II
Providence. On ne doit pas nous soupçonner de vouloir autre chose. Il est donc important que vous donniez sur ce point vos ordres directement. Je vois beaucoup d'ardeur dans un excellent et courageux organe de vos intérêts et de vos affaires, et la pensée de profiter de cette publication pour se rappeler au souvenir de bien des gens. On voudrait tirer « à milliers d'exemplaires et en charger des navires ». Ce serait une absurdité. Ces choses-là valent surtout quand elles arrivent à chacun naturellement,, quand la préparation s'en fait sans une entremise trop visiblement intéressée... Dites-moi donc ce que vous voulez et ne le dites qu'à moi, et prescrivez à Bocher de s'en rapporter à moi : autrement je ne me mêlerai que de la partie purement typographique et lui laisserai la responsabilité du reste ; sans compter que le second écrit que vous projetez s'en trouverait compromis. Ainsi, réponse sur ces points : le tirage à part? la distribution? l'insertion dans les journaux? Quand les deux écrits auront paru, mon avis sera d'en faire une publication à part, dans un joli format et de la donner à vos amis sur une assez large échelle. Adieu. J'envoie cette lettre par Couturié et ne veux pas charger le paquet. Avec quelle impatience j'attends le 15 mars, et quel plaisir de vous relire pour la troisième fois !
Cuvillier-Fleury.
Tvvickenham, 12 mars 1855.
Je profite d'une occasion, mon cher ami, pour vous accuser réception de votre lettre du 9 qui m'a fait grand plaisir, car j'attache le plus grand prix à votre impression.
ET CUVILLIER-FLEURY. — d855 229
Sera-t-il possible d'avoir un tirage à part, à cent ou cent cinquante exemplaires? Vous m'en enverriez vingt-cinq ou trente ; le reste serait réparti plutôt dans le monde militaire que dans le monde littéraire ; il faudrait en envoyer quatre ou cinq aux exilés de Bruxelles * et peutêtre en faire parvenir quelques-uns en Grimée, à ceux dont il est fait mention dans les Zouaves, à d'autres encore. Qu'en pensez- vous ? On ne nommerait pas l'auteur, mais il n'y aurait pas grand mal à le laisser deviner. Cependant, il ne faudrait peut-être pas trop divulguer le secret avant l'apparition des Chasseurs à pied; car je ne crois pas que l'auteur jouisse de la bienveillance du gouvernement et, comme ledit gouvernement me paraît envisager la guerre surtout comme un fait personnel, je pense qu'il n'aimera pas beaucoup à voir la glorification de l'esprit militaire séparée de sa propre glorification. Les éloges donnés à quelques-unes de ses mesures, à quelques-uns de ses hommes, seront un passeport à peine suffisant pour des éloges donnés à des institutions militaires qui n'émanent pas de lui, à des troupes qui ne sont pas son œuvre, à des noms qu'il voudrait ensevelir dans un éternel oubli.
Mais je me lance là dans une digression au moins inutile : je crois qu'il n'y a aucun esprit de parti dans les Zouaves; je tâcherai de faire en sorte qu'il n'y en ait pas davantage dans les Chasseurs. Cette seconde partie sera peut-être un peu plus didactique et moins anecdotique ; quand vous l'aurez reçue, vous me direz bien franchement si elle vaut la peine d'être publiée. Je ferai tous mes efforts pour être prêt à temps pour le numéro du 31 (pardon de tous ces pour).
* Les généraux Ghangarnier, Lamoricière, Bedeau, Le Flô, qui souffraient cruellement aussi de leur inaction pendant la guerre de Crimée.
Providence. On ne doit pas nous soupçonner de vouloir autre chose. Il est donc important que vous donniez sur ce point vos ordres directement. Je vois beaucoup d'ardeur dans un excellent et courageux organe de vos intérêts et de vos affaires, et la pensée de profiter de cette publication pour se rappeler au souvenir de bien des gens. On voudrait tirer « à milliers d'exemplaires et en charger des navires ». Ce serait une absurdité. Ces choses-là valent surtout quand elles arrivent à chacun naturellement,, quand la préparation s'en fait sans une entremise trop visiblement intéressée... Dites-moi donc ce que vous voulez^ et ne le dites qu'à moi, et prescrivez à Bocher de s'en rapporter à moi : autrement je ne me mêlerai que de la partie purement typographique et lui laisserai la responsabilité du reste ; sans compter que le second écrit que vous projetez s'en trouverait compromis. Ainsi, réponse sur ces points : le tirage à part? la distribution? l'insertion dans les journaux? Quand les deux écrits auront paru, mon avis sera d'en faire une publication à part, dans un joli format et de la donner à vos amis sur une assez large échelle. Adieu. J'envoie cette lettre par Couturié et ne veux pas charger le paquet. Avec quelle impatience j'attends le 15 mars, et quel plaisir de vous relire pour la troisième fois !
Cuvillier-Fleury.
Twickenham, 12 mars 1855.
Je profite d'une occasion, mon cher ami, pour vous accuser réception de votre lettre du 9 qui m'a fait grand plaisir, car j'attache le plus grand prix à votre impression.
ET CUVILLIER-FLErUY. — 1855 229
Sera-t-il possible d'avoir un tirage à part, à cent ou cent cinquante exemplaires? Vous m'en enverriez vingt-cinq ou trente ; le reste serait réparti plutôt dans le monde militaire que dans le monde littéraire ; il faudrait en envoyer quatre ou cinq aux exilés de Bruxelles * et peutêtre en faire parvenir quelques-uns en Grimée, à ceux dont il est fait mention dans les Zouaves, à d'autres encore. Qu'en pensez- vous ? On ne nommerait pas l'auteur, mais il n'y aurait pas grand mal à le laisser deviner. Cependant, il ne faudrait peut-être pas trop divulguer le secret avant l'apparition des Chasseurs à pied; car je ne crois pas que l'auteur jouisse de la bienveillance du gouvernement et, comme ledit gouvernement me paraît envisager la guerre surtout comme un fait personnel, je pense qu'il n'aimera pas beaucoup à voir la glorification de l'esprit militaire séparée de sa propre glorification. Les éloges donnés à quelques-unes de ses mesures, à quelques-uns de ses hommes, seront un passeport à peine suffisant pour des éloges donnés à des institutions militaires qui n'émanent pas de lui, à des troupes qui ne sont pas son œuvre, à des noms qu'il voudrait ensevelir dans un éternel oubli.
Mais je me lance là dans une digression au moins inutile : je crois qu'il n'y a aucun esprit de parti dans les Zouai>es; je tâcherai de faire en sorte qu'il n'y en ait pas davantage dans les Chasseurs. Cette seconde partie sera peut-être un peu plus didactique et moins anecdotique; quand vous l'aurez reçue, vous me direz bien franchement si elle vaut la peine d'être publiée. Je ferai tous mes efforts pour être prêt à temps pour le numéro du 31 (pardon de tous ces pour).
* Les généraux Ghangarnier, Lamoricière, Bedeau, Le Flô, qui souffraient cruellement aussi de leur inaction pendant la guerre de Crimée.
Tous les épisodes des Zouaç^es, sauf celui de la Casquette, se sont passés sous mes yeux; la campagne dans les neiges du Jurjura s'est faite sous mes ordres ; la longue marche dans le désert s'est terminée par la prise de la Smalah, et c'est en revenant de cette expédition que j'ai tant admiré le bon cœur de ces hommes si ardents.
Mille amitiés.
Paris, dimanche, 18 mars 1855,
et de mon âge le 53^, étant né le 18 mars 1802.
Grande mortalis sévi spatium.
Le succès des Zouaç'es est grand, mon cher Prince, et pourtant je me reproche de me servir de ce mot-là, qui n'est fait que pour nous autres, écrivains de profession et de corvée. Non, ce n'est pas là un succès ; c'est un bon effet, une impression saine, estimable, générale chez tous ceux qui ont lu ; qui, aux uns, fait deviner l'auteur, aux autres, fait désirer une seconde lecture ; chez quelques-uns, des larmes ; et puis, jugez du tout par cette lettre de Rémusat, qu'il m'a écrite sous le coup (vous le verrez par sa date) ; je l'ai revu depuis, et son langage a confirmé avec détail son jugement manuscrit. Je ne vous dis rien de plus ; l'effet s'étend et se généralise ; mais il y faut encore quelques jours, et le laisser à la Revue des Deux Mondes : il faut qu'on la cherche et qu'on la demande ; en France, il n'y a de succès, en fait d'écrits, que ceux qui s'achètent; le livre, la brochure ou le journal qu'on vous envoie gratis, on ne le lit guère. Il faut donc surseoir de quelques jours à la distribution à quelques amis, et la restreindre, et ne pas crier sur les toits, d'autant plus que
Buloz est d'avis qu'il serait bon de joindre au premier récit celui que vous préparez, et qu'il accueillera, à moins d'encombre, comme le premier. Défendez-vous, soit dit en passant, d'être trop didactique (ce mot que vous avez écrit dans votre lettre du 12, n^ 2, reçue le 16!), ce mot m'a effrayé. Sacrifiez, comme dans les Zouaves, à l'anecdote, au détail, au pittoresque; c'est la vie d'un récit, et vous maniez cela en maître, et, pourtant, pas en homme de métier, ce qui vous distingue de nous, croyez-le, et de la bonne manière. C'est le naturel qui donne tant de prix à votre style, la sincérité qui en est le caractère principal ; gardez ces qualités. Mais, comment les perdriez-vous ? En somme, nous ferons, je l'espère, une bonne campagne avec vos Zouaves, et le plus grand profit en sera à l'esprit militaire, au patriotisme bien compris, à vos vieux camarades, plus ou moins aides de camp de l'empereur; mais, heureux ou malheureux, tous vous sauront gré du souvenir, et les indifférents, eux-mêmes, vous sauront gré de leur avoir fait croire un moment qu'ils ont de la gratitude au cœur, et qu'ils ont un cœur.
Adieu donc, la présente n'étant à d'autre fin et devant plier bagage devant Rémusat.
Bertin de Vaux m'a fait lire (aux Débats du 18 juillet 1849) la séance de la Chambre des députés où il a été question si vivement des zouaves menacés par le mauvais vouloir du maréchal Valée, par l'indifférence du ministre de la guerre, général Schneider, et vigoureusement défendus par lui, par Piscatory et par Clauzel. Le discours de Bertin de Vaux a cela de curieux qu'il cite cette phrase que prononça devant le maréchal Clauzel un officier étranger qui avait assisté à un beau fait d'armes du régiment, et qui s'écria : « Monsieur le maréchal, ce sont là les premiers soldats du monde !» Il y aura peut-être à revenir sur ce fait. Je verrai à le rappeler, si on autorise un extrait
(non signé par moi, vous pensez bien) de l'article des Zouaves.
Adieu, j'écris en poste.
Cuvillier-Fleury.
P.-S. — Vous me permettez de ne pas vous citer tous ceux qui me parlent des Zouaves. Voici Louis Sers qui sort de chez moi : il a lu, il a deviné. Il dit une chose juste : on s'occupe beaucoup, en ce moment, d'une brochure attribuée au prince Napoléon, où les généraux, des camarades de Crimée, sont traités de Turc à Maure ! On peut comparer ce factum à votre écrit où, du sein de l'exil, vous avez des souvenirs d'estime et d'admiration pour tous vos anciens compagnons d'armes... M. Rigault vous a deviné à la troisième page ; Saint-Marc Girardin savait l'auteur et me charge de le complimenter toto corde; le prince de BrogUe et tout le salon des Broglie ont été charmés ; les Delessert sont venus tout exprès faire leur compliment à Bocher; Eugène de Lanneau m'a dit KcLes Zouaves sont du Duc...? — Qu'en savez-vous? — Un agent de change, qui ne lit rien, mais qui vient de lire cela, me l'assure, il l'a deviné ! » — Ainsi, tout le monde devine ; n'est-ce pas là ce que vous désiriez? Pas de fanfares, ni de grosse caisse, mais s'abandonner à l'impression naturelle du public. Je vous tiendrai au courant du reste.
Adieu.
Cuvillier-Fleury.
Twickenham, 21 mars 1855.
J'ai reçu avant-hier, mon cher ami, votre lettre du 18 et son incluse. La voie que vous avez employée est bonne ;
il faut seulement en user avec sobriété. Remerciez celui dont vous m'avez envoyé la lettre ; dites-lui que son approbation m'est très précieuse, car j'ai infiniment de goût pour son esprit, de confiance dans son opinion, d'estime pour son caractère et son mérite, de gratitude pour l'aiîection qu'il nous a conservée. Dites-lui encore que je suis son conseil. Merci de tout ce que vous me dites et me mandez. J'ai trouvé une occasion de vous transmettre des messages verbaux auxquels je n'ajoute rien par la poste. Je souscris au Lexique Régnier; chargez-vous de cela. Dites bien à cet excellent et si savant homme que je le féhcite de grand cœur sur son élection.
Faites bien relier mon de Latour; celui de ma femme plus simplement ; tous nos remerciements à l'auteur.
Mille amitiés.
Paris, 22 mars 1855.
J'espère, mon cher Prince, qu'il vous est arrivé à l'heure qu'il est assez d'échos sérieux de Paris pour que vous puissiez savoir à quoi vous en tenir sur l'effet des Zouaves; et vous verrez que, ni ma prévention ne m'avait trompé avant la pubUcation, ni l'impression du public ne m'avait fait illusion depuis. C'est plus qu'un succès d'esprit, c'est celui d'un caractère. Cousin disait, lundi, chez Bocher : « C'est d'un Prince (avec cet accent un peu emphatique que vous entendez de là-bas) ; il n'y a qu'un Prince qui pouvait avoir ce désintéressement de sa propre gloire, et dire ainsi du bien de tout le monde. » Il est arrivé, à ce propos, une drôle d'aventure à M. de Bussières, l'ancien
ministre plénipotentiaire. Ayant lu l'écrit, il a été pris d'un accès de colère, et l'a rejeté violemment sur la table de son salon, en présence de témoins : « En voilà un lâche, s'est-il écrié, qui raconte une histoire des Zouaves, qui parle de l'Afrique l'espace de trente pages, nomme tous les généraux, tous les gouverneurs, et ne fait pas même une allusion au duc d'Aumale !... » Puis, au bout de quelque temps, se ravisant et se frappant la tête : « Imbécile que je suis! mais l'article est signé... Comment ne l'ai-je pas vu ! » Et tout le monde de rire. Mme de Vatry l'avait lu, relu, et, au dîner, elle a eu l'idée, sous prétexte d'en donner connaissance à son mari, d'en faire lecture pubUque à ses gens. La duchesse de Galbera a deviné dès la seconde page ; et, en général, c'est ce qui arrive à presque tout le monde, outre que c'est, en ce moment, le secret de la comédie. M. de Montalembert manifeste une grande et bruyante approbation. Le chancelier Pasquier n'est pas moins vif dans la sienne. Les lettrés sont contents, et les politiques vous savent gré de ces gouttes de baume sur leurs plaies toujours saignantes. Et malgré tout, et grâce à l'opposition que j'ai faite à toutes les fanfares inopportunes, nous restons maîtres du terrain pour une seconde publication très attendue, car, cette fois, le secret n'a pas été gardé, et puis, on a deviné que ces braves Zouaves ne pouvaient pas s'en aller ainsi tout seuls à ce facile assaut de la publicité et qu'il leur fallait leurs compagnons naturels. On les attend. J'ai obtenu que, jusqu'à leur entrée en campagne, on suspendrait tout tirage. C'est ce que j'appelle une campagne de discrétion; nous y réussirons, j'espère. Bertin de Vaux est très content. « C'est parfaitement bien fait, m'a-t-il dit, et supérieur. Rien n'y manque, et il n'y faudrait rien de plus. Le ton, la couleur, le détail, tout est d'un choix excellent. » Je cite ses paroles. Sur le fait d'une publication plus étendue, il est bien d'avis de
la réserver jusqu'à l'apparition du second article, et son journal attendra. Je viens de recevoir votre message verbal. Je suis tout prêt pour cette mission de vie et de mort, comme il me le dit, sur l'écrit que vous m'annoncez. Son opinion, à lui, c'est qu'à raison même de l'importance du sujet, et en dépit du technique que vous êtes obligé d'y mettre, le second morceau sera supérieur au premier, et aura encore plus d'eiïet sur les lecteurs sérieux. Ne tardez pas trop; il faudrait que j'eusse le manuscrit au moins cinq ou six jours avant la publication de la Revue, car il lui faut du temps pour son assemblage et son brochage. Gela n'est pas aussi simple qu'un journal. Je pense bien que je n'aurai aucune modification à y faire; en tout cas tenez-vous pour dit que je n'en ferai aucune importante sans vous en référer; j'aimerais mieux ajourner à quinzaine.
Vous n'avez pas grand temps à donner en ce moment à la vente Giraud qui, aussi bien, ne commence que lundi prochain ; voici cependant un premier aperçu des estimations de Techener...
Adieu, mon cher Prince ; je pense qu'en voilà assez pour aujourd'hui, surtout si vous avez à travailler. C'est un peu dur, avouez-le, le travail à jour fixe; et je passe ma vie à me révolter contre les exigences que vous subissez si volontairement aujourd'hui. J'espère que vous avez complimenté la Duchesse sur la beauté irréprochable de sa copie. Savez-vous qu'il y a un trait de bibliophile digne de Molière, dans une de vos dernières lettres : « Faites bien relier mon de Latour ; celui de ma femme plus simplement. » Nous en avons beaucoup ri avec Trognon.
Cuvillier-Fleury.
â36 LE DUC D'AUMALE
Paris, lundi, 26 mars 1855.
J'arrive au plus pressé, mon cher Prince; j'ai reçu le manuscrit, je l'ai lu, j'en corrige ce soir la seconde épreuve, la première n'étant que typographique. J'ai fait très peu de corrections, si même j'en ai fait. J'espère que Buloz n'en aura pas fait du tout. Il sort de chez moi, il est venu pour me communiquer son impression; j'y attache un grand prix, car il a du sens, et l'intérêt de la Reçue a fini par lui donner un jugement excellent. Il est ravi ; il trouve, comme vous me dites qu'on l'a trouvé là-bas, le second morceau préférable au premier, en ce qu'il s'adresse encore plus aux esprits sérieux; c'est le mérite du sujet. Vous y avez bien un peu prêté dans l'exécution, car vous avez mis une matière toute technique à la portée de tout le monde ; vous l'avez relevée par les considérations que vous y rattachez ; et puis, quand vous reprenez le récit, c'est, encore par le mérite du sujet, d'un pathétique supérieur aux meilleurs passages des Zouaves. Quant à moi, je ne vous dis rien de mon impression, puisque je vous transmets seulement celle de Buloz; je me défie trop de mes préventions, et je suis trop influencé par le grand succès d'estime et d'émotion que vous venez d'obtenir et qu'augmentera la prochaine publication, j'en suis sûr. Ce que vous dites de votre frère le Prince royal est touché au vif; c'est une de ces peintures qui restent.
Nous voilà donc en train. Dès ce soir nous aurons fini le travail des épreuves. Je crois qu'il faudra laisser encore à la Rei^ue quelques jours pour son succès personnel, pour ainsi dire, puis, faire un tirage qui ne peut être moindre de cinq cents exemplaires, sans distribution bruyante, et
ET CUVILLIER-FLEUUY. — 1855 237
seulement pour ne pas répondre par un refus à tous ceux qui ne peuvent se procurer la Revue elle-même, ce qui nous est arrivé pour les Zouaves; Buloz, toujours par le même calcul de circonspection, n'en avait pas fait tirer un exemplaire de plus qu'à l'ordinaire, et il en a manqué. Amyot disait, il y a deux jours, que s'il en avait eu cent exemplaires, il les eût vendus. Dans le quartier des Ecoles, me dit Buloz, on a détaché les Zouaves dans plusieurs exemplaires, et, ainsi séparés de la Revue, on les a fait circuler. J'ai entre les mains plusieurs journaux de départements (dont un du Loiret et qui est le journal de la préfecture), qui en donnent des extraits. La Casquette fait fortune et on la chante. Vous en savez la musique. Voici un de mes amis de Verdun, M. Louis Peim, le frère du colonel, qui me l'envoie. Est-ce cela? Lisez cette lettre, d'ailleurs; j'avais demandé à Peim, qui est un homme d'esprit cultivé, un peu perdu dans un tribunal de première instance de sous-préfecture, son avis sur les Zouaves. Vous verrez qu'il a payé son tribut à l'arriéré de sa petite ville, en ne devinant pas (j'y ai pourvu depuis en le faisant deviner), mais sa lettre, par cette raison- même, est curieuse, il tourne autour de la vérité, et j'espère que vous y verrez vous-même l'expression d'une franchise qui vous plaira. Peim a l'air de croire que l'auteur des Zouaves est un lettré expérimenté qui a voulu donner le change sur sa profession. Qu'en dites- vous ?
La duchesse de Galliera m'a raconté que, se trouvant, il y a peu de jours, dans un salon légitimiste où étaient aussi des Clermont-Tonnerre et des Dampierre, on vint à parler des Zouaves; qu'un de ces messieurs demanda assez dédaigneusement lequel des fils de Louis-Philippe vous étiez, le second ? ou le troisième ? et parut médiocrement impressionné par l'article de la Revue; — et qu'alors, un officier général, qu'elle croit se nommer de^Nouo et
commander à Reims, prit la parole, rappela vos services, fit l'éloge de votre travail et déclara que « tout attaché qu'il était de cœur à l'ancien régime monarchique et que tout fidèle qu'il était décidé à rester au nouveau, il ne pouvait se défendre d'une véritable sympathie pour toute cette génération de princes qu'il avait toujours rencontrés sous le drapeau, donnant à tous l'exemple, et dignes de donner la leçon... » Cette bonne duchesse triomphait de cette charge à fond à laquelle nos légitimistes, un peu confus, avaient fini, disait-elle, par se rallier sinon de bon cœur, au moins très bravement. — Vous ai-je dit l'approbation sans réserves de Montalembert ? J'ai eu, depuis, l'assurance de celle de Duchâtel (l'ancien ministre), d'Haubersart, Vitet. Quelques pointus, et en cela on les croit l'écho de quelques critiques venues de Belgique, vous reprochent un peu trop d'égalité dans l'éloge des officiers d'Afrique. Il y a des gens qui croient qu'on les déprécie, si on loue quelqu'un à côté d'eux. A cela, Cousin répond : « Il n'y avait qu'un prince qui pût ainsi louer tous ceux qui le méritent, même dans les rangs de ses adversaires. » Ce désaccord de quelques-uns ne fait que mieux ressortir la presque unanimité du reste.
Adieu, mon cher Prince; je voudrais être à dimanche. Je n'ai jamais éprouvé pour moi-même l'impatience avant la publication de mes écrits, et le plaisir après (quand par hasard j'ai réussi), comme je l'éprouve pour les vôtres.
ET CIJVILLFKK-FLEUKY. — 1855 239
Paris, jeudi, 29 mars 1855.
Un mot seulement, mon cher Prince.
Mardi, chez le duc Decazes où je dînais, tout le monde m'a parlé du premier article avec éloges, Barrot, Biesta, M. de Rambuteau, le général Rébillot, le conseiller Renouard, et beaucoup d'autres. On a parlé aussi du second. Moi seul qui avais le secret, je n'en disais mot. C'est peutêtre cela qui l'aura fait deviner à tout le monde.
On attend l'article avec aussi peu de patience que de discrétion; j'espère que l'une sera satisfaite, que l'autre ne nous nuira pas. Buloz est sur les charbons brûlants ; il aurait bien voulu savoir si vous avez reçu sa lettre; une lettre si vive, de sa part, est quelque chose de si extraordinaire qu'il faut que les Chasseurs l'aient ensorcelé ; — mais, l'ayant écrite, il aurait bien voulu être sûr qu'elle n'est pas tombée au fond de la Manche. Elle n'était pas, d'ailleurs, de nature à le compromettre. Je suis si pressé que je ne puis vous écrire qu'à bâtons rompus.
M . Guizot m'a chargé, hier soir même, de ses compliments. « C'est excellent, m'a-t-il dit de son accent le plus sérieux, et c'est utile, et le moment est bien choisi. Rien ne manque au succès ; chargez-vous de le dire de ma part ; sans l'espoir de vous rencontrer, je l'aurais écrit. Et puis, après les Chasseurs, a-t-il ajouté, il faudra savoir se reposer : on inquiéterait, et on s'ôterait la possibilité de recommencer en temps utile. » Tout cela est textuel. Que vous dire encore? Voici Collin qui vient chercher ma lettre...
Cuvillier-Fleury.
Paris, 3 avril 1855.
Les Chasseurs font une très belle entrée dans le monde et il ne leur est arrivé aucune encombre. Le public me paraît leur faire un excellent accueil et, comme je m'y attendais, les esprits sérieux s'y attachent encore plus, s'il est possible, qu'à leurs frères aînés. Les cadets sont évidemment plus rassis et ils n'ont pas moins d'agrément dans le caractère. Je joins ici un mot de M. de Latour, qui vous donnera une idée du genre de succès qui attend les Chasseurs, car ce mot n'était pas à votre adresse. Un homme sérieux, Pierre Clément, l'auteur de la Vie de Colbert, un des écrivains du Moniteur (pour \di littérature), sort de chez moi et m'a dit la même chose, presque dans les mêmes termes. Buloz ne sait à qui entendre et ne peut satisfaire à toutes les demandes. A propos, vous lui répondrez bien un mot, car, en réalité, nous ne savons pas encore si vous avez reçu sa lettre, et si inofïensive qu'elle fût, ce silence l'inquiète, et je crois bien qu'après l'avoir écrite con amore, il craint de la voir métamorphosée, un de ces matins, en un billet de logement pour Mazas. Mais personne n'y songe, et sa lettre aurait pu, tout au plus, mettre sur la voie de la véritable paternité des Zouaves et des Chasseurs, à supposer qu'on s'y soit trompé quelque part. Tant il y a, cependant, qu'il faut le rassurer : on n'est pas obligé d'être brave tous les jours dans la vie civile. Ce n'est pas comme à Sébastopol.
Je vais m'occuper du tirage sur la composition de la Revue, puis de l'impression à part.
CUVILLIE R-FlE URY.
ET CUVILLIER-FLEUKV. — 1855 241
Twickenham, 4 avril 1855.
J'ai donc lu, mon cher ami, la Reçfue du 1®^ et il ne me reste qu'à vous remercier, bien du fond du cœur, pour l'habile façon dont vous avez mené cette habile campagne. Passons à ce qui nous reste à faire. Nous bornons-nous à un tirage à part des deux articles avec la composition de la Revue, ou bien faisons-nous faire une édition nouvelle, de format in-12? Dans ce dernier cas, ne serait-il pas à propos de faire quelques modifications, additions, ou corrections? Bien qu'il en doive résulter pour moi un surcroît de travail, j'inclinerais assez à la seconde résolution : peut-être y trouverais-je moyen de calmer la tempête que j'ai bien innocemment soulevée à Bruxelles chez des gens que j'aime et estime de tout mon cœur; cependant ce sera difficile. Mandez-moi simplement, par la poste, si vous êtes pour le premier ou pour le second parti. Dans cette dernière alternative, je corrigerais les deux articles sur un exemplaire de la Rei^ue que je vous renverrais le plus tôt possible. De quelque manière que se fasse le tirage à part, vous m'en enverrez une centaine d'exemplaires.
Mille amitiés.
Paris, dimanche, 7 avril 1855.
Mon cher Prince,
J'ai bien reçu votre lettre du 4 avril ; mais je pensais que la mienne, datée du 3, aurait pu modifier ou déter-