MOUNIER
1364.— M. de Wendel à M. de Serre.
Ce 36 février 182A.
Je VOUS envoie, mon cher ami, la copie de la première démission , la copie de la réponse de M. de Villèle, enfin ma seconde démission ; cela vous fera comprendre à peu près la marche et la situation des choses. Je crois fermement que vous serez nommé à Metz ; c'est cependant là qu'on vous traite de jacobin, etc. Certes, nos gens sont fous, mais fous à lier. J'ai maintenant fait ce que je devais ; vous ferez aussi votre devoir en soutenant un gouvernement qui, jusqu'à présent, conduit bien sa barque.
Ma position dans la société de ce pays est changée ; ceux qui paraissaient m'aimer disent des horreurs de moi Tous me jettent la pierre Je
reste fort. tranquille au milieu de tout cela; mon sentiment "est que mon isolement vous nomme.
ANNÉE 189/1. m5
M. de Villèle m'a écrit cette bonne lettre ; je dis bonne pour moi, mais, au vrai, n'est-ce pas là de l'entortillage, du biais ? Je me serais mis dans la crotte jusqu'aux oreilles : pas de cela. Si vous êtes nommé, vous ne le serez pas par mes intrigues, mais bien par ma conduite et par les espérances qu'on fonde sur vos talents : beau désappointement plus tard pour les ennemis du Roi !
A présent que vous m'avez mis dans de si beaux draps, malgré tous mes bons et sages conseils, rappelez-vous de m'écrire souvent, et, en attendant que vous veniez, donnez-moi toutes vos idées sur les lois qu'on prépare, etc. ; dites -moi toute votre pensée sur la septennalité, sur les indemnités des émigrés, sur les substitutions, etc. Vous avez des heures à Naples où vous ne faites rien; eh bien! passez-en quelques-unes à m'écrire ; cela sera plus utile que vous ne pensez. Mettez-moi en rapport avecM.de Chateaubriand en attendant votre arrivée ; je n'ai pas .toute la souplesse de notre ami X., mais il y a chez moi, je crois, quelque chose qui résonne mieux et que je sens dans les grandes occasions, comme celle-ci par exemple.
Adieu, moucher ami. Dans quelques jours, nous en saurons plus.
F. DE Wendel.
1365. — Le Ticamte Alexis de Saint-Prieat
à WP^ de Serre.
Rome, 27 février ISâ/i.
Madame la comtesse.
Le soiivi&nir de la bienveillance dont vous m'avez honoré m'est trop précieux pour que je ne saisisse pas Toccasion de vous réitérer l'expression de ma reconnaissance. Soyez sûre qu'elle est viv^nent sentie et que mon plus grand regret maintenant est de n'avoir pas pu consacrer plus de temps au séjour de Naples. Il me serait bien agréable de pouvoir partager encore ces jolies courses de Psestum et de Caserte, auxquelles vous avez bien voulu m'admettre. Certainement, de tout mon voyage d'Italie, ces souvenirs-là sont les plus doux.
Il faudra quitter bientôt cette belle Italie; des circonstances imprévues, jointes à l'ouverture des Chambres, rappellent mon père en France plus tôt qu'il ne l'avait d'abord pensé. Achever le carnaval à Rome, passer une dizaine de jours à Florence^ c'est là tout ce que nous pouvons nous promettre,. car il faut être à Paris dans les premiers jours d'avril. Les plaisirs du carnaval ont commencé ici : il y a eu plusieurs bals ; * le plus beau a été donné par Torlonia\ C'était un bal masqué; il y avait d'assez.
* Jean Torlonia, ne à Sienne en 175/i, acquit, en faisant la banquey
jolis costumes» peu d'originaux. J'avais adopté^ pour ma part, un costume de la cour de saint Louis. Toute la famille Bonaparte y était; c'est ce soir-là que j'ai vu tous ces Rois et toutes ces Reines, déchus. La princesse Borghèse^ est encore belle, mais déjà prodigieusement passée.
11 y a de la société à Rome ; la belle M™*" Récamier* y est toujours. Si je n'avais pas su qu'elle a jadis été superbe, je l'aurais encore ti'ouvée superbe; mais, à vous dire vrai, ses attraits ont été au-dessous de mon attente, soit qu'ils aient déjà un peu diminué, soit que les exclamations prématurées ne m'aient pas précisément disposé à l'admiration. Elle a auprès^ d'elle une nièce fort agréable^.
M. Delécluse^, auteur de lettres sur l'Italie, dont le Journal des Débats nous gratifie tous les quinze
une fortune immense. 11 obtint dn Saint-Pére, en 1809, le titre d& duc de Bracciano. 11 mourut à Rome en 1829.
1 Marie-Pauline Bonaparte, troisième sœur de Napolëon, née à Ajaccio en 1780. Elle e'pousa en 1801 le g^n(fral Leclerc, devint veuve en 1803 et se remaria en 1803 avec le prince Camille Borgliëse, dont bientôt elle se sëpara. Elle obtint en 1806 le titre deduchesse de Guastalla. Elle mourut à Florence en 1825.
2 Voyez t. II, p. 299.
3 Consultez les Souvenirs de Af^* Récamîer, t. II, p. 33 et suivantes, 3^ édition. Paris, 1S60.
* Etienoe-Jean Delëcluze, né à Paris en 1781. Il suivit d'abord l'atelier de David et obtint en 1806 la grande médaille pour ni» tableau d'Andromaqae; mais en 1816 il quitta la peinture et se donna aux lettres; durant prés de quarante années, il rendit compte dos œuvres d'art dans le Journal des Débats, On remarque, parmi ses ouvrages, un volume intitulé : Louis Dcnridy son école et son temps, M. Delécluze est mort en 1863.
jours, est aussi à Rome et n'a pas Tintention d'aller à Naples. Un soir j'étais chez M""® Ilécamier, tout à coup j'entends de grands cris de joie s'élever de son canapé. Qu'était-ce que tout ce tumulte? Pour qui toutes ces joies ? Pour M. Ballanche\ qui venait de faire une surprise délicieuse à la compagnie en arrivant à l'improviste. Il est enchanté de Naples.
M. de Laval est dans l'appréhension continuelle, ou pour mieux dire dans l'attente de la mort de la reine d'Étrurie^. Cette princesse est à toute extrémité, peut-être même est-elle morte à l'heure où j'écris ceci.
Quant au Pape, il traîne toujours, il est toujours au lit.
Voici, madame, les nouvelles les plus fraîches que je puisse vous donner, de la capitale du monde chrétien : des bals, des morts et des maladies ; c'est comme dans toutes les villes ; et il ne faut pas être Rome pour avoir tout cela. Dans cinq ou six jours nous partons pour Florence.
Je vous prie, madame, de vouloir bien me rappeler au souvenir de M. de Serre et à celui de M. votre frère. Veuillez, madame la comtesse, agréer aussi l'assurance des sentiments respectueux
^ Pierre-Simon Ballanche, ne à Lyon le k août 1776, ëtait fils d'un imprimeur-libraire, et suivit assez longtemps la carrière de son père, tout en se livrant à Tètude. Il publia Antigone en 181ii, V Homme sans nom, en 1820, les Essais de palingénésie sociale en 1827-1 8!18, et devint membre de l'Académie française en ]8J(iS. U mourut à Paris le 12 juin 18/*7. — Voyez Ballanche^ par J.-J. Ampère, de l'Académie française. Paris, I8/18.
* Marie-Louise, fille de Charles IV, roi d'Espagne.
ANNÉE 182A. kOd
avec lesquels j'aî l'honneur d'être votre très-humble et très-obéissant serviteur, ^
Alexis de Saint-Priest.
Je ne puis résister, madame la comtesse, à la tentation de joindre mon hommage à celui de mon fils, dans l'espoir que vous voudrez bien excuser ce manque de forme en faveur de l'intention. Je n'ai pas besoin de vous dire que je partage tous les sentiments qu'il vous exprime, et que je n'ai jamais pu regarder comme sérieux les doutes que vous nous avez exprimés quelquefois sur leur durée. Vous devez sentir en vous ce qui doit la garantir. J'ai reçu la lettre de M. de Serre, et je me flatte qu'il verra sa confiance justifiée, au moins dans tout ce qui dépendra de moi. Il va vous arriver une volée d'oiseaux échappés du carnaval de Rome, la plupart Anglais ; il en passe en ce moment un commencement de détachement sous mes fenêtres. Je ne sais s'ils ajouteront beaucoup d'agrément à votre société. Ici ils y ajoutent par le nombre, et ne se mettaient d'ailleurs en avant que pour des spectacles dans leur langue, que j'ai été voir une fois par curiosité. Je n'ai pu admirer que leurs costumes sur le théâtre, ne comprenant pas d'ailleurs ce qu'ils disaient.
Le manque d'espace m'oblige à finir ; ce ne sera pas sans vous renouveler l'assurance du respec-
tueux dévouement avec lequel je ne C5esserai d'être, madame Ja comtesse, votre très-humble et trèsobéissant serviteur,
Saint-Priest.
1306. — M. BaUanche à M. de Serre.
iiome, S7 février ISUh.
Monsieur le comte,
M. Dugas* et moi, nous nous empressons de vous transmettre l'expression de notre reconnaissance pour le parfait accueil que vous avez eu la bonté de nous faire et pour toutes les marques de prévenance et d'intérêt que vous avez bien voulu nous donner, ainsi que M""® de Serre, durant notre trop court séjour à Naples. Nous regrettons bien vivement de
» Jean-Baptiste Dugas-Montbel, ne à Saint-Chamond (Forez) le 11 mars 1776. Il dirigea d*abord une maison de commerce qu'il avait hMt^e de ses pères ; puis, à trente ans, il quitta les aflaires et se livra entiër^nent à. T^Uide de l'antiquité : on lui doit uœ traxluction en prose des oeuvres d*Uomére avec des Observations et une Hisioive des poésies homériques. Il devint, en 1R30, membre libre de l'Âcadëmie des inscriptions et belles-lettres. Cette méim ann^, les âecimirs de Lycm le nommërent àêpaiéi et il conserva ces fonctions jusqu'à sa mort, survenue à Paris le 30 novembre ISâJd. — Voyez V Eloge historique de J.~B. Dugas^ Monfbeh par J.-B. Dumas, secrétaire perpétuel de l'Académie de Lyon. 1635.
A}^NÉE leu. un
n'avoir pu jouir, mieux 6t plus loogteiBps, de voU'o société et des aimables égards de M""^ jde Serre. Nous nous rccomuiaadons, autant que nous pouvons nous le permettre, au bon souvenir de l'un et de Tautre.
Nous désirerions bien avoir des nouvelles de votre santé ; nous n'oserions vous prier de nous écrire un mot à ce sujet; mais, lorsque vous écrii-ez ou que l'on écrira de vos bureaux à l'ambassade de Rome, ayez, nous vous en conjurons, l'extrême bonté de recommander qu'on nous donne de vos nouvelles et de celles de M"^^ de Serre.
Je comptais, en revenant ici, trouver quelques exemplaires de mon Antigone; mais ils ne sont point encore arrivés. Je désirais en faire hommage à M™® de Serre, et c'est un vrai chagrin pour moi d'être obligé d'attendre. Voilà le second désappointement qui m'arrive à ce sujet. A Naples, j'ai trouvé sur le catalogue d'un libraire V Antigone et un fort petit volume intitulé Fragments, qui est devenu très-rare; j'y suis allé pour les demander, et le libraire ne les avait plus. Quant à V Homme sans nom, je ne puis avoir l'espérance d'en ofiPrir un exemplaire à M""® de Serre que dans le cas où je me déciderais à le réimprimer; encore, pour le réimprimer, serais-je obligé d'avoir recours à la bibliothèque du Roi. On ne peut plus se procurer ce livre que dans les ventes publiques, et alors c'est une fantaisie assez chère ; mais encore faudrait-U s'y trouver pour se la passer.
Agréez, je vous prie, monsieur le comte, pour
iiTâ CORRESPONDANCE.
VOUS, et soyez assez bon pour faire agréer à M"® la comtesse de Serre, l'assurance et rhommage de tous mes sentiments et de tous mes vœux, ainsi que de ceux de M. Dugas.
J'ai fait votre commission auprès de M. le duc de Laval, qui y a été sensible.
J'ai l'honneur d'être, monsieur le comte, votre très-humble et très-obéissant serviteur,
Ballanche.
1367. — M. de Serre au comte de Bemstorff ^
Naples [février 182A].
Monsieur le comte,
Je n'ai eu l'honneur de voir que bien peu Votre Excellence à Vérone ; ma discrétion et la goutte qui vous tenait sous sa griffe en furent cause. Toutefois ce peu a suffi pour m'inspirer grande confiance en Votre Excellence, et, comme c'est la faute de son bon accueil, j'espère qu'elle ne m'en voudra pas trop. Ce sentiment me porte à l'entretenir encore des intérêts de notre ami commun, l'excellent M. Niebuhr.
Je sais que, du coin de Bonn où il est perdu, il a envoyé à Votre Excellence sa démission de la léga-
* D'après une minute. — Voyez t. IV, p. 536.
ANNÉE 183/1. hl3
tîon de Rome. La principale raison, que peut-être il n'aura pas donnée, est sa femme, dont la santé se trouve mieux en Allemagne, qui est pour la cinquième fois enceinte et doit accoucher au moment même où le congé de son mari expire. Je suis bien sûr que, si votre amitié eût trouvé tout de suite un autre emploi convenable, elle l'aurait pourvu ; mais telle chose a des difficultés d'autant plus grandes que l'homme à pourvoir est plus distingué. Cependant la santé de notre ami se trouve fort mal desbrumes du Rhin et de la sphère étroite où il est tombé. Je le lui ai prédit, et je suis convaincu qu'il regrettera, et pour lui et pour sa croissante famille, l'Italie et la situation honorable et agréable à bien des égards dans laquelle il y était. Sa femme elle-même, guérie par quelque séjour en Allemagne du Heimweh^ qui la tourmentait, se reprochera d'avoir occasionné la retraite de son mari et rompu sa carrière. C'est le cœur serré de ces idées, et dans l'anxiété de leur avenir, que mes espérances se sont tournées^ vers Votre Excellence, que j'ai surmonté la craintede lui paraître présomptueux en lui suggérant, si toutefois elle n'a pas pris un parti définitif et meilleur sans doute sur notre ami, en lui suggérant, dîs-je, l'idée de lui répondre « que Votre Excellence n'accepte pas sa démission, qu'elle compte encore employer ses services en Italie, mais que, eu égard à sa position domestique, elle prolonge d'un an son congé. »
* Mal du pays (nostalgie).
iiTJd CORRESPONDANCE.
Ainsi, monsieur le comte. Votre Excellence assurera le provisoire* Le temps porte conseil, disonsnous; le temps, disent les Italiens, est un galant homme ; Votre Excellence aussi ; elle me gardera le secret, et, s'il y a indiscrétion dans ma démarche, elle le pardonnera à, Tamitié qui Ta dictée.
Je la prie d'agréer.....
1308. — M. die W«nilel an comte Corbière.
Hayanfe, ce V9 février 18^.
Monseigneur,
J'ai lu ce que M. le préfet a bien voulu me communiquer d'une lettre qu'il avait reçue de Votre Excellence. Si vous voulez bien perdre quelques instants à me lire, vous connaîtrez toute la vérité.
J'ai combattu^ autant qu'il a été en moi et jusqu'au dernier moment, le désir de M. de Serre de revenir à la Chambre. Le jour où j'ai su qu'il persistait, j'ai donné ma démission. Ce n'est pas moi qm ai annoncé i^ candidature dans ce pays-ci ; mais, en remettant ma démission à' M. le préfet, je l'ai prévenu loyalement de ce qui devait arriver. Je n'ai vu aucune liste électorale, je n'ai point parlé aux hommes pour connaître l'état des choses'; c'est
âKNÉB l^iesi. JEé75
tout sîmplemafit dans la loogue liabitode que j'ai de maniier le collège cpe J'ai aperçu 1^ ehaoces de M. de Serre. M. le sous-pnéfct de Briey a Éait menacer de la gendarmerie M. le baron d'Huait, son beau-frère ; il a maltraité le ganle particulter des propriétés de M. de Serre : je le prouverai. Dès lors, tous les libéraux ont pu voir combien le gouvernement semblait redouter son élection; voilà, monseigneur, pour les voix de ce parti. M. de Serre a obligé beaucoup de royalistes modérés ; il a dans cette classe de nombreux admirateurs de son talent; il a, dans les royalistes plus prononcés, des parents, des amis, des hommes élevés par lui ; enfin, parmi les exagérés, il compte des parents, et entre autres M. le baron d'Huart, dont la femme se nomme Sully. Ma pénétration peut être en défaut, mais voilà sur quoi elle se fonde. Je ne puis, monseigneur, faire une élection avec des libéraux, je n'en vois pas un ; les royalistes fous me traiteraient de jacobin (de loin s'entend) ; je devais me retirer.
Monseigneur, je crois encore aujourd'hui, 29 février, que M. de Serre sera nommé au grand collège. Il est incapable de désirer Tappui d'un parti qu'il a si éloquemment combattu, mais il aura ses voix, comme M. de la Bourdonnaie les a eues pour la présidence de la Chambre. 11 en aura beaucoup d'autres, voilà ce que je crois; je suis, au surplus, loin de l'infaillibilité.
Quant à moi, je n'irai pas à Metz ; et, pour peu que l'extrême droite vienne à entraîner le ministère (qui au fond voit les choses comme je les vois), je
iiTB CORRESPONDANCE.
rentrerai dans ma solitude, ne voulant pas faire de l'opposition, mais décidé que je suis à ne pas contribuer par mon silence à des mesures qui me paraîtraient dangereuses.
Je suis avec respect