II
sera, je crois; mais il froisse beaucoup. En attendant, on va grand train à deux innovations d'une portée énorme, la conscription et l'avancement des sous-officiers. Il est vrai que l'Angleterre a les reins forts, et que l'aristocratie sait et céder à propos, et garder son poste dans le parlement et sur le champ de bataille ; elle renouvelle le pacte en le scellant de son sang; tous ces grands noms, qui figurent sur la liste des tués et blessés font un grand effet. La poste part ; je vous serre la main.
■ [Paris,' dimanche, 24 décembre^l854.
Mon cher Prince,
M. J... vous portera les volumes que nous avons eus avant-hier à la vente Renouard; mais ce jour-là, vous avez manqué les Mazarinades, qui se sont vendues au prix exorbitant de 1 520 francs à la Bibliothèque nationale qui était décidée à les avoir, ainsi que le Gargantua qu'elle a eu à 2850 francs; nous avons vaillamment soutenu le choc jusqu'à 2800 francs, après quoi j'ai ordonné la retraite. J'espère que nous aurons eu hier le M s. Conti : j'ai prescrit une charge à fond; en général. Potier est moins heureux que Techener, et je crains qu'il soit moins habile. Quant au retard de ma lettre du 18 qui ne vous est arrivée que le 20, je ne jurerais pas qu'elle n'aura pas été, en effet, comme vous le dites, l'objet de cette curiosité qu'elle était peu destinée à satisfaire. Ce que je dois dire, pourtant, c'est que, si vos lettres m'arrivent quelquefois en retard d'un jour et assez étrangement froissées, le
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cachet ne porte jamais trace d'une sophistication quelconque, encore moins d'une rupture. Néanmoins, il faut se défier. Votre ancien avocat Billault a bien du zèle ! Au fait, nous ne sommes pas bien méchants. Il n'y a plus que les imbéciles qui conspirent, si même on conspire. C'est le temps, c'est la force des choses qui sont les vrais conspirateurs, et les seuls redoutables, contre les mauvais gouvernements.
Je m'occupe de ma Sévigné, aidé de votre bel autographe. Que n'êtes-vous là pour me donner le la de l'air que je dois chanter! Tout est délicat, en pays bibliographique, et avec des amateurs de votre force.
Cuvillier-Fleury.
Paris, 25 décembre 1854.
Ceci, mon cher Prince, n'est qu'un post-scriptum à ma
lettre d'hier; rentré chez moi très tard, j'y ai trouvé, cette
lettre partie, les acquisitions que Potier avait faites pour
vous à la vacation de la veille ; vous avez le Ms. Conti.
Il était bien tard pour espérer que M. J... pût rouvrir sa
malle ; mais comme je savais qu'il n'était pas chargé outre
mesure de colis bibliographiques, j'ai pensé qu'il pourrait
vous apporter le Conti sous son bras et je l'ai porté chez
lui ; j'ai mis dans le même paquet votre Eschyle annoté par
Racine. J'espère que vous serez content du Ms. Conti :
Cousin en fait grand cas, comme curiosité plutôt que
comme renseignement, le contenu n'en étant pas inédit.
Rien de plus nouveau. On est fort dans l'attente, ici,
du discours d'ouverture de demain; l'emprunt de cinq
cents millions par voie de souscription nationale paraît
décidé, et, il y a quelques jours, M. Collet-Meygret ayant fait appeler Edouard Bertin pour lui donner un avis officieux à propos d'une phrase un peu vive d'Alloury qui précédait l'insertion d'un discours de M. Guizot, il ne lui a pas dissimulé que le gouvernement ne comptait plus beaucoup sur la paix, quoiqu'il continuât de la désirer ardemment, et qu'il espérait bien que tous les journaux se joindraient à lui pour entretenir les bons sentiments du pays contre les ennemis du drapeau français. M. Bertin lui a naturellement répondu que, sur ce point-là, il avait prêché un converti. Gela est vrai : devant l'étranger, nous sommes tous du même parti, sous réserve de notre sentiment intime sur la manière dont ce grand conflit a été engagé et conduit ; mais ce n'est pas le cas de discuter.
Jules Janin vous nomme ce matin, dans son feuilleton dramatique, en très bonne compagnie; mais je crois que la compagnie ne se plaindra pas, ni les lecteurs non plus.
Cuvillier-Fleury.
Orléans-House, 27 décembre 1854.
Je réponds immédiatement, mon cher ami, à votre lettre du 24 et à celle du 25 ; j'ai reçu les livres ; tout ce que j'ai vu est bien; le Ms. Conti est précieux. Dans ce que nous avons manqué, je ne regrette que les Mazarinades ; je ne trouve pas que la Bibliothèque les ait eues à un prix trop élevé... Remerciez bien Jules Janin de la mention très honorable qu'il m'a accordée dans son feuilleton, et que je ne pense pas avoir obtenue au Cirque *. Rien de
* La Conquête d'Afrique, 1830-1844, pièce militaire en 17 tableaux^ de Coignard frères, représentée au Cirque.
nouveau ici ; tous les Anglais sont enfoncés dans ce qu'ils appellent les divertissements de Christmas. Santés bonnes, sauf celle de Joinville, qui traîne. Nous attendons Clémentine le 31 : grande joie! J'ai repris un peu de calme; je recommence à travailler. Mes amitiés à Latour; j'espère bien qu'il viendra nous voir; la Reine n'ose pas le lui demander, parce qu'elle pense qu'il craint la mer; mais elle a bien envie de causer avec lui. Et maintenant, mon cher ami, je vous souhaite de tout mon cœur bon jour et bon an ! Mes compliments à Mme Fleury.
J'ai fini par acheter la galerie de mon beau-père pour faciliter l'arrangement des affaires de ma belle-mère ; tout cela vient d'arriver à Liverpool. Il y a quelques très belles choses ; mais je ne compte pas tout garder.
Paris, 31 décembre 1854.
Je vous demande la permission, mon cher Prince, de laisser chômer aujourd'hui la bibliographie pour être tout entier aux pensées qu'inspire inévitablement une année qui finit, sans parler de celle qui commence. Ce n'est pas s'engager beaucoup, car il me semble bien que rien ne change, ni dans le monde, ni dans les relations qu'on a, parce qu'un millésime est substitué à un autre ; mais c'est une commode occasion de paresse, et je la saisis pour ne vous rien dire d'affaires. Nous finissons l'année dans une température fort agréable et dans un déluge de boue : l'abus du macadam a transformé l'antique Lutéce, qui justifiait pourtant bien son nom, en un océan fangeux, et toutes les relations des gens qui vont à pied en souffrent
cruellement ; il y a des salons où il est impossible de se présenter avec les empreintes blanchâtres dont on est couvert de la tête aux pieds, en sorte que les dames se plaignent beaucoup de n'avoir plus de visites. Ce serait là un petit malheur. Un plus grand inconvénient, c'est que j'ai vu, hier, des régiments qui revenaient de la revue, pataugeant dans une boue liquide et marchant avec peine. On a remarqué, à cette revue, à quel point ce qu'on appelle encore l'armée de Paris était diminuée, et il en est ainsi dans toute la France, malgré l'accroissement de l'effectif. Le gouvernement a donc une bien grande confiance dans sa force ! Il a raison ; il peut encore tout ce qu'il veut, et, la preuve, c'est tout ce qu'il fait. On est à la guerre plus que jamais ; à l'emprunt, peut-être un peu moins qu'à la guerre ; je ne doute pourtant pas que cette seconde épreuve d'une bonne opération ne réussisse ; mais une troisième ? Hoc erat demonstrandum ; or, du train dont on marche, les emprunts sont la condition d'existence de ce gouvernement. Au reste, la guerre n'a jamais excité d'enthousiasme parmi nous depuis l'ouverture de cette campagne ; mais elle ne trouve pas d'opposition, même dans les salons. On attend; on comprend que, si elle réussit, elle ajoutera beaucoup à la puissance du gouvernement, et peut-être du régime actuel; et, comment souhaiter qu'elle ne réussisse pas ! C'est une grande habileté d'avoir intéressé le patriotisme des honnêtes gens dans une entreprise dont le principe et la direction pouvaient être si sévèrement discutés... Et puis, nous prenons l'habitude d'approuver, comme nous prenions autrefois celle de blâmer. Le régime du silence a plus de profondeur, politiquement, qu'on ne peut le croire, et il agit sur le pays, qu'il pénètre jusqu'aux entrailles.
Je remercierai Janin, qui a osé parler. Je n'ai pas vu cette pièce du Cirque, et j'en ai un grand désir. Je voudrais
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savoir par quel tour de force les auteurs sont parvenus à faire l'histoire dramatique de la conquête d'Afrique, de 1830 à 1844, sans parler de vous ! C'est bien le cas de citer Tacite : prsefulgebant eo quod non videhantur ; et c'est la remarque que tout le monde fera, avec ou sans Tacite. Vous serez peut-être curieux de connaître les personnages qui ont été nommés *, « avec permission de M. le Maire », dans cette pièce du Cirque ; je vous envoie un fragment de VEntr^acte. Adieu, mon cher Prince; je finis par où j'aurais dû commencer, par l'expression de mes vœux profondément sincères pour votre bonheur et celui de votre famille auguste. J'y joins l'assurance de mon inaltérable attachement; j
Cuvillier-Fleury.
* M. le Maire, comme dit Cuvillier-Fleury, avait permis qu'on nommât le général Damrémont, le maréchal Valée, le maréchal Bugeaud. A côté d'eux, la liste des personnages annonçait simplement « un général français ».
Orléans- House, 6 janvier 1855.
Je VOUS ai déjà souhaité une fois la bonne année, mon cher ami, mais je recommence avec plaisir en vous remerciant de votre dernière lettre; je ne saurais vous dire trop souvent combien je forme de vœux pour votre bonheur et celui de tous les vôtres.
Vous aurez eu de mes nouvelles par votre collaborateur John Lemoinne, que j'ai vu plusieurs fois, et dont je goûte l'esprit.
Votre article sur Sévigné était charmant; je suis fort honoré, quoiqu'un peu confus, de la façon dont vous m'y avez fait intervenir.
Combien s'est vendu V Aristophane de Louis Racine? Quoique cela ne regarde que les héritiers Renouard, je suis curieux de le savoir.
Je m'occupe, en ce moment, de la reconnaissance de mes archives, au moins de celles qui sont céans; quand ce travail sera terminé, je vous en enverrai le résultat pour le communiquer à M. Bertrandi. Maintenant, je vous quitte, pour veiller aux apprêts d'un festin que je donne ce soir : nous tirons les Rois en famille. C'est bien bon ; mais j'aimerais mieux quelques galettes de biscuit en Crimée que toutes les friandises de mon cuisinier.
Mille amitiés.
Paris, 9 janvier 1855.
Mon cher Prince,
Le duc de Montmorency vous porte une cargaison de livres où vous trouverez une partie de ceux que vous avez demandés à Techener d'après son dernier catalogue... Vous recevrez, par la même occasion, cette lettre autographe de Mme de Sévigné, qui a fait, grâce à la permission que vous m'aviez donnée d'en entretenir le public *, pas mal de bruit ici. « Je suis fort honoré, quoiqu'un peu confus, me dites-vous, de la manière dont vous m'y avez fait intervenir. » Qu'est-ce à dire? Me le reprochez-vous? Me trouvez-vous indiscret? Ou seulement, est-ce votre modestie qui a souffert de voir imprimées toutes vives quelques lignes d'un excellent ton? Passez-moi le plaisir que j'ai toujours à parler de vous et des vôtres dans la mesure où je le puis. Il ne faut pas laisser oubHer ses amis, même quand leur résignation semble y donner la main. « Je suis décidé à n'être pas mort », disait récemment M. Guizot, à propos d'une citation qu'on avait faite de son discours à l'Académie des sciences morales, et qui avait fait aussi quelque bruit. Cette agitation toute littéraire, tout honnête, ces ressouvenirs d'une grande époque dans l'histoire du gouvernement constitutionnel, il ne faut pas craindre d'y
* L'article de M. CuvilUer-Fleury sur cet autographe avait paru dans le Journal des Débats du 31 décembre 1854; il débutait ainsi ; « Un très bel autographe de Mme de Sévigné, qui a été acheté à une vente toute récente pour le compte d'un amateur très distingué, nous donne occasion de rétablir sur quelques points le texte d'une longue lettre de cette femme illustre, etc. » C'est par cette périphrase qu'on pouvait désigner le duc d'Aumale sans s'exposer à être supprimé.
coopérer, avec la mesure et le respect de la paix publique, qui est ce qui nous distingue des agitateurs et des démagogues. Vivre par la pensée et par l'esprit, et par ces convictions fidèles et persévérantes, c'est là ce qu'il n'est plus au pouvoir de personne d'empêcher en France. Tout le monde est soumis ; personne ne proteste : que veut-on de plus?
J'ignore ce que V Aristophane pseudo-racinien est devenu. L'écriture était de Louis Racine, le fils aîné de Jean, non l'auteur de la Religion, lequel se nommait Léonce, puis Louis plus tard. Feuillet de Couches a été très sensible à vos remerciements et veut garder votre lettre parmi ses autographes. Il prépare un curieux livre des Apocryphes de la Gravure dont il m'a lu quelques pages excellentes (un portrait de main de maître de Mme de Maintenon).
Adieu, on est très préoccupé ici de la santé du prince de Joinville et du voyage de Ghomel à Glaremont. Mais votre dîner des Rois, qui vous inspire un si triste retour sur ces galettes de Crimée que vous aimeriez tant à manger en ce moment en guise d'ortolans, cette petite fête de famille nous donne bien à penser que vous n'avez pas d'inquiétude sérieuse. Di fortunare velint !
Cuvillier-Fleury.
Twickenham, 15 janvier 1855.
Mon cher ami,
Couturié part ce soir pour Paris et vous donnera de nos nouvelles ; il vous dira, entre autres choses, avec quel
plaisir nous avons lu le dernier article de Saint-Marc, auquel vous ferez parvenir les félicitations reconnaissantes de toute la famille ; et, à ce propos, croyez qu' « un peu confus » n'impliquait aucun blâme, mais bien une sorte de remerciement modeste. Le duc de Montmorency m'a remis le précieux autographe et les cinq derniers volumes fournis par Techener; je les prends. J'ai reçu aussi le complément des acquisitions Renouard ; item, le catalogue Techener, que je n'ai pas encore eu bien le temps d'examiner, mais où j'ai déjà relevé les articles suivants que je vous prie de faire mettre à part immédiatement... La visite de Chomel a été fort rassurante. Je suis fort affairé par suite de l'arrivée de la galerie de mon beau-père qui est désormais mienne jure emptionis.
Mille amitiés.
Twickenham, 15 janvier 1855.
Deux lettres le même jour, mon cher ami ! C'est empiéter
terriblement sur votre temps ; mais je viens d'achever
l'examen du catalogue Techener et, avant de me coucher,
je vous prie de me retenir les articles suivants... Je ne
reviens pas sur les divers messages confiés à Couturié et je
termine en vous souhaitant le bonjour.
Paris, 16 janvier 1855.
Vous savez, mon cher Prince, que, si j'étais en ce moment à Twickenham, je n'aurais pas été le dernier à vous
porter les vœux de mon vieil attachement à l'occasion de l'anniversaire de votre naissance, qui était toujours pour moi une date si sincèrement et si cordialement fêtée, meliorihus annis ! Laissez-moi, quoique de bien loin, vous les adresser tout aussi vifs que si je les exposais de plus près, et croyez bien que la distance est plutôt faite pour augmenter mon dévouement à votre personne que pour l'affaiblir. Je sais avec quelle tristesse intérieure, pour votre cœur généreux, s'accumulent ainsi pour vous, sur la terre d'exil, des années que vous aviez autrefois consacrées en espoir au service de votre pays ; ce n'est donc pas sans une profonde amertume que je fête, de mon côté, ce retour du 16 janvier; mais, si mélangés que soient mes sentiments, prenez-les pour ce qu'ils valent par leur sincérité et leur durée. Je sais bien qu'en effet le temps ne peut rien contre les souvenirs qui me rattachent, par une portion déjà si longue de ma vie, à vous et à votre famille, et honni soit qui mal y pense !
Un pauvre diable de pifferaro napolitain a eu l'idée de venir à Paris avec un camarade, et ils ont d'abord gagné l'un et l'autre de quoi payer leur voyage. Puis, le choléra s'en est mêlé, le camarade est mort, l'autre reste et il est dans la misère, bien qu'il gagne quelques journées à poser chez les peintres. Cet homme a su, je ne sais comment, que j'avais été secrétaire des commandements d'une princesse originaire de Naples. Il s'est adressé à moi pour obtenir de Son Altesse Royale ou de vous, un secours qui lui permette de retourner dans son pays. Il est de la commune de San Biagio, trente-cinq ans, un beau garçon, l'air honnête, fort déguenillé, avec des haillons qui font pâmer les artistes. Ses papiers sont en règle sur tous les points. Il s'est adressé à la reine Christine, qui ne lui a pas répondu, à l'ambassade, qui lui porte intérêt, mais ne lui donne pas un centime ; et c'est eh
désespoir de cause qu'il s'est adressé à moi. Je vous le recommande. Une centaine de francs lui permettrait de gagner Marseille et Naples, grâce à l'économie de nourriture que la rapidité des communications procure aujourd'hui aux malheureux. Si vous faites cette charité qui sera bien placée, je vous assure, écrivez-moi un mot que je puisse recevoir avant samedi parce que le pauvre homme est décidé à partir ce jour-là en mendiant son pain s'il ne peut le faire autrement.
Rien de nouveau. Les journaux anglais vous en disent plus que nous ne savons ; mais ne trouvez- vous pas qu'ils en disent plus, sur leur propre pays, qu'il n'aurait été de l'intérêt de l'Angleterre?... Un pays qui fait la guerre, qui la souffle, qui la commence par des menaces et des outrages à son ennemi et par des bravades de capitan — et qui, après six mois, en est réduit à confesser son impuissance à la continuer; et qui, ayant vingt-cinq milHons de population, ne peut pas ajouter une compagnie valide à une armée de quarante mille hommes ; et qui révèle au monde entier tous les côtés vulnérables de son organisation sociale, politique, militaire, administrative (chrétienne, je dirais presque, puisque la charité lui manque et qu'il laisse ses soldats livrés à la maladie, au dénuement et à la souffrance), ah ! un pareil pays n'a plus le droit de se dire un grand peuple ! La France aura gagné au parallèle. Elle s'est montrée non seulement plus militaire, mais plus charitable, plus libérale, plus soucieuse de la vie des hommes, plus tôt prête, plus prête à tout, plus héroïque, en un mot. C'est la vieille France, avec ce que la Révolution y a ajouté par le sentiment et par le respect de l'égalité. Je m'arrête, que de choses j'aurais à dire là-dessus ! Mais vous en pensez plus que je n'en dirais...
Scribe a fait jouer hier sa première Czarine; long drame,
sans gaîté, hélas ! sans beaucoup d'intérêt non plus. Un étalage de costumes de cour étourdissant. Rachel médiocre ; une salle froide ; un étrange spectacle, d'ailleurs, pour les grands personnages qui y assistaient.
Guvillier-Fleury.
Glaremont, 18 janvier 1855.
J'ai reçu votre lettre du 16 ce matin^ mon cher ami, en montant en voiture pour aller à la chasse. Avant de m'enfoncer dans la neige je veux vous écrire ce mot qui vous arrivera, j'espère, à temps. Donnez cent francs au pauvre pifferaro, afm qu'il puisse retourner en paix dans son riant pays. Mille remerciements de vos bons vœux pour le 16. Je suis, depuis longtemps, habitué à votre affection, mais j'ai toujours un vrai plaisir à en recevoir les témoignages. Vous savez si vous pouvez compter sur la mienne.
Paris, 23 janvier 1855.
Mon cher Prince,
Laissez-moi vous remercier d'abord de l'empressement que vous avez mis à secourir mon pauvre pif feraro : s^il savait écrire, il vous aurait remercié. Il n'a su que remercier Dieu — en ôtant son chapeau pointu — « Dieu d'abord, disait-il, puis mon bienfaiteur ». Je lui ai laissé
ET GUVILLIER-FLEURY. — 1855 207
votre nom; il sait votre parenté avec son roi et il a pu faire la différence de votre charité chrétienne à celle de la reine Christine, qui Ta fait mettre à la porte. Il attend le dégel pour reprendre le chemin de <( son riant pays », comme vous dites ; et cette épithète, que je lui ai traduite, Ta fait sourire, ironiquement, j'en ai peur, et, sans doute, au souvenir de la misère qui l'attend sous ce ciel d'azur. Il n'aura, du reste, son argent que lorsqu'il sera décidé à partir, et pour faire son voyage. Merci donc; voilà un bienfait que rehausse encore l'aimable façon dont vous l'avez accompli. Relire à ce propos quelques belles pages du traité de Beneficiis ; c'est bien le cas de le dire que vous les savez par cœur.
Venons à nos affaires. Techener a fait porter chez Collin les dix-huit volumes des Ordonnances des Rois de France ; il y en a un à la reliure ; plus un supplément donné pardessus le marché, comme il dit avec cette naïveté qui caractérise le marchand ; plus le volume servant de modèle, total vingt et un; vous nous direz s'il faut que Couturié emporte ce qui est déjà disponible. J'ai remercié Saint-Marc; il vous rappelle aujourd'hui, dans le journal des Débats, à propos de cet estimable M. de Saint-Aulaire dont il a seulement le tort de faire un grand homme et qui n'était qu'un homme aimable et habile, surtout à son profit, — mais enfin, à son propos, Saint-Marc a profité de l'occasion pour dire des choses fort aimables et fort bien dites à i^otre règne, à votre famille et à votre frère aîné. L'effet en est excellent. Lisez cela. C'est un peu lâché par le style, mais ingénieux par i'idée et ferme par le souvenir et l'intention politique. C'est la mesure de liberté que cet ordre de choses permet : eh bien ! si peu que ce soit, c'est comme l'étincelle sous la cendre. Il est vrai que nous ne sommes pas de grands incendiaires, et ce n'est jamais nous qui mettrons le feu aux poudres; mais, dans
l'ordre des idées, l'étincelle, c'est le germe qui ne périt pas, ou qui ne périrait que si, à l'indifférence publique pour les idées libérales, se joignait l'insouciance des vrais libéraux.
Vous trouverez ci-joint le compte de Potier qui est, je crois, parfaitement conforme à vos instructions ; renvoyez-le-moi avec votre visa et aussi vos instructions au sujet de la vente Techener.
A propos de Techener, Cousin ne bouge pas de chez lui depuis cette vente ; il est là, établi près d'une table où il se fait apporter les pièces les plus friandes de ce magnifique ambigu. Le bonnet de velours sur la tête, le cache-nez autour du col, le paletot sur le dos, car il ne fait pas chaud tous les jours chez Techener, il examine, il flaire, il déguste, fait son choix et sa part, et marche crânement sur les concurrents quand il en rencontre. Par bonheur nous ne nous sommes pas rencontrés sur les mêmes numéros ; mais il ne faut pas être là quand il prend son repas bibliographique ; il n'aime pas cela, il veut être seul, et on peut bien dire de lui qu'il a les yeux plus gros que le ventre, car, avec toute son appétence, il est bien obligé de se borner. Oh ! les hélas ! que je lui ai entendu faire, d'être condamné à laisser à d'autres (à vous, peut-être) une Politique tirée de VEcriture (no 1077) qui vaut 150 francs, et qui est, en effet, un beau livre. « C'est le duc d'Aumale qui doit avoir cela, disait-il; est-ce que vous ne le lui direz pas? » A cela j'ai répondu que vous n'aviez pas besoin d'être provoqué, et que votre spontanéité me suffisait. Qu'en pensez- vous? Cousin me disait aussi, ce jour-là, qu'il perdrait les yeux à votre service. Il s'agit des Carnets de Mazarin, où lui seul, dit-il, peut trouver ce qui vous convient. Qu'en pensezvous iterum? Est-ce que Bertrandi devra renoncer à ce travail dont il s'approche de plus en plus. J'approuve, du reste, l'idée que vous m'avez fait exprimer par Couturié
de l'avoir quelque temps à Twickenham. Ce jeune méridional gagnera beaucoup à se frotter à votre sang-froid érudit, à votre netteté d'esprit, à votre langage ferme et précis, dans des matières qui ne comportent pas d'à peu près. Je suis, pour lui, un indicateur plus qu'un guide, ma vie étant vouée à des travaux d'un autre genre. Je sais d'ailleurs que Bertrandi désire ardemment vous connaître ; et c'est, avec ses défauts, et si on sait le prendre, une bonne connaissance à faire.
Adieu donc; Gouturié vous rapportera l'écho de Paris, si tant est qu'il ne vous arrive pas avant son retour; tenezvous pour dit que les espérances de paix s'enfuient à tire d'ailes, et que Taffaire prend des proportions énormes du côté de l'Allemagne. On dit Canrobert disgracié; on dit aussi que le prince Napoléon (on lui donne aujourd'hui de tout autres noms) revient armé d'un mémoire accusateur ; on dit enfin que Troplong prépare un travail de légitimation au profit du président du Cofps législatif *... Mais, que ne dit-on pas? En attendant, les milliards arrivent au gouvernement par le même chemin que les votes du suffrage universel. Etrange temps que le nôtre ! Physiquement, nous avons le dégel. Et vous? C'est déjà quelque chose.
Twickenham, 24 janvier 1855.
Je reçois, mon cher ami, votre lettre d'hier, et j'y réponds aussitôt. D'abord je vous dirai que ma belle-
* M. de Morny.