprimé à Milan , ne pouvait pas se trouver à Rome ! Je pense qu'un général de Bonaparte aura

* Dans la nuit du 13 au 1/* octobre 1806, le maréchal Davout occupa le âéhlé de Kosen ; quelques heures après, il remporta rëclatante et sanglante victoire d'A uerstaedt. Ce même jour, Napoléon fut vainqueur à lëna.

2 La bataille de Trasiméne fut gagnée par Annibal sur le consul Flaminius Tan 217 avant Tére chrétienne.

3 Frédéric-François Guillaume de Vaudoncourt naquit à Vienne (Autriche), de parents lorrains, le 9/* septembre 1775. Volontaire en 1791, il devint major d'artillerie en 1797, général de brigade en 1809, baron en 1810, général de division pendant les Cent- Jours, avec la mission d'organiser les fédérés de la Moselle. A la seconde Restauration, il fut condamné à mort par contumace,; mais en 18^, lors du sacre, une amnistie accordée par Charles X lui permit, ainsi qu'à beaucoup d'autres exilés, de revoir la France. Après la révolution de 1830, à laquelle il coopéra, il reçut le commandement du Finistère, qu'il échangea, l'année suivante, contre celui de la Charente. 11 obtint sa retraite en 18^, et mourut à Passy le 2 mai 18i«5. Il a beaucoup écrit sur l'art de la guerre, notamment V Histoire des campagnes d' Annibal en Italie, Milan, 1813. — Voyez l'article inséré par M. du Casse dans la Nouvelle biographie générale (Didot), t. XLV, p. 1022.

ANNÉE 18â3. 173

compris, ce qui a échappé jusqu'ici aux savants, qu'Annibal, avant la bataille de la Trébie^ fit le même mouvement que Bonaparte avant Marengo*. Il avait passé le Pô au-dessous de Plaisance ; il coupa à l'armée romaine la route de Rome : le Pô et les forteresses derrière lui , il était perdu s'il se laissait battre ; mais il savait qu'il serait vainqueur.

Ici, en Toscane, le voyageur se sent réjoui à la vue du bien-être et de la gaieté des habitants ; ils semblent jouir du bonheur qui convient le mieux â leur façon d'être et de sentir. Leur supériorité morale sur les Romains est évidente ; ce qui surprend le plus, c'est leur piété, tandis que le peuple de Rome en manque absolument. Qu'on ne nous reproche pas d'avoir cru, après un séjour de sept ans à Rome, pendant lequel nous avons maintes fois visité chaque jour des églises, que cette vertu est complètement éteinte chez l'Italien, parce qu'elle, n'existe plus à Rome. Le jour de la Pentecôte, nous avons été extrêmement édifiés par le recueillement sincère d'un peuple immense. Mais il est facile de s'expliquer pourquoi précisément à Rome les offices divins ne sont plus pour les esprits qu'une pénible corvée.

Celui qui a devant les yeux l'histoire de Florence éprouve un sentiment douloureux en songeant à ce que sont devenus les descendants de si illustres ancêtres, et en voyant que les œuvres d'art elles-

> La bataille de la Trébie fut gagnée par le général carthaginois sur le consul Sempronius l'an !tl8 avant Tére chrétienne. « 11* juin 1800.

mêmes disparaîtraient si la plupart d'entre elles n'étaient pas étemelles. Depuis mon passage à Florence, il y a sept ans, on a gratté et blanchi les façades d'un assez grand nombre de vieux palais. L'hôtel où nous demeurons et que je vous recommande fort (AT"* //iimfceri, Borgo Santi-Apostoli), était le palais de la famille Acciajiïoli, dont on peut voir encore le lion sculpté sur la pierre au-dessus de la porte; cette famille, aujourd'hui presque éteinte, avait produit, depuis le XIIP siècle, des grands hommes de toute sorte. On néglige partout les anciennes coutumes; on se débarrasse des tableaux et, à la place de toiles, parmi lesquelles il y avait toujours quelques chefs-d'œuvre, on fait couvrir les murs de paysages vulgaires par un peintre décorateur. Voici ce qu'a fait dernièrement, dans sa villa, une famille Orlandini : elle a payé le décorateur avec des tableaux, parmi lesquels se trouvait un portrait de la main de Raphaël ^ ; un favori de la fortune l'a acheté du barbouilleur pour 300 scudi. C'est de cela que s'entretiennent les amis dé l'art.

Un Allemand de mérite; qui demeure ici depuis assez longtemps, m'a dit que, pendant son séjour, on n'avait pas vendu moins de treize galeries, sans compter les petites collections.

Cet Allemand (M. Jean Metzger, n° hh2&, via VaUFondo) a un tableau de la plus grande beauté à vendre : une Madone avec Venfant, scuola di

« Raphaël Sanzio, né à Urbirio en i;«83, mort à Rome en 1580.

RafaellOy probablement plus que scuola. Il le céderait certainement au prix de 1,000 francesconi (1 ,050 piastres romaines), peut -être même à un prix inférieur de 100 francesconi. Je voudrais que tous^ pussiez le voir ; je crois que vous préféreriez ne plus rien acheter d'une année pour avoir ce nouveau tableau.

Lettres et sciences paraissent être ici en pleinedécadence. Durant le XVIP siècle, Florence brillait encore de Téclat de sa grandeur passée ; elleétait encore pleine d'un véritable amour pour le vieux temps dont les créations artistiques et toutes les institutions qui ne gênaient pas le souverain subsistaient et faisaient revivre ce temps à ses yeux :. ses habitants se regardaient comme les citoyens de la première ville de l'Europe. Pendant la première moitié du XVIII^ siècle, la misère s'étendit sur le pays, et les esprits s'affaissèrent. Un sage gouyernement y ramena plus tard la prospérité, mais il abolit toutes les anciennes institutions qui lui déplaisaient, et ne s'attacha point au passé comme lea Médicis. On commença à comprendre qu'on n'était qu'un petit État de l'Europe. Une secte littéraire pourtant se révoltait contre l'évidence; sans posséder une étincelle de l'esprit des anciens Florentins, elle prétendait en avoir hérité et niait tout ce qui n'était pas le passé. Pour qu'une chose eût de la valeur à ses yeux, il fallait qu'elle n'existât plus. Je crois qu'il y a des ultras partout et à toutes les époques où un conflit s'élève entre le passé et le |Mrésent. Une autre école, à laquelle appartenaient

tous les gens du monde, profita des ridicules de sa rivale et se fit cosmopolite : elle jouissait avec délices du bien commun de l'Europe, ce qui la dispensait de rien créer elle-même. C'est ainsi que tout périt.

Cette aristocratie littéraire s'est transformée depuis en démocratie. Aujourd'hui elle va chercher auprès des portefaix et des servantes, qu'elle considère comme les dépositaires de l'ancienne langue, les locutions qu'elle veut imposer aux écrivains italiens. Cette alliance entre l'aristocratie qui n'existe que dans ses prétentions et la plèbe, qui seule ne lui inspire aucune jalousie, ne se trouve-t-elle pas aussi dans l'histoire politique? Je l'ai trouvée dans l'histoire romaine.

Pendant le peu de jours que j'ai passés à Rome, il m'a été impossible de prendre connaissance des documents présentés au Parlement. Peut-être n'en sera- 1- il plus question quand je trouverai l'occasion et le temps de les lire. Les débats que j'ai parcourus à la hâte m'ont suffi pour trouver, avec vous, le rôle de Canning misérable. Les suppositions qui le portèrent à parler avec tant de témérité lors de l'ouverture du Parlement ne se sont pas confirmées ; aussi a-t-il modifié son système. Je suis d'ailleurs certain que le cabinet anglais aurait vu d'un fort mauvais œil la France introduire des garanties; mais on est complètement tranquille sur ce point. La déclaration de la Junte pourrait avoir des suites dangereuses; peut-être aussi favorables, si l'on accordait aux demandes de l'Angleterre la reconnais-

sance des rentes, qu'on ne peut certainement pas éviter, et si Ton faisait habilement valoir cette concession .

La marche des opérations militaires a été jusqu'ici telle que la laissaient prévoir TaifiFaissement et la décadence morale de ce peuple. Je ne sais pas, il est vrai, ce qui s'est passé depuis l'établissement du quartier général à Burgos. On parle de fièvres, et ce bruit m'inspire des craintes ; je redoute, à en juger d'après les apparences, que le clergé et les prolétaires agissent seuls en faveur de la contrerévolution; quant aux classes élevées, je ne sais rien de l'attitude qu'elles prendront. 11 est donc à croire que l'on reviendra au système qui a été si malheureusement appliqué à Naples en 1799. Une dissolution telle que l'Espagne tombe au premier choc est cependant un spectacle affreux : c'est à ce point que la Révolution a démoralisé l'Europe! C'est le danger effroyable qui nous menace tous. Aussi, bien que maintenant nous voyions au fond des déclamations des libéraux, nous ne pouvons nous en réjouir; et le mal ira toujours grandissant.

Je comprends que la population de la France s'accroisse avec rapidité, puisque celle de mon pays, qui s'élevait à 12 millions, s'augmente chaque année, au milieu de circonstances bien moins favorables, de 150,000 âmes. Les grandes émigrations sont impossibles, et nous en souffrons tous. D'ailleurs, des maladies terribles sont inévitables, et elles produiront, comme au XIV® siècle, un vide

profond dans le nombre des hommes : à cette V. la

i:;8 CORRESPONDANCE.

époque, la plus graude partie de l'Italie et de l'Allemagne était plus peuplée que de nos jours.

A Rome, la vue de notre chère demeure, dans laquelle sont nés trois de mes enfants, m'a profondément attristé. Le propriétaire, qui veut rhaJ3iter lui-même, la fait reconstruire : il la transforme entièrement, et ceii'est certes pas pour l'embellir. Il lui enlève tout ce qui faisait son caractère propre : les peintures du plafond sont destinées à la destruction ; des fenêtres seront murées, des portes seront ouvertes; des tableaux, qui avaient fait la joie de mes enfants dès l'âge le plus tendre, ont déjà disparu, et là où ils jouaient et prenaient leurs ébats règne maintenant le silence profond de la mort, qui n'est interrompu que par les coups desiructem's des maçons. On n'avait presque pas touché au jardin, et j'y cueillis encore quelques fleurs; mais il était désert et morne comme un tombeau.

J'avais le cœur gros quand je quittai Rome : je me reprochais d'avoir passé une si grande partie de mia vie dans la mélancolie et l'abattement; car, malgré la mauvaise santé de ma femme, nous aurions pu être heureux si nous avions compris qu'il faut s'élever au-dessus des misères... si nous l'avions voulu.

Marcus, que vous affectionnez, a quitté Rome assez triste, mais non pas avec ce déchirement de cœur qu'il a ressenti en se séparant de vous et des vôtres. Il a donné, pendant le voyage, bien des preuves de vigueur; il s'est souvent, levé à quatre heures du matin, et il lui est rarement arrivé de

ANNÉfil6S3. 179

dormir dans la journée une heure en voiture, de crainte de manquer un beau paysage ; quand il s'agissait de voir quelque curiosité, il marchait, sans se lasser, des heures entières. Les églises gothiques, avec leurs vitraux peints, que l'on rencontre à partir d'Assise, l'ont ravi. Ici le dôme et la tour de Giotto\ mais surtout la Laggia d'Orcagna*, ont été l'objet de sa vive admiration. Ce qui m'étonne, c'est qu'il n'a pas encore le sentiment de la peinture ; cela me rappelle mon père, qui, lui aussi, u'aimait que la grande architecture.

S'il y avait cent routes pour aller à Paris et que nous nous y rendissions, nous prendrions celle qui passe par Metz, pour voir la ville de votre jeunesse, mon noble ami, et faire connaissance avec vos amis ; ainsi le Ciel nous accorderait ce qui manque souvent aux amitiés formées dans un âge avancé et en pays étranger. Irons-nous à Paris ou faudra-t-il renoncer à ce voyage? C'est ce qui dépendra des circonstances extérieures et tout d'abord de l'état de nos finances. Un voyage avec toute une famille et deux voitures coûte plus que nous ne l'avions pensé ; et, comme il €St fort possible que je prenne ma retraite sans pension et que je sois réduit à ma petite fortune, une sage réflexion m'engagera peut-être à renoncer au vif désir de voir votre remarquable capitale , d'autant plus que vous n'y êtes pas, ou bien d'économiser l'argent nécessaire jusqu'à votre retour.

* Giotio, peintre, sculpteur et architecte (iâ76-133^).

^ Orcagna, peintre, sculpteur, arcbilecte et pû(jte (13^-1380).

Je ne puis pas croire que nous ne nous revoyions plus. C'est avec cette pensée que Marcus, îl y a quelques jours, comme nous lisions dans Homère les adieux de Télémaque et de Ménélas, me demandait avec anxiété si Télémaque n'avait pas revu Ménélas. Ne devinant pas aussitôt le sentiment qui lui dictait cette question : « Probablement non, lui ' répondis-je. — Il ne le revit donc plus », dit l'enfant, et, fondant en larmes : « Ménélas l'aimait tant ! » Je l'apaisai avec une fiction : c'est ainsi que souvent je complète l'histoire et la mythologie avec la même liberté que les anciens.

Je n'ai fait ici de visites à personne pour ne pas perdre un temps si précieux : ce n'est qu'un péché de plus contre les bienséances conventionnelles.

Nous partons demain. Avec la lenteur du service des postes dans le nord de l'Italie, je ne recevrai pas de vos lettres avant mon arrivée à Saint-Gall; voici mon adresse: Scherer de Granelos. C'est aujourd'hui (âA) le premier courrier par lequel je puis vous écrire.

Vivez heureux, mon cher et excellent ami; Dieu bénisse et protège vous et les vôtres ! Nous pensons souvent à votre petit Ferdinand. Quant à Cornélie, elle achèvera de faire ses dents pendant le voyagé. Ma femme et mes enfants, même la petite Lucie, se joignent à moi pour vous saluer cordialement, vous, votre noble épouse et tous vos chers enfants : les Alpes ne nous sépareront pas.

A vous de toute mon âme. *

Que signifie cette nouvelle répandue ici par des Anglais, que vous partez sur-le-champ parce qu'on s'attend à une guerre contre la France? J'espère que ce bruit est faux, Vous devez savoir que votre ministère a demandé au ,Pape que le nonce se rendît immédiatement à Madrid. C'est là pourtant méconnaître la situation et exiger de lui qu'il fasse ce qu'on a si vivement reproché aux Papes du moyen âge, alors que pourtant ils croyaient le faire dans l'intérêt de l'Église, Je crois que le Pape n'y consentira pas; mais je ne crois pas qu'on aura la sagesse de se conduire d'une manière digne d'éloges.

1246. —M. de la Boulaye à M. de Serre.

Mareuil- en-Brie, Ïi9 mai 18^3.

11 faut être à Mareuil pour solder avec Naples de vieux comptes. J'y reçois, cher ami, un n"" â3 du 15 octobre de l'an dernier, numéro à barbe grise qui s'est longtemps fourvoyé et qui ne contient rien que ses aînés ou ses cadets n'aient révélé plus tôt ou plus tard. En même temps arrivent les n®^ 17 et 18, jeunes gens l'un du 6, l'autre du 13 du mois courant. J'ai failli passer de vie à trépas avant de faire à ce trio le bon accueil accoutumé. Samedi dernier, par le plus beau temps du monde, à onze heures du matin, tout guilleret, conduisant un che-

val de quatorze ans attelé à un char-à -bancs, ayant mon neveu, ma nièce et Théodore pour compagnons de voyage, je sortais tranquillement de la cour du château, lorsqu'un damné cygne s'élance de la rivière qui borde cette cour, effraye le cheval, qui prend le mors aux dents, nous culbute d'aboixi tous quatre en se retournant brusquement avec une voiture qui ne tourne pas, redresse ensuite le ehar-àbancs, le fait passer sur mes jambes, et finit par aller tout briser à une demi-lieue de là. Tout s'est passé à quarante pas de la maison ; nous avons donc été bientôt secourus. Mes camarades en sont quittes pour beaucoup d'effroi et de meurtrissures. Heureusement je suis le plus malêficié; heureusement encore et grâce à Dieu, je n'ai rien de cassé. Ma jambe droite est fort déchirée, mes genoux, mes côtes gauches sont fort noirs. Il y avait au château provision de sangsues; Théodore me les a appliquées par douzaines. L'eau et le sel, Fhuile et le vin ont pourvu au reste. Je suis moulu; à cela près, tout va bien. 11 m'en coûtera un char-à- bancs , et j'en ferai faire un qui tourne. Si ee pauvre Hippolyte eût survécu, il n'aurait pas été plus dégoûté des monstres à cornes menaçantes que je le suis des cygnes dont les femelles couvent.

Si M. Niebuhr, que j'aime sur pai'ole comme il a commencé à vous aimer, vient en France par l'Allemagne, il passera devant Ay, où nous serions bien mieux qu'à Paris pour filer le parfait tous deux sur la même pelote. Paris est un lieu de perdition où le sentiment s'évapore. Dites à ce cher voyageur que

ses mérites, rehaussés de son discernement des vôtres, me font désirer ardemment qu'il veuille bien m'honorer d'une visite : il sera, certes, bien reçu ; sîuon, je m'empresserai de le chercher à Paris.

Ne quittons pas ceux qui courent le monde sans vous remercier du bon accueil fait à M. Rey.

Je transmettrai au général Partouneaux l'ultimatum pour qu'il sache que ses intérêts n'ont point été négligés.

Mon cher ami, je ne partage pas les croyances vraies ou feintes des frondeurs. Je crois ne me méprendre ni au véritable talent ni au véritable courage ; je crois avoir le sentiment, la conscience du beau et du bon. Je ne cède pas un pouce de terrain, et, au besoin, je parle haut; mais je conçois fort bien que, dans une société usée, sans énergie, où l'on ne s'occupe que d'acquérir et de garder, à quelque prix et avec quelques hommes que ce soit, on redoute ceux qu'on ne peut suivre dans les voies de la vérité, de la force et de la vertu qu'en rompant sans retour avec la ruse, la faiblesse et le vice Je conçois donc qu'on blâme ce qu'on craint et qu'on impute à défauts précisément les qualités dont on manque. Silencieux tant que le succès dure, le monde, au moindre revers, élève la voix. On a contre soi la haine des ennemis, la jalousie des amis, l'égoïsme des tièdes. Que ce soit à tort ou à raison, dès qu'on se voit généralement attaqué par lui certain côté, c'est ce côté qu'il faut défendre; c'est là tout ce que j'ai voulu dire. Une nouvelle scène peut s'ouvrir.

\6h CORRESPONDANCE.

Je vais m'en tendre d'abord avec ce qu'il me reste d'intelligences au ministère de l'Intérieur, puis avec Chevers, Puy maigre, le préfet et le souspréfet relativement à Saverne.

Votre opinion sur le cabinet anglais est conforme à la mienne. Je désire aussi que rien ne s'envenime de ce côté, et c'est parce que le fiel des discours contrariait ce désir que j'ai été d'autant plus choqué. La faiblesse que vous avez aperçue tout de suite ne s'est manifestée à moi qu'un peu plus tard. Je l'attribue à des volontés contraires.

J'ai des nouvelles de votre bonne mère, que je ne trouve pas aussi vive que je le voudrais sur la Champagne. Ma belle-fille est une douce et agréable personne qui la voit souvent et qui a mes instructions pour la séduire. La santé est bonne.

Vos bonnes politesses vont être transmises à Bruxelles. On y est toujours, et plus que jamais, menacé de changement, ce qui rend mon voyage incertain.

Adieu, mes bons amis ; je vous aime bien et j'embrasse tendrement toute la famille.

Mon cher Germain ■ de Carrières, que j'ai revu à Paris, m'écrit de le rappeler à votre souvenir. Notre receveur général^ est mort; j'aurais bien voulu pouvoir profiter de l'occasion pour rapprocher Germain de moi. Cela n'a pas été possible.

Mille tendresses.

* M. Germain, receveur gênerai des Deux-Sévres.

* Le baron Corbineau, receveur gëne'ral de la Marne.

1247.— M. Niebuhr à M. de Serre >.

Bologne, le 30 mai 18523.

Cette lettre, mon bien cher ami, est une de celles qu'on écrit si rapidement qu'on ne peut les adresser qu'à un véritable ami. C'est simplement pour vous dire que nous sommes heureusement arrivés à Bologne après un long détour par Pise et par Lucques, et que demain nous reprendrons notre voyage.

Pise a tellement surpassé mon attente que je vous écrirais volontiers toute une lettre sur les merveilles de ses monuments : jamais rien ne m'a autant surpris. C'est, au XP siècle, l'ancienne Rome plus grande que dans aucun monument de l'époque qui suivit celle des Antonins ; c'est même tout à fait, dans les belles inscriptions, la Rome des anciens temps.

Vous devez voir cette ville à votre retour, bien qu'ensuite la misère de Lucques vous fera saigner le cœur. Il existe sur la chaire du Baitistoro un basrelief de Nicolas de Pise^ {le Jugement dernier, 1260) ; cet artiste est aussi supérieur aux sculpteurs italiens qui vécurent après lui que l'est Dante ^ aux autres poètes.

^ Cette leltre est traduite de Tallemand.

* Nicolas le Pisan, sculpteur et architecte, ne à Pise vers 1300, mort à Sienne vers 1270.

8 Dante Alighieri, ne à Florence en 1S65, mort à Ravenne en

18e> CORRESPONDANCE.

Des nouvelles politiques je ne sais rien que ce que les journaux m'apprennent au café de temps à autre, et ici je ne suis pas encore sorti. L'expédition de Mina m'inquiète quelque peu : il me semble qu'elle n'aurait pas dû être possible.

Nos salutations les plus cordiales à vous, mon cher et noble ami, à votre digne compagne et à vos aimables enfants. Je vous embrasse de toute mon âme.

1248. — M. de Serre à M. Remy.

Naples, P' juin 18^.

J'ai reçu, cher ami. ta lettre du â mai. Tu me demandes mon avis sur un point qui m'a toujours paru fort embarrassant, celui de la prévoyance dans les mariages. Lorsqu'on la reconmiande justement dans tous les actes de la vie, faut-il la bannir du plus essentiel de tous? et, d'autre part, n'est- il pas certain qu'avec une grande prudence la plupart des mariages qui se font ne se feraient pas? Cette dernière crainte, toutefois, ne doit pas nous effrayer; la prudence, rare partout, le sera plus encore dans le but qui excite le plus les sentiments et les passions. Le milieu est difficile sans doute; il serait cependant impossible de nier que, si c'est un tort de

ANNÉE 1893L WT

pousser trop loin les calculs eu pareille matière^ c'en est un autre plus grave peut-être de n'en faireaucun et de livrer aux incertitudes du hasard son avenir et celui des êtres les plus chers. C'est dansces idées que j'avais répondu à ton jeune ami

Offre mes tendres respects à ton excellent père ;. je me recommande, moi et les miens, à ses saintes prières. Embrasse pour moi ta femme, mon filleul et tes autres enfants. Quant au revoir, ma prudence n'y peut rien, et je m'abandonne à la Providence, qui m'a toujours mieux conduit que je n'aurais pu le faire moi-même.

Je conduis à la fin de ce mois ma femme aux eaux ; j'en boirai et prendrai les bains de mer. Nous espérons après cela aller tout à fait bien .

Ton ami.

1249. — M. de Serre à sa mère.

Napîes, 3 juin 1823.

Chère maman,

Les derniers courriers ne m'ont point apporté devos lettres, et je n'en ai pas de plus fraîches que celles du ^h avril et du 2 mai.

Hier nous avons eu une vive alarme et craint de perdre notre petite Marie. Depuis quelques jours^ elle avait un peu de rhume et de dérangements d'estomac. Les fêtes de saints sont ici célébrées en tirant

beaucoup d'artifices, de boîtes, pétards et petits canons ou mortiers au milieu de la ville. Avant-hier soir dimanche la petite, qui est fort irritable, fut surprise et effrayée par une de ces détonations subite et toute proche, qui lui fit la plus forte impression ; la nuit elle fut prise de fièvre violente et de vomissements , et , dans le milieu du jour, elle eut une horrible convulsion au milieu de laquelle je crus qu'elle périrait. Elle était hier dans un état tel que, malgré le départ d'un courrier, je ne voulus pas écrire, ne voulant mander que la vérité et redoutant de vous laisser plusieurs jours dans une telle incertitude. La nuit a encore été assez pénible ; cependant ce matin elle a commencé à nous reconnaître et à parler un peu ; la fièvre est fort tombée ; il n'y a plus rien de convulsif dans le pouls ni dans les mouvements, et j'espère qu'elle est hors d'affaire. Elle dort assez doucement depuis quelques heures. J'aurais voulu que le courrier partît plus tard pour ne vous donner que des résultats plus positifs; mais un silence prolongé de huit jours vous eût trop tourmentée; vous serez donc encore, chère maman, associée à une partie de nos peines.

]^es autres enfants vont bien ; Annette est brisée par la fatigue et la douleur; mais, si, comme je l'espère. Dieu nous rend tout à fait notre enfant, cela se remettra.

Au revoir, chère maman et tendre amie; je vous

embrasse du meilleur de mon cœur.

Votre bon fils.

1250. —M. de la Boulaye à M. de Serre.

Ay, prés Épernay, 6 juin 1823.

Je suis, cher amî, comme un lièvre au gîte.

Or, que faire en un gîte, à moins que l'on ne songe?

Et à quoi songer, si ce n'est à ses amis? Je rumine donc les vieilles lettres et je suis honteux du terrain que gagnent sur moi vos numéros. C'est pour ne pas rester trop en arrière que je m'embarque aujourd'hui sans biscuit, c'est-à-dire sans lettre reçue. D'abord je vous renouvelle mes excuses de cette grosse étourderie qui m'a fait brouillonner la Belgique et la Campanîe. C'est ainsi que feu M. le marquis de Moncade a perdu sa Benjamine. Mais j'espère bien n'y rien perdre comme bon cœur, si j'y perds quelque chose comme bonne tête. Je vous dirai ensuite que mon pauvre individu, tout jaspé de contusions,

reprend peu à peu sa couleur naturelle

Mais voici une autre chute et d'autres tristes nouvelles. J'avais ici un vieux parent, M. Durant- Desaulnois, oncle de l'ami de Mareuil. Ce bonhomme, encore plein de jours, de force, de gaieté, à quatre-vingt-un ans, venait de renouveler sa cinquantaine avec sa femme. Il la quitte en chantant et va voir déposer du grain dans un grenier, d'où

il tombe par une trappe et se tue. Il n'a survécu que peu d'heures. C'est une désolation pour le pays.

D'un autre côté, le fil qui tenait l'épée suspendue :sur la tête de mon cousin vient de rompre ; décidément il faut partir pour un autre hémisphère. Sa santé n'est pas bonne et se trouvera mal de tous ces mouvements. J'admire son dévouement sans que

l'admiration dissipe la crainte Son projet est

d'emmener Içs quatre enfants qui composent sa jeune famille, car il a des familles de deux éditions, l'une d'une première, Tantre d'une seconde femme. J'ai été si malheureux et je me défie tant de mon étoile que, s'il ne me laisse pas son fils de son propre mouvement, je n'insisterai pas pour le garder. Ce n'était pas assez delà Méditerranée, il y fallait l'Atlantique. Ainsi séparé de mes plus chers amis de nature -et d'adoption, il me semble qu^un crêpe funèbre s'étend sur mes vieux jours, qui vont se trouverchargés d'une lourde masse de soins et d'affaires. Je ne puis m'en prendre qu'à moi. Pourquoi vous ai-je voué un si entier dévouement, un attachement si tendre? pourquoi n'ai-je pas eu de cesse que mon cousin ne «oit rentré dans son ancienne carrière? Pauvres humains ! artisans de leurs propres peines, ils ne savent <5e qu'ils font !

Quant à la politique, je ne suis ni en position ni dTiumeur à m'en occuper beaucoup. On me parle de mouvements ministériels dans ma correspondance ^vec Paris, mais on en parle toujours. On ne songe qu*à faire et défaire.

Quand nous reverrons- nous, mes chers amis?

ANNEE 16â3. 191

Certain pressentiment dont vous m'avez fait part me revient en pensée et me ranime de temps à autre > puis je retaml3e dans mes langueurs.

J'ai écrit pour l'élection, et j'attends réponse.

P.- S. Je crois que je serai en état d'aller le là de ce mois à mon Conseil général. Le voyage en Belgique est désormais fort incertain.

1251. — ]£. de Serre k M. Niebuhr.

Naples, 6 juin 1853.

Des jours d'angoisse, dont nous espérons être à» peu près sortis, m'ont empêché, mon respectable ami, de répondre plus tôt à votre bonne lettre de Florence du 22 mai. Il y aura après-demain dimanche huit jours que notre petite Marie, qui depuis quelque temps était un peu incommodée, fut très-effrayée par une forte détonation de pétards et de petits mortiers qui eut lieu tout à côté de nous, suivant l'usage du pays de célébrer ainsi les fêtes. Elle paraissait remise de cette frayeur, mais, la nuit suivante, elle fut prise d'une fièvre violente et de vomissements. Vers le milieu du lundi, soit par la foi'ce du mal, soit par celle des remèdes employés,

la petite eut une horrible convulsion dans laquelle nous craignîmes de la voir expirer. Le foie et les entrailles étaient surtout entrepris; ces parties dégagées, le mardi une éruption variolique est venue compliquer la maladie. C'est ce matin, vendredi, que pour la première fois la fièvre Ta quittée; il lui est resté une grande faiblesse, une toux nerveuse et fatigante, et elle n'a pas voulu d'un peu de bouillon qu'on lui avait permis. Cependant les médecins la regardent comme hors de tout danger, et nous nous reposons un peu sur la sécurité qu'ils nous montrent. Je n'ai pas besoin de vous dire comme ma pauvre femme est exténuée et tout ce qu'elle, a^ souffert. Enfin, toutes ces souffrances ne sont rien auprès de ce que nous avons craint, et nous remercions Dieu de nous avoir conservé notre enfant. Mardi je vous écrirai encore pour vous donner de ses nouvelles. Nous avons, depuis plusieurs jours, un sirocco constant qui ajoute encore à notre fatigue. Je remets donc à mardi à vous écrire avec plus de détails. J'aurais même retardé cette lettre si je ne désirais que vous trouvassiez de mes nouvelles à votre arrivée à Saint -Gall. Mes trois autres enfants se portent bien; Gaston et Louise embrassent les vôtres. Ma femme se joint à moi pour vous assurer, ainsi que votre digne épouse, de notre tendre attachement.

Adieu; je vous embrasse de cœur.

1252. — M. de la Boulaye à M"^® de Serre.

Ay, prés Épernay, 7 juin 1823.

Vous savez, chère et belle Excellence, comme* tjuoi je m'amuse à essayer de me tuer et comme quoi je n'en viens pas à bout. Au train dont allaient les choses, j'aurais été moulu si les rênes ou les banquettes du char-à-bancs m'eussent le moins du monde retenu. Il y a quinze jours de ce bel événement, et je n'en suis pas quitte

Comme un malheur ne va jamais sans l'autre, j'ai fait la bêtise d'envoyer à Bruxelles la correspondance de Naples. Enfin je ne fais que des sottises.

De votre côté, que deviendrez-vous ? Les gazettes vous rappellent ; elles envoient M. de Blacas à Vienne, M. de Polignac à Londres, M. de Fontenay à Pétei'sbourg, etc., etc. 11 y a du vrai, du faux dans toutes ces nouvelles. L'un me tient en garde contre l'autre. M. de Lauriston vient d'être nommé maréchal de France et chargé d'un commandement d'armée : conservera-t-il le ministère de la Maison du Roi? Attendons. Si je ne sais quel mouvement retenait à Paris M. de Blacas et vous envoyait à Vienne, je le verrais avec grand plaisir, puisque vous le désirez. J'ai avec Vienne de grandes et

bonnes liaisons d'affaires. Si je puis, après les ven- V. 13

IW CORRESPONDANCE.

clanges, me dégager des nombreuses affaires dont me chargera l'absence de mon cousin et entreprendre ce voyage d'Italie qui me tient tant au cœur, je passerai par Vienne. Du reste, je ne ferai que postillonner à travers toute l'Italie. Vous m'en direz les beautés; c'est vous, et uniquement vous, que j'irai voir. Ma présence ici était fort nécessaire. Il y avait un grand relâchement sur toutes nos propriétés de famille, et du relâchement au désordre la' distance est courte. Les bonnes doctrines et les bons usages une fois remis en vigueur, la vie de province est féconde en économies et en ressources. Qu'ai-je à faire à présent, si ce n'est de m'occuper du bonheur de ceux que j'aime?

Nous échangeons de tristes nouvelles. Vous avez perdu jeune encore votre dernier oncle, et je vous ai mandé dernièpement que nous venions de voir périr, à la suite d'une chute, un des vieillards de notre famille. Elle fourmille de tous cotés de tant d'enfants qu'il y en a toujours quelqu'un qui cloche, et les mères, qui toutes vous ressemblent en ce qu'elles sont bonnes, jettent aussitôt les hauts cris. £q mmme tout va assez bien, sauf ce pauvre exilé aux

Etats-Unis, dont la santé est depuis longtemps tréschancelante. Saint- André occupe à Paris mon logement de la me de la Ville-rÉvêfjue, avec un détachement de ses cinq enfants. Deux de ses filles sont à Saint-Denis. On ne le presse pas de retourner en Espagne, dont, au surplus, il avait bien jugé là situation . C'est d'un garçon que cette branche de la famille a été dernièrement allongée.

ANNÉE 1893. i9&

Le temps est superbe ; mon jardin est couvert de roses : on le prendrait pour un reposoîr. Les vignes sont magnifiques : meâ treilles ont autant de grappes de raisin que de feuilles. Si ce mois-ci, qui est le mois d'épreuve, le mois de la fleur des vignes, se passe bien, nous aurons du vin à ne savoir qu'en faire.

Je ne répondrai point aujourd'hui à la lettre du 90 mai de notre bon ami, et je termine celle-ci en vons assurant que je vous aime tous deux comme un frère et une sœur. J'embrasse neveux et nièces, et mille bonnes amitiés à la grande jeunesse.

1253. — Le général Desprez à M. de Serre

Girone, 8 juin 18â3.

Je vous ai, mon cher ami, donné de mes nou* velles depuis mon entrée en Espagne ; depuis lors j*ai fait peu de chemin. Les difficultés qui se présentent ici, la faiblesse de notre armée m'ont toujours fait croire que nos progrès seraient moins rapides que ceux des autres corps d armée. Nous avons affaire à?] un ennemi qu'il est plus difficile d'atteindre que de battre. Depuis un mois il nous fatigue par des zigzags continuels. Ceux qui ne connaissent pas la natm'e du pays doivent s'étonner

qu'il ait pu échapper aussi longtemps. On vient de me dire qu'il avait mis le pied sur le territoire français. Je le voudrais, car le mouvement offrirait beaucoup de chances favorables. Au reste, les fuites continuelles de Mina l'ont discrédité dans son parti et rendu moins redoutable à ses ennemis, qui sont extrêmement nombreux. La persécution des prêtres, la profanation des églises ont surtout soulevé contre lui tous les habitants de la campagne. Je regarde sa ruine comme très-prochaine. Un événement qui n'est pas invraisemblable la précipiterait : ce serait le retour du Roi à Madrid. Cet événement, si je ne me trompe, le ferait abandonner par une grande partie de ce qui lui reste de soldats ; il aurait aussi à Barcelone une grande influence. Aussi ne seraisje pas étonné que maintenant tout se conclût sans qu'on se battît. Pour peu que le dénoûment soit prompt, de précieux avantages compenseront les frais de la guerre. Les ennemis du gouvernement ont perdu pour jamais l'espoir de séduire l'armée. Le coup de canon qui a tué quelques transfuges a décidé une grande question ^

* Nous empruntons au rëcit de M. de Viel-CasteL les détails qui suivent :

« Le colonel Fabvîer ne trouva, au lieu des 7 ou 800 hommes sur lesquels il comptait, que deux compagnies d'environ 120 Français et de 30 ou hO Piéraontais Il ordonna à ces deux compagnies de se transporter dans la petite ville d'Irun, située sur la Bidassoa, en face de la ville française de Béhobie. Elles y arrivèrent dans la nuit du 5 au 10 avril, au moment même où Ton apprenait que, le lendemain, les Français devaient passer cette rivière Les rèfugie's, partagés en trois détachements dont le

ANNÉE 18Sa 197

Adieu, mon cher ami; je vous embrasse du meilleur de mon cœur. Je prie M"*® de Serre d'agréer

premier, compose en grande partie d'officiers contumaces, tels que Delon, ëtait commande^ par le colonel Fabvier lui-même, se tenaient sur la rive espagnole, en face d'un régiment d'infanterie lëgére qu'ils croyaient à peu prés gagne à leur cause. Presque tous revêtus de l'uniforme des grenadiers et des chasseurs A pied de l'ancienne garde, portant la cocarde tricolore, et agitant un drapeau aux trois couleurs que portait un lieutenant, ils entonnèrent la Marseillaise Du côt^ de la France et en face de la

petite bande se trouvait une pièce de canon chargée à mitraille. Le commandant de la brigade d'avant-garde, le général Valin, sur qui les réfugiés croyaient pouvoir compter, peut-être parce qu'il avait combattu à Waterloo, instruit de ce qui se passait, accourut et ordonna aux artilleurs de faire feu au cri de Vive le Roi I Une première décharge n'atteignit personne, et les réfugiés crièrent Vive V artillerie I Une seconde renversa mort le lieutenant qui portait le drapeau et blessa grièvement deux ou trois officiers rangés autour de lui. Le drapeau était abattu; un autre lieutenant s'élança, le saisit et l'agita encore; mais une troisième décharge, dirigée cette fois contre les Piémontais, en renversa quelques-uns. Le général Valin fit avancer un fort détachement de gendarmes qui ouvrirent un feu de mousqueterie. Le drapeau fut encore abattu avec celui qui le portait. Puis une compagnie d'infanterie légère, se jetant dans un bateau, traversa la rivière

et acheva de disperser ceux que la mitraille avait épargnés

L'effet de cette rencontre, qu'on ne peut pas même appeler une -escarmouche, puisqu'il n'y eut pas de lutte, et qui avait coûté aux réfugiés huit morts et quatre blessés, fut plus grand que celui de bien des batailles. Le lendemain 7 juillet, à cinq heures du matin, l'avant-garde française passa la Bidassoa sur un pont de bateaux, et, à six heures, le duc d'Angoulême. fit son entrée à Irun, au milieu des acclamations d'une portion considérable de la population qui, le clergé en tête, saluait les Français comme des libérateurs. Les forces espagnoles qui occupaient Irun et Fontarabie avaient, dès la veille, évacué ces deux villes, n (Histoire de la Restauration^ t. XII, p. 358-361.)

rhommage de mon respectueux dévouement. Rappelez-moi au souvenir de vos enfants, de M. votre beau-frère et de M. de Saint-Mauris.

1254. — M. de Serre à M. Niebuhr.

Naples, 9 juin 1823.

Votre petite lettre de Bologne m'a fait le plus grand plaisir, mon très-cher ami. Je désire que vous m'écriviez ainsi, avec toute liberté, quelques mots seulement, quand le temps vous manque pour davantage.

Notre petite Marie va beaucoup mieux ; elle s'est levée aujourd'hui pour la première fois. J'espère que nous conduirons à bien cette convalescence. Dans dix à douze jours nous nous proposons de partir pour Ischia. C'est là que nous espérons tous faire provision de santé ; il ne m'y manquerait rien si j'y .pouvais un peu oublier le monde.

Notre expédition d'Espagne continue à se développer. Tous les rapports paraissent s'accorder sur le beau caractère qu'y montre notre prince généralissime et sur la bonne conduite et la discipline de nos soldats; ces premiers avantages sont incontestables ; ils sont immenses pour l'affermissement à venir de la tranquillité en France, d'autant que le caractère même du prince est une garantie contre

ANNÉE J8â3. 119

Tabus qu'on serait peut-être tenté d'en faire. Pour les autres résultats, nous en avons assez parlé, et, jasqu'ici» je reste encore dans les deux termes démon opinion. Un nuage continue de planer sur les opérations militaires en Catalogne. Mina paraît avoir manœuvré avec audace ; s'il en avait été la victime, nous devrions déjà le savoir. Il peut tenir longtemps, dans un pays aussi montueux et garni de places fortes. Morillo^ reste dans le Léon et la Galice appuyé au Portugal, où il est toujours sûr de trouver une retraite, un appui peut-être. Nos flancs restent ainsi menacés ; heureusement, la plus grande partie de la population du nord de l'Espagne, même des ' villes, paraît nous bien accueillir. Il reste à voir jusqu'à quel point elle joindra ses efforts aux nôtres. Je ne sais si vous aurez remarqué le premier rapport de l'armée de Catalogne, signé par le maréchal de camp Desprez, chef d'état-major de cette armée. Vous aurez été frappé de sa sagesse. Cet officier général est un de mes meilleurs amis.

* Don Pabk) Morillo, né en 1777 à Fuentes-de-Malsa (province de Toro). Chef de guérilleros dans la guerre contre Napoléon» il obtint en 1809 le grade de colonel. En 1815, Ferdinand VII l'envoya combattre l'insurrection du Venezuela et de la Nouvelle- Grenade. Après des succès suivis de revers, le général MorÏÏfo demanda son rappel (18â0). H se déclara en ISâl pour les constitationnels et reçut eu 1893 le coaunaDdement de l'un des corps destines à repousser les Français ; mais les Cortés ayant suspendu le Roi de son autorité, Morillo refusa de reconnaître cet acte et traita avec le général Bourcke. Pea après il dut quitter FEspagne. 11 moinrut â RcMsbefort en 1838L — Vojez la Naav^ie biographie générale (Didot), t. XXXVI, p. 585.

SOO CORRESPONDANCE. .

Mon intérêt le plus vif suit les détails de votre voyage. Je connais une partie des sites dont vous me parlez : la cascade de Terni, les belles ruines du pont romain, près Narni. J'avais, sans en prévenir, quitté les voitures pour les aller voir. Je restai si longtemps à les admirer qu'on me crut en avant. On passa outre, et je fus obligé de courir à pied une grande partie de la poste suivante. Je n'étais pas monté à Assise, mais j'y grimperai en votre honneur et en celui de saint François. J'ai fait, en revenant de Vérone, la route de Rome par Radicofani, et ne la reprendrai plus, bien que je regrette d'être passé de nuit à Sienne, où il doit rester beaucoup à voir.

Je vous remercie des détails sur la bataille de Trasimène. La manœuvre, qui consiste à se porter sur les derrières de son ennemi, réussit par la supériorité morale qu'elle suppose et qu'elle produit. Le général, qui opposerait hardiesse à hardiesse et qui, au lieu de s'occuper de sa propre retraite, chercherait à couper celle de l'ennemi et le forcerait à revenir sur ses pas, pourrait bien regagner l'avantage.

Dans un de vos loisirs, ie vous serai oblieé de revenir sur les raisons qui étouffent si complètement le sentiment de la piété à Rome, Il ne paraît pas l'avoir été à l'époque de la plus grande dissolution des Papes; comment s'est-il éteint, ou ne s'est-il pas ranimé sous cette succession de pieux pontifes qui, depuis plus d'un siècle, ont occupé la chaire de saint Pierre?

ANNÉE 18S3. dOl

En repassant à Florence, je verrai votre compa^ triote ; mais je ne pense plus guère à acheter. Depuis votre départ, j'ai arrangé tous mes tableaux dans ce dernier salon où nous avons eu plusieurs conférences, une entre autres sur le protestantisme qui ne sortira pas de ma mémoire. Cela fait vraiment un ensemble fort agréable et une société, de sorte que, fatigué de lire, je me délasse en les regardant. Les plus sérieux, comme les christs, sont dans mon cabinet ; les vues de Venise et les batailles égayent la salle à manger.

Les Toscans m'ont paru heureux comme à vous ; toutefois, heureux n'est pas le mot, à moins qu'il n'y ait un bonheur purement matériel ; car la vie morale y est plus morte qu'avant la Révolution ; le lien qui unit les sujets à un bon maître est sans force. Le régime paternel ne suffit pas à lui en rendre aujourd'hui; les habitants d'Arezzo ne.se lèveraient plus en masse comme ils le firent à la première entrée des Français. Il est triste d'arriver à l'époque de la dissolution des peuples. Dites-moi donc, y a-t-il quelque autre moyen de régénérer les peuples corrompus que la conquête? Ma mémoire ne m'en rappelle pas d'autre. Des nations se sont puissamment relevées après des révolutions et des guerres intestines ; mais c'est qu'auparavant elles n'étaient pas entièrement corrompues. J'espère qu'en ce moment même nous en fournissons encore un exemple.

Le bouleversement de votre ancienne demeure à Rome vous a conduit à me parler de l'espèce de mal-

aLse moral que pendant votre long séjour vous y avez éprouvé. C'est un reproche que je me fais souvent à Naples où, à part aussi bien des épreuves, je trouve que je ne jouis pas cependant de mes loisii^ et du bonheur domestique autant que je le devrais. Je me demande parfois si ce n'est pas un reste d'ambition mal étouffé, ou si, après s'être occupé de l'ordre général dans son pays, on n'a pas besoin de sentir qu'il existe, ou du moins qu'on s'en approche, pour goûter une vraie satisfaction. C'est alors l'avoir attachée à une diffieile condition. Votre Marous est un enfant de grande espérance ; embrassez-le particulièrement pour moi. Le sentiment des tableaux, même dans l'adolescence, vient plus tard que celui des statues et, à plus forte raison, de l'architecture. J'ai vu tel homme qui,, avec de l'instruction, de Vesprit, de l'âme même,. ne l'avait pas.

Je me suis reproché de n'avoir pas approfondi avec vous la question de votre abandon du seinrice,. d'autant que mon instinct est là-dessus contraire au vôtre; cet instinct est un peu de famille et de classe. Vous savez qu'en France nous nous regardions comme consacrés aux services publics ; nous attachions une sorte de fatalisme à ne pas abandonner volontairement la carrière dans laquelle on était entré, à suivre ce que nous appelions la destinée. L'obligation nous paraissait plus forte pour un père de famille ; il devait garder le poste où il était arrivé pour de là protéger ses enfants dans leur course à chacun, il est beaucoup resté, et à

moi particulièrement, de cet esprit . 11 est un autre point de vue : quelque fonction qu'on remplisse dans les affaires publiques, on en suit mieux l'ensemble, on y est plus propre et l'on en est plus près que dans la vie privée, où il faut se faire d'autres intérêts. Que savez- vous si Theure qui vous appellerait à être d*une grande utilité à votre pays ne doit pas sonner un jour?

Quant à votre voyage en France, si, sans y renoncer, vous le pouviez ajourner jusqu'au moment où j'y serais, bien que je ne le puisse prévoir, je gagnerais trop à ce délai pour ne pas le désirer ardemment.

Le 10.

Notre petite convalescente continue à bien aller ; elle a dormi cette nuit douze heures sans interruption ; elle s'est levée une seconde fois et a pu marcher seule. Nos autres enfants vont bien ; Gaston et Louise parlent souvent de Marco et d'Amélie.

Au revoir, mon respectable ami. Tendres souvenirs de ma femme et mes hommages à la vôtre.

A vous de cœur.

H. DE S

Vous m'avez donné l'envie de voir Pise.

âOA CORRESPONDANCE.

1258 . — M. de Fontenay à M. de Serre.

Autun, 12 juin 1823.

Je VOUS écris, monsieur le comte, de chez ma mère, où je suis venu passer une quinzaine de jours dès que j'ai eu connaissance de ma nouvelle destination *

Vous avez vu par les journaux qu'on s'est fort occupé devons..... J'ai eu avec M. de B.^ une conversation sérieuse à ce sujet; si jamais (ce qui est très-probable) il arrive au timon, il voudra trouver un appui dans un homme dont il connaît les talents et l'éloquence.

M. de Talaru^ est parti pour Madrid. Une grande

* M. de Fontenay devait se rendre à Saint -Pëtershourg en qualité de premier secrétaire d'ambassade.

^ M. de Blacas.

3 Le marquis de Talaru, né en 1773. Son père avait été écuyer de Marie Leckzinska, et un de ses oncles maître d'hôtel de Marie- Antoinette. Sous le Consulat et l'Empire, il ne prit aucune part aux affaires publiques, et voyagea. Pair de France en 1815, il fut nommé ambassadeur à Madrid le 10 juin iSfiS et chevalier-commandeur des ordres du Roi le 15 février 18âA. Il avait reçu, peu auparavant, le collier de la Toison d'Or. 11 quitta l'Espagne au mois d'août suivant. Il devint, en 18â5, ministre d'État, membre du Conseil privé. Depuis cette époque, il se livra de nouveau à son goût pour les voyages, et mourut à Paris le !U* mai 1850. — Voyez la Biographie universelle (Michaud), nouvelle édition, t. XL, p. 583.

question va se décider: que fera-t-on en Espagne? Quoi qu'on fasse, on mécontentera un parti, et Ton prévoit le moment où il faudra appeler au secours du ministère l'homme qui pourra seul défendre avec succès les dispositions que la sagesse fera adopter. C'est l'opinion de M. P. * et de tous les gens raisonnables

Je suis content d'avoir revu la France et Paris. Je suis encore plus content d'être auprès de ma mère, que j'ai retrouvée pleine de santé et de gaieté. J'ai un peu de peine à la rassurer sur mon nouveau voyage ; mais elle paraît si heureuse de m'avoir auprès d'elle en ce moment que je regarde ces quinze jours-ci comme les plus beaux de ma vie.

J'ose, monsieur le comte, vous donner ces détails: si votre esprit peut s'occuper des pensées les plus graves, je connais votre cœur, qui n'est pas indifférent aux affections de familUe. Que Dieu veille sur vous et les vôtres, et puissiez-vous toujours avoir le bonheur que je vous souhaite et que vous méritez \

Je ne sépare point, dans mon attachement, M™® de Serre de vous, et je vous prie de le lui répéter.

* M. Pasquier.

â06 CORRESPONDANCE.

1256. — M. de la Boulaye à M. de Serre.

Châlons, 16 juin 18S3.

Je viens» cher ami, de terminer le budget du Conseil général. Grâce à Dieu, nous sommes en pleine possession de notre dégrèvement : au lieu de A.001,5â7 francs de contribution foncière, nous ne payons plus que 3, 101,870francs; différence énorme, nonobstant laquelle nos impositions, exactement parlant, sont encore du quart au cinquième du revenu. 'Nous nous montrons, par reconnaissance, très-généreux envers Tarchevêché de Reims et l'évêché de Châlons. Nous consentons même à nous charger d'éteindre, avec le temps, une dette départementale de 7 à 800,000 francs ^ Enfin nous prouvons qu'en nous faisant du bien on n'oblige pas des ingrats. Du reste, toutes les perceptions, directes ou indirectes, augmentent plutôt qu'elles ne diminuent.

* it Grâce aux efforts de M, de la Boulaye dans les diverses commissions du budget dont il a fait partie, les excessives contributions du département de la Marne, qui se trouvait être l'un des quatre les plus imposes du royaume, ont été, à diverses reprises, considérablement réduites. C'est encore en grande partie à ses efforts et à son active intervention qu'ont été dus le retrait et l'acquittement, par le budget de l'État, des 800,000 francs de dettes que l'administration départementale de la Marne s'était vue forcée de contracter à l'époque de la funeste invasion de 181-5. » {Éloge funèbre de M, de la Boulaye , par M. Nitot, maire d'Ay.

Nos gens, plus aisés, consomment dayantage. Ces mauvaises craies de Cliampagne, si longtemps sténies, nos plaines pouilleuses^ comme on les nomme, se couvrent de sapins.

Non. je ne savais pas que le colonel Mtiiler fût gendre de M, de Chevers, Les gazettes nous ont d'abord donné de mauvaises nouvelles, puis de J3onnes. Je crois que nous pouvons nous en tenir à ces dernières.

Ma jambe n'est pas encore guérie, mais elle devient de moins en moins laide. Elle sera demain reconduite à Ay; puis je la mènerai passer huit jours entre R^ims et Compiègne, où d'anciennes amitiés m'appellent. Je serai de retour à Ay vers le 10 juillet, car je dois passer les premiers jours de juillet dans le département de l'Aube, chez noti^ préfet, qui vous oflfre ses respects. Sa femme est à Paris. Je presse votre bonne mère pour qu'elle soit des nôtres sous un mois ou six semaines. Mon cousin de Mareuil doit arriver demain à Paris. Il y bataillera pour différer son départ et, dès qu'il y aura quelque chose d'arrêté, il viendra me joindre en Champagne. Sa famille reste jusqu'à nouvel ordre à Bruxelles. C'est chez moi que l'on se réunira pour prendre son vol. Les parents d'Allemagne viendront y faire de tristes adieux. Tout cela me donne de douloureuses émotions. On me chaîne pour vous de tendres hommages.

Quant à l'élection, après de fortes protestatîcms d'attachement sincère et de haute estime, on me dit « qu'on ne peut se déterminer par de simples af-

â03 CORRESPONDANCE.

fectîons ; qu'on s'est fait une règle de conduite dont le succès a démontré l'efficacité et qui consiste à ne jamais désigner de candidats, mais à les recevoir des localités. On ne connaît point encore la situation électorale du Bas-Rhin ; on sait seulement par le préfet que plusieurs ambitions du pays se portent sur Saverne. où elles ont des racines et moins de chauDes libérales à combattre. Tout sera fort disputé dans ce département ; on n'en peut espérer que deux députés sur six et, pour de résultat, il faut jouer très-serré. Dans une telle situation, prendre un engagement d'avance, surtout avec la crainte et presque la certitude de diminuer ses forces en heurtant des prétentions locales, c'est chose impossible. Votre nom, votre réputation-, la hauteur où vous vous êtes placé, ajoutent, dans votre intérêt même, à la difficulté. Une fois ouvertement imposé comme ^candidat, il y faudrait tout sacrifier, car la retraite serait trop honteuse et la défaite trop éclatante pour le ministère et pour vous. Aux dernières élections, tout était facile, toutes les chances étaient favorables dans la Moselle : c'était votre pays, rien de plus simple. Malheureusement votre cens électoral n'était pas complet. Aujourd'hui ce n'est plus votre pays, ce n'est plus sur un terrain favorable, tout diffère dans la comparaison, et les nuances d'opinion qui, dans la Moselle, se seraient effacées devant l 'amour-propre des localités, deviendraient plus vives dans le Bas- Rhin par des irritations d'amour-propre. Les uns trouveraient du trop, les autres du pas assez. »

Ces dernières expressions sont assez remarquables; toutes sont fidèles. Peut-être s'est-on donné le temps de consulter le préfet, et du tout je conclus qu'il n'y a pas grande espérance.

J'embrasse ces chers enfants et M. l'ambassadeur, puis je baise les mains de l'ambassadrice.

Le président-né de notre Conseil, M. le duc de Doudeauville, me charge expressément de le rappeler à votre souvenir et de vous oflPrir mille hommages.

Tout à vous, mes bien chers amis,

1257. -^ M. de la Boulaye à M. de Serre.

Ay, prés Épernay, 20 juin 1823.

J'ai votre lettre n^ 20 du 3 de ce mois, cher ami ; j'y réponds sur-le-champ et mes yeux sont pleins de larmes. Ma pauvre petiote! Conservez-la-moi. Je reviens à cette triste pensée que je porte malheur. Cependant j'embrasse toutes vos espérances: il y a tant de ressources à cet âge. N'ont-ils donc pas assez de leurs éruptions du Vésuve sans faire tant de tapage à tout propos ! Plus jeune que Marie, l'enfant que j'ai perdue eut une violente maladie; je la soignai moi-même et je l'arrachai à la mort : ce n'a pas été pour longtemps. Le sort ne me sera pas toujours si

rigoureux. Vous me dcmnerez des nouvelles , meschers amis; je serai bien inquiet jusqu'à ce qu'elles, soient tout à fait bonnes.

En même temps que votre lettre, il en arrivait unede mon cousin de Mareuîl, actuellement à Paris, et qui, en s'y rendant de Bruxelles, a visité son fils et mon filleul à Douai. Il est fort content de notre petit homme, déjà assez fort sur l'anglais pour qu'il puisse servir d'interprète à ses parents dans ce malheureux voyiige. On presse le départ. La santé de l'expatrié est tellement altérée qu'il est impossible qu'il se mette en route avant d'avoir consullé. Son projet, sauf la volonté des maîtres, est de passer un mois à Paris, de retourner ensuite à Bruxelles, où il fera ses adieux et prendra sa famille. Tous viendront de Bruxelles à Ay et y attendront le moment de mettre sous voiles.

J'irai le 25 ou le 26 passer vingt-quatre heures à Reims et quelques jours à Compiègne. D'ici là j'aurai des nouvelles de Marie et je prendrai des mesures pour faire venir mes lettres.

Courage, mes chers amis; espérons, ne négligeons rien* J'embrasse ma chère malade et vous, mes bons amis, de tout mon coeur.

Vous ai-je transmis les respects de la préfecture?

1258. — M. Niebnhr à M. de Serre ^

Saint-Gall, le 21 juin 1833.

Mon bien cher ami,

Voilà déjà six jours que je suis ici, et je n'ai pas encore reçu de lettre de vous. Déjà nous avions été tristement déçus de n'en pas trouver à notre arrivée. N'auriez^vous pas reçu ma longue lettre de Florence et, en même temps, mon adresse ici? et, si cette lettre et le mot de Bologne ne vous sont pas parvenus, aurais-je, par malchance, encouru le i^eproche immérité de sentir moins vivement l'étroite union de nos cœurs et de nos esprits? A^otre lettre a-t-elle été perdue, c'est-à-dire soustraite? ou bien, et cette pensée nous est insupportable, quelque souci, quelque chagrin vous accable-t-il ? Fasse Dieu que nous recevions encore ici de vous et de votre chère famille les nouvelles que nous désirons ! elles nous donneront le calme et la joie.

Maintenant, pour fixer les jours où je vous ai écrit, je marquerai mes lettres avec des chiffres, en commençant par la première qui a suivi notre départ de Naples. Faites de même, je vous prie.

Après un tel voyage, il y a tant à raconter que je ne sais vraiment où m' arrêter ; mais il faut se borner, quelque complaisance que vous mettiez à écouter mon bavardage sans fin.

* Cette lettre est traduite de Tallemand.

aia CORRESPONDANCE.

Nous avons heureusement passé les Alpes, et nous sommes heureusement arrivés à cette frontière de notre patrie allemande : pas un accident.

Pendant le voyage, Cornélie a fait trois dents et sans souffrance : on n'a vu les deux premières que lorsqu'elles étaient déjà poussées. Ma femme a bien senti les fatigues du voyage, mais quelques journées de halte l'ont aidée à les supporter; nous pouvons même espérer qu'elle retrouvera le sommeil du matin, qu'elle avait perdu. Les enfants sont frais et joyeux, assez difficiles, mais nous devions prévoir qu'un si long voyage ferait perdre aux deux aînés l'habitude du travail. Pour Marcus, le voyage est certainement plus qu'un plaisir (bien que mêlé d'ennui, depuis que nous avons mis le pied en Allemagne) : c'est pour lui un véritable cours de géographie ; mais ce qu'il avait appris de calcul est complètement perdu : il est écrit qu'il ne sera ni mathématicien ni commerçant. A Vérone, il a pleuré à chaudes larmes de devoir quitter l'Italie.

Le temps nous a favorisés jusqu'à notre arrivée à Vérone ; il faisait assez chaud, mais la pluie ne tombait pas. Dans la plaine entre Mantoue et Vérone, nous avions rencontré des paysans qui comptaient fort sur la récolte des soies : depuis bien des années elle n'avait pas donné de si belles espérances. Ces espérances ont été anéanties par la pluie qui a commencé à tomber dès notre amvée à Vérone et, selon toute vraisemblance, a continué en deçà des Alpes comme au nord de ces montagnes. Un ciel sombre, un vrai ciel du Nord, des

pluies torrentielles en été sans orage (on n'en voit pas à Rome, si bien que ce phénomène semble impossible ou au moins contraire à la nature), toutes ces choses m'attristèrent doublement et m'affligèrent au moment de quitter pour toujours le pays des- jouissances ; c'était le dernier jour d'une période de ma vie que je me reprochais de n'avoir pas suffisamment appréciée et employée. Les Alpes me séparaient aussi de vous, car l'espace entre Rome et Naples ne nous aurait pas séparés ni tenus éloignés l'un de l'autre, si j'étais resté à Rome. J'étais fort triste. Nous quittâmes Vérone par une pluie battante. Nous y avions revu im jeune homme d'une grande distinction, un juriste de Hambourg, le docteur Bluhme^, que j'aime comme un jeune frère. Je lui avais obtenu une prolongation de congé en Italie, qu'il emploie très-utilement dans les bibliothèques ; à Rome, l'hiver dernier, il avait été notre commensal. Ces adieux aussi furent pénibles.

Le champ de bataille de Rivoli^, la colonne commémorative en ruines, l'entrée dans la vallée sauvage de l'Adige vinrent nous distraire. Tout nous rappelait comment, il y a sept ats, l'Italie s'était ouverte à nous de ce côté, et mainlienant elle disparaissait peu à peu derrière nous Duns le Tyrol du Midi,

* Frëdëric Blulime, né à Hambourg en 1797, se fit recevoir docteur en I8S0, et professa le droit successivement à Halle, à Gœttingue, à Bonn. Il a publie plusieurs ouvrages fort estimes des jurisconsultes. — Voyez le ConversaiionS'Lexikorif 11® Auflage, 15«' B., S. 365. Leîpsig, 186/*.

* Ih janvier 1797.

âlJd CORRESPONDANCE.

onpaxie italien; mais, quand on quitte ritalie,:On s'aperçoit aux coutumes, à Tarchitecturedes maisons, à tout enfin que Ton se rapproche peu à peu de l'Allemagne. Ma femme s'en trouvait déjà mieux. Le troisième jour (notre voyage avait été lent), nous étions en plein Tyrol allemand : alors moi aussi, je repris courage. Je ne connais aucun pays en Allemagne qui m'inspire autant de confiance et d'amitié pour les hommes que le Tyrol, et la nature y est si belle ! La vallée de TEisach, depuis Botzen jusqu'à Brixen, est très-élevée : le froid devint trèsvif et, la nuit, les montagnes se couvrirent de neige, spectacle que mon fils avait attendu avec impatience. Sur le Brenner nous fûmes favorisés par un temps serein : on eût dit un de ces jours d'octobre froids et clairs comme on en voit dans le nord de l'Allemagne; nous aurions très-bien supporté du feu dans le poêle des hôtels.

A Inspruck, nous étions connus pour avoir déjà passé par cette ville: aussi nous y arrêtâmes-nous volontiers comme dans une ville de notre patrie. J'y ai beaucoup vu un homme revêtu d'une charge municipale qu'il exercQ comme un devoir; son activité intelligente et la courageuse résignation à la perte de tant de belles choses du passé m'ont extrêmement réjoui. Nous visitâmes le tombeau d'André Hofer* :

1 Andrë Hofer, ne le SS novembre 1767 à Saint-Léonard, dans la vaUée de Passeyr, était aubergiste. En 1809, les Tyroliens se soulevèrent contre les Français et les Bavarois (à ces derniers appartenait le Tyrol depuis le traite de Presbourg) ; ils choisirent pour chef André Hofer. D*abord il obtînt de grands succès ; mais

un bataillon tyrolien avait enlevé sa dépouille mor^ telle pendant Thiver, sous les murs de Mantoue, et l'avait ramenée; il avait agi de son propre chef; n'est-il pas étonnant que les autorités aient arrêté à Botzen les restes d'un, martyr de la fidélité au seigneur du pays et à sa dynastie comme à la nation? Il fallut attendre une décision de Vienne au sujet de l'enterrement. On eut l'autorisation de lui faire des funérailles solennelles ; et de toutes parts vinrent les tireurs et les paysans rendre à leur an^ cien chef les derniers honneurs. A Insprudk et dans les environs, tout rappelle l'incomparable année 1809.

Déjà, avant d'arriver au pied de l'Arlberg, même en deçà des frontières du Tyrol, on quitte les bons Tyroliens. Les Souabes, qui habitent le Vorarlberg comme le nord de la Suisse, habitent aussi au delà de la montagne qui fait la limite dans la direction de l'Inn : ce n'est plus la langue tyrolienne, l'archi'tecture des maisons est tout autre, précisément celle des maisons daces et allemandes que l'on voit figurées sur les colonnes Trajane et Antonine. Les ha«bitants du Vorarlberg aussi sont un peuple estimable, mais ils sont beaucoup plus modernes que les Tyroliens. Ce qui les distingue agréablement,

U paix de Vienne le £or^ de mettre bas les armes. Peu après il essaya de les reprendre, fut livre aux Français par un traître, na« ^ére son ami, et fusillé àMantoue le 20 février 1810. L'empereur François lui a fait élever, en 183/i, une statue à Inspruck, dana Yé^uie des Prancîscaiiis. — Voyez le Comrersaiions-Lexi* JiOïïh IX* Aufla^, Idf"^ B., S. 18.

c'est un grand amour des jardins : près de chaque maison, autant qu'il est possible, se trouve un joli jardinet; on s'y plaît avoir les riches cultures, le bien-être, l'affabilité et les beaux enfants.

Après avoir passé le .Rhin en bac pour nous rendre à tlheineck, à notre entrée en Suisse, nous dûmes à une erreur de passer par une contrée comme je n'en ai jamais vu ni rêvé : c'était un bois épais de grands arbres fruitiers, qui ressemblait à un parc ; les maisons, nombreuses et isolées, ne se trouvaient pas sur le bord de la route; des sentiers bien tenus y conduisaient ; mais l'extérieur des habitants trahissait la pauvreté, certainement la conséquence d'un excès de population. Le contraste est frappant entre les habitants de la République et ceux de l'Empire, qui sont bien plus à leur aise, mais aussi beaucoup moins nombreux. Même dans la petite ville de Rheineck, qui semble d'ailleurs assez prospère, les habitants sont beaucoup moins gais, moins enjoués que dans le Vorarlberg. Tels nous avons trouvé les Suisses jusqu'ici et même ici : il nous reste à voir un homme vraiment joyeux.

Un matin, comme je venais d'écrire ce qui précède, je reçus votre lettre n® 3, qui a dû être longtemps arrêtée quelque part à la poste; nous l'ouvrîmes avec un triste pressentiment. Qu'il est pénible, mon respectable ami, d'exprimer l'affliction que cause un tel danger, quand il n'est pas encore passé ; car évidemment, d'après .les détails:

que vous nous donnez, il ne Tétait pas encore; les consolations des médecins ne rassurent que faiblement. Quand même nous le regarderions comme passé, le cœur ne nous en saignerait pas moins en pensant à vous et à votre noble épouse; mais lé péril qui menaçait la chère enfant et ses parents bien-aimés nous fait trembler encore : Dieu veuille qu'il n'ait fait que de les menacer ! Nos pensées se portent continuellement vers vous deux et vers l'ange dont l'existence sur la terre semble tenir à si peu ; nous attendons, le cœur dans l'angoissô, votre prochaine lettre.

Que vous m'ayez écrit en de telles circonstances est une grande preuve de votre amitié.

Quand commenceront donc, pour vous et les vôtres, ces jours de sérénité que vous méritez et dont vous jouiriez si complètement ! La vertu ne suffit pas pour être heureux; mais il n'y a qu'une vertu comme la vôtre qui connaisse la béatitude dans le bonheur. A cette époque de vives agitations, peu d'hommes ont été aussi heureux que vous, tant que le sort ne vous eut pas frappé dans vos affections les plus chères.

Arrivés au dernier période de l'égoïsme, les épicuriens enseignaient que le sage doit éviter les amitiés trop vives, parce que sa propre misère est pour lui un fardeau assez pesant. J'ai toujours détesté ce précepte : si votre malheur me pesait moins que le mien, je ne vous devrais pas de vivre d'une vie plus large, telle que je la possédais jadis grâce aux amitiés de jeunesse.

âl8 CORRKSPONDANCE.

J'ose à peine continuer à vous entretenir de choses étrangères à votre douleur; si je pouvais espérer que votre prochaine lettre m'apportât une vraie consolation, j'attendrais jusque-là.

La Suisse tout entière est fort agitée, mais ses inquiétudes sont sans fondement. Le bruit court que les alliés se proposent de l'occuper militairement et de s'ingérer de ses affaires; tout le monde en parle, mais de manière à laisser voir qu'on ne craint pas ce qu'on voudrait avoir l'air de craindre. L'article officiel publié par le gouvernement de Berne, qui traite ces bruits de mensonges et prétend rassurer les esprits, m'inquiéterait au plus haut point si j'étais Suisse. Il n'affirme pas que les intentions prêtées aux alliés leur sont étrangères ; il fait bien plutôt un appel à leur conscience et leur oppctôe les droits de chacun pour les retenir par la honte qui retomberait sur eux. Je n'en suis pas moins convaincu que les alliés n'ont pas les intentions qu'on leur prête ; car qui occuperait? Je ne me demande pas quel serait leur but. La haine, la passion suffiraient pour l'indiquer. L'asile offert par les Suisses aux Italiens coupables de haute trahison, l'insolence de leurs journaux libéraux ont en tous lieux irrité les esprits ; mais je pense qu'on en restera là et que la Diète, qui bientôt se réunira à cette occasion, prendra des mesures auxquelles les cantons voudront bien s'accommoder. Si l'on ne veut pas autoriser les réfugiés italiens à vivre ici, on doit du moins leur indiquer un autre asile^ Jusqu'à avant-hier, on en comptait bien une demi*

douzaine à notre table d'hôte : c'étaient des physionomies odieuses et probablement des êtres foncièrement mauvais (un d'entre eux a été exécuté en effigie à Milan). On doit portant leur laisser une place sur la terre, à moins d'exiger d'eux de se rendre d'eux-mêmes en prison. La plupart des journaux suisses sont d'un libéralisme grossier, révoltant; quelques-uns sont tels que vous n'avez pas eu les pareils en France depuis 1793. Ils sont écrits pour la populace et les tavernes ; je reconnais là, avec honte et regret, mon peuple allemand.

D'un autre côté, on raconte que M. de Haller* et d'autres ont fait à Paris une conjuration pour opérer en Suisse, à l'aide de l'étranger, une contrerévolution complète : on rétablirait l'ordre de choses qui existait avant 1798. Des insensés peuvent nourrir de tels projets, mais ils ne pourroat jamais rien entreprendre de sérieux : la perfidie des libéraux et leur besoin de haïr et de calomnier donnent surtout à la chose une importance apparente.

Je suis depuis dix jours ici et je ne vois que peu

* Charles-Louis de Haller, petit-fiis da cëlébre Haller. naquit à Berne le l®** août 1768. En ISlii, il fut nomme membre du petit et du grand Conseil. De 1R16 à 18^, il publia en allemand les quatre premiers volumes de la Restauration de la science politique (qu'il traduisit plus tard en français). En 18â0, il se conrerlit au catholicisme» et, l'aanëe suivante, se rendit à Paris, oùt en 18^, il fut attache aux Affaires étrangères avec le titre de publiciste. Après la révolution de 1830» il se fixa à Soleure, devint membre du petit Conseil en 183i^, et mourut dans celte ville le 20 mai 185^. — Voyez le Corwersaiions-Lexikonj IP Auflage» 7«' B., S. 590.

«) COJIRESPONDANCE.-

de monde; maïs je crois pourtant à la vérité de ce que me disait un vieux prêtre catholique qui ne s'occupe guère de politique : « Bien que le libéralisme règne dans toute la Suisse, à l'exception des aristocraties et des cantons démocratiques, une occupation étrangère ne rencontrerait de résistance que de la part des aristocraties et des petits cantons antilibéraux ; elle n'en rencontrerait pas même dans les nouveaux cantons, et là peut-être moins qu'ailleurs. Dans ces cantons, en effet, aucun lien n'unit le peuple à l'autorité, et l'on sent tous les inconvénients de ce régime. Les impôts n'y sont rien moins qu'insignifiants : par exemple on paye ici les contributions directes, les patentes, l'enregistrement et les droits réunis, à un faible taux, il est vrai; mais dans le pays de Saint-Gall on ne payait rien avant la Révolution; le prince-abbé vivait des revenus de ses domaines. De plus, le service militaire pèse sur le peuple : pour que le premier contingent soit toujours prêt, on fait l'exercice tous les dimanches ; ajoutez à cela le sentiment secret que cette corvée est inutile.

Dans cette partie de la Suisse, tout me paraît flétri et décrépit ; on ne voit pas un seul joyeux visage. Le libéralisme y fleurît dans toute sa perfection et porte ses plus beaux fruits. Le protestantisme n'existe pas, et le catholicisme est haineux et ne voit que le prêtre à la place de Dieu et des saints. D'ailleurs les libéraux les plus âpres sont peut-être dans une certaine classe de catholiques. Avez-vous aussi en France de ces catholiques, comme

ANNÉE 1823. Ml

il y en a tant en Allemagne et comme j'en rencontre déjà ici, qui, devant un protestant, s'efforcent de montrer leurs dispositions hostiles contre le clergé et la pauvre cour de Rome, si bien qu'ils mettent les protestants équitables dans la position difficile de défendre contre eux l'Église catholique? Un de ces hommes disait que les Tyroliens sont bien inférieurs aux Suisses, que leur piété est entièrement matérielle, sans parler de leur indifférence pour les événements politiques. Oui, je crois en effet que les Tyroliens ont beaucoup de croyances qui ne sont que des superstitions aux yeux d'un catholique plus instruit ; mais qu'importe, si elles ne détruisent pas la vraie foi, comme à Rome, par exemple?

Connaissez-vous la vieille coutume allemande d'inscrire des sentences sur les maisons ? De là vient qu'il y a tant de belles inscriptions dans le Tyrol, religieuses pour la plupart; mais il y en a d'autres. En voici quelques-unes (je pense que vous les lirez avec plaisir) :

Nous construisons des maisons grandes et solides Ici-bas, où nous ne sommes que des hôtes, des étrangers ; Là où nous vivrons toujours, Nous songeons rarement à bâtir.

Et:

Cette maison est à moi et n'est pas à moi ; Elle ne sera pas non plus à celui qui l'aura après moi ; Et, si elle passe à un tiers, Elle ne lui appartiendra pas davantage ; Et voici qu'on porte en terre un quatrième. Qu'on me dise donc à qui est cette maison ?

Et dans ua autre genre :

Celui qui bâtît sur la route Doit laisser parler le monde ; Il a mis son art à l'dpreuve»

Et c'est à Tœuvre que Ton connaît Tartisan.

Tant de sagesse se rencontre rarement dans la haute société, si fière de son instruction.

Au point de vue de la nation, une contre-révolution militaire comme en Portugal^ est-elle moins effrayante et témoigne-t-elle d'un meilleur esprit que la révolution militaire? Je pense que c'est absolument la même chose.

En Espagne, Mina m'inquiète, et bien plus encore l'insubordination des troupes royalistes de la Navarre. On n'aurait pas^ dû mettre sous les ordres de Juanito un officier comme d'Espagne*.

J'ai oublié de vous dire que j'ai fait à la bibliothèque une découverte fort intéressante ; je vous en parlerai la prochaine fois ainsi que de beaucoup d'autres choses. Je dois m'arrêter. Ma femme et moi,

* Sur la situation du Portugal, voyez VHistoire de la Restauration y par M. de Viel-Castel, t. XII, p. 590 et 5âl.

^ Don Carlos, comte d'£sp9gne. Né dans le comté de Foix en 1775, il émigra lors de la Révolution, entra au service de l'Espagne, se distingua dans la guerre contre les Français et obtint le grade de maréchal de camp (1811).^Aprés la Restauration, il donna des preuves de dévouement à Ferdinand VII^ qui le combla des marques de sa reconnaissance. Ce Roi étant mort, d'Espagne se déclara en faveur de don Carlos, frère de Ferdinand. Il périt en 1839, assassiné par ses propres soldats. — Consultez la Biographie universelle (Michaud), nouvelle édition, t. XIII, p. JS*

ainsi que nos enfants, nofos tous saluons cordialement, vous, votre digne épouse et vos chers enfants. Fasse Dieu que vous puissiez donner à votre petite Marie nos saints et nos baisers !

De toute mon âme votre

NiEBUHR ,

lSfô9. — M. de Serre à sa mère.

Naples, 2Ji juin 1823.

Votre dernière lettre est toujours du 22 mai, chère maman; je pense que les autres s'amassent encore aux Affaires étrangères et que j'en recevrai plusieurs à la fois. J'ai appris que nous perdions tout à fait M. de Fontenay, qui va à Saint-Pétersbourg. Nous lui étions fort attachés, il nous Tétait aussi, et nous le regrettons vivement.

J'ai reçu une lettre d'Hyacinthe du 21 mai, trèslongue et très-satisfaisante sur lui, sa femme et ses enfants. Ils sont heureux, ce qu'on peut dire de bien peu d'êtres au monde, et, ce qu'il y a de mieux, c'est que leurs bonnes qualités entrent pour beaucoup dans leur bonheur.

Les journaux qui annonçaient plusieurs mouvements dans les ambassades parlaient de mon rappel. Si cela était sans que j'eusse aucun reproche

a2A CORRESPONDANCE.

à me faire, j'aurais une joie bien pure de notre réunion. Mes lettres de Paris, de même date, n'annoncent rien .

Au revoir, chère maman, quand la Providence l'ordonnera. D'ici là aimons-nous, écrivons-nous, conservons-nous l'un pour l'autre. Ma femme et mes enfants vous font leurs tendresses, et moi, je vous embrasse de cœur.

Votre bon fils et meilleur ami.

1260. — M. de Serre à M. de Fontenay.

Naples, 2A juin 18313.

Mon cher monsieur.

Votre lettre du 30, qui nous annonce que nous vous perdons définitivement, a contristé à la fois la légation et la famille. Les larmes en sont venues aux yeux à ma femme : elle ne peut trop rappeler tout ce' que vous avez eu de soins, de procédés pour elle, la part que vous avez prise à tout ce qui nous arrivait. Après ces premiers mouvements et à part le sentiment d'un regret profond et durable, nous applaudissons à vos nouvelles destinées ; nous vous souhaitons dans quelques années celle promise -à M. de Gabriac\ en espérant toutefois qu'on ne vous fera pas faire le tour qu'il fait pour y arriver.

> Voyez t. IV, p. f^8.

Vous avez acquis en nous des amis que vous ne perdrez pas et que, si Dieu le permet, vous retrouverez un jour. Vous acquerrez infailliblement de nouveaux amis là où vous allez. Vous trouverez en M. de la Ferronnays une loyauté parfaite, des connaissances variées et un excellent esprit. 'Madame doit avoir toutes les vertus de la duchesse sa sœur^ avec moins de froideur.

Je désire qu'on ne vous presse pas, que vous puissiez jouir un assez long temps de la société de ^|me YQtpg mère, de votre pays, et faire enfin une vendange en Bourgogne.

Nous vous demandons de nous donner de loin en loin de vos nouvelles. Nous pensons que vous aurez du plaisir à en recevoir des nôtres.

Si vous avez vu ma mère, vous aurez su la maladie grave qu'a faite notre petite Marie et les craintes cruelles que nous avons eues. Elle est convalescente ; le reste de la famille va bien. Gaston et Ferdinand prospèrent; Louise a eu une petite fièvre de printemps qui l'a fait grandir. Puissiez-vous un jour voir ces rejetons et reconnaître en eux ces premiers traits que vous avez aimés!

Nous allons lundi a Ischia. Juin a été charmant à Naples cette année; c'a été un beau mois de France, hors les heures autour de midî. Nous allons aujourd'hui dîner en pique-nique à Nisida, avec les Hamilton* et les Mohr. On me presse.

* La duchesse de B'acas (M^'« de Montsoreau). « WiUiam-Richard Hamihon, né î\ I on 1res en 1777. En 1799, il accompagna, comma secrëlaire parikulier, lo d EL in dans son V. 15

Adieu, mon cher monsieur. Aimez-nous et soyez heureux. Nous vous embrassons de cœur.

H. DE Serre.

1261. — M. de la Boulaye à M. de Serre.

Ay, prés Epernay, 25 juin 1823.

Je ne puis trop vous remercier, cher ami, de votre n° 21 du 0 courant qui me tranquillise et m'arrive fort à point. Je devais partir aujourd'hui pour Reims et pour Compiègne, et je différais mon départ pour attendre une suite à votre lettre du 3. J'avais écrit pour qu'on ne m'attendît plus que le 28. Je me sens plus léger. Demain je me mettrai en route et je serai de retour à Ay pour les premiers jours de juillet. Il n'est plus question du voyage de Bruxelles. Mon cousin est à Paris, d'où il me mande que je l'afflige fort par mes nouvelles de Naples, et qu'il lui semble que c'est encore d'un malheur personnel que nous sommes menacés. Il partagera bientôt ma sécurité. Je vous ai dit, je crois, qu'il comptait retourner en Belgique vers le 15 juillet, et, après y avoir recueilli sa famille, venir s'établir avec elle ici

ambassade à Constantinople. De 1809 à 183232, il fut sous-secrètaire d'Etat aux Affaires étrangères ; de 18SSàidâ5, envoyé extraordinaire de Sa Majesté Britannique à Naples ; en 1837 et en 18iil, f risident de la Société géographique de Londres

au P' août. J'appelle ma belle-fille pour le 10 ou le lâjuillet. Je lui recommande de se mettre en quatre pour amener votre bonne mère, à^laquelle j'ai écrit •de nouveau, mais sans parler de tout ce monde pour ne pas l'effaroucher. M"^® de Serre est maintenant à Oarches, où elle n'a pas ses lettres [plus tôt qu'elle les aura à Ay. Elle se trouvera avec d'aimables et bonnes personnes\jui feront son boston, la promèneront, l'égayeront et auront grand soin d'elle. *

Quant à vos renseignements sur le bas pays ^ , nous en deviserons, le cousin^ et moi. Je vous transmettrai ses dires, qui vaudront mieux que les miens.

Votre bonne lettre est arrivée au moment où je dépaquetais ma jambe, qui^se trouve parfaitement guérie. Je vais narguer les chaises longues et courir les champs. Je débuterai demain par Brimont, la terre de M. Ruinart, notre ancien collègue, à deux lieues de Reims. Le froid est du mois de février depuis cinq à six jours. Cependant les vignes ne coulent pas trop. Il y a beaucoup de blé, suffisamment d'avoine et très-peu d'herbe, si ce n'est dans mes prés; je l'ai en conséquence fort bien vendue. Ah! que nous sommes loin de ma petite malade et de sa

bonne mère! J'y reviens au galop Je ressens

toutes les inquiétudes, toutes les douleurs de sa mère, qui certes aurait bien fait de prendre en aversion un climat si cruel. J'espère que sa santé reviendra avec celle de sa fillette. Je les remercie

* Lea Pays-Bas.

^ M . de Mareuil.

toutes deux : cette pauvre petite d'avoir songé à son pcirrain ; la grande dame, de m'avoir conservé la filleule.

Ces Cortès ont emmené leur Roi à Cadix. C'est, quoi qu'on en dise, du temps perdu, des incertitudes nouvelles, et il me tarde d'en finir.

Sans adieu, cher ami. Sous peu de jours j'aïu^ai encore de vos nouvelles, et je me hâterai de vous répondre. Mille bonnes tendresses.

1262. — M. de Serre à sa mère.

Naples, 30 juin 1823.

Je suis encore réduit à commencer cette lettre comme les précédentes, chère maman; je suis toujours sans nouvelles de vous depuis le âl du mois dernier. Je suis sûr de votre exactitude à m'écrîre ; je sais que si vous ne le pouviez pas vous-même, vous me feriez écrire. Je dois donc croire que, comme dernièrement, vos lettres sont arrêtées aux Affaires étrangères; il faut que M. Prévost ait fait une absence. Vous devriez dans ce cas les adresser à M. Denois^ chef du secrétariat, qui est fort exact et que j'ai fait prévenir.

^ Le baron Ferdinand Denois, n^ en 1791 > entra dés 1607 dans les Irureaux des Affaires ëtrangéres. Il accompagna M. de Bassano pendant les campagnes de Russie et de Saxe (181S-1813). En 1819,

ANNÉE 18â3. 329

Nous partons aujourd'hui pour Ischîa; comme nous y allons tous, qu'il faut y porter à peu près tous les meubles, c'est un grand mouvement. Nous allons tous assez bien. C'était hier la Saint-Pierre, nous l'avons faite en famille ; quand la ferons-nous avec vous, chère maman !

C'est toujours un bon moment lorsque ma femme vient avec nos quatre enfants chacun ayant un bouquet et son petit cadeau à la main . Mais les sentiments pénibles se mêlent dans ces occasions aux plus doux; on sent mieux l'absence des êtres les plus chers dont on est séparé. L'année dernière, ma pauvre petite m'apporta aussi son bouquet : dix jours après elle n'était plus. Si seulement j'avais reçu une de vos lettres ! Je ne puis m'empêcher d'en vouloir à ceux qui interceptent ainsi notre seule consolation. Imaginez que j'ai des nouvelles de Desprez, de l'armée, du 8 de ce mois. Enfin, je renvoie mon espérance à jeudi ; notre éloignement ne retardera que de quelques heures le moment de les recevoir.

Vous savez que nous perdons M. de Fontenay ; il

il devînt chef du cabinet sous M. Pasquîer et garda ce poste de confiance sous MM. de Montmorency, de Chateaubriand, de la Ferronnays, de Rayneval et Portalis. A l'avënement de M. de Polignac {\SV9), il fut nomme consul général à Milan, qu'il quitta en 1851 pour se rendre à Venise, le consulat y ayant été transfère. En 1856, après un demi-siécle de bons services, il fut admis À la retraite et mourut en 1861. 11 ëtaît commandeur de la Lëgion d'honneur depuis IHhfl ; sous le régne de Charles X, il avait succédé à son père en qualité de gentilhomme ordins^ire de la chambre du Roi.

m'écrit du 12 de ce mois, de sa campagne, près d'Autun, où, plus heureux que moi, il est auprès de sa mère. Je lui en veux de ne pas me parler de vous. Je lui écris d'aller vous voir, de vous dire tout ce qu'il m'écrit.

Au revoir, chère maman ; tous, petits et grands, vous embrassent tendrement, et par-dessus tout votre bon fils et meilleur ami.

1263 — M* de Serre à M. de Fontenay.

Naples, 30 juin 1823.

J'ai reçu hier, mon cher monsieur, votre lettre du là. Je vous félicite d'être auprès de M™^ votre . mère ; prolongez ce bonheur-là autant que vous le courrez ; nous savons ce que c'est que les affaires d'ambassade, et celles de Saint-Pétersbourg ne souffriront pas d'une prolongation de votre absence. Je voudrais être, comme vous, au repos et à côté de ma mère. Rendez-moi le service d'aller la voir à votre retour à Paris. Contez-lui ce que vous croyez n'être pas des Illusions, ce qui me paraît en être, à moi. Mais enfin, si je me les interdis, je ne traite pas tout le monde aussi sévèrement, et surtout une pauvre vieille mère. Puis ce que je dois craindre plutôt que désirer ne serait que désirable pour elle. Ajoutez encore à ce service celui d'assu-

rer un peu ma correspondance avec elle. Le 22 mai, on m'a envoyé des Affaires étrangères quatre lettres de ma mère à la fois. Depuis ce jour, je n'en ai pas. Je pense qu'elles s'y amassent de nouveau. C'était M. Prévost qui soignait cela, et il y a mis beaucoup d'obligeance. Sans doute il est absent ou distrait par d'autres soins. Ne pourriez-vous pas nous recommander pour ce à M. Denois, auquel ma mère enverrait ses lettres? Elle demeure rue Saint- Honoré, 3G7.

Je vous remercie de cœur de l'amitié que vous me témoignez en tout ce qui me concerne. Je n'ai pas besoin de vous dire que je serais heureux d'être à même de vous prouver la mienne. Je pense que vous vous applaudirez du parti que vous prenez. Vous connaissez le Midi, vous allez étudier le Nord. Entre ces deux extrêmes de l'Europe et de la civilisation, au climat près, vous ne trouverez que trop de points de ressemblance.

Nous partons aujourd'hui même pour Ischia; nous logeons à Lacco, villa d'Atri, élevée; grandes et belles terrasses : connaissez- vous ? Nous y passerons les chaleurs, qui ne font que commencer, jusqu'à la Saint-Louis, qui nous ramènera ici.

Au revoir, mon cher monsieur; nous vous embrassons tous tendrement.

H. DE Serre.

Mes amitiés et compliments aux diverses personnes dont vous me parlez dans votre lettre

1264. — M. Niebuhr à M. de Serrée

Saint-Gall, le 30 juin 18â3.

Votre lettre consolante, mon cher et respectable ami, m'a été remise peu d'heures après que j'eus mis la mienne à la poste. De tout cœur, nous avons remercié Dieu d'avoir éloigné le terrible danger qui vous menaçait. Puisse-t-il vous conserver cet aimable enfant par Taccroissement de ses tendres forces, et procurer à vous et aux vôtres une vie pleine de joie !

Nous vous remercions cordialement de nous avoir rendu la tranquillité. Il nous était arrivé de Rome des nouvelles pires encore que celles de votre lettre précédente et qui semblaient leur être postérieures, et nous n'espérions presque plus. Depuis longtemps d'ailleurs je n'ai plus, à vrai dire, la faculté d'espérer. Avec la même cordialité, je vous remercie du reste de votre lettre. -

Je ne puis encore vous dire d'une manière certaine combien de temps nous resterons ici ; impossible de calculer exactement ce que durera le travail que me donne la bibliothèque. L'intéressante découverte que j'y ai faite consiste dans des fragments de panégyriques (l'un en prose, les autres en vers) sur le grand Aétius, qui défit Attila près de

* CeUe lettre est traduite de rallemand.

ChâIons^ De cette époque, qui précéda immédiatement la chute de l'Empire d'Occident, il ne nous reste presque aucun document contemporain, et nous ne la connaissons que d'une manière très-imparfaite; pour cette raison, et à cause de plusieurs événements qui nous étaient totalement inconnus, ces fragments présentent un grand intérêt. Ils en ont encore davantage pour moi, parce qu'ils confirment une opinion qui, depuis longtemps, me paraissait évidente, et que j'a^ ais exposée sans trouver de créance, à savoir que, dans cet horrible V® siècle, il y a eu beaucoup d'activité intellectuelle, plus que dans le siècle précédent. Dans la longue et triste agonie de l'Empire romain, tout esprit était mort; des guerres sans danger sur la frontière causaient peu de préoccupations, et l'on se jetait dans toutes les turpitudes d'une vie sensuelle. L'invasion des barbares mit en jeu l'existence de chacun; l'égoïsme suffit pour enseigner qu'on avait une patrie. Quelques grands hommes parurent et excitèrent une véritable admiration. Les panégyriques dont je viens de parler étaient inspirés par de tels sentiments. La religion remplissait les cœurs et les pensées; et le combat de l'ancienne religion dans sa décadence (dont mes

* C'est en J!é5l qu'Aëtius, gënëral de Valentinien HI, parvint à briser la puissance d'Attila. Parmi les allies d'Aëtius se trouvaient Thëodoric, roi des Visigoths, et Mërovëe, roi des Francs-Saliens. — Consultez VHiatoire d*Attilay par M. Amédëe Thierry, t. I®^ p. 17â et suivantes. Paris, 187/<.

fragments contiennent un exemple inattendu) échauffait au moins Timaaination.

Une autre découverte intéressante, d'un caractère tout différent, consiste en fragments liturgiques écrits dans le VP siècle au plus tard, et qui appartiennent à une liturgie beaucoup plus ancienne qu'aucune de celles qui nous ont été conservées : ce sont des prières du matin, d'une époque très reculée, qui semblent se rapporter aux Stationes dont il est question au commencement du IIP siècle : elles sont d'une extrême simplicité et dignes de respect. Je les transcris pour un bon et docte moine, en reconnaissance de son affabilité. Il ne peut lire l'écriture mutilée du manuscrit, mais il saura les publier avec plus de compétence que moi.

Puis il me restera à copier un grammairien latin, lequel offre un assez grand nombre de mots d'une bonne latinité et qui ne se trouvent pas ailleurs; c'est un travail ennuyeux, et je voudrais qu'il y eiit là une autre personne pour le faire, mais cette autre personne ne se rencontre pas là.

D'ici nous irons à Zurich, où mon intention est aussi de visiter les manuscrits : peut-être y ferai-je quelque trouvaille. Le séjour y sera-t-il plus agréable qu'ici? Je ne le crois pas, sauf que le lac de Zurich offre un autre coup d'œil que l'ennuyeuse vallée où est située la ville que j'habite, et un spectacle différent de celui qu'on a ici des hauteurs, d'où l'on découvre les masses informes des montagnes, rapprochées et lointaines, qui semblent s'entasser les unes sur les autres.

ANÎIÉE 1833. â35

Le désenchantement est dans les esprits: la Révolution a détruit toutes les illusions; elle était le fruit de la science, ce fruit qui a donné la mort le jour où 1 on y a goûté.

C'est surtout ici que tout date de 1813 et 181 A Les hommes de trente à quarante ans, qui font partie du gouvernement, n'ont aucune idée de la Constitution avant 1798. Le dépit et le mécontentement, qui partout corrompent le bonheur, se rencontrent aussi bien ici que dans les monarchies qui s'éloignent le plus de la prétendue perfection ; mais on ne paraît nullement s'en rendre compte. Pourtant n'est-il pas évident que cette Constitution, qui tire un trop grand nombre d'individus de la médiocrité la plus complète pour les appeler au grand jour de la vie publique, ne peut avoir que des résultats pitoyables? Dans ce nouveau canton, qui compte environ 130,000 habitants, parmi lesquels ceux de la petrte capitale (8,000 âmes) se comportent comme les habitants d'une grande capitale à l'égard des provinciaux, il faut trouver neuf individus pour le petit Conseil et le gouvernement, cent cinquante députés pour le Conseil législatif, une douzaine de souspréfets, plus de quarante maires, une douzaine de tribunaux de cercle, des municipalités, etc. On confectionne des Codes civils et des Codes pénaux ; on promulgue des lois ; ce ne sont que décisions et arrêtés : un tel ordre de choses ne peut inspirer aucune estime.

Il s'est réuni ici une commission d'arbitres pour terminer un différend entre les citoyens d'Appen-

zell ( les Rhodes intérieures et les Rhodes extérieures). Nous avons eu à notre table d'hôte les membres de cette commission. Le landamman de Turgovie et Tun des Appenzellois étaient assis en face de nous. En même temps, il y avait dans cette ville des ^cuyers de cirque qui fournissaient un texte fort innocent à toutes les conversations. Le Turgovien désapprouvait hautement'que sans nécessité on s'exposât à se rompre le cou. L' Appenzellois, d'un goût plus cultivé, regrettait que des gens doués de tant de sens esthétique, comme le témoignaient leurs gracieuses attitudes sur les chevaux, permissent aux plaisanteries populacières d'un paillasse de dé- -grader leur gymnastique.

Pendant que vous éprouviez à Ischia les ardeurs de l'été, nous avons aujourd'hui, pour la première fois depuis deux semaines, un jour sans pluie ; il fait ordinairement un froid extrême Quand enfin arriveront les beaux jours, nous irons visiter Bade; mais ce projet pourrait bien ne pas se réaliser. Je ne sais pas encore de quel côté nous nous dirigerons plus tard dans ce cas ou dans tous les cas, et cela 43st triste. Le prince royal voudrait bien me voir à Berlin; mais, à partir du commencement d'août, il est absent ou tellement occupé qu'on ne le pourrait voir que peu.

Nous re verrons-nous cet hiver? Les journaux ne cessent de répéter la nouvelle de votre retour au ministère; ce qui prouve qu'on en sent le besoin, qui peut déjà se trouver dans une Constitution représentative. Dieu veuille le donner à toute l'Eu-

rope! car, assurément, le ^ peut avoir les suites

les plus funestes. On a acquis la certitude (|ue la Révolution est impuissante lorsqu'on la combat avec énergie, et Ton ne se trompe peut-être pas en supposant qu'on pourrait, avec la force et l'appui de l'armée, gouverner très-simplement même la PVance.

Je vous félicite sur la conduite sage de votre prince et général en chef; mais fonder un ordre de choses durable sans que le pouvoir absolu soit confié à des mains capables et s'exerce dans le sens du parti maintenant victorieux, dépasse la possibilité humaine.

Combien ce qui se passe à Séville est humiliant pour Canning! Dans la régence de Cadix, je suis fâché de trouver le nom de l'amiral Valdès^, qui était aux Cortès le chef des modérés, et à qui doit être attribuée principalement la position du Roi

* Ici se trouvait un mot qui a été arrache avec le cachet.

* Don Cayetano Valdës, né à Seville en 1767. Il avait combattu avec les Français à Trafalgar comme capitaine de vaisseau (1805) ; mais, quand les Espagnols se soulevèrent contre Napoldon, il sejoignit à ses compatriotes. En ISlJj, Ferdinand VII, qui se défiait de ses intentions, le priva de la liberté' et ne la lui rendit qu'en 1850. Au mois de septembre de cette même annëe, Tamiral Valdés devint ministre de la Guerre et conserva ces fonctions jusqu'au mois de mars de Tannée suivante. Membre des Cortès en 18â3, il fut choisi, lors de la suspension de l'autorité royale, pour présider le Conseil de régence. Après la reddition de Cadix, craignant les vengeances de Ferdinand VII, il se mit sous la protection de lamiral Duperré et gagna l'Angleterre. Il ne revint qu'en 183Ii, reçut, en 1835, le titre de capitaine général et mourut peu après à Saint-Ferdinand.— Voyez la Biographie universelle (iMichaud), nouvelle édition, t. XLII, p. A37.

â38 CORRESPONDANCE.

après le 7 juin. Le Roi l'avait retenu six ans sur les galères ou en prison, sans que Valdès eût commis d'autre crime que celui d'avoir été membre de la régence pendant la captivité de Ferdinand. Je verrais volontiers dans cette nomination un mauvais tour des jacobins qui, l'année passée, ne cessaient de réclamer sa tête, et qui, maintenant, voudraient remettre au Roi ou à son successeur le soin de la faire tomber.

L'agitation de l'Irlande est bien le symptôme le plus manifeste de cette maladie qui s'est répandue sur toutes les parties du corps social de l'Europe, d'où l'esprit de solidarité civile a plus ou moins disparu. Tôt ou tard la Constitution de l'Irlande doit être abolie.

La révolution du Chili est fort affligeante. La sagesse du gouverneur O'Higgins^ se montrait évidemment dans les instructions qu'il avait envoyées à ses représentants à Rome. Je tiens la soumission <le l'Amérique espagnole plutôt pour facile que pour impossible, si votre gouvernement peut oser secourir l'Espagne. Mais c'est un point bien délicat.

Vivez heureux , mon digne ami ; nos respects et amitiés à votre noble épouse, nos saints affectueux à vos enfants. Votre bienveillant souvenir a rendu Marcus rouge de joie. J'espère lui trouver un trèsbon précepteur; nous avons congédié le jeune homme qui était avec nous afin qu'il puisse tirer profit de ses aptitudes et de son zèle.

* Don Beraardo 0*Higgins, directeur supérieur du Chili. K avait dû abdiquer la dictature le S8 janvier 1833.

Dieu vous bénisse et vous conserve, mon cher ami !

A vous de toute mon âme.

1265. — Le xnarc[uis de Vaulchier' au comte

de Puyxnaigre.

Strasbourg, le 1" juillet 1823.

Je vous remercie, mon très-cher collègue, des détails contenus dans la lettre que vous avez bien voulu m'écrire le 29 du mois dernier

Je ne pense pas qu'il soit facile de seconder les vœux de M. de Serre dans ce département pour Télection prochaine. Partout où le libéralisme dominera, vous savez qu'on ne le nommera point; car ce parti déteste ce vigoureux champion de la monarchie qui, en 1820, lui a fait le plus grand dommage possible en faisant passer la loi du 29 juin. Il n'y aurait donc qu'un arrondissement où je serais à peu près sûr de le faire nommer, celui de Saverne ; mais j'ai promis à M. Renouard de le lui accorder. Je

* Le marquis Louîs-Renë-Simon de Vaulchier du Deschaux, né à Dôle le 12 février 1780. Le 2/4 septembre 181ii, il reçut, de Louis XVIII, la préfecture du Jura ; au mois de mars 1815, il fit tous ses efforts pour y maintenir l'autoritë royale. Préfet de la Corréze après les Cent- Jours, préfet de Saône- et-Loire en 1816, il fut destitué en 1819. Le 17 avril 1820, il fut appelé à la préfecture de la Charente et, le 19 juillet suivant, il reprit Tadminis-

verrai toutefois si de nouvelles chances peuvent s'ouvrir, et je ne suppose pas que le ministère ait aucun motif pour s'opposer au succès.

Vous pouvez compter sur ma bonne volonté personnelle et le dire à M. de Chevers, en lui offrant mes empressés compliments.

Je dois vous dire que j'ai à Strasbourg les trois quarts de mes électeurs libéraux.

Recevez, mon cher collègue, l'assurance de toute ma considération et de mon attachement.

Marquis bê Vaclchier.

1266. — M. de Serre à sa mère.

lichia, 8 juillet 18â3.

Encore deux courriers sans lettres de vous, chère maman; malgré tous mes raisonnements, je m'en attriste et me tourmente. Si vos lettres avaient été

tratîon du département de Saône -et -Loire. Cette même ann^e, les électeurs du Jura le choisirent pour députa. Il devint préfet du Bas-Rhin le fltld mars 18S>2, directeur gënëral des douanes le âO mars I83th et directeur gënëral des postes le k août suivant. Il fut de nouveau charge', en 18:29, de la direction des douanes. Après la révolution de 1830, il s'abstint de prendre part aux affaires publiques, et mourut à Besançon le S5 août 1861. Charles X lui avait confère le collier de commandeur de la Légion d'honneur.

. ANNÉE 18â3. SUil

simplement mises par vous à la poste, elles me seraient arrivées exactement. Cette interruption dans vos lettres redouble pour moi tous les maux de Tcxbsence. La Boulaye m'écrit de Châlons qu'il vous presse de le venir voir; c'est la seule mention que j'aie de vous. J'espère que vous n'éprouvez pas la même peine et que vous recevez au moins celles que régulièrement je vous.écris toutes les semaines.

Nous sommes dans notre île depuis sept jours ; les trois premiers ont été fort chauds ; maïs, de tous côtés, il nous arrive sur la hauteur où nous sommes logés des airs de mer qui rafraîchissent. Par ces grandes chaleurs on dort une partie du jour et l'on prolonge la veille dans les nuits qui sont superbes ; on profite aussi du frais de la matinée. Tous les soirs nous faisons en ti'oupe des promenades à âne dans les diverses parties de l'île ; ce nouvel air fait bien aux enfants, qui prennent des figures plus pleines et

plus fraîches et ont plus d'appétit Annette n'a

pas encore commencé les bains, mais ce genre de vie doit lui convenir. Moi, je m'en trouve fort bien ; j'ai été ravi de me sortir de Naples, de ce cercle d'indifférents, automates parlants qui n'intéressent ni le cœur ni l'esprit et qui, à peu d'exceptions près, forment le fond de toutes les grandes sociétés. Ici je jouis complètement de ma famille et de l'indépendance. Il ne me manque que d'avoir de vos nouvelles ; mais c'est beaucoup et plus qu'il n'en faut pour troubler ma satisfaction.

Au revoir, chère maman ; Annette et les enfants

vous offrent leurs tendres hommages, et moi, je vous V. lu

SUiS CORRESPONDANCE.

embrasse du fond du cœur comme mon excellente mère et meilleure amie.

Votre bon fils.

Il y a aujourd'hui un an que nous avons perdu notre belle petite Caroline ; c'est aussi un triste anniversaire.

1267. — M. de Serre à M. Niebuhr.

Ischîa, ce 8 juillet 1893.

Je réponds, bien cher ami, à votre lettre des 21 et jours suivants de Saint-Gall. Vous aviez reçu la mienne du 6; celle du 9 vous sera, j'espère, arrivée peu après et aura commencé à vous rassurer sur notre petite Marie. Je me reproche maintenant d'avoir été si longtemps à vous en écrire encore ; mais* j'avais deux lettres qui vous attendaient, je le pensais au moins, à Saint-Gall. Je craignais que vous ne vous fussiez arrêté en route. J'attendais une lettre de vous; nous nous attendions réciproquement. Voilà six jours que nous sommes ici, et cette chère petite, qui languissait toujours à Naples, commence à reprendre ses couleurs et ses forces.

Si, comme cela s'annonce, tout mon petit monde se trouve bien de l'air de cette île, je serai fort tenté d'y prolonger mon séjour jusqu'en octobre.

Celte séparation de Naples et du monde m'a fait les premiers jours un bien que je ne saurais rendre; c'était comme un poids soulevé de dessus ma poitrine. Depuis longtemps je n'avais respiré aussi librement.

Mais venons à vous et aux chers vôtres. Cornélie a donc pris trois dents sans s'en apercevoir? qu'il en soit de même des autres ! Il y a juste un an que cette dentition nous a été si fatale ! La Suisse consolera Marcus de l'Italie ; cette belle nature, cet air balsamique des montagnes fera plus de bien à votre chère épouse que toutes les eaux du monde. Si vous vous en apercevez, prolongez-y votre séjour.

Quel intérêt et quel charme ont vos lettres pour moi, cher ami! comme vous voyez bien dans chaque chose le trait qui va droit à mon âme, et que j'aime à voir, à sentir, à réfléchir avec vous! Je n'ai pas traversé le Tyrol ; mais j'ai un vieux respect pour cette terre loyale . Le peu que vous m'en écrivez m'a ravi.. Il reste bien peu de cette race pure sur la terre. Au contraire, je me suis affligé de vos remarques sur la partie de la Suisse où vous êtes. Ce n'est donc pas seulement notre frontière qui est infectée de jacobinisme. Comment s'appelle déjà ce poison qui décompose les corps et les fait tomber en lambeaux? Quel dommage que cette épidémie ait gagné ces bons Souabes, ces bons habitants d'un beau pays où j'ai été si bien accueilli il y a vingt ans!* La corruption était déjà dans les mœurs; elle n'était pas encore dans les opinions.

Voilà le Wurtemberg rudement tancé ; il est clair

nUJi CORRESPONDANCE.

qu'il a des torts ; mais je ne connais pas assez les détails pour juger si la correction n'est pas plus que fraternelle ^

Je pense comme vous sur l'absurdité des bruits donton voudrait inquiéter la Suisse. Berne et les petits cantons ont seuls soutenu de leur sang l'honneur du nom suisse contre l'inique agression du Directoire*. On peut se demander s'ils auraient encore le même courage. Tout est vieilli, tout est usé dans notre Europe; et les gouvernements, et les écrivains, et les partis conspirent à la ruine de ce qui reste encore de l'antique énergie. Et cependant cette partie du monde est l'unique espoir du reste. Quelle dissolution dans cette Espagne et ce Portugal ! quel délire et quelle lâcheté tout ensemble ! Y a-t-il vertus d'une nation voisine qui puissent secourir de tels peuples? et ces vertus, les avonsnous bien, et méritons-nous que la Providence nous les accorde?

* « L'Autriche et la Prusse rencontrèrent, au sein de la Diète même, une assez vive résistance. Dans Tenivrement du triomphe, elles demandaient à la Confédération germanique de ratifier expressément les principes et les mesures qui avaient pre'valu à Vèrone. La Bavière et plusieurs Etats consentirent à approuver les principes, mais non les mesures qui avaient ètd prises, sans qu'on daignât même les consulter. Le Wurtemberg refusa toute adhésion Cette opposition inattendue du Wurtemberg produisit,

dans les trois cours du Nord, une grande irritation et, après un échange de notes, menaçantes du côté des trois cours, embarrassées du côté du Wurtemberg, la Russie, l'Autriche et la Prusse rappelèrent leurs ministres de Stuttgard. » (Histoire du gouvernement parlementaire, par M. de Hauranne, t. Vil, p. UdS.)

2 En 1798.

ANNÉE 1823. 2/i5

Sayez-vous que je suis presque fâché que vous ayez trouvé quelques manuscrits à Saînt-Gall; que je compte bien peu sur le séjour des eaux, séjour de distraction même pour un savant? et vous qui y retrouverez tant d'anciennes connaissances et tant à rechercher du passé sur votre Allemagne, comment écrire là? J'espérais mieux du loisir et de l'inspiration des monts helvétiques. Découvrez quelques vieux manuscrits, soit : vous trouverez cent autres qui \eg déchiffreront. Mais ce que vous avez bien voulu me promettre sur le plus grand peuple qui ait jamais existé et qui existera jamais, vous seul le pouvez écî'ire, et je me fais un devoir de vous sommer de votre engagement. Si donc et les lieux, et votre disposition, et notre amitié vous invitent à mettre la main à l'œuvre, ne résistez pas : Frisch begonnen ist halb gewonnen^ .

Je ne cours pas le monde comme vous ; renfermé dans ma petite île, j'aurai à vous entretenir des insulaires, mais il les faut d'abord observer ; de mes occupations, mais je vous dirai seulement que, en l'honneur de votre futur travail, je relis Machiavel* sur les décades de Tite-Live.Vous avez à faire ce que lui et Montesquieu ont laissé à faire. Cela couronnera vos premiers travaux, votre long séjour à Rome et en Italie. Il me semble que cela vous ôtera tout regret sur l'emploi de ce séjour.

Au revoir, cher ami ; ma femme et mes enfants

^ Lîtléralement : vivement commence est à moitié gngne'. * Nicolas MachiaveUi, né on I/469 à Florence, oii il mourut en

fus CORREStONDANiCE.

sont sensibles à votre bon souvenir et à celui des vôtres . Que la santé et le bonheur vous accompagnent tous! Je vous embrasse tendrement. Aimezmoi et m'écrivez sans calcul.

1268. — M. de Serre au baron Emmanuel d'Huart.

Ischia, le 8 juillet 1853.

Annette veut, mon cher Emmanuel, que je commence sa lettre. Recevez, ainsi que votre chère Juliette, mes remercînients pour toutes les preuves de tendre attachement que vous nous donnez. Embrassez tendrement pour nous notre commun filleul * ;

* Philippe-Hbrcule-Cliarles, baron d'Fiiart, neveu et filleul de M. et de M^^ de Serre, naquit au château de Be'tange, près Thionville, le 26 avril 1823. Après avoir passe par l'École polytechnique et l'Ecole d'application (18^6-1850), il fut nommé lieutenant d'artillerie. Capitaine en 18^6, il fit la campagne d'Italie (1859) et celle du Mexique (1862-1867); il obtint le grade de chef d'escadron (1869); il était, en outre, chevalier de Tordre de la Légion d'honneur et de ceux de Guadalupe et de Notre-Dame de Is Conception de Villaviciosa. Frappé d'un éclat d'obus sur les l'émparts de Strasbourg le' 16 septembre 1870, il succomba immédiatement. -'-:..

Ordre du ^^ sepiem/^i^ . 1870.

«Le Conseil de défense, voulant -honorer là mériioire du commandant d'Huart, du 16® régiment d'artillerie, tombé sous le feu de l'enriemi leJ6 couinant, a proposé d'appeler le bastion 12 : ^clsiÎQn d'Hvuirjù, .' ,■ ■ . ' • . ' ' ;:

« Homme d'énergie et de devoir, cet officier supérieur a été.

ANNÉE 1823. ÎMi?

j'espère qu'il ne sera pas moins beau que ses

AÎnés

Mes diverses nouvelles ne laissent rien à attendre de Saverne. Si je dois un jour reprendre le fardeau que j'ai quitté, le temps amènera naturellement ce jour ; il ne faut pas prétendre le devancer. Ce qu^il y aura de mieux alors sera notre rapprochement de nos parents et amis Dites bien à l'oncle et à la tante de Jaubert la part sincère que nous avons prise à la maladie et au rétablissement du premier. Victor^ a le soin de nous donnei^ de ses nouvelles Il est heureux d'avoir eu l'occasion de faire une si belle campagne.

Au revoir, mon cher Emmanuel; j'embrasse tendrement vous, Juliette et vos beaux enfants.

frappe au milieu de son commandement} dans lequel se trouvait le bastion là.

u Le général de division, commandant supérieur, voulant s'associer au désir exprimé par le Conseil de défense et honorer une carrière militaire bien remplie, décide qu'à l'avenir le bastion 13 Rappellera bastion dHaarty par application de l'article ^7 du service des places.

« Fait au quartier général à Strasbourg, le 22 septembre 1870. « Le général de division, commandant supérieur,

u Uhricu. »

« M. Victor d'Huart.

1269. -^ M, de la Boulaye à M. de Serre.

Ay, prés Epernay, 10 juillet 1823.

Cher ami.

Depuis ma dernière lettre j'ai couru le monde, et j'ai remarqué avec plaisir dans mes courses à Reims, Compiègne et châteaux voisins, qu'on me demandait de vos nouvelles en tête des nouvelles de famille. Je suis décidément votre satellite. Prenez garde à vos mouvements, ma planète; et charrions dï'oit. Les campagnes sont magnifiques ; il y a émulation d'embellissements et de bonne culture. Je trouve dans un bel état d'amélioration diverses propriétés importantes que je n'avais pas visitées depuis dix ans. Mes amis tirent bon parti de leurs pommiers, tandis que de notre côté nous ne nous ruinons pas avec nos vignes. J'ai eu un temps mêlé de soleil et de pluie qui m'a permis d'être souvent dehors et de beaucoup exercer ma jambe reconquise. Hélas ! à propos de jambe, on a coupé hier et la jambe et la cuisse de l'un de mes ouvriers qui, en jouant avec ses camarades, comme vous l'avez fait jadis avec Wendel, s'est fracassé le genou ; ce pauvre garçon va bien aujourd'hui. Cuisinier par delà, tonnelier en deçà, nous nous tenons encore par les accidents. La vie en est toute parsemée. Cependant on veut vivre, et je demeure d'accord qu'on ne vit pas sans quelque plaisir dans la belle saison et dans un aussi

beau pays que la France. Quand y déviderons-nous ensemble notre peloton? Si vous avez chaud, je vous en félicite. Ici nous ne savons pas ce que c'est que de la chaleur. II y a bien, dans la journée, quelques heures f ourles blés qui s'accommodent de la modération, mais nos matinées et nos soirées v< ulent du feu, et la vigne, qui ne peut s'approcher des lares du maître, souffre matin et soir ; de belles espérances diminuent tous les jours. Dieu sait bien ce qu'il fait, car je ne sais pas comment mes treilles auraient pu supporter leur fardeau.

C'en est assez sur nos campagnes; passons à celles d'Espagne. J'ai foi aux nouvelles deDesprez. Où il est, certain parti ne voit que Donnadieu, le héros du Drapeau blanc et probablement l'homme dont ces messieurs veulent faire un ministre de la Guerre. Vallin^ Bordesoulle et autres pétulants sont

* Louis Vallîn, né à Dormans (Marne) le 16 août 1770, ëtait le fils d'un maître de poste. Il venait de terminer ses études de droit lorsque la loi de la première réquisition l'appela sous les drapeaux. Colonel de hussards en 1807, il fut nommé ge'ne'ral de brigade lors de la retraite de Russie, et commanda l'avant- garde du prince Eugène. Sous la première Restauration, il eut le commandement d'une brigade de cavalerie. En 1815, il prit part à la bataille de Waterloo (18 juin) et au combat de Rocquencourt, près Versailles (l®*" juillet). Sous la seconde Restauration, il fut employé aux inspections et aux remontes. En 1823, il commanda l'avant-garde du 1®' corps et ouvrit la campagne par le coup de canon de la Bidassoa (Q juillet) ; il obtint peu après le grade de lieutenant général et la plaque de grand ofBcier de la Légion d'honneur. Il est mort le S5 décembre I85/i. 11 avait reçu le titre de vicomte. — Voyez la Biographie universelle et portative des contemporains, publiée par Rabbe et Vieilli de Boisjoslin, t. IV, p. 1/168.

SÔO CORRESPONDANCE.

déjà SOUS Cadix et par mer et par terre ; on ne néglige rien pour que les gens de Cadix meurent de faim et de soif en attendant mieux. Les orateurs des Cortès se passeront d'eau sucrée. Dieu veuille que tout ceci finisse vite ! La dégringolade de la Constitution portugaise y est un bon acheminement. Les principes sont fort menacés d'être bannis de la péninsule, et je crains bien que les Grecs ne puissent pas les inoculer aux pachas. Si nous usons sagement de la victoire et si, de retour chez nous, on rçste convaincu de tout ce qu'une liberté sage peut donner d'aisance, de force et de dignité aux grandes comme aux petites populations, l'affaire d'Espagne sera une bonne, une excellente affaire. Amen. C'est ainsi qu'on pense en France et même en Belgique.

Adieu, mes chers amis, et maudites soient les cinq cents lieues qui nous séparent ! Je vous aime bien tous et vous prie de me le rendre. Si je suis en arrière de numéros, cette longue lettre compensera; je donne de la quantité ; vous, de la qualité : ces deux choses siéent au vendangeur.

1270. — M. de Serre à sa mère.

Isohia, lA juiUet 1823.

Enfin, chère maman, je reçois à la fois cinq lettres de vous, sous une seule et même enveloppe,

ANNÉE 183a S5I

des Affaires étrangères : celles des 27 mai,!*"", 5, Ih et 19 juin. Il est clair que M. Prévost, qui vous porte ou vous transmet mes lettres avec une si aimable et si obligeante exactitude, n'est pas la personne que vous chargez de l'envoi des vôtres; au moins, ne les lui adressez-vous pas directement! C'est cependant ce qu^il faudrait faire, chère maman Mais jugez quel triste intervalle, quelles

inquiétudes doivent ainsi me causer tant de vos lettres retenues à la fois. Dieu soit loué! au bout de cette longue attente, j'ai de bonnes nouvelles de vous, et je puis espérer que pour l'avenir vous prendrez mieux vos mesures

Vous devez savoir que le colonel Millier est parfaitement rétabli. J'en remercie Dieu pour cette pauvre Joséphine ^

Il n'y aura point d'élection cette année dans la ^loselle, et je vois peu ou point de chances ailleurs. Je ne vous ai point entretenue des bruits de gazettes; quant à moi, cela n'avait ni fondement ni apparence. Mon ardent désir de notre réunion est ce qu'il y a de plus sûr et de plus clair. Revenir aux affaires est en soi plus à craindre qu'à désirer. Abandonnons-nous donc pour l'avenir à la Providence; car, de nous-mêmes, nous n'y pouvons rien.

Le prince d'EckmUhl* avait de bonnes qualités;

* Joséphine de Chevers, baronne de Muller.

* Le prince d'Eckoitihl passa les premières années de la Restauration loin des affaires publiques; mais l'ordonnance du 5 mars 1819. lui rendit son siège à la Chambre des pairs. Il mourut à Paris le 1®' juin 18?Î3. Il avait eu la douleur de perdre en 1891 raînëe de ses fille», M®« Vigier.

je lui avais conservé de l'attachement et j'ai eu Toccasîon de le lui prouver. Le repos tue ces hommes qui ont eu une activité extraordinaire et plus tôt si un grand chagrin vient s'y joindre; car, privés de toute distraction, ils le sentent avec toute leur

énergie

Au revoir, chère maman ; Annette a partagé ma joie de savoir de vos nouvelles. Elle et les enfants vous offrent leurs tendres hommages; moi, je vous embrasse et vous aime de toute mon âme.

Votre bon fils.

1271. —M. de Serre à M. Remy.

Ischia, 1/» juillet 18â:^.

Je réponds, cher ami, à ta lettre du 18 juin

Ta position continue à m'inquiéter, d'autant que les remèdes et les conseils que je n'ai pu découvrir étant au pouvoir, je les aviserai encore bien moins d'aussi loin. Toutefois, le danger me paraît encore éloigné, et que d'événements peuvent détourner un danger lointain ! Quelque favorisés que soient les pères de la Foi, ils ne sauraient sortir de terre, et il me semble quïis ont bien des postes à envier et à occuper avant la bicoque de Verdun. Je désire bien savoir quel est votre évêque et que, à son arrivée, tu te mettes en bon rapport avec lui ; cela doit t'être facile si tu es bien, comme je Iç suppose, avec le

clergé de Verdun. Il me semble que, de Metz même, ton respectable père pourrait t'y aider Méfie-toi de tout ce qui, de près ou de loin, tient au libéralisme^ ; je sais que Verdun en est infecté. Sois sûr que cette faction, que je connais bien, est essentiellement irréligieuse et déloyale; que, si elle recherche et appuie parfois des hommes estimables en but à l'injustice, ce n'est que pour s'en ser\dr comme d'un manteau et en abuser. Souviens-toi de nos dernières conversations à ce sujet, et interdistoi toutes causeries et discussions politiques.

Nous sommes depuis quinze jours à la campagne, dans l'île d'Ischia. M. Riboulet t'aura écrit l'alarme que nous avons eue pour notre petite Marie et comme nous avons craint de la perdre ; elle reprend un peu. Mes autres enfants vont bien;

ma femme prend ici des bains Ce séjour et cet

isolement me plaisent; M. Riboulet t'en fait sans doute la description, ainsi que de notre genre de vie.

Je te félicite de la guérison de tes enfants. Je les embrasse, ainsi que ta femme et toi, de tout mon cœur.

J'ai de bonnes nouvelles de ma mère; sa santé se soutient, tout attristée qu'elle reste de notre séparation, J'en ai aussi de mon frère, qui est heureux à Gothembourg avec sa famille.

Au revoir, cher ami ; tout à toi.

* Comparez t. II, p. 2/*2.

SSJi CORRESPONDANCE.

1272. — M. de la Boulaye à M. de Serre.

Ay, près Epemay, 16 juillet 1833.

C'est le seizième jour de sa mise au monde, cher ^^j qiie j'ai tenu votre n'' 25 du 30 juin, et quelle que puisse être la vélocité des Auglo- Américains^ les. lettres des États-Unis ne me parviendront pas si vite, quand même ils établiraient à travers l'Océan un roulage accéléré, c'est-à-dire des paquebots à vapeur. Notre vieille Europe est une fourmilière : on y va, on y vient, on y trotte dans tous les sens. Ces obligeants courriers, qui jamais ne dorment à la même place, et qui ne s'inquiètent guère des sujets d'espoir et de crainte, des biens, des maux, des misères et des fortunes dont leurs malles sont pleines, font rondement leur devoir, et le feraient plus vite encore s'ils ne rencontraient pas sur les chemins des gens plus curieux qu'ils ne le sont euxmêmes. Mais, lorsqu'il faut franchir les grands fossés et dépendre des vents comme des marées, on ne peut plus compter sur rien de régulier. Il faut, de plus, écrire deux fois les mêmes choses. Je trouve donc fort bien qu'on ait mis à la retraite l'empereur Iturbide^ c'est une ambassade de moins. En atten-

* Don Augustin Iturbido, ne à Valladolîd (Mexique) le 27 septembre 1783. Quand la guerre de l'Inddpendance ëclata (1810), il demeura fidèle au gouvernement espagnol, qui lui confia, en 1816,

dant qu'il soit forcé de lever l'ancre, mon pauvre cousin est assez malade ; on le saigne, on le cautérise. Il vous a écrit de son lit de douleur. Je compte cependant sur lui dans les premiers jours d'août. Hélas ! sur quoi compter ! Je croyais que votre bonne mère arriverait ici aujourd'hui avec ma bellefille; ma belle-fille vient seule. M™® de Serre est

incommodée depuis cinq à six jours C'est le 10

de ce mois,, cher ami, que l'indisposition s'est manifestée ; je vous écrivais ce jour- là même. Les nouvelles du 11 et du 12 n'avaient rien d'inquiétant;

celles du 13 et du Ih étaient moins rassurantes.

Votre bonne mère désirait que je ne vous alarmasse pas. De façon ou d'autre, bon ou mauvais, je vous aurais écrit aujourd'hui. Je mande à mon beau-fils,. .qui reste à Paris, de vous envoyer directement un petit bulletin.

J'augure bien d'Ischia et j'embrasse là père,. mère, enfants, toute la famille.

Sans adieu, bien cher ami.

Il fait chaud pendant quarante-huit heures et puis plus. Cependant le raisin grossit.

M. Pasquier pérégrine; il y a pris goût: le voilà en Belgique et pointant vers le Nord.

un corps d'armëe; mais, en 1820, il s'insurgea, et, en 18^, se fit proclamer empereur du Mexique sous le nom d'Augustin I®'. Il perdit la couronne eh 1823, essaya de la ressaisir en 182/», fut pris, et fusille le 19 juillet do celte même annëe.

1273.— Le vicomte de ChateaubriandaM.de Serre.

Paris, 18 juillet 1823.

Je vous dois une réponse depuis longtemps, monsieur le comte; j'espère que vous aurez bien voulu m'excuser en songeant à tous les embarras dans lesquels j'ai été plongé.

Vous m'avez vu à Vérone très -éloigné d'une intervention militaire dans les affaires politiques de FEspagne. En principe général, je suis toujours de la même opinion : rien ne me paraît plus contraire à l'indépendance des nations qu'une guerre dans l'unique but de détruire ou d'imposer une Constitution. Mais je suis revenu en France blessé au fond du cœur de notre nullité en Europe; j'ai trouvé, d'un autre côté, en arrivant, dans le parti révolutionnaire un espoir mal dissimulé de corrompre notre armée, des conspirations prêtes à éclater, et tous ces maux ayant leur foyer à Madrid. Appelé subitement au ministère par la retraite de M. de Montmorency, j'ai pris mon parti sur-le-champ. L'occasion se présentait d'en finir, une fois pour toutes, avec la cocarde tricolore, de savoir si les Bourbons avaient ou non une armée, de terminer la Restauration et de nous replacer à notre rang militaire en Europe. Si nous avions le bonheur de réussir dans cette grande entreprise, nous abattions

deux révolutions d'un seul coup, car il était clair que les Cortès démagogiques de Portugal tcunberaîent avec les Cortès conventionnelles d'Espagne. Les conséquences de ces événements seraient incalculables pour la France : nous pouvions périr, mais il valait mieux périr en essayant de redevenir la première puissance du continent que rester dans l'état de trouble au dedans et de faiblesse au dehors où nous étions réduits. L'événement a été heureux, et je ne demande à Dieu que de vivre jusqu'à la reddition de Cadix pour mourir plein de joie du haut rang de gloire et de prospérité où j'aurai contribué à replacer notre patrie.

Les obstacles ont été grands. L'Angleterre a été bien menaçante, l'Autriche, bien jalouse et bien envieuse. Ne sachant plus comment entraver notre marche, elle avait suscité le roi de Naples pour réclamer la régence d'Espagne, c'est-à-dire pour remettre l'Espagne sous l'influence anglaise à travers l'autorité du prince de Metternich . L'Autiiche disait qu'elle ne reconnaîtrait point la régence d'Espagne, si d'abord les droits dû roi des Deux- Siciles n'étaient reconnus. Après bien des conférences et des écrits, la prétention du roi de Naples a été repoussée ou, du moins, ajournée. Ma lettre officielle vous donne aujourd'hui quelques détails sur cette affaire misérable.

Vous aurez appris, monsieur le comte, les nouvelles de notre emprunt avant d'avoir reçu cette lettre; nous sommes dans une grande prospérité ; il ne nous reste plus à emporter (jue Cadix pour tout V. 17

finir. La chute de cette plax;e peut être plus ou moins avancée, plus ou moins retardée; mais, comme nous sommes déterminés à ne pas laisser l'affaire d'Espagne incomplète, l'événement n'est pas douteux.

Nous ferons tout ce que nous pourrons pour que notre invasion de l'Espagne ne produise pas dans ce malheureux royaume ce que l'invasion autrichienne a produit à Naples ; comme nous ne comptons rien garder ni rien demander, loin de ruiner hj pays, nous l'aurons enrichi, et c*est déjà une grande chose. Quant aux institutions, nous ne nous en mêlerons point, empêchant seulement le Roi de retomber dans les fautes et de commettre les actes stupîdes de tyrannie qui l'ont perdu.

Il est inutile, monsieur le comte, devons dire que -luette lettre, très-confidentielle, est uniquement pour vous. Notre métier est un peu contraire à la franchise : ne laissons rien percer de ce que nous savons des dispositions de la cour de Vienne pour nous. Il est d'ailleurs juste de dire qu'elle doit craindre plus qu'une autre notre résurrection militaire; elle en est inquiète pour l'Italie ; elle n'a pu s^empêcher de manifester son dépit lorsqu'elle a vu le prince de Carignan ^ servir et se distinguer dans les rangs de nos soldats*. Elle avait cru que nous ne pouvions

* Charles-Albert, né en 1798, ëtait issu de la branche collatérale -de 8ayoie-Carignan. Il monta sur le trône en 1831, abdiqua en

ISJSy et mourut quelques mois après à Oporto. (Portugal).

* A la prise du Trocadëro (31 août), il fit preuve d'un brillant «ourage. — Voyez V Histoire de la Restauration, par M. Nettement, t. Vï, p. t61. '

pas faire la guerre seuls, que nous serions ou battus ou forcés d'ouvrir aux alliés le passage de la France. Elle a été trompée sur tous les points, et elle a de rhumeur : c'est fort naturel. La Russie, au contraire, n'est pas jalouse de nos succès et, quoiqu'elle affecte toujours une grande déférence pour le prince de Metternich, on voit que celui-ci a perdu à Pétersbourg depuis notre guerre d'Espagne : ce sont des germes qui se développeront un jour. L'Angleterre a joué un triste rôle : elle a été à la fois injurieuse et faible ; mais, comme cette puissance a des forces à part et d'admirables institutions, elle reprendrait toute sa puissance si, au lieu de s'opposer par de petits moyens à la délivrance du roi d'Espagne, elle se joignait à nous pour mettre ce prince en liberté et terminer, de concert avec nous, la grande affaire des colonies espagnoles.

J'en étais là de ma lettre, monsieur le comte, quand un courrier de Rome m'apporte la nouvelle de l'accident arrivé au Pape^ et qui sera peut-être suivi de la mort de ce saint religieux. L'Autriche va se mettre en mouvement ; elle nous a déjà proposé de nous entendre avec elle pour l'élection d'un Souverain Pontife. Cela veut dire qu'elle ne se croît pas sûre de triompher sans nous. Je crois que nous ne pourrons rien à cette affaire, et que l'intérêt italien, qui nous est plutôt favorable, l'emportera.

* Pie VII avait fait une chute dans son cabinet et s'ëtait rompu le col du fëmur. — Voyez V Histoire dn, Pape Pie VII, par M. Artaud, t. II» p. €00 et sliftyantea.

Nous ferons partir nos deux cardinaux ^ , si nous avons le temps. Dans le cas où l'Autriche voudrait occuper militairement les Légations, nous ferons des représentations ; mais je ne croîs pas à cette occupation, et j'y croirais bieir moins encore si une dépêche télégraphique nous annonçait la reddition de Cadix.

Veillez, je vous prie, aux corsaires espagnols, et qu'ils ne viennent pas vendre leurs prises ou se ravitailler dans les ports de Naples et de Sicile.

Recevez, monsieur le comte, je vous prie, la nouvelle assurance de mon dévouement et de ma haute

considération.

Chateaubriand .

1274.— M. de la Boulaye à M. de Serre.

Ay, 19 juillet 1823.

Voici, cher ami, ce que m'écrivait hier mon beau-fils à quatre heures du soir :

« Désirant vous donner des nouvelles très-fraîches de M""^ de Serre, je me suis interrompu pour passer chez elle. Je n'ai malheureusement rien de bon à vous apprendre : depuis avant-hier, son état a empiré. On a fait venir hier M. Alibert; il

* Les cardinaux de Clermont-Tonnerre et de la Fare.

est d'accord avec M. *^* sur le traitement; maïs il s'accorde aussi pour craindre que la maladie ne soit sérieuse. Je n'ai pas été reçu hier, pas aujourd'hui; M°*® de Serre est très -faible. Dans cet état de choses, je n'ai pas osé hasarder le bulletin et donner de mauvaises nouvelles, sans titre pour y joindre des consolations. Excusez-moi si j'ai eu tort, et renouvelez vos ordres. »

Je mande à mon beau-fils qu'il a eu tort et qu'il doit vous envoyer le bulletin. Il est sans doute fort douloureux de dire des choses qui affligent , mais je ne connais rien de pis que l'incertitude : elle me fait mettre tout au pire. J'ai été vivement touché, cher ami, de votre exactitude à me donner des nouvelles de Marie; je vous dis donc la vérité. Je suis affligé, je suis inquiet de l'état de votre bonne mère ; et, lorsque je songe que sa maladie a commencé peu de jours avant celui où elle devait venir ici, je ne puis me défendre d'un certain frémissement. Nous l'eussions certes bien soignée ; mais des médecins de campagne , le changement de lieu , d'habitudes, l'éloignement de ses plus proches, tout cela eût aggravé mes inquiétudes. Espérons, cher ami; Jules vous écrira et m'écrira. Il a quelques dispositions à voir en noir; il faut se tenir en garde.

Mon pauvre ouvrier, dont on a coupé la cuisse,

va passablement bien.

Mille tendresses à tous.

a6R CORRESPONDANCE.

1275.— M. de Serre à M. Niebuhr.

Ischia, aO juillet 18!^.

11 y a huit jours, cher et digne ami, que j'ai reçu votre lettre du 30 juin; elle m'a, sur bien des points, fourni matière à d'affligeantes réflexions,, particulièrement en ce qui concerne votre avenir. Reconnaissant des détails que me donne votre amitié, je ne m'ingérerai pas à vous. rien dire qui ressemblera des conseils; ce sont des rapports Irop délicats et que je ne saurais connaître et sentir aussi bien que vous. C'est donc sans ombre de prétention à exercer .une influence quelconque sur vos résolu»tions que je trace ici quelques idées.

La manière du Groënlandais pourrait bien n'être bonne que pour le Groenland; dans l'immensité des plages couvertes d'une neige perpétuelle, telle ou telle place ne vaut pas la peine qu'on la dispute i En serait-il de même parmi nous? Et quand l'homme de bien verrait, pour lui et pour les sienSy tous les rangs avec une philosophique indifférence^ doit*il accroître^ en lui cédant sans combat, une in* solence dangereuse à elle-même autant qu'à l'Etat? n'est-il pas responsable du poste qu'il occupe, lorsqu'en le gardant îl maintient une vérité essentielle?

Ce n'est pas sans crainte que je vous vois en train de vous reléguer dans quelque coin du nord

ANNÉE 1BS3. Sfô

de l'Allemagne. Il me semble que ce parti nous ôte toute chance de nous revoir. Les raisons d'économiequi vous font hésiter en ce moment et presque reculer devant le voyage de France deviendront plus fortes lorsque vous n'aurez plus d'emploi et que votre famille croissante exigera de nouvelles dépenses. Les désagréments que vous avez essuyés au passage de votre monarque à Rome sont, il me semble, bien au-dessous de vous et bien faciles à mépriser. Un second voyage de ce genre n'aura pas lieu, et celui du prince royal vous aurait offert une pleine indemnité ^ Le point vraiment embarrassant,. et celui dont vous ne me parlez pas, est la santé de ]y|me Niebuhr. Je comprends que, surtout avec le temps pluvieux, vous ne puissiez encore juger de l'efifet d'un nouveau climat sur sa santé et que cette considération sera pour vous déterminante.

Vous ne retrouverez probablement plus ce vénérable Pie VIL Vous savez déjà le funeste accident qui lui est arrivé. Il paraît qu'on a renoncé à lui remettre la cuisse fracturée. Qui le remplacera dans le mouvement actuel et quel sera l'esprit d'une administration nouvelle? Sous- ce point de vue encore, vous aurez à examiner votre retour à Rome et des relations toutes nouvelles. Santoro , chirurgîea

* M. Niebuhr avait donne qnelqnes leçons au prince roynî, notamment sur les finances* et Taclmuiistration. Le prince se montra toujours reconnaissant : après la mort de l'illustre professeur et de' sa femme (qui succomba neuf jours plu» tard), il leur éleva, un tombeau; il protégea leur fils. — Voyez la Notice sur B.-G. Aiebuhpf par M. de Golbe'ry.

âô/i CORRESPONDANCE.

très-habile, est parti de Naples pour- donner des -soins au Saint-Père.

Tons les bruits de gazettes qui me sont relatifs n'ont ni fondement ni apparence. Tout en parlant en très-bons termes de moi, on n'ose m'avouer. On doit se flatter de vivre longtemps sur les derniers succès; la vente des rentes^ en estim; c'est une bonne mesure prise en temps opportun qui assure pour longtemps notre position financière. Maintenant il faudrait pouvoir couper et finir promptement cette affaire, mettre un terme à des dépenses qui bientôt nous épuiseraient ; payer de 2 ou 300 millions la gloire et les résultats moraux de cette expédition ne serait pas trop. Mais le difficile est d'en

* a M. de Villéle se fit autoriser, par une ordonnance. royale du

5 juin^ à vendre une somme de ^ millions de rente. La plus.

faible partfe du produit de cette vente e'tait destinée à réaliser le crédit de 100 millions accordé pouB la guerre d'Espagne Un arrêté ministériel, joint à Tordonnance, fixa au 10 juillet l'époque

de l'adjudication Quatre soumissions avaient été déposées

Trois de ces soumissions, provenant de compagnies qui avaient

pour chefs M. Laffitte, M. Sartoris et M. de laPanouze, offraient

de prendre les rentes au taux de 87 francs 75 centimes. La quatrième, signée par les frères Rothschild, offrait le prix de

89 francs MM. Rothschild furent déclarés adjudicataires

Cette opération, si avantageuse pour la maison Rothschild, qui y fie preuve d'une sage hardiesse et dont elle agrandit encore la position déjà fort considérable, n'eut pas des résultats moins heureux pour le Trésor. On avait espéré en tirer une sonuxtQ de 387 millipns; par suite de l'élévation du cours et du taux de l'adjudication, cette somme se trouvait portée à U\h millions, ce qui donnait au Trésor un excédant de S7 millions. L'effet moral d*un tel succès fut très-grand. » (Histoire de la Restauration^ par M. de Viel-Castel, t. XII, p. ôOâ -506.)

finir et de s'arrêter. Nul doute que mainte pensée ne se porte sur la contre-révolution des colonies espagnoles. Dieu nous préserve de ces projets lointains !

Je vous félicite de vos découvertes en manuscrits. J'en comprends tout l'intérêt, malgré la rancune que je porte à celui de Naples.

Je ne sais si le malaise que vous observez dans les nouveaux cantons tient précisément au nombre des membres du gouvernement. On trouverait, je pense, facilement dans les temps anciens et dans le moyen âge, dans vos défuntes villes impériales, par exemple, des modèles aussi compliqués pour une population moindre. Ne serait-ce pas plutôt qu'il y a dans ces cantons de fraîche date quelque chose de factice, moitié l'œuvre de l'étranger, moitié le produit de la faiblesse de leurs anciens maîtres ? Ils ne sont point nés de leur propre force, ils n'en sauraient avoir la conscience ; ils n'ont qu'une végétation languissante ; la sève, le principe de vie, leur manque; il manque bien ailleurs!

Quant à l'Irlande, il y a, ce me semble, autre chose là que la maladie générale : il y a d'abord un vice de fausse position qui paraît incurable : c'est l'hostilité de religion et de nation entre la masse catholique et le petit nombre des protestants qui s'est fait exécrer par la manière dont il use de la propriété et du pouvoir. C'est un peu la position des Turcs et des Grecs là où les Grecs sont dix contre un. Et quand la famine vient développer une telle crise... avez-vous rien lu qui indique un remède?

Nous attendons avec impatience le développement de la contre-révolution de Lisbonne ^ ; quoi qu'en disent nos journaux, je doute que l'influence anglaise y soit pour quelqe chose, je doute qu'elle en règle les conséquences. Quelque formelles que soient les promesses du Roi^, l'arrivée de la Reine ^ et du comte' d'Amarante* doit faire incliner la balance en faveur de l'absolu. La conclusion des affaires en Portugal ne saurait être indifférente à la conclusion des affaires de l'Espagne ; et cette dernière n'arrivera jamais assez tôt à mon gré.

Nous sommes toujours contents de notre solitude d'Ischia. Nous avons jusqu'ici très-peu souffert de la chaleur; souvent même la fraîcheur des vents m'a fait suspendre les bains de mer. Les bains minéraux éprouvent un peu ma femme. Tous les soirs nous faisons des promenades à âne sur les rivages ou dans les montagnes de l'île. Les aspects sont beaux et variés. Les nuits, les clairs de lune sont admirables.

Les Ischiotes sont bonnes gens ; le paysan, comme partout, est un peu avide ; je le lui pardonne en pensant à ce que coûte de sueurs un écu ; ils sont gais , ne ménagent point leurs ânes et se plaisent à les pousser à la course. Les dimanches soir nous les

** Sur la contre-révolution de Portugal, consultez l'Histoire de la Restauration^ parM« de Viel-Caatel, t. XIl, p. 553>556.

^ Jean VI, ne en 1767> proclame roi de Portugal en 1816» mort en 1826.

9 La reîne Charlotte, sœur de Ferdinand VIL

* Le général Silv^rjrra,

faisons danser clans notre cour; le violon, la cornemuse, la guitare, la mandoline, le fifre, le tambour de basque, voilà la musique; ailleurs ils ont de petites harpes. Les airs sont fort animés ; les danseurs, fort agiles, ne manquent pas d'une certaine grâce rustique. Souvent un chanteur accompagne la musique et la danse. Ils exécutent aussi de petites scènes en dansant. Rien dans tout cela n'est contraire à la décence; la jalousie veille sur les jeunes femmes et les amoureuses, qui ne manquent pas de mesure.

Il y a un fond de foi sous beaucoup de superstition. Le clergé est régulier dans ses mœurs; il ne lui manquerait que l'esprit de la religion pour exercer la plus heureuse influence. J'ai souvent pensé que c'était par lui qu'il faudrait commencer la réforme de l'Italie. Que de grandes choses ferait une suite de grands Papes !

Au revoir, cher ami. J'arrange quelquefois que vous allez à Berlin ; que, pour vous éloigner, on réunit la mission de Naples à celle de Rome, et que toutes vos santés se trouvent bien de ce partage. Ce rêve est autant celui de ma femme que le mien. Elle embrasse la vôtre et, avec moi, Mai-co, le fort

Marco, et vos cKères petites Au revoir, bonheur

et santé.

Votre ami de cœur,

H. Ds S»

Mandez-moi bien toujours les impressions de vos voyages. Que j'aimerais à voyager avec vous !

1276. — M. de Serre à sa mère.

Ischia, 32 juillet 1833.

Le courrier de cette semaine ne m'a point apporté de vos lettres, chère maman, et votre dernière est celle du 19 juin, que j'ai reçue avec quatre autres.

Nous vivons ici dans une grande solitude ; il y a cette année peu de baigneurs de la société, et une seule famille de notre connaissance, logée à 5 milles d'ici. Nous nous accommodons assez bien de cette retraite : nous avions un peu trop du monde et des spectacles de Naples; nous les retrouverons peutêtre avec quelque plaisir.

Bien qu'on ne soufifre pas de la chaleur cet été, en comparaison de l'année dernière, cependant ces mois-ci sont toujours les plus pénibles à passer pour les étrangers; jusqu'à présent, nous les supportons beaucoup mieux cette année. Nous avons ici changé notre genre de vie, et menons tout à fait celle de la campagne ; nous déjeunons d'un sorbet et de quelques gâteaux, nous dînons à une heure et soupons à dix. Le matin, on prend le frais sur les terrasses; on se couche souvent après dîner par la chaleur ; et le soir, un peu avant le coucher du soleil, on va en grande bande courir sur des ânes au bord de la mer ou dans la montagne. Nous sommes assez loin de Naples, et le trajet de mer est souvent assez dif-

fîcîle pour éloigner les visites indiflPérentes. Je suis maintenant incertain si vous êtes ou non à Ay. Si l'allée et la venue ne vous fatiguent pas trop, j'en serai charmé ; la campagne vous serait une distraction à la solitude comme à nous elle en est une au monde. Le roi de Naples est attendu dans les premiers jours de la semaine prochaine, ce qui me ramènera de ma personne pour quelques instants à Naples. J'y retournerai encore également seul, pour donner mon dîner de la Saint-Louis, et nous v retournerons tous au commencement de septembre.

Au revoir, chère maman ; je vis dans Tespérance que la semaine prochaine m'apportera de vos lettres. Vous avez dû avoir le temps de prendre de meilleures mesures. Annette et les enfants vous embrassent tendrement, et moi, de tout cœur. Au revoir, excellente mère et meilleure amie.

Votre bon fils.

1277. — M. de la Boulaye à M. de Serre.

Ay, prés Épernay, % juiUet 1823.

Dieu soit loué ! cher ami ; votre bonne mère est hors d'affaire. Les nouvelles de mon beau-fils et celles du jeune de Vaulx sont parfaitement d'accord. Jules, le beau-fils, vous a écrit le 21, et vous a envové une lettre de M. Alibert. Ce docteur et

Dupuytren^ ont amoureusement traité notre chère malade; la Fortelle et M™® Duterrier en ont eu grand soin. J'ai dit que, si Ton avait les moindres besoins, votre intention était qu'ils fussent immédiatement satisfaits et qu'il n'y avait qu'à parler : les domestiques ont été fort attentifs. Enfin, la crise est passée. Lé mal était au foie, et il paraît que ce mal n'avait pas été bien jugé par le premier médecin, M. ^^^. Maintenant, j'ai regret aux inquiétudes que je vous ai données. Que voulez- vous? C'est là un des mille inconvénients, une des mille calamités de l'absence.

Dans ma famille, il y a beaucoup de malades : tout ce jeune ménage d'Adrien de Jessaint, père, et mère, et enfants, et, de côté et d'autre, les misères habituelles des marmots. Mon pauvre cousin est dans les remèdes violents ; il espère être ici vers la mi-août.

On me mande, date d'hier, qu'on a appliqué des ventouses, au côté, à M"^® de Serre, et que Dupuy-

* GuiUaume Dupuytren, né à Pierre-Buffiôre (Haute-Vienne) le 6 octobre 1777. Il fut successi renient chef des travaux anatomîques à TÉcole de médecine de Paris (1801), chirurgien de se- <;onde classe à THôtel-Dieu (1802), professeur de me'decine opératoire (1819), chirurgien en chef de THôtel-Dieu (1815), baron (1820), chirurgien consultant de Louis XVIII (1823), premier chirurgien de Charles X et membre de TAcadémie des sciences (1835). Après les événements de 1830, il écrivit au Roi exilé : a Grâce en partie à vos bienfaits, je possède 3 Biilli(H»s ; je vous en offre mit je destine le second à ma fille, et je réserve le troisième pour mes vieux jours. » Il mourut à Paris le 8 février 1835. — Voyez la Vie de Dupuytren^ par M. Cruveîlhier, professeur à la Faculté de médecine. Paris, I8/1I.

tren Ta embrassée en lui disant qu'elle était sauvée. Mille tendresses, mes bien chers amis.

1278. — W. Niebuhr à M. de Serre.

Zurich, le 96 juillet 1823.

Mon cher et respectable ami.

Votre lettre d'Ischia, qui nous est parvenue avant notre départ de Saint-Gall, nous a doublement réjouis, et par les nouvelles rassurantes quelle nous donne de l'aimable enfant (une maladie bien connue est à moitié guérie), et par le reste de ce qu'elle contient.

Je me reprocherais de ne vous avoir pas écrit plus tôt, si je n'avais été fort occupé et que je ne pusse aujourd'hui même vous en donner la preuve en vous adressant, avec cette lettre, un exemplaire du manuscrit que je viens de publier. Pour pouvoir vous y intéresser, il faut que vous vous représentiez ce terrible V® siècle, où l'Empire d'Occident s'écroula, et où le seul grand homme qui vécût alors et que célèbre mon poëte, maintint l'illusion de ce nom d'Empire avec des armées barbares et l'ascendant de son génie.

Aujourd'hui nous nous reposons ici, demain nous continuerons notre voyage : je ne saurais vous ex-

primer avec quelle terreur je m'approche de ma patrie. Les sept années de mon absence me rappellent la légende des sept dormants, qui se réveil^ lèrent pour trouver tout changé, se recouchèrent et de nouveau s'endormirent.

Du premier endroit où je m'arrêterai je vous donnerai des renseignements sur le pays où nous sommes et sur celui que nous allons visiter. Ne sommes-nous pas convenus que je vous écrirai alors même que je n'aurais pas de récit à vous faire, d'observations à vous communiquer, ou que je n'en aurais pas le temps; et aujourd'hui c'est le cas, du moins quant au premier point.

Je me réjouirais de votre projet de ne pas quitter Ischia avant l'automne, si je n'en devais conclure que pour le moment du moins il n'est plus question de votre retour en France : un bruit fort répandu me l'avait fait espérer, espérer, dis-je, pour le bien général. Je le souhaitais aussi pour vous: je crains, d'après ma propre expérience, que vous ne vous habituiez au charme de la dulcis Parthenope^ à cette existence libre et facile. Je le souhaitais aussi pour nous, car, si nous n'exécutons pas cet hiver notre projet de voyage à Paris, nous devrons probablement y renoncer ; et combien ce voyage serait plus agréable s'il nous conduisait vers vous !

Je pensais toujours qu'avant l'ouverture de la prochaine session on comprendrait la nécessité de votre rentrée aux affaires.

Vous aurez lu avec indignation l'article semiofficiel russe que vos journ^^ux ont rapporté d'après

une feuille anglaise. S'il ne cache pas l'odieux projet de diviser dans votre patrie le gouvernement et la nation, il n'est rien qu'une énorme sottise; car, à moins que vos compatriotes ne soient complètement aveuglés par l'esprit de parti, ils devront être outrés d'apprendre comment on use d'eux, comment on use du gouvernement lui-même.

Vos aimables paroles, mon très-noble ami, réjouissent plus que tout le reste mon âme qui vieillit. Le temps ne peut pas être loin où, rafraîchi et ranimé par la conscience d'écrire pour vous, je chercherai dans le silence du cabinet, et non plus dans les bibliothèques, à évoquer les pensées de mes jours heureux. Mais une auberge où Ton est constamment entouré des cris de quatre petits enfants n'est pas un bois d'Égérie, une Académie, nn Tu seul an um.

Je dois terminer pour ne pas manquer une promenade avec un homme qui, plus que t(5us les autres, est capable de me faire connaîlre l'état moral de ce peuple.

Ma femme se joint à moi pour vous saluer trèsamicalement, vous, votre digne épouse et vos chérs enfants, et pour vous adresser à tous les souhaits les plus affectueux. De toute mon âme.

Votre ami.

a7A CORRESPONDANCE.

1279. — M. de Serre à sa mère.

Ischia, 28 juillet 1823.

Les courriers de cette semaine ne m'ont point encore apporté de vos nouvelles, chère maman, et votre dernière lettre est toujours du 19 juin. Cependant je suis sûr que vous m'écrivez exactement. 11 est donc clair que l'on me retient encore vos lettres, ainsi qu'on l'a déjà fait deux fois. Je m'en suis tant plaint que, crainte de vous impatienter, je souffre et ne me plains plus

Si vous êtes à la campagne, je crains que vous n'ayez pas trop beau temps, car, depuis trois semaines, nous n'avons vraiment pas de chaleurs, et alors vous devez avoir froid : notre bien fait votremal. Cependant, pour n'être pas incommodés du chaud, nous ne le sommes pas moins, depuis quelques jours, d'un fort vent venu d'Afrique qu'on appelle ici scirocco. A cela près, nous continuonsà bien nous trouver du séjour de notre île.

Nous aurions été plus heureux ici que nous ne l'avons été depuis notre départ de France, si j'avais régulièrement de vos nouvelles. Cette île est presque toute habitée par des pêcheurs et des. vignerons. Parfois, les dimanches soir, nous les faisons danser, ce qu'ils font plus gaiement et de meilleure grâce que nos paysans lorrains. Avant-hier était la

ANiNÉE 182a 875

fête d'Annette ; ils avaient décoré la cour de jeunes chênes et de guirlandes de myrte, qui croît ici comme chez nous les buissons. C'était réellement fort joli. Les nuits sont si belles dans ce pays que les fêtes en plein air y ont un agrément qu'elles n'ont nulle part ailleurs. Avec 50 livres de macaroni et quelques barils de vin, que le pays produit en abondance, on régale une multitude.

Au revoir, chère maman; je vais encore, cette semaine, soupirer après vos lettres. Agréez les respects et tendresses d'Annette et de nos enfants.

Votre bon fils et meilleur ami vous embrasse de tout son cœur.

Ay, 31 juillet 185?.

J'ai l'âme bien triste, cher ami, et ma position serait jDire encore si le rétablissement de votre excellente mère ne jetait pas du jour sur mes ombres. De ce côté, nous pouvons être tranquilles; soit que le mal n'ait pas été aussi grand qu'on l'a fait d'abord, soit que les docteurs aient tenu une conduite héroïque, on est hors d'affaire. Il ne faut plus que de la prudence et du temps. La convalescence peut être longue ; car, à soixante et dix ou soixante et douze ans, il n'y a point de petit échec. Mon cou-

sin deMareui 1 n'en a que cinquante-quatre, et ne

va pas bien Comment, en pareil état, songera

passer les mers? Cela est impossible. Je vous ai dit souvent que ce pauvre cousin avait à peine quinze ans lorsque je l'ai pris dans la plus tendre affection. Nos liens se sont de plus en plus resserrés. Nous avons eu, nous avons encore des intérêts communs ; la bonne et la mauvaise fortune ont été, de part et d'autre, traversées. Les amours de jeunesse, les unions de l'âge mûr, la maladie, la santé, tout enfin nous a rendus plus chers l'un à l'autre. Aucun nuage, à quelque époque et dans quelque circonstance que ce fût, ne s'est élevé sur notre amitié; cela est dû à la candeur, à la sagesse, à l'heureux caractère de ce vieil ami, qui est pour moi un frère, plus qu'un frère. Jugez de l'inquiétude que sa situation me cause. Il se flatte qu'il

pourra venir ici à la mi-août Je ne puis pas

dire au malade tout ce que je pense, tout ce que je redoute, et c'est une consolation pour, moi que d'en causer avec vous. Tous, deux, vous m'êtes bien chers. Notre amitié, de plus fraîche date, est dans toute sa sève; il me semble que j'ai, avec vous, à réparer le temps perdu.

On dit que le feu du soleil manque d'aliment, et que c'est pour cela que nous avons si peu de chaleur et tant de pluie. Je ne sais pas remédier aux maux qui viennent de si haut et de si loin. Le soleil me paraît jusqu'ici fort excusable; nos malades se sont bien trouvés de sa modération. Nos gens, en Espagne, n'ont point à s'en plaindre. Cepen-

(lant tout doit avoir un terme. Je voudrais donc, et pour mille liaisons, que les colonnes d'Hercule s'abaissassent devant nous, que Ferdinand fût à Madrid, notre armée sur l'Ébre, et que le roi des astres eût quelque monde inhabité à dévorer pour mûrir nos raisins. Les moissons jaunissent, les vignes sont belles encore ; il ne nous faut plus que de la chaleur. Vous en avez sans doute assez, puisque vous parlez de bains de mer. Sur nos côtes, il faut être enragé pour entrer cette année dans la vaste baignoire.

Une lettre de mon beau-fils arrive ; et, bien qu'il vous écrive à peu près la même chose, je vous envoie cette lettre pour augmenter votre sécurité. Elle ne vous était pas destinée ; c'est la vérité sans fard, sauf ce qui me concerne.

Mille tendresses à votre chère famille, en commençant par notre belle Excellence. J'embrasse les enfants et réembrasse ma Marie.

Adieu, bien cher ami; bonne santé.

Je le tiens, ce joli petit serre papiers ; il est sur vos lettres. Je me pare de ce bijou. On m'a brodé (c'est ma cousine) un magnifique écran ; une autre amie m'a fait des dessous de lampe ; M™** de Mézy m'a envoyé des porte-allumettes. Je resplendis des bienfaits d'autrui.

1281. — M. de Serre à sa mère.

Naples, 5 août 18â3.

Pauvre maman,

Lorsque je vous croyais à Ay jouissant en paix de l'amitié et de la campagne, j'apprends par la Boulaye que vous êtes tombée malade à Paris. Sa lettre me raconte avec beaucoup de détail votre indisposition du 10 au 15. Quoiqu'il m'annonçât du mieux, je serais encore fort inquiet sans une lettre de M. de Fontenay du 17. Il vous avait vue la veille et me dit que vous lui avez paru tout à fait rétablie. C'est trop dire, sans doute ; mais enfin cela me donne bonne espérance; j'attends le prochain courrier pour la confirmer.

M. de Murât, à qui vous aviez donné une lettre pour moi, n'est pas venu jusqu'ici; mais son camarade, M. de^ , me l'a apportée avec deux autres

devons

D'après ce qu'on me fait dire des Affaires étrangères, vos lettres ne s'y arrêteront plus désormais, et je les recevrai exactement. Je sais que Thérèse est près de vous et vous donne ses soins ; je l'embrasse et lui fais mille remercîments et amitiés.

J'ai Quitté hier Ischia, où j'ai laissé toute ma fa-

1 Nom devenu iUisiblt.

ANNÉE isaa r»9

mille, et suis venu attendre ici le Roî, qui doit arriver demain ou après. J'y passerai toujours six ou sept jours. Notre petite Marie a encpre été bien souffrante la semaine dernière.

Je fais bien des remercîments à M™° Foucher et aux siens du bon accueil qu'ils vous ont fait à Gai'ches. Mille choses aux le Breton, O'Hegerty, d'Augier, du Teil, Lanty, dont nous sommes toujours charmés d'avoir des nouvelles.

Nous perdons M. de Saint-Mauris ; il passe comme secrétaire de légatioçi au Brésil. C'est un £rand parti; mais cette carrière les exige. C'est pour nous, par son attachement et ses qualités essentielles, une perte réelle, et celle que nous avons déjà faite de M. de Fontenay la rend plus sensible, M. de Saint-Mauris vous verra à son arrivée à Paris, où il ne serait pas impossible qu'il arrivât presque aussitôt que cette Jettre.

Au revoir, chère maman; nous sommes impatients du courrier qui nous apportera la nouvelle de votre entier rétablissement. Toute la petite famille et Annette unissent pour vous leurs prières et leurs vœux aux miens. Au revoir, chère maman et meilleure amie; je vous embrasse de toute mon . âme.

Votre bon fils.

1282. — M. de Serre à "NL^^ de Serre.

Naples, 5 août 1833.

J'ai bien regretté, chère amie, d'arriver hier comme la barque était partie et de ne pouvoir t'écrire.

Ce matin, j'ai vu Schomberg* ; nous avons beaucoup parlé de Marie ; il approuve pour les aliments le régime prescrit par M. Civita

Nos jeunes gens m'ont apporté ton aimable lettre; j'espère qu'être venu ici un peu avant l'arrivée du Roi abrégera mon séjour; j'ai pu faire ou mettre en train aujourd'hui presque toutes mes affaires, et après l'arrivée du maître j'aurais trouvé tout le monde préoccupe. Le Roi a été signalé ce matin à la hauteur de Ponza; op l'attend ce soir ou cette nuit; le duc de Calabre est allé à sa rencontre. On ne sait décidément pas qui il fera chef du Conseil, et tout le monde est en suspens. Demain probablement il nous recevra.

J'ai passé toute ma journée à courir et à écrire ; pour avoir plus de temps, nous avons mangé à la maison. Demain je dîne chez M. de Ficquelmont» jeudi chez M"*® de Préville, vendredi chez M. Hamilton, samedi, si je ne suis bien contrarié, àischia.

^ Le docteur Schomberg ^tait l'un des principaux médecins de^ Tarmëe autrichienne qui occupait le royaume de Naples.

Au revoir donc, chère amie; ne t'ennuie pas; soigne-toi bien, toi et tes enfants. J'embrasse Louise et Gaston dans l'espérance qu'ils contentent leur maman, sans condition le beau blondin, et avant tous et plus que tous la chère petite Marie. Qu'Adèle tienne bien à son régime. Au revoir le plus tôt possible; le batelier attend ma lettre. Je t'embrasse du meilleur de mon cœur.

Tout à toi.

1283. —M. de Serre à M™® de Serre.

Naples, 6 août 18â3.

Le batelier n'arrive pas ; il est trois heures et demie : je vais dîner avec nos trois jeunes gens^ à quatre heures chez M. de Ficquelmont. Craignant de ne pouvoir te répondre, chère amie, je t'écris quelqpies mots de provision .

Le canon t'aura appris l'arrivée du Roi ce matin à midi moins un quart; je me suis trouvé dans sa galerie comme il venait d'y entrer ; il y avait des dames et des hommes napolitains en grand nombre, les généraux autrichiens, point de ministres étrangers ; le corps diplomatique n'avait pas été prévenu. J'ai usé du privilège de famille. Le Roi se

« MM. de BeUeval, de Saînt-Mauris et d'Huart. Ce dernier avait le titre d'attache d'ambassade.

porte -à merveille ; sou accueil a été fort gracieux , il m'a beaucoup demandé de tes nouvelles et de celles de son filleul ; beaucoup félicité sur la conduite de nos troupes en Espagne. J'ai vu un instant après la duchesse de Floridia^ qui a été très-aimable ; elle est changée : on voit qu'elle a souffert. Je dois la revoir encore ainsi que le Roi avant mon départ. J'espère que cela ne me retardera pas.

M. de Saint-Mauris n'a pas encore trouvé un arrangement pour son départ; le pauvre cousin paraît triste ; je lui en sais gré.

J'ai vu hier soir tous les Mohr. Ils nous ont invités à dîner pour dimanche ; j'espère bien n'y pas être.

Le palais Strongoli est comme un désert sans toi .et les races; les chambres sont vides; Sainte Madeleine et Sainte Cécile^ elles-mêmes ont perdu les trois quarts de leur prix

Le général Frimont et une foule d'autres m'ont au château demandé de tes nouvelles. Il est quatre heures ; il faut vite m'habiller. Je t'embrasse à la hâte, mais de tout mon cœur.

Ton meilleur et heureux ami,

^ Après la mort de la reine Caroline, sa première femme (I8I/1), le roi Ferdinand avait épousa la veuve du prince de Partana, et lui avait donne le titre de duchesse de Floridia.

*Deux tableaux de l'école italienne récenmient achetés par M. de Serre.

1284. — M. de Serre à M™* de Serre.

Mercredi soir, sept heures [6 août 1833].

J'ai reçu ta première lettre chez M. de Ficquelmont; j'ai volé chez Schomberg, que j'ai heureusement rencontré et décidé à aller demain à Ischia. Il faut absolument qu'il visite son hôpital demain matin. A midi et demi je l'envoie avec une calèche àPouzzoles, où il prendra une barque. Je voudrais raccompagner, mais j'ai avis de me trouver demain au château. J'enverrai Eugène ou M. Becquet avec

lui Schomberg, à qui j'ai lu toute ta lettre, n'a

pas paru autrement alarmé

En rentrant pour t'écrire, j'ai trouvé Lecomte* ta seconde lettre à la main. Tu as bien fait de ne pas m'épargner, ce n*est pas le cas dans de tels intérêts. En réfléchissant autant que le moment le permet, je ne trouve pas ces sjTnptômes alarmants ....

Imagine que, sur la demande de M. de Prévîlle, j'ai consenti à mener ce soir * dans ma voiture sa femme à Saint-Charles. Si j'étais mon maître, j'irais prier pour Marie près de la tombe de sa sœur.

Adieu, pauvre amie; le Ciel te donne force et courage! Sans aucune croyance aux pressentiments,

Domestii|iie français au service de M* de Serre.

je ne sais pourquoi j'ai bon espoir. Je t'embrasse, toi et nos chers enfants .

Tout à toi.

1285. — M. de Serre à M™* de Serre.

Jeudi, midi et demi [7 août 18â3j.

Ta lettre et celle de M. de Saint-Mauris arrivent. Je vous remercie tous deux; j'avais besoin d'un peu de consolation. Schomberg entre; je lui lis ces deux lettres. Je ne t'écris qu'un mot pour ne pas retarder Schomberg, ce qui est l'important. Je te dis seulement que je viens de voir le Roi en audience publique, puis en particulier; j'en ai été fort content. Il m'a dit bien des choses pour toi et tes enfants. Je presse toutes mes affaires pour te rejoindre le plus tôt possible, demain même, d'après ce que rapportera Schomberg; s'il me donne sécurité, je prendrai un peu plus de temps. Je t'embrasse, toi, nos enfants et surtout Marie. Courage, mon amie; Dieu récompense le courage. Tout à toi. Je garde encore Eugène.

Hier, à Saint-Charles, j'ai vu la duchesse ^ fort bonne à son ordinaire.

J'attends Gaetano^ et les lettres. S'il tarde en-

* La duchesse de Florîdia.

* Domestique napolitain au service de M. de Serrot

core deux minutes, je n'y tiens plus et laisse partir Schomberg.

Voilà une lettre de de Vaulx venue par le consulat. Il y a deux mots de ma mère d'une écriture bien altérée.

1286. — M. de Serre à M™» de Serre.

Jeudi, six heures et demie du soir 7 août 1833j.

Chère amie,

On est venu me chercher chez M""^ de Préville, pour m'annoncer que la barque allait partir; je t'envoie tes lettres. J'y ai cherché au hasard quelques nouvelles; je joins les Débats et le seul Drapeau blanc arrivé. Tu as Schomberg; j'espère qu'il t'aura rassurée. Je l'attends avec impatience; s'il me rapporte de bonnes nouvelles, je resterai encore une couple de jours ici.

Rien n'est encore décidé et, quoique n'y pouvant rien, je ne voudrais pas avoir la mauvaise grâce de paraître abandonner la partie. Mais, comme ce n'est réellement qu'une apparence, si tu as besoin de moi, j'accourrai.

Je n'ai ni esprit ni cœur pour te parler d'autre chose que de nos espérances et de nos craintes. J'embrasse toi et nos enfants.

Tout à toi.

j8B6 CORRESPONDANCE.

J'écrirai demain à M. de Saint-Mauris. Mille choses à lui ainsi qu'à M. Riboulet.

1287.— M. de Serre à M^^ de Serre.

Vendredi soir, sept heures [8 août 182^:J].

J'ai reçu à quatre heures du matin ta première lettre; elle m'a fait du bien. A dix heures j'ai vu le docteur. Je l'ai bien interrogé ; mais tu sais comme il est difficile, à travers tous ses mots scientifiques et ses grimaces , d'avoir de lui une réponse catégorique. J'ai compris à peu près comme toi qu'il jugeait qu'il faudrait de grands ménagements, un peu de temps, et qu'avec cela il avait bon espoir. Voici ce qu'il recommande

J'attends la poste de dimanche pour avoir des nouvelles de ma pauvre mère. Le courrier arrivé, je pars pour Ischia. Envoie-moi une barque de Lacco à Pouzzoles.

Je fais écrire par M. de Belleval à M. de Saint- Mauris. Je suis, par les raisons qu'il donne, contre le voyage de mer. 11 faut cependant que ce pauvre Victor s'achemine; je crains qu'il ne se reproche de nous avoir donné le temps qu'on ne lui permettra pas de donner à ses parents. Outre mes lettres, il en porterait du roi de Naples que j'ai déjà. S'il est de notre avis, il faudrait qu'il. vînt deioain

samedi. Il m'en coûte, tu peux l'en assurer, d'écrire un terme si rapproché ; mais M. Desmousseaux* voulait partir ce soir, et attendre mon retour à Ischia pour donner mes lettres à Victor prendrait bien du temps. Il aura trop appris avec nous que la vie est un continuel, exercice de courage et de résignation Il emportera notre tendre attachement, nos vœux et, si j'ose dire, nos bénédictions. Il a si entièrement partagé toutes nos peines !

Mais je t'attendris peut-être, et ce n'est pas ce qu'il faut faire. On me presse; je n'ai que le t-emps d'embrasser nos chers enfants, Marie plus que tous, et toi, bien chère amie, du meilleur de mon cœur.

Je te ramènerai Eugène.

1288. — M. de Serre au vicomte de Chateaubriand.

Naples, 9 août 1823.

J'ai reçu, monsieur le vicomte, votre lettre confidentielle du 18 du mois dernier. Je vous remercie

* Bernard-Jeaa-Elirard Desmoiisseaux de Givre, ne prés de Dreux le l**" janvier 179/*. Attache à Tambassade de Londres en 1822, second secrétaire à celle de Rome en 1823, il donna sa déiiiiBsion.en 1899. Après la rëvolution de 1830, il fut attache aux Affaires étrangères avec le titre de publiciste. Député de Dreux de 1837 à I8/18, il représenta en 18/i9 le département d'Eure-et- Loir à l'Assemblée législative. Il mourut à Paris le 9/» août I85h. — Consultez l'article inséré par M. Villemaîn dans la Revue œntemporaine du lô avril 1856»

de la peine que vous avez prise de m'explîquer les motifs qui vous ont décidé à la guerre et l'état actuel de nos relations diplomatiques.

Il y a une partie de vos motifs de guerre qui n'a pu être bien jugée qu'au moment même et sur les lieux; mais d'ici j'en aperçois assez pour comprendre qu'à votre arrivée au ministère l'invasion lie l'Espagne vous ait paru nécessaire. Au milieu de l'hésitation de la plupart des esprits, la promptitude et la vigueur de votre détermination ont fait beaucoup pour le succès. Il est grand; vous avez toute raison de vous en applaudir, et je vous en félicite de tout mon cœur. Toutefois, et même après la chute de Cadix, vous êtes loin de pouvoir penser à votre nimc dlmittis. Vous avez le premier rendu à la France cette vie, cette action exérieure, nécessaires à un grand peuple, et qui semblaient suspendues depuis la Restauration. Dans cette carrière, les grandes affaires s'appellent l'une l'autre.

Ce n'est pas seulement la question politique de l'Espagne où, sans vouloir imposer des institutions, vous ne pouvez cependant laisser élever, dans un autre sens, un système aussi absurde, ruineux et menaçant que celui que vous avez détruit; un système capable de ressusciter un jour le dernier, et de faire évanouir le fruit de vos travaux. Ce n'est pas seulement la question plus épineuse encore des colonies espagnoles, dans laquelle il faudra bien se rappeler la promesse de resserrer autant que possible le cercle et la durée de la guerre. Il n'est pas que vous n'ayez souvent re-

marqué que, dans le va-et-vient des choses humaines, le danger qui cesse ne fait presque jamais que céder la place à un autre. La crainte des révolutions est le sentiment commun qui, depuis huit années, tient les grandes puissances unies et l'Europe en paix. Le péril passé s'oublie vite, et cette crainte sera bien affaiblie une fois que la Péninsule sera restaurée, pacifiée. Alors la politique des intérêts, des ambitions de puissance à puissance, la vieille politique, si l'on veut, reprendra tous ses droits. Les cabinets sont timides, endettés, mais les peuples sont reposés et les armées nombreuses. Cela n'est point à la longue d'un pacifique augure, encore bien que la paix soit sur les lèvres et dans les cœurs. Cette jalousie de la France, que déjà vous voyez poindre, grandira malgré votre prudence et votre générosité. Il y a de l'habitude autant que de la raison. On craint ce nom même de France, qui depuis des siècles a si souvent remué le monde; on craint, plus encore que la contagion de l'anarchie, l'effet lent, mais irrésistible de nos institutions, le mouvement et la force qu'elles nous impriment. Précisément parce que nous avons toujours joui d'une certaine liberté, nous n^avons jamais fait nos affaires sans quelque bruit : vous vous souvenez de vos États, de votre Parlement de Bretagne. Pour nous, ce bruit prévient ou détourne le danger ; mais, après les crises dont nous sortons, c'est aux yeux des cabinets accoutumés à gouverner dans le silence l'indice d'un volcan, de laves prêtes à se répandre. Le plus sûr moyen de calmer V. 19

fi90 CORRESPONDANCE.

les jalousies, c'est d'être fort : on ne conteste que les supériorités qui s'élèvent ou se relèvent; on s'y résigne dès qu'elles sont bien établies.

On est fort par les lois et par les armes. C'est une avance que cette guerre qui, sans être meurtrière, aguerrit nos troupes ; mais il nous manque la faculté indispensable de conserver au besoin les soldats aguerris sous le drapeau ; il nous manque une réserve; les vétérans n'en sont point une, au moins suffisante dans toutes les conjonctures ; la première campagne, nous avons dû recourir à une levée anticipée ; ceci est urgent, parce qu'il faut plusieurs années révolues pour avoir amassé les réserves ; pour qu'elles restent entières, le temps de service ne doit €ourir que du jour de l'arrivée au corps.

Il ne faut point faire halte non plus dans le développement de nos institutions politiques ; en conservant ce qui est propre à la France et à une monarchie continentale, elles doivent marcher vers cette perfection que vous admirez, à si juste titre, en Angleterre. Chez nous, les royalistes seront, pour plus d'une génération encore, l'appui nécessaire du gouvernement; c'est par eux qu'il doit s'enraciner. Il faut, par tous les moyens, les mettre en jouissance des avantxiges de nos institutions pour leur en donner le goût, pour vaincre tes préventions qui restent. La question de l'ind^imité des biens des émigrés mérite sérieuse considération ; elle est bien plus politique que financière. Jç vous dis toutes ces choses, monsieur le vi-

•ccttnte, parce qn'une guerre heureuse vous donne une force, et que vous possédez dés avantages que n'ont point eus vos devanciers. Pour conserver et accroître sa force, il en faut user.

Le Saint-Père se rétablit comme par miracle ; ce sera un jour une grande affaire aussi que le choix de son successeur. La Providence a donné à l'Église, dans ses dernières tribulations, deux chefs qui ont eu le courage des martyrs^ ; l'époque actuelle en •demanderait un qui eût le zèle des apôtres; nous sentons ce qui manque en France à l'influence de la religion, et cependant nous sommes encore les mieux partagés; notre clergé, toujours le premie de la chrétienté, a été épuré au feu de la persécution. Mais c'est dans le clergé de l'Italie, à commencer par celui de Rome ; c'est dans le clergé de l'Allemagne, dans celui de la grande Péninsule, qu'est grand le mal moral qui travaille TEurope ; c'est là qu'il faudrait commencer à l'attaquer. Comme vous le prévoyez, les Italiens feront la nomination. On pourrait peut-être leur faire sentir leur véritable intérêt, les arracher un instant à leur triste maxime : il mondo va da se, leur prouver qu'ils vaudront précisément autant que le Pape qu'ils éliront. Malheureusement il paraît que depuis longtemps le sacré Collège a été faiblement recruté.

Sur les Deux-Sicîles, je n'ai rien à ajouter à mes dépêches officielles. D'ici à longtemps notre rôle à Naples sera, je présume, de simple observation. Tl

« Pie VI et Pie VH.

S93 CORRETSPONDANCE.

y a peu de bien à faire ; ce quelque mal que peutêtre nous réussirions à éviter ne vaut pas Tombrage que nous donnerions à l'Autriche.

Cette lettre, monsieur le vicomte, est plus une suite à nos conversations de Vérone qu'une dépêche diplomatique. Votre confiance a entraîné la mienne. Je sens bien que, dans mon coin, ma politique doit être trop spéculative. Vous êtes au centre d'action, foyer dans lequel rayonnent tous les faits. Vous rectifierez mes erreurs..

Je vous renouvelle, monsieur le vicomte, les assurances de mon dévouement et de ma haute considération .

rï. DE Serre.

1289. — M. de Serre à sa mère.

Naples, 10 août 18S3.

Bonne et bien-aimée mère,

Les nouvelles de votre maladie du ai, arrivées aujourd'hui , âont meilleures ; puisse cette lettre vous trouver en pleine convalescence ! M. de Saint- Mauris vous la porte; il vous donnera de nos nouvelles ; je n'écris qu'un mot, crainte de vous fatiguer. Ménagez-vous , conservez-vous au plus tendre fils.

Tous nous prions pour votre rétablissement, tous

nous remercions lés bons amis qui vous ont donné

des soins. Au revoir, excellente mère , excellente

amie.

Votre bon fils.

1290. — M. de la Boulaye à M. de Serre.

Ay, prés Épernay, 12 août 1833.

Ma réponse à votre n^^l a été retardée, cher ami, par un petit voyage chez M. Flury, des consulats \ dans le voisinage de Château-Thierry. Flury a la goutte et accroche avec peine quelques jours de congé pour la soigner. J'ai trouvé là mon cousin Challaye, second de Bourjot. Le cousin a la fièvre pour tenir compagnie à son goutteux collègue. Ma belle-fille, dont le mari est sous les ailes de Flury, était bien aise de faire un petit doigt de cour, et je n'étais pas fâché moi-même de causailler avec ces camarades . Ces pauvres gens de bureau sont avides de la campagne et donneraient beaucoup de liasses de papier pour un cent de bottes du foin qui se fane sous leurs yeux : c'est l'ode d'Horace. On est content de votre frère

^ M. Flury ^tait chef de la division commerciale aux Affaires ëtrangéres, conseiller d'État honoraire et chevalier de la Lëgîon 4'honneur.

90k CORRESPONDANCE.

Nos affaires en Espagne vont bien. Les constitutionnels, les uns après les autres, remettent Tépée dans le fourreau. In cauda venenum, il est vrai; mais, cette queue de Cadix écorchée, il faudra bie» que tout le reste se soumette. Le parti pris par notre excellent généralissime de se transporter sur les lieux est de bon augure, et les Portugais, qui ont déjà donné de bons exemples, continueront peutêtre. L'Angleterre finit comme elle a commencé. Ses frégates viennent offrir un dernier asile à tous ces révolutionnaires, que, selon toutes les apparences, on a trop longtemps trompés par de fallacieuses promesses et bercés de vaines espérances. Sir William A'Court^ entre 'Gibraltar et Cadix, ne sait trop où donner de la tête, et M. Canning sortira de là fort amoindri en toutes choses, sauf les impertinences.

Notre ministre aux Etats-Unis a fait connaître à M. de Chateaubriand son état et la détermination qu'il a prise pour continuer à servir le Roi. 11 est maintenant aux eaux d'Enghien, près Paris. Son projet est de passer avec sa famille et moi, à Ay, les mois de septembre et d'octobre. Il s'y disposera à la terrible épreuve qu'il doit subir en novembre ou décembre à Paris, et, si les suites répondent à nos vœux, il partira au printemps prochain. Sa femme ne se doute pas de tout ceci. On la comble à Bruxelles de témoignages d'amitié et de regrets, defêtes d'adieu« Je l'attends de moment à autre. Quel

* Ministre du roi d'Angleterre prés U roi d'Espagne.

changement de scène, grand Dieu ! Que le rôle que je dois y jouer est douloureux ! Que de tristes jours ! Voyez ce que deviennent les projets!

Votre bonne mère a eu une nouvelle crise

Vous avez des nouvelles directes. La malade se trouve fort soulagée, et M. Dupuytreu regarde cette crise comme salutaire.

De Vaulx passera ici après ses examens en se rendant en Lorraine. C'est un loyal garçon que j'aime bien.

Le gendre de votre ami M. de Chevers est guéri. Je m'en réjouis.

Vous devez être rendu à votre île, à vos brises, aux siestes, aux méditations, aux bains de mer, à notre belle Excellence et à ce joli quadrille ; c'est cette jolie quadrille qu'il faut dire : je parle des enfants. Mon pauvre cousin n'a jamais habité Ischîa. Le séjour en était alors trop périlleux, et il aurait eu mauvaise grâce à se faire enlever par les Anglais. Distribuez mes plus tendres caresses. Pour être profondément triste, je ne vous en aime pas moins tous, et la Marinette en arbalète.

Avant-hier, je ne sais pourquoi, le bruit s'est répandu que j'avais été frappé de mort subite. On est venu pour s'en assurer, et j'étais là pour répondre à tous venants. C'est un mémento, je suis prêt. En attendant, je me dispose à fêter la Saint- Louis.

Je vous presse contre mon cœur, bien cher amî.

â96 CORRESPOxNDANCE.

1291. — M. Niebuhr à M. de Serre «.

Francfort, ce 17 août 1823.

Avez-vous déjà fait de pénibles expériences, mon cher et respectable ami , et la rareté de mes lettres a-t-elle éveillé en vous d'autres sentiments que celui d'un amical dépit? Mais je me sais innocent; je le suis aussi de ne répondre qu'aujourd'hui et à la hâte à votre aimable lettre n° h, que j'ai trouvée à notre arrivée il y a huit jours. Depuis trois mois je vis au milieu des enfants, soit en voiture, soit à l'auberge : comme nous nous sommes bornés raisonnablement à une seule voiture, notre voyage est, pour ainsi dire, un séjour dans une chambre d'enfants. Vous comprenez qu'on ne saurait écrire en de telles circonstances. Alors même que je ne prends que de simples notes, je commets des erreurs au milieu de leurs joyeux ébats, et plus encore de leurs cris ; et cela m'arriva tant que nous eûmes le bonheur inouï de les posséder tous en bonne santé ; mais nous avons éprouvé ce à quoi nous devions nous attendre : la maladie nous a visités, et notre petite Lucie a eu une attaque de croup, qui nous a forcés de nous arrêter ici, où nous ne comptions rester qu'un jour. Vous savez combien le seul nom de cette maladie est terrible. Elle est en convalescence maintenant ; le mal s'est changé en catarrhe, dont

* Celte lettre est traduite de l'allemand.

mes trois autres enfants sont également atteints. Je ne crains plus rien en ce moment, et, comme on me cède une chambre non habitée pour une heure, après laquelle nous nous remettrons en route, je néglige tout ce que je dois de lettres pour* penser uniquement à vous, oui, à vous, car, depuis la rupture de mes relations de jeunesse, c'est votre souvenir qui est de beaucoup le plus doux à mon âme.

Nous avons pris plaisir à nous représenter l'image de votre vie domestique dans cette île d'ischia, vrai paradis. Que Dieu bénisse l'air et l'eau, et affermisse vos santés ! Puisse la fraîcheur de l'air se maintenir, afin dé fortifier et de préserver le petit Ferdinand dans les mauvais jours qu'il doit traverser ! Nous avons pour votre chère compagne les meilleures espérances, puisque le mal du pays ne lui empoisonne pas, comme à ma femme, l'air d'Italie. Jamais on n'apprécie mieux les douceurs du ciel méridional, ces jouissances de paradis terrestre, que dans les froides régions au nord des Alpes, par un été comme celui que nous traversons, où se passe à peine une journée sans averses. Encore y renonce-t-on facilement lorsqu'on a conservé une patrie : moi, je l'ai perdue; quand on ne trouve ici, où tout manque de charme, pour unique dédommagement que notre bonhomie et notre honnêteté septentrionales, alors on sent toute l'étendue de sa perte, toute la grandeur de son sacrifice. Mais le mot Heimweh^ décide: il ne peut être question de retour ; il est certain que

* Mal du pays (nostalgie).

ma femme retomberait dans ses anciennes souffrances, comme il n'est pas douteux que ses nerfs se sont fortifiés et qu'elle a perdu sa maigreur.

Je vous remercie cordialement de vos bons et sages conseils au sujet de notre avenir, et vous avez tort de vous en excuser. Je vous répondrai en détail dès que nous aurons trouvé une demeure où, à côté de la chambre des enfants, il y ait un petit cabinet à ma disposition. Nous espérons la trouver à Bonn, que nous atteindrons dans quatre ou cinq jours.

Depuis que nous avons quitté le Tyrol, je ne me suis plu qu'à Heidelberg. Vous devez connaître cette ville ; on ne saurait imaginer un site plus magnifique dans l'intérieur du continent. Je ne pouvais m'en arracher; je remettais mon départ de jour en jour. J'y revis un ami de jeunesse que je craignais de revoir, parce qu'il s'était engagé dans une odieuse polémique littéraire avec M. de Savigny*, et qu'il aimait furieusement la Révolution, il y a quelque trente ans. Je trouvai ce différend sagement terminé, et ses opinions politiques aussi

* FKëdérie-Cluirles de Savigny» ne à Fransfort-sur-le-Mem en 1779y appartenait à une famille calviniste, originaire de Metz, et qui avait émigré au XVII® siècle. Professeur de droit à l'Université de Berlin en 1810, membre de l'Académie des sciences de cette vîïïe en 181 1, eonseîHer d'État en 1817, conseiller â la CoorÔe Téviskm. pour les provinces rhénanes en 1819» il i'nt mûaisire de la Justice de 18Zi2 à 181S, Il mourut à Berlin en 1861. Ce savant jurisconsulte est regardé comme Tun des chefs de Técole historique. — Consultez V Essai sur la vie et les doctrines de F.-C^ de Savignyy par M. E. Laboulaye. Paris, VèhSL

raisonnables que possible; de telles conversions sont rares chez nous. Par malheur, il est devenu l'ennemi d'un vieillard d'une grande renommée dans notre littérature, Voss\ le traducteur d'Homère, auquel je suis resté attaché depuis mon enfance, malgré mille petits accidents, et auquel je ne puis tourner le dos maintenant qu'il a soixante et douze ans. Vivre entre les deux est chose impossible; sans cela, nous aurions pu nous décider pour le séjour de Heidelberg.

Mon noble ami, puisque vous accueillez mes récits de voyage, j'ai bien des choses à vous communiquer, et je le ferai dès mon arrivée à Bonn ; puis vous serez ma muse de l'histoire. J'ai observé et appris des choses remarquables que je vous écrirai, avec Taide de Dieu, parla poste.

Grâce à Dieu, la guerre d'Espagne touche à sa fin; mais, après tout, je n'y vois encore d'autre gouvernement possible que le despotisme absolu avec de grands droits provinciaux. Je me réjouis de vos succès; il est* certain que personne n'a jamais moins abusé du succès que votre noble prince et son armée. Ai-je besoin de vous dire que, ayant appris à juger de toute autre façon tout ce qui concerne votre patrie depuis que, comme une pure et brillante étoile, vous m'avez apparu, avec les libertés royalistes, dans le firmament de votre politique , je m'y attache, à présent que nous sommes

^ Jeau-Henri Voss, ne i Somiaersdorf (Mecklembourg} en 1751, mort à Heidelberg en I8S6 ; il doit sa renommëe non-seulement à des traductions, mais encore au poè'me de Louise,

devenus amis, comme à des événements qui me concerneraient moi-même.

Nous allons voir Savigny aux bains. Je lui souhaiterais, ainsi qu'à vous, que vous vous connussiez.

Ma femme se joint à moi pour présenter nos salutations les plus cordiales à vous, à votre digne épouse et à vos chers enfants. Marcus porte fidèlement dans son cœur parents et enfants. Il est fâcheux que les dérangements du voyage favorisent sa paresse.

J'ai à peine le courage de vous donner mon adresse avant de vous avoir écrit plus longuement. En attendant, remarquez qu'elle est ici chez MM. Mulhens frères.

A vous de toute mon âme.

Ay, prés Épernay, 17 août 185Î3.

Je réponds, mes chers amis, à la lettre de notre belle Excellence du 2A juillet et au n° 28, du 28. La plume est pesante lorsqu'on ne peut en faire qu'un triste usage. Je suis inquiet, et plus inquiet que je ne l'étais d'abord, de la bonne mère qui vous reste. Vous en avez régulièrement des nouvelles par la Fortelle, par de Vaulx et par mon beau-fils. On m'a dit même qu'hier on avait profité d'un cour-

rier extraordinaire pour vous écrire. Ce qu'on me mande m'afflige beaucoup : une grosse tumeur s'est manifestée au côté. C'est* peut-être le dépôt de la maladie ; mais que deviendra ce dépôt et quelles en seront le suites ? La convalescence en sera au moins retardée. Cependant la tête de la malade s'échauffe et l'agitation accroît le mal. Ce n'est donc pas assez d'être à 500 lieues les uns des autres, il faut encore que l'absence soit envenimée par de douloureux événements et de perpétuelles inquiétudes ! Je me reproche, mes chers amis, d'être si sombre. Faites la part de tous les chagrins dont je suis assailli.

Ma cousine est arrivée ces jours jierniers de Bruxelles ; elle m'a laissé sa sœur et ses enfants et elle a été joindre son mari aux eaux d'Enghien, près Paris. Ces eaux, maintenant à la mode, ne signifient pas grand'chose; je l'imagine ainsi pour quelque maladie que ce soit; mais, à plus forte raison, pour le mal que nous avons à guérir. Les médecins l'ont voulu. Toute la famille ne sera réunie ici que dans les premiers jours de septembre. Dieu veuille qu'après tant de projets bouleversés, ce dernier projet s'exécute! Mes tristes parents m'ont chargé pour vous de mille tendres hommages.

Je ne sais à quoi m'en tenir sur les bains de mer. Le mari et la femme en parlent différemment. Les lettres sont à quatre jours de distance, et je m'en tiens à la dernière qui en fait l'éloge. Je veux donc croire que le père et les enfants s'en trouvent bien et que ma petite Marie reprend des forces. Tout cela sera plus ou moins troublé par les inquiétudes

<{ue donneront les nouvelles de Paris. Espérons et armons-nous de courage. La température, modérée où vous êtes, est ici presque froide ; Tété ressemble à l'automne ; le ciel est presque toujours couvert et le soleil est sans ardeur. Nos fruits ont, jusqu'ici, mûri tant bien que mal, et la moisson est belle. Le raisin mûrira difficilement et n'aura presque pas de saveur ; nous ferons de mauvais vin.

Je n'ai pas le courage de parler de politique. Je suis convaincu que nos affaires vont très-bien, car je n'entends pas débiter de mauvaises nouvelles.

Mille tendresses à tout ce que j'aime à Iscliia.

Tout à vous, mes chers amis.

1293.— M. de Serre à sa mère.

Ischia, le 18 août 18^.

Grâce au beau-fils de M. de la Boulaye, à la Fortelle, à sa femme et à de Vaulx, je reçois exactement, chère maman, de vos nouvelles. Les dernières, et particulièrement celles de de Vaulx du 2 août, m'assurent que vous êtes entrée en convalescence et me donnent l'espoir de votre prochain rétablissement. Je ne saurais trop remercier Dieu d'avoir détourné de moi le plus grand des malheurs et de vous avoir rendue à mon amour. J'espère qu'il

achèvera son ouvrage en me permettant de vous revoir. Je le désirais bien, je le désire plus vivement encore. Ayez pour vous tous les soins, tous les ménagements possibles. Je renouvelle tous les témoignages de ma reconnaissance à tous les amis, à toutes les personnes qui, dans cette circonstance, vous ont entourée de leurs services.

Vous aurez vu M. de Saint-Mauris, que nous regrettons. 11 vous aura parlé avec détail de nous et particulièrement de Marie, qui nous a aussi bien inquiétés. Depuis huit jours que je suis de retour à Isclîia, elle va de mieux en mieux. Ce sera d'ici à assez longtemps un enfant débile, mais j'espère qu'à force de ménagements nous relèverons. Louise et Gaston ont bien pris part à la maladie de leur bonne maman. Ils prient tous les jours avec Annette pour son rétablissement. Ils vont bien ainsi que le dernier.

Continuez à charger de Vaulx de m'écrire et attendez pour le faire que vous ayez repris vos forces.

Au revoir, chère maman et meilleure amîe. Recevez nos tendresses et nos vœux à tous. Je vous embrasse du fond de mon cœur.

Votre bon fils.

1294. — M. de Serre à M. de Vaulz.

Ischia, 18 août 18â3.

J'ai reçu successivement, mon cher de Vaulx, vos lettres sur la maladie, puis sur la convalescence de ma mère. Votre dernière est celle du 2 de ce mois qui m'a été apportée, il y a trois jours, par un courrier extraordinaire. Dieu soit loué! nous pouvons être à peu près hors d'inquiétude, et je conserve l'espérance de revoir ma bonne mère. J'ai beaucoup souffert pendant toute la durée d'une crise aussi cruelle ; je n'ai trouvé de consolation que dans les soins dont nos amis l'ont entourée. Croyez, mon cher de Vaulx, que nous avons distingué les vôtres sans en être surpris, ayant depuis longtemps jugé votre cœur. Engagez bien ma mère à se ménager jusqu'à son parfait rétablissement et à ne pas se presser de m'écrire. Je vous prie de conserver l'emploi de secrétaire jusqu'à ce qu'elle ait recouvré toutes ses forces.

Vous aurez vu M. de Saint-Mauris ; il vous aura donné avec détail de nos nouvelles; il nous a laissés au plus fort des inquiétudes ; nous en avions aussi pour notre pauvre petite Marie, Elle va bien maintenant, mais reste faible, maigre, délicate. C'est un enfant que nous n'élèverons qu'avec les plus grands

ménagements. Les trois autres et ma femme vont bien.

Au revoir, mon cher de Vaulx ; nous vous embrassons tendrement.

H. DE Serre.

1205. — M. de Serre à M. Niebuhr.

Ischia, 18 août 18â3.

J'ai reçu, cher ami, à Naples, où j'ai été passer six jours à l'occasion du retour du Roi, votre n"* 6 de Zurich; il m'a trouvé dans de pénibles angoisses dont heureusement je suis à peu près sorti. Je savais ma mère attaquée à Paris d'une maladie grave que son âge avancé rendait plus alarmante encore; mes dernières nouvelles du â portent qu'elle est hors de tout danger, sauf ceux d'une convalescence assez longue. J'avais en même temps laissé à Ischia ma petite Marie fort souffrante, et son état s'empirait de manière à pousser à l'extrême les inquiétudes de ma femme, qui en a bien plus quand elle est séparée de moi. Il y a huit jours que je les ai rejointes, et ma petite est allée de mieux en mieux; il ne lui reste plus qu'une grande faiblesse et une effrayante maigreur, et à nous ce fond de crainte, fruit d'atteintes aussi répétées.

Je présume que mon n° 6 vous sera renvoyé V. 90

s» CORRESPONDANCE.

à Francfort, où je vous écris. Vous ne me parlez pas de vos projets au delà de cette ville. Il serait étrange que vous allassiez à Paris pour éviter Berlin. Si la santé de ma mère restait chancelante, la revoir encore me serait un motif pour y aller en congé. C'est la seule chance que j'aperçois; aucune espèce d'attrait ne me retient dans ce pays-ci, mais je ne prévois pas ce qui m'en sortirait. Bien que ma santé soit meilleure, -ce n'en est pas moins une incertitude propre à m'arrêter que de savoir comment je supporterais la fatigue de la tribune.

J^aî jugé, comme vous le prévoyiez, l'article de Saint-Pétersbourg que vous m'indiquez : c'est vraiment un acte de délire. Au surplus réussissons, et Ton verra plus tard.

Vos petites lettres sont bien reçues comme vos grandes. N'oubliez cependant pas que je tiens à toutes les obsei-vations que vous me promettez. J'ai reçu vos feuilles de Saint-Gall ; je n'ai fait que parcourir la préface ; je lirai cette trouvaille avec intérêt dès que j 'aurai l'esprit plus libre.

Au revoir, cher ami, sans prévoir où. Mes hommages à M°*® Niebuhr et mes caresses à vos enfants. Je vous félicite sur leur santé pendant ce grand voyage. Vous n'aurez pas eu trop de chaleur, et pas assez, je pense, pour aller aux eaux. Depuis que Marie va mieux, nous allons tous bien. Ma femme se rappelle au bon souvenir du ménage. Nos vœux et nos prières vous suivent en tous lieux. Votre ami,

1296.— M. de la Boulaye à M. de Serre.

Ay, prés Épemay, SA août 1833.

Les nouvelles sont meilleures, beaucoup meilleures, cher ami; c'est heureusement encore une fausse alerte. Je suis fort aise que la lettre de M. de Fontenay soit arrivée tout à point pour vous tranquilliser. D'autres nouvelles de Paris auront servi d'antidote à mon n*" â8, du 17 de ce mois. Tant de soucis me tourmentent que j'en ai la vue troublée.

M. de Fontenay est une perte qu'aggrave celle de Saint-Mauris. Je me suis hâté de répondre à ce dernier chez la Fortelle. Il me tarde de promener le voyageur sur ma terrasse et de causer avec lui de nos chers amis de Naples. J'ai écrit à mes cousins comme vous le désiriez, et j'ai engagé Saint- Mauris à faire une visite aux eaux d'Enghien, où il sera bien reçu.

J'ai votre n° 29, du 5 août. Vous devez être maintenant de retour à Ischia^ et j'espère que vous y avez trouvé votre pauvre petite Marie tout à fait rétablie de son nouvel échec ; la délicatesse de cette enfant peut bien être le résultat de sa rapide croissance. Ménageons - la , conservons -la, mes chers amis; c'est un des liens qui m'attachent à la vie. Nous nous accommoderions bien ici d'une partie de

VOS chaleurs du mois d'août. Pour un jour de chaleur excessive, nous en avons cinq ou six où l'on se chaufferait volontiers ; notre été ressemble à un assez bel automne. Comment faites-vous ce trajet de votre île à Naples? Avez -vous une bonne barque? êtes-vous bien défendu contre les ardeurs du soleil ?

Quoique la détermination de mon cousin soit prise et qu'il doive, après quelques mois de séjour à Ay, subir la terrible épreuve que son mal rend indispensable, il est tranquille, serein et d'une douce gaieté ; sa belle figure n'éprouve pas la moindre altération. C'est un homme taillé pour le métier qu'il fait et pour le bonheur de tous ceux qui l'entourent. Ses enfants et d'autres enfants (Je ma famille peuplent actuellement ma maison et ne m'y laissent pas manquer de tapage. Au risque d'en avoir la tête cassée, je voudrais que les vôtres augmentassent cette joyeuse population.

Je vous aime bien tendrement, mes chers amis, et je vous embrasse de tout mon cœur.

Nous allons fêter la Saint-Louis et nous boirons à votre santé. Faites-en autant.

1297. — Le baron de Rayneval à M. de Serre.

Berlin, 2/* août 1823.

Si VOUS pouviez imaginer, monsieur le comte, combien les remords que j'éprouve me font souffrir, vous seriez plus disposé à la clémence que je n'ose m'en flatter. Le parti que je prends aujourd'hui de me présentera vos yeux, tout coupable que je suis, avec une certaine assurance, doit cependant parler un peu en ma faveur. Il vous prouve que je sais tout ce qu'il y a en vous de magnanimité, et ce témoignage que je rends à une qualité si rare doit contribuer à me faire avoir mon pardon. Je n'irai pas chercher des excuses banales, ni vous expliquer comment et pourquoi je ne vous ai pas écrit dans telle et telle occasion, cela sentirait les vieilles ruses diplomatiques; et, quoique je pusse bien prouver que plus d'une fois, si mes bonnes intentions n'omt pas eu d'effet, ce n'a pas été tout à fait de ma faute, je ne réussirais pas à effacer conipléteinent tous mes torts. Il vaut donc mieux que je les confesse franchement en vous attestant que le sincère repentir que me causent mes fautes passées est •accompagné du ferme propos de ne plus en commettre de pareilles.

Les événements dont le germe existait à l'époque où nous avons eu à Naples ces conversations dont je

310 CORRESPONDAiS'CE.

ne perdrai jamais le souvenir ont pris depuis tout leur développement. La fortune semble prendre plaisir à nous combler de ses faveurs comme si elle se repentait de nous en avoir trop longtemps privés, et jusqu'ici rien ne présage qu'elle veuille nous les retirer avant la fin de Tentreprise dans laquelle nous sommes engagés. Nous attendons un courrier porteur de la nouvelle de la délivrance du Roi; il sera reçu à bras ouverts. J'ai quelque espoir que ce seraFontenay qui aura cette agréable commission. Voilà plus d'un mois qu'on nous annonce son prochain et très-prochain départ, et pourtant il n'arrive pas. Il finira par là, il faut l'espérer. Ce sera une bien bonne occasion, et que je ne manquerai certainement pas, de parler à fond de Naples, de vous et de toute votre famille.

Vous avez sans doute lu et jugé les Constitutions qu'on vient de nous donner dans ce paysrci^ Elles n'ont pas de quoi effrayer, quoiqu'on y parle, comme si l'on y cédait, des besoins du siècle, et qu'on fasse entrevoir, dans l'avenir, des États-Généraux. La génération actuelle se flatte peu que cette promesse la regarde, et, comme elle paraît s'en

* « Tout se réduisait à rorganîsation d' Assemblées proviaciales, dans l'esprit des anciennes Constitutions d'Allemagne, avec la division des de'put'^s en trois ordres, Tordre équestre, l'ordre des villes et l'ordre des paysans. Quant aux États-G^nëraux, le -Roi se réservait de s'en oc/fUf^er plus tard, quand la fermentation révolutionnaire serait ëteipie> et que la Prusse ne serait plus sourdement agitée par les novateurs et les enthousiastes. » {Histoire du gouvernement parlementaire y par M. de Hauranne» t. VII, p. ^99.) ^

•consoler très- bien, il est clair qu'on a eu parfaitement raison de s'en tenir là.

Maïs, en même temps qu'on cède à Tesprît du siècle en faisant des Constitutions, on se dédommage par des actes d'autorité qui ont un tout autre mobile. Il n'est pas que vous n'ayez ouï parler du procès d'un certain Fouck, condamné â mort par la •Cour d'assises de Trêves. On a écrit en Allemagne plus de cent grosses brochures sur cette affaire. La Cour de cassation, établie à Berlin pour les départements du Rhin, a confirmé l'arrêt. Cependant le Roi vient de l'annuler par im simple ordre du cabinet. On croyait qu'il ferait grâce au condamné; snais il a fait plus, il l'a déclaré innocent, de sa toute-puissance. Quoique l'opinion publique se fût •déclarée en faveur de Fouck, cependant cet suîte n'est pas approuvé. Les magistrats surtout trouvent qu'il porte atteinte aux bases de l'administration de la justice. Ceux mêmes qui tiennent aux anciennes formes pensent ainsi ; jugez des autres, et en particulier de M. EichornS sur le rapport duquel la Cour de cassation avait prononcé.

J'ai reçu dernièrement des nouvelles de M. Pasquier^ qui, après avoir fait le tour de la Hollande et des Pays-Bas, est allé aux bains d'Aix-la-Chapelle. J'ai eu aussi, ces jours derniers, un mot de Mounier, dont lapaternité s'est augmentée d'une fille.

^ AprÂs les évéoemami» de I8lh, M. Eîchom ëtait éntr^ aii tser^ Tice de la Prusse. H parvint aux fonctions de président' à la Cour de rëvision (Revisiqnshof) pour les provinces rhënanes, sëanie à Berlin. — Voyez t. !•', p. 108.

312 CORRE SPOND ANGE.

J'espère que M™® de Serre est réconciliée avec le

climat de Naples Veuillez mettre mes hommages

à ses pieds.

J'ose me flatter, monsieur le comte, que vous ne me tiendrez pas rigueur, et que vous mettrez le comble à toutes les bontés que vous avez eues pour moi pendant mon séjour à Naples, en me donnant, une fois au moins, de vos nouvelles. Lorsque vous aurez ainsi marqué votre indulgence, vous aurez toute raison de me traiter avec la plus inflexible sévérité si je retombais dans mes vieux péchés ; mais c'est ce qui ne m'arrivera pas, soyez-en bien persuadé .

Agréez, je vous prie, avec cette assurance, celle de mon entier dévouement et de la haute considération avec laquelle j'ai l'honneur d'être,

De Votre Excellence,

Le très-humble et très-obéissant serviteur.

Rayneval.

1298. -• Le général Désprez à M. de Serre.

Vendredi, SU» août 1823

Il y a bien longtemps, mon cher ami, que je ne*

vous ai donné de mes nouvelles

Nous venons de faire, au milieu de chaleurs

excessives, une rapide expédition. Milans^ avait voulu reporter la guerre dans le pays où Mina nous l'a faite si longtemps. Il paraît que son projet était de débloquer la Seu d'Urgel et Figuières. Ce projet était chimérique; nous observions tous ses mouvements. Nous nous mîmes aussitôt à sa poursuite; il fut atteint, battu, et retourna dans le plus grand désordre vers les points d'où il était parti. Nous ne l'y laissâmes point respirer; ses troupes sont extrêmement découragées : l'exemple de Ballesteros^ les ébranle d'une part; d'autre part, l'or-

* Don François Milans del Bosch, né vers 1753 à Reinos-del- Mar, prés Mataro (Catalogne). Officier aux gardes, il fit contre la République française les campagnes de 1792 et 1793. Lorsque Napoléon envahit TEspagne (1808), Milans se mit à la tête d'une bande de guérilleros et reçut des Cortés le grade de brigadier que, plus tard, lui confirma Ferdinand VIT. En 18S3, il prit, pour la troisième fois, les armes contre 1^ Français. Ayant été vaincu, il demanda et obtint l'autorisation de se réfugier en France ; il s'établit à

Montpellier avec sa famille — Voyez la Biographie des cori"

temporains (Rabbe, etc.), t. V, p. hW. Paris, 183A.

2 Francisco Ballesteros, né à Saragosse en 1770. Il fut r.dmis au service en 1788. Colonel en 1808, il se distingua dans la guerr© contre les Français et obtint en 1811 le grade de lieutenant général. Au retour de Ferdinand VII, il devint ministre de la Guerre et conserva cette fonction durant une année. En 1823, il reçut des Cortés le commandement d'un des corps d'armée. Battu prés de Campillo-de-Arenas par le général Molitor le 2/* juillet, il conclut, le h août, une convention qui, moyennant la reconnaissance de la régence de Madrid par l'armée espagnole, assurait à tous les officiers qui en faisaient partie la conservation de leurs grades et emplois, et stipulait qu'aucun d'eux ne pourrait être inquiété pour ses opinions ou ses actes politiques antérieurs à la convention. Après la reddition de Cadix, Ballesteros, craignant le courroux de Ferdinand VII, demanda un asile à la France. Il mourut à Paris en 183â.

donnance de M. le duc d'Angoulême les rassure ^ Je ne serais pas étonné que, dans peu de jours, le corps de Catalogne, le seul qui tienne la campagne, eût fait sa soumission. La guerre a été prolongée dans cette province par la crainte que les officiers constitutionnels avaient des réactions et des vengeances. Cette crainte était plus vive qu'ailleurs, en raison de la présence de l'armée de la Foi, fort disposée malheureusement à se porter à tous les genres d'excès, et devenue l'effroi même des royalistes. Cette armée, sous beaucoup de rapports, a été pour nous une force négative. La paix faite, elle deviendra fort embarrassante. On n'y veut pas de concessions, et cependant je suis plus que jamais convaincu qu'il faut en faire. Avant d'entrer en Espagne, je ne pensais pas que les nouvelles idées y eussent jeté de profondes racifles; je m'imaginais que nous n'aurions à éteindre qu'un feu de paille. Ce que je vis près de la frontière confirma mes opinions; mais, en pénétrant dans le pays, je reconnus le contraire. Sur toute la côte de Catalogne, dans la partie méridionale, tous ceux qui possèdent

* « Le 8 août, par une ordonnance restée célèbre sous le nom d'ordonnance d'Andujapy le duc d'Angoulêrae défendit aux autorités espagnoles d'arrêter personne sans l'autorisation des commandants militaires français, enjoignit à ceux*ci de faire élargir tout individu emprisonné arbitrairement pour motifs politiques, notamment les miliciens rentrés chez eux après avoir dépose le» armes, les autorisa. aussi à faire arrêter quiconque contreviendrait à ces dispositions, et plaça les journaux et les journalistes soos lem* surveillance. » (^Histoire de la Restauration, ]^ U. deViel- Castel, t. XII, p. 613.)

désirent que l'ancien état de choses soit modifié; il y a peu de révolutionnaires, mais beaucoup de partisans du gouvernement représentatif. On se contenterait de légères concessions ; un mot du Roi devenu libre suffirait pour tout pacifier.

Adieu, mon cher ami ; je vous embrasse du meilleur de mon cœur.

Je priç M™® de Serre d'agréer mes respectueux hommages. Le séjour d'Ischia luia-t-ilplu?A-t-elle visité Termite de l'Epomeo? J'ai passé quinze jours dans cette île intéressante et, sous ce rapport, je vous y ai suivi avec encore plus d'intérêt.

Mille amitiés à vos enfants et à MM. d'Huart et de Saint-Maurîs.

J'ai de bonnes nouvelles de ma femme et de Marie. Elles sont à la Faloise.

1299. — M. de Serre à sa mère.

Naples, S5 août 1833.

Je suis venu ici hier, chère maman , pour y célébrer la, Saint-Louis. J'y ai trouvé un bulletin de M. de la Boulaye, du 5, qui continue à me rassurer sur votre convalescence. Vous commencez à manger, à marcher. J'espère que chaque nouveau courrier m'annoncera les progrès de votre rétablissement. Quelle terrible maladie et quelle affliction

d'avoir été si loin de vous et de n'avoir pu vous donner mes soins ! J'ai aussi trouvé ici une lettre de Thérèse, du 28 juillet, de Versailles ; elle me donne des détails déchirants sur tout ce que vous avez soufiFert. Bonne mère, vous désiriez guérir pour revoir votre fils ! Soyez bien sûre que je ferai tout ce qui sera en moi pour que cette espérance ne soit pas trompée. Je renouvelle mes plus tendres remercîments aux personnes qui vous ont si bien soignée, particulièrement à MM. Alibert et Dupuytren, à de Vaulx et à la bonne M"^® Duterrier. Je remercie Dieu surtout, qui vous conserve à vos enfants.

Je retourne demain à Ischia, où j'ai laissé tout mon monde et où nous devons passer encore une douzaine de jours. Ce temps nous conduira, j'espère, hors des grandes chaleurs qui y auront été fort tolérables ; nous aurions très-bien passé notre été dans cette solitude, si nous n'avions été cruellement troublés par les inquiétudes que nous a données votre maladie, et si notre petite Marie, qui est toujours foi*t délicate, ne nous en avait cionné beaucoup aussi. Elle va mieux; avec le temps et beaucoup de ménagements, nous espérons la fortifier. Les trois autres vont très-bien ; ce sont de bons enfants. Annette se trouve à merveille de l'air et des eaux dont elle fait un grand usage. Elles ne me réussissaient pas, et je les ai laissées, n'en ayant au fait pas besoin.

Au revoir, chère maman. Je compte que vous faîtes, à mon intention, tout ce qu'il faut pour vous rétablir parfaitement; je compte autant sur votre

sagesse que sur votre bonne constitution. Je vous embrasse tendrement pour moi et les miens comme mon excellente mère et ma meilleure amie.

Votre bon fils.

1300. — Le baron Pasquier à M. de Serre.

Paris, 29 août 1823.

Mon cher ami,

Il y a des siècles que vous n'avez entendu parler de moi, et, sans reproche, vous m'avez aussi un peu négligé; mais, comme rancune est un mauvais meuble entre amis, je ne puis m'empêcher de profiter d'un de ces courriers que la mort du Pape^ va faire partir de Paris pour Rome pour vous écrire quelque peu et avec quelque peu d'aisance. J'en ai un motif de plus: je sais que vous avez de la peine et que la santé de M^^ votre mère vous tourmente, et j'ai besoin de vous dire toute la part que je prends à ce tourment. Il paraît qu'elle est bien faible; M. de Fontenay et M. de Saint-Mauris m'en ont hier donné des nouvelles ; cependant ils ne me paraissent pas sans espoir qu'elle puisse se remettre et reprendre quelques forces quand les grandes chaleurs seront un peu passées.

« Pîe VII ëtait mort le 90 août.

Vous savez peut-être à quel point mou pied est devenu voyageur depuis que je l'ai mis en train pour vous aller voir. J'arrive de la Hollande et d'Aix-la-Chapelle, où j'ai pris ce qu'on appelle une saison d'eau. Connaissez -vous cette Hollande? elle est fort curieuse à voir, mais bien plus quand on la fait succéder à l'Italie. C'est le contraste le plus entier et le plus frappant. Venise et Amsterdam, ces deux villes conquises sur la mer, sont les antipodes l'une de l'autre. A Venise l'imagination se mêle à tout, grandit tout; elle montre les flottes du conquérant ramenant celles du marchand dans le port. A Amsterdam, la raison ne permet pas le moindre écart à l'imagination. Tout est là pour le positif du profit et des aflaires, et puis le ciel toujours brumeux remplaçant le ciel étincelant d'Italie, etc. Il ne manque plus que l'Angleterre ; si Dieu me prête vie, ce sera pour le printemps prochain. Vous voyez que je suis bien en train d'oublier la politique et que je laisse loin derrière moi ses tracas. A vous dire vrai, je m'en dégoûte chaque jour davantage. Tout ce que je lui demande, c'est de laisser le monde un peu en paix et les routes tant soit peu ouvertes. Je voudrais bien, par exemple, que celle du retour de M. le duc d'Angoulême pût s'aplanir tout à fait. On nous le fait continuellement espérer depuis un mois, même on nous l'a fait trop espérer pour le peu de certitude qu'on en avait ; cela rend notre impatience plus grande. A mon sens cependant, il faut que l'affaire de Cadix soit finie d'ici à huit ou dix jours, et je l'espère, ou bien nous sommes encore con-

ANNÉE ldâ3. 319

damnés à une longue attente et à toutes les chances que le temps peut amener, et dont plusieurs pourraient être fâcheuses. Malheureusement notre intérêt d'en finir vite esttrop évident, et c'est bien une l'aisou pour que nos adversaires soient moins pressés. Il est certain que nous en sommes arrivés à ceci qui renferme à peu près toute notre politique : sortons-en et,quand nous en serons revenus, arrive que pourra. Cela me rappelle tout à fait le propos de cet émigré gascon à Hambourg (il parlait alors du Roi de France) : « Je le remettrai, disait- il; mais, quand je l'aurai remis, qu'il se tienne bien, car si jamais je rémigre!... » Ferdinand VII une fois à Madrid, je ne crois guère que nous ayons envie de repasser les Pyrénées. Et ce Pape? qui allez- vous faire Souverain Pontife? Je vous conjure d'y prendre garde, car, si vous nous en donniez un qui répondît ici à M. l'abbé de la Mennais, je ne ^is^pas où nous irions en matière de religion, et les conséquences pourraient être bien graves.

Je ne puis guère vous donner de nouvelles d'aucun de nos amis. L'été les a tous dispersés. M. Laine et M. Portai sont allés aux Pyrénées prendre les eaux. Froc est dans sa cave, Mounier seul a été retenu par les couches de sa femme, qui lui a donné une petite fille de plus, et moi, qui vous écris, je vais encore repartir. Je me mets en route demain pour aller revoir dans la Sarthe ma terre dans laquelle je n'ai passé qu'un mois depuis dixhuit ans. Ma femme m'y attend depuis six semaines. Tout cela ne vaut pas sans doute votre île

d'Iscllia et les miracles de la puissance surnaturelle qui vous y entourent; mais les pauvres gens vivent de ce qu'ils trouvent sous la main, et je vais me contenter de mes prés et de mes bois.

Adieu, mon cher ami, donnez-moi de vos nouvelles et croyez par-dessus tout à mon sincère attachement.

1301. —Le vicomte de Chateaubriand à M. de Serre.

Paris, 5 septembre 1823.

Je sens parfaitement, monsieur le comte, la gène où vous met la mesquinerie du gouvernement; j'ai des réclamations de tous les côtés. Vous ne ferez jamais comprendre la vérité à la Chambre : elle croit de son devoir de refuser quelques mille francs pour ce qui augmenterait notre éclat à l'étranger, et elle votera des millions pour des dépenses au moins inutiles. Mézerai^ disait que « la France, à une certaine époque de notre histoire, se gouvernait comme un grand fief » ; elle se gouverne au-

* François Eudes de Mëzeray, historiographe du Roi et membre de l'Acadëmie française, ne à Ri (Orne) en 1610, mort à Paris «n 1683.

jourd'huî comme une grande Bourse. Je regarde les hommes relevant de mon ministère, et qui secondent si bien mes travaux, comme étant euxmêmes ministres^ et je ne réclame que l'honneur d'être leur camarade : jugez si je souffre de ne pouvoir venir à leur secours.

Ce serait, je vous assure, d'un grand cœur que je changerais avec vous de position ; je vous laisserais les spectacles de la cour, et j'irais revoir les barques de pêcheurs que vous avez sous les yeux. Au cas qu'un succès d'affaire vienne augmenter la déplaisance que l'on a naturellement de moi, et que l'on me renvoie, j'irai vous chercher sur votre beau rivage. Je cours après le soleil et la retraite comme la chatte devenue femme courait après les souris. Ce sont là mes misères, monsieur; je vous les confie, cachez-les bien; c'est mon secret diplomatique. Chemin faisant , tâchez , je vous prie , que votre Roi se contente de Caserte et renonce à la régence d'Espagne. Un homme comme vous comprend tout, et vous m'excuserez.

Chateaubriand .

1902. —M. de la Boulaye à M. de

Ày, prés Épernay, 8 septembre 18â3.

Votre n^ 31 du 18 août, cher ami, n'a pas mis ses bott(^s de sept lieues, car il ne m'est arrivé V. 21

3â3 CORRESPONDANCE.

qu'avant-hîer. Les nouvelles d'Ischia sont consolantes, et nous pouvons heureusement les payer en même monnaie. Ces gi'andes consultations donnent de grandes espérances Saint-Màuris s'est

expliqué mieux que moi sur tous ces détails. Je l'attends avec autant d'impatience que vous avez attendu ses lettres. J'ai besoin de causer, avec quelqu'un de toute confiance, de M"** votre mère, et de vous, et de tous les vôtres. Sur notre chère petite Marie, je partage toutes vos espérances. Que Dieu nous la gai*de !

Mon beau-fils est très-reconnaissant de la lettre que vous avez bien voulu lui écrire. Il a distribué les incluses.

A propos de lettre, j'avais annoncé celle que vous aviez le projet d'écrire au cousin de Mareuil, qui est actuellement ici. Ce n'est pas sans quelque regret que je lui ai signifié l'ajournement. La pénible position dans laquelle' se trouve ce cousin a été par lui déduite à M. de Chateaubriand. On veut bien attendre le résultat de la grande opération qui se fera cet hiver rue de^la Ville-l'Évêque. Je garderai mes parents pendant deux mois, dans le cours desquels les médecins feront ici un petit voyage; je ne leur livrerai leur proie que dans les premiers jours de novembre. La tranquillité de mon malade contraste avec l'inquiétude qui me tourmente et que je dois dissimuler; il eût été en situation de partir qu'on ne se serait probablement pas pressé de l'expédier. Comment faire en Amérique un établissement politique avant de savoir le parti qu'on

ANNÉE 18Sd. 3â3

prendra sur les possessions espagnoles et portugaises dans le Nouveau-Monde ? Saint-André précédera son frère; il doit s'embarquer au Havre à la fin de ce mois ou le mois prochain. Je suis entortillé d'enfants que j'aime et qui m'aiment, mais qui ne m'en font pas moins éprouver toutes vos misères d'Ischia. Il y a toujours quelque accident, -courbature, rhume ou fièvre; jusqu'ici, toutefois, rien de sérieux. Père et mère vous offrent hommages et tendresses.

Restez à Isôhia le plus longtemps qne vous pourrez, puisque ce séjour convient à tout le monde. Votre établissement insulaire doit être moins dispendieux que celui de Naples; c'est bien assez d'être confiné là-bas, et je ne vois pas la nécessité de s'y ruiner.

Voici M. l'évêque d'Hermopolis^ enrégimenté

*■ Denw-Antoiae-Luc Frayssinous, dont le |)ére était licencie en droit et prenait le titre d'avocat au Parlement de Toulouse, naquit À la Yayssiére (diocèse de Rodez) le 9 mai 1765. U reçut la prêtrise en 1780. 11 commença, en 1801, dans re'^Use des Carmes, et continua, en 1809f dans l'église Saint-Sulpice» les conférences ^ui oontribuérent à ramener les esprits au catliolieîsme : elles lurent suspendues en 1809, reprises en 181/» et closes en 18?SL In- 8|Mcteur de l'Académie de Paris en 1809, inspecteur général des -dtiidee, puis membre de la commission de l'instruction publique en 1815y fwemier aumônier du Roi en 18SI, il devint, en 18S% ^têqpe d'Hermopolis, grand maître de l'Université» membre de TAcadémie française et pair de France. Le 26 août 18â/i, il obtint le portefeuille des Aflaires ecclésiastiques et de l'Instruction pu^ Wqne. 11 fut privé de l'Instruction publique le k janvier 1838 ^ se démit des Affaires ecclésiastiques le 3 mars suivant. £»n 1833^ les fonctions de préceptenr de M. le duc de Bordeaux lui

dans les ventrus, puisqu'il déclare publiquement qu'il marchera toujours avec force et mesure entre ceux qui trouvent qu'il fait trop et ceux qui l'accusent de ne pas faire assez ^ Que disions-nous, que voulions-nous, si ce n'est précisément cette force et cette mesure? C'est, au surplus^ un singulier jugement que celui sur Tarticle du Drapeau blanc^. De

furent confiées. En 18S8, «entant ses forces dëcliner, il voulut revoir son pays natal ; il mourut à Saint-Geniez le là décembre 18/«] . La vie de cet érninent prëlat a été écrite par le baron Henrion, des Académies de Metz et de Nancy, 9 vol. in-8®. Paris, 18Wi.

I u L'abbé de la Mennais, un des rédacteurs habituels du Drapeau blanCf y avait inséré et signé de son nom, sous le titre de Lettre à Mo^ Vévêque (TUermopoUs, grand maître de V Université, un article dans lequel il avançait contre les établis'sements de l'enseignement public les imputations les plus graves et les

plus outrageantes Les écoles de l'Université étaient qualifias

de séminaires de Vathéisme et de vestibule dé Venfer, L'évêque d'Hermopolis, naturellement ému d'une pareille attaque, y répondit dans le Moniteur par une lettre très-courte, où il déclarait qu'i7 ne changerait rien au système d* adm,inistration qu'il avait adopté, et qu'il tâcherait de marcher toujours, avec force ei mesure, entre les cris de ceux qui trouvaient qu'il faisait trop et de ceux qui trouvaient qu'il ne faisait pas assez. » (Histoire de la Restauration, par M. de Viel-Castel, t. XII, p. /«76-/i78.)

^ « La lettre de l'abbé de la Mennais avait mis le gouvernement dans un grand embarras. Il était difficile de ne pas réprimer les outrages jetés à un établissement public présidé par un prélat aussi respecté que M. Frayssinous. D'im autre côté, on n'osait s'attaquer à un homme aussi accrédité alors dans le clergé et dans lé parti royaliste que M. de la Mennais. On se tira de cette difficulté parjan expédient singulier et qui peint tout à fait l'époque: les poursuites furent dirigées, non pas contre l'auteur de la lettre, mais contre l'éditeur responsable du journal L'éditeur fut condamné à quinze jours de prison et 150 francs d'amende. » (Mémo ouvrage, même tome, p. A78 et Ii79.)

ANNÉE 18^3. 33t5

votre temps, on aurait fait de beaux cris ; mais aujourd'hui les aboyeurs sont muselés.

Il m'arrive des lettres pour Saînt-Mauris, d'où je conclus qu'il ne tardera pas à venir les lire. D'autre part, mon beau-fils doit être à Ay à la miseptembre, et j'attends de jour à autre le jeune de Vaulx, cheminant vers la Lorraine; voilà bien des correspondants de moins, et cela m'afflige. La Fortelle devra remplacer les absents, et j'espère pardessus tout qu'il n'y aura pas lieu à de fréquentes lettres.

Nous ne finissons point en Espagne aussi vite que je le voudrais; à la queue le v/enin, et la masse du san^ n'est pas pure. La prise du Trocadero^ doit hâter la reddition de Cadix, et je crains les derniers accès de rage des furieux qui s'y trouvent aux abois.

* Le 31 août, M. Victor d'Huart écrivait à son frère Emmanuel : « Le Trocadero a été enlève cette nuit à la baïonnette par quatorze compagnies d'ëlite de la garde et du 3/i*. Une heure avant l'assaut, j'ai demande et obtenu de passer aux grenadiers, où il y avait une lieutenance vacante. Tu liras dans les journaux les détails de cette belle affaire. Je te réponds qu'il y faisait chaud. La tranchée nous ayant conduits jusqu'au bord du canal, nous ayons franchi le parapet sous la mitraille de quarante pièces de canoa« Traverser ce canal, ayant de l'eau jusqu'aux épaules, arracher les chevaux de frise, monter sur les tonneaux et massacrer 300 hommm sur leurs pièces, tout cela a éié l'afiaire d'un mo- • ment. Deux httiires après, nous avons attaqué le second retranchement» qui a été escaladé par un bataillon de mon régiment, et si lestement que le mien, qui suivait, est arrivé quand tout était fini. » — Comparez V Histoire de la Restauration, par M. de Viel-Caàlel, t. XII, p. 690.

im CORRESPONDANCE.

J'embrasse vos chers enfants, et notre belle Excellence, et son mari.

Tout à vous, mes bien chers amis.

1303. — M. de Serre à M. Niebuhr.

Ischia, 9 septembre 1833.

J'ai reçu, cher ami, votre lettre de Francfort, du 17 août, n° 7. Vos voyages vous empêchent de m'écrire longuement, et moi, mes cruelles inquiétudes, qui ne me permettent guère de traiter d'autre sujet. Je vous les indiquais par mon n° 8, adressé à Francfort. Je suis rassuré sur ma petite Marie, qui reprend chaque jour de la gaieté et des forces; mais j'ai des craintes de plus en plus sérieuses pour ma mère. Son médecin, en qui j'ai toute confiance, m'a écrit en date du 16 : sans m'ôter l'espoir, il me laisse voir la gravité de son état M. de Saint-Maurîs, jeune parent de ma femme qui était avec nous et qui nous a quittés pour aller au Brésil, où il est placé, m'écrit du 25. Il avait vu ma; mère le jour et la veille ; il me parle d'une troisième rechute, de grande faiblesse, d'appauvrissement. Je ne sais si je vous ai jamais bien dit (je vous ai si peu vu ) quelle excellente femme est nia mèrer

quelle partie considérable de toute mon existence elle a été, combien dans nos malheureux temps nous avons partagé de dangers, de craintes, de douleurs, de sentiments de toute nature. Dès que j'ai cessé de craindre pour ma petite Marie, j'ai envoyé à mon ami une demande de congé et Tai laissé juge de l'emploi à en faire. Ma femme, quelque chagrin qu'elle ait de se séparer de moi, ne balance pas dans ces pénibles circonstances. J'attends avec angoisse chaque courrier : ils ne m'apportent que craintes mêlées de faibles rayons d'espérance.

Vous aussi, cher ami, vous avez tremblé. J'ai appris à redouter ce terrible croup. Il a enlevé à mon frère ses deux ainées et menacé la troisième. Je le crois plus rare dans les pays chauds. Comme je vous souhaiterais notre perpétuel printemps ! mais il n'y a pas de beau soleil, cher ami, quand le cœur est en proie aux chagrins. Dieu soit loué! votre nichée est guérie ; consei'vez-la bien. Vous et une telle famille, c'est une grande richesse.

Je ne vous réponds pas précisément. Je voulais seulement, après vous avoir communiqué mes inquiétudes, ne pas garder un silence plus alarmant que de tristes nouvelles. Comme vous m'écrivez vos voyages, je vous donnerai mes réflexions dans des moments plus libres. Je veux seulement vous dire que j'éprouve, à la consolation que me donnent quelques lignes de vous-même dans de grandes peines, combien votre amitié m'est chère. Ce qui m'entoure va bien et salue de cœur votre ménage. Qu'allez-vous faire à Bonn? c'est bien au Nord. Où vous fixerez-

VOUS, provisoirement au moins? car qui sait son avenir?

Au revoir, respectable ami. Je vous embrasse du fond du cœur

Je veux pourtant vous dire que Fernand a pris deux premières petites dents presque sans douleur.

1304. — M. de Serre à M™® de Serre.

Naples, mercredi soir [10 septembre 18^].

Notre traversée, chère amie, a été douce et rapide

On tient beaucoup à la cour, paraît-il, à ce que nous soyons au service du Pape, car il a été envoyé deux invitations nouvelles, dont une pour toi et les cavaliers d'ambassade.

Je tâcherai de voir M. de Medici demain encore avant la cérémonie; après je recevrai les lettres; si elles n'exigent pas une réponse immédiate et si le temps est favorable, si je suis libre enfin, je t'arriverai. Je ne suis nulle part aussi bien que près de toi : j'ai le cœur chargé de tristesse, et tu es la seule qui la comprenne et la partage.

Un courrier de Rothschild a apporté la nouvelle que les Cortès avaient rejeté les propositions du duc d'Angoulême ;. si l'on n'en fait pas de nouvelles, il faut prendre Cadix.

Au revoir, chère amie; je t'embrasse tendrement. Rends-le à nos petites gens. J'espère qu'ils sont bien sages et bien occupés de toi. Au revoir encore. Je vais dîner ou souper tête à tête avec Eugène. Ton meilleur et plus tendre ami,

H. DE S

Cependant ne m'attends pas demain de manière à être inquiète ou désappointée si je n'arrivais pas.

1305. — M. de Serre à M^^ de Serre.

Cinq heures du soir, jeudi [11 septeml^re 1833].

Allant chez M. Samson, j'ai rencontré, chère amie, Francesco^ et ta lettre. Que tu es bonne de vouloir bien m'éloîgner de toi pour me distraire ! Je crains bien que ce ne soit un mauvais moyen ; car vraiment je ne suis nulle part moins triste

qu'avec toi Je cède cependant; il ne faut rien

avoir à se reprocher. Le mouvement, la vue de nouveaux lieux auront peut-être quelque pouvoir; et, si Dieu nous regarde en pitié, peut-être dimanche de bonnes nouvelles plus positives....

Je n'avais pas eu le temps de voir ici M. de Préville, et M. de Belleval le croyait à Castellamare ;

^ Domestique napolitain au service de M. de Serre.

le fait est qu'il est parti il y a une heure. A six je vais chez M. de Medici, à sept je partirai en calèche avec Eugène

A Ischia, pour toi et les enfants, tu es bien mieux encore que dans la chaleur et la poussière de Naples et des entours.

Au revoir ; mes plus tendres caresses à nos chères petites, à ton blond et à mon brun, et de plus tendres encore à leur mère.

Ton meilleur ami.

1306. — M. de la Boulaye à M. de Serre.

Ay, prés Épernay, 17 septembre 1823.

J'ai numéroté, cher ami, voti'e 32 du jour de la Saint-Louis; bon jour, bonne œuvre. En chômant la grande fête, vous avez songé aux amis de France ; ici, nous avons songé à ceux de Naples. Quels sont les jours où je n'y pense pas? Il n'en est point en vérité. Vous êtes sans cesse présent à ma pensée, et la situation dans laquelle les événements vous placent ne contribue pas peu à ma profonde tristesse.

Il faut bien parler de notre pauvre malade de Paris. Je l'ose à peine, tant il y a de versatilité dans les nouvelles qu'on me donne ; les lueurs d'espérance s'éteignent vite, tandis que les motifs d'inquiétude augmentent. M. Dupuytrea, à qui vous

aviez le projet d'écrire, doit vous avoir prévenu; si ce qu'on me mande est malheureusement exact, et c'est de la Fortelle que je le tiens, Dupuytren a maintenant peu d'espoir, et je dois craindre que vous n'ayez pas le temps d'exécuter le projet dont vous me parlez. Saint-Mauris, à son passage à Ay, a dissipé les illusions dont je pouvais me bercer encore, d'après les lettres qui ont précédé son arrivée. Depuis qu'il a quitté Paris, le mal empire ; armezvous de courage et de résignation, cher ami. Je sens vivement vos douleurs, car nous sympathisons encore en ce sens que, éloigné de mon pays par les affaires publiques, j'ai perdu, pendant mon absence, les êtres qui m'étaient le plus chers.

Avec Saint-Mauris, j'ai causé sans relâche de Naples et d'Ischia, de votre établissement à la ville, de votre établissement à la campagne. Nous avons passé en revue père, mère, enfants ; les santés, les développements de tous; puis les serviteurs, les jardins, la terrasse couverte de vignes, la vue de la mer, les promenades, la pêche et même les meubles des appartements. Mais tous ces détails, qui eussent été si curieux dans d'autres circonstances, étaient gâtés par la situation où doivent être vos esprits, par les inquiétudes qui, de part et d'autre, nous tourmentent. Ajoutez que Saint-Mauris n'a pas cru voir poindre à Paris de bonne volonté, qu'il y a remarqué, au contraire, des germes de méfiance, méfiance bien mal fondée si, comme il se l'imagine, elle prend sa source dans les communications que l'on suppose que vous entretenez et dans les com-

binaisons que, dans leur opinion, vous faites avec d'anciens collègues. Tout se réunit donc pour m'attrister au dehors. Au dedans, le spectacle que j'ai sans cesse sous les yeux me navre le cœur.

Votre lettre a été lue par mon cousin, qui. vous remercie du tendre intérêt que vous lui témoignez, ainsi que de vos conseils. Sa détermination de se livrer aux couteaux de Béclard me paraît prise. Béclard, chargé d'une inspection dans nos départements, est venu ici ces jours derniers. Vous le connaissez : il est homme de mérite et m'inspire beaucoup de confiance. Sans avoir la haute réputation de Dupuytren, il en a, dit-on, tous les talents. Sa main est jeune et fort exercée à faire, dans les hôpitaux comme à la ville, les plus délicates opérations et spécialement celle dont il s'agit. Dieu pardessus tout! Prolongez le plus que vous pourrez, je le répète, votre séjour à Ischia, et, si nous sommes condamnés à vous donner de tristes, de funestes nouvelles, ne renoncez pas à vos projets de voyage dans les environs. Le mouvement, le changement de lieu ne vous ôteront pas la douleur, mais vous aideront à en supporter les angoisses.

Quelle triste lettre, cher ami, et que j'ai de peine à l'écrire ! Mes yeux se brouillent, et je finis en vous pressant tous contre mon cœur.

18 septembre 1823.

Au moment de fermer ma lettre, j'en reçois une de mon beau-fils, d'hier. Je vous envoie le para-

ANNÉE 18S3. 33a

graphe sur notre chère malade ^ . Hélas ! je ne vous cache rien.

J'attends de Vaulx avec Jules.

1307. —M. de la Boolaye à M. de Serre.

Ay, prés Epernay, 22 septembre 1853.

Ma dernière est du 17 et du 18. En recevant le 19, cher ami, votre n** 33 du 1®' de ce mois, j'ai reçu de Paris de bien mauvaises nouvelles. Cependant votre détermination m'a fait faire de si graves réflexions et m'a tellement ému , que je n'ai pas cru devoir me déterminer moi-même sans une communication directe avec M. Dupuytren. Je joins ici sa réponse mandée par mon beau-fils, et que j'ai voulue écrite*. L'opinion du second médecin, M. le

* « J'ai trouve M™® de Serre un peu mieux hier. Elle ëtait plus tranquille et m'a dit qu'elle n'avait point encore envie de s'en aller. Cependant M. Dupuytren a ëcrit une lettre qui sera désolante pour M. le comte de Serre. En lui disant la vëritë, j'y joins toujours quelques phrases qui puissent l'adoucir. Le docteur la

présente toute nue J'ai eu connaissance de cette lettre par

M. de Vault, qui l'a vue entre les mains de M. de la Fortelle. »

* « Je pense qu'il est trop tard pour faire venir^. de Serre à Paris^ Le sort de M''^^ sa mère sera décidé avant qu'il puisse être arrivé, et tout fait présager que ce sort ne sera pas heureux.

« Dupuytren. »

38h CORRESPONDANCE.

Roux, opinion transmise par Jules, est que notre chère malade peut cesser de vivre d'ici à très-peu de jours, ou traîner ainsi trois semaines, ou même un mois. Quelque habiles que soient les médecins, ils peuvent se tromper ; mais, forcé de me décider sur leurs assertions, je n'ai fait aucun usage de votre demande de congé. Il ne me paraît pas sage de multiplier les sujets d'inquiétudes en quittant Naples, votre femme et vos enfants pour faire inutilement, selon toute apparence, et avec d'assez grands risques pour votre santé, un si long et si douloureux voyage. Conservez-vous à ce qui vous reste, et songez combien vous êtes nécessaire.

Mon cousin a la fièvre depuis deux jours. Son autre médecin, M. Feinis, est ici. Je n'en puis sortir.

Un valet de chambre de la famille, qui avait été voir sa mère à Strasbourg, est revenu de Metz dans la diligence avec Turmel, qui est maintenant à Paris. Ce sera une sorte de consolation pour vous ; c'en est une pour moi. La main d'un proche parent et d'un ami fermera, du moins, les yeux de votre pauvre mère. Je n'ose plus espérer qu'une pareille fin me soit réservée.

Saint- André, sa femme et ses enfants partent aujourd'hui de Paris pour le Havre, où il» s'embar* quéront sur-le-champ.

Adieu, mon ami. Sans entrer dans des détails cruels à donner et à entendre, soyez ôertain que ce qui devra être fait sera fait. J'ai le cœur déchiré par vos douleurs et par les miennes; la force me manque pour en dire davantage. Restez en Italie, attea-

ANNÉB 1893. 335

dez-y des temps moins funestes et conservez-vous pour ceux qui sont et qui viennent. J'embrasse votre femme et vos chers enfants.

1306. — M. de la Bonlaye à M. de Serre.

Aj, 26 septembre 1893.

Cher ami.

Ne regardez plus en arrière, tout est fini ! Vous avez perdu cette digne et respectable mère dont vous faisiez le bonheur et la gloire ^ Je joins à cette lettre celle de M"® de la Fortelle. On vous a sans doute donné des détails sur les derniers moments. Je les réclame de ceux qui ont assisté à cette scène de douleur. Toutes les consolations de la religion avaient été préalablement invoquées et tous les devoirs remplis. La fatale nouvelle nous est arrivée lorsque, réunis en famille, le jeune de Vaulx nous disait que la mourante avait voulu lui donner sa dernière bénédiction. Nous sommes tous consternés, profondément affligés, et tous nous mêlons nos larmes aux vôtres.

J'ai écrit à Gothembourg et àBétange.

Mon cousiu est fort touché de ce qu'au milieu de vos peines vous songez aux siennes. Vous êtes faits

' Ell9 élaît morte \» 93 sefiteiiibre.

l'un et l'autre, pour vous entendre et vous aimer. Nous verrons s'il est possible de profiter de vos bons conseils.

Le parfait rétablissement de Marie est une consolation. Cherchez dans la tendresse, dans les caresses de votre femme et de vos enfants de l'allégement à vos douleurs. Vivez solitairement et en famille jusqu'à ce que les premières angoisses soient calmées, puis exécutez le projet de faire quelques excursions dans votre voisinage.

Nous sommes bien malheureux depuis dix-huit mois, cher ami; mais il vous reste de grandes espérances, tandis que j'approche d'un hiver qui, je le crains du moins, ne sera suivi d'aucun printemps.

Je vous quitte pour écrire à la Fortelle, et je vous

plains, vous aime et vous embrasse tous du plus

tendre de mon cœur.

1309. —Le marquis de Glermont-Tonnerre ^

à M. de Serre.

Paris, le 30 septembre 1823.

Mon cher comte.

Cette lettre vous sera remise par mon père*, qui,

* Voyez t. n, p. 201.

* Gaspard-Paulin, duc de Clermont-Tonnerre, petit-fîls du ma- \ rëchal de ce nom, naquit à Choisy, prés Paris, le 23 août 1753. 11

ayant accompagné mon oncle ^ au Conclave, profite du voisinage pour voir Naples. Vous reverrez en lui un ancien camarade de l'armée de Condé ; recevezle comme tel et veuillez le piloter partout où, en sa qualité de lieutenant général au service du Roi et de frère d'un cardinal, il devra se présenter. Veuillez aussi lui donner de bonnes indications et de bons guides pour voir ce que Naples offre de curieux

Vous savez comme vont nos affaires et en Espagne, et en France, et au dehors. La Providence bénit le règne du Roi et protège notre administration ; espérons bien de l'avenir.

J'ai pris une part bien sincère à la perte cruelle que vous avez faite : les coups de cette nature reçus au loin semblent plus pénibles encore. Je vous ai plaint de tout mon cœur d'être absent dans cette douloureuse circonstance.

était, au moment de la Rëvolution, colonel du régiment de Royal- Guienne. Il ëmîgra le l®*" janvier 1793 et servit dans Tarmée de Conde'. Il revint en 1801. A la Restauration, il obtint le grade de lieutenant général. 11 mourut au château de Glisolles (Eure) le 13 juillet 18/42.

* Anne-Antoi ne- Jules de Clermont-Tonnerre, né à Paris le !•' janvier I7J^9. Après avoir été grand vicaire de Besançon, il devint, en 1783, évêque de Châlons. Député du clergé aux Etatâ- Généraux, il vota contre les mesures de l'Assemblée relatives à la Constitution de cet ordre. La session terminée, il émigra. En 1801, il se démit de son siège, sur la demande de Pie VII, et rentra dans sa patrie. Pair de France en I81A, archevêque de Toulouse en 18^0, cardinal en 1832, il prit part aux conclaves de 1823 et de 1829 (Léon XII et Pie VIU). Il mourut à Toulouse le 21 févTier 1830.

a» CORBBSPONDANCE.

Donnez-moi des nouvelles de M°*® de Serre et de vos entants. J'en ai souvent de Desprez : il sert le Roi avec distinction en Catalogne ; il désire ea retirer quelque fruit honorable, et je l'espère.

Ma marine s'est aussi fait honneur dans plusieurscirconstances * . Avec un peu de temps elle serait en état de suffire à des occasions plus importantes, s'il s'en présentait.

Je vous renouvelle, mon cher comte, Texpressioa de mon inaltérable attachement.

Clermont-Tonnebre .

1310. -*- Le baron de Mareuil à M. de Serre«^

Ay, 5 octobre 1823*

Monsieur le comte,

J'ai respecté les premiers jours de votre douleur et je me suis fié à mon ami du soin de vous exprimer toute la part que j'y avais prise. Il n'y à que

^ « Le %i Beptembre, Tamiral Duperrë fit, contre Cadix, l'essaif de la flottille de bombardement : 7 bombardiéres françaises, 3 es-^ pagnoles et 5 obuBÎers, soutenus par une division de ciialoupes^ canonnières et placi^s en avant de Tescadre à moin» de 1,600 métrés de la place, y lancèrent %0 bombes et obus qui, sana y fairebeaucoup de dégâts, mirent le feu à plusieurs maisons et jetèrent dans la population, dans la troupe même, déjà fort ébranlée, unegrande épouvante, n {Histoire de la RestauraUony par M. d& Viel-Castel, t. XII,p. 650.)

quelques années que je fus frappé d'un coup pareil, et j en connais toute T^Miiertume. Mais combien cette perte aura encore rendu plus vives toutes celles qui vouâ ont accablé depuis que vous avez quitté la France ! Il n y a point de consolations pour de telles douleurs. Le temps, la force d'âme et la résignation peuvent seuls les adoucir.

Je sais qu'au milieu de toutes vos angoisses vous avez bien voulu vous occuper de mes propres peines, et j'étais fort pressé de vous en témoigner toute ma sensibilité. A la veille d'un mauvais jour que ma destination ne me permettait pas de reculer, je suis venu recueillir mes forces dans la vie douce et tempérée qu'on mène ici. Je me remets du reste aux volontés du Ciel.

Vous avez désiré, monsieur le comte, que je vous donnasse quelques renseignements sur M. Desjobert, qui va vous joindre à Naples. Je n'ai que du bien à en dire. C'est un des anciens de la carrière consulaire. Il avait fort bien rempli sa mission en Espagne ; il a parfaitement réussi dans les Pays-Bas. A un travail facile il joint un esprit net et propre aux affaires. Sa femme m'a paru douce et agréable de caractère comme elle l'est de figure; la Boulaye la connaît d'enfance. Je crois que vous aurez dans cette famille une société agréable et dans le mari» particulièrement, un homme sûr; assez versé dans les affaires consulaires pour vous épargner tout l'ennui que je me souviens qu'elles m'ont donné pendant mon séjour à Naples.

•Ma femme, qui est de moitié dans tous les senti*

ments que j'ai eu l'honneur de vous exprimer, prie M"™® de Serre de vouloir bien agréer ses souvenirs et ses condoléances. J'oserai y joindre mon respectueux hommage en me félicitant du moins avec vous du bon effet, que le séjour d'Ischia a produit sur toute votre famille.

Croyez, monsieur le comte, que personne ne marche plus près que moi de notre ami dans les sentiments qu'il vous porte, et laissez-moi vous renouveler l'assurance de ma plus haute considération, de mon inviolable dévouement.

Le baron de Mareuil.

1311. —Le baron Pasquier à M. de Serre.

Paris, 5 octobre 1823.

Mon cher ami.

En revenant ici de mes propriétés dans le département de la Sarthe, où j'ai été passer quelques semaines, j'apprends la perte cruelle que vous venez de faire et que je ne pressentais que trop la dernière fois que je vous ai écrit. Veuillez croire que je suis du nombre de ceux qui ressentent le plus vivement votre affliction et qui en comprennent toute l'amertume. Ne vous dites pas cependant que vos soins auraient pu prolonger l'existence de celle que vous pleurez et n'ajoutez point cette douleur à celle à la-

ANNÉE 18]Ji3. hhl

quelle vous ne pouvez échapper. D'après ce que j'ai recueilli sur Ja fin de M™® votre mère, elle a succombé sous une défaillance universelle que rien ne pouvait raviver : c'était une machiné entièrement usée, et le terme de sa carrière était inévitablement venu. Hélas! vous avez été encore moins- cruellement traité que moi à cet égard par la Providence. A vingt-sept ans je n'avais plus ni père ni mère, et comment les avais-je perdus'? Triste condition de cette triste vie de n'y avancer que pour être entouré de ruines, de débris, et pour n'avoir presque pas eu un sentiment cher qui ne soit une source de regrets ! Le peu qui se trouve restant vers le but de la route n a rien de mieux à faire que de se serrer et de s'appuyer réciproquement ; c'est à cela qu'est bonne l'amitié. Je désire vivement que vous mettiez quelque prix à celle que je vous porte; vous n'en sauriez rencontrer de plus sincère et de plus dévouée.

Veuillez me donner promptemènt de vos nouvelles. Je vous suppose actuellement tout à fait revenu de votre île et rétabli à Naples. Dites-moi aussi fort soigneusement comment se porte M™® de Serre et si sa santé est bien raffermie. Je mets à ses pieds l'hommage de mon respect.

Adieu, mon cher ami. Tout à vous et du plus

profond de mon cœur.

Pasquier.

' Le père de M. Pasquier, Etienne Pasquier, conseiller au Parlement de Paris, avait été condamne à mort par le tribunal révolutionnaire : il monta sur l'échafaud le SI avril 179A.

Shfl CORRESPONDANCE.

1312. — M. Niebohr à H. de Serre ^

Bonn, ce 8 octobre 18S3.

Depuis que je vous aï écrit de Francfort» mon noble ami, j'ai passé des jours troublés et pénibles, pénibles autant pour moi que pour ceux qui m'entouraient; soyez indulgent si je vous en parle. Amené par les circonstances dans une partie de la vaste Allemagne où je n'avais pas vécu auparavant, je m'y trouvais doublement étranger; je l'aurais déjà été dans un pays mieux connu, parce que la vieille génération, à laquelle je me suis attaché dès mon enfance, est presque éteinte. Beaucoup de mes contemporains ne sont plus de ce monde, et une nouvelle génération commence à prédominer; je puis d'autant moins m'entendre avec elle que, absent durant sept années, je ne m'y suis pas même habitué; souvent de profondes dissonnances m'ont irrité à son égard. Habitué à être traité en égal et à être considéré par des hommes d'une bien autre valeur, j'éprouvais partout ici la sensation de Fhabitant d'un pays conquis, que les premiers venus traitent sur le pied d'égalité, et atiquel on ne laisse passer aucune des opinions, aucun des sentiments qui lui sont personnels , sans les redres-

* Cette lettre est traduite de TaUemand.

«er ou les censurer, même comme scandaleux « Dans mon désir d'échapper à ces mortifications, je' me rappelais les fonctions civiles dont je m'étais démis , et je les regrettais comme un avantage nullement inutile, ne fût-ce que pour ma propre défense. Ce qui m'exaspérait particulièrement, c'était l'apparition d'un libelle qui, publié peu après notre arrivée, semblait être inspiré surtout par Tintentioa de me traiter publiquement avec dédain. J'eus le plaisir de trouver, parmi les professeurs, quelques braves jeunes gens, d'anciennes connaissances; mais le tout me painit petite ville et point fait pour un délicat. Je tombai dans une profonde mélancolie. Je ne pouvais pas, en face d'une nation qui lit beaucoup, mais qui se borne à lire, rester sans venger l'injure que m'avait faite la publication de ce libelle. J'essayai cinq fois d'y répondre sans y parvenir ; un dernier essai réussit mieux, bien qu'il n'en sortit pas une œuvre conune celles de ma jeunesse. Au milieu de ces occupations, et sans m'y attendre, se présenta à mon esprit l'explication d'un point de l^histoire romaine qu'en vain j'avais cherché depuis douze ans : je fus consolé et ranimé. C'est un point relatif au grand changement introduit dans les •comices, dans la loi électorale, et dont j'avais moimême, en grande partie, méconnu le sens : il s'agissait de faire passer les élections aux mains des propriétaires du sol et des anciens citoyens, sans exclure les artisans et les citoyens qui ne comptaient point d'aïeux. Cependant je pensais constamment à vous, et le cœur me battit en découvrant qui fut la

a^ CORRESPONDANCE.

grand Romain^ qui jadis opéi:a ce que vous avez fait, et que sa nation récompensa par le surnom de Maximus, qu'il n'avait pas obtenu par cinq consulats et autant de triomphes.

Je fis précisément cette découverte le jour anniversaire de mes fiançailles avec ma première femme, dont le dernier souhait avait été pour l'achèvement de mon Histoire romaine. Le courage de reprendre ce travail si longtemps interrompu s'est réveillé; ma vie n'est donc plus sans vocation, ma mélancolie est vaincue.

Savez-vous à quoi j'ai reconnu ce que vous êtes pour moi? C'est que, au milieu de mon découragement, j'éprouvais un désir inexprimable de vous revoir; il ne fut pas moins vif lorsque le calmé revint à mon âme affligée.

Ne pensez pas que j'attache de la valeur au petit mémoire que vous attendez et que vous aurez ; l'exécution du grand ouvrage ne m'empêche pas de le terminer.

Ma conscience ne me reproche pas mon long silence. On n'en doit être honteux que lorsqu'il provient d'un oubli. ... .

Nous espérons d'autant plus pour la douce petite

Marie qu'elle soutient plus longtemps le combat

Lé danger que présente cette maladie diminue à mesure que les enfants avancent en âge, et il devient insignifiant après la quatrième année. Si un

^ Le censeop Q. Fabius. — Voyez l'Histoire romaine (traduite par M. db Golbëry), t. VJI, p. Ih7.

ANNÉE 1833, Sk^

danger vous menace, c'est plutôt dans la personne de votre mère, à cause de son grand âge. Puisse Dieu vous la conserver et vous accorder le bonheur de la revoir ! Entreprendre un voyage si lointain et dans de si cruelles incertitudes, c'est terrible, et je souhaite fort que dans aucun cas vous ne l'ayez entrepris L'espérance de vous revoir ne saurait me faire changer d'avis,, car j'ai tout à fait renoncé à mon voyage de Paris; je passerai tout l'hiver ici. La prochaine fçis, je vous. en dirai davantage.

Les pages ci-jointes sont le commencement de communications sur l'état de l'Allemagne^; vous recevrez successivement les autres parties.

Dieu vous bénisse, seul ami de mon âge mûr! qu'il vous garde et vous protège ! Ma femme et mes enfants vous saluent cordialement, vous et les vôtres.

1313. —M. de la Boulaye à M. de Serre.

Ay, prés Épernay, 10 octobre 1823.

Cher ami ,

Nous avons passé par les mêmes alternatives et par les mêmes angoisses. Les nouvelles sucessives

* Dans ces pages M. . Niebuhr traite de l'ëtat des cantons de Saint-Gall et de Zurich. — Voyez Lebensnachrichien von B.-C. Me6ai(ir, 3" B., S. A23/*31.

Qté5 CORRESPONDANCE.

OU simultanées qui m'étaient transmises se ressentaient du caractère et de la manière de voir de ceux qui me les donnaient, et, dès qu'il y avait un rayon d'espoir, je voulais qu'il pût luire à vos yeux comme aux miens. Tout est éteint, sauf cette âme dont étaient pleins les quatre pr^ieux mots que vous avez recueillis dans la lettre de M. de Fontenay. 11 me reste une semblable relique ; souvent je verse des larmes sur quelques caractères qu'une main défaillante a essayé de tracer pour moi sans pouvoir les rendre significatifs. La Fortclle s'est conduit en bon parent et en homme dévoué. Sa femme, M. et M"® Duterrier ont assidûment soigné la pauvre malade. Hélas! le jour fatal, à huit heures du matin, MM. le Roux et Dupuytren croyaient que la lutte pourrait durer encore une semaine. Dès ce moment cependant votre mère remit à la Fortelle deux bagues qu'elle portait et qui vous sont destinées. A neuf heures du soir le mal empira : on courut chez votre cousin ; la pauvre malade étouffait dans son lit, elle se fit mettre sur son séant, demanda qu'on ouvrît les fenêtres, parut éprouver quelque soulagement, et bientôt après il fallut lui fermer les yeux. Je m'attendais à ce déplorable événement, qui ne m'en a pas moins violemment ému. Depuis le 96 septembre il m'a été impossible de vous écrire, et je sens bien tout ce qu'ont de douloureux les détails que je vous trace aujourd'hui ; mais vos peines et les miennes pèsent d'un trop grand poids sur mon cœur pour qu'il me reste quelque liberté d'esprit. Mon cousin vous a donné de nos nouvelles. A son style

ANKÉK 189a Sii7

et sur sa fignre on ne devinerait pas sa situation . Sous des dehors sereins je suis dévoré de chagrins et d'incpiiétudes. L'ignorance où sont tous ces en* fants qui m^entourent, de Fétat de leur père, et leurs joies bruyantes me navrent le cœur, et j'éprouve un violent accès de mélancolie, à laquelle je deviens de plus en plus sujet et qui paralyse mes forces morales. Nous* nous confions nos misères, cher ami, et nous nous en garderons le secret.

M: Desjobert est homme de mérite, sage, estimé dans les consulats. Sa femme, que j'ai connue enfant, est une boime, agréable et estimable personne, d'une très-faible santé. M"** Desjobert est bien née et bien apparentée en Belgique ; son nom de demoiselle est de la Chaux. Le ménage a de la conduite et de la fortune ; il peut vous être d'un gracieux et utile voisinage. Je l'ai trouvé fort bien établi l'an dernier à Amsterdam, d'où l'on n'est sorti que par raison de santé. Vous me ferez plaisr en disant au mari et à la femme que je vous ai parlé d'eux.

Je ne sais pas si Saint-André, sa femme et ses enfants ont quitté le Havre, où ils étaient retenus par des vents contraires.

Les vendanges vont commencer; elles seront médiocres et fatigantes. Puisqu'elles vous chassent d'Ischia, faites, si vous le pouvez, quelques courses en famille. Ne vous séparez pas, il en coûte trop cher.

' Mon beau-fil^ est auprès de moi. H a reçu votre lettre et il vo^is adresse respect et remercîments en prenant part à vos peines*

a/i8 CORRESPONDANCE.

La lettre pour M. Dupuytren a été remise.

Jouissons du parfait rétablissement de Marie,

que j'embrasse tendrement ainsi que vos autres

enfants, et leur bonne mère, et vous-même, cher

ami.

Militairement tout me paraît bien avancé et bien fait en Espagne.

1314. — Le général Desprez à M. de Serre.

Mataro, 11 octobre 1823.

Il y a bien longtemps, mon cher ami, que je n*aî reçu de vos nouvelles. Je vous ai donné des miennes ; votre exactitude ordinaire à me répondre me fait craindre que ma lettre n'ait été égarée. Lorsque je vous l'écrivais, nos affaires étaient beaucoup moins avancées qu'elles ne le sont aujourd'hui. Depuis lors, l'importante place de Figuières nous a ouvert ses portes; l'ennemi, découragé par ses revers, ne tient plus la campagne. Il s'est renfermé dans les places de Barcelone, de Tarragone et de Lérida; s'il tardait à se soumettre, nous serions bientôt en mesure de faire le siège de ces places. Le maréchal Lauriston a déjà reçu, l'ordre de marcher sur Lérida avec l'équipage de siège qui avait été formé pour Pampelune. On prépare les moyens néces-

ANNÉE 1853. Sh9

saires pour l'attaque de Barcelone; mais tout porte à croire que nous n'en ferons point usage. Nous venons d'apprendre l'arrivée au port Sainte-Marie du roi d'Espagne et de sa famille ^ Cette nouvelle a pénétré dans Barcelone ; elle y a produit une vive sensation. Mina paraît disposé à se soumettre lorsqu'il aura reçu les ordres de son souverain ; nous les attendons avec impatience. Les places soumises, on organisera l'armée d'occupation; il est probable que je n'en ferai point partie, et qu'au commencement de l'hiver j'irai revoir ma famille. Tout cependant ne sera pas terminé en Espagne. Les combinaisons qu'exige le rétablissement de l'ordre dans ce malheureux pays sont peut-être plus compliquées que celles qui ont mené à si bonne fin nos opérations militaires. Les premières paroles du Roi, lorsqu'il a cru sa délivrance certaine, n'étaient pas rassurantes. Il promettait de pardonner aux opinions, mais point aux actions. Où trouver la limite qui sépare les unes des autres? Heureusement la présence de monseigneur, le droit qu'il a acquis de donner des conseils, sont une garantie de la sagesse avec laquelle on procédera*. Si le parti

* Le Roi et la famille royale quittèrent Cadix le 1®' octobre ; deux jours après, les principaux postes de cette ville et de l'île de Le'on furent remis aux Français. Le U, l'occupation fut complète.

* « Tout ce qu'il était possible de faire pour modérer la réaction royaliste, le duc d'Angoulême le fit. A M. de Bourmont qui, le 5, avait pris le commandement de Cadix, il enjoignît «de mainu tenir le bon ordre, et de ne pas servir d'instrument aux ventt geances n. Il donna asile, sur un bâtiment de l'Etat, au général Valdés, et fit délivrer des passe-ports à quelques-uns des hommes

ase CORRESPONDANCE.

qui veut au moins l'image du gouvememcut représeatatif est plus fort et plus nombreux qu'on ne Tavait cru, il faudra lui faire quelques concessions. Puisse le parti contraire ne pas s'en irriter i Il y a dans Tesprit des Espagnols un absolu qui rend la réconciliation bien difficile ; je vois aussi de terribles obstacles dans la ruine des finances et dans rimpossibilité de les rétabUr. Je vous parlerai de tout cela plus longuement lorsque, de retour à Paris, je jouirai de quelque loisir.

Adieu, cher ami; je vous embrasse du meilleur de mon cœur.

Je prie M""® de Serre d'agréer l'honmaage de mon respectueux dévouement. Mille amitiés à vos enfants et à MM. d'Huart et de Saint-Mauris.

Jes plus compromis. Il établit, eafin, que, dans les lieux occupés par les troupes francises, les commandants français devaient

être maîtres absolus 11 fit plus encore.;... « Monsieur mon

« frère et cousin, écrivait-il au Roi, c'est avec regret que je me « vois obligé de représenter à Votre Majesté que tous les efforts Ci de la France, pour la délivrer et soumettre l'Espagne, devien- « draient inutiles, si elle continuait à suivre le pernicieux sys- « tème de gouvernement qui a amené les malheurs de 1820 ,

« et qui les renouvellerait si elle n'en ciiangeaît » (Histoire

du gouvernement parlementaire, par M. de Hauranne, t. Vll, p. JS7'JS9.) — Comparez VHisioire de la BesUnuraiion, par M. Nettement, t. VI, p. 567-573.

ANNÉE 183K3. 35t

1315. — M. de la Botdaye à M™® de Serre.

Ay, près Épernay, 16 octobre 1823.

Vos tristes pressentiments ne vous ont malheureusement pas trompée, madame et bonne amie, et

tout ce que votre lettre du 23 septembre dernier m'annonce que vous redoutiez est arrivé. De toutes parts affluent les mauvaises nouvelles de famille. Emmanuel, que j'attendais de moment à autre, en réponse à tout ce que j'avais à lui transmettre de douloureux, me mande qu'il vient de perdre son oncle de Jaubert^ après onze mois de souffrance et qu'il a ramené chez lui M™® de Jaubert dans un état de santé alai*mant. La vôtre a été ébranlée par le retour d'Ischia et celle de notre ami doit beaucoup souffrir de la situation de son âme. Soutenez mutuellement votre courage. Vous avez éprouvé depuis dix-huit mois bien des tribulations et de cruelles angoisses, mais il vous reste de puissants moyens pour combattre la douleur et de nombreux sujets d'espérance. Contemplez vos enfants; vivez dans

l'avenir Je vous sais bon gré de vos maternelles

sollicitudes et j'aime à voir que vous songez aux provisions de l'hiver de la vie. J'ai bien fait pour mon compte de m'en occuper de bonne heure dans

* Voyez t. I, p. 1/*1:

l'intérêt de ceux qui me sont chers et dans mon propre intérêt. Je n'ai plus la force et l'activité nécessaires pour une grande exploitation que j'ai longtemps perdue de vue. On paresse, on gaspille autour de moi. Chacun s'occupe beaucoup de ses affaires et d'autant moins des miennes. Celles du vignoble deviennent de plus en plus difficiles. Le système de prohibition poussé à l'excès nous ferme successivement toutes les portes étrangères, les vins s'accumulent, et il faut vivre d'économie sur des caves et des celliers qui regorgent. C'est un mal particulier dont on est consolé par nos succès en Espagne. La campagne de notre généralissime a vraiment été magnifique et la modestie, la modération , la sagesse du prince rehaussent encore sa gloire ^

Avec vous, chère amie, je déplore la perte de MM. de Fontenay et de Saint-Maurîs. La visite de celui-ci m'a fait du bien, j'en suis reconnaissant : * j'avais tant besoin déparier de vous tous! Pauvres

^ « Comme fait militaire, la campagne de 1823 n'a qu'une importance très - secondaire L'incontestable, le légitime titre

d'honneur qu'acquirent, pendant cette campagne, l'armëe française et son chef, repose sur l'esprit de modération qu'ils y portèrent, sur le soin qu'ils mirent à ménager le pays, à ne lui imposer aucune charge qu'il fût possible de lui éviter, à rendre l'occupation militaire aussi peu pesante que possible pour les habitants, à maintenir l'ordre, à protéger le parti vaincu contre les vengeances du parti auquel ils venaient de donner la victoire. Pas un soldat, dit-on, ne se rendit coupable de maraude pendant la durée de l'expédition. Jamais, peut-être, on n'avait vu rien de pareil, et ce n'étaient surtout pas les précédentes guerres qui

avaient fourni de tels exemples » {Histoire de la Restaura-

tioriy par M. de Viel-Castel, t. XI», p. 669-672.)

ANNÉE 18â3. 353

arbres, transplantés comme vous Têtes et dépouillés de vos feuilles, conservez vos fruits. Vos enfants vont bien, c'est une grande consolation. J'espère que Marinette est à présent tout à fait triomphante. J'embrasse ces chers enfants et Eugène, que je remercie de son bon souvenir ainsi que M. Riboulet. Le petit monde de ma famille se porte bien pris en masse, car il y a toujours quelque petit accident de détail. Saint-André vogue et doit être à peu près à mi-chemin. Nous vous avons dit ce que nous pensions de M. et M*"® Desjobert. Enfin nous commençons nos vendanges, qui sont médiocres et froides.

Tous mes parents vous offrent les plus tendres hommages d'attachement et de respect. J'y joins les miens, et je vous aime et vous regrette de plus

en plus.

1316. — M. de Serre à W^* de Serre.

Mont-Cassin, 17 octobre 18â3.

Nous avons gardé les chevaux pour nous conduire à l'Isola \ et, comme la poste t'arriverait trop tard, nous t'envoyons un exprès, chère amie.

* Isola, petite ville de la Terre-de-Labour, à 7 kilomètres de Sora, situëe dans une ile formée par le Garigliano. Prés de là se trouvaient les propriëtës de M. Lefebvre. — Voyez t. IV, p. Uh9, V. 23

:i5/4 CORRESPONDANCE.

Nous sommes arrivés hier bien portants ici, où nous avons passé la nuit, fort bien accueillis. Nous avons traversé un assez beau pays, et surtout de iDeaux clairs-chênes; les bois font plaisir à voir, quand on en a été privé depuis longtemps. Le mouvement du voyage, les aspects variés agissent sur l'âme, et l'on pense avec une douleur moins pénible à ce qu'on a perdu, avec un sentiment plus doux à ce qu'on possède encore.

Nous venons de voir une des plus magnifiques églises, et je t'écris de la bibliothèque.

Nos plans ne sont pas encore bien arrêtés; cependant je pense que nous partirons demain pour risola et que noiis serons de retour à Naples plus tdt que nous ne pensions.

Au revoir Prends bien soin de nos enfants,

que je confonds avec leur mère dans une tendresse commune. •

S'il part un courrier, écris à la Boulaye; ma dernière lettre était trop triste, et le pauvre homme a déjà trop de nos chagrins.

1317. — M. de Serre à W^ de Serre.

Vendredi soir, 17 octobre 18fô.

Je t'ai écrit quelques mots ce matin par un exprès,, ma chère Annette; la poste te portera ceux-ci dimanche matin. .bv. .

ANNÉE 18âa 365

Ma lettre de tantôt, écrite au milieu de plusieurs conversations, n'a guère pu t'exprimer ce que je voulais dire, et l'aura mal exprimé. Je ne suis pas encore, d'ailleurs, dans cette disposition où une lettre, même à sa meilleure amie, s'écrit facilement : le cœur voudrait s'épancher, et le cœur est serré. Je te dirai cependant, ce qui t'importe leplu9, que jusqu'ici je suis content de l'effet physique et moral de mon voyage. Il y a dans le silence des cloîtres, dans leurs longs corridors, dans la majesté des églises, quelque chose qui sympathise avec la douleur, quelque chose qui en bannit les mouvements impatients et tumultueux, qui lui commande le calme et la résignation; les religieux eux-mêmes en portent l'empreinte sur leur physionomie; Les heures passées dans les bibliothèques, les archives, -ces heures consacrées à ce qui n'^st plus, rapprochent tous les temps et les montrent presque tous pareil^ à nos yeux.

Cependant, si les projets que nous venons d'arrêter s'accomplissent, nous quitterons le Mont- Cassin demain à la pointe du jour pour aller à l'Isola et revenir le soir même coucher ici. Nous y passerions le dimanche pour revoir ce qui nous a le plus intéressés et examiner ce que nous avons pu omettre. Nos chevaux se reposeront cette journée pour nous ramener lundi à Naples. En partant à trois heures, tu nous pourras rencontrer

Au revoir, bien- aimée; reçois et rends à nos chers enfants les plus tendres embrassements.

Samedi 18, au matin.

Je rouvre ma lettre pour te dire qu'un violent orage, qui a fait fureur toute cette nuit, dérange tous nos projets. La pluie tombe encore à torrents; il est impossible de partir. J'ai été réveillé, au milieu de la nuit, par le plus effroyable coup de tonnerre que j'aie jamais entendu; la foudre doit être tombée très-près de nous, dans le monastère. Lecomte*, qui couche à côté de moi, prétend que c'est dans sa chambre; qu'il s'était levé, qu'il a été renversé. Il a failli mourir de peur, et on ne lui ôtera pas de la tète qu'il a été foudroyé ; quand il fera plus clair, nous vérifierons tout cela. Si le temps est remis demain matin et que nous puissions exécuter notre plan; nous serons retardés d'un jour; cela nous rejette dans les incertitudes. Ne te tourmente donc pas à nous attendre.

Au revoir, chère amie ; je t'embrasse de tout mon cœur.

1318. — M. de Serre à M^^ de Serre.

Isola di Sora, 1-9 octobre 1853, neuf heures du soir.

Je reçois, chère amie, à demi-heure de distance, tes deux paquets de vendredi et samedi. Tes lettres* sont tout ce qu'il y a de meilleur. Tu semblés me montrer

* Domestique français au service de M. de Serre.

tout ce que le Ciel m'a conservé d'excellent sur la terre pour m'y rattacher malgré ce qu'il m'a ôté

C'est une grande nouvelle que la prise de Cadix et la délivrance du roi d'Espagne : c'est de la gloire pour le Roi, pour la France', pour le duc d'Angoulême. Le mouvement de la lettre de M. de Chateaubriand est noble et généreux : Dieu lui donne de l'accomplir! Tu as tout fait pour le mieux, même d'envoyer GastoQ à Caserte. 11 est bon que ce jeune cœur batte de bonne heure pour son Roi et son pays ; j'en augure que tu saurais, si l'honneur l'exigeait, comme le fit ma pauvre mère, envoyer ton fils combattre à quinze ans.

M. Boutet étant disposé à partir cette nuit même, je t'écris à la hâte. Nous suivons notre petit plan, qui est d'aller demain matin à la Trappe, à quatre milles d'ici, puis le soir de retourner au Mont-Cassin, où nous avons laissé nos effets, et de partir de bon matin pour t'arriver après-demain pour dîner. Nous délibérerons ensemble sur ce qu'il y aura de mieux à faire. Je sens bien que la plus grande douleur privée doit se taire un instant devant une grande joie publique.

Une tempête comme celle que nous avons eue hier pourrait seule retarder notre arrivée, not e équipage ne permettant pas de mettre Eugène à couvert; j'espère que nous n'aurons pas ce fâcheux contre-temps.

Au revoir, ma bien tendre amie. Je ne te dis rien sur toutes les lettres que tu m'envoies, ni sur la suite de mon voyage ; nous en parlerons à mon retour.

Je t'ai écrit avant-hier par iin exprès et hier par la poste.

J'espère trouver mieux ma chère petite Marie, et bien les autres. Je les embrasse ainsi que toi de toute mon âme.

Ton fidèle et meilleur ami,

H. DE S

Eugène va bien Amitiés à M. de Belle val et

à M. Riboulet.

1319. — La comtesse de Damas ' à M. de Serre.

Paris, ce fSO octobre [1823].

Conformément aux intentions de M. de Damas*, je vous prie, monsieur, de vouloir bien vous.

* Louise-Pauline de Cbastellux, fille du comte Henri-Georges- CéssiV de Chastelluz, maréchal de camp, naquit le S octobre 1781. Elle épousa, le 2/* août 181/*, le comte Roger de Damas. Elle mourut le h mai 1857.

' Le comte Roger de Damas, né en 1765, était fils de François- Jacques de Damas, marquis d'Antigny, et de Zéphirine-Félicité de Rochecliouart. Il obtint, à quatorze ans, une sous-lieutenance dans le régiiment du Roi (infanterie). La guerre ayant éclaté entrfr la Russie et la Turquie, il alla se joindre aux soldats de Catherine II. Le 1®' août 1788, le prince de Ligne écrivait à M. de Ségur :

Camp sons Ockzakow.

u Je vois un phénomène de chez vous, et un joli phénomène > un Français de trois siècles ; il a la chevalerie de l'un, la grâce de

charger de remettre à la cour de Naples les insignes de l'ordre royal de Saint-Ferdinand, que Sa Majesté Sicilienne avait daigné lui accorder il y a bien des années, comme la flatteuse récompense de ses sendces. En vous demandant, monsieur, de lui rendre ce triste et douloureux office, je suis sûre de l'intérêt que vous voudrez bien y mettre; je sais que vous n'avez pas oublié vos anciens et si honorables rapports avec lui^ : il se plaisait à les rappeler !

Recevez d'avance mes tristes remercîments, mon-

l'autre et la gaieté de celui-ci. François I®', le grand Condë et le

maréchal de Saxe auraient voulu avoir un fils comme lui Il

s'est distingué aux victoires navales que Nassau a remportées sur le capi tan-pacha; je l'ai vu à toutes les sorties des janissaires et aux escarmouches journalières avec les spahis ; il a déjà été blessé deux fois. Toujours Français dans l'âme, il est Russe pour la subordination et le bon maintien; aimable, aimé de tout le monde, ce qui s'appelle un joli Français, un joli garçon, un seigneur de bon goût de la cour de France ; voilà ce que c'est que Roger de Damas. » (Lettres et pensées du maréchal prince de Ligne, publiées parM^^® de Staël, p. 168. Paris et Genève, 1809.)

Après la prise d'Ockzakow, l'Impératrice lui donna une épée d'or sur laquelle étaient gravés ces mots : Pour la valeur. Aide de camp de M. le comte d'Artois en 1791, il rejoignit, en 179/*, le prince de Condé, qui lui confia le commandement de la légion de Mirabeau. Il passa en 1798 au service du roi de Naples. En 181J!j, il reçut de Louis XVIU le grade de lieutenant général et le gouvernement de la 19® division militaire (Lyon). Il fit partie de la Chambre ide 1815 comme député de laCôte-d'Or, et siégea sur les bancs de la droite. Il mourut au château de Cirey-sur-Blaise (Haute-Marne) le 3 septembre 1823. — Voyez le Moniteur du 8 novembre.

^ En 1790-1797, M. de Serre était sous-lieutenant dans la légion commandée par M. de Damas.

sieur, et Texpression de tous les sentiments avec lesquels j'ai Thonneur d'être votre très-humble et trés-obéissante servante,

Chastellux,* comtesse Roger Damas.

1320. — M. de Serre à sa sœur.

Naples, 26 octobre 1823.

J'ai reçu tes trois lettres, ma chère amie ; dans l'angoisse où j'étais, tu comprendras que j'ai tardé à répondre aux deux premières. Frappés maintenant du même coup, tu comprends ce que dans notre commun malheur je dois éprouver. Cependant, je le sens, tu as besoin de recevoir de nos nouvelles. Ma femme voulait t'écrire ; elle est trop souffrante de migraines qui l'ont beaucoup tourmentée dans ce climat. Ma santé est altérée de tant de peines , et surtout de cette dernière douleur dont j'avais toujours détourné ma pensée avec effroi. Je sens toutefois que je dois me conserver à ce qui mereste et imiter les vertus de celle que j'ai perdue. Mes enfants vont bien et annoncent un bon caractère ; Marie, qui nous a donné tant d'inquiétudes, et sans la dernière maladie de laquelle je serais parti pour Paris, va mieux, et j'espère que nous la sauverons.

J'écris à M. Breton, qui a été chargé de mapro-

curatîon et de celle d'Hyacinthe pour la succession de mon père, et je le prie de s'en charger encore en cette triste circonstance. J'ai écrit à M. de la Boulaye sur ce qui m'a paru le plus pressé. Avant tout, je désire connaître si ma pauvre mère a laissé des dernières volontés.

Je désire, sans le prévoir, que les événements nous rapprochent ; tu restes presque le seul lien du sang qui me rattache à la France. Depuis que je l'ai quittée, j'ai fait plus de pertes et de plus cruelles que je n'en avais fait de toute ma vie. Aussi mon cœur est brisé.

Nous avons encore appris la mort de M. de Jaubert, oncle de ma femme, avec lequel, pendant tout mon séjour à Metz, j'avais vécu dans une grande intimité.

Au revoir. Je te donnerai plus régulièrement de nosnouveiles. Nous t'embrassons tendrement. Ton bon frère.

H. DE Serre,

1321. — M. de Serre à M. Niebuhr.

Naples, 30 octobre 1833.

J'ai reçu votre lettre de Bonn, bien cher ami. Il ne peut me venir à l'esprit que vous m'oubliiez. Mais je savais que vos enfants avaient été malades

à Francfort; je ne vous savais pas arrivé, et j'étais d'autant plus inquiet que d'ailleurs j'étais plus malheureux. Le 23 du mois dernier, j'ai perdu ma mère, et en elle ma plus ancienne, ma plus constante amie, celle à qui je dois le plus sur la terre. Douée des agréments de son sexe, aimable et belle, elle fut en même temps sage, forte et courageuse. L'émigration m'en sépara pendant six ans et, après six mois de réunion , pendant quatre autres années encore. Le séquestre, l'emprisonnement, l'aspect de l'échafaud, la persécution, la ruine ou le supplice de tous les siens, le déluge de maux de notre horrible révolution éprouvèrent sa vertu. Après notre réunion, elle me suivit à Hambourg, à Bruxelles, à Paris; nous ne nous séparâmes qu'à mon départ pour Naples : c'était pour ne plus nous revoir ! Jusqu'au dernier moment j'ai été sa pensée et elle a prié Dieu pour moi.

Ce coup venant à la suite de deux mois passes dans de mortelles angoisses m'avait abîmé. Ma femme et le médecin m'ont poussé à faire un petit voyage ; je suis allé au Mont-Cassin, l'un des beaux restes des temps religieux: puis à l'Isola, au-dessus de laquelle se réunissent le Liris et le Fibrène, pour tomber ensuite en belles cascades. C'est à cette réunion que devait être la villa de Cicéron, près d'Arpînum. J'ai ensuite visité la Trappe àCasamari, l'ancienne maison de Marins dans l'État romain. Ce monastère languit; il n'y a point de novices. Nous en avons en France cinq, dont trois ont adopté une réforme plus rigoureuse encore ; on s'y

porte avec grande fureur. J'étais tenté d'aller voir le lac Celano, lorsqu'un courrier m'a apporté la nouvelle de la délivrance de Ferdinand Vil ; je suis venu ici prendre la part que je dois aux fêtes qui célèbrent ce grand événement. Pour nous, Français, il est incontestablement aussi honorable qu'heureux* , et j'ai de fortes raisons de croire que nous apportons des intentions généreuses dans le règlement intérieur des affaires d'Espagne. Nous comprendrons, j'espère, que ce succès aussi importe à notre gloire; il y en aura seulement à l'avoir tenté.

* « Jusqu'à ce moment , en France et plus encore à l'étranger, on s'était gënëralement persuade qu'il n'ëtait pas possible au gouvernement de la Restauration de mettre en ligne quelques milliers de soldats sans s'exposer à les voir arborer le drapeau

tricolore et proclamer sa de'chëance En d^pit de toutes les

provocations, l'armëe ëtait restée fidèle, elle avait fait son devoir. Les vétérans de Waterloo, mêlés à ceux de l'émigration et de la Vendée, avaient rivalisé avec eux de zèle et d'ardeur Désormais ils voyaient un protecteur dans le duc d'Angoulême qui les avait conduits à la victoire, qui, non content de les défendre contre les préventions et les soupçons du parti ultra -royaliste, s'était montré animé envers eux d'une bienveillamce presque partiale et leur avait prodigué les récompenses et les faveurs Au

dehors, par cela même qu'on ne croyait plus le gouvernement menacé, il reprit peu à peu le rang et l'influence qui lui appartenaient naturellement..... La France cessa d'être isolée en Europe Il se mêlait à ces grands avantages de non moindres

inconvénients Le parti royaliste, enivré d'un, succès au'il n'avait peut' être pas espéré aussi grand, aussi complet, ne mettait plus de bornes à ses prétentions, et, après avoir entraîné de force M. de Villèle à la guerre qu'il ne voulait pas, il devait se croire assez puissant pour lui faire subir toutes les aulres conditions qu'il jugerait à propos de lui imposer. » (Histoire de la Restauration, par M. de Viel-Castel, t. XII, p. 673-675.)

'Sôh CORRESPONDANCE.

Vous aurez eu tous les détails sur Télectioa du nouveau Pape^ Ce choix a été une transaction*; on en dit le peuple de Rome très-content et on en espère. Qu'est-ce que cet article de la gazette de Berlin qui dit qu'en votre absence le dernier Pape a nommé un archevêque de Cologne qu il paraît que votre gouvernement ne reconnaîtrait pas?

Je vous félicite de tout mon cœur de l'accomplissement désiré du mariage de votre digne prince royal ^, bien que cela nous prive de le voir cet hiver. Dois-je vous féliciter aussi de l'établissement de vos Etats provinciaux , apparition devenue presque inopinée, tant on avait fini par n'y plus compter? Je m'attendais que vous m'auriez prévenu sur ce sujet, et je regrette maintenant de n'avoir pas discuté avec vous la question des États provinciaux dans une grande monarchie. L'intention m'en paraît excellente, j'ai des doutes sur le succès. Il est remarquable que ces sortes d'États aient été dans toute l'Europe détruits ou étouffés par la formation des grandes monarchies et que ce soit aujourd'hui la dernière formée qui les reproduise spontanément. Ce premier grand pas vous conduira- t-il à des États-

* Annibal délia Genga, né au château de la Genga, prés Spoléte, le S août 1760. Ëvéque de Sinigaglia et cardinal le 18 mars 1816, il succéda à Pie VJI, sous le nom de Lëon XII, le S7 septembre 18â3. 11 mourut le 10 février 1839.

* Voyez V Histoire da Pape Léon XII y par M. Artaud de Mentor, t. P', p. 30-7A. Paris, 18^3.

* Le mariage du prince royal de Prusse avec la princesse Elisabeth, fille de Maximilien 1®"", roi de Bavière, fut célébré le â9 novembre 1853.

Généraux? Jusqu'ici nous n'avons vu ce système combiné que dans les républiques confédérées : la Suisse, les États-Unis, les Pays-Bas ne l'ont guère conservé que nominativement ; les provinces y sont petites, les gouverneurs y ont presque autant d'autorité que nos préfets, les Etats guère plus que nos Conseils généraux ; puis là le gouvernement s'est donné un point d'appui en épousant l'intérêt des anciennes provinces. La nouveauté de vos États, leur composition, l'esprit général du temps semblent devoir leur donner de la réalité et de l'importance. L'intérêt général n'étant point défendu, ne sera-ce pas pour eux le premier des intérêts locaux? Différemment placés, ne l'envisageront-ils pas sous des points de vue différents? Nos politiques estimaient avant la Révolution que la Finance n'eût pas été gouvernable si toutes ses provinces eussent été des pays d'États. Le gouvernement a bien des moyens de s'unir à des États centraux et de les diriger qu'il n'a pas avec des États provinciaux. Mais, s'il doit avoir un jour à vaincre des résistances centrales, n'est-ce pas se créer en outre des résistances sur lesi divers points de la surface ? D'un autre côté, dans une monarchie nouvellement composée de parties longtemps étrangères l'une à l'autre qu'il importerait d'unir dans un même esprit, étaitce bien le cas de prononcer davantage leurs dififé-

rences, leurs oppositions peut-être, par des Etats particuliers?

Vous voyez, mon ami, que je commence à prendre autant d'intérêt à votre pays que vous en prenez au

mien. Dîtes-moi un peu, que pensez-vous de nos discussions sur l'agiotage et les ventes à terme? Il me semble que le jeu de Bourse, par l'inquiétude qu'il maintient, nuit plus au crédit qu'il ne le sert ; que ce dernier ne peut s'élever, en définitive, que par les capitaux qui y cherchent un placement durable ; mais que le jeu est, à un certain point, ua inconvénient inséparable d'une dette publique qu'il faut chercher à restreindre plutôt qu'à supprimer. Pour ce, je maintiendrais le principe qui refuse aux agents de change toute action contre leurs clients et je rendrais la compagnie des agents de change solidaire envers les clients de chacun, en donnant à la compagnie droit d'admission et de démission sur ses membres.

C'est avec un vif intérêt que j'ai lu votre mor- <;eau sur Saint-Gall et Zurich. Il m'a fait relire V Essai historique sur la Suisse, deuxième volume de Simons. J'y reconnais bien l'effet du libéralisme; ce n'est que vanité et décomposition. Ses hontes l'auraient depuis longtemps discrédité sans les fautes de ses adversaires. Je ne saurais avec vous blâmer ces pauvres Suisses de s'exercer aux armes. Il y a encore un bon noyau au moins dans les cantons forestiers et dans Berne ; et, s'ils ne peuvent pas seuls, ils pourraient à l'aide d'une alliance. Si nous sommes assez sages pour nous contenter de la liberté et de là justice, elle nous appartiendra. J'attendrai avec impatience les feuilles que vous me promettez encore, mais je subordonne tout à r.axîcomplissement du grand ouvrage auquel vous

TOUS vouez. Je puis dire qu'il était dans mes vœux, bien que je ne me fusse pas dit précisément que •c'était cela. Que je regrette de n'avoir pas le commencement ! ne serez -vous pas dans le cas d'en faire une nouvelle édition, de la remanier? Je désire avant tout que vous ayez succès dans votre pays ; mais, dites -moi, n'est-il pas possible de trouver pour l'histoire une langue intelligible pour l'Europe et le monde civilisé en même temps que pour vos ériidits? Vous voyez que, moi ignorant et profane, je voudrais que votre Histoire romaine ne fût point étouffée sous les épines de la polémique et qu'elle ne perdît pas son caractère de la plus grande leçon que la Providence ait donnée aux peuples. Je vous remercie de m'assurer mon abrégé, d'autant que j'espère que cela vous servira plutôt que de vous nuire. Ce seront des jalons, ce sera une table des matières.

Vous ne me dites pas ce qui peut vous avoir appelé à Bonn, dans un pays inconnu. M. de Savigny y est-il? Quoi qu'il en soit, si vous rentrez décidément dans la carrière savante, il me convient beaucoup que vous vous fixiez sur les rives du Rhin à portée de celles de la Moselle, qui sont les miennes. C'est encore là que j'ai parents et propriétés, même dans le grand-duché, deux lieues audessous de Trêves, la moitié des forges de la Quint. C'est un grand rapprochement si je retourne en mon pays, où se brisent l'un après l'autre tous nos liens. Nous venons encore de perdre à Metz un autre oncle de ma femme, homme aimable et in-

struit\ avec lequel j'ai vécu longues années dans une société intime, et pour lequel je vous avais donné une lettre.

Ma petite Marie va bien nos autres enfants

vont bien ; Fernand a pris quatre dents sans trop de douleur. Au milieu de tout cela la tristesse est dans notre petite famille ; nos dernières pertes ont ravivé le sentiment des premières. Ma femme prend ce pays en aversion comme s'il était cause de nos malheurs; elle est fort souffrante.

J'aurais cru qu'il n'y avait que dans nos pays, où les partis font encore rage, qu'un revenant aussi honorable et aussi bienveillant que vous l'êtes pût être ainsi assailli et mordu à son arrivée. J'aurais voulu voir l'attaque et la défense. Si vous aviez quelque chose à m'envoyer, vous pourriez l'adresser par Trêves à Thionville au baron d'Huart, mon beaufrère ,qui habite là sa terre de Bétange ; si c'était de Berlin par Vienne, adressez-le pour moi à notre ambassade; il nous envient souvent des courriers.

Au revoir, cher ami; je ne saurais trop vous plaindre des désharmonies que vous éprouvez ; pour vous trouver à l'aise avec tant de préjugés (car il n'y en a jamais eu tant que depuis qu'on a prétendu en secouer le joug), tant de petites vues et de motifs honteux, il faudrait en être imbu vous-même. Toujours il en a coûté pour s'élever au-dessus de son temps. Votre destinée est d'éclairer le vôtre; remplissez-la : vous avez pour cela lumières et cou-

* Le comte de Jaubert.

rage. Aimez toujours votre dévoué et triste ami.

H. DE S

Nous parlons souvent de vous en famille ; quand j'étais le plus affligé, ma femme disait souvent : « Encore si M. Niebuhr était ici! » Elle regrette de n'avoir fait qu'entrevoir la vôtre. Recevez tous hommages et tendresses. J'embrasse particulièrement Marco.

Finie le 3 novembre.

1322. — M. de la Boulaye à M. de Serre.

Ay, prés Epernay, 31 octobre 1823.

Oui, cher ami, nous sommes loin, bien loin l'un de l'autre, comme le dit votre n° 36, du 7 de ce mois. On peut, à de si grandes distances, traiter certaines affaires, mais on ne traite qu'imparfaitement celles de cœur. Rien n arrive à point; l'absence et l'éloignement rendent les joies moins vives et irritent les douleurs . Vous attendiez les courriers avec une sorte de fièvre, et, depuis mes lettres des 22 et 26 du mois dernier, je ne regarde pas sans tressaillir la couleur des cachets de Naples. Quelle lenteur! J'ai déjà réponse de votre pauvre frère

N'avoir pas reçu les derniers adieux et les bénédictions de l'excellente femme qui vous avait con- V. 2A

struît\ avec lequel j'ai vécu longues années dans une société intime, et pour lequel je vous avais donné une lettre.

Ma petite Marie va bien nos autres enfants

vont bien ; Fernand a pris quatre dents sans trop de douleur. Au milieu de tout cela la tristesse est dans notre petite famille ; nos dernières pertes ont ravivé le sentiment des premières. Ma femme prend ce pays en aversion comme s'il était cause de nos malheurs; elle est fort souffrante.

J'aurais cru qu'il n'y avait que dans nos pays, où les partis font encore rage, qu'un revenant aussi honorable et aussi bienveillant que vous l'êtes pût être ainsi assailli et mordu à son arrivée. J'aurais voulu voir l'attaque et la défense. Si vous aviez quelque chose à m'envoyer, vous pourriez l'adresser par Trêves à Thionville au baron d'Huart, mon beaufrère ,qui habite là sa terre de Bétange ; si c'était de Berlin par Vienne, adressez-le pour moi à notre ambassade; il nous envient souvent des courriers.

Au revoir, cher ami; je ne saurais trop vous plaindre des désharmonies que vous éprouvez ; pour vous trouver à l'aise avec tant de préjugés (car il n'y en a jamais eu tant que depuis qu'on a prétendu en secouer le joug), tant de petites vues et de motifs honteux, il faudrait en être imbu vous-même. Toujours il en a coûté pour s'élever au-dessus de son temps. Votre destinée est d'éclairer le vôtre; remplissez-la : vous avez pour cela lumières et cou-

* Le comte de Jaubert.

rage. Aimez toujours votre dévoué et triste ami.

H. DE S

Nous parlons souvent de vous en famille ; quand j'étais le plus affligé, ma femme disait souvent : « Encore si M. N^ebulir était ici! » Elle regrette de n'avoir fait qu'entrevoir la vôtre. Recevez tous hommages et tendresses. J'embrasse particulièrement Marco.

Finie le 3 novembre.

1322. — M. de la Boulaye à M. de Serre.

Ay, prés Epernay, 31 octobre 18^.

Oui, cher ami, nous sommes loin, bien loin l'un de l'autre, comme le dit votre n° 36, du 7 de ce mois. On peut, à de si grandes distances, traiter certaines affaires, mais on ne traite qu'imparfaitement celles de cœur. Rien n'arrive à point; l'absence et l'éloignement rendent les joies moins vives et irritent les douleurs . Vous attendiez les courriers avec une sorte de fièvre, et, depuis mes lettres des 32 et 36 du mois dernier, je ne regarde pas sans tressaillir la couleur des cachets de Naples. Quelle lenteur! J'ai déjà réponse de votre pauvre frère

N'avoir pas reçu les derniers adieux et les bénédictions de l'excellente femme qui vous avait con- V. 2A

struît\ avec lequel j'aî vécu longues années dans une société intime, et pour lequel je vous avais donné une lettre.

Ma petite Marie va bien nos autres enfants

vont bien ; Fernand a pris quatre dents sans trop de douleur. Au milieu de tout cela la tristesse est dans notre petite famille ; nos dernières pertes ont ravivé le sentiment des premières. Ma femme prend ce pays en aversion comme s'il était cause de nos malheurs; elle est fort souffrante.

J'aurais cru qu'il n'y avait que dans nos pays, où les partis font encore rage, qu'un revenant aussi honorable et aussi bienveillant que vous l'êtes pût être ainsi assailli et mordu à son arrivée. J'aurais voulu voir l'attaque et la défense. Si vous aviez quelque chose à m'envoyer, vous pourriez l'adresser par Trêves à Thionville au baron d'Huart, mon beaufrère ,qui habite là sa terre de Bétange ; si c'était de Berlin par Vienne, adressez-le pour moi à notre ambassade; il nous envient souvent des courriers.

Au revoir, cher ami ; je ne saurais trop vous plaindre des désharmonies que vous éprouvez ; pour vous trouver à l'aise avec tant de préjugés (car il n'y en a jamais eu tant que depuis qu'on a prétendu en secouer le joug), tant de petites vues et de motifs honteux, il faudrait en être imbu vous-même. Toujours il en a coûté pour s'élever au-dessus de son temps. Votre destinée est d'éclairer le vôtre; remplissez-la : vous avez pour cela lumières et cou-

* Le comte de Jaiibert.

rage. Aimez toujours votre dévoué et triste ami.

H. DE S

Nous parlons souvent de vous en famille ; quand j'étais le plus affligé, ma femme disait souvent : (( Encore si M. N^ebulir était ici! » Elle regrette de n'avoir fait qu'entrevoir la vôtre. Recevez tous hommages et tendresses. J'embrasse particulièrement Marco.

Finie le 3 novembre.

1322. — M. de la Boulaye à M. de Serre.

Ay, prés Epernay, 31 octobre 1823.

Oui, cher ami, nous sommes loin, bien loin l'un de l'autre, comme le dit votre n° 36, du 7 de ce mois. On peut, à de si grandes distances, traiter certaines affaires, mais on ne traite qu'imparfaitement celles de cœur. Rien n'arrive à point ; l'absence et l'éloignement rendent les joies moins vives et irritent les douleurs . Vous attendiez les courriers avec une sorte de fièvre, et, depuis mes lettres des 22 et 26 du mois dernier, je ne regarde pas sans tressaillir la couleur des cachets de Naples. Quelle lenteur! J'ai déjà réponse de votre pauvre frère

N'avoir pas reçu les derniers adieux et les bénédictions de l'excellente femme qui vous avait con- V. 2A

struît^ avec lequel j'ai vécu longues années dans une société intime, et pour lequel je vous avais donné une lettre.

Ma petite Marie va bien nos autres enfants

vont bien ; Fernand a pris quatre dents sans trop de douleur. Au milieu de tout cela la tristesse est dans notre petite famille ; nos dernières pertes ont ravivé le sentiment des premières. Ma femme prend ce pays en aversion comme s'il était cause de nos malheurs ; elle est fort souffrante.

J'aurais cru qu'il n'y avait que dans nos pays, où les partis font encore rage, qu'un revenant aussi honorable et aussi bienveillant que vous l'êtes pût être ainsi assailli et mordu à son arrivée. J'aurais voulu voir l'attaque et la défense. Si vous aviez quelque chose à m'envoyer, vous pourriez l'adresser par Trêves à Thionville au baron d'Huart, mon beaufrère ,qui habite là sa terre de Bétange ; si c'était de Berlin par Vienne, adressez-le pour moi à notre ambassade; il nous envient souvent des courriers.

Au revoir, cher ami; je ne saurais trop vous plaindre des désharmonies que vous éprouvez ; pour vous trouver à l'aise avec tant de préjugés (car il n'y en a jamais eu tant que depuis qu'on a prétendu en secouer le joug), tant de petites vues et de motifs honteux, il faudrait en être imbu vous-même. Toujours il en a coûté pour s'élever au-dessus de son temps. Votre destinée est d'éclairer le vôtre; remplissez-la : vous avez pour cela lumières et cou-

* Le comte de Jaubert.

rage. Aimez toujours votre dévoué et triste ami.

H. DE S

Nous parlons souvent de vous en famille ; quand j'étais le plus affligé, ma femme disait souvent : (( Encore si M. N^ebulir était ici! » Elle regrette de n'avoir fait qu'entrevoir la vôtre. Recevez tous hommages et tendresses. J'embrasse particulièrement Marco.

Finie le 3 novembre.

Ay, prés Epernay, 31 octobre 1823.

Oui, cher ami, nous sommes loin, bien loin l'un de l'autre, comme le dit votre n° 36, du 7 de ce mois. On peut, à de si grandes distances, traiter certaines affaires, mais on ne traite qu'imparfaitement celles de cœur. Rien n arrive à point; l'absence et l'éloignement rendent les joies moins vives et irritent les douleurs . Vous attendiez les courriers avec une sorte de fièvre, et, depuis mes lettres des 23 et 36 du mois dernier, je ne regarde pas sans tressaillir la couleur des cachets de Naples. Quelle lenteur! J'ai déjà réponse de votre pauvre frère

N'avoir pas reçu les derniers adieux et les bénédictions de l'excellente femme qui vous avait con- V. 2h

struît\ avec lequel j'ai vécu longues années dans une société intime, et pour lequel je vous avais donné une lettre.

Ma petite Marie va bien nos autres enfants

vont bien ; Fernand a pris quatre dents sans trop de douleur. Au milieu de tout cela la tristesse est dans notre petite famille ; nos dernières pertes ont ravivé le sentiment des premières. Ma femme prend ce pays en aversion comme s'il était cause de nos malheurs; elle est fort souffrante.

J'aurais cru qu'il n'y avait que dans nos pays, où les partis font encore rage, qu'un revenant aussi honorable et aussi bienveillant que vous l'êtes pût être ainsi assailli et mordu à son arrivée. J'aurais voulu voir l'attaque et la défense. Si vous aviez quelque chose à m'envoyer, vous pourriez l'adresser par Trêves à Thionville au baron d'Huart, mon beaufrère ,qui habite là sa terre de Bétange ; si c'était de Berlin par Vienne, adressez-le pour moi à notre ambassade; il nous envient souvent des courriers.

Au revoir, cher ami; je ne saurais trop vous plaindre des désharmonies que vous éprouvez ; pour vous trouver à l'aise avec tant de préjugés (car il n'y en a jamais eu tant que depuis qu'on a prétendu en secouer le joug), tant de petites vues et de motifs honteux, il faudrait en être imbu vous-même. Toujours il en a coûté pour s'élever au-dessus de son temps. Votre destinée est d'éclairer le vôtre; remplissez-la : vous avez pour cela lumières et cou-

* Le comte de Jaiibert.

rage. Aimez toujours votre dévoué et triste ami.

H. DE S

Nous parlons souvent de vous en famille ; quand j'étais le plus affligé, ma femme disait souvent : <( Encore si M. N^ebulir était ici! » Elle regrette de n'avoir fait qu'entrevoir la vôtre. Recevez tous hommages et tendresses. J'embrasse particulièrement Marco.

Finie le 3 novembre.

1322. — M. de la Boulaye à M. de Serre.

Ay, prés Epernay, 31 octobre 1823.

Oui, cher ami, nous sommes loin, bien loin l'un de l'autre, comme le dit votre n° 36, du 7 de ce mois. On peut, à de si grandes distances, traiter certaines affaires, mais on ne traite qu'imparfaitement celles de cœur. Rien n arrive à point; l'absence et l'éloignement rendent les joies moins vives et irritent les douleurs . Vous attendiez les courriers avec une sorte de fièvre, et, depuis mes lettres des 22 et 26 du mois dernier, je ne regarde pas sans tressaillir la couleur des cachets de Naples. Quelle lenteur! J'ai déjà réponse de votre pauvre frère

N'avoir pas reçu les derniers adieux et les bénédictions de l'excellente femme qui vous avait con- V. 2A

struît^ avec lequel j'ai vécu longues années dans une société intime, et pour lequel je vous avais donné une lettre.

Ma petite Marie va bien nos autres enfants

vont bien ; Fernand a pris quatre dents sans trop de douleur. Au milieu de tout cela la tristesse est dans notre petite famille ; nos dernières pertes ont ravivé le sentiment des premières. Ma femme prend ce pays en aversion comme s'il était cause de nos malheurs ; elle est fort souffrante.

J'aurais cru qu'il n'y avait que dans nos pays, où les partis font encore rage, qu'un revenant aussi honorable et aussi bienveillant que vous l'êtes pût être ainsi assailli et mordu à son arrivée. J'aurais voulu voir l'attaque et la défense. Si vous aviez quelque chose à m'envoyer, vous pourriez l'adresser par Trêves à Thionville au baron d'Huart, mon beaufrère ,qui habite là sa terre de Bétange ; si c'était de Berlin par Vienne, adressez-le pour moi à notre ambassade; il nous en vient souvent des courriers.

Au revoir, cher ami; je ne saurais trop vous plaindre des désharmonies que vous éprouvez ; pour vous trouver à l'aise avec tant de préjugés (car il n'y en a jamais eu tant que depuis qu'on a prétendu en secouer le joug), tant de petites vues et de motifs honteux, il faudrait en être îmbu vous-même. Toujours il en a coûté pour s'élever au-dessus de son temps. Votre destinée est d'éclairer le vôtre; remplissez-la : vous avez pour cela lumières et cou-

* Le comte de Jaubert.

rage. Aimez toujours votre dévoué et triste ami.

H. DE S

Nous parlons souvent de vous en famille ; quand j'étais le plus affligé, ma femme disait souvent : « Encore si M. Niebulir était ici! » Elle regrette de n'avoir fait qu'entrevoir la vôtre. Recevez tous hommages et tendresses. J'embrasse particulièrement Marco.

Finie le 3 novembre.

1322. — M. de la Boulaye à M. de Serre.

Ay, prés Epernay, 31 octobre 18^.

Oui, cher ami, nous sommes loin, bien loin l'un de l'autre, comme le dit votre n"* 36, du 7 de ce mois. On peut, à de si grandes distances, traiter certaines affaires, mais on ne traite qu'imparfaitement celles de cœur. Rien narrîve à point ; l'absence et l'éloignement rendent les joies moins vives et irritent les douleurs . Vous attendiez les courriers avec une sorte de fièvre, et, depuis mes lettres des 22 et 26 du mois dernier, je ne regarde pas sans tressaillir la couleur des cachets de Naples. Quelle lenteur! J'ai déjà réponse de votre pauvre frère

N'avoir pas reçu les derniers adieux et les bénédictions de l'excellente femme qui vous avait con- V. 2h

sacré sa vie est sans doute un surcroît de douleur ; mais ne vous reprochez rien à cet égard, cher ami. Dans les commencements de la maladie, les alternatives de bien et de ilial, de crainte et d'espérance, ont longtemps duré ; lorsqu'on a cessé d'espérer, il n'était plus temps. Pouviez- vcTus laisser votre famille malade, inquiète, éplorée, lorsqu'elle avait tant besoin de vous, lorsque vous aviez tant besoin d'elle? Le malheur et toutes ses conséquences étaient inévitables.

Je ne sais si jNI. Dupuytren a reçu votre première et votre troisième lettre ; quant à la seconde, elle lui a été remise par quelqu'un de ma famille.

Vous avez appris les cruels accidents dont M^' le duc de Bourbon^ et M. le duc de Fitz-James ont été victimes à la chasse. Pauvi'es humains ! nous sommes sujets à bien des mécomptes en courant après le plaisir.

Emmanuel est toujours occupé à soigner sa tante de Jaubert. D'après sa dernière lettre, il n'avait que de bonnes nouvelles de son frère. J'en ai reçu de semblables d'un de mes neveux qui s'est bien conduit et n'a été que légèrement blessé à la vivo affaire* de M. de la Rochejaquelein^.

* « Chantilly, le 6 octobre.

« Un accident est arrivd à M^^ le duc de Bourbon. Un chenal s'est abattu sous lui, et, du poids de son corps, lui a cass^ la cuisse gauche. La fracture est simple n {Moniteur du 8 octobre.)

* L'affaire de Puerto-de-Mirabete (30 septembre). — Vayez le Moniteur de 1823, p. 1191 et 1S25.

' Le comte Auguste du Vergîer de la Rochejaquelein, né en

ANNÉE 1823. 37r

Mes parents de Mareuil sont fort touchés de vos souvenirs et de vos peines: ils vous offrent de tristes hommages. Le moment de se quitter approche; nous le reculons le plus possible et nous passerons encore ensemble à Ay une partie du mois de novembre. Saint-André et les siens doivent être bien près du Nouveau -Monde.

Vendëe le 17 avril 178/*, ëtait le troisième fils du marquis de la Rochejaquelein, colonel du régiment de Royal Pologne. Il e'migra avec ses parents, et, après avoir fait ses dtudes dans un colMge de Londres, il entra comme midshipman dans la marine anglaise. 11 revint en France vers 1801. Accusd plus tard de complot et incarcërd au Temple, il en sortit avec un brevet de sous>lieutenant pour le 2® de carabiniers, fit la campagne de Russie, et, couvert de blessures à la Moskowa, tomba • entre les mains des Russes. En 181/<, dés qu'il eut pris possession de son' trône, Louis XVIII réclama le prisonnier ; M. de la Rochejaquelein fut admis, comme officier supérieur, dans la compagnie de grenadiers à cheval qui faisait partie de la Maison du Roi. Fin 1815, au retour de Napole'on, les Vendéens se soulevèrent : M. de la Rochejaquelein, qui commandait un corps de royalistes, rejoignit son frère Louis au combat des Mathes, où celui-ci fnt tue et lui-même blesse (h juin). A la seconde Restauration, il devint colonel du jer régiment des grenadiers à cheval de la garde royale, puis maréchal de camp et commandant du de'partemeut do Seine-et- Marne. Il fit la campagne de 18213 avec une brigade de cavalerie Mgére, prit part à Taffaire de la Corogne, et commanda en chef au brillant combat de Puerto-de-Mirabete. A son retour, il fut nommé commandant de la brigade des cuirassiers de la garde. Après les événements de 1830, il quitta le service et accompagna le roi Charles X jusqu'en Angleterre. Accusé, en 1835, d'avoir suscité des troubles dans la Vendée, il fut condamné à mort par contumace, mais acquitté faute de preuves en 1835. Le comte de la Rociiejaquelein est mort à Paris le tll novembre I8d8 ; il repose prés de ses frères, dans le caveau de sa famille, à Saint-Aubin-de- Baubigné (Deux-Séfres).

Entre d'assez vilains jours, il s'est fait un éclairci qui a permis de vendanger par le beau temps. La récolte est de moyenne qualité et assez abondante.

Je vous embrasse tous bien tendrement, mes chers amis. Tout à vous et pour la vie.

P,-S. Décidément M. le duc de Bellune ne va pas à Vienne.

On parle de dissolution. Si le cas y échoit, je ferai certainement mes adieux au monde.

1323. — M. de "Wendel à M. de Serre.

Hayange, 1®' novembre 18S3.

Il y a bien longtemps, mon cher ami, que je n ai reçu de vos nouvelles ; j'ai pensé qu'on vous annonçait successivement les événements malheureux de famille, et qu'il était inutile de toucher encore à la plaie; au reste, vous avez dû vous attendre en partie à cela en faisant votre grand voyage ; il y a eu une assez grande mortalité cette année, et ceux qui nous touchaient en ont été victimes.

On a changé notre préfet^ ; nous en avons un que

* Par ordonnance du l*' juillet, M. de Balzac, prëfet de l'Oiae» avait été nomme à la préfecture de la Moselle; il remplaçait M. de Tocqueville, qui devenait prëfet de la Somme.

je ne connais pas encore, et on parle d'une dissolution de Chambre ; cela va agiter les esprits, mais, si le résultat doit être la septennalité, la tranquillité du pays sera assurée pour longtemps ; je pense que vous êtes en correspondance avec M. de Villèle; si vous désirez encore être nommé, il faut l'engager à donner le mot à son nouveau préfet, car en élection il faut que tout ce qui est bon marche ensemble, sous peine d'échouer.

L'esprit est fort changé depuis la guerre d'Espagne ; cela a si bien tourné que les douteux sont devenus très-bons, et les mauvais sont tout au plus douteux ; il n'y a plus que les incurables qui restent ennemis ; la guerre a été conduite avec une générosité et une habileté sans exemple ; cela nous remet à un bien beau rang, en Europe, et il y a peu de Français qui ne s'enorgueillissent de cette régénération militaire. La conduite du prince^ a été admirable; Dieu veuille que le Roi^ l'imite ! Il a mal commencé en élevant un monument à la gloire de l'armée qui a si bien battu ses troupes.

Je ne suis pas sorti de chez moi depuis la clôture des Chambres, en sorte que je ne puis rien vous dire des marches et contre-marches de Paris ; je crois que M. de Villèle veut gouverner longtemps ; je ne sais pas avec qui, mais je lui trouve de bonnes vues et une rare sagacité en affaires ; vous savez que c'a toujours été mon opinion.

* M. le duc d'Angouléme.

^ Le roi d'Espagne.

M. d'Hiiart^ me donne souvent de vos nouvelles ; il me dit que vous vous plaisez à Naples ; je suis bien sûr que, tant que M. de Villèle sera aux affaires, on ne vous attaquera pas.

Votre ami,

F. DE Wendel.

1324. — M. de la Boulaye à M. de Sexxe.

Ay, prés Epernay, 3 novembre 18S3.

Je reçois, cher ami, un peu plus vite que de coutume, votre n" 37, du Ih octobre: y a-t-ildonc un privilège pour la douleur? Au surplus, presque toutes nos lettres en sont empreintes. Celle à laquelle je réponds m'était nécessaire, j'étais inquiet. Je crois que vous faites bien de changer de place et d'aller verser des larmes dans la solitude. Les abords de celle où vous vous proposez de vous rendre ont été longtemps périlleux; ces dangers apparemment n'existent plus ; vous êtes prudent et à portée d'avoir de bonnes informations. Croyez que j'ai sondé la profondeur de votre calice, et que je sens tout ce que les circonstances ajoutent à son amertume. Mes propres souffrances m'ont rendu expert. Que signifient les consolations, même celles

^ M. Emmanuel d'Huart.

ANNÉE ldâ8. 375

de la plus tendre amitié, lorsqu'un malheur irréparable ne laisse de facultés que pour souffrir? Le temps, le silence, votre femme et vos enfants, voilà les seuls remèdes. Vous avez du courage et vous vous devez à cette nombreuse famille, qu'il faut soutenir à la hauteur où vous l'avez élevée.

Il n'y a eu aucune expression de dernières

volontés, si ce n'est de vous donner les deux bagues que la chère malade portait à ses doigts.

Une lettre qui n'a pas pu être remise, votre dernière lettre, est entre les mains de Jules et vous sera renvoyée par la première occasion..

Quelque pénible qu'il soit de nous disjoindre, mes parents vont me quitter, et, sous sept à h.uifc jours, ils seront à Paris, où cette terrible opération doit se faire.

Le jeune de Vaulx y est de retour; c'est un excellent jeune homme. Je lui ai envoyé 1,000 francs pour votre bibliothèque, dont 720 francs pour frais de reliure; cet argent est employé avec intelligence.

Les joies, les fêtes, et par conséquent la représentation vont se mêler à vos douleurs. Nos succès serofit une consolation.

Courage, cher ami; j'embrasse femme, père, enfants. J'espère que grandes et petites santés résisteront à ce nouveau choc. Ménagez-vous.

Mille tendresses.

1325. — S. A. R. M^i* le duc de Galabre à M. de Serre.

Naples, ce 6 novembre 18313.

Monsieur le comte,

C'est avec la plus grande satisfaction que j'ai reçu le portrait de feu notre bon duc de Berry. Je le conserverai avec la plus grande attention et en même temps avec un extrême plaisir. Je lui» étais fort attaché, non-seulement pour ses vertus, maïs aussi pour sa tendresse envers ma chère fille Caroline. Je vous remercie donc de la bonté avec laquelle vous avez bien voulu vous priver d'un objet si précieux pour m'en faire un cadeau et me procurer ainsi un souvenir qui me sera toujours cher et agréable.

Je vous prie d'agréer l'assurance de mon estime et de ma reconnaissance, avec lesquelles je suis pour la vie votre très-affectionné ami,

François.

1326. -» M. de Serre au hearon de GarteInpe^

Naples, 10 novembre 1823.

Mon ancien et honorable ami,

J'ai reçu de vous bien des marques d'un sincère et tendre attachement; aucune ne m'a touché davantage que la part intime que vous prenez à la perteque je viens de faire de mon excellente mère. Vous êtes bon juge et vous aviez apprécié tout ce que le -Ciel m'avait donné en elle et tout ce qu'il me retire. Ma plus grande consolation est de me rappeler incessamment tout ce que je dois à ses vertus et de chercher à mériter de lui être réuni un jour.

Remerciez pour moi M"™^ de Gartempe et M. votre fils* de l'intérêt qu'ils prennent à nos peines. Je vous rends grâces des détails que vous me donnez sur vos enfants ; je désire leur bonheur avec toute l'amitié que je porte à leur père.

Je n'avais pas reçu la lettre par laquelle vous m'avez annoncé dans le temps le mariage de M"® votre fille ^. Je suis charmé, et ma femme l'est également, qu'elle soit heureuse, car nous sommes bien convaincus qu'elle le mérite.

< Voyez 1. 1»', p. Ili9.

* M. Hîppolyie de Gartempe. — Voyez t. IJ, p. 38/*.

^ M'ïo Clëraence de Gartempe avait épousé M. Jarrit-Delille,qui fut successivement substitut, juge, vice -président au tribunal de Guëret.

Ma santé se serait bien trouvée du repos et du climat méridional et celle de ma femme des eaux d'Ischia, si nous n'avions été traversés par tant et de si cruels chagrins. Mes quatre enfants viennent bien et annoncent de bons caractères.

Au revoir, cher ami, car j'espère que cette joie ne me sera pas refusée. Mes hommages et les amitiés de ma femme à M""'" de Gartempe et à M""^ votre fille; mille choses à tous vos enfants, et à vous, mon honorable ami, les nouvelles assurances de la haute estime et de l'inviolable attachement de votre dévoué ami,

H. DE Serre.

1327. — M. de la Boulaye à M. de Serre.

Ay, prés Épernay, 10 novembre 1833.

Vous avez parcouru, cher ami, des lieux sauvages qui ont été longtemps infestés par des brigands, lieux que mon cousin n'a pas pu visiter, parc^î qu'il y avait alors un péril évident à les parcourir. Je vois par votre n° 38, du 26 octobre, que c'était le tonnerre et non les brigands que je devais craindre. La violence de l'orage vous empêchait sans doute de dormir, mais, éveillé ou non, vous avez dû être fortement ému par la chute de la foudre si près de votre lit.

ANNÉE 18â3. 379

Enfin, vous êtes à Naples et vous y êtes revenu pour mêler des fêtes aux pompes funèbres. Quelque plein que soit votre cœur d'angoisse et de tristesse, la joie de nos succès et de .l'admirable triomphe de notre cher généralissime a dû y trouver encore sa place. Cette joie n'est pas générale parmi les nationaux et ne l'est pas chez tous les étrangers ; beaucoup de démonstrations ne sont que des grimaces ; on n'est pas content de la rapidité du dénoûment, cela donne à songer.

Je conçois que votre santé recule devant tant de catastrophes de famille. Ménagez-vous, je ne puis trop le répéter. Les chaleurs du mois d'octobre ont été vives, même ici. Les vendanges s'en sont bien trouvées. Maintenant il fait froid, mais le beau temps se soutient : on vendangerait encore. ,«••••••• • ••••••••

J'ai des nouvelles de Saint-Mauris, de Pont-à- Mousson. Il revient à Paris pour y être provisoirement employé, et il espère gagner du temps.

La dissolution est, à ce qu'il paraît, décidée. J'en suis fort aise. Wendel vous en parle-t-il?

Mes parents de Mareuil viennent de partir. Ils sont fort touchés de vos souvenirs et vous présentent hommages et respects.

J'embrasse les enfants et notre Marinette du plus tendre de mon cœur.

Tout à vous, mes chers amis.

F. DE LA BOULAYE

1328. — M. de la Boulaye à M. de Serre.

Ay, prés Epernay, 27 novembre 18S3.

Pendant que, dévoré de douleur,, vous donniez et receviez des fêtes, cher ami, j'ai été fort détourné de ma solitude par des martelages de bois et d'autres travaux champêtres, que la nécessité de tenir maison m'avait fait ajourner; et, ces besognes terminées, le Conseil de révision est survenu pour me forcer à examiner des corps humains d'aussi près que mes chênes. Votre n° 39, du 10 novembre, est arrivé pendant ces tracas. J'ai envoyé votre lettre à mon cousin ; elle lui a été au cœur. Il me recommande de ne pas vous écrire sans vous parler de lui et de vous bien assurer que, aussitôt qu'il aura passé les mers, ils era très-empressé de provoquer les communications directes que vous voulez bien lui pennettre. Son gîte à Paris est cette Ville- FEvêque, véritable Carnavalet de notre famille, comme l'était l'autre de la famille Se vigne. Mais cette ressource s'épuise ;• mon bail finira dans quatre mois et j'ai donné congé. Paris ne me verra plus guère ; s'il faut y apparaître, je trouverai gîte chez mon beau-fils.

La dissolution est certaine. Tous ceux qui me témoignent dans le département un véritable intérêt me savent mauvais gré de ma retraite et n'op-

ANNÉE 18Sa 381

posent rien de solide à mes raisons. J'ai vraiment besoin de remonter ici une machine importante un peu démantibulée par mes longues absences; les affaires du cousin demanderont aussi mes soins. Enfin, dusse -je être certain de la victoire, je ne veux pas combattre ; j'ai besoin de repos. J'achèverai ma vie, l'été sous de beaux ombrages, l'hiver au coin de mon feu, et toujours entre de bons vins et de bons livres. J'use peu des vins, beaucoup des livres qui m'intéressent et m'amusent. A propos de vins, ceux que vous m'avez demandés sont expédiés à MM. Liquier et Dalbis, à Marseille, pour MM. Samson et Andrews à Naples; veuillez bien les prévenir. Ces vins sont fort bons. Je vous en réserve d'excellents; vous pourrez défier M. de Stackelberg. Je ne quitterai la retraite que pour d'intimes amis, pauci rarissiwi, et, tant qu'ils seront, les uns au fond de la Méditerranée, les autres au delà de l'Atlantique, je n'en sortirai presque point

Votre fête a dû vous coûter plus que la somme d'abord annoncée. Il y a toujours des queues de dépenses, et il en est des devis de fêtes comme des devis d'architectes

M. Breton me charge de vous dire qu'il attend que toute l'opération soit terminée pour vous écrire directement, et, en attendant, de vous transmettre la part qu'il prend à vos peines et son inaltérable dévouement

Saînt-Mauris, qui s'était flatté de rester quelque temps à Paris, va partir pour le Brésil.

Vous reconnaîtrez facilement Tauteur de l'écrit ci-joint.

Je n'oublie pas que je dois une lettre à votre chère femme. J'embrasse les enfants et réembrasse ma Marinette. Mille tendresses, mes bien chers amis. Du reste, on est bien tiède. Ne nous refroidissons donc pas.

1329. —Le baron Gésaire du Teil à M°^® de Serre.

[Novembre (?) 1823.]

Madame et excellente amie,

J'ai beaucoup tardé à répondre à votre bonne et tout aimable lettre ; mais vous n'aurez vu dans ce retard ni oubli ni négligence, et je n*ai pas à craindre, j'espère, que vous ayez le moindrement douté de mon amitié et de mon entier dévouement pour vous et votre mari. J'étais, et vous m*en croirez, fort impatient de vous écrire, mais avant je voulais pouvoir entrer avec vous dans des détails précis sur les prochaines élections et sur le désir que je vous supposais bien à vous et à votre mari, mais que vous exprimez de nouveau et d'une manière plus positive dans votre lettre. J'aurais voulu surtout, et c'était principalement pour cela que j'attendais, avoir à vous annoncer que tout s'arrangerait à votre gré et au gré de vos amis, et il m'en coûte plus que

je ne saurais vous dire d'avoir à vous avouer que cette satisfaction, comme vous allez voir, m'est refusée. Je n'avais pas attendu votre lettre : déjà avant de l'avoir reçue et après, j'ai été, au nom de mon ancienne amitié pour de Serre, et au reste, ainsi que j'avais fait en 1823, tout franchement savoir dans quelles dispositions on^ était à son égard : on m'a, comme en toutes occasions, parlé de toute l'estime et de tout l'attachement qu'on lui portait, de tout le regret qu'on avait eu de ne pouvoir l'empêcher de quitter les affaires, de tout ce dont on avait été redevable, dans des circonstances bien graves, à son caractère et à son grand talent ; mais on n'en a pas moins paru penser qu'il se trouverait à la Chambre dans une fausse position, qu'il ne pouvait pas s'y rendre utile, y faire le bien qu'on savait être dans son cœur, et que, dans son intérêt même, il ne devait pas désirer d'y être appelé; en même temps, on a exprimé un grand désir de voir revenir la députation telle qu'elle était-

J'aurais voulu que de plus d'un côté, et par des personnes regardées comme plus influentes que moi dans le département, il eût été parlé de votre mari, et témoigné, comme par moi, l'envie de le voir désigné : peut-être alors aurait-on pensé que l'un des députés actuels, du Cherray, renoncerait à être réélu : votre mari était un de ceux qui pouvaient être présentés avec le plus de chances de succès, soit au

I M. de Vîlléle.

collège de Thîonville, soit à celui du département. Mais je me trouvais seul ici, et d'autres dispositions ont été faites. S'il arrivait qu'elles fussent changées et qu'elles devinssent plus conformes à votre désir, je m'en réjouirais et, le moment venu, je ferais, je n'ai pas besoin de vous le protester, tout ce qui pourrait dépendre de moi pour amener les personnes sur lesquelles je puis avoir, d'une manière ou d'une autre, quelque influence, à être aussi persuadées que je le suis que nul choix ne pourrait être plus utile ni plus honorable pour la députation ■f|ue celui d'un homme comme votre mari.

Lorsque vous m'avez écrit, de Serre venait d'être sérieusement indisposé, mais il allait beaucoup mieux. J'espère bien qu'il est à présent entièrement rétabli, et que vous-même êtes plus contente de votre santé. Si vous, ne devez pas nous revenir de sitôt, nous devons souhaiter qu'au moins vous vous fassiez à l'air de Naples, qu'au reste vous regardiez et que nous-mêmes avions toujours pensé devoir être bon à votre mari. A propos de cela, il n'est pas inutile, d'après le post-scripium de votre lettre, que je vous dise qu'on m'a donné l'assurance la plus positive qu'il resterait là tant qu'il le voudrait et que très-certainement il ne viendrait à personne l'idée de l'en déranger.

Ma femme et mes enfants et surtout notre chère Aimée ont été bien touchés de votre bon souvenir, et ils m'ont bien recommandé de vous parler de leur tendre attachement. Parlez, je vous prie, à votre mari de mon ancienne et inaltérable amitié,

ANNÉE 1823. 2fô

et agréez avec votre bonté accoutumée, madame et excellente amie, les hommages de votre ancien et bien entièrement dévoué serviteur et ami,

Du Teil.

1330. — M. de Serre à M. de Wendel.

Naples, 1®' décembre 18â3.

Je n'ai reçu que par le dernier couirier, mon cher ami, votre lettre du 1" novembre. Elle se sera croisée avec une que je vous écrivais par votre femme. Vous ne recevrez celle-ci que dans vingt jours; s'il y a eu dissolution, tout sera probablement réglé entre vous quant aux élections. C'est à tout hasard que je vous réponds. J'ai échangé quelques lettres particulières avec M. de Villèle; mais, occupé comme il l'est, et stagnant comme l'est le point que j'occupe, cela a nécessairement langui. A Vérone, j'ai fait la connaissance de M. de Chateaubriand et entretenu depuis une correspondance particulière avec lui. FAie est de nature à me faire croire que ma nomination serait bien vue. Du Teil m'écrit qu'il en a causé avec M. de Villèle dans ce sens. Vous l'aviez arrangée avec eux il y a un an. Je leur en écris au surplus. Avec vous les choses me paraissent dans de bonnes voies ; je ne désire que concourir à les y maintenir. V. ^ 85

dBô CORRESPONDANCE.

Pour moi, une carrière diplomatique plus active serait ce que je préférerais, mais ça se tient.

Votre ami,

H. DE S

On m'écrit que votre juge de p^ix de Ttiionville vous quitte. J'avais dans le temps placé M de la fSalle en Franche-Comté ; il désirerait beaucoup se rapprocher de ses petites propriétés et de son pays . C'est un très-brave homme, et je crois que vous feriez une bien bonne acquisition . Il doit dépendre de vous d'obtenir cette mutation.

1331. — M. de la Boulaye à M^^ de Serre.

Ay, prés Epernay, 1®' d(^cembre 1823.

Voici déjà le dernier mois de la seconde année d'absence, madame et chère amie; le temps passe vite, surtout à mon âge, de quelques inquiétudes, dé quelques peines que ses fractions soient chargées. A peine ai-je regardé la feuille naissante qu'il me semble que je vais la voir tomber. Tous ces enfants qui grandissent autour de moi avec une rapidité qui me paraît surprenante m'avertissent encore de mon déclin ; il faut s'y résigner. Le soir de la vie aurait ses charmes si l'on pouvait l'at-

ANNÉ£ 18S3. 367

teindre sans laisser derrière soi tant d'êtres jeunes 'OU vieux qui nous sont plus ou moins chers et sur lesquels nous comptions ou pour un long trajet ou pour achever le voyage; je vous ai devancée dans •cette carrière de douleurs où vous avez depuis quelque temps marché à si grands pas. Comme vous, je dis du fond du cœur : Dieu veuille que de nouveaux malheurs ne nous soient point réservés ! Je saurai bientôt mon sort sur le point actuellement le plus sensible pour moi, sur le sujet qui absorbe toutes mes pensées. C'est probablement dans le •cours de ce mois que mon cousin par les liens du sang, et mon frère par ceux du cœur, passera par les plus cruelles épreuves. Y résistera t-il? Hélas! je l'espère, et indépendamment de ce que les chances favorables sont évidemment nombreuses, j'ai en particulier de puissants motifs d'espoir tirés de sa bonne constitution, de sa résignation, de son courage et du calme parfait dans lequel sa force d'âme

l'a jusqu'ici maintenu

Saint-Maurîs doit être actuellement parti pour le lieu de son embarquement ; il m'a donné fréquemment de ses nouvelles et il a vu mes parents à Paris. Déjà il a éprouvé les vicissitudes de son nouvel état : d'abord pressé de partir, puis flatté 'de l'espoir qu'on le retiendrait à Paris, et enfin lancé de nouveau vers le pays des incertitudes. Il a 6,000 francs d'appointements, le titre de secrétaire d'ambassade, et il est doué de toutes les qualités nécessaires pour se rendre efficacement utile ^t pour faire son chemin. Plus je l'ai vu et mieux

je me suis rendu compte de la privation que vous a fait éprouver son départ. Je n'entends plus parler d'Emmanuel : la Lorraine a aussi ses douleurs.

On se dispose à Paris à recevoir notre triomphateur \ et, peu après cette pompe, nous entendrons parler d'élections. J'y ai décidément renoncé; la raison m'en fait une loi.

Agréez mes plus tendres caresses pour vos chers

enfants, et pour vous, madame et constante amie,

mes plus tendres respects. J'embrasse le chef de

la famille.

* C'est le 2 décembre que M. le duc d'Angoulême fit son entrée triomphale à la tête de Tëlîte de Tarmée d'Espagne. Même à Tétranger, nos soldats excitaient dô vives sympathies. Deux mois plus tard, dans une séance du Parlement, M. Canning « rendit im éclatant hommage à la conduite de l'armée que commandait le duc d'Angoulême, conduite telle qu'on pouvait affirmer que jamais armée n'avait fait aussi peu de mal et n'en avait autant empêché; que, si l'Espagne n'était pas baignée dans son sang, c'était aux Français qu'elle le devait; que ceux qui les avaient d'abord regardés comme des oppresseurs voyaient maintenant en eux des protecteurs, et que c'était le parti fanatique, celui des amis du despotisme, qui désirait leur départ, parce qu'ils ne lui permettraient pas d'insulter et de tourmenter les libéraux. » (Histoire de la Restauration, par M, de Viel-Castel, t. XIII, p. 171.)

1332. » Le vicomte de Chateaubriand à M. de Serre.

Paris, ce 1®' décembre 1833.

Vous verrez, monsieixr le comte, que nous sommes de votre avis, et que, malgré quelque opposition déraisonnable, nous profiterons de la guerre d'Espagne pour établir le renouvellement intégral et quinquennal ou septennal. Nous marcherons, et rien ne nous arrêtera.

Je vous prie, monsieur le comte, de remettre la lettre ci-jointe à M. deMarcellus, s'il est à Naples, ou de la lui envoyer par exprès, s'il voyage autour de vous. Cette lettre le rappelle immédiatement à Paris.

Nous avons reçu les détails de la belle fête que vous avez donnée.

Recevez, monsieur le comte, la nouvelle assurance démon dévouement et de ma haute considération .

Chateaubriand .

1333. —M. de la Bonlaye à M. de Serre.

Ay, 8 décembre 1823.

Ce billet» mon cher ami, vous sera remis par M. le comte de Guéheneuc ^ , père de M"''' la duchesse de MontebeUo^, notre voisin de campagne, ami par* ticulier de M. de Jessaint et le nôtre. Je vous 1& recommande et je le recommande aux bontés de toute votre famille de la manière la plus intime. Ceci est un vrai passe-port d'ami, c'est la sincère expression du désir que des personnes que j'honore et que j'aime se trouvent de prime saut, à 500 lieues de moi, dans les rapports où le plus solide attachement joint à une haute estime juge convenable de les placer.

* Fraiiçois-Scholastique, comte de Guéheneuc, né à Valen* cîennes le h juin 1759. Il ëtait, à Tëpoque de la Révolution, valet de chambre du Roi. Sous le Consulat, il devint administrateurdes eaux et forêts, et, en 1810, sénateur. Pendant les Cent- Jours, )a direction générale des forêts lui fut confiée. 11 mourut à Parisle 30 septembre I8J4O.

^ Louise-Scholastique de Guéheneuc , veuve du maréchal Lannes, duc de Montebello. Elle avait été dame du palais de l'impératrice Joséphine et dame d'honneur de l'impératrice Marie-Louise. Sa sœur cadette, Henriette-Louise de Guéheneuc» était veuve du général Kirgener, tué en 1813, au combat de Reichenbach, par le même boulet qui blessa mortellement le général Duroc.

' Mille tendresses et mille respects pour vous et les vôtres.

F. delaBoulaye.

1334. ^ M. de la Bonlaye à M™® de Serre.

Ay, prés Épernay, 8 décembre 18^,

Quelle douloureuse lettre, madame et chère amie, que celle du 18 novembre à laquelle je réponds, et que j'étais loin de m'y attendre !

C'est peu après ces lettres expédiées qu'il est tombé malade, puisque le 18 vous étiez au cinquième jour de la maladie. Recevez les plus tendres remercîments des détails que vous me donnez. Accablée comme vous deviez l'être de fatigues et d'inquiétudes, j'apprécie tout ce que je dois à votre amitié . pour l'effort qu'il vous a fallu faire ; je rends grâce, et du fond du cœur, à notre cher de Serre du désir qu'il vous a témoigné que j'eusse de ses nouvelles, et je confonds dans ma reconnaissance le malade et sa garde comme ils le sont dans ma tendresse. C'est dans de telles circonstances qu'un bon ménage, en même temps qu'il subit les rudes épreuves qui lui sont envoyées par la Providence, en éprouve les plus grands et les plus doux bienfaits. Quels soins sont comparables à ceux d'une femme dont on est aimé et que l'on aime, à ceux de la com-

^aSt CORRESPONDANCE.

pagne de la bonne et de la mauvaise fortune, à ceux de la mère de ses enfants ? C'est le fruit de l'automne après la fleur du printemps. Voyez à quoi nous avons échappé de part et d'autre. Peu s'en est fallu que ce mal de longue durée, et qu'a terminé une mort funeste qu'il a fallu déplorer au milieu des fêtes, ne se soit développé à Ay, loin des secours des hommes habiles, et par conséquent dans une situation qui eût ajouté à tant de regrets cuisants la ci'ainte de n'avoir pas fait tout ce qu'il fallait faire. D'un autre coté, quelles angoisses pour vous, pour vos amis, si la violente crise que notre ami vient d'éprouver fût advenue pendant que vous auriez été séparés, pendant que, abandonné dans quelque hôtel garni à des soins mercenaires, ses iur quiétudes pour sa famille eussent encore aigri son mal! Le jeudi, le vendredi, le samedi, le dimanche ont été de cruelles journées suivies de cruelles nuits, chère amie; je vois que les douleurs n'ont commencé à faiblir et les espéralnces à renaître que du dimanche au lundi. J'ai pointé tout cela sur mon almanach, où depuis longtemps je ne pointe plus. Mais Naples et Paris me causent, dans le moment actuel, de si vives émotions que j'en dresse la carte. Je pense, comme les médecins, que des courses et de la distraction sont nécessaires. Je crois le séjour de Naples utile. Je ne connais pas les eaux de Castellamare, mais je conçois qu'un voyage en Sicile et l'usage de ces eaux soient profitables. Je suis fort aise de ce que vous me dites de votre ministre ^ et

^-M. de Chateaubriand*

ANNÉE 18â3. 393

pour VOUS et pour lui. Comment deux hommes aussi distingués que notre ami et le vicomte n'auraientils pas l'un pour l'autre beaucoup d'attrait et d'affinité? Ils doivent se traiter en frère d'armes.

Je ne doute donc pas qu'on ne vous accorde toutes les facilités nécessaires au rétablissement de la santé et je ne vois aucun sujet de trouble pour votre séjour à Naples. On nous dit que le duc de Bellune et le comte Guilleminot acceptent, le premier, l'ambassade de Vienne; le second, celle de Constantinople.

Il me semble que nous aurons des élections dans le cours de janvier. Mon parti est pris de ne point m'en mêler. Je sais bon gré à la dissolution de m'avoir donné le moyen de secouer plus tôt mes dernières chaînes. Les intérêts de ma famille et les miens, le senthnent de mon inutilité et enfin mes goûts, ma santé, toutes les réalités de la vie me clouent en Champagne. Saint-Chamans, le maître des requêtes ^ le comte d'Ambrugeac^, tout couvert de lauriers, et Lalot se disputeront mes dépouilles au collège d'arrondissement de Châlons. Saint-Cha-

ï Voyez t. IV, p. 228.

* Louis-Alexandre-Marie de Valon, comte d'Ambrugeac, ne en 1771. Il entra au service dés l'âge de quinze ans^ ëmigra et fit les campagnes de 1792, 1793 et 179/*. De retour en France, il demanda à servir et parvint au grade de colonel. A l'ëpoque des Cent-Jours, il se montra fort dëvoud à la cause royale, ce qui lui valut les ëpaulettes de marëchal de camp. Il commanda en 1823 une des brigades de l'armëe d'Espagne et fut nomme lieutenan général. Députe de la Corréze à partir de 1815, pair de France à partir de 1823 (23 décembre), il siégeait sur les bancs de la droite. Il mourut en 18/Ji.

mans et d*Ambrugeac seraient de bons choix. M. Sanegon^ , de la Cour royale, se met aussi sur les rangs. J'espère que les nouvelles que j'attends seront de meilleures en meilleures. J'embrasse vos chers enfants. Tout à vous, mes bons amis; partagez mes tendresses et mes respects. Faites des vœux pour nous comme j'en fais pour vous.

F. DE LA BOULAYE

P.-S. Cette lettre n'arrivera que pour la fin de l'année, et je la charge, ô mes bons amis, de tous mes vœux pour le nouvel an. J'appelle siu' votre chère famille les consolations et la bénédiction du Ciel. J'embrasse Eugène. Mes bons souvenirs à M. Riboulet.

1335. — M. de la BoiQaye à M. de Serre.

Ay, prés Épemay, 1 S décembre 1833.

Tranquille à présent sur Naples, ir faut que

je vous tranquillise sur Paris. Hier 11, dans la matinée, mon cousin a été opéré avec succès par Béclard On est parfaitement confent de l'état du

^ Augttst^-Marie-Toussamt Sanegon, nd à Alfort (Seine) le 8 septembre 1777, fit ses ëtudes à Paris. Après avoir été ju§e au tribunal de premiôre instance de cette YÎlle» il fut nc»nmë conseiller à la Cour royale en I8I/1. En ISSA, l'altération de sa santé l'obligea de quitter le Palais : il reçut la croix d'c^cier de la Légion d'bonneur. Il mourut le SI novembre 18^.

malade, dont le calme et le courage ont étonné même la Faculté.....

Je vais passer ma nuit à écrire ; car, de bien des coins de l'Europe, on compte sur moi pour des nouvelles. L'intérêt est sincère, et s'étend loin et monte haut. J'ai commencé par vous, mes chers amis, et je vous embrasse tous.

Ay, près Épemay, 15 dëcembre 1833.

Naples et Paris me laissent maintenant la respiration libre, cher ami. Vous vous occupez sérieusement de votre rétablissement et, si mon cousin n'est pas encore quitte de tout danger, il est plus que jamais raisonnable d'espérer que tout finira bien

La dissolution me paraît certaine. Beaucoup de personnes, dans le département, me donneraient encore leurs voix ; mais ces personnes sont celles qui me savent gré d'avoir quitté le Conseil d'État lorsque vous avçz quitté le ministère. Il ne me convient pas d'être l'homme des libéraux ou soidisant tels. Je voulais n'être repoussé par personne et être le député des royalistes de tous les partis ; cela n'est plus possible, et je sors des rangs. Le ministère portait Saint-Chamans. On me dit que

d' Ambrugeac , qui par sa femme ^ est im de nos grands propriétaires, se met sur les rangs; il sera difficile d'écarter ce vainqueur. Le parti de Lalot, d'un autre côté, remue ciel et terre. Que ferais-je dans cette mêlée? J'ai d'ailleurs besoin de remédier, par ma présence et mes soins, aux inconvénients, aux relâchements produits par mon absence. Mes biens exigent l'œil du maître ; ceux de mon cousin auront aussi grand besoin de ma surveillance. Je ne vous abandonne point et ne vous abandonnerai jamais ; si les circonstances vous ramènent sur le grand théâtre, vous me trouverez toujours prêt à vous y suivre, et, dans la route frayée par le gouvernement actuel, il se trouvera bien quelque sentier pour me rappeler dans vos voies. Cependant je désire de tout mon cœur que vous soyez élu; je le désire pour l'honneur de la Chambre et de la France. S'il vous convient de suivre votre carrière actuelle, un Parlement de sept ans vous en laissera le temps et les moyens ; dans le cas contraire, il faudra bientôt compter avec un talent tel que le vôtre, encore agrandi par de nouvelles études et l'observation de nouvelles scènes tant au dedans qu'au dehors.

Pour bien juger votre position relativement à l'élection, il faudrait que je susse dans quelle situation vous êtes, sous ce rapport, avec les ministrès influents, et je l'ignore. Si l'on vous désire à Paris et si votre santé le permet, la détermination à

« M»« de Marbeuf.

prendre est facile ; s'il n'y a que de la tiédeur, du laisser-aller, je vous engage, même en cas de nomination, à ne pas vous presser. Je ne veux pas admettre Thypothèse d'une opposition sourde ou patente : elle répugne à l'opinion que je veux avoir des hommes à la tête des affaires ; ce serait de l'injustice et de l'ingratitude. Mais, dans ce cas, la lutte me paraîtrait incertaine et impinidente.

Il me paraît que vous avez à Naples bonne et nombreuse compagnie. J'ai donné ces jours derniers une recommandation de cœur pour vous à M. le comte de Guéheneuc, père de M™® la duchesse de Montebello, qui va voyager en Italie et poussera peut-être jusqu'à Naples; M. de Géheneuc est notre voisin de campagne, notre ami; c'est un homme sage, très-estimable et très-sûr; il a bien jugé sa position et s'est tenu écarté de toute affaire. Son fils, le général Guéheneuc \ était aide de camp de Bonaparte. Vous savez le rôle qu'ont joué son gendre^ et sa fille.

* Charles-Glivîer-Louis de Guëbeneuc, né à Valenciennes le 7 juin 1783. Entré de bonne heure au service, il fit la campagne de 1806 comme capitaine et officier d'ordonnance du mare'chal Lannes, son beau-frére. En 1807, il fut blesse à Friedland. L'année suivante, il passa en Espagne avec le grade de colonel et reçut urfb nouvelle blessure. Blessé pour la troisième fois à la bataille de Pololsk (18 octo))re 1812), il devint général de brigade et aide de camp de l'Empereur. Il fit, en 1828, la campagne de Morée. Il obtint, en 1837, le commandement d'Oran. Lieutenant général en 1839, il commanda la division de Bourges jusqu'en IShS. Il mourut à Paris, du choléra, le 26 août lSh9. Il était baron de l'Empire.

2 Jean Lannes, né à Lectoure (Armagnac) le 11 avril 1769. Vo-

Voici les lettres de Paris : bonne journée et bonne

nuit ; peu de souffrance. On allait faire le lit

du malade. On songe à vous; mère et enfants vont bien.

Je vous souhaite même chance de santé, mes bien

chers amis.

1337. ^ M. de Wendel à M. de Serre.

Hajange, ce 17 dëcombre 1823.

Dès que j'ai su, mon cher ami, qu'on âe disposait à faire de nouvelles élections*, je vous ai mandé qu'il n'y avait de réussite à espérer qu'en marchant entièrement avec le gouvernement ; que sans cela on gâterait tout, ce qui ne pouvait être votre pensée ni la mienne : depuis ce temps, la direction donnée de Paris est de faire réélire les mêmes députés et d'en

lontaîre en 179â> il ëtait marëchal d'Empire en 180A et duc de Montebello en 1808. Le SS mai 1809, non loin d'Esslîng, il fut atteint d'un boulet qui lui fracassa les deux genoux : il expira neuf jours après Le 17 août 1815, Louis XVIII, voulait reconnaître les services rendus à la France par l'iUustre maréchal, conféra la dignité de pair à son fils aîné. CSelui du maréchal Bessiéres, duc distrie, et celui du maréchal Berthier, duc de Wa^ gram, reçurent la même dignité.

^ Par ordonnance du S/* décembre, la Chambre des députés fut dissoute ; les collèges d'arrondissement furent convoqués pour le 95 février et les collèges de département pour le 6 mars.

présenter quatre aux collèges d'arrondissement; cela ne laisse plus qu'une place à celui du département, et vous connaissez les obstacles que vous

trouverez à cette réunion

Nous avons un nouveau préfet^; il est très-bien, mais il ne connaît pas le pays, et, pour mieux compliquer les choses, l'ancien préfet^ se met sur les rangs ; viennent ensuite MM. de Rugy ^, de Cressac*, Pyrot, Durand^, s'il ne réussit pas à Sarreguemines, Marchand-CoUin, receveur des finances àBriey, qui

* M. de Balzac.

2 M. de Tocqiieville.

3 Jean-Baptiste-Albert-Thomas de Rugy, né à Sarreguemines vers 1770, était fils de Jean-Melchior Goullet de Rugy, maréchal de camp, commandant en chef du corps et de l*Ëcole des mineurs. Capitaine d'artillerie, il fut désigné, en 1787, par le maréchal de Ségur, ministre de la Guerre, pour faire partie d'une commission chargée de modifier l'organisation de l'armée napolitaine. 11 re- TÎnt en France sept ans après avec le grade de colonel. De 1808 à 1813 il fut membre du Conseil municipal de Metz. Il est mort en ISUh. — Voyez la Biographie de la Moselle, par E.-A. Bégin, t.* IV, p. 170-180, et la Biographie du Parlement de Metz, par Ëm. Michel, p. âO/*.

^ Le baron Jacques>François-Célini de Cressac, né à Paris le 26 octobre 1778. Elève de l'Ecole polytechnique en 179^, lieutenant d'état-major du génie en 1800, capitaine en 1802, chef de bataillon en 1806, il fit les campagnes du Rhin, de Prusse, de Pologne et d'Autriche ; ayant obtenu sa retraite, il remplit les fonctions d'administrateur des hospices de la ville de Metz, de conseiller municipal de cette même ville et de membre du Conseil général de la Moselle. 11 mourut *à Metz le 22 octobre 1856. Il était officîer de la Légion d'honneur et chevalier de Saint-Louis.

' François-Benoît-Charles-Panlaléon Durand, né à Melz le 2(} janvier 1765, était fils de Laurent-Adolphe Durand, seigneur de Crépy, capitaine de cavalerie, et petit-fils de François-Benoît

a beaucoup de partisans ; vous êtes à Naples, on ne croît pas à votre retour, et dès lors on est très-froid. La guerre d'Espagne a tellement fortifié le gouvernement que tous les amis sincères du pays désirent conserver le ministère actuel ; fût-il moins fort que d'autres, on le regarde comme nécessaire et l'on fait des vœux pour lui. Quant à moi, je ne connais qu'un ministre un peu particulièrement, et je le crois un homme fort habile dans son genre ; je pense que vous aurez trouvé un prétexte pour lui écrire; je le crois bien disposé pour vous, il me l'a dit dans toutes les occasions.

Je ne vois qu'une chose utile pour vous dans une élection, c'est la certitude de rester où vous êtes, et je pense que vous aurez cette certitude même sans être nommé; tant qne M. de Villèle sera au ministère, vous conserverez le poste que vous occupez si cela vous convient. Quant à rentrer an ministère, je ne le désire pas dans votre propre intérêt; vous seriez moins heureux et, après une seconde culbute, vous vous trouveriez moins bien qu'aujourd'hui.

Vous devez sentir combien ce que je vous dis là est désintéressé de ma part ; car même pour mon in- Durand, seigneur de Distroff, conseiller au Parlement, Après avoir été page de Monsieur (Louis XVIII) et officier de dragons» il fut reçu premier avocat gënëral au Parlement de Metz en 1786 et conserva cette charge jusqu'en 1790. Maire de sa ville natale en l'an IX, chef de la 32® conservation forestière en 1801, il garda cette fonction jusqu'en 1815. 11 fut député de la Moselle de 1823

à 18S9, siégeant d'abord au côté droit, puis au centre droit —

Consultez la Biographie de la Moselle, t. IV, p. J!i38-A/4l, et la Biographie du Parlement de Metz, p. Ik3-lh6.

ANNÉE 1893. liOi

térêt j'aimerais mieux sans doute vous voir au timon des affaires; mais j'ai vu la vie que vous meniez, et j'ai souvent trouvé qu'elle était affreuse. Vous n'aviez sans doute d'autre désir que de rendre votre pays heureux, et cependant ceux qui remplissaient vos salons ont été les premiers à vous dénigrer. J'ai va des chefs de division nommés par vous, soutenus par vous, trouver l'administration de votre successeur bien préférable à la vôtre, quoi qu'ils reconnussent supériorité de talents chez vous. M. de Richelieu était sans doute le plus honnête homme de France, celui peut-être qui a rendu les plus grands services : j'ai vu plaisanter ceux qui se plaisaient à rappeler son souvenir; je n'ai plus trouvé rien à envier dans la position des ministres, et je crois que vous devez être beaucoup plus heureux qu'eux.

Je m'occupe très-sérieusement de mes affaires ; je cherche à me rendre fort indépendant, et j'y parviendrai, j'espère. Si j'avais trouvé à vendre la Quint, c'eût été un bon acheminement; mais le système du gouvernement de ce pays ne tend pas à protéger les manufactures ; les Anglais l'exploitent en tous sens et tout à leur aise. Quant à la France, elle marche à une grande prospérité, les hommes les plus opposés n'osent le nier.

Votre tout dévoué,

F. dbWendel.

JM CORRESPONDANCE.

1338. — M. de la Botdaye à M. de Serre.

Aj, prés Épernay, 9â décembre 18â3.

La traversée de Saint- André a duré six semaines. On pouvait craindre le mal de mer, le gros temps, etc. : rien de tout cela. Sur ce paquebot américain, où tous les aménagements étaient recherchés, coquets, commodes et charmants, ils ont failli mourir de faim et de soif; tous les vivres» frais ont été épuisés par la première quinzaine du voyage. L'eau était si rare qu'on a essayé de relâcher à Saint-Michel, l'une des Açores, pour pouvoir boire à plus longs traits ; mais, pendant que les naturels du pays couraient aux sources, le vent n'a pas permis au navire de tenir la côte, et il a fallu achever le voyage en buvant de l'eau dans des verres à ratafia, avec des miettes de biscuit de mer et du bœuf salé. Le capitaine a été destitué en arrivant à New- York. Malgré cette diète, on s'est bien porté ; on a essuyé quelques coups de vent, on a perdu scm beaupré, on a vu des marsouins, des requins et une baleine. Enfin, le 12 novembre, on a retrouvé avec grand plaisir le plancher des vaches. M"® de Saint-André et ses enfants, dont l'un n'a pas cessé de te ter du lait de biscuit et de bœuf salé, se portent bien . Ces nouveaux hôtes du Nouveau-Monde allaient s'acheminer vers Philadelphie, Baltimore

et Washington, qui est le Versailles des États- Unis, mais le Versailles au très-petit pied. En attendant, on est enchanté de la propreté et du mouvement de New- York; c'est, disent nos Argonautes, une ville toute hollandaise.

A la garde de Dieu pour l'élection. C'est beaucoup que la suite donnée aux relations de Vérone, et je ne m'y attendais pas, d'après quelques discours de Saint-Mauris . Toutefois, la grande influence électorale n'est pas là. Toutes les précautions sont prises pour que le ministère exerce dans le grand mouvement qui se prépare toute l'influence que, dans mon opinion, il doit exercer. Ceux qui disposent des espérances et des réalités sont bien dupes quand ils n'emploient pas ces fils à faire jouer leurs marionnettes ; il suffit de la publicité et de quelques opposants hommes de talent poui* émouvoir la machine du gouvernement représentatif. C'est un grand bonheur que, dans des circonstances telles que celles où nous sommes, on en conserve les cadres; le temps fera le reste. Les libéraux vont être à peu près tous expulsés, et que le diable les emporte ! Ils auraient tort de compter sur M. Royer pour leur oraison funèbre; celui- cidirigera autrement ses mines.

Le voyage de Paîstum, etc., et la bonne société auront fait une utile diversion. Soignons les santés. Mille tendresses à toute la famille chérie.

1339. — Le vicomte de Chateaubriand à M. de Serre.

Paris» h janvier I85th.

J'ai reçu, monsieur le comte, la lettre que vous m'avez fait l'honneur de m'écrire pour me parler des élections. Elle m'est arrivée, malheureusement lorsque la liste des présidents était close. Il vous reste la grande chance de vos talents et la bienveillance d'un gouvernement que vous servez avec autant de zèle que de succès.

Un courrier de M. de la Panouze emporte ces deux mots, que j'ai à peine le temps de dicter à mon secrétaire.

Tout va à merveille ici, et la France ne fut jamais plus triomphante et plus belle.

Mille compliments, monsieur le comte.

Chateaubriand .

ANNEE 182/1. Ii05

1340. — M. de Serre à M. de Wendel.

Naples, 5 janvier ISSth.

Je VOUS avais écrit en novembre, mon cher ami, et j'ai répondu à votre lettre du l^*" du même mois, le 1**^ décembre. Je profite du départ d'un courrier qui se rend à Paris pour revenir sur le même sujet, tant à Paris que près de vous ; je pense que mes démarches à Paris auront réussi. Dans tous les cas, vous êtes bien sûr de ne rencontrer aucune opposition et, comme cela vous suffisait il y a dix-huit mois, cela vous suffira encore. Vous ne me trouverez pas trop d'amour-propre si je pense que, dans sept années, il peut se présenter plus d'une circonstance où je puis encore être utile; manquer cette élection, c'est m'en ôterà tout jamais les moyens. Ce n'est pas seulement m'empêcher de faire aucun pas ultérieur dans ma nouvelle carrière, c'est me livrer à toutes les incertitudes, même pour ma position actuelle, à la merci du premier changement, de la première ambition à

satisfaire ou à écarter Ces derniers motifs ne

sont pas d'intérêt public; mais lorsqu'ils se joignent à ceux-ci, vous les comprendrez.

Au revoir, mon cher ; je compte sur vous. Votre ami,

H. DE Serre.

iù6 CORRESPONDANCE.

1341« — M. Lanty ' à M. de Serre.

Metz, 11 janvier 18â/i.

Monsieur rambassadeur,

Les sentiments que Ton a voués dans Metz à Votre Excellence ne se sont point affaiblis malgré sa longue absence, et je sais que plusieurs membres, (jui auront de Tinfluence dans la prochaine assemblée électorale du département de la Moselle, se proposent de la mettre au nombre de leurs candidats ; mais ils désireraient savoir si ce projet anrait son approbation ou s'il pourrait s'accorder avec sa position, et Ton m'a engagé à la pressentir à e^ égard. Je me suis chargé d'autant plus volontiers de cette commission qu'elle me fcMiiiiit l'occasion de me rappeler au souvenir de Votre Excellence et de lui renouveler l'assurance de mon ancien attachement. J'espère qu'elle ne vewa dans cette démarche qu'une preuve du vif intérêt que je prendrai toujours à ce cpii peut lui être agréable. Si elle juge à propos de me r^ondre sur cet objet, j'ose croire

^ Christophe-Fraiiçois-^^bastien Lanty, né à Toul le 18 aoûi llUht éisât fils de Claude-François-Joseph Lanty, conseiller du Roi au présîdîal de cette rille. Il fut reçu conseiller au Parlement de Metz le 18 mars 1780, et il conserva celte charge jusqu'à la suppression des Cours Souveraines en 1790. Il mourut à Metz le 8 octobre 183/*. — Consultez la Biographie du Parlement de Metz, par Em. Michel, p. 278.

ANNÉE lêtks USn

<{u'6lle me connaît assez pour ne pa^s craindre d'être aucunement compromise ; elle peut compter sur le plus profond secret de ma part, et que je me conformerai strictement à ce qu'elle Jugera à propos de me prescrire, une seule personne, sur la discrétion de laquelle je n'ai aucun doute, devant être in- .struite de ses véritables intentions. II. ne m'appartient pas de donner, dans cette circonstance, un <5onseil à Votre Excellence ; je me permettrai seulement de lui faire observer que. si l'idée qu'on m'a communiquée se trouve conforme à ses vues, il serait à propos qu'elle le fît connaître à MM. de X. et de Z., qui, je le sais, ne croient pas qu'un pareil arrangement soit dans ses intérêts, et, dans cette persuasion, négligeraient probablement de porter sur elle leurs votes et ceux des personnes dont ils pourraient disposer dans le corps électoral. Quoique je n'aie pas témoigné à Votre Excellence tous mes regrets sur la perte cruelle qu'elle a faîte de la plus tendre des mères, elle n'aura pas été moins persuadée de la part bien sensible que nous avons prise à ce funeste événement qui nous prive d'une bien bonne et ancienne amie. Vous aurez su peut-être que nous avons été frappés, dans le même •temps, du coup le plus affreux, par la mort si imprévue de notre pauvre Albert^ , qui a roirvert pour nous des plaies peu cicatrisées et qui sont pour nous la source d'une douleur étemelle. Dieu merci, la usante de ma femme a résisté jusqu'ici à tant d'at-

' If. Laniy avait perd«i son fite Albert le 97 septembre 16S3.

teintes; elle me charge des compliments les plus affectueux pour Votre Excellence et pour M""® l'ambassadrice, à qui je la supplie de faire agréer l'hommage de mon respect.

J'ai l'honneur d'être avec le plus respectueux dévouement,

Monsieur l'ambassadeur,

De Votre Excellence, Le très-humble et très-obéissant serviteur,

Lanty.

1342. — M. de Wendel à M. de Serre.

Paris, ce 11 janvier ISfih.

J 'ai pensé, mon cher ami, que le meilleur moyen do connaître les intentions du gouvernement sur vous était de venir ici et de m'en expliquer avec M. de Villèle lui-même ; je le verrai sans doute demain ou après-demain, et je saurai à quoi m'en tenir. Du Teil lui en a parlé il y a six semaines ou deux mois, et M. de Villèle lui a dit que votre position à la Chambre serait fausse, que vous ne pouviez prétendre à la confiance de la droite, que vous ne voudriez pas de celle de la gauche, qu'il lui semblait que ce que vous aviez de mieux à faire était de garder votre poste, et qu'on ne songerait jamais à vous en ôter. Il a ajouté que d'autres de ses coUè-

ANNÉE ISâA. jm

gués, bien plus que lui, redouteraient votre nomination, etc. Ce qui prouve cette dernière assertion, c'est qu'on a vivement réprimandé M. Klie et autres de Metz pour avoir parlé de vous avec intérêt. Je tiens la chose de M. Klie lui-même; je vous promets de m'occuper de tout cela cette semaine.

Le gouvernement est dans une bien belle position s'il a un plan arrêté et s'il se met à la tête des choses au lieu d'obéir aux Chambres. Je conçois le bien que peut produire une Chambre septennale ; mais c'est en lui faisant vouloir ce qui est bien et non en agissant d'après elle. Je voudrais que tout se bornât, de la part du ministère, à bien étudier et mûrir les projets de loi, et, de la part des Chambres, à les approuver ou rejeter.

Je trouve que le ministère retombe dans la fausse voie de M . de Richelieu : il récompense beaucoup trop ; il diminue ainsi le prix des faveurs ; le cordon bleu surtout ne devrait pas être prodigué, pas plus que la pairie^ S'il a un système bien arrêté, il mè-

* Une ordonnance, datée du 23 décembre, avait crëë vingt-sept pairs, parmi lesquels on distinguait treize dëputes : <c M. Laine entrait aussi à la Chambre haute ; évidemment c'était une grande influence du centre droit qu'on tenait à faire disparaître de la Chambre des dëputës, où la droite voulait et allait dominer seule. Ce fut le même motif qui détermina le ministère à ne pas inscrire

le nom de M. de Serre sur la liste des présidents de collège

La droite, et c'était un tort, car elle n'était pas seule dans le pays, voulait être seule à la Chambre, et M. de Villéle, qui avait refusé d'admettre MM. de la Bourdonnaie et de Lalot sur la liste des présidents, eût soulevé des tempêtes s'il y avait inscrit le nom de M. de Serre. » {Histoire de la Resiauratiorif par M. Nette-, ment, t. VI, p. 601.)

nera les choses à bien ; mais il en serait venu à bout avec Tancienne Chambre, et les élections trop souvent répétées feront perdre l'intérêt qu'on attachait aux niHuinations.

Votre ami»

F. DE Wendel.

1343. — BL de la Boulaye à M« de Serre«

Ay, prés Épemay, 11 janvier ISSA.

A la fin de cette année 1823, qui vient de se mêler avec le temps comme une vapeur avec les nuages, je vous ai adressé, cher ami, les plus tendres vœux que je renouvelle au commencement de 182Ji. Soyez heureux, dispos, bien portsgit; que votre femme se conserve bonne et belle, que vos enfants croissent et prospèrent, et Dieu veuille que je vive assez -pour unir nos familles, comme le sont nos cœurs, par un lien indissoluble !

. J'ai reçu votre n* hh, du 21 décembre, et le collier des cheveux de ma Marinette* Je vous aime tous bien sincèrement, bien loyalement, de toute mon âme et de toutes mes forces. Ce n'est j^s sans quelque honte que, revenant sur le passé, j^ai vu que ma dernière lettre est du 22 décembre ; la distance est grande. Mais comment vous mêler à tout ce fatras de Tépoque? Il n'en est pas moins vrai que je songe

ANNÉB ISSA. Mi

tous les jours à tous et aux vôtres, et qu'il a été souvent question de la jEamiUe de Naples dans mes correspondances. Au^i suis-îe chargé de beaucoup de vœ^ix, dWitiés, de r^cte par nos communs amis et en tête par les habitants de ma Villel'Évêque- On y est complètement rétabli , et , la gelée permettant de trotter dans les rues de I^aris, on y court comme un lapin. J'ai eu des nouvelles de Desprez , auquel vous avez directement écrit. MM. Portai, Laine, Mézy ne vous oublient point.

Les cordons de toutes couleurs se déroulent po«r décorer nos braves, et, parmi ces couleurs, le bleu brille sur la poitrine de ceux dont la tête a prévu la victoire. Vous avez des compliments à faire. La pairie de d'Ambrugeac délivre Saint-Chamans d'un dangereux rival ; Saint - Chamans prendra trèsprobablement ma place : la raison, l'âge, les convenances veulent que je la lui cède de bonne grâce, et c'est ce que je fais. Tous mes amis sont dispersés, les uns dans l'Empyrée de la Chambre des pairs, le duc de Richelieu bien plus haut, où les plus nobles vertus reçoivent leur dernière récompense, et le plus cher de ces amis à Naples. Que ferais-je au milieu d*une cour étrang^f^?

Je p^ise connne vous sur les Lorrains : d'un côté, de la bonne volonté sans malice; de l'autre, des combinaisons toutes personnelles. Cependant il faudra voir et, dans tous les cas, laisser courir et ne pas se presser.

Courage, mes bien chers amis; bonne saxité. Advieille que pourra. Que voulions-nous? Le trionq^iie

Wa CORRESPONDANCE.

des Bourbons, Thonneur, le bonheur de la France- Nous sommes en bonnes voies. Toutes vos idées finissent par prévaloir. Vos plans sont exécutés par d'autres; je conviens du sic vos non vobis; mais l'essentiel est que la faction succombe et que le royalisme fleurisse. Vous y avez puissamment coopéré : à votre suite, j'ai fait ce que j'ai pu. J'ai le cœur content et le grand air de la campagne circule librement dans mes poumons.

Mille tendresses à Eugène. J'embrasse les enfants, et père, et mère.

1344. — M. de Wendel à M. de Serre.

Paris, ce 16 janvier ISS^i.

La réponse que M. de Villèle avait faite à du Teil me faisait pressentir les dispositions du ministère; j'ai cependant abordé la question avec M. de Villèle avant-hier. 11 n'y a pas eu un moment d'hésitation dans sa réponse : elle est négative. Il m'a dit que vous deviez sentir que votre nomination était incompatible avec la haute place que vous occupiez, et que nomination et démission devenaient synonymes ; que, sous tous les autres rapports, vous pouviez compter sur lui, soit pour une ambassade plus active, soit pour une haute place de magis-

trature. Il fait seulement observer, quant au changement d'ambassade, que Naples est le point auquel le Roi tient le plus. Quant aux deux places de la Cour de cassation et de la Cour des comptes, voilà où je voudrais vous voir. J'ai eu ensuite avec M. Capelle un long entretien : il m'a dit que, bien malgré lui, il avait été obligé de donner à notre nouveau préfet des instructions contraires à votre nomination; que dans le temps son ministre l'avait chargé de la même commission pour M. de laBoulaye. J'ai écrit à M. Corbière pour en obtenir un rendez-vous; mais on ne répond pas dans ses bureaux. Voilà, mon cher ami, pour les dispositions d'ici. Celles du département, vous les connaissez par la nature de ses habitudes : il obéira à l'impulsion d'en haut, parce qu'on y fait les élections comme la conscription. Une circonstance nouvelle y rend la chose plus difficile: un seul député se retire et M. Marchand-CoUin, receveur de Briey, s'est mis sur les rangs; il aura à Briey les 9/10 des voix. M. d'Hausen aurait bien pu vous avoir des voix à Sarreguemines ; mais il a accepté la présidence, en convenant avec le préfet de faire nommer M. Durand: serait-il loyal de se servir des moyens que le préfet lui a donnés pour contrarier ses vues? Vous répondrez vous-même à la question. J'ai vu ce matin la personne arrivée à Paris de votre part* ; elle a tout ce qu'il faut pour réussir. C'est sans doute un honnête homme, car il a paru très-surpris qu'on eût

« M. de Belleval.

hlh CORRESPONDANCE.

oublié VOS services ; il en verra bien d'autres dans la grande ville que j'ai toujours appelée la ville infernale.

On a fait autant pour éloigner M. de Marchangy que pour vous éloigner vous-même ; il ne paye plus la contributi(m.

Je sais, mon cher ami, que vous trouverez mon ambition pour vous trop bornée, mais la voici : Tune des premières présidences dont je vous ai parlé, et cela réussira infailliblement ; de là vous verrez passer bien des ministères, et vous pourrez aider de vos conseils ceux qui paraîtrcmt le mériter. Si vous vous retrouviez à la Chambre, vous y trouveriez promptement la fin de votre existence : c'est là ma pensée tout entière. Les élections seront, je crois, fort vives, et je crains qu'elles n'amènent trop de chances contre M. de Villèle; les succès ne portent pas à la prudence, et je crains que, malgré son habileté, il ne succombe. J'aurais voidului faire sentir que ce serait là le moment où il aurait besoin d'un auxiliaire de votre force ; mais j'ai trouvé le terrain mal préparé pour cette insinuation : le pouvoir croit tout dominer; il voit la plaine devant lui ; il tourne le dos au précipice jusqu'au moment où il y tombe.

Votre ami y

F. DE Wendel.

1345. -- M. de Wendel à M. de Serre.

Paris, ce 16 janvier 182/i.

Je VOUS ai dit dans ma lettre tout ce que je savais ; je dois cependant ajouter que, si vous jugiez que toute votre existence fût dans une nomination à la Chambre, il faudrait me le mander tout de suite, et alors il ne resterait d'autres moyens que de tenter la chose à Thion ville. Mais je ne le ferais qu'après avoir donné ma démission de la présidence du collège, parce qu'autrement il y aurait de la trahison ; je me retirerais, ce qui ne me contrarierait pas. D'ici à votre réponse, je sonderai le terrain, car votre présence à Naples est un grand obstacle pour des gens qui veulent trouver dans leur député un correspondant, et vous sentez que, si l'on prend un parti extrême, il ne faut pas manquer son coup. Mais, je vous le répète, le jour où vous arriverez à la Chambre, il faut vous attendre à quitter les autres places et recommencer une nouvelle carrière. Réfléchissez-y.

Votre ami,

F. DE Wendel.

i,16 CORRESPONDANCE.

1346. — M. Pécheur * à M. de Serre.

Metz, 18 janvier Ifm.

Monseigneur,

Le sentiment vif et profond de reconnaissance qui existe dans mon cœur envers Votre Excellence, pour tous les avantages qu'elle a daigné me faire accorder de la bonté du Roi de France , me remplit l'âme, en ce moment, plus fortement encore si c'est possible. Je suis arrivé au but, monseigneur, où tous ces avantages devaient me- conduire : j'obtiens en mariage M"® Baudouin, fille d'im notaire de Metz, jeune personne des plus distinguées par ses qualités personnelles et par sa fortune.

C'est à la bienveillance toute particulière pour moi de Votre Excellence que je suis redevable de ce succès ; en m'honorant du titre de conseiller, Votre Excellence a réparé en moi le défaut de fortune, et j'ai été entouré de considération. Ce sont là mes causes de réussite.

Je m'empresse, monseigneur, de vous en faire part; et, en cela, je m'acquitte bien faiblement d'une dette de mon cœur.

* Charles Pêcheur» troisième fils du président Pêcheur. Reçu avocat en 1811, il avait été nommé conseiller auditeur à la Cour royale de Metz en 18!^ et conseiller en 1831.— Voyez 1. 1^^, p. I3h.

ANNÉE 183lé. M7

Ma mère, mes frères et toute ma famille se joignent à moi pour vous exprimer des sentiments d'une reconnaissance éternelle, qui nous sont communs à tous.

Je suis avec le plus profond respect De Votre Excellence, Monseigneur, Le très-humble et très-obéissant serviteur.

Pécheur.

P.-aS. Mon frère aîné', qui a l'honneur d'offrir ses respects à Votre Excellence, me charge de la prévenir qu'il espère lui annoncer sous peu une nouvelle qui lui sera agréable.

1347. — M. de Serre à M. de TVendel.

Naples, 19 janvier 182^.

Comme vous me le conseilliez par votre première lettre, mon cher ami, j'avais écrit au ministère pour m'assurer de son assentiment à mon élection dans la Moselle. Je reçois une première réponse de M. de Chateaubriand, dont je vous envoie

* Françoîs-Victor Pêcheur. D'abord avocat, puis conseiller auditeur, puis procureur du Roi prés le tribunal de Sarreguemines, il était devenu, en 1818, conseiller à la Cour royale de Metz. — Voyez la Biographie de la Moselle^ par E.-A. Be'gin, t. NI, p. Ukl, V. 27

JM CORRESPONDANCE.

la copie d'auti-e part. Je Tavais prié de s'entendre avec MM. de Villèle et Corbière; c'est lui quia pensé à la liste des présidents, dont naturellement je ne lui parlais pas. Vous verrez que sa réponse est en nom collectif, au nom du gouvernement. J'ai aussi écrit à M. de Villèle; un incident a malheureusement retardé ma lettre.

Dans ma dernière de quatre ]3ages, en réponse à votre seconde, du 17 décembre, je pourrais croire avoir épuisé la matière; toutefois, l'ayant écrite rapidement et pressé par le courrier, je me rappelle que je n'ai pas été assez positif sur ce que je désire, et je crains que, après m'avoîr trop cru voué au repos et à la remise, vous ne me jugiez tourmenté d'ambition, ce qui serait injuste.

Vous avez vous-même trop d'activité dans l'esprit pour ne pas comprendre que cette activité longtemps exercée devienne im besoin, et que, constamment appliquée au bien de son pays, elle devienne un sentiment énergique. Dans cette disposition, une inaction forcée ou, moins encore, une action de peu d'intérêt devient un état de résignation et bientôt un état de souffrance si le coeur saigne de plus d'une plaie et s'il lui faut aliment et diversion, si d'ailleurs l'état moral et politique du pays, si votre rôle vous interdisent toute communication et vous laissent seul vis-à-vis de vous-même.

Que désiré-je donc? Simplement aller chaque année passer trois mois à la Chambre, m'y entendre avec le gouvernement sur ce qu^il peut y avoir de grand et d'utile à faire Je crois depuis

ANNÉE 18M. h^

deux ans avoir beaucoup gagné par la méditation, l'observation et l'étude; j'ai en partie complété ce qui me manquait, la connaissance de nos intérêts ^u deliors et de leur influence sur les mesures intérieures . Personne ne sait et ne sent mieux que moi que la force des choses nous a conduits au système actuel, qu'on ne peut faire de bien que dans ce système et par ce système; j'aurai au moins cette habileté d'intelligence et de probité qui subordonne tout à une idée principale, qui est aussi un premier devoir. Ne soyez donc nullement embarrassé de ma position ; elle serait bonne, franche et nette. Le reste de l'année, je serai content, très-content, de le passer ici ou sur les grands chemins. J'aurai fait provision à la Chambre de matériaux ; je les mûrirai dans les intervalles. Les voyages, le climat, <x)aviendront à ma santé; sans prétendre davantage, j'aiu^ servi le Roi et la France comme je sens que, s'il plaît à Dieu, je puis le faire, et, quand enfin les forces me manqueront, j'aurai acquis des droits à un honorable repos.

Votre ami,

H. DE Serre.

1348. — M. de la Boulaye à M. de Serre.

Ay, prés Épernay, 90 janvier 185/ii.

On va se mettre, de ma part, aux trousses de

M. de Belleval à Paris. Je l'ai déjà recommandé à mon cousin et je vais le recommander à mon beaufils. Je voudrais qu'il pût venir ici. Une soixantaine de lieues, aller et retour, ne sont qu'une promenade pour qui en fait des centaines.

Mille remercîments du bon accueil promis aux voisins de campagne^ . Il me semble que le père, et le fils, et même un petit-fils voyagent de conserve. Je m'en rapporte à vous pour bien accueillir nos Français. Votre ménage est armé de manière à leur rappeler tout ce qu'il y a de bon et de beau dans la patrie; vous rencontrer à 500 lieues, c'est manger des glaces sous la ligne.

Les propriétés rurales acquièrent graduellement de grandes valeurs. On vient de vendre dans mon voisinage les bois de la terre de Louvois qui appartenait à Alesdames de France, à un taux très-élevé ; les acquéreurs, et il y avait grande concurrence, ne placent pas à plus de â 1 /2 pour 100. Cela m'a fait songer à vos bois qui poussent pendant que vous diplomatisez.

* M. de Guëheneuc et sa famille.

ANNÉE ISâ/i, uni

J'envoie les plus tendres caresses à tous vos enfants. J'aime et j'embrasse père et mère.

1349. —M. de Serre à M. Remy.

Naples, 23 janvier 185U*.

Je viens, cher ami, de recevoir ta lettre du 31 décembre. Je devais réponse à celle où ton amitié versait quelques consolations sur la plaie récente encore de mon âme. J'avais pleuré, et pleuré comme un fils, ta digne mère; tu devais aussi quelques larmes à la mienne, tu en devais à la douleur profonde de ton ami.

Tes peines ajoutent aux miennes, d'autant que, souvent préoccupé de toi et de ton avenir, je me vois moins de moyens de t'être utile. J'avais d'abord l'idée d'écrire pour ton affaire, puis j'ai pensé que peut-être, à l'arrivée de ma lettre, la chose serait oubliée, que je la réveillerais, la grossirais inutilement. J'attends donc de tes nouvelles ultérieures. Avec ton bon droit, l'appui des gens de bien, celui de ton recteur, les apparences sont que tu seras respecté. C'est tout ce qu'il te faut. Comme tu as maintenu toute ta dignité, tu n'as point de réparation à demander. Si tu étais encore inquiété, tu m'écrirais sans doute. Pour déchu que soit mon

crédit y il n'est pas que quelque personne ne meconserve estime et attachamtent^ et tous mes efforts

sont à ta disposition. Je t'engage, au surplus, à rester simple, naturel, sans aigreur ni ressentiment dans tous tes rapports avec ces messieurs, à veiller plus que jamais sur toi et ton établissement pour ne donner aucune sorte de prise, et à persévérer dans ta confiance entière dans Celui qui nous a placés sur cette terre comme en un séjour d'épreuves. Les afflictions les plus cuisantes sont celles qui nous rapprochent le plus de Lui, qui sait nous trouver des voies et de l'espoir quaod nous n'en apercevons plus. Mes peines et ces pensées me reportexit souvent vers les jours pieux de ma première jeunesse , formée sous l'inspiration de ton respectable père. Remerciele de son souvenir, parle-lui de moi» de ma vénération et de mon tendre attachement. Je me recom* mande à ses saintes prières, et, lorsqu'il s'élèvera vers le Ciel, je voudrais, comme le disciple d'ÉIie, être digne de lui demander son manteau.

.Je serais infailliblement nommé dans la Moselle si j'y avais beaucoup d'amis comme toi; mais ils sont rares et, pour la plupart, les absents ont tort. Je regrette surtout les services que, je croîs, j'aurais pu rendre. Sur cela, comme sur tout le reste, la volonté de Dieu!

Au revoir, mon ami, quelque éloigné qu'en soit le Jour. Ma femme et mes enfants vont bien. Je t'«nbrasse de cœur, toi et les tiens.

Ton ami.

AXr^EE 18!IJ^ Aâ3

1350.^ lie vicomte ûe Cbateaobriaïid à M. de Serre.

Paris, 28 janvier ISâJ^.

Vos réflexions sur la septeimalité, monsieur le comte, sont trèâ-bcKines. Je ne sais^ néanmoins, s'il ne serait pas bon que le renouTellement fût quinquennal pour la Chambre prochaine et septennal pour les Chambres qui suivront, afin d'éviter, à la tribune, TobjecticHa de l'usurpation de pouvoirs» Cette objection est de nature à frapper à la fois les esprits communs et les hommes généreux, les premiers qui ne peuvent s'élever à un principe plus haut, les seconds qui craindront le reproche de s'être donné deux ans de pouvoirs au delà de ce que leur accordait la loi en vertu de laquelle ils auront été élus. En Angleterre, le Parlement n'a pas craint de se donner quatre années; mais dans ce pays l'omnipuissance parlementaire est un dogme reçu, et, chez nous, nous disputons encore contre ce dogme, sans lequel, pourtant, il n'y a point de gouvernement représentatif. Notre éducation n'est pas faîte. Je voudrais aussi qu'on mît l'âge éligible à trente ans ; mais je ne sais si le Conseil sera de mon avis sur tous ces points. Si vous étiez élu député, je compterais sur votre appui dans les questions constitutionnelles.

hZh CORRESPONDANCE.

Je voudrais, monsieur, améliorer votre position. Je sens combien vos appointements sont insuffisants et combien le budget des Affaires étrangères est audessous de ce qu'il devrait être. Cette année, nos dépenses en Espagne m'empêcheront encore de rien demander. 11 faut gagner du temps : le temps, disent les Italiens, est un galant homme!

Vous nous avez rendu un grand service en empêchant nos négociants de Naples de venir nous tourmenter. Mais que faire? Comment influer sur une mesure qui est commune aux puissances privilégiées? — Elle attaque nos traités. — Vous savez ce que c'est que des chicanes sur des traités et quand et comment on en sort. Nous ferons de notre mieux.

Nous ne pouvons pas en finir avec l'Espagne. Nous venons d'être obligés d'envoyer M. de Marcellus porter une espèce d'ultim^atum. Nous doutons enfin que l'Angleterre consente à prendre part à la médiation que l'Espagne vient de demander aux alliés pour l'affaire des colonies. Du reste, la meilleure intelligence règne entre les cabinets, et les affaires mêmes dé la Russie et de la Porte paraissent s'arranger. Je vous ^

* La fin de cette lettre n'a pas été retrouvée.

ANNÉE 18SA. /iS5

1351. — M. de Serre à M. Lanty.

Naples, 1«' février 182)^.

Monsieur, ancien et honorable ami,

Je reçois votre lettre du 11 janvier; je suis pénétré du sentiment qui l'a dictée, mais je crains que votre amitié ne vous fasse illusion sur l'intérêt que peut me porter autrui. Le passé me donnait la confiance de pouvoir encore être utile ; j'ai donc écrit dans ce sens à mes parents, âmes amis, particulièrement à ceux que vous me nommez, et il y a déjà deux mois ; j'ai cru en même temps devoir prévenir le gouvernement, qui m'a répondu dans les termes les plus obligeants pour m'assurer de son appui. J'ai envoyé cette réponse à Metz ; je ne sais si elle ramènera les parents ci- dessus désignés de leurs fausses idées sur ma convenance et mon intérêt. A tout événement, je vous remercie tendrement de la nouvelle preuve d'amitié que vous m'avez donnée.

J'ai appris avec douleur la perte cruelle que vous avez faite. Je n'ai pas douté que, même dans cette affliction, vous n'ayez, vous et votre respectable femme, donné des larmes à une amie comme ma mère ; le souvenir de ce que tous deux vous avez été pour elle durera autant que mes regrets, autant que moi-même. Je fais des vœux pour votre con-

servation, et pour que vos vieux jours soient consolés par les enfants qui vous restent.

Adieu, monsieur et respectable ami. Recevez pour le ménage les remercîments et les tendresses de ma femme, et de votre dévoué et reconnaissant

H. DE Serre.

1360. — K. Miébiibr & M. de Sene^.

Bonoyle A fëvrier ISSIu

Mon cher ami,

Le retard de ma lettre vous a fait sans doute supposer que j'ai été malade ou qu'un grand malheur domestique m'a frappé, la suppression d'une lettre étant de toutes les hypothèses la plus invraisemblable. En eflFet, j'ai été malade au commeiKîement de lliiver; et c'est ce qui m'a empêché de vous écrire sans attendre une lettre de vous. Depuis que j''ai reçu votre lettre (que n'avais-je alors des ailes pour voler vers vous?), je n'ai pas été précisément malade, mais je n'ai pas été non plus frais et diq)OS. Les causes de mon silence sont nombreuses; c'est en les ènumérant que je vous ferai le récit d'une partie de tout ce qui m'est arrivé et que je voudrais vous écrire.

* Cette lettre est tra^hzrte de ràHamoÊà.

ANNÉB 18â&. AS?

- Et d'abord, j'aurais eu trop à vous dire, si j'a- Tais voola me donner carrière; j'ai différé pour satisfaire dans nue certaine mesore à des devoirs analogues, mais très-pressants, envers des parents et des connaissances. Mcm cœur me disait que j'aurais trouvé plus de plaisir à vous éorire qu'à faire quoi que ce fût. Je conversais avec vous très-souvent par la pensée et en ami qui ne vous aurait quitté que depuis peu de jours ; aus^ me semblait-il que ce n'était contracter aucun tort divers vous, mais que j'en contracterais envers de bons amis de plus ancienne date, si j'omettais à leur égard un devoir qui est la condition de la durée de nos rapports, sous prétexte que plus tard, après que mes amitiés de jeimesse avaient été en partie dissoutes par la mort, en partie rompues par la différence de situation, d'opinion, ou par l'éloignement et la négligence, j'avais trouvé l'ami qui réalise le vœu de ma jeunesse, au moment même où j'étais résigné à finir ma vie sans connaître ce bonheur. Si vous aviez pu lire dans mon cœur, j'étais justifié; si d'autres l'avaient pu, ils s'en seraient affligés.

Ensuite, s'il est très-facile et très-consolant d'épancher une douleinr déterminée dans le cœur d'un ami, quand on a des soucis et des inquiétudes vagues, l'âme se resserre. C'est mon cas. Il fallait d'autant moins penser à retourner à Rome que ma femme était de nouveau enceinte et que ses couches étaient attaodues juste pour le moment où^mon eoDgé expire : <h^» il est certain que l'air d'Allemagne lui fait du hiea et que l'air de Rome lui se-

iOS CORRESPONDANCE.

rait de nouveau nuisible. Il devenait donc indispensable dé faire le pas décisif et de demander mon rappel. Je l'accompagnai d'une très-modeste prière pour obtenir l'accomplissement d'une promesse que le Roi m'avait donnée par écrit, et sans laquelle je n'aurais jamais accepté ma mission •

Bien plus, ne voulant pas être une charge pour l'Etat comme pensionnaire, j'offris de rendre des services littéraires et de faire un cours d'histoire dans une Université, sans m'astreindre précisément à toutes les obligations d'un professeur.

Ce que j'avais à faire heureusement n'était pas douteux; je n'en eus pas moins un moment d'angoisse avant de m'y résoudre ; car je devais renoncer volontairement à une existence honorable, libre de soucis et pleine d'agréments pour une existence obscure et à tous égards dépourvue de jouissances ; et, ce qui m'importait beaucoup aussi, il fallait échanger un séjour propice à ma santé contre un autre séjour qui, d'après tous les indices et ma propre expérience, ne me laissera que quelques années d'une vie maladive.

On ne me répond pas de Berlin ; peut-être ne le fera-t-on pas avant d'avoir pris une décision péremptoire.

Vous pouvez bien penser, mon ami, qu'au milieu de ces embarras notre humeur s'assombrit ; et pas une âme dont le commerce puisse me rafraîchir et me ranimer ! Vous savez ce qu'on éprouve quand on ne peut communiquer à personne ses meilleures pensées; j'en souffre plus que vous qui vous com-

plaisez à la méditation silencieuse, tandis que moi, je suis devenu en grande partie ce que je suis par le commerce des hommes. Que ne donnerais -je pour passer seulement un jour avec vous ! L'âge a peu accru mes besoins; mais si, dans sa jeunesse, on a désiré ardemment le contact des hommes supérieurs pour s'élever l'âme, serait-ce un orgueilexagéré, quand on est parvenu à l'âge mâr et qu'on se sent devenu quelque chose, de ne pas aimer un entourage où l'on se trouve resserré et comprimé? Je ne sors donc presque pas de nos quatre murs et du cercle des miens. Aller au grand air est à peine possible en cette saison ; en été on peut voir assez près d'ici de beaux sites, et encore ne sont-ils beaux que pour celui qui n'en connaît pas de beaucoup plus beaux.

C'est une bénédiction du Ciel que nos enfants supportent si bien cette vie renfermée autour d'un poêle toujours rouge. Marcus, pourtant, perd de sa vigueur, il a souvent de petites indispositions; une fois même, il nous a causé de vives inquiétudes par une grave maladie.

Voilà, mon cher ami, la description fidèle d'une situation qui peut vous expliquer comment , le cœur plein de vous, j'ai pu garder le silence.

J'en viens maintenant à votre lettre qui, dans l'état où je me trouvais, a été pour moi une vraie consolation.

Sans avoir connu votre mère, nous avons partagé vos douleurs et vos larmes. Nous pouvons quelquefois mesurer le bonheur d'autrui par cela seul que

/i90 CORRESPONDANCE.

nous en sommes plus ou moins privés. Combien votre mère devait être heureuse par vous ! plus heureuse que Cornélîe! TafiFection d'un tel fils! ime telle bru ! de si bons petits-enfants ! et puis la ferme croyance de ne perdre tous ces biens que pour un temps, et de les regagner pour l'éternité ! • Votre situation me fait craindre que le séjour de Naples ne vous devienne à tous deux insupportable et que, comme nous l'avons fait nous-mêmes, vous ne modifiiez votre sort sur tel ou tel point. Je ne saurais vous dire, mon cher ami, combien je le crains ; et c'est précisément à cela que vous pouvez reconnaître combien je vous aime ; car votre retour me permettrait seul de vous revoir, et c'est la seule chose que je désire d'une manière distincte. Si cependant vous voulez faire ce pas, il vaut mieux lé faire tout de suite qu'après une plus longue absence. Il n'en sera pas autrement en France que chez nous : demeurer longtemps absent, c'est être mort pour ceux qui sont restés dans le pays ; c'est à l'absent qu'on peut appliquer la parole biblicpie : « Sa place n'est plus ici. » Quand en revient et qu'on veut reprendre la place cpie de l'aveu de tous on occupait, elle se trouve prise, et l'on est considéré comme un intrus. Il n'est pour vous qu'un retour convenable : le ministère. Dans la Chambre, vous tiendriez sans doute une place honorable comme orateur de la vérité ; mais ne savez-vous pas déjà que l'impossibilité de se maintenir entre les platitudes de deux partis irrités et extravagants vous rendrait malheureux? Lorsqu'un homme d'xme

ANNÉE 16SA. m

sagesse supèri^oere pvmd part à une affaire qu'il ne peut mea» 4 biea^ il se place dans une fausse positioa, joiême aux yeux de la postérité. A la vérité, vous êtes trop pur pour être jamais méconnu ocHume l'a été Cîcéron ; mais on lui fait pourtant trop de tort en ne comprenant pas qu'il se plaça dans une fausse position pour ne pas abandonner entièrement sa patrie aux mains des indignes.

Pour avoir les nouvelles les plus fraîches de la

guerre, je me suis adressé à r Etoile, L'impudence avec laquelle cette feuille parle du ministère Bichelieu montre suffisamment que les patrons de ces journalistes ont l'intention de persister dans leur ligne de conduite ; aussi bien l'étranger est-il d'accord avec eux. Du reste, les ministi'es eux-mêmes ne seront plus longtemps les maîtres de la situation; car la feuille ministérielle ne manque pas d'indices, ce me semble, qui font supposer que la nouvelle donnée par VAllgemeine Zeitung d'une seconde coalition de l'extrême droite avec les jacobins n'est pas imaginaire. Une fois c'était assez honteux, mais deux fois ! Pourtant ne trouvez-vous pas €[ue cette fois-ci ce serait moins sot de la part des libéraux que la première? Je périodes libéraux qui ne cherchent pas à provoquer une nouvelle révolution ; il est clair que ceux qui ont cette intention se promettent une explosion. Je crois o^>endant qu'eux aussi se trompent, et qu'en général les peuples sont si Mas^ qu'on peut tout leur offrir, pourvu que l'armée soit fidèle, que l'on tire les rênes <j[e plus en plus, que l'on restreigne de plus en plus

/i32 CORRESPONDANCE.

la liberté. Jusqu'en décembre 18âl, j'ai été plein de confijince dans le développement de vos lois libérales; aujourd'hui je n'y crois plus, et même je ne comprends pas comment elles peuvent subsister ainsi.

Quand même ce ne serait pas pour la forme une imitation peu digne que de vouloir la septennalité, l'expérience ne montrait-elle pas que, pour une nation que les malheurs doivent avoir rendue prudente, les inconvénients d'une Assemblée qui se renouvelle fréquemment sont moins grands que ceux d'une Assemblée qui, d'année en année, peut avancer vers un extrême absurde?

Ma volonté est assez ferme pour m'être réjoui, autant que vous et jusqu'au dernier moment, de vos succès en Espagne, quoique nous fussions tombés d'accord qu'il était déplorable de poursuivre la guerre. Je ne sais pas si la populace qui, dans ce* malheureux pays, se livre à ses fureurs (îl faut en croire beaucoup, bien que les journaux aient un système complet de mensonges), je ne sais pas si elle est moins satanique que les jacobins déchaînés de 1789; toutefois, dans l'état actuel, nous sommes moins en dangeu que lorsque existait cette Constitution, qui ne pouvait donc pas rester en vigueur. Que la couronne ait gagné l'armée à sa cause, c'est notre intérêt pourvu qu'on n'en abuse pas. Rien d'étonnant à ce que votre gouvernement ne prouvât point sa force en s'alliant à tout ce qui n'était point contre la monarchie et ne cherchât pas à gagner tousxîeux qui, au moment de leur défaite, étaient

prêts à se réunir à lui; pour cela, il aurait fallu avoir la conscience de sa force et de son génie. Si Ton agit ainsi, si Ton se laisse faire la loi par une faction et que cependant on ne veuille pas lui obéir sans réserve, alors on ne peut pas exister. .

Je me réjouis des mesures relatives à la direction de vos finances et autour desquelles les journaux ont fait si peu de bruit (l'attention n'est attirée que par ce qui brille). Je me réjouis de la hausse de vos fonds publics , quoique mes modestes revenus doivent en être diminués; car l'habileté dont M. de Villèle a fait preuve dans ces mesures, il l'appliquera sans doute aussi à la réduction de la rente. Je regrette pour le succès qu'on n'ait pas créé des rentes à un taux moins élevé, selon le projet que vous connaissez ; mais, comme les 100 millions de l'an dernier laissent certainement une grande masse d'arriérés, il serait important de faire quelque chose; surtout il est essentiel de ne rien dire de cette réduction, du moins au commencement de la session, et d'attendre que le cours soit consolidé audessus du pair. Je me réjouis de cette réduction parce qu'elle sera très-certainement employée à restituer aux Vendéens et aux émigrés quelques ressources; mais, si j'entre dans les sentiments d'un Français, je souhaiterais qu'on humiliât les libéraux en ayant aussi quelques égards pour les vétérans qui ont perdu la situation que Napoléon leur avait faite.

L'Angleterre va sans doute, dans cette session du V. 28

/i3& CORRESPONDANCE.

Parlement, réduire son ancien h p. 100, dont le moatant n'est pas très-considérable. Cette mesure amènera, l'année prochaine, une opération analogue relativement au 3 p. 100. II en résultera un très-grand allégement pour le peuple ; mais pour cela il faut la paix, et j'espère bien que votre gouvernement,, après l'expérience qu'il vient de faire en Espagne, ne songe pas à ramener maintenant l'Amérique. La postérité maudira ceux qui ont causé la séparation de l'Amérique espagnole et ont rendu sa soumission impossible : je ne vois dans ces contrées aucun modèle, aucun élément de république démocratique. Une partie d'entre elles se convertira en États nègres comme Saint-Domingue ; le reste, divisé, végétera dans l'anarchie, à moins qu'il ne se rencontre un dictateur. Voilà les conséquences inévitables; c'est l'Angleterre qui aura le plus à s'en repentir ; car l'Amérique du Nord doit acquérir la suprématie immédiate, et les îles anglaises périront infailliblement. Là aussi quelle fatale anarchie ! Dansces îles, une fois que les forces de la mère patrie seront înpuissantes à contenir un soulèvement général, la population blanche disparaîtra; dans les. colonies espagnoles elle se fondra avec les races indigènes; la langue espagnole, qui déjà n'est que peu parlée des créoles, périra dans plusieurs contrées; il s'élèvera des nations tout à fait nouvelles , mais barbares.

Ma patrie me devrait beaucoup de reconnaissance si je lui avais acquis vos sympathies. Vos observations sur nos États provinciaux projetés sont très-

ANNÉE ISâ/i. A35

remarquables : plût au Ciel que vous vécussiez a.u milieu de nous pour les faire valoir ! Vous alléguez qu'avant la Révolution on avait reconnu en France l'impossibilité de régner si tout le pays était composé de provinces avec des Etats. Mais cette impossibilité ne s'étend-elle pas bien plus loin encore, ou plutôt n'est-il pas absolument impossible de gouverner sans despotisme un pays où n'existe pas la différence des droits, soit des provinces, soit des classes? Aussi bien il y a toujours un moment où ces différences ne peuvent plus subsister, parce qu'en réalité elles n'existent plus. On a commis chez nous une grande faute, ce me semble, en donnant beaucoup d'étendue aux provinces ; si Ton avait laissé les anciennes sans les réunir, on n'aurait yyas manqué d'homme sensés et loyaux, qui auraient défendu les intérêts locaux simplement et convenablement. Mais dans notre Westphalie les gens venant de contrées éloignées se réunissent comme des étrangers et n'arrivent qu'à traiter des questions générales, parce que l'un ignore les besoins municipaux de l'autre et n'y prend nul intérêt ; bien plus, celuilà qui sait le mieux, comme on dit, où le bât le blesse, n'aura pas la majorité, quand, comme cela arrive souvent, les députés des autres localités n'auront pas les mêmes besoins

Nous avons de tous côtés des terres nobles, sauf dans les pays en deçà du Rhin : on y trouverait un excellent critérium pour déterminer et constituer un corps de noblesse : à savoir la possession d'une telle terre jointe soit à une noblesse héréditaire in-

SiSd CORRESPONDANCE.

tacte, soit à l'occupation d'un certain grade dans l'année ou dans l'administration. Autrefois le détenteur d'une terre noble n'était admis à la Diète que s'il était noble ; et, comme cela était absurde (ainsi, par exemple en Saxe, il existe un district où il ne reste qu'un seul propriétaire noble) , on a passé à l'autre extrême et l'on ne demande plus d'autre titre que la seule possession. Mais les nobles endettés vendent une à une toutes leurs terres, et les nouveaux possesseurs appartiennent la plupart aux derniers rangs du peuple. La noblesse proteste dans les provinces où elle s'est maintenue dans une grande partie de ses possessions, comme par exemple dans le pays de Munster; mais que demande-t-elle? L'ancien ordre de choses : que les nobles de naissance et les anoblis soient seuls admissibles à la Diète. Mais, à présent, chaque grandduc donne des titres de noblesse contre argent; et un bourgeois qui se respecte ne veut pas se laisser anoblir. Moi donc, je serais exclu, tandis qu'un fournisseur de Darmstadt ou de Karlsruhe, pour quelques milliers de florins, en ferait partie. Si j'avais pu faire admettre cette proposition que j'appuyais d'un témoignage tiré du président Renault^ constatant qu'en France il en a été ainsi autrefois et d'une démonstration évidente de ce principe qu'une noblesse qui se rajeunit peut seule

* Charles-Jean-François Hënault, né à Paris en 1685, y mourut en 1770. Il fut président au Parlement, surintendant de la maison de la Reine et membre de rAcadémie française. On consulte encore son Abrégé chronologique de l'histoire de France,

ANNEE 183ii. k37

durer, le public aurait été satisfait. Aujourd'hui on supporte moins que la chevalerie soit une classe d part qu'on n'est satisfait qu'elle ait perdu toute importance morale. Il est désespérant en Westphalie et ailleurs de voir le despotisme qu'exercent chez nous en Allemagne les idées de la Révolution aussitôt que le pouvoir absolu peut s'en servir. Nous avons en Westphalie et ailleui^s des majorats attachés à des fermes possédées par des paysans; grâce à ces majorats, nous avons une très-estimable aristocratie rustique, assez aisée pour donner aux cadets une bonne éducation avec la conscience d'une origine honnête et d'une jeunesse indépendante, et pour fournir ainsi à la classe moyenne, surtout au clergé des deux confessions, des représentants très-honorables. Dans les pays où le Code est introduit, ses partisans, se présentant comme l'expression de l'opinion publique, réclament le partage des successions; déjà ils avaient obtenu par surprise la ratification des ordonnances françaises et westphaliennes ; quoiqu'elle soit suspendue. Dieu sait comment cela finira. On a pourtant devant les yeux l'exemple d'autres contrées allemandes où ce maudit partage existe depuis 'des siècles, mais où l'ordre des paysans n'est plus composé que de mendiants. Dans le district de Montabaur, en Nassau, on ne peut pas élire un député pour la Diète, parce qu'il n'y a pas même un électeiu' ; car, pour être électeur, il faut payer un florin de contribution foncière. Cela paraît incroyable ; mais mon garant demeure tout près et connaît le pays depuis son enfance.

Sur les bords du Rhin, la grande propriété disparaît complètement et la petite est de plus en plus morcelée ; mais aussi cpiels paysans ! Un bien que Ton compte parmi les plus considérables a été vendu demièi'ement pour environ 85,000 francs. Des fabricants, des avocats, etc., achètent des biensfonds pour les affermer, de soi'te que la classe des paysans disparaît du voisinage des villes, comme en Italie. Le paysan, sauf le vigneron, souffre beaucoup de devoir vendre à bas prix ; mais la situation est sans comparaison meilleure ici que dans la Souabe et dans le Holstein. Là, dernièrement, une terre noble que je connais a été vendue le quart du prix qu'elle avait coûté à l'ancien propriétaire il y a vingt-cinq ans, y compris les dépenses faites pour des réparations utiles. Dans un village y attenant, tous les paysans sont en faillite.

L'accroissement, en réalité effrayant, de la population dont on s'était d'abord si puérilement réjoui, augmente encore la misère ; cela commence aussi à préoccuper .les esprits. Vous aurez peine à croire que chez nous, dans la Prusse, qui ne compte pas même 11 millions d'habitants, la population s'accroît tous les ans de plus de 900,000 âmes. Chez nous, il est vrai, on voit surgir une foule de nouvelles maisons. Le pays de la Moselle, m'assuret-on, s'enrichit à cet égard plus qu'aucun autre, grâce aux difficultés que l'on oppose à l'entrée des vins étrangers ; on y voit partout se dresser de nouvelles habitations et le sol se défricher. Mais, dans d'autres contrées de l'Allemagne, ce n'est pas le cas.

ANNÉE 18â/i. hS^

Les fabriques fonctionnent mieux que je n'aurais cru. Pour beaucoup d^artîcles où, il y a vingt ans, la fabrication anglaise était bien supérieure, il n'y a, même plus aujourd'hui de concurrence, par exemple, pour les draps, les laines et les cuirs; on recherche de moins en moins les fers étrangers. Le malheur est que les fabricants produisent trop, et que, pressés de vendre, ils deviennent sensibles au moindre accident; quand le prix des matières premières baisse, le fabricant doit abaisser le prix des marchandises qui ont été préparées avec des matières plus chères. Le nombre des pauvres s'accroît prodigieusement; Cologne a beaucoup gagné en importance depuis 181 A; la valeur des maisons a plus que doublé; la population a fort augmenté. Mais on est effrayé d'apprendre que, sur 55,000 habitants, âO,000 reçoivent l'aumône Que deviendra l'Europe dans un siècle?

Je passe de la statistique à un sujet que les statisticiens n'oublient pas dans leurs tableaux : la littérature. La poésie est à sa fin : on n'écrit que des romans, et précisément nous ne savons pas les écrire ; en ce moment le lieu de la scène est surtout la Grèce. On paraît rassasié de philosophie, et, comme le silence se fait autour d'elle, quelques-uns en viennent à composer d'estimables travaux sur la philosophie grecque et à croire que la spéculation a épuisé ses résultats. La jurisprudence romaine •est l'objet de fortes études. L'impulsion que j'aî donnée à la critique de l'histoire ancienne a produit quelques œuvres excellentes et beaucoup d'autres

hhO CORRESPONDANCE.

informes. Un livre que je voudrais voir entre vos mains, c'est V Histoire de 1786 à 1815\ par MenzeP; la première partie vient justement de paraître : il y règne les opinions les plus saines, le mépris le plus absolu de cette pitoyable sagesse révolutionnaire, et un sens si juste de la vérité qu'on s'étoime de voir un professeur de Breslau juger les événements comme s'il avait vécu dans les agitations du monde. Malheureusement le livre, comme il arrive chez nous, est écrit avec trop de précipitation, au fur et à mesure de l'impression : il aurait besoin de retouches. Il est de beaucoup préférable à un autre ouvrage dont la seconde partie retrace une phase de la même époque, à V Histoire da XVHP siècle, par F. -G. Schlosser^. Je connais l'auteur de ce dernier ouvrage : c'est l'âme la plus loyale, et ses sentiments sont purs; aussi déteste-t-il et méprise-t-il véritablement la Révolution; mais il a vu, à Paris, Guizot et même Grégoire*, et cette rencontre l'a induit à de regrettables inconséquences. Aussi lui fera-t-on traduire son livre. Sur cent hommes qui se mêlent de discuter, vous en trouverez en Allemagne à peine un qui ne regarde le libéralisme comme le moindre mal, et à

* Geschichte unserer Zeit seit dem Tode Friedrichs IL Berlin, 182/<-18'â5.

* Charles- Adolphe Menzel > né à GrUnberg (Silësie) en ITSh, mort à Breslau en 1755.

3 Frëd^ric-Christophe Schlosser, né à Jever (Oldenbourg;) en 1776, mort à Heidelberg en 1861.

* Voyez t. II, p. hSO.

ANNÉE' 182A. hk\

peine cinq qui ne le jugent pas excellent. Le portrait de Manuel était suspendu, chez tous les marchands de gravures, à côté de celui de Mina ; enfin, il semble être oublié pour quelque temps.

A Francfort, dans le cabinet de lecture, se trouvent deux exemplaires du Constitutionnel : les visiteurs se l'arrachent. Ici la police défend la circulation de cette feuille et permet assez naïvement celle du Courrier : celui-ci, on ne peut presque jamais l'avoir le premier jour, tandis que rarement un lecteur prend le Journal des Débais, h^ Allgemeine Zeiiung, sérieusement menacée, a rentré ses griffes, mais souvent aussi elle se donne carrière. Il vient de se fonder un journal ultra, auquel nuisent beaucoup et un catholicisme bigot et affecté, et le caractère méprisable de son éditeur (c'était un agent de Christophe S roi d'Haïti, qui l'avait chargé d'engager des artisans) ; mais il contient des documents remarquables et des vérités fort désagréables pour la faction directement contraire. Tous ces écrivains-là mordent sur votre ministère Richelieu : T t de VAllgemeine Zeitung, qui est égalemen4: dévoué aux ministres actuels, va vénérer dans deux mois ceux dont il a parfois jusqu'ici doucement blâmé l'apposition.

* Henri Christophe, ne en 1767 à l'île de Grenade, e'tait nègre et esclave. H se sienala dans Tinsurrection de Saint-Domingue (1790), devint général, puis président» et enfin, sous le nom de Henri I®', roi d'Haïti, gouverna la partie septentrionale de celte île de 1811 à 1850. Ses sujets s'ëtant révoltes, il vit que toute défense était impossible, et se tua.

W*a CORRESPONDANCE.

Où serez-vous élu? Vous pensez bien que cela m'intéresse autant que le résultat général des élections, quoique je souhaite que vous restiez loin du bruit sous le haut ciel bleu de Naples. Mais ce désir est-il bien sincère? Je n'oserais l'affirmer; car, si nous pensons au pays où nous nous fixerons, et vraisemblablement ce ne sera pas à Berlin, il n'y a qu'une raison qui nous engage à rester ici : c'est le désir de ne pas trop nous éloigner de vous ; cette pensée, toutes les fois qu'il est question de Berlin, m'oppresse l'âme et m'empêche même d'y songer. Si vous vous retirez dans votre province, nous serons tout près l'im de l'autre. Quand même vous habiteriez Paris, vous visiterez certainement la Lorraine. Comme rien ne me retient à Bonn, nous irions peut-être demeurer à Trêves, si vous restiez à .Metz. Ce que vous m'écrivez dans votre dernière lettre, que, au milieu de vos chagrins. M™® de Serre et vous regrettiez mon absence , je ne l'oublierai jamais ; je ne puis vous en exprimer ma reconnaissance. Combien nous vous regrettons !

• J'ai encore une prière à nous adresser, mon cher ami, ou plutôt ma femme et moi. Nous sommes très -difficiles sur le choix d'un parrain pour nos enfants, et nous souhaiterions vivement, si l'enfant que nous allons avoir est un garçon, que vous fussiez son parrain ; ce serait un lien de plus entre nous. Je sais qu'on n'admet point, nommément en Italie, qu'un protestant soit parrain d'un enfant catholique ; mais je pense que personne n'a le droit d'empêcher le contraire. J'ai pris déjà, pour deux

ANNÉE 18â/i. AA3

des aînés, des parrains allemands catholiques, qui n'ont éprouvé aucun scrupule à cet égard. D'après l'exemple que vous m'avez cité vous-même, je suis certain que vous n'en aurez pas non plus.

Nous célébrerons en silence votre jour de naissance. Je suis heureux que nos âges concordent, aussi bien que nos sentiments.

Le petit Ferdinand va marcher maintenant et avoir toutes ses dents, et Marie deviendra plus forte A mesure qu'elle grandira. Je vous vois dans la Villa reale respirer déjà les premiers souffles du printemps et fuir le brûlant soleil de midi, tandis que nous, pour éviter les morsures du vent et les abîmes de boue, nous sommes condamnés à garder la chambre. Que Dieu vous bénisse tous!

Vous recevrez de Rome mes petits écrits de polémique, qu'un voyageur y a emportés. Vous n'aurez que les pièces d'une des parties ; mais vous pourrez déjà y voir que je ne fais pas tort à mon adversaire. Je vous parlerai dans ma prochaine lettre de mes propres travaux.

Puisse enfin notre sort se décider ! Le complet oubli où l'on me laisse, sans daigner m'écrire un seul mot, n'est pas un bon présage.

Adieu, mon cher ami. Nous vous saluons de tout cœur, vous, votre femme et vos enfants.

Votre NiEBUHR.

Jihh CORRESPONDANCE.

1353. — Le comte Armand de Saint-Priest^

à M. de Serre.

Rome, ce 7 février ISfth.

L'intérêt que vous avez bien voulu me témoigner pendant mon séjour à Naples m'impose l'agréable obligation de ne pas perdre de temps à vous informer de notre heureuse arrivée par la route que vous nous aviej^ indiquée, et pour laquelle nous vous devons un remercîment particulier. Nous y avons employé six jours fort agréablement, très-édifiés du Mont-Cassin et enchantés de l'Isola-di-Sora. La partie des États de l'Église que nous avons traversée ensuite nous a offert de beaux sites, des villes bien situées et quelques restes d'antiquités fort curieux, parmi lesquels les ruines de Préneste ou Palestrina tiennent le premier rang. Si j'avais voix au chapitre, j'insisterais pour que les postes fussent

* Armand-Emmanuel-Charles de Guignard, comte de Saînt- Priest, fils puînë du ministre de Louis XVI, naquit à Constant!nople le S9 septembre 1783. R entra, dés sa première jeunesse, au service de la Russie, et devint, en 1819, gouverneur civil d'Odessa. En 1893, la mort de son père lui ouvrit les portes de la Chambre haute, et il y siégea jusqu'en IStô. Il mourut à Paris le 15 juin 1863. Il avait épousé, en 1801, la princesse Sophie Galitzin.

ANNÉE 182^4. i4/i5

transportées dû cotipe-gorge de Foiidî sur cette route-là, qui, à l'avantage d'être plus courte dé 18 milles, joint celui d'être plus variée, plus ouverte et, par conséquenf, moins exposée aux voleurs, dont au reste nous n'avons pas vu l'ombre.

J'en reviens, monsieur le comte, et avec grand plaisir, à ma reconnaissance de l'accueil que j'ai reçu de vous et de M™'' de Serre. Il est des connaissances qui font époque dans la vie et impriment dans le souvenir et dans le cœur des traces durables. Tout mon désir est que vous soyez bien persuadés l'un et l'autre que cette connaissance est du nombre et que vous me donniez l'occasion de vous le prouver.

Je n'ai encore guère vu que le duc de Laval. Il se défend décidément d'aucune idée passée ou présente d'accepter le poste de Vienne et soutient préférer celui-ci. C'est une disposition qui ne m'étonnerait pas, et je crois que j'en ferais autant à sa place. Il tient pour assuré que Marcellus^ ira comme chargé d'affaires à Vienne ; à la vérité, on a chargé

* Marie-Louis-Jean-Andr^-Charles Demartîn du Tyrac, vicomte de Marcellus, né au château de Marcellus (Lot-et-Garonne) le 19 janvier 1795. Au mois de mars ISl/i, il se joignit aux volontaires qui formaient à Bordeaux la garde de M. le duc d'Angouléme. Peu après il entra dans les chevau-légers de la garde du Roi. Secrétaire d'ambassade à Constantinople en 1815, à Londres en 18âl, chargé d'une mission extraordinaire à Madrid en 18Sli> il fut, de 1896 à 1839, ministre plénipotentiaire prés le duc. de Lucqùes. A l'avènement de M. de Polignac, il fut nommé sous-secrétaire d'État aux Affaires étrangères ; mais il donna sa démission peu après. Depuis la révolution de juillet, il ne s'occupa plus que de travaux littéraires. Il mourut à Paris en

JûS CORRESPONDANCE.

de ce poste, en attendant, un certain ^"^^^ qui est dès longtemps attaché à cette mission ; mais Marcellus doit, dit-on, faire son début à Milan, où la cour d'Autriche se rendra le mois prochain. M. de Caraman conserve cependant toujours l'espoir de retourner à son poste. Il s'est mis encore, dit-on, en hostilité ouverte avec M . de Chateaubriand et s'est rejeté du côté de M. de Villèle, n'imputant hautement sa disgrâce qu'au premier.

Je serais en peine, monsieur le comte, de vous donner d'autres détails, ne faisant que d'arriver.

Veuillez vous charger de mes hommages poui* M"^"" de Serre, et agréer l'assurance des sentiments de la plus haute considération et de l'inviolable dévouement avec lesquels j'ai l'honneur d'être, monsieur le comte, votre très- humble et très-obéissant

serviteur,

Saint-Priest.

P.- S. Mon fils ^ me charge de vous offrir ses hom-

1865. C'est en 18^ qu'il enlera la Vénus de Milo ; il a raconté lui-même cette aventure. — Voyez les Souvenirs d Orient y p. 137-15/». Paris, 1861.

^ Alexis de Saint-Priest, né à Pétersbourg le 33 avril 1805. Après aroir éU ministre au Brésil (1833), en Portugal (1835), en Danemaak (1S36), il fut nommé pair (1841). 11 moorui â Moscou le 99 décembre 1851. 11 était membre de l'Académie finmçaiae deptiis 18A9 ; on distingue, parmi ses écrits, Y Histoire de la rojfautéy VHistoire de kt ckaie des jésuUes m XVIW siècle, VHisioire de ia co^tçuéie de Naples par Charles éTAnjoeu — Voyea las Etudes moraies et politiquesy par M. Albert de Broglie, p* 'à 967. Paris, WbSL

ANNÉE 18â/*. Wé7

mages ainsi qu'à M"'*' de Serre, et de le rappeler au souvenir de M. d'Huart.

1354. — M. de la Boulaye à M. de Serre.

Ay, prés Epernay, 9 février 182A.

J'ai, cher ami, le n°â, du 28 janvier. Sans cette saignée de précaution de notre belle Excellence, je dirais que tout va bien à Naples comme à Paris. Le cousin triomphe et se dispose à franchir le grand fossé. Vos recommandations lui sont de nouveau transmises; il ne les oubliera pas. On attend de jour à autre à Paris M. Brown, le nouved,u ministre américain. Dès qu'on aura échangé avec lui quelques paroles, il ne s'agira plus que de savoir où le ministre de la Marine aura fait jeter son pont volant; je crois que ce cera à Brest. Notre marine royale doit être ragaillardie par ces derniers événements de Cadix, et, dans sa belle humeur, elle ne laissera pas mourir mes parents de faim et de soif. Ceux d'entre eux qui ont déjà fait la découverte du Nouveau-Monde se sont rendus fort commodément de New- York à Washington par les stages et les bateaux à vapeur. Ils disent que cette capitale est une campagne immense où Ton aperçoit de çà et de là quelques groupes isolés de maisons

Jih8 CORRESPONDANCE.

Vous conviendrez qu'arriver après la clôture des listes c'est arriver un peu tard. LaMoussaye^ de Munich, s'est apparemment présenté plus tôt, mais il n'avait pas d'Alpes à franchir. Du reste gli orli del vaso sono bastaniemente edalcorati, et l'on me dit que le président du Conseil parle sur le même texte dans les meilleurs termes.

J'irai à Paris vers le 15 mars pour faire à ma famille mes derniers adieux, puis je me hâterai de reprendre mes travaux champêtres. Une surveillance de tous les jours et de tous les instants est nécessaire pour rétablir Tordre parmi de nombreux serviteurs qui, pendant mon absence, sont devenus ivrognes, négligents, avides et qui, à travers tout cela, ayant passablement fait leurs propres affaires, sont devenus de plus en plus difficiles à manier. Mon cœui* est plein de Naples, et, si je puis trouver

* Louis, marquis de la Moussaye, d'une ancienne famille de Bretagne, naquit à Rennes le 15 novembre 1779. H ëmîgra avec son père en 1791. En 1795, il prit part à l'expëdition de Quiberon, o\i përit son frère aînë. 11 revint en 1801, demanda à servir en 1806 et fit, à rètat-major du 9® corps, les campagnes de Prusse. Auditeur au Conseil d'État en 1807, il fut intendant de la Haute- Autriche en 1809, de laCarinthie en 1810, de Fa Carniole en 1811, et partout il s'efforça d'atténuer les maux de la guerre. En 181 Ji, il se rendit à Pëtersbourg comme premier secrétaire d'ambassade et y remplit, pendant prés d'une annëe, les fonctions de charge d'affaires (1815-1816). Puis il fut ministre plénipotentiaire à Hanovre (1818), à Stuttgard (1819), à Munich (1881), à la Haye (1827- 1830). En 18â0, 18^ et 18S7, les électeurs des Côtes-du-Nord renvoyèrent à la Chambre, où il siégea au centre droit. En 1835, il fut élevé à la pairie. Il mourut le â9 mars 185J!i. 11 était grand officier de la Légion d'honneur ; il avait été nommé en 1821 gentilhomme honoraire de la chambreilu Roi. .

ANNÉE 182/1. hIS

des circonstances favorables, j'en profiterai pour répondre à votre tendre appel. Ne croyez pas que je cherche des défaites. J'ai le plus ardent désir de vous revoir ; mais vous concevrez facilement qu'un voyage de plusieurs mois est une grande entreprise pour un homme qui maintenant dirige seul des affaires assez nombreuses, assez compliquées, et une correspondance dont le mérite et l'efficacité reposent sur l'exactitude. La séparation est pénible, je l'éprouve de tous les côtés ; ma consolation est dans Tutile emploi de mon temps et dans mes semailles pour l'avenir. S'il ne s'agissait que de moi et des courtes années qui me restent à parcourir, je ne songerais qu'à égayer ma soirée; mais j'ai sur les talons toute une génération naissante de petits parents, de petits amis, et je voudrais pouvoir rendre le terrain où sera ma tombe si fertile que tout ce petit monde y fît pousser facilement des fleurs.

Je vous quitte pour communiquer de nouveau avec Félix d'Hunolstein , qui vous est dévoué, et je

vous presse contre mon cœur.

1355. — M. de Serre au vicomte de Chateaubriand.

Naples, 10 février 1825A.

Je VOUS dois, monsieur le vicomte, des félicitations sur les nouveaux honneurs qui, de toutes parts, V. 29

liSa CORRESPONDANCE.

TOUS sont arrÎTés^ ; je tous les fais de tout mon cœur.

Je vous dois aussi des remercîments pour la manière aimable avec laquelle, par votre lettre du h du mois dernier, vous avez mis au nombre de mes chances d'élection la bienveillance du gouvernement. Malheureusement, tout enhardis par cette assurance, mes amis dans la Moselle ont rencontré l'opposition formelle du préfet et, en remontant, ^elle d'une partie de vos collègues. Je regrette sans doute cette occasion de servir le Roi dans une carrière où je me suis éprouvé, et je pense que votre politique, en m'accueillant, était tout ensemble plus habile et plus généreuse*.

* u Noos avions eiqpëdié aux Rois et aux ministres la nouvelle de l'heureuse fin de la guerre. Des diverses cours nous arrivèrent des marques de consîdëration : TEspagne nous envoya la Toison d'Or; le Portugal, l'ordre du Christ; la Russie, l'ordre de Saint- Andrë ; la Prusse, l' Aigle-Noir ; la Sardaigne, l'Anxionciade ; François II seul s'abstint Les Rois et leurs ministres nous écrivirent :

on verra plus loin leurs lettres. » (Congrès de Vérone, par M. de 'Chateaubriand, t. II, p. 900.)

* Le reste de cette lettre ne contient rien de particulier. (Note -du secrétaire qui a transcrit le passage ci-dessus.)

ANNÉE le^k. !Sl

1356.— M. dt Wendel à H. de Serré.

Hayange, ce 15 février I8S/1.

J*aî vu hier, par vos lettres à M. d'Huart, que votre intention positive était de soutenir votre élection. Vous n'attendez pas de moi que j'aille pactiser avec les libéraux et caresser leurs fureurs ; vous savez que j'en suis incapable. Le seul acte qui m'appartienne est de donner ma démission, et je le fais aujourd'hui; j'indique ainsi ma pensée. J'espère que votre bonne réputation fera le reste.

Votre ami ,

F. DE Wendel.

1357. — M. de Wendel au comte de vmèlè*.

[15 février 182A.]

Monseigneur,

Si vous cessiez de diriger les afifaîres de la France, que vos successeurs voulussent vous écarter de la ■Chambre des députés, que votre ami le plus intime

. ^ D'après une copie.

Aôa CORRESPONDANCE.

VOUS engageât à vous retirer et que, malgré tout cela, vous fussiez décidé à courir les chances de l'élection, trouveriez-vous bien que votre ami se chargeât d'une mission dont le but principal serait de s'opposer à vos vues? Non, sans doute. Eh bienî ma position devient aujourd'hui tout à fait analogue, et je supplie Votre Excellence de m'en tirer, en faisant agréer au Roi la démission que je joins à cette lettre.

C'est hier que j'ai appris que M. de Serre persistait dans sa candidature ; je n'ai pas hésité un instant, et, à mesure que je dis avec confiance ma pensée à Votre Excellence, je me trouve plus content de moi-même.

La confiance dont le gouvernement vient de me donner une nouvelle preuve m'interdit toutes démarches; je ne sais donc pas ce que M. de Serre peut espérer; mais, ce que je puis affirmer, c'est qu'il approuve entièrement la direction donnée aux affaires, et qu'il désire rester en bonne intelligence avec le ministère actuel .

ANNEE 182/1. hS3

1358.— M. de Wendel au baron de Belleval.

Hayange, ce 15 février 182/* '.

Monsieur,

J'attendais, pour répondre à la lettre que vous m'avez fait l'honneur de m'écrire, que la résolution définitive de M. de Serre me fût connue; aujour- <i'hui que je sais à quoi m'en tenir, j'envoie ma démission de président du collège à S. E. le président du Conseil des ministres. Je n'ai pas pu conserver la direction d'une chose qui m'aurait mis en opposition directe avec mon plus intime ami. Je vous «ngage à voir M. Laine, ancien ministre, à qui j'écris par ce courrier.

J'ai l'honneur d'être avec une haute considération , monsieur, votre très-humble et très-obéissant serviteur,

F. DE Wendel.

* Tout ceci a été retarda jusqu'au 17. (Note écrite par M. de Wendel en tête de la lettre.)

Wé CORRESPONDANCE.

1369. -«- M. Malherbe* à M»« de Serre.

Metz, aO février 183/i.

Madame,

On avait fait courir le bruit que M. votre mari ne voulait pas être nommé député de notre département. Ce qui le confirmait, c'était de voir que M. de Wendel avait accepté la présidence du grand collège. Mais depuis quelques jours, depuis l'arrivée des lettres de M. de Serre, vos vrais amis ont travaillé pour le porter à l'arrondissement de Briey, où il a pour concurrent M. Marchand-Collin. M. de Wendel, ayant reçu la lettre de M. votre mari, s'est vu dans la nécessité de donner sa démission. Il m'a dit qu'il resterait neutre. Par la démission, beaucoup de voix sont réunies à celles qui veulent porter M. de Serre, et j'espère qu'on réussira pour l'arrondissement de Briey. Nous aurions en outre la ressource du grand collège, où il ne peut manquer d'être nommé. Soyez assurée, madame, que, dans cette circonstance, j'emploierai. toute l'influence que j'ai sur quelques électeurs pour le succès d'un aussi bon choix, qui ne peut que faire honneur à notre dé-

^ La famille Malherbe de Marainbois descend de François Malherbe, lequel fut pourvu en 170A de Toffice perpétuel et hërédi-» taire de premier ëchevin de l'hôtel de ville de Metz. — Consultea: y Histoire du Parlement de Metz, par Em. Michel, p. 3/é3.

partement et être agréable au Roi. J'espère que, malgré les entraves qu'on peut y mettre, nous l'emporterons.

M. de Wendel m'a dît qu'un mot de sa part à Briey assurerait la majorité: je l'y ai fort engagé, et je ne doute pas qu'il ne fasse tout ce qui dépendra de lui. Il ne peut faire autrement : les liens d'amitié et de parenté, et surtout les obligations qu'il a à M. votre mari, ne lui permettent pas de rester neutre.

Quant à moi, madame, vous ne devez pas douter de mon dévouement et de tout le zèle que je mettrai dans cette affaire, afin de prouver à M. de Serre mon attachement et ma reconnaissance de toutes les bontés que vous avez eues l'un et l'autre pour ma famille.

Ma femme me charge de vous dii^e mille choses affectueuses,

Veuillez bien , madame , agréer l'hommage de mon respectueux attachement.

Voti*e très-humble et très-obéissant serviteur.

F. Malherbe.

1360. — Le comte de Villèle à M. de ^Wendel^

Paris, le 82 février 18â/«.

Mon cher Wendel,

J'ai reçu votre lettre et j'ai mis sous les yeux du Roi votre démission de la présidence. Je conçois vos scrupules, mais je ne les trouve pas fondés, à moins que vous ne vouliez agir pour de Serre, car le gouvernement est loin d'exiger de vous que vous agissiez contre lui; nous ne l'avons fait pour aucun royaliste ; seulement nous donnons de préférence notre influence à des candidats que nous avons choisis, soit comme députés, soit comme ayant plus de chances.

Mon opinion est que de Serre fait une faute dans son intérêt; il est dans l'erreur sur la véritable situation des affaires générales : la question de la septennalité passera avec moins de difficulté qu'il ne se le figure, et, dès lors, l'appui de son talent sera moins apprécié. D'un autre côté, il nous croit beaucoup plus près d'être débordés par les royalistes fous que nous ne le sommes, et pour les combattre il n'est pas en aussi bonne position que nous : voilà du moins mon opinion. Ainsi c'est comme son ami que je désapprouve le parti qu'il prend, bien plus que comme ministre ; en cette der-

* D'après une copie.

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nlère qualité, je rends trop de justice à ses sentiments pour redouter en rien son élection.

Quant à vous, mon cher, le Roi vous laisse le choix ou de prendre ou de résigner la présidence, selon que vous voudrez agir pour de Serre, ce qui n'est pas compatible avec elle, ou seulement vous abstenir, ce qui ne me semble manquer en rien à Tamitié qui vous lie.

.Corbière écrit dans ce sens à M. le préfet. Dans tous les cas, revenez-nous, et comptez sur tous mes sentiments.

1361,— M. de Wendel au comte de Villèle.

Metz, le 2/i février 182/4,

Monseigneur,

La lettre que vous avez eu la bonté de m'écrire m'a pénétré de reconnaissance; j'ai vu que j'avais été compris.

Convaincu, comme je le suis, que M. de Serre sera nommé par le grand collège, je ne puis, monseigneur, continuer à en être le président; il faudrait jouer un rôle double, je ne le puis ; faire prévaloir les candidats du gouvernement, c'est écarter M. de Serre; je dois m'abstenir, ne pas me mêler des élections, et même n'y pas paraître.

Je suis venu aujourd'hui, âA, à Metz, pour donner

JbS6 CORRESPONDANCE.

un dernier avertissement à M. le préfet; voici en quoi il consistait : M. de Serre ne passera pas à Briey, puisque je n'y ai pas fait de démarches ; il sera nommé (je le crois du moins) à Metz, et cela culbutera toute l'élection. Ne vaut-il pas mieux faire nommer M. de Serre à Briey et être, par ce moyen, sûr de l'élection du grand collège? Telle est la question. M. le préfet, ayant reçu des ordres positifs, m'a dit ne pouvoir adopter cet avis.

Je pars et ne me mêle plus de rien. Certains hommes traitent ici M. de Serre beaucoup plus mal qu'ils ne traiteraient M. Manuel; on l'accuse de s'entendre avec les libéraux, etc. Mieux qu'aucune autre personne au monde, vous connaissez, monseigneur, la pureté de ses intentions. Les mêmes hommes qui l'attaquent vous attaqueront un jour, et déjà ici, dans le département le plus tranquille de la- France, leur fureur ne connaît plus de frein. Je retournerai à la Chambre, vous voulez bien me rappeler que vous le désirez ; ce sera pour être dans vos rangs. Cela est commode dans la prospérité; mais, monseigneur, je ne les déserterai pas aux jours de l'infortune, pas plus que je ne renie M. de Serre aujourd'hui qu'un parti ingrat cherche à l'accabler.

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