‹ Correspondance du duc d'Aumale et de Cuvillier-Fleury;Chapitre 11 sur 37 · II · texte numérisé non relu

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mère a éprouvé un accident qui nous a fait une bonne peur, mais qui n'aura pas de suites s'il plaît à Dieu. Dimanche en se promenant dans le parc de Claremont elle s'est fracturé un des os du bras ; la réduction est faite, et tout marche régulièrement ; elle va, elle vient ; elle a tout supporté avec un courage admirable ; ce ne sera qu'une ennuyeuse affaire de temps. Tout le monde a la grippe à Claremont; la Reine en a eu une assez forte atteinte; mais elle va mieux. Twickenham a été, jusqu'à ce jour, épargné.

J'ai lu l'article de Saint-Marc; mais il faudrait être sans cesse la plume à la main pour remercier les rédacteurs des Débats de leur foi libérale, de leurs fidèles souvenirs, et de leurs courageuses allusions. Qu'il leur suffise de savoir qu'ils sont appréciés ici comme ils méritent de l'être.

Gouturié a dû vous dire que ma sœur reste ici jusqu'à la fin du carême ; c'est elle qui a désiré que vous en fussiez informé.JMoi, je ne vous presse pas de venir, parce que je soupçonne que nous aurions chance de vous garder plus longtemps dans une saison meilleure. Mais je veux que vous sachiez bien qu'en tout temps votre visite nous cause un plaisir infini. Je dois vous dire, d'ailleurs, qu'il y a maintenant un calorifère ici, et que la maison est très chaude. Sondez-vous bien. Pourriez-vous venir avec Mme Fleury dans la seconde quinzaine de mars et nous rester au moins deux mois, plus, si vous pouvez. Vous n'êtes pas venu l'année dernière; cette visite-ci doit compter pour deux. Nous n'avons encore eu que de faux dégels; mais je ne m'en plains pas ; il me faut un peu de froid pour remplir ma glacière et fumer mes prairies.

Mille amitiés.

ET CrVILLIKK-FLKLKV — l8o:> 211

Ci-joint le compte de Potier visé. On m'annonce la vente de la bibliothèque de M. Giraud ; faites en sorte que le catalogue m'arrive à temps.

Paris, 2 février 1855.

Mon cher Prince,

Si j'avais su que Couturié, qui nous avait annoncé son départ pour lundi dernier 29 janvier, dût rester près de quinze jours de plus à Paris, je ne vous aurais pas fait attendre si longtemps ma réponse à votre lettre du 24; mais je ne me résigne pas à attendre davantage. Je réserve, pour le départ de Couturié, bien des petites affaires dont je vous entretiendrai alors, et je ne veux aujourdliui que répondre à votre lettre. J'arrive sans transition à l'objet qui, naturellement, m'a le plus occupé, puisque, sans vous être étranger, il me regarde personnellement et que vous avez bien voulu m'en entretenir en détail. Il s'agit de mon voyage en Angleterre. Je ne reviens pas sur les causes qui m'ont empêché de vous rendre ma visite l'année dernière. Il y a bien un peu de ma faute, mais surtout celle de mon âge et de ma santé, qui me rendent tout déplacement préjudiciable et qui, dans une saison aussi éprouvée que l'été dernier, m'en exagéraient encore les inconvénients et beaucoup plus pour les autres que pour moi, je dois le dire : car la pensée d'être une cause de sollicitude ou d'ennui chez ceux qui me donnent l'hospitalité est pour beaucoup plus, dans ma répugnance pour les voyages,. que le risque que j'y puis courir. Ma confession ainsi faite, j'arrive au présent; le bienveillant désir que Mme la duchesse de Saxe-Cobourg

veut bien témoigner de nous voir, est de ceux qui, pour des gens moins empêchés que nous ne le sommes, seraient un ordre, et un ordre immédiatement obéi. Mais vous allez voir si nous sommes libres de suivre, sur ce point, l'entraînement de notre propre désir si conforme à celui de la duchesse. Notre fille Clémentine n'a plus que six mois à rester au couvent, et elle y fera sa première communion vers le milieu d'avril. Sa mère ne peut donc pas songer à s'éloigner avant que ce grand acte de la vie de sa fille ne soit accompli. Vers le commencement de mai elle sera libre jusqu'au i^^ juillet ; alors Clémentine sortira définitivement du couvent. Quant à moi, deux causes me retiennent également, et d'une façon à peu près irrésistible jusqu'à la même époque, le commencement de mai : mon travail du journal, et, s'il faut vous le dire, l'utilité qu'il y a, pour moi, à ne pas m'éloigner de la société et des salons, en vue d'une éventualité académique dont je n'aurais pas eu la pensée proprio motu, si trois membres considérables de ce corps illustre, M. Nisard d'abord (et il y a longtemps), puis M. de Salvandy le printemps dernier, et enfin, tout récemment, M. Guizot, ne m'en avaient ouvert la perspective. Je dînais chez des amis communs. M. Guizot me prit à part et me dit que lui et quelques-uns de ses confrères de l'Académie désiraient que, sans me mettre encore sur les rangs, je commençasse pourtant à faire toutes les démarches qui pussent donner l'idée d'une candidature à venir; que cette candidature, ainsi essayée, serait bien vue, et, qu'à un jour donné, que l'âge avancé de trois ou quatre académiciens ne pouvait malheureusement pas reculer beaucoup, toutes les bonnes chances seraient pour moi ; que le succès de mes Portraits et la persévérance de mes travaux de critique, et aussi, ce qu'on savait si universellement de la réussite de l'éducation dont j'avais été chargé, que beaucoup de motifs, en un mot, pouvaient influencer favorablement mes juges et me valoir

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une majorité honorable ; qu'il y ferait de son mieux, dans la sphère de ses relations, et que la meilleure preuve qu'il pût me donner de l'espoir qu'il avait de réussir, c'était l'initiative qu'il prenait ; que, du reste, il ne fallait pas ébruiter ses bonnes dispositions, ni les miennes, mais agir avec suite, prudence, et persévérance dans le sens de leur accomplissement. — Je vous laisse à penser, mon cher Prince, la joie qu'une pareille communication et si peu attendue m'a causée, et les conséquences que j'en ai tirées pour ma conduite à venir. La première, c'est de profiter de la saison, qui, chez nous, est en toute vigueur jusqu'à l'époque des eaux, pour ne faire aucune absence qui ne fût absolument indispensable ; et vous jugerez comme moi que, de toute manière, mon voyage en Angleterre sera plus opportun vers le milieu de mai que le mois prochain. En mai, commencera le mouvement de l'Exposition, qui absorbera toute préoccupation étrangère ; ce sera le moment de s'enfuir, pour ceux qui, comme moi, n'aiment guère les fêtes publiques et le tremblement, et pour qui Paris n'est jamais plus agréable que dans sa physionomie ordinaire et naturelle. J'aurai donc, au mois de mai, à peu près six semaines à donner au plus grand plaisir que je puisse avoiT, et je m'y livrerai en toute sécurité de conscience, ayant accompli l'œuvre de mon hiver, payé ma dette au travail commun du journal, et avancé mes affaires du côté de l'Académie. Les premières élections sont assurées : Ponsard, pour remplacer Ancelot, M. de Broglie à la place de M. de Saint-Aulaire, et, pour remplacer Baour-Lormian, ou Legouvé, ou M. de Falloux. L'un de ces deux qui échouera aura la première vacance; puis Emile Augier; puis... à la grâce de Dieu ! Ici s'arrêtent les prévisions de M. Guizot, car ce sont les siennes que je vous transmets. Ce qu'il croit, c'est que, ni Liadières, ni Jules Janin, ni Philarète Ghasles n'ont de chances sérieuses, et il croit que l'Académie m'ac-

cepterait volontiers, sauf à prendre ensuite le comte de Pontmartin pour satisfaire une autre nuance du spirituel aréopage, lequel n'a pourtant pas assez d'esprit pour faire des choix complètement dégagés de préoccupations politiques. Mais où la politique serait-elle aujourd'hui, si elle n*était pas à l'Académie? Quant à moi, je serais bien aise d'être un des poids (si léger fût-il) avec lesquels on compensera Pontmartin, homme de cœur, de goût et d'espril, et que j'aime beaucoup. Mais ne vendons pas la peau de l'ours... Gardez-moi le secret. Et, toutefois, obtenez, pour ma candidature éventuelle, le plus de faveur possible dans ces hauteurs sereines où vous vivez. Dites-vous, mon cher Prince, qu'après l'honneur d'avoir été le guide de vos jeunes années, ce qui me recommande le plus auprès des honnêtes gens d'esprit, c'est la constance que j'ai mise à défendre, dans la presse, la cause du bon goût, de la bonne société et de la vraie liberté, trois choses qui s'accordent plus qu'on ne voudrait, peut-être, et qu'on ne croit.

Et maintenant, pardon de cette interminable plaidoirie pro domo mea. Je ne vous ai pas habitué à cette exubérance de personnalité. C'est une raison de la trouver plus insupportable cette fois peut-être, mais c'en est une aussi de me la pardonner. Veuillez dire à la Duchesse les motifs qui me retiendront à Paris, quand j'aurais aimé à répondre au désir qu'elle nous a fait témoigner, et demandez-lui s*il n'y aurait pas de l'indiscrétion à nourrir l'espoir de lui conduire sa filleule Clémentine l'automne prochain, soit à Cobourg, soit à Vienne?... Ce serait un grand bonheur pour nous ; peut-être une grande entreprise, car tout est difficile à qui n'est plus jeune et l'âge (en dépit de M. Flourens) m'avertit cruellement, chaque jour, qu'il n'est pas indifférent d'être né presque en même temps que ce vieux siècle ou vingt ans après.

Cu VILLIE R-FlE U RY.

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Orléans-House, 5 février 1855.

Vu le dimanche, je réponds à la fois, mon cher ami, à vos lettres du 2 et du 3 *. Les raisons que vous me donnez pour retarder votre voyage en Angleterre sont si plausibles que, malgré mon désir de les juger mauvaises, je ne puis y trouver rien à redire. Ma sœur vous absout, et accepte, de grand cœur, l'annonce d'une visite pour l'automne; pour moi, je vous attends sans faute au commencement de mai. Nous serions très charmés, ma femme et moi, que Clémentine pût être du voyage et vînt se reposer sous nos frais ombrages des émotions inséparables du grand acte qu'elle va accomplir. Ai-je besoin de vous dire que tous mes vœux l'accompagneront à l'autel, et que son parrain, tout indigne qu'il est, priera sincèrement pour elle. Quant aux espérances dont vous me parlez, je les trouve très légitimes, et vous faites fort bien de vous préparer d'avance ; je voudrais bien pouvoir faire plus que des vœux pour vous seconder.

La Reine ne va encore pas bien ; cependant sa bronchite paraît être dans la période décroissante; à moins d'accidents (ce qu'il faut redouter à son âge), il n'y a pas lieu de s'inquiéter. Cependant il me tarde de la revoir sur ses jambes.

Obligé d'aller à Claremont pour m'informer de la santé de la Reine, je n'ai pas le temps de vous parler du bouleversement projeté de la loi de recrutement. En principe, je crois que quand une nation s'est habituée à une loi de recrutement, et que cette loi donne des résultats aussi

* La lettre du 3 n'a trait qu'à des comptes de libraires.

satisfaisants que la nôtre, il est très dangereux d'y toucher. Sans doute, il serait désirable de changer la situation des remplaçants, surtout de ceux qu'on appelle remplaçants au corps ; mais chercher le remède dans la suppression du remplacement libre, principe essentiel de notre loi actuelle, c'est, je le crains bien, substituer un grand mal à un petit. Je dis petit mal, car les remplaçants sont rarement d'un bois à devenir officiers, et le préjugé qui les frappe n'a, sous ce rapport, que des inconvénients médiocres. Enfin, neuf fois sur dix, ils sont meilleurs soldats, pour la guerre, que ne seraient ceux qu'ils ont remplacés ; or, c'est de la guerre et non de la garnison qu'il faut s'occuper dans la question militaire. Feuilletez les matricules des zouaves et des chasseurs à pied, qui font aujourd'hui l'admiration de l'Europe, et vous serez étonné de l'énorme proportion des remplaçants qui servent dans leurs rangs. Passez l'inspection d'un régiment qui a fait quelque temps campagne ; prenez les livrets des compagnies d'élite, formées alors, non plus des hommes qui ne manquent pas aux appels, mais des soldats les plus braves et les plus intelligents, vous ferez la même remarque. Mais il faut que je m'arrête ex abrupto; j'aurais cependant bien des choses à dire sur le fonctionnement des conseils de révision, sur la future caisse de dotation de l'armée, etc.. l'heure est inexorable.

Mille amitiés.

Paris, 10 février 1855.

Ce serait bien le cas, mon cher Prince, de ne vous écrire que trois lignes et d'ajouter : « Mon chancelier vous dira le

reste *. » Il est bien capable de vous dire cent fois mieux que moi ce que j'aurais à vous écrire; et j'espère qu'il n'y manquera pas, si même les nouvelles et les impressions ne sont pas arrivées à Londres avant lui. Grâce à la liberté, vous savez tout plus tôt et mieux que nous. Un petit article du Moniteur de ce matin me parait à l'adresse de cette liberté dont nous jouissons... en Angleterre. On recommande la discrétion aux journaux étrangers, c'està-dire aux journaux anglais. Je ne sais pas trop comment ils prendront l'avis. De ce côté-ci du détroit, recommander la modération et la prudence à la presse, cela a l'air d'une mauvaise plaisanterie. Mais je persiste à croire que la leçon passe au-dessus de nos têtes, et va droit aux indiscrétions britanniques. Après tout, l'indiscrétion a du bon. Je n'aime pas beaucoup l'acharnement du journalisme anglais à l'endroit des chefs de leur armée ; mais le silence de la presse n'eût-il pas été, dans cette circonstance, comme autrefois celui de Siéyès, « une calamité publique ))? Le remède est dur de mettre à nu les hideuses plaies de l'aristocratie politique de l'Angleterre, — hautaine et immiséricordieuse race que son imprévoyance antichrétienne expose aujourd'hui à une des plus grandes humiliations qu'une nation pouvait subir, V impuissance dans la passion, — mais le remède sauvera le malade. Nous allons voir Palmerston à l'œuvre ; quant à nous, nous continuons à ne pas prendre Sébastopol, tout en faisant de patriotiques vœux pour une issue prochaine et heureuse. Naturellement beaucoup de bruits sinistres circulent, et la note du Moniteur de ce matin leur a donné un crédit qui a fait baisser la rente. J'aime mieux, quant à moi, appliquer à cela comme à toute chose mon incrédulité préjudicielle pour tout ce qui n'est pas prouvé.

♦ M. Antoine de Latour se rendait à Claremont.

Vos deux petites pages si nettes et si mesurées sur cette loi de recrutement m'ont fait grand plaisir, en me donnant la note véritable et juste de l'air qu'il faut chanter en ce moment où l'on s'occupe beaucoup de cette loi. Bertin de Vaux a trouvé vos raisons excellentes, et il a articulé dans sa moustache un « c'est très bien dit », qui m'est allé au cœur. M, de Montalembert m'a demandé copie de vos arguments empruntés à une expérience si sûre, et nullement empreinte de passion ni de prévention politique; j'ai cru pouvoir lui rendre ce service. Nous sommes, en ce moment, attirés un peu allopathiquement l'un vers l'autre, nous étant rencontrés dans quelques salons ; il m'a invité à venir dans le sien, que préside sa charmante femme, et qu'il anime fort, lui, de l'arriéré et du trop-plein de son éloquence. Il se croit plus libéral que moi, parce qu'il a lâché l'Eglise dans la politique (il essaie aujourd'hui de la retenir), et il me dit plus révolutionnaire que lui parce que je date toutes mes convictions de 1789; lui, remonterait aux forêts des Druides et au chêne de saint Louis, si on le laissait faire. Il y a en lui, quoi qu'il dise, un docteur du droit divin plus qu'autre chose, et un singulier mélange de respect aveugle pour l'autorité en matière de religion, et d'aspirations ardentes vers la liberté politique. Quoi qu'il en soit, il a été ravi de vos deux petites pages, et je dois vous dire qu'on commence à rechercher fort tout ce qui vient de vous.

Avez-vous lu les Débats du 6 février? Le jeune Ratisbonne, neveu de Fould, a cité, dans un article qu'il a consacré au tueur de lions Gérard, quelques lignes tirées de son livre et fort aimables pour vous. Je l'en ai remercié ; « je l'ai bien fait exprès », m'a-t-il dit ; et il y a bien quelque mérite, puisqu'il a pour oncle le ministre d'Etat en personne. Je vous cite ce petit fait, pour le cas où l'article vous aurait échappé. — Je savais bien que vous approuveriez

ET Cl'VILLIER-FLEURY. — 1855 iPJ

les motifs qui me retiennent à Paris jusqu'aux premiers jours de mai. La vie que je mène n'est pas de mon choix; elle me commande. Un peu plus paresseux que je ne suis (je crois l'être beaucoup) j'aurais quitté cette vie de Paris, brillante et misérable, toute remplie de bonheurs factices et de stériles fatigues. J'ai cédé à la pression de mes amis; peut-être au goût secret de ma femme, bien qu'elle soit peu mondaine ; mais elle croit que les relations du monde sont un capital qu'il faut entretenir au profit de sa fille. Je me suis sacrifié à ces considérations, résigné plus que convaincu, condamné à un travail sans portée, mais d'un revenu immédiat et certain, rêvant le repos que je n'aurai qu'à six pieds sous terre, et rongeant mon frein qui ne me laisse pas même la liberté de vous aller voir. Mais j'irai, tenez-le pour certain. Votre facilité à me comprendre m'a donné bon courage pour m'expliquer. Vous voyez que j'en use. Merci donc et à bientôt. Ma femme écrit à la duchesse de Saxe-Cobourg pour la remercier aussi en notre nom.

Cuvillier-Fleury.

Paris, 15 février 1855.

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