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Correspondance du duc d'Aumale et de Cuvillier-Fleury;

« Eh bien*! entrons-nous? » demanda le commandant du Solon au duc d'Aumale et au prince de Joinville. L'aviso, en quittant l'Al.i^^érie, avait traversé le détroit de Gibraltar. Il était arrivé en vue de la rade de Brest. Les princes gardèrent le silence. Le navire continua sa route vers l'Angleterre *.

Tout accepter, tout subir plutôt que d'être la cause ou le prétexte de luttes intestines : tel était le sentiment qui animait les princes. Louis-Philippe avait obéi au même sentiment.

Pas de sang! La paix avec dignité, paix intérieure et extérieure : tout le programme du règne de Louis-Philippe avait tenu dans ces mots. C'est parce que Thiers représentait dans les airaires étrangères une politique trop ardente que Louis-Philippe, en 4848, fit tout pour l'écarter du pouvoir, jusqu'au dernier moment, et maintenir Guizot. La question de pohtique extérieure était autrement importante aux yeux du Roi que la question de la réforme électorale. Il craignait que Thiers donnât sur le terrain diplomatique un brusque changement de direction qui ébranlerait le système de prudence habile suivi pendant dix-huit années **. Toujours attentif à la politique

* Communication do M. Estanoelin, citée par M. Ernest Daudet. •• Comte DE Mo.NTALivKT, Fragments et Sottvenirs, tomu II.

Il LE DUC D'AUMALE ET CUVILLIER-FLEURY

étrangère, il voulait connaître chaque dépêche des agents diplomatiques et ne passait pas un jour sans lire le Times. Il était moins préoccupé des journaux français dont quelques-uns rattaquaient avec violence; il les réservait pour l'heure de la sieste, disait Guvillier-Fleury. Du moment que la garde nationale criait : Vive le Roi! le Roi n'entendait plus autre chose.

Persuadé que les cris : Vive la Réforme! de plus en plus pressants et menaçants n'étaient qu'une turbulence d'opposition extra-parlementaire, Louis-Philippe disait au comte de Montalivet : « Le roi Charles X n'est tombé que parce qu'il est sorti de la Charte; pour quiconque s'y tient, c'est une forteresse inexpugnable et je m'y tiendrai. Que me veut-on? Est-ce que mon ministère, est-ce que M. Guizot n'ont pas la majorité dans les Chambres? »

Le Roi ne voyait que le pays légal. Mais la politique des banquets faisait naître le trouble de la rue. Le trouble devint émeute. L'émeute se changea en révolution. Le Roi ne fut inquiet que le matin du 24 février, lorsque, passant une dernière revue, il entendit sur les rangs de la garde nationale les cris : Vive la Réforme t L'armée impuissante et humiliée attendait des ordres qui ne vinrent pas. L'idée seule d'une répression où le sang serait versé faisait horreur au Roi : il abdiqua.

Après une halte douloureuse à Dreux, où reposait ce fils aîné qui avait emporté tant d'espoirs politiques, le Roi et la Reine durent attendre, sur la côte de Honfleur, l'arrivée d'un navire anglais qui allait les emporter pour jamais. Ils se réfugièrent à quelque distance de Londres, au château de Claremont, qui appartenait au roi des Belges.

C'est là que le prince et la princesse de Joinville, le duc et la duchesse d'Aumale, et leur fds, le petit prince de Condé, arrivèrent dans la nuit du 20 au 21 mars. La Reine les attendait debout sur le perron : ferme dans sa vieillesse et sa fragilité, elle était l'image vivante de la royauté en exil.

« Le malheur raffermit tout ce qui est vrai et resserre tous les liens. » Ces mots de la reine des Belges étaient l'expression même des sentiments de la famille royale. Le duc et la duchesse de Nemours, le prince et la princesse de Joinville, le duc et la duchesse d'Aumale subordonnèrent immédiatement leur existence aux désirs du Roi et de la Reine. Le duc et la duchesse de Montpensier venaient de partir pour Séville. La

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princesse Clémentine, devenue duchesse de Saxe-Cobourg- (Jotha, allait ôtre rappelée en Saxe. La reine des Belges se promettait, dès que ses devoirs de souveraine lui rendraient cet éloignement possible, de venir remplir, elle aussi, ses tendresses de fille auprès du Roi et de la Reine.

Une lettre de la reine Marie-Amélie, adressée au comte et à la comtesse de Sainte-Aldegonde, et datée du 1" avril 1848, jette un jour sur les habitudes de vie et les préoccupations de pensées dans le château d'exil de Claremont :

« Le vieux et triste ménage, écrivait la Reine, a été vivement touché de tous les sentiments qui leur ont été exprimés par un ménage d'anciens et fidèles amis dont ils ont reçu des preuves de dévouement qu'ils n'oublieront jamais... Dieu qui nous a frappés d'une manière si cruelle nous a donné la force de supporter une si terrible épreuve. Nos santés sont bonnes. Les trois jeunes ménages qui nous entourent sont admirables par la noblesse de leurs sentiments, leur courage, leurs tendres soins pour nous... Notre vie se passe à penser à notre Patrie, à prier pour son repos et pour son bonheur, à pleurer les amis que nous y avons laissés et que nous n'oubherons jamais. »

Cuvillier-Fleury aurait voulu rejoindre son cher prince, qui l'en dissuada. « Restez en France, lui écrivait le duc d'Aumale, en le remerciant du fond du cœur; vivez-y modeste et tranquille, je n'ose pas dire heureux; et servez, si vous le pouvez, la patrie. Cette possibilité est la seule chose que je vous envie...

« Pour moi, je ne me plains pas, je ne souffre que pour mes chers et vénérés parents, pour mes amis, et surtout pour la France. Vous connaissez mes goûts simples, trop simples peutêtre jadis, et aujourd'hui bien précieux pour moi. J'étais peut- <}tre fait, plus que bien d'autres, pour vivre dans une république. Ma femme pense comme moi; elle raccommode mon linge et mes habits, elle élève notre enfant, et se trouve très heureuse, comme elle le dit, de pouvoir m'étre utile. Ma conscience ne me reproche rien. J'ai consacré au service démon pays les plus belles années de ma vie que j'aurais pu passer dans toutes les jouissances du luxe; j'aurais voulu le servir plus utilement; je suis toujours prêt à lui consacrer mon bras et mon cœur; mon dévouement à la France ne s'éteindra qu'avec ma vie. »

Que de fois le mot servir revint sous la plume du Prince, qui

se sentait « soldat avant tout! » Ce mot, il l'avait dit dans le plein éclat de son autorité, comme gouverneur général de l'Algérie, quand il avait la joie fière de l'homme qui sent que chacun de ses actes aura une répercussion heureuse sur l'avenir de son pays. Ce mot, il l'avait dit encore^ quand il était prêt à accepter le « premier commandement de division venu, » si l'on avait besoin de lui ailleurs que sur la terre d'Algérie. Ce mot, il le redisait maintenant avec l'amer regret de son inactivité, sous l'oppression de l'exil. Dès les premiers jours de mars 1848, il écrivait à son cher maître en lui donnant, par un intervertissement de rôles, ce précepte d'élève royal : « Ne désespérez pas de la patrie, tous les bons citoyens doivent la servir maintenant plus activement que jamais. Mon plus ardent désir serait d'y rentrer comme simple citoyen pour en remplir tous les devoirs. »

Les lettres de GuviUier-Fleury pendant cette période n'ont pas été retrouvées; mais il est facile d'en reconstituer le sens, qui devait être désolé. Il avait si peu prévu ce qui était arrivé ! Le plus jeune fils du Roi, le duc de Montpensier, avait été moins optimiste. N'écrivait-il pas au duc d'Aumale,le 17 février 1848 : « Ici, les affaires vont terriblement mal. Le ministère a poussé les choses à une extrémité telle que nous nous attendons à tout. J'espère encore que les yeux du Roi seront dessillés à temps. Dieu le veuille! » Le Roi, fort de ce qu'il appelait sa vieille expérience, était encore en pleine sécurité le 22 février. Guvillier-Fleury souriait des prévisions alarmistes dont lui faisait part, le soir du 23 février, aux Tuileries, un de ses anciens élèves du collège Sainte-Barbe, le chef d'escadron Trochu, aide de camp du maréchal Bugeaud : « Quoi! vous croyez au péril de la situation présente, lui répondait-il. Si vous aviez vu comme moi les grandes insurrections parisiennes à main armée, de 1831 à 1840, vous n'auriez pas ce sentiment. Ce fut une période de luttes intermittentes et dangereuses, parce que le gouvernement constitutionnel, qui n'avait pas encore fait ses preuves, n'était pas solidement établi *. »

La journée du 24 février laissa Cuvillier-Fleury tout étourdi. Longtemps après, tel de ses articles se ressentait encore de la secousse qui l'avait ébranlé. Il évoquait « cette crise désas-

• Œuvres posthumes du général Tuochu, t. II, p. 330.

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treuse, » « cette révolution, disait-il, sans cause, sans préce'dents, sans principes et sans avenir, qui s'appela la révolution de Février*. » C'était pour lui comme un contresens d'histoire. Risqua-t-il, après la catastrophe (c'est encore un de ses mots), d'entrer dans la catégorie des esprits chagrins, visés dans un article célèbre sur les Regrets? Sainte-Beuve, dont la curiosité était toujours aux aguets, a peint ces hommes qui, attachés à un régime politique, cessent, dit-il, de prendre la société de droit fil. » Pour eux, la vérité politique s'est arrêtée à telle date. Et, avec ce don de comparaisons où se révèle l'ingéniosité de celui qui observait la marche quotidienne des esprits et craignait toujours d'être en retard : « Combien de montres, disait-il, s'étaient ainsi arrêtées durant la Révolution à tel et tel jour de secousse violente ! Tâchons donc, même quand nous ne prendrions aucun plaisir au temps qui passe, de remonter notre montre tous les soirs et de la tenir à Iheure ; cest une habitude excellente pour Tesprit. »

Le ducd'Aumale tenait sa montre à l'heure. Celle de Cuvillier- Fleury se remit en marche et se régla sur celle du Prince.

La fortune adverse cependant avait peu ménagé le Prince. Tenu éloigné de sa patrie sans avoir violé aucune loi, destitué sans avoir commis aucune faute, il était subitement réduit à une situation précaire, sans nul motif. Les biens qui lui étaient personnels, venant de l'héritage du dernier prince de Condé, son parrain, et qui n'avaient jamais appartenu à la couronne, avaient été, par une disposition du gouvernement provisoire, le 26 février, mis sous séquestre, comme ceux de Louis-Philippe et de tous les membres de la famille royale. Tout avait fait nombre, tout était englobé.

Le Roi, soit sur les fonds de la liste civile, soit sur les revenus du domaine privé, n'avait mis aucune partie de sa fortune à l'étranger. Les dots mêmes de ses enfants, il avait voulu qu'elles fussent exclusivement constituées en revenus français. La situation difficile, causée par le séquestre, allait se prolonger pendant plus de neuf mois. « Dans notre patriotique imprévoyance, écrivait le duc d'Aumale à Cuvillier-Fleury, et. Dieu merci, je ne le regrette pas, nous avions confié à la France tout ce que nous possédions. »

• La Bévolution et la Société en 1848, par Cuvillier-Fleury. Article du 24 juin 1853.

Mais, « en ce moment, une seule préoccupation domine pour nous toutes les autres, écrivait-il à la reine des Belges, c'est d'assister et de consoler nos vieux parents. »

(iardant intangible leur patrimoine d'idées et de sentiments; princes vaincus, mais invinciblement fds de France; animés toujours du môme loyalisme envers le pays et de la même foi en son avenir, tous trouvaient dans cette union de famille un secret de force. Jadis, c'est-à-dire hier encore, dans le palais des Tuileries, le Roi y puisait la sérénité. C'était maintenant une résignation vaillante. Et, songeant à tout ce qui avait marqué son règne et que la France oubliait : « On ne me rendra justice qu'après ma mort, » disait-il avec un sourire d'indulgente tristesse.

Le gouvernement provisoire avait fixé la date des élections. Il s'agissait de nommer, au scrutin de liste, les membres d'une assemblée nationale. Le suffrage universel était appelé pour la première fois à imposer sa volonté.

Le jour choisi fut le 27 avril, jour de Pâques. La date avaitelle été déterminée sur le désir de Lamartine? Était-ce, comme il l'a écrit, pour que le peuple fût tout entier à Faccomplissement de son devoir électoral « et pour que la pensée religieuse, qui plane sur l'esprit humain dans ces jours consacrés à la commémoration d'un grand culte, pénétrât dans la pensée publique et donnât à la liberté la sainteté d'une religion? * »

Le comte de Falloux a fait entendre un autre son de cloche. Il a écrit dans ses Mémoires : « La date des élections fut fixée au jour de Pâques, dans l'évidente intention d'écarter autant que possible les catholiques du scrutin... Le gouvernement provisoire avait décrété le vote au chef-lieu de canton. Les évêques donnèrent pleine latitude pour changer l'heure des offices **. » L'histoire est vraiment difficile à écrire, même quand il s'agit d'avoir l'explication d'une date.

Le nom de Lamartine sortit des urnes à Paris et dans neuf départements. « S'il eût dit un mot, a-t-il écrit en parlant de lui-même à la troisième personne, insinué un désir, fait un geste, il eût été nommé dans quatre-vingts départements. Sa

* Histoire de la révolution de 1848, par Lamartine, t. II, p. 281. ** Mémoires d'un royaliste, t. h'^, p. 305.

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popularité était sans bornes à Paris, en France, en Allemagne, en Italie, en Amérique. Pour l'Allemagne, son nom était la paix; pour la France, c'était la garantie contre la terreur; pour ritalie, c'était l'espérance; pour l'Amérique, c'était la République. Il avait réellement dans ce moment la souveraineté de la conscience européenne *. »

Aux yeux de ce poète, qui s'était jeté dans l'action, l'image de Louis-Philippe devait être singulièrement réduite. Qu'était-ce, en effet, que dix-huit années de paix, le maintien de l'ordre, l'accoutumance à la liberté, la conquête définitive de l'Algérie, la valeur d'une armée d'Afrique, prête à tous les devoirs et pénétrée de sentiments comme ceux du général Henri d'Orléans, duc d'Aumale, qu'était-ce que tout ce passé d'hier pour celui qui semblait ne plus envisager l'histoire contemporaine qu'à travers les vues d'un gouvernement de deux mois, dont il avait été le représentant solennel?

Ce serait bien injuste toutefois de ne pas reconnaître la part (jui revint à Lamartine dans ces temps de tourmente. Il fut un dictateur d'apaisement. Après avoir été le chef du pouvoir révolutionnaire, il rêva d'être le chef du pouvoir légal et nommé par acclamation. Mais ce rêve fut court. Les réalités politiques lui montrèrent qu'une Assemblée obéit à d'autres impulsions que la foule.

L'Assemblée élut une commission executive de cinq membres, qui devait constituer le gouvernement et choisir les ministres. Arago venait en tête de liste. Garnier-Pagès et Marie précédaient Lamartine, qui eut 643 voix sur 794 votants. « Il courba la tète, a-t-il écrit, en continuant à parler de lui à la troisième personne, dans son Histoire de la Révolution de 1848, et accepta le signe de son impopularité qui commençait. » Ledru-Rollin fermait la liste des cinq.

Ce pouvoir intérimaire fit le partage immédiat des portefeuilles ministériels entre les collègues que désignaient les convenances de groupes. Le ministre de l'Intérieur fut un médecin célèbre dans le faubourg Saint-Antoine, nommé à la fois député de Paris et député des Hautes-Pyrénées : Recurt. Son pouvoir allait s'exercer. Après l'envahissement momentané de la Chambre, le 15 mai, journée qui avait mis tous les

' Histoire de la récolution de 1848, par Lamartine, t. II, p. i84.

liommes politiques en inquiétude, le gouvernement crut nécessaire d'agir.

Le citoyen Recurt, pour parler le langage du temps, fit part à la Chambre, le 17 mai, des mesures que proposait le gouvernement. Il fallait à la fois, disait-il. mettre le pays à l'abri « de folles tentatives » (comme celle de l'avant-veille) et « anéantir, dans leur principe même, de coupables espérances. » Que ce fût par des « tentatives anarcbiques et antisociales, » ou par « des manœuvres corruptrices au profit de restaurations impossibles, » le danger semblait le même aux yeux du gouvernement. Et pour défendre la société contre « les insensés qui voulaient le renversement de la République, » continuait Fexposé des motifs, deux décrets étaient offerts à la délibération de l'Assemblée.

Le premier interdisait toutes réunions, toutes associations armées. Quiconque se présenterait porteur d'armes ostensibles ou cachées, dans une réunion ou association, serait punide treize mois à deux ans de prison.

Le second décret portait que le territoire de la France et de ses colonies, interdit à perpétuité à la branche aînée des Bourbons par la loi du 10 avril 1832, serait interdit également à Louis-Philippe et à sa famille.

A la menace de ce coup de foudre, le vieux roi des Français tressaillit : « Ce qui me révolte, ce qui fait bouillir mon sang, écrivait-il à son ancien ministre, le comte de Montalivet, c'est de me voir, moi et les miens, voués au bannissement ! moi qui, comme roi, n'ai jamais fait la plus légère infraction à la charte et aux lois jurées! moi, le doyen de ces vétérans qui, dans les plaines de la Champagne, ont sauvé la France de l'invasion des armées étrangères!... Ne s'élèvera-t-il donc pas dans le sein de l'Assemblée nationale quelque voix généreuse qui rappelle les glorieux services que tous mes enfants ont eu le bonheur de rendre à la France, eux qui, dès leur jeune âge, n'ont connu d'autre ambition que celle de lui consacrer leur vie et de verser leur sang pour elle? Et ce serait eux que la France repousserait ainsi de son sein! La récompense de leur dévouement serait donc le bannissement sur la terre étrangère ! »

Le même frémissement inspira au prince de Joinville et au duc d'Aumale la lettre de protestation qu'ils adressèrent le 19 mai au Président de l'Assemblée :

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« Les journaux nous apportent un projet de décret tendant à nous fermer les portes de la France.

« Les sentiments que ce projet nous inspire nous arrachent à la réserve que jusqu'ici nous nous étions imposée. Nous avions espéré que cette réserve toute patriotique serait comprise. L'Assemblée était réunie; elle allait, dans son indépendance et sa souveraineté, voter la nouvelle constitution. Nous ne voulions pas jeter, au milieu de ses délibérations, l'expression d'un vœu ou la préoccuper d'un intérêt de personnes.

« Nous avions lieu de penser, d'ailleurs, qu'en quittant Alger au premier appel fait à notre patriotisme, nous avions fourni au pays une preuve patente de notre ferme intention de ne pas chercher à désunir la France, comme nous avions témoigné du respect avec lequel nous acceptions l'appel fait à la nation. Nous nous flattions aussi que le pays ne pouvait songer à nous repousser, nous qui l'avions toujours fidèlement et loyalement servi dans nos professions de marin et de soldat.

« Le projet de décret indique qu'on en a jugé autrement, et le moment choisi pour le produire constitue^ d'ailleurs, une assimilation que nous ne saurions accepter.

t Exempts de toute ambition personnelle, nous protestons devant les représentants de la nation contre une mesure dont nos antécédents et nos sentiments devaient nous garantir.

« Veuillez, monsieur le Président, porter cette lettre à la connaissance de l'Assemblée nationale, et recevez l'assurance de notre haute considération. »

Le duc de Nemours, absent de Claremont quand était arrivée la nouvelle du projet de décret, s'empressa, dès le 20 mai, d'adresser quelques lignes au Président pour adhérer entièrement à cette protestation.

Dans la séance du 24 mai, des voix nombreuses demandèrent la lecture des deux lettres. Elles ne produisirent aucun de ces mouvements d'auditoire où l'on sent une assemblée qui s'émeut. Plusieurs députés, amis des princes, trouvèrent la protestation inopportune, impolitique. La cause des vaincus était jugée. On remit au surlendemain, 26 mai, la formalité du vote. La commission chargée. du rapport avait adopté unanimement le décret de* bannissement. La journée historique du 26 mai se passa sans fracas. Aucun ministre n'intervint. Parmi les députés résolus à proscrire, les uns ()béissai(Mit au dogmatisme avide de formules

X LE DUC D'AUMALE ET GU VILLIE ll-FLEUUY

excommunicatrices. Les autres, suiveurs de majorité, qui attendent un mot d'ordre pour avoir un avis, se pre'paraient à déposer leur vote implacable avec une parfaite quiétude. Les ambitieux, pour qui tout acte personnel n'existe que dans la mesure d'une répercussion utile ou nuisible à leurs intérêts, avaient hAte, par un vote de rupture avec le passé, d'acquérir leur pleine indépendance. Quelques-uns, se croyant très habiles, insinuaient, avec une trop forte dose d'illusion, qu'ils servaient la cause et qu'ils augmentaient le prestige de leurs princes en votant l'exil. Un socialiste, un petit homme à visage enfantin qui, jeté dans les troubles, était comme un EUacin révolutionnaire et qu'un ami de CuviUier-Fleury, Doudan, appelait le Petit Poucet de la Terreur, Louis Blanc, déposa ouvertement une boule noire contre la proscription. Il n'admettait pas que l'on invoquât, pour tout expHquer et tout excuser, la raison d'État. » Sophisme, a-t-il écrit, qu'il faut laisser aux tyrans. Pour de vrais républicains, la raison d'État, c'est la justice *. »

Le décret de bannissement fut adopté par 632 voix contre 63. A peine le vote était-il proclamé à la Chambre que des fidèles de la famille royale, en le transmettant à Claremont, s'efforcèrent d'amortir le choc. Tl n'y avait là, disaient-ils, qu'une question d'étiquette révolutionnaire. La République, d'ailleurs, ne pouvait pas durer. « On irait même, écrivait le duc d'Aumale à la reine des Belges, jusqu'à nous prouver que plusieurs n'ont voté le décret que par dévouement pour nous. » Il y a des arguments pour les exilés comme il y a des mensonges pour les mourants. Mais rien ne pouvait calmer la douleur du Roi. Il allait donc mourir proscrit, lui qui avait toujours regardé la proscription comme le plus grand des maux; lui qui, en 1832, s'était efforcé, pendant cinq mois, dans les limites où peut agir un roi constitutionnel, de s'opposer au bannissement de la branche aînée des Bourbons **. « Cet ostracisme éternel, silencieux et presque unanime, m'a brisé le cœur, malgré tous les commentaires qu'on nous en a donnés, » écrivait le 13 juin le duc d'Aumale à CuviUier-Fleury.

A cette date précise, l'élection du prince Louis-Napoléon, comme député, venait d'être vahdée. Peu sûr toutefois du ter-

* Histoire de la révolution de 1848, par Louis Blanc, t. II, p. 114. •* Comte DE MoNTALivET, Fragments et Souvenirs, t. II, p. 217.

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rain parlementaire, le nouveau repre'sentant du peuple donna sa démission, mais pour revenir, trois mois plus tard, nommé de nouveau à Paris et dans quatre départements.

La loi de proscription contre les Bonaparte fut alors abrogée. Le 10 décembre, Louis-Napoléon était élu Président de la République. L'Empire se préparait. Le nom magique de Napoléon éblouissait. Les classes élevées voyaient dans le nouveau pouvoir une garantie d'ordre. L'armée, qui avait gardé une secrète rancune de son rôle paralysé dans la journée du 24 février, portait ses sympathies collectives vers celui qui avait dit dans sa proclamation de Boulogne, le 4 août 1840 : « Je sens derrière moi l'ombre de l'Empereur qui me pousse en avant; je ne m'arrêterai que lorsque j'aurai repris l'épée d'Austerlitz, remis les aigles sur nos drapeaux et le peuple dans ses droits. »

H ne connaissait alors qu'un très petit nombre d'officiers, mais il ne doutait pas de gagner à sa cause chefs et soldats. Son officier d'ordonnance, Fleury, dont la part avait été glorieuse dans la prise de la Smalah, comme lieutenant de cavalerie, a écrit dans des Souvenirs : « Le duc d'Aumale au moment de la charge était haut de cent coudées et semblait bien être un prince de l'avenir. » Puis il ajoute : « C'est parce qu'il n'a pas joué le rôle important que l'on pouvait attendre de lui, lorsqu'il lui était si facile de faire embarquer quinze ou vingt mille hommes, de marcher sur Lyon et d'arriver à Paris avec cent mille, s'il l'eût voulu, pour sauver le trône de son père; c'est parce que je n'ai pas compris sa conduite que, me souvenant du prince Louis-Napoléon, je me suis jeté dans le parti impérial *. »

Fleury, qui avait servi sous les ordres de Saint-Arnaud et avait été séduit par l'esprit de décision,, la bravoure et l'énergie aventureuse de son chef, lui fit donner par le général Randon une expédition en Kabylie. C'était une manière de le mettre en pleine évidence. Le duc d'Aumale écrivit à Saint-Arnaud pour le féliciter de cette expédition; Saint-Arnaud lui répondit : « Vous êtes un noble cœur, monseigneur, un cœur vraiment français. » Et l'on sent à travers cette lettre l'admiration passionnée que Saint-Arnaud avait pour le général Henri d'Orléans. Espinasse parlait du prince avec le même enthousiasme. Il n'aurait tenu (pi' au duc dWumale de les entraîner où il aurait

* Siiuvoiirs (In ijfiinul cotiite h'tenrij, t. i"^^"", p. 57 et 58.

xii LE DUC D'AUMALE ET CU VILLIER-FLEURY

voulu. Mais il avait une idée haute et sereine de la patrie maîtresse d'elle-même, que Ton ne peut, sous aucun prétexte, chercher à violenter. L'exil lui causa des amertumes d'autant plus grandes qu'il voyait d'anciens compagnons d'armes lui garder un souvenir plein d'affection, mais ne pas comprendre le genre de courage dont il avait fait preuve au lendemain du 24 février, et tout bas le lui reprocher. Il trouva dans la conduite même qu'il s'était imposée la consolation fière et haute de l'homme qui a conscience d'avoir accompli son devoir en plein désintéressement. Mais entre les généraux de l'Empire et le duc d'Aumale, quelles que fussent leurs divergences politiques^ devait subsister toujours le lien sacré qui existe entre des hommes qui ont combattu sur le champ de bataille, défendu et glorifié le drapeau.

Le duc d'Aumale sentait de plus en plus ce quelque chose de poignant que provoque l'exil : le bouleversement intérieur dans le calme et la monotonie des jours. L'exil 1 c'était pour lui, écrivait-il à un ami, « la chape de plomb que Dante met sur les épaules de certains damnés. » Il était, maintenant^ disait-il à Cuvillier-Fleury^, «un pauvre proscrit, étranger à toutes choses. » Puis, avec cette réaction de jeunesse qui fait succéder à l'instant même le besoin d'un sens opposé à ce que l'on vient de dire : « Je ne suis pas découragé, continuait-il, et je ne désespère pas de servir encore la France. »

Qu'y avait-il de vrai dans le désir que l'on prêtait au nouveau Président de rapporter le décret de proscription, l'odieux décret comme l'appelait le duc d'Aumale? Ce bruit, qui vint jusqu'à Claremont, apporta aux exilés une grande espérance. Les présomptions étaient d'autant plus naturelles que Louis-Napoléon, dans un manifeste à ses concitoyens, le 27 décembre 1848, avait dit : « Moi qui ai connu l'exil et la captivité, j'appelle de tous mes vœux le jour où la patrie pourra sans danger faire cesser toutes les proscriptions et effacer les dernières traces de nos guerres civiles. »

Mais le duc d'Aumale était trop clairvoyant pour ne pas redouter d'être déçu. « Je crains entre autres obstacles, écrivait-il à Cuvillier-Fleury, l'opposition sourde de nos amis politiques qui nous aiment mieux de loin que de près et qui craindraient de nous voir perdre notice prestige. » Les mots étaient soulignés avec la tristesse impatiente de l'homme qui ne souhaitait

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qu'une chose : revoir le ciel de France, respirer l'air, toucher le sol de la patrie. Il savait combien ce désir fixe était peu compris par certains amis, les uns n'admettant pas que les princes pussent revenir autrement que dans le plein éclat des honneurs et des prérogatives; les autres, politiques de salons et orateurs de fumoirs, se croyant toujours à la veille de déterminer des courants d'opinions, et d'ailleurs remplis de courage pour souffrir les tristesses des princes. Alors, ayant peine à se contenir, le duc d'Aumale ajoutait : « Si ce projet devait échouer devant la froideur ou le mauvais vouloir de nos amis politiques, ce serait pour nous le dernier des dégoûts. Ceci soit dit en passant, vous en ferez l'usage que vous jugerez convenable. »

Un décret du mois d'octobre 1848 avait été un commencement de libération pour les biens de la famille d'Orléans, jusqu'au coup de surprise violente du 22 jqinvier 1852. Leduc d'Aumale, à qui l'on venait d'accorder des provisions sur ses revenus, ne savait pas encore sur quel crédit positif il pouvait compter. Aussi, en attendant que Télasticité de son budget lui permît de «e livrer à certaines fantaisies princières dont devait bénéficier un jour la bibliothèque de Chantilly, était-il obligé, bien qu'amoureux des livres, de maîtriser sa passion.

« Je deviens décidément bibliomane, écrivait-il à Cuvillier- Fleury, au mois de décembre 1848; quand je vais à Londres, je vais chez les libraires qui ont de vieux livres; j'en regarde, j'en marchande, et je m'en vais, me bornant à emporter le catalogue; j'ai cependant acheté un Jean-Jacques complet et bien imprimé pour trente schellings. Je suis en ce moment très tenté par un superbe Corneille avec commentaires de Voltaire de 1774; il est, je crois, assez rare; mais cinq livres sont un morceau un peu dur. »

Le Prince eut le droit de recevoir ses volumes et ses manuscrits. Il loua pour les loger et les classer un petit pied-à-terre à Londres. C'est là qu'il eut l'idée d'entreprendre l'étude sur les princes de Condé. Les physionomies des premiers Condé seraient rapidement esquissées. Il pensait surtout à peindre le vainqueur de Rocroy inscrivant dans sa prime jeunesse une page glorieuse pour la France. Condé fut toujours son héros de prédilection, le Condé d'avant la Fronde, en plein enthousiasme, en pleine bravoure et en pleine victoire. Mais tout attrayante que fût cette étude sur les Condé, qui devait être maintes fois

interrompue, arrêtée, reprise, les forces de sa vie intellectuelle ne s'y concentraient pas. Il avait eu une part trop active dans l'histoire de son temps pour être tout entier aux évocations vieilles de deux siècles. Quand on a marqué dans les annales de son pays, l'intérêt que l'on peut trouver à écrire les récits du passé est une distraction qui touche à la souffrance. Le frémissement d'activité qu'il avait encore dans tout son être rendait sa plume impatiente à sa main, qui regrettait l'épée.

Un instant, il songea à une étude sur l'Algérie. Saint-Marc Girardin la lui conseillait. L'accueil qui serait certainement fait à ce travail dans la Revue des Deux Mondes ranimerait l'attention du public français sur le Prince, arrêté brusquement dans sa destinée. Leduc d'Aumale poursuivit, pendant quelques semaines, l'idée de raconter quel avait été là-bas son plan définitif : protéger les indigènes contre les spéculations des Européens; dégager les Européens du joug militaire trop lourd et du joug, moins brutal en apparence, mais tout aussi pesant, du fonctionnarisme. Puis, en même temps que cette réforme, inaugurer un régime libéral, faire passer sur ce régime un souffle d'assainissement, de haute moralité. Mais qui donc s'intéressait maintenant aux choses de l'Algérie? Les esprits n'étaient occupés que de politique intérieure. 11 n'y avait pas jusqu'aux éléments de son travail dont le duc d'Aumale ne fût séparé : les pièces officielles, relativ*^.s aux commandements divers qu'il avait exercés, étaient enfermées dans les archives du ministère de la guerre. Tout était obstacle. Et cependant il ne pouvait prendre son parti de rester inactif. Il ressentait la fatigue irritante du repos.

Pendant qu'il mettait la première main à l'essai de son ouvrage sur les Condé, une publication venait tout à coup le soustraire au dix-septième siècle et le jeter en plein règne du roi Jean. La Société de l'Histoire de E'rance avait publié, en 1851, un journal de la dépense du roi Jean pendant la dernière année de sa captivité en Angleterre, du 1" juillet 1359 au 8 juillet 1360. Ce journal comprenait depuis les provisions de bouche, les épices, les meubles, l'habillement, jusqu'aux achats de chevaux. Il y avait là un chapitre historique de vie privée intéressant à la fois la France et l'Angleterre. L'éditeur exprimait le regret de ne pouvoir donner qu'un document incomplet. Deux autres parties manquaient.

INTRODUCTION xv

Ce regret charma le duc d'Aumale. II possédait précisément une autre partie du journal des recettes et dépenses du roi Jean en Angleterre, et une série de pièces qui se rapportaient au teneur de livres, chapelain et secrétaire du roi, Denys de Collors. Le duc d'Aumale ne se contenta pas de préparer la puhlicalion de ce document : il l'orna de commentaires explicatifs. La clarté de son esprit avait besoin de se répandre sur tout ce qu'il faisait ou disait. Sa conversation qui était si vivante, remplie d'anecdotes, servie par une mémoire prodigieuse, car il se rappelait tout homme qu'il avait eu sous ses ordres et tout livre qui avait passé sous ses yeux; cette voix doucement impérieuse où se devinaient la force et la chaleur d'âme ; ce regard brillant de lumière, de tout cela son style clair, animé, mouvementé, gardait quelque chose. Érudit sans jamais faire étalage de ce qu'il savait, écrivain sans viser au rang d'auteur, il donnait à ceux qui le lisaient une plénitude de compréhension sans effort. Tout sujet qu'il abordait prenait un air d'aisance et de facilité.

Môme dans cette étude si spéciale, intitulée : Notes et documents relatifs à Jean, roi de France, et à sa captivité en Angleterre, se montre plus d'un aspect de la physionomie du duc d'Aumale. A côté de l'amateur de livres, de belles reliures et de manuscrits, dominait toujours le général qui allait droit à tout grand souvenir militaire. Le livre de comptes de Denys de Collors n'était plus qu'au second plan, lorsque le duc d'Aumale rappelait l'incapacité du roi Jean dans les dispositions prises à la bataille de Poitiers, puis le dépeignait rachetant sa faute par le courage, par une glorieuse défense. Voilà le roi sur le champ de bataille. Il se sait vaincu.

« Il avait vu tomber près de lui les plus braves de ses parents et de ses amis, il avait vu trois de ses fils et une partie de son armée quitter un peu prématurément le champ de bataille, mais rien n'avait pu l'arracher au combat. »

Alors, sous la plume du Prince, ce roi, à qui tout échappe, se dresse au milieu des ennemis qui le pressent, le frappent. A pied, armé d'une hache, le roi se défend. Son dernier fils Philippe, le plus jeune et le plus hardi, lui criait : « Père, gardezvous à droite! père, gardez-vous à gauche! » jusqu'à ce que le roi épuisé, blessé deux fois à la tète, fiU contraint de se rendre.

Sa captivité, large d'abord, fut ensuite resserrée. Tout cela.

le duc d'Aumale l'a résumé dans des pages qui agrandissent le sujet annoncé. En terminant, il ne se contentait pas de signaler un traité de vénerie, sous forme de poème, intitulé le Déduit, c'est-à-dire l'amusement du roi Jean, poème écrit par un des compagnons volontaires du prisonnier de Poitiers, pour instruire le fils du roi et lui donner le goût de la chasse. Intéressé par le langage et les règles de la vénerie, qui semblent également intangibles, il prit un plaisir de lettré à relever les termes familiers aux veneurs et à donner une évocation de la chasse française et royale par excellence, disait il, celle du cerf.

Guvillier-Fleury, qui était le confident des notes sur le roi Jean et le grand ministre plénipotentiaire chargé de l'achat des livres, s'associait à ce goût grandissant du Prince. Parfois, entraîné lui-même par cet amour des livres, qu'il touchait et maniait avec une délicatesse infinie, il sentait une pointe d'ivresse admirative lui monter à la tête lorsque s'échappait des belles reliures « l'odeur si vivifiante^ disait-il, du veau fauve et du maroquin ». Il regrettait qu'Horace eût oublié, dans rénumération des choses qui doivent attacher à la vie, la bibliothèque. « Vous êtes trois fois et quatre fois heureux, écrivait-il au duc d'Aumale, même dans votre exil, d'avoir ce noble goût. » Mais le Prince, arraché à une existence active de plein commandement, telle qu'il l'avait menée, ne voyait dans cet amour des livres qu'une passion substituée, si attrayante et consolante qu'elle pût être. Liber refiif/iiim vitœ^ aurait-il pu répondre à son maître. Et le maître au fond s'en rendait bien compte :

« Oh ! qu'il fait triste de penser, lui écrivait-il au moment de la guerre de Crimée, à tout ce que vous devez souffrir de ce grand mouvement militaire qui se prépare dans notre pays^ et dont vous ne serez que spectateur, et encore, à distance ! Certes l'exil n'a pas eu pour vous une plus cruelle épreuve que de condamner au repos cette épée dont vous avez fait un si noble usage, et de vous tenir loin de vos frères d'armes au moment où ils vont courir tant de dangers. C'est être exilé deux fois, et ce second exil, qui vous interdit le danger, vous est plus pénible cent fois, j'en suis sûr, que celui qui vous a enlevé vos honneurs et vos privilèges comme prince français. C'est là, du reste, une réflexion que tout le monde fait en pensant à vous, même ceux qui servent le gouvernement. Je ne fais donc que

INTRODUCTION xvii

traduire le sentiment de tous; mais j'y joins l'expression bien légitime, je crois, d'une sympathie toute particulière; et puis, ne sais-je pas mieux que I)ien du monde à quel point vous êtes plus Français que Prince! «

Cuvillier-Fleury, comme il ne cessa de le faire à tant de reprises, insistait pour que le duc d'Aumale revînt aux Condé. Mais les premiers échos de la guerre mettaient l'esprit du Prince en mouvement. Sa pensée se tournait vers un autre horizon. « J'attends, écrivait-il à Cuvillier-Fleury, j'attends avec impatience les nouvelles de Crimée. » Le succès des armes françaises, c'était là sa seule préoccupation. Puis, avec un triste retour sur soi-même et la vie qui lui était faite : « Quand je reçois la nouvelle de ces batailles auxquelles je n'ai pas pris part, disait-il, je voudrais être dans la Nouvelle-Zélande. »

Mais à la vue de son fils qui allait avoir neuf ans, de ce petit exilé, de ce Condé, le Prince trouvait toutefois quelque chose de consolant à être près de la rive française d'où pouvait venir plus tôt une brise de victoire. La France que l'enfant ne voyait pas, l'enfant toutefois apprenait de plus en plus à l'aimer.

« Le dévouement entier, absolu à la cause nationale que tu comprends si bien et que je tâcherai de pratiquer toujours, je l'inculquerai à ce fils dont tu me parles si tendrement, et dont je veux faire, avant tout, un bon et loyal citoyen, » avait écrit le duc d'Aumale, en 1846, à la reine des Belges, quand ce fils était encore au berceau.

Les premières visions militaires, pensait le duc d'Aumale, devaient être associées à la première éducation d"un enfant de France. Aussi avait-il cherché, dès 1849, à les donner sur la terre anglaise d'une manière ingénieuse et précise. Lorsque son petit bonhomme, comme il l'appelait gaiement, fut en blouse et en pantalon, il lui fit faire en France une tenue complète de voltigeur du 17" léger : tunique et pantalon garance, guêtres en toile blanche, petit shako avec coiffe, fourniment complet, fusil de munition avec baïonnette. Rien ne manquait à l'équipement de celui que son père dévouait au pays.

Avec quel intérêt et quelle émotion le duc d'Aumale suivit toutes les phases de la campagne de Crimée et le siège de Sébastopol! 11 ne s'agissait plus alors de coups de main, comme en Algérie. Longues et pleines de souffrances, par les jours de faim et de froid, [)ar les nuits passées dans des trous d'eau gla- II. h

xvjii LE DUC D'AUMALE ET CUVILLIEK-FLEURY

cée, étaient les périodes d'attente. Un échange perpétuel de mâles vertus se faisait dans tous les rangs.

« L'armée est digne des sympathies qu'elle a en France. Abnégation dans le danger, solidité dans les rudes épreuves du temps et de fatigues inouïes, telle est sa conduite, » écrivait à sa mère un jeune officier devant Sébastopol, le 15 décembre d854. La foi des officiers dans les soldats, et, par un juste retour, le dévouement des soldats pour leurs officiers, lui inspiraient ces lignes : « Avec de pareils hommes, il y a plutôt des exemples à recevoir qu'à donner, et le plus beau titre pour tout le monde est de se conduire en soldat*. »

Alors du fond de son exil, voulant apporter un témoignage de sympathie aux soldats, aux officiers et aux compagnons d'armes qu'il avait eus sous ses ordres et qui, maintenant, étaient aux premiers rangs de l'armée, le duc d'Aumale écrivit ce qu'il appelait modestement deux esquisses sur les Zouaves et les Chasseurs à pied.

« Au moment où tous les yeux, tous les cœurs, disait-il, suivent avec émotion notre brave armée d'Orient, nous avons espéré qu'une simple ébauche, un modeste hommage rendu à cette armée aurait un certain mérite d'opportunité. »

Ces pages, parues dans la Revue des Deux Mondes **^. pages d'entrain, de vaillance, souvent d'émotion, où se mêlait aux détails techniques la psychologie de la guerre, révélaient, sous le pseudonyme V. de Mars, un vrai chef, passionné des choses de l'armée et qui marquait avec fierté les brillantes carrières de ses camarades. Il semblait à cette lecture que l'on entendît la marche du 2" léger, qui avait si souvent entraîné les soldats de l'armée d'Afrique. L'auteur des Zouaves terminait par ce vœu : « Le moment approche, nous l'espérons, où le drapeau des zouaves, qui a flotté le premier sur la brèche de Constantine, de Zaatcha et de Laghouat, sera planté sur les murs de Sébastopol. » Et de toutes parts on se demandait quel pouvait être cet officier qui aimait tant l'armée et semblait être loin du drapeau.

« C'est plus qu'un succès d'esprit, c'est celui d'un caractère, écrivait au duc d'Aumale Cuvillier-Fleury. Cousin disait lundi

* Lieutenant-colonel Ledemé. Lettres à sa famille.

** Le» Zouaves, 15 mars 1855. Les Chasseurs à pied, l*"^ avril 1855.

INTRODUCTION xix

chez Bocher : « C'est d'un prince (avec cet accent un peu emphatique que vous entendez de là-bas); il n'y a qu'un prince qui pouvait avoir ce désintéressement de sa propre gloire et dire ainsi du bien de tout le monde. » Dans le sentiment de grande équité qui, pour le duc d'Aumale, dominait les dissensions politiques, il avait rendu hommage à tout officier qui avait noblement servi : Changarnier, Bedeau, Gavaignac, Lamoricière, Le Flô, Saint-Arnaud, Bosquet, Pélissier.

Ces deux études si brillantes parurent ensuite en petit volume maniable, facile à emporter dans une sacoche d'officier ou un sac de soldat. Ce livre apporta partout quelque chose de vivifiant. Les lettres qui arrivaient au Prince reflétaient une émotion toute spéciale. « Vous avez parlé au cœur de cette brave armée, dont vous ne pouvez partager les travaux, mais où votre nom ne cesse de grandir, par le souvenir et par comparaison, lui écrivait Vitet. Vous vous êtes transporté près d'elle autant qu'il était en vous; elle aura pu croire un instant que vous étiez encore à sa tète. » « On ne saurait. Monseigneur, lui écrivait Thiers, occuper ses loisirs plus fructueusement et plus noblement. » Que ce mot : « loisirs » dut passer tristement sous les yeux du duc d'Aumale ! « Écrire quand on ne peut agir, continuait Thiers, m'a toujours semblé la meilleure des conduites. »

Le duc d'Aumale s'était montré parfait écrivain. L'ordre des idées, le choix des mots, les plus clairs, les plus simples, mais parfois aussi les plus imprévus, une variété de tours qui répondait à tous les changements de tons, quelque chose de très armé et de très alerte, comme les soldats qu'il dépeignait : telles étaient les qualités de ce livre vraiment militaire.

Mais qu'était-ce qu'un succès de livre pour l'exilé qui ne pouvait pas entrer, avec l'armée française, dans Sébastopol!

Les années passaient. Le duc d'Aumale, dans sa demeure de Twickenham, se constituait de plus en plus un centre de travail et de recherches. Tous les abords d'une étude bien explorés, il restait longtemps à méditer les moyens d'attaque et de défense. C'est ainsi que dans un sujet très controversé : l'emplacement à'Alesia, il procéda, avec une prudence extrc^me jusqu'au moment où il se sentit en mesure d'entrer en lutte très courtoise avec des archéologues qui, conduits par Jules Quicherat, plaçaient Alesia en Franche-Comté. Le duc d'Aumale, à force d'inductions, libre de toute idée préconçue et armé des études les

plus patientes, les plus scrupuleuses, plaçait en Bourgogne, sur le mont Auxois, « le dernier boulevard de l'indépendance gauloise. » D'une étude technique, son don d'exposition, son style sobre et pur, la perpétuelle mise en éveil de son patriotisme avaient fait un livre accessible à tous, livre enthousiaste à la fois du génie de César et de l'héroïsme de Vercingétorix.

L'échange de lettres entre le duc d'Aumale et Cuvillier-Fleury, — dont la publication est due tout entière à la soHicitude si active, si vigilante, si dévouée de M. Limbourg, — fait assister au mouvement d'idées, de sentiments et de travaux qui remplissaient la vie du Prince. A mesure que le dix-neuvième siècle s'éloigne et que disparaissent un à un tous les survivants d'action, il importe de ressaisir ce passé qui s'évanouit. Ce qui domine dans le second volume de la correspondance du duc d'Aumale, c'est le regret permanent de ne pas commander à des soldats français.

Ce regret éclate encore au moment de la campagne d'Italie. Le duc de Chartres avait été nommé par le roi Victor-Emmanuel lieutenant au régiment de Nice-Cavalerie. 11 était à Cigliano, aux avant-postes : « Le voilà peut-être aux mains, l'heureux enfant! écrivait le duc d'Aumale. Nous attendons les nouvelles de la guerre avec une fiévreuse impatience; nos vieux cœurs de Français et de soldats sont bien profondément agités. » Et mettant, comme toujours, au-dessus de tout le sentiment de la patrie, il ajoutait : « Nous allons voir comment Jupiter se servira de la foudre. Je lui souhaite de la bien manier, puisque ses destinées sont, en ce moment, confondues avec l'honneur de la France et de son armée. »

René Vallery-Radot.

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