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Ci-joint une lettre (mon n° 1) qui devait vous être portée par de Latour, avec un paquet de catalogues. Et puis le mauvais temps et cette mauvaise mer l'ont arrêté court. Bocher n'a pas voulu, non plus, se risquer contre cette température de fer et il a eu raison. C'est à y laisser sa santé, quand on en a. Le Nord se venge, et rudement ; mais nous répondrons à ses boules de neige par de bons coups de canon : car, Français et troubadour, on est toujours un peu chauvin au fond du cœur, n'est-ce pas?
Le départ pour la Crimée a fait bien des progrès depuis ma dernière lettre, et il paraît, en ce moment, n'être plus arrêté que par la température. L'Impératrice devant être du voyage jusqu'à Constantinople, il est impossible de hasarder un départ, déjà si hasardeux en lui-même, par une saison si rigoureuse, et avec la chance d'être retenu par les neiges dans quelque bas-fond ; mais on a fait dans cette intention (celle du voyage) l'essai de la section de Lyon à Valence, qui n'est pas encore livrée au public ; le préfet du palais. Merle, a pris les devants, et, enfin, on dit que le départ est fixé au 22, sans remise, à moins que le temps ne continue à contrarier ce projet. On parle bien, aussi, d'une objection qu'y aurait faite le cabinet anglais, disant que ce n'était pas la peine d'envoyer un plénipotentiaire de l'importance de sir John Russel, à Vienne, pour y traiter de la paix, si l'empereur allait à Sébastopol y faire la guerre à outrance. Mais, de cette opposition du gouvernement britannique, vous en saurez, au moment où vous lirez ma lettre, plus que je n'en puis savoir ici. Quoi qu'il
en soit, l'empereur n'est pas homme à s'y arrêter. S'il a voulu partir, il partira. Il a eu, dit-on encore, tout son conseil et notamment Drouin de L'Huys contre lui. L'article de La Guéronnière, dans le Moniteur d'hier, montrait assez jusqu'où peut aller cette confiance d'un succès politique non interrompu, et cette idolâtrie d'un homme dans son nom, dans sa fortune et dans son étoile. Je comprends que l'enthousiasme soit moins grand chez ceux qui restent, malgré mon intime conviction que le pays ne bougera pas — et cela lui fait honneur — tant que cette guerre étrangère ne sera pas finie, et, si elle finit bien, il bougera moins que jamais. Mais adieu ; ce n° 2 vous sera remis par un jeune homme dont le père a dîné chez vous à Alger meliorihus annis. Il se nomme Camille Clerc; son père est un riche armateur du Havre, président de la Chambre de commerce ; et il a, lui, un désir fou de vous voir. Eugène de Lanneau me l'a recommandé, et je lui donne votre paquet, à défaut de Latour que sa grandeur retient au rivage. Adieu donc, avec mille assurances d'inaltérable attachement ; mes hommages les plus respectueux aux pieds des princesses. John Lemoinne, qui est un gaulois avivé d'anglais assez dédaigneux, est revenu ici enchanté de votre accueil, de votre personne, je dirais de votre esprit, si je ne craignais d'embarrasser votre modestie; il raffole de la Duchesse — prenez-y garde. Plaisanterie à part, j'ai passé une heure bien agréable avec lui, à parler à^elle et de {>ous. Mille pardons de ce bavardage en poste ; mon jeune Clerc attend.
Cuvillier-Fleury.
Twickenham, 2 mars 1855.
Mon cher ami,
Il y a quelque temps, on m'a demandé des renseignements sur les zouaves et les chasseurs à pied; j'ai rassemblé mes souvenirs et j'ai trouvé qu'il y avait là la matière d'un petit travail qui pourrait avoir un certain intérêt d'actualité. J'ai gardé pour moi mes renseignements, et je me suis mis à l'œuvre. J'achève en ce moment les Zouaves, et je vous en ferai parvenir le manuscrit dans les premiers jours de la semaine prochaine, si, toutefois, j'en suis suffisamment satisfait. Serait-il possible de faire insérer cette esquisse dans la Rei^ue des Deux Mondes, avec tel préambule que l'on voudra, et sous la signature V. de Mars ou toute autre? V. de Mars a pour lui le précédent de V Escadre de la Méditerranée; mais je ne tiens pas au nom. Vous pourriez encore faire à mon travail quelques corrections de détail, soit pour des négligences de style, soit à tout autre point de vue; mais je préférerais le garder pour moi que de le voir dénaturé. Voyez si vous pouvez arranger cela avec Buloz, conduisez-moi habilement cette petite opération; n'en parlez qu'à Bocher; s'il faut un ou deux intermédiaires ou alliés pour agir sur Buloz, choisissez-les bien, et qu'aucune autre personne n'en sache le premier mot.
Je n'ai pu terminer que les Zouaves; il me faudrait encore au moins huit à dix jours pour faire les Chasseurs. Le travail serait alors plus complet; mais il faudrait renoncer à la Revue du 15. Mon frère, dans le tact duquel j'ai grande confiance, dit que l'opportunité est beaucoup, et il la croit meilleure maintenant qu'à la fin du mois;
il aime mieux les Zouaves seuls, le 15, que les Zouaves et les Chasseurs le 31 ; je penche pour son avis.
Ainsi, je vous ferai parvenir les Zouaves dans les premiers jours de la semaine prochaine et, si vous pouvez les faire insérer dans la Revue du 15, ce sera pour le mieux; nous n'avons pas de temps à perdre pour cela. De mon côté, je vais me mettre aux Chasseurs. Si les Zouaves ont paru le 15, on verra si les 'Chasseurs peuvent les suivre le 31 ; si on trouve préférable, et pour bonnes raisons, que les Zouaves attendent leurs rivaux de gloire, tous deux paraîtront ensemble le 31. Si enfin les colonnes de la Revue des Deux Mondes doivent rester fermées aux uns et aux autres, ils retourneront dans mon portefeuille. Je vous confie cette affaire, qui a bien son importance pour moi. Secret et promptitude.
Toujours mille amitiés.
Je vous envoie cette lettre par une voie que je crois sûre. Si vous avez à me parler de cette affaire, remettez vos lettres à Bocher ; il faut nous bien garder pour réussir.
Paris, vendredi, 9 mars 1855.
Mon cher Prince,
J'ai reçu hier, en rentrant chez moi, l'envoi que vous m'aviez annoncé par votre lettre du 2 courant. Je me suis donné, tout aussitôt, le plaisir de la lecture. Cela n'a, malheureusement, duré qu'une heure. C'est excellent, bien venu, bien raconté, bien accidenté, avec un mélange très convenable de sérieux et de bonne humeur, avec un désin-
ET CUVILLIER-FLEL'RY. — i835 225
téressement peut-être exagéré de la personne, parce qu'il en résulte quelques lacunes, comme dans cet épisode du retour de la Smalah, qu'il aurait fallu, je crois, mieux rapporter à la circonstance et à sa date ; — quoi qu'il en soit, cette abstention même a son mérite et son charme, et elle est votre signature. Tout cela est d'ailleurs écrit comme par quelqu'un qui sait, qui a vu, qui aime ce qu'il raconte et qui se défend (un peu trop peut-être) de tout effet de style purement artificiel. Cette réserve-là, s'alliant à une aptitude naturelle à bien dire, et avec précision, n'est pas si commune qu'elle ne mérite beaucoup d'estime, et qu'elle ne soit assurée d'un grand succès, le succès non cherché, le meilleur de tous. Voilà mon avis, au vrai, avec une prévention, je l'avoue, qui m'empêche peut-être de bien juger, et dont il faut, je crois, vous défier. Mais, la prévention admise, et elle est inévitable de moi à vous, je crois qu'il reste encore dans mon jugement de quoi vous rassurer sur celui que portera le lecteur, bien que vous ne cherchiez évidemment qu'un succès d'utilité publique, et non une réussite littéraire.
Le manuscrit est entre les mains du directeur de la Reçue qui l'a donné immédiatement à composer, et qui ne le lira que sur l'épreuve. Nous nous verrons demain. Je ne pense pas avoir à faire usage du droit de révision que vous me donnez. Je n'ai rien vu à changer; et, quant à l'effet général, si j'étais le gouvernement, je ferais tirer l'article à cent mille exemplaires. Je ne sais rien de meilleur, de plus sain, et de plus patriotique au moment où nous sommes et dans cette épreuve de nos armées, que cette glorification intelligente et sérieuse de l'esprit mihtaire.
J'espère que vous vous mettez à l'œuvre pour donner un pendant à vos Zouaves; je ne doute pas qu'ils ne fassent vivement désirer les Chasseurs à pied.
Rien de nouveau. Le départ paraît plus problématique