II
cher incorrii^ihle qui était à Gigliano, aux avant-postes *.
Au revoir donc, en juin.
Mille amitiés.
Paris, 14 mai 1859.
Mon cher Prince, je viens de recevoir votre lettre du 13; il est 6 heures du soir et je suppose qu'elle aura fait une visite préalable en haut lieu, comme il convient à une lettre de si noble origine. Je ne l'ai donc que de seconde main. Je ne vous en remercie pas moins de votre souvenir et de l'approbation que vous donnez aux motifs qui me retiennent encore. J'aimerais bien plus avoir la bride sur le col et m'échapper de votre côté. Gomment tourneront les choses d'ici là?
Comme vous le dites fort bien, rien ne se décide encore, ni ne se dessine. Il n'y a qu'un fait certain : c'est la popularité soudaine que cette guerre a acquise dans le peuple de Paris, et les adieux enflammés qu'il a faits à l'empereur mardi dernier. J'ai vu du balcon de Techener, rue de l'Arbre-Sec, ce spectacle unique en son genre. La voiture de l'empereur était littéralement submergée dans la foule. Aux abords de la gare, elle s'est arrêtée et il a fallu embrasser un certain nombre d'ouvriers. On claquait des mains. Les fenêtres étaient garnies de curieux plus calmes ; c'est la différence de popularité de la guerre dans le peuple et dans
* « ... Aux derniers engagements, mon incorrigible neveu rejoignait son corps, prêt, non pas à pactiser avec nos ennemis, mais à les charger à outrance. Nous attendons les nouvelles du théâtre de la guerre avec une fiévreuse impatience ; nos vieux cœurs de Français et de soldats sont bien profondément agités... » Le duc d'Aumale à Couturié, 6 mai 1859.
la bourgeoisie ; mais c'est le génie et l'honneur de la France de soutenir ses armées, une fois dehors, et de s'en défier dedans. Celles-ci rentreront, et ceux qui croient qu'elles nous rapporteront quelques miettes du banquet libéral qu'elles vont servir aux Italiens sont de grands enfants. Nous, qui n'en croyons rien, nous n'avons que plus de mérite à leur souhaiter des succès.
CUVILLIE R-FlE U RY.
Twickenham, 18 mai 1859.
Cher ami, je remets au porteur une petite caisse contenant les livres destinés à la reliure ; tous sont accompagnés des explications habituelles.
Vos deux derniers volumes * sont magnifiques de reliure et excellents au fond ; il va sans dire que je prends le nombre d'exemplaires habituel.
Il faut absolument que je me remette à travailler, car mon esprit ne pourrait pas résister à la divagation perpétuelle où le jettent cette guerre et l'état général de l'Europe. Cependant il me sera bien difficile de penser à autre chose, bien que ces rêveries soient toujours suivies des plus amers retours sur moi-môme. Je persiste à croire que Louis- Napoléon a de belles cartes dans les mains; il lui faudra même, pour réussir, moins d'habileté et de bonheur qu'il n'a eu de forfanterie, et, dans l'état des affaires, avec les admirables instruments dont il dispose, il serait possible de vaincre sans se coucher dans le lit de campagne du grand empereur et sans se débarbouiller dans sa cuvette. Les Autrichiens paraissent se tenir assez serrés ; mais ils n'ont
♦ Dernières études historiques et littéraires, 2 vol. Michel Lévy,1859.
été, jusqu'ici, ni heureux, ni lestes, et, soit par leur faute, soit par celle des circonstances, ils ont laissé grossir l'orage. Nous allons voir comment Jupiter se servira de la foudre. Je lui souhaite de la bien manier, puisque ses destinées sont, en ce moment, confondues avec l'honneur de la France et de son armée.
Reçu votre lettre du 14. Santés bonnes sur toute la ligne.
Adieu et à bientôt.
Mille amitiés.
Paris, 23 mai 1859.
Mon cher Prince,
J'ai reçu votre lettre du 18 courant. Quelle date ! Et comme les événements du jour ajoutent à son amertume! Savoir en si grand péril ce pauvre jeune orphelin du 18 mai et peut-être encore sous l'influence de cette fatalité qui a si prématurément atteint sa mère ! Que Dieu le protège ! Ij"" Indépendance nous apprend qu'il s'est distingué dans la dernière affaire : s'il y était, cela ne nous étonne pas ; mais y était-il ? C'est une belle chance qu'il a, en attendant les mauvaises (quod omen DU ai^ertant!), de combattre si près du drapeau français, sous l'héroïque drapeau de Savoie. Savez-vous que voilà une guerre qui commence comme celle de la coalition de 1813 a fini, par l'acharnement. Quelle bataille, que cette simple reconnaissance d'un parti avancé ! Quelle effusion de sang! Quelle moisson d'ofïîciers supérieurs ! L'effet a été pénible ici, partout, de cette première escarmouche si meurtrière ; mais les esprits n'en sont pas abattus, et, après tout, c'est une victoire. Dieu veuille que nous ne recevions jamais d'autres nouvelles. Il est vrai que
les mauvaises ne nous arriveraient pas. Mais je dis comme vous : « Souhaitons de tout notre cœur que le chef réussisse, puisque sa destinée se confond en ce moment avec l'honneur de la France et son avenir! » Ceux qui souhaitent autre chose doivent se taire ; leur silence même ne les absout pas.
... Rien de plus nouveau ; mais le nouveau ne manquera plus maintenant, et ce n'est pas dans nos lettres que vous Virez chercher. Les journaux nous le fourniront tout fait. Dieu veuille qu'ils ne le fabriquent pas trop impudemment, ni eux, ni personne. Mais je m'en défie; vous êtes, d'ailleurs, à bonne source, je ne dis pas seulement de mensonge, mais de vérité. Je ne comprends rien à la conduite de l'Angleterre et des Anglais : leur neutralité n'est pas franche ; on sent qu'il n'y a pas là un gouvernement solide et qui ose s'engager à quelque chose, même à ne rien faire. Du reste, je comprends que l'intérêt du spectacle vous laisse peu de liberté d'esprit pour le travail. Oh! renoncez pour quelque temps, en pareille saison et dans une occurrence si absorbante pour l'imagination et le cœur, renoncez à tout travail de lettré et d'historien : vous n'êtes pas un écrivain ordinaire. Nous autres, le métier nous soutient; la page d'aujourd'hui s'ajoute à la page d'hier. Vous, vous êtes, avant tout, des acteurs dans le grand drame du monde, même si votre destinée vous condamne, pour un temps, à n'y exercer que votre curiosité. Tant que l'action dure, vous ne vivez que pour elle, et vous êtes obligé de donner au spectacle qu'elle présente toutes les forces de votre esprit, tandis que nous n'y donnons, nous, que nos moments perdus. La vie est ainsi faite. Attendez, pour écrire l'histoire des Condés, que le calme soit rendu à votre intelligence ; du moins, n'y donnez que ce que nous donnons, nous tous, aux nouvelles du jour. Il est vrai que le cœur n'y perd rien. Quelle attente ! Quelle crise ! Je ne
vois personne qui n'ait pris son parti de la guerre, qui ne l'espère heureuse et glorieuse pour la France, et personne, pourtant, qui ne soit, au fond, très ému et très préoccupé, du grand inconnu qui plane sur toute chose. Adieu.
Cuvillier-Fleury.
Twickenham, 27 mai 1859.
Cher ami, j'ai reçu votre lettre du 23. Le combat de Montebello fait le plus grand honneur à nos soldats et à Forey, rien de plus. Sur un terrain où notre armée est concentrée depuis trois semaines, comment se fait-il que cette division ait combattu six heures sans être soutenue ? Garibaldi a pris une position très militaire à Varèse. Si le mouvement par le nord est bien soutenu et habilement combiné avec d'autres opérations, il peut avoir de grandes conséquences.
Mme de Gastiglione est à Alexandrie, dit-on *.
* Extrait d'une longue lettre du général Ghangarnier au duc d'Aumale :
« Bruxelles, 17 mai 1859.
« ... Les Autrichiens, en se retirant, peuvent gêner l'alimentation des Franco-Piémontais, s'ils continuent la rafle de bétail, de grains et de fourrages déjà effectuée entre Sésia et Tessin. Malgré le puissant secours du port de Gênes et de son chemin de fer à une voie, il sera dispendieux et difficile de nourrir les 18 000 chevaux de l'artillerie et de la cavalerie française, sans compter ceux du Piémont. Le petit soin d'assurer la subsistance des troupes, dont je m'inquiéterais fort, n'occupe pas du tout Napoléon III, et ne trouble en rien l'agrément de la société de la comtesse de Gastiglione à Alexandrie où elle est venue en même temps que lui.
« Par Mme la comtesse de Montalto, la seule personne appartenant à la diplomatie que je voie, parce qu'elle est Belge et son mari Piémontais, je sais que le rapport en style simple, franc et clair, du duc de Ghartres sur sa première reconnaissance a parfaitement réussi...
« Général Ghangarnier. »
On parle beaucoup ici de l'effervescence de l'Allemagne. On vient d'inventer la furia germanica. J'y crois peu pour le moment ; mais si nous n'avons pas de succès décisifs, si l'Autriche est obstinée, si, vainqueurs, nous ne sommes pas modérés, alors... Je crois l'empereur fort disposé à faire un pont d'or à l'Autriche et à servir les plus amères déceptions aux malheureux Italiens. Le pourra-t-il? C'est le probable, mais ce n'est pas le certain. Le contraire peut avoir des conséquences incalculables.
La réconciliation de Jonnie et de Palm est fort avancée,, sinon complète. L'Angleterre est, plus que jamais, dans la voie de la neutralité. L'aristocratie est anti-italienne et même anti-française; elle voit de loin, et elle voudrait bien voir rogner certains ongles. Mais ce n'est plus elle qui domine ; elle n'est plus qu'un instrument dont l'opinion des classes moyennes se sert pour gouverner. Or, les classes moyennes ne se piquent pas de prévoyance; elles ont la paix; elles veulent en jouir. Elles détestent Louis-Napoléon, mais elles aiment assez l'Italie et nullement l'Autriche. Dans ce dilemme, elles veulent s'abstenir, et on s'abstiendra, à moins qu'il ne se présente une occasion bien tentante.
Je féHcite Emmanuel Bocher d'être avec Susleau, brave:
et bon officier, et parfait gentleman.
Mille amitiés.
Paris, 2 juin 1859.
Mon cher Prince, Napoléon Duchâtel veut bien se charger de vous porter cette lettre avec un carton contenant divers papiers...
J'ignore vos projets pour cet été et ce que la mort du roi de Naples y aura changé. Quant à moi, fort de votre aimable invitation : « Venez quand vous voudrez », je compte me mettre en route dans la semaine qui suivra la Pentecôte, du 12 au 20. Je n'y verrais d'obstacle que si, l'Allemagne s'allumant, l'incendie gagnait l'Angleterre, car je ne voudrais pas être, pendant la guerre et plus que vous-même, en pays ennemi. Mais je ne crains rien de pareil avant quelque temps. En attendant, cette campagne n'est pas menée, ce me semble, d'une façon napoléonienne. Bossuet a bien raison de comparer les grands hommes de guerre à des animaux bondissants « qui ne s'avancent que par impétueuses saillies ». J'en demande pardon à Fabius Gunctator, mais c'est leur vraie particularité. Alexandre, César, Condé (pour qui Bossuet a fait la phrase). Napoléon, n'ont pas fait autrement. Tous ces grands capitaines ressemblent à des aigles ; ils planent, d'en haut, sur les obstacles, les embrassent d'un coup d'œil, négligent les uns, tournent les autres, et vont droit au point important. Est-ce là ce que nous faisons depuis un mois? Vous me répondrez, à cette question, par occasion : ne hasardez plus un mot douteux dans une lettre, non pas pour vous, mais pour vos correspondants. Le décachetage est devenu impudent ; je ne puis m'y habituer. L'état de notre pays est de nature à nous commander une longue patience : il est de complexion à tout supporter.
Cuvillier-Fleury.
Twickenham, 5 juin 1859.
Mon cher ami, je n'ai pas le temps d'aller rechercher votre dernière lettre pour y répondre; elle est sous clé
dans un autre bureau ; le porteur me l'a remise samedi et il a dîné avec nous dimanche. Tout ce que vous m'annonciez m'a été exactement remis. Au reste, je n'ai qu'une chose à vous dire ; arrivez quand vous voudrez, le 17 ou même le 18, quoique ce soit l'anniversaire de Waterloo ; vous serez le très bien venu ; le plus tôt sera le mieux.
Nous sommes toujours dans la fièvre et l'émotion des nouvelles. Voilà les Autrichiens bien battus et notre armée couverte de gloire ! Il me tarde de connaître les résultats et le caractère des opérations qui ont suivi.
Santés bonnes partout. A bientôt.
10 juin.
La bataille de Magenta est une victoire de soldats ; elle a été gagnée par les plus vaillants. Quels hommes ! Il y a bien des gens qui ont de la peine à digérer la pilule ; cependant ils sont bien forcés de reconnaître la supériorité de notre armée. Mais pourquoi nous fait-on tant attendre les détails officiels ?
A bientôt. : |
Paris, 18 août 1859.
J'espère, mon cher Prince, que cette lettre vous trouvera de retour à Ramsgate et en bonne santé, la gorge comprise. Je fais les mêmes vœux pour tous les vôtres que nous avons laissés vendredi dernier en grande pros-
périté, s'amusant beaucoup dans cette aimable ville et en face de cette grande mer. Je ne saurais vous dire le plaisir que j'y ai trouvé tant que vous y êtes resté, et même un peu après. Une autre année, c'est à Ramsgate que je vous demanderai un rendez-vous, et ma fille en profitera pour prendre les bains de mer. Nous sommes donc partis vendredi, par un temps admirable, ce qui n'a pas empêché ma femme d'être malade, elle toute seule, sur le bateau. Nous avons habilement glissé entre tous les trains de plaisir et tous les bataillons d'excursionnistes qui se dirigeaient, le carton à chapeau à la main, sur Paris. La foule était grande dès le samedi matin. Nous avonseu deux grandes heures de retard et, arrivés à la gare^ une confusion de bagages vraiment comique.
J'ai vu le lendemain le défilé de l'armée d'Italie. C'était plus arrangé, plus parade, plus carton peint, que le retour de Grimée. L'effet, moins grand; les troupes, admirablement reçues, mais avec une nuance de curiosité moins sérieuse. La Grimée, c'était l'Orient, le lointain, major e longinquo, une expédition rude et douteuse, un résultat appréciable. Les pertes de l'armée d'Italie étaient, hélas î oubliées, et on ne songeait qu'à la rapidité de l'exécution et à la médiocrité des avantages obtenus. Malgré tout, la mise en scène était grande, et l'impression suffisante pour le succès qu'on s'en promettait. La pluie même, qui est tombée à torrents pendant une heure, n'y a rien gâté que les toilettes de cinq à six mille femmes plus ou moins officielles, qui s'étaient entassées sur les gradins de la place Vendôme. Gette place a ressemblé un moment à une immense cuvette pleine d'eau. Le général en chef marchait en tête de son armée sur un beau cheval. Arrivé au coin de la rue Drouot (où j'avais trouvé place chez un ami), il s'est arrêté pendant cinq minutes. L'accueil était vif ; les fleurs pleuvaient des fenêtres; lui, semblait modeste
OU indifférent. J'ai su, par des amis bien placés pour le savoir, que c'était le premier rôle adopté pour le moment : « ... Je me suis trompé; je ne connaissais pas les Italiens; je n'avais pas idée des difficultés d'une pareille entreprise; la guerre ne peut se faire qu'avec du génie ; manier cent mille hommes sur le terrain, on ne doit tenter cela que si on est bien sûr de soi. Je n'ai jamais autant admiré le génie de l'Empereur, mon oncle, etc. » Si vous avez lu le discours prononcé au banquet du 14, c'est à peu près la même note. Il y a peut-être plus de vérité qu'on ne croit dans le sentiment que ce discours exprime, et, en tout cas, l'accent, vrai ou simulé, produit un bon effet. Ces contrastes de toute-puissance et de modestie, de modération dans une haute fortune, d'aveux et de repentirs habilement mêlés à la phraséologie militaire ofTicielle, ne manquent jamais de produire une certaine impression. En Europe, l'effet est différent, sans doute. En France, on aime tout ce qui ressemble, de près ou de loin, à une concession faite à l'opinion. C'est ainsi qu'on a jugé la paix si imprévue de Villafranca. En somme, je n'ai pas trouvé que ni la paix ni la guerre aient diminué le crédit du maître, en France du moins. Les libéraux et les intelligents croient toujours que la guerre, où elle s'est arrêtée, était inutile, et que la paix, comme elle a été conçue, ne produira que confusion. La multitude n'y a vu que du feu ; tout est fini pour elle avec les dernières fusées du Trocadéro. L'affaire est réglée. Voici l'amnistie, l'empereur est à Biarritz. Tout est pour le mieux dans le meilleur des mondes, et endormons-nous là-dessus, comme ces gens qui ont reconquis quelques arpents de leur champ sur une éruption du Vésuve. Le plus grand signe de la décadence des peuples, c'est quand ils perdent le sentiment et le souci de l'avenir. J'espère que nous n'en sommes pas là. Je ne suis ni désespéré ni pessimiste, vous le savez; mais l'idolâtrie
du présent gagne chaque jour du terrain dans notre pays; le passé n'y sera plus bientôt même un souvenir.
Adieu donc; une autre fois je vous entretiendrai de la bibliothèque Cicongne dont on a fait porter chez moi le Caput mortuum; je l'examinerai, les mains bien gantées.
Rien de plus nouveau ; il n'y a ici personne. J'attendrai M. Guizot, qui arrive le 23 pour présider l'Académie et disserter sur les prix de vertu. Puis j'irai m'enfouir à Thoury-Ferrottes pour trois mois. C'est là que je vous prierai de m'écrire.
Hélas ! je ne songe pas sans une amertume profonde que cette amnistie générale * ne laisse dans l'exil que ceux de tous les proscrits qui le méritent le moins !
Cuvillier-Fleury.
* Décret du 16 août 1859. C'est seulement à la suite de ce décret que les généraux Changarnier, Bedeau, M. Baze, l'un des questeurs de l'Assemblée législative, qui restaient encore exilés depuis le 2 décembre 1851, ont pu rentrer en France. Le général Le Flô et le général Lamoricière étaient rentrés à la fin de 1857.