IL
Thoury-Ferrottes, 3 août 1858.
Me voici donc enfin dans ma Thébaïde, mon cher Prince, sainteté à part, mais fort décidé à m'y retrancher contre toute société et à y commencer mon apprentissage de retraite, car l'âge, la santé et le reste, tout m'avertit qu'il faut faire une fin. Réglons, en attendant, quelques petites affaires que votre amitié m'a confiées et dont le service m'a suivi jusque sous ces ombrages...
Voici une lettre de Tocqueville qui vous chatouillera agréablement, et que je vous envoie à cette intention. Vous ferez bien de la faire relier, comme autographe, en tête de son second volume sur la Révolution et l'ancien régime. Voici également, toujours à propos d'Alesia, l'extrait d'un article de Jules Janin, qui vous a peut-être échappé dans V Indépendance. J'ajoute encore, au sujet d'Alesia déjà nommée, que M. Baude a dû remettre à M. Bocher un exemplaire en plâtre d'un relief d'Alise et d'Alesia pris sur place et exécuté par les soins de M. Bardin, professeur de topographie à l'Ecole polytechnique. M. Baude, ayant eu vent de ce travail, avait prié son neveu, M. de Gravillon, de lui en procurer une épreuve et son intention secrète était de vous en faire hommage. L'intention a été devinée et M. Bardin a voulu que l'hommage vint de lui à vous. Vous recevrez, du reste, une lettre du baron Baude qui vous expliquera tout cela.
N'oubliez pas votre préface pour la nouvelle édition d'Alesia; dites-moi un mot des envois récemment faits, et si vous êtes content. Un mot, seulement : songez que, si sauvage que je me montre, je ne le suis pas autant que je le parais et que je tiens à ce qui vous touche, par des liens aussi chers qu'indissolubles. Je n'ai encore repris goût à aucun travail. Je m'abîme dans la lecture, « cette paresse déguisée », dit Montesquieu, la meilleure de toutes. J'en suis là; mais je ne me sens aucune paresse pour ce qui vous regarde. Pour vous, je suis toujours prêt. Je ne puis vous dire la joie que le succès d'Alesia m'a causée. Ne vous étonnez donc pas que cette lettre lui soit consacrée encore ; vous ne m'avez pas dit s'il vous était arrivé quelque félicitation un peu marquante. Que vous a dit Thiers, par exemple, ou fait dire? Je sais, du reste, qu'il est fort high spirited en ce moment, de toute manière. J'ai su que M. Guizot avait assisté à une lecture dos Condés et ri. 30
qu'il avait été très content. Vous ne m'en avez rien dit. De vous à moi, comme je vous sais le moins vantard des hommes, vous pouvez bien vous donner la satisfaction d'être sincère dans les bonnes occasions.
Guvillier-Fleury.
J'ai su par Aimé Ghampollion que lorsque l'empereur a quitté Fontainebleau en juin dernier, il a remis à son père (bibliothécaire de cette résidence) le numéro de la Reçue des Deux Mondes du 1^^ mai où votre article seul avait été coupé ; et, en le lui remettant, il lui a dit : « Vous me rendrez ce numéro quand je reviendrai à Fontainebleau cet automne. » Et il avait écrit de sa main, sur la couverture : réser<^é.
Thoury-Ferrottes, 11 août 1858.
Mon cher Prince,
J'espère que la santé de vos chers enfans, dont vous paraissiez préoccupé, ne vous cause aucune inquiétude sérieuse. Toutes les fois que vous en avez, même de légères, lâchez la bride ; donnez de l'air, de l'espace, de la liberté au plus âgé ; faites- vous rendre compte de la manière dont on nourrit, dont on soigne, dont on promène le plus jeune. Sacrifiez énormément à la santé de ces deux enfants ; songez que, sans le stimulant de l'émulation, le travail leur est cent fois plus lourd qu'il ne vous l'était, à vous-même, malgré les exigences du collège. Je reconnais, sur ce point, la difficulté de la tâche confiée à M. Joly. Le problème à résoudre, c'est de faire entrer l'intérêt dans l'éducation.
Pour vous, il était dans la concurrence avec publicité, sans parler d'un certain goût personnel de savoir et d'obéir à la règle. Le stimulant est à trouver pour le prince de Condé; mais il faut le chercher. Je suis, d'ailleurs, persuadé qu'il se développera beaucoup par la lecture, la conversation et la société; j'entends la lecture à deux, avec force comptes rendus écrits et parlés. En Angleterre, l'éducation classique se fait par la lecture d'une grand nombre d'ouvrages anciens : ce que le système adopté en France, et, peut-être aussi le génie de notre nation, très amoureuse de la forme, empêchent de pratiquer dans les classes. Nous sommes plus grammairiens et plus stylistes ; les Anglais sont plus érudits, plus enclins aux développements, plus accoutumés à saisir un ensemble. Ils y gagnent d'avoir l'esprit plus complet, en ayant moins d'esprit. Le prince de Condé, qui est naturellement spirituel, et qui doit être aujourd'hui un grammairien supportable, ne trouvera que de l'avantage à suivre la méthode anglaise, à beaucoup lire, à beaucoup voir, à fournir de longues étapes chez les Grecs et chez les Romains. Moins attaché à la glèbe de l'explication littérale, il sentira plus de plaisir à étudier ainsi ces terribles anciens, se fatiguera moins, et vous causera moins d'ennuis... Prenez tout cela pour ce que vaut une causerie. J'en reviens à mon début : dès que l'enfant souffre, lâchez la bride; ne l'amollissez pas, mais ne le forcez jamais.
Votre lettre du 3, qui contenait une si véhémente tirade sur le remaniement administratif dont votre chère Algérie vient d'être l'objet, n'est arrivée ici que le 7, mise à la poste la veille par mon concierge à qui Hippolyte l'avait confiée. Hippolyte ne sait pas que ledit concierge passe pour un espion de police dans tout le quartier, qu'on m'a averti bien des fois qu'il décachetait mes lettres, et que, notamment, une fois, il m'en a remis une de M. Bocher, qui venait
de subir une mutilation de ce genre : ce qu'il a nié, comme un mauvais cas. Quoi qu'il en soit, j'ai admiré cette adresse d'Hippolyte, qui est allé donner dans cette souricière. Quelle aura été la fortune de votre mercuriale? je l'ignore ; elle aura peut-être fait bien du chemin ; vous ne vous en doutiez guère. Vous en conclurez pourtant, que ce n'est pas à Hippolyte qu'il faudra confier vos lettres le jour où vous aurez quelque secret à nous faire connaître. Mais, où sont les secrets, aujourd'hui? Qui ne sait le fond de vos cœurs, et qu'avez- vous à cacher?
Guvillier-Fleury.
Twickenham, 13 août 1858.
J'ai bien reçu, mon cher ami, le dernier envoi, et j'en suis très satisfait.
iJ'ai un vague souvenir que Thiers m'a fait complimenter sur Alesia; il a été souffrant tout le temps de son dernier triste voyage en Angleterre, et j'ai à peine pu l'apercevoir.
M. Guizot a été des plus aimables et brillants, je vous l'ai dit; il a insisté pour une lecture; je lui ai infligé « la fuite à Bruxelles », et tout ce qui s'y rattache. Il m'a fait, après coup, une ou deux observations de détail qui m'ont prouvé qu'il m'avait complètement et attentivement suivi; il s'est dit, et a paru content.
Je suis ici depuis avant-hier seul avec le général de Grény qui est venu m'y voir; ma femme y rentre demain avec ma smalah; l'air de Malvern a produit le meilleur effet sur ma mère comme sur mes enfants.
ET GUVILLIER-FLEUKY. — 1858 469
Rien de changé en principe dans nos projets ; pas encore de plan de campagne arrêté.
Mille amitiés.
Twickenham, 25 août 1858.
Mon cher ami, je compte partir d'ici dimanche prochain 29, arriver lundi à Anvers, et, de là, me diriger"droit sur Salzbourg, par Cologne, Francfort et Munich ; à Salzbourg, je dépose ma belle-mère, ma femme et mon second fils qui ont (les deux premières) une quantité d'empereurs et d'archiducs à voir. Je descends en Italie avec mon fils aîné, fais un peu le touriste et pousse jusqu'à Palerme, où je suis malheureusement appelé par la mort, très dommageable pour moi, de mon mandataire. Puis je regagne Vienne où je retrouve ma smalah, fais visite à ma sœur, et suis de retour ici pour la Toussaint, après m'être arrêté vingt-quatre heures à Bruxelles.
Voilà le gros de mes plans et tout ce que je puis vous en dire pour le moment ; pour le détail de mes mouvements, je tâcherai de vous en informer ultérieurement
Si vous voulez, ou pouvez me voir dans ma marche descendante, vous me trouverez le 30 au matin avant 9 heures à Anvers, hôtel du Grand-Laboureur, ou le 30 au soir à Cologne, hôtel de Hollande.
Sinon ce sera pour le retour à Bruxelles, ou^à Twickenham, ce qui vaudrait bien mieux que tout.
Je vous renverrai avant la fin de la semaine la préface pour Alesia et un exemplaire corrigé, ainsi que quelques indications sur certains points.
Je n'ai pas été complètement satisfait de l'examen de Guégué, mais cependant beaucoup plus que je ne l'espérais. Il a très passablement expliqué à livre ouvert Ovide, César et Virgile, et fort bien répondu à certaines questions d'histoire. Ce sont les compositions écrites qui sont faibles.
Santés parfaites ici ; je vous en souhaite autant.
Tout à vous,
Vienne, 28 octobre 1858.
Mon cher ami, je compte arriver à Cologne le vendredi 5 novembre au soir, en repartir le lendemain à 9 h. 30, arriver à Bruxelles à 3 h. 30 et en repartir le dimanche à 3 heures pour Ostende ; ceci soit dit pour votre gouverne. Si vous pouvez venir nous serrer la main au passage, tant mieux. Si vous pouvez nous accompagner ou nous rejoindre un peu plus tard en Angleterre pour y rester quelque temps, ce sera mieux encore. Enfin, si vous ne pouvez faire ni l'un ni l'autre, je le regretterai, mais je me consolerai en songeant que vous nous accorderez un plus long séjour le printemps prochain. Surtout, ne vous gênez en rien.
Toutes les santés sont bonnes. Chacun est ravi du voyage. à des titres divers. L'Italie a exercé sur moi ses séductions ordinaires ; quel pays ! quel ciel ! que de trésors ! que de souvenirs ! Je crois avoir assez bien employé mon temps ; mais je n'ai pas le loisir de vous faire part de mes impressions. J'ai seulement voulu vous faire savoir que j'étais en vie et que je vous aimais toujours. Ma sœur et ma femme, ici présentes, vous font toutes leurs amitiés.
A vous de cœur.
Twickenham, 16 novembre 1858.
Voilà plusieurs jours, mon cher ami, que je voulais vous annoncer notre heureuse arrivée à Twickenham sans autre incident qu'un peu de mal de mer pour les dames ; mais j'ai été, depuis mon arrivée, entièrement débordé par la famille et la broutille qui m'accable d'autant plus que Couturié est en France. Quoi qu'il en soit, je voulais faire d'une pierre deux coups, vous donner de nos nouvelles et vous entretenir de quelques petites affaires de livres ; je n'ai pas terminé la préparation de ces dernières, et cependant je nepuis tarder à vous écrire.
J'ai trouvé la Reine et tous les miens à merveille ; j'aurais bien des choses à vous mander; mais je crois être l'objet, en ce moment, d'une surveillance toute spéciale, et peut-être de plus. D'ailleurs, je suis fort pressé.
Vale et me ama.
17 novembre.
J'ai lu avec beaucoup de plaisir votre joli article sur les femmes dans le roman français.
J'espère que votre beau-frère a rallié et qu'il vous a apporté un peu du climat du Midi pour vous débarrasser de vos rhumes; j'ose croire que le mentionner ainsi ne pourra le compromettre vis-à-vis des hauts personnages qui me font l'honneur de me craindre et qui, désappointés de la stérilité de leur actif espionnage, essayent largement,
mais infructueusement de^'arme de don Basilio. Je n'en jouis pas moins d'un calme parfait de corps et d'esprit ; je vous en souhaite autant.
Tout à vous,
Paris, jeudi 18 novembre 1858.
Mon cher Prince, je suis venu passer deux jours à Paris pour terminer avec Michel Lévy tout ce qui a rapport à la prochaine mise en vente d'Alesia. Ce volume sera mis en circulation vendredi prochain à Paris...
Ce que vous me dites de la surveillance dont vous seriez l'objet se rapporte assez à ce que Génie me disait, ce matin, avoir appris en Allemagne, d'où il arrive. Un personnage ( ?) lui disait que le maître de céans avait exprimé sur le compte des vôtres, vous compris, une assez vive préoccupation, et une irritation non moins grande. Qu'y a-t-il de vrai là dedans ? Où a-t-il dit et exprimé cela ? C'est peut-être bien un commérage. Quant à ce qui vous regarde, je ne vois pas trop ce que la surveillance française dont vous pouvez être l'objet pourrait ajouter au service qu'elle fait, à moins de demander contre vous Valien-bill? Le moment serait mal choisi. Je crois, qu'en somme, on s'exagère, non pas la malveillance, mais l'action, puisqu'en réalité il n'y a rien à faire contre vous. Si vous en savez davantage, mandez-le moi, pour ma gouverne. Il est important de ne donner aucune prise à des adversaires qui pourraient se passer de sérieux motifs.
Je retourne demain à la campagne où Thouvenel nous arrive enfin dimanche et d'où je ne tarderai pas à venir
ET GUVILLIER-FLEURY. — 4858 473
prendre mes quartiers d'hyver. Ce va-et-vient sur le chemin de fer me fatigue beaucoup. J'aspire à être fixé quelque part.
Twickenham, 26 novembre 1858.
Je vous avais écrit de Windsor avant-hier, mon cher ami; j'allais mettre ma lettre à la poste, quand j'ai reçu le volume d^Alesia; j'ai voulu ajouter un post-scriptum que je n'ai pas eu le temps d'écrire hier, et voici qu'aujourd'hui m'arrive votre lettre du 25; si bien qu'au lieu d'introduire dans ma première épitre des incorrections et des additions, je préfère la recommencer tout à fait.
L'aspect du volume a beaucoup flatté mon amourpropre; je n'ai pu résister au plaisir d'en faire une inspection rapide qui ne m'a révélé aucune imperfection. J'ai hâte de me féliciter avec vous de cet heureux résultat, et de vous en remercier. Vous m'enverrez ici, quand cela se pourra, quinze exemplaires...
Je reçois sur la façon dont a été jugé ou plutôt condamné Montalembert des détails qui m'affligent profondément. Il y a des choses auxquelles je ne m'habitue pas.
Adieu ; ne vous enrhumez pas.
6 décembre.
... Tout va bien ici; Joinville a eu l'idée d'organiser un petit équipage de lièvre qui fait la joie de la jeunesse et
aussi la nôtre. Je travaille aussi, tant aux Condés, qu'à remettre en ordre mes notes de voyage. Nous savons Robert * bien arrivé à Turin, et fort en train de sa nouvelle profession.
Paris part demain pour l'Espagne.
Twickenham, 14 décembre 1858.
Mon cher ami, j'ai parmi mes manuscrits plusieurs inventaires et quelques-uns assez curieux qui viennent évidemment de la famille de Golbert. Le dernier est de l'année 1750. Je ne puis deviner, et je n'ai ni le temps ni la patience de chercher comment ces documents sont venus à la maison de Gondé. Bertrandi, qui a fouillé toutes mes archives, pourrait-il m'éclairer là-dessus?
Voilà des siècles que je n'ai eu de vos nouvelles. Je vous suppose de retour à Paris ; vous aurez reçu la lettre où je vous annonçais la conclusion de ma négociation avec Techener. J'espère que les marchands de livres et d'estampes vont me laisser tranquille pendant quelque temps. Ledit temps est gris, et assez doux, très favorable au sport, et j'en profite. Toutes les fois que je suis à la maison, je travaille, le matin aux Condés, l'après-midi à diverses recherches.
Les santés sont bonnes. La Reine commence bien son hiver. Robert a vaillamment passé ses examens à Turin.
*.Le duc de Chartres [ Robert d'Orléans] allait entrer à TEcole militaire, à Turin.
ET CUVILLIER-FLEURY. — i858 475
Paris doit être à Séville, ou bien près. De politique, je n'ai rien à vous dire qui puisse intéresser M. Boitelle. Vale et me ama.
Paris, 15 décembre 1858.
Mon cher Prince, me voici à Paris, où je débute par un gros rhume; mais le temps est affreux, comme c'est son droit en cette saison. Je suis ici depuis peu de jours, et ma femme y revient à son tour, laissant frère, sœur et neveux à la campagne. Thouvenel a besoin d'un peu de repos, et il l'a bien gagné. Pardon de ces détails un peu personnels ; j'arrive à vous.
Je m'occupe des petites affaires que vos dernières lettres m'ont recommandées...
Merci, des bonnes nouvelles que vous me donnez dans votre lettre du 6 décembre. Vous menez de front la chasse au lièvre, les Gondés et la rédaction de vos notes de voyage; vous avez raison. Il vous faut des distractions, des occupations et quelque variété dans vos travaux, pour vous aider à supporter le poids de l'exil. Nous avons, nous, ici, en pleine patrie, un poids qui n'est, souvent, pas moins lourd à porter. « La servitude déprave tellement les âmes qu'elle finit par se faire aimer », dit Vauvenargues; et vous savez le mot de Tacite : incisa primo desidia, postremo amatur. Je n'en suis pas encore à l'amour. Mais ce pays-ci s'habitue à l'indifférence politique, et s'endort dans le marasme. Les théâtres sont remplis, la production littéraire est énorme, et le niveau des esprits s'abaisse. C'est là ce qui est triste, sans parler de bien
d'autres choses. La surveillance sur nos correspondances et sur nos personnes arrive àjêtre intolérable, et me rend le séjour de^Paris^odieux.
Cuvillier-Fleury.
Twickenham,[22 décembre 1858.
Oui, vous avez raison, cette fm d'année est triste; la mort frappe partout. Ce que j'apprends de Rigault me désole; je le croyais en convalescence. Gouturié aussi est de nouveau souffrant ; mais, grâce à Dieu, pas à ce point. Je me sens d'une mélancolie que je ne me connaissais pas encore. Gomment puis-je témoigner tout mon intérêt pour Rigault?
Adieu ! Soignez-vous, rétablissez-vous, et ne vous laissez pas décourager : c'est ce qu'on peut faire de pis en ce monde. Je vous souhaite un bon Noël en attendant la bonne année ; mes hommages à Mme Fleury; faites que Glémentine n'oublie pas son parrain.
Twickenham, 27 décembre 1858.
Cette lettre vous arrivera bien près du jour de l'an, jour de joie et de fête, jadis, d'ennui et de triptesse maintenant. Mais si mes impressions de fm d'année ne sont plus ce qu'elles étaient jadis, il y a'quelque chose qui ne change pas, c'est ma vieille amitié pour vous, il m'est bien permis de vous le dire en cette occasion quasi solennelle. Recevez
donc tous mes vœux pour vous et les vôtres; aucun de vous ne peut être plus heureux que je ne le désire. J'y joins aussi tous mes vœux pour la France; M. Boitelle lui-même et son doux maître ne s'étonneront pas, je pense, si je souhaite à ma patrie un gouvernement moins dégradant que le leur.
Rien de nouveau ici ; c'est le refrain habituel et à certains égards consolant. Santés bonnes. Gouturié va mieux. Et ce pauvre Rigault !^ C'est une^grande perte et personnellement j'en suis bien affligé. Nous étions de[vieux camarades et nous avions passé ensemble de bien bonnes heures en 1848.
Adieu, mille amitiés
Paris, 29 décembre[1858.
Merci de vos vœux de bonne année, mon cher Prince, Vous savez, dans le nombre des souhaits que vous formez, quels sont ceux dont l'accomplissement me serait le plus à cœur. En attendant, j'accepte avec gratitude ceux qui ont ma triste personne pour objet, avec bonheur et joie ceux qui s'adressent à ma famille; je vous les renvoie avec les intérêts, c'est-à-dire avec un redoublement d'effusion pour vous et les vôtres, et tout ce que la plus vive affection et la plus impatiente peut adresser de sommations respectueuses à la Providence en votre faveur. Canimus surdis! La cruelle qu'elle est, se bouche les oreilles et nous laisse crier!... Vivez, seulement, et résignez- vous à cette expiation du plus beau règne, et du plus honnête, qu'ait eu la France, depuis Plmmmond. Les voies du ciel sont impéné-
trahies, puisque vous semblez punis, en ce monde, du bien qui a dû ouvrir toutes les portes de l'éternité à votre glorieux père dans l'autre. Savez-vous une chose? Je me dis quelquefois que la France est châtiée pour n'avoir pas assez apprécié ce grand homme de bien, pour ne pas l'avoir soutenu jusqu'à la mort. Vous aussi, vous l'avez aimé comme de nobles fils que vous étiez ; vous ne l'avez peut-être pas assez admiré. Pensez quelquefois à ce qu'il a fait, au mal qu'il a empêché, aux torrents de sang dont il a arrêté ou prévenu le cours, aux passions qu'il a contenues dix-huit ans par la seule puissance de la raison, à ciel ouvert, en pleine liberté ! Nous payons tous, et nous payons cher, l'espèce de succès d'estime que nous faisions de sa politique, quand c'est l'admiration qu'il fallait...
Me voici bien loin du jour de l'an, et tourné au noir, en songeant au passé. L'état de ma santé n'est pas fait pour me peindre en rose la jeune année qui s'avance. Ma santé est affreuse. Ma femme s'inquiète, et moi, je me rappelle qu'on m'envoya aux Eaux-Bonnes, il y a douze ans, pour le mal qui me revient aujourd'hui. Voilà quinze jours que je suis à la côte, et je tourne en carcasse, comme une chaloupe naufragée. Je consulte et je me fais ausculter. En attendant, je n'ai de force pour rien faire, et cette plume, que je tiens, tremble dans ma main, moins fort pourtant que le cœur dans ma poitrine.
Je vous ai écrit il y a deux jours une assez longue lettre pour ne pas revenir sur les mille détails imperceptibles qu'elle contenait.
Adieu donc, mon cher Prince ; vous avez autre chose à faire que me lire, et je finis, non sans vous dire qu'' une des étrennes que contenait votre lettre du 27 est allée à son adresse, si j'en juge, du moins, par le temps qu'elle a mis à m'arriver (aujourd'hui 29, et toute mutilée). Prenez-y garde, non pour vous, mais pour nous, je parle de moi et
des miens. La surveillance établie visiblement autour de ma personne et sur ma correspondance est arrivée à un état intolérable. Les satisfactions que vous vous donnez de temps en temps, par mon entremise, et qui doivent vous être hygiéniques et salutaires, si j'en crois le bonheur qu'on éprouve parfois à soulager sa bile (il y a un bien beau vers d'Homère là-dessus), ces satisfactions pourraient bien nous moins réussir de ce côté de l'eau ; nous sommes dans la gueule du loup. Pour moi, qui ai reçu deux révolutions populaires en pleine poitrine, et qui ai soif de repos et besoin d'air libre, je fais une affreuse grimace à la pensée de me voir entre quatre murailles à Mazas ou dans un gourbi à Lambessa. Croyez que ce gouvernement peut tout ce qu'il veut, — et croyez aussi qu'il est, pour vous et vos amis, d'un mauvais vouloir inépuisable. — Quant à moi, je ne demande à personne la permission de le haïr; mais je ne me sens pas assez puissant, assez jeune, assez riche et assez bien portant pour le braver.
Excusez, cher Prince, ces litanies d'un vieillard fort enrhumé. Dona nobis pacem, Dux amahilis! c'est-à-dire, cher Prince, ne me faites pas jeter dans un cul de bassefosse d'où vos plus amers regrets ne me feraient pas sortir.
Croyez à mon inaltérable attachement.
Cuvillier-Fleury.
P.-S. — Je ne relis pas ma lettre pour ne pas la jeter au feu. Prenez-la pour une causerie sincère, entre onze heures et minuit, les pieds sur les chenets, — et excusez les fautes de l'auteur.
Mercredi, 29, minuit.
Twickenham, l^^ janvier 1859.
Mon cher ami, j'ai vérifié les comptes des relieurs; ils sont chers, mais exacts. Je pense que vous vous assurez, sotto mano, comme on dit à Naples, que je paie à peu près le même prix que paierait tout le monde. — Train Gapé, très bien; Bauzonnet, très bien aussi; train Potier, très bien.
Je n'avais pas idée de ce que pouvaient être les figures doubles du Boccace ; je croyais qu'il était question d'épreuves de choix des estampes ordinaires. Si j'avais connu la vérité, et, c'est le cas de le dire, la vérité toute nue, je n'aurais certes pas fait cette acquisition; j'ai le bonheur de ne pas avoir ce goût-là et de n'avoir nul besoin de ces sortes d'excitants.
Et maintenant, laissez-moi vous dire que je suis désolé d'avoir mis dans ma dernière lettre aucun mot que la poste ne dût voir. Bien qu'il n'y eût, dans ma phrase, rien qui pût vous compromettre vis-à-vis de la police la plus brutale et la plus soupçonneuse, je reconnais que le régime actuel fait exception et que j'aurais dû tenir plus de compte de ses fantaisieset de sa méchanceté : je suis tellement de cet avis que, ma lettre à peine partie, j'aurais voulu la ravoir et la détruire. Cette phrase m'est échappée, sous le coup de l'irritation bien naturelle que me causait
la découverte d'une des mille machinations bassement et incessamment dirigées contre ma personne et mon caractère. N'en parlons plus ; je garderai désormais mon mépris pour moi et j'espère qu'aucun nuage ne viendra troubler votre repos et notre correspondance. Mais ce qui me tourmente et me préoccupe encore plus, c'est ce que vous me dites de votre santé; soignez-vous bien; mais ne vous exagérez pas le mal : la grippe est un grand ennui, mais on n'en meurt guère, et j'ai la conviction que vous en serez débarrassé avant peu.
Adieu; encore une fois bonne année.
Paris, 4 janvier 1859.
Je réponds, mon cher Prince, et article par article, à votre lettre du l^"^ janvier. Oui, les comptes des relieurs sont chers, superlativement chers; mais tenez-vous pour dit que vous ne payez que le prix des amateurs et des bibliomanes, qui se passeraient de pain pour avoir un Bauzonnet un peu cher; et plus ils sont chers, plus ils en sont friands. C'est ainsi que le prix des belles reliures dépasse toute raison. Le jeune Salomon de Rothschild, amateur éclairé, et qui ne jette pas son argent par les fenêtres, bien qu'il en ait beaucoup, a payé une simple reliure petit in-foHo, à la Groslier, sans aucun ornement extraordinaire, douze cents francs, écus. Gapé l'a vu; c'était un Bauzonnet. Si équitable qu'il soit pour son confrère, sans être aucunement lié avec lui ni d'intérêt ni d'amitié, il a trouvé cela un peu fort de café, et le jeune Salomon encore plus, tout Salomon qu'il est. Mais on n. 31
n'aime pas à payer un in-folio le prix du temple de Jérusalem. Vous avez raison de vous plaindre, quoique fort modérément (et, au fond, avouez que vous seriez bien fâché de ne pas payer un peu cher) ; mais c'est à prendre ou à laisser. J'ai la certitude que vous ne payez pas plus cher que personne. Vos prix sont ceux d'autrefois, du temps que ce bon Armand me guidait ; il aimait lui-même les belles reliures, vous le savez de reste, et payer cher ne lui déplaisait pas. Sic fortis Etruria crevit. C'est ainsi que la reliure de luxe est devenue une vraie Babylone, ou, mieux, une forêt.
Merci de l'accueil bienveillant que vous avez fait à ma petite tirade pro domo mea. J'ai reconnu là votre cœur admirable, votre dignité cordiale, et votre bon sens. Si j'avais ici, pour vous représenter, une situation tant soit peu officielle, j'y braverais tout, au poste que vous m'auriez confié. Mais je ne suis rien, qu'un critique enrhumé, et un commissionnaire en librairie et en reliures. Mon obscurité a besoin de repos et mon insignifiance a le droit de n'être pas compromise. Vous l'avez compris, merci, cher Prince! Mais dites-vous que je n'en suis pas moins tout entier avec vous par le souvenir et par le cœur.
Ma santé se rétablit un peu; mais depuis deux jours je crache le sang, comme la Dame aux camélias ; cela passera, comme tout passe.
On est en grand émoi à Paris et les bruits de guerre sont partout. L'Angleterre, dit-on, ne veut pas se brouiller avec l'Autriche, et l'a fait savoir ici.
Cuvillier-Fleury.
Eï GUVILLIER-FLEURY. — 1859 483
Twickenham, 6 janvier 1859. ;
Mon cher ami, je voudrais bien recevoir des nouvelles tout à fait bonnes de votre santé ; j'y pense, et m'en préoccupe plus que vous ne croyez; je suis aussi fort préoccupé des complications extérieures imminentes. Pour l'Italie que j'aime, je n'attends rien de bon de ses prétendus bienfaiteurs, et pour la France, que j'aime encore bien plus, je redoute de grands périls; mais la guerre n'est pas encore commencée.
Il doit exister à la Bibliothèque impériale des copies du testament de Mazarin; je voudrais que Bertrandi me fit une analyse de ce testament, c'est-à-dire que, laissant de côté la politique et les phrases, il me fit une note précise et succincte où je trouverais les attributions faites par le cardinal des diverses parties de sa fortune mobilière et immobilière, avec les noms des légataires *. Enfin, si Bertrandi peut mettre la main sur l'Inventaire terminé le 22 juillet 1661, je voudrais qu'il m'envoyât les titres des différents chapitres qui le composent, ainsi que le total et l'estimation d'ensemble des parties composant chaque chapitre, comme M. Villot l'a fait pour les tableaux et statues (Notice des tableaux exposés dans les Galeries du Louvre, l'« partie, Paris, 1853).
Je viens de lire Agricola. Dieu que c'est beau, et comme cela fait penser! Vous m'en citiez un passage, l'autre jour; en voici un autre : Proprium humani generis est odisse
* M. le duc d'Aumale préparait 1' « Inventaire de tous les meubles du cardinal Mazarin, dressé en 1653, et publié d'après l'original conservé dans les Archives de Condé » qu'il a fait imprimer à Londres en 1861.
quem Ixseris. Mais comment Jules Janin a-t-il pu prononcer le nom d'un pareil chef-d'œuvre dans la préface et à propos de Fannyf
Vale et me ama.
Paris, 14 janvier 1859.
Mon cher Prince, cette lettre vous arrivera, selon toute apparence, avec votre trente-septième année accomplie, et il faut qu'elle vous porte, dirai-je mes compliments? tout au moins mes vœux les plus sincères et les plus conformes à vos désirs. Salus, honos et argentum, atque honum appetitumf Je sais que vous avez le droit de désirer encore autre chose ; mais je suis un malade, et il me semble, en ce moment, que l'appétit est le premier des biens. Quant à l'argent, si je vous en souhaite encore plus que vous n'en avez, c'est pour acheter de beaux livres et payer de belles reliures. 1
J'ai les quatre exemplaires du Virgile Didot. Techener m'en a, de plus, envoyé un exemplaire tout relié et d'assez bon goût que je vous ferai passer, si le cœur vous en dit, à la place d'un des trois demandés, le quatrième étant pour le relieur. Je vous ferai observer, à cette occasion, avec le désintéressement qui me caractérise, mais qui m'abandonne devant un beau Virgile, que vous avez manqué là une admirable opportunité de me donner mes étrennes : j'ai déjà V Horace, par votre bienfait; j'ai même le droit à la reliure, dont je n'ai pas encore profité, comme pour VAlesia. Donnez-moi sur le Virgile un droit semblable, et vous verrez si j'en profite!
Je vous avais recommandé VAgricola : c'est le chef-
Eï CUVILLIER-FLEURY. — i859 485
d'œuvre du génie politique dans Tacite. Cet été, je causais avec Mocquart à Plombières. C'est un homme érudit et spirituel. Je lui citais je ne sais plus quoi de Tacite. Tout à coup le voilà parti; il sait Tacite par cœur; il se met à m'en débiter plusieurs pages de suite, notamment ce passage : Non vidit Agricola ohsessam curiam... etc., le tout à haute et intelligible voix; jugez de mon étonnement; je le laissai faire, c'était si beau et si drôle ! Il a un organe admirable ; les passants s'arrêtaient et le prenaient pour un fou. Il y a tout, dans Tacite ; c'est le sombre, mais infaillible miroir du pouvoir absolu...
... Mais adieu; me voici au bout de mon papier et surtout de mes forces. Ah ! elles me manquent cruellement ! Merci de l'intérêt que vous me montrez. Je n'ai pas eu de ma vie une crise d'affaiblissement aussi alarmante pour moi. Ma femme n'y croit pas ; mais quand le travail de destruction est commencé dans un homme de mon âge, c'est comme dans ces vieilles maisons dont d'imperceptibles craquements ne révèlent qu'à des oreilles exercées la ruine imminente. J'en suis là! Et il faut aller, venir, articuler, dîner en ville sans faim, et hanter les salons sans plaisir. Adieu, cher Prince ; et plaignez ou mon mal, ou mon imagination. Di meliora piis/f
Nuneham Park, 26 janvier 1859.
Mon cher ami, des quatre Virgile Didot demandés, deux doivent être envoyés ici ; un doit être relié à Paris pour moi, et le quatrième est pour vous, avec droit à la reliure, à moins que vous n'aimiez mieux l'exemplaire tout relié proposé par Techener...
Santés bonnes; grandes préoccupations, comme vous^ pouvez le croire, au sujet de la guerre. Nous sommes ici pour quelques jours. Nous rentrons samedi au bercail. La semaine dernière nous étions chez lady Londonderry. J'y ai rencontré un certain lord Ravensvorth qui a quelque chose comme un million de rente, qui est un des plus grands sportsmen d'Angleterre, qui s'est séparé de sa femme après en avoir eu dix-neuf enfants et qui, avec tout cela, a traduit Horace en vers anglais ! N'est-ce pas là une vraie curiosité? Fort aimable homme, au demeurant, et qui m'enverra son livre.
Portez-vous bien et tâchez de vous tenir in high spirits.
Du courage ! du courage !
Les amis sont toujours là,
comme on chante dans le Maçon/ Tihissimus,
Paris, 28 janvier 1859.
Mon cher Prince,
... Merci, grand merci pour le Virgile; je ferai mon choix après examen entre le cartonné et le relié ; mais vous ne pouviez pas me faire un plus grand plaisir.
Vous savez de notre politique beaucoup plus là-bas que nous n'en savons ici nous-mêmes ; je crois à la guerre intentionnelle, mais aussi à une certaine prudence respectueuse de l'opinion, car l'opinion, cette fois, s'est très franchement manifestée dans la baisse des valeurs d'abord, puis dans les propos des financiers et dans la résistance du petit nombre d'hommes politiques qu'on daigne encore consul-
ET GUVILLIER-FLEURY. — 1859 487
ter. Fiévée disait, ou plutôt écrivait à Napoléon I^^ : « Sous les gouvernements absolus, l'opinion, c'est ce qui ne se dit pas. » On a beaucoup dit, beaucoup écrit depuis un mois ; et le général Delarue, comme on se plaignait devant lui, il y a quelques jours, aux obsèques du duc de Plaisance, de l'article du Journal des Débats du 24 (signé de Sacy auctore Saint-Marc) : « Voilà ce que c'est que la liberté de la presse », s'écria-t-il, du ton d'un homme qui aurait eu affaire à la Tribune, de Marrast, ou à la Réforme, de Ledru-Rollin... Pauvre Journal des Débats! il s'était livré, quelques jours auparavant, à une manifestation un peu hâtive de son horreur pour la guerre, et pas mal de gens avaient vu, dans l'article de Paradol, une sorte de théorie de la paix à tout prix. L'article, en réalité, était inspiré par Thiers, et il avait trouvé le fond du cœur des financiers de tout ordre. Le succès en ce genre avait été immense. Puis Saint-Marc a voulu reprendre son thème anti-autrichien à propos de la Serbie et des principautés ; il y a mêlé un peu imprudemment l'exposé, un peu fantastique, de nos griefs à propos de l'Italie. Les fmanciers de hurler! J'ajoute que tous nos amis ont hurlé de concert, et je passe ma vie à me garer des bourrades que prodiguent autour d'eux ces amis forcenés de la paix. Si vous voulez que je vous parle franchement et entre nous, je crois qu'il n'y a pas grande sincérité dans ces différentes démonstrations ; l'esprit de parti y est pour beaucoup, l'argent, ou la crainte de le perdre, pour une autre portion assez considérable. En fait, il est bien difficile à l'opinion de se prononcer, quand elle n'a pas d'organes suffisamment fibres, et le défaut de liberté, hélas ! est cause que les meilleurs n'écoutent que leurs intérêts ou leurs passions. Malgré tout, courage, comme vous dites avec l'auteur du Maçon, ce que je traduis, avec votre permission et celle de Virgile,
...Quocirca vivite fortes, Fortia que adversis opponite pectora rébus.
C'est en vous dédiant ce vœu de courage, si bien fait pour vous, que je termine, mon cher Prince, non sans vous renouveler l'assurance de mon vieil attachement.
Guvillier-Fleury.
Paris, 7 février 1859.
Mon cher Prince, je ne voulais pas vous écrire aujourd'hui, ne pouvant vous parler de ce qui fait parler tout le monde et n'ayant rien d'important à vous dire dans mon ressort. Mais je viens de recevoir la visite du marquis d'Harcourt qui tient beaucoup à ce que vous sachiez sans retard que, si vous n'avez pas reçu un exemplaire de la Duchesse d'Orléans, c'est que la marquise vous en réserve un sur papier de Hollande et qu'elle ne l'a pas encore. D'un autre côté, M. d'Harcourt veut que vous sachiez aussi, et que votre famille sache par vous, que les inexactitudes qu'on a pu remarquer dans le livre de sa femme, disparaîtront dans une deuxième édition. Il y en a bien quelques-unes, en effet, et j'en ai signalé plusieurs à son attention. Il est évident que la marquise n'était pas fort au courant de la vie intime des Tuileries ; mais ces lacunes ou ces inexactitudes ne diminuent pas le mérite de cette étude si fine, si touchante, si vraie sur quelques points, où j'aurais voulu seulement que la physionomie du duc d'Orléans ressortit davantage à côté de celle de la duchesse. On lui fait cueillir trop de fleurs : le côté sérieux n'apparaît pas assez. Du reste, le succès est grand, de cette étude : le style a de la délicatesse, de l'élévation, un certain art de dire des choses difficiles ; les lettres citées sont charmantes ; l'ensemble a
ET CUVILLII:H-FLEUKY. — i859 489
de l'harmonie ; c'est un livre bien fait. Bon livre, et bonne action; j'espère que vous serez de mon avis.
J'ai commencé le second volume des Mémoires de M. Guizot, qui ne paraîtra que vers le 20. J'ai les bonnes feuilles, en vue d'un extrait à donner au journal. C'est encore supérieur au premier. L'écrivain s'élève avec l'homme d'Etat. Il voit non pas de plus haut,' mais plus ferme et plus juste, malgré des appréciations un peu doctrinaires sur le système à suivre immédiatement après Juillet. M. Guizot, je le crains, aurait voulu commencer plus tôt le système de la résistance et du juste milieu. Le Roi ne l'a voulu aborder que lorsque les excès des passions démocratiques en ont fait une loi à tous les hommes non seulement sages avec supériorité, comme M. Guizot, mais d'une sagesse ordinaire. A ce moment-là le juste milieu était expliqué et justifié. En France, hélas ! on ne peut guère procéder autrement. On n'y est guère sage ou docile que par repentir d'avoir été emporté ou insubordonné. Malgré tout, le Roi, votre père, a une belle place et de belles pages dans cette histoire de la révolution de Juillet, car c'en est une, avec toute sorte de détails intéressants que l'histoire aurait rejetés sur le second plan, et que l'auteur a, très habilement, enchâssés dans son récit. C'est grave, et amusant. Enfin, voilà la vérité sur ces grands événements si contestés, la vérité dite par un grand témoin qui peut se tromper, mais qui ne sait pas mentir, qu'on peut discuter, mais qu'on est entraîné à croire. L'effet sera excellent de toute manière. C'est, du reste, l'impression d'une lecture de cent pages. J'en saurai davantage demain.
Merci pour mes Etudes. Je ne dis pas que, grâce à vous, je vais faire des heureux, mais je ferai un certain nombre de politesses dont on me saura gré. Merci donc; j'enverrai quelques exemplaires à Twickenham à la première occasion.
Cuvillier-Fleury.
Twickenham, mardi, 8 février 1859.
Mon cher ami, je relis en ce moment, et je remanie mon premier volume. En même temps, je mets en ordre et je complète les pièces justificatives que je compte y joindre. Sur une liste de pièces que m'avait, jadis, envoyée M. ChampoUion, j'ai relevé les titres d'un certain nombre de lettres qui existent à la Bibliothèque impériale, et dont je désirerais décidément avoir des copies. Vous trouverez cijoint la nomenclature de ces pièces. Quand Bertrandi en aura fini avec V Inventaire Mazarin, et qu'il m'aura dit tout ce qu'il peut me dire sur l'origine des documents provenant des Golbert et existant aujourd'hui dans les archives de Gondé, il se mettra à la copie de ces lettres, et ensuite, au classement des papiers de Paris. Il a donc de la besogne taillée pour quelque temps.
Rien de nouveau ici. Joinville "s'est foulé le genou à la
chasse du renard, mais ce ne sera rien. Adieu.
Vale et me ama.
Twickenham, 12 février 1859.
Un mot seulement, mon cher ami, pour vous donner
de nos nouvelles, excellentes, grâce à Dieu. Le genou de
Joinville va beaucoup mieux. J'ai reçu en son temps votre
lettre du 7. Je suis tout à fait de votre avis sur le livre de
Mme d'Harcourt. Souscrivez pour VAnne de Bretagne de
Curmer.
Mille amitiés.
ET GUVILLIEK-FLEURY. — 1859 49i
Paris, 17 février 1859.
Mon cher Prince,
Je remets à l'heureux M. Bocher, qui va vous voir en Angleterre, un certain nombre de lettres, papiers et documents^'qui n'ont pas besoin d'autre introduction auprès de vous que leurs titres mêmes. Vous y trouverez les quatre séries'qui composent la suite et le complément du travail de Bertrandi sur les Inventaires de Mazarin. Je l'ai mis, en ce moment, au travail de copie des pièces signalées par M. Champollion.
J'espère que les bonnes nouvelles que vous nous donnez du prince de Joinville nous conduisent à l'annonce prochaine de sa guérison complète. On a été un peu alarmé de son accident, qui avait été fort exagéré. La lecture de son article sur la marine à vapeur * ne donne pas l'idée d'un malade; c'est écrit avec autant de netteté que d'originalité véritable. J'appelle originalité, dans un travail de ce genre, ce qui ne permet pas de confondre, après quelques pages, l'auteur avec aucun autre. C'est signé partout. Une juste mesure de personnalité dans le souvenir, dans l'émotion patriotique, et même la critique, sur quelques points, avec l'autorité qui tient à l'expérience et à la science de la chose dont on parle. En résumé, l'auteur a un peu l'air d'indiquer les voies et moyens de la guerre qtii menace en ce moment le repos de l'Europe ; d'autant plus qu'on a beaucoup parlé, dans ces derniers temps, d'un plan de campagne qui consisterait à refaire, en grand, l'expédition d'Ancône. Je suppose que ce plan-là, comme beaucoup
♦ Revue des Deux Mondes, 15 février 1859. Sous la signature V. de Mars.
d'autres, est ajourné à une meilleure occasion. L'esprit public ne s'y prête guère, et les écus résistent. Qui aurait cru que l'opposition aux desseins du nouvel empire viendrait des financiers, eux qui ne voulaient entendre à aucune résistance même morale à l'établissement du régime nouveau? C'est, en réalité, la Bourse qui a arrêté ce courant belliqueux qui entraînait tout. Il y a des moments où les écus représentent le bon sens. Trop souvent c'est de l'égoïsme tout cru qu'ils tiennent leur mandat ; il faut leur savoir gré d'être, par instants, honnêtes et sensés. Malgré tout, mon sentiment intime, et celui de nos amis du journal, est qu'on n'évitera pas la guerre ; le courant qui nous y pousse ressemble à ces courants sous-marins qui entraînent parfois les vaisseaux malgré l'apparente tranquillité de la surface. Si ce phénomène est réel dans l'ordre physique, il l'est bien plus dans l'ordre moral. Rien de moins palpable et de moins perceptible que le mouvement des esprits, et de plus irrésistible. En Italie, tout ce qui est secret est redoutable. Il y a d'ailleurs, en Piémont surtout, assez de provocations et d'excitations publiques pour mettre le feu aux poudres.
Je crois à la guerre, quia ahsurdum.
CUVILLIE R-FlE U RY.
Paris, 24 février 1859.
Mon cher Prince,
Je n'ai rien à vous mander aujourd'hui en fait de bibliographie, et je commence à trouver que vous êtes devenu
bien sage. Ce n'est pas moi qui m'en plaindrai; je repousse énergiquement toutes les provocations qui me sont faites chaque jour à votre intention, car le monde entier voudrait vous vendre des livres...
Je ne vous dirai rien d'ici. M. Bocher a dû vous apporter une belle provision d'impressions parisiennes. « La paix ou la guerre » est, à ce moment, une question arrivée à l'état de rengaine. Elle n'en est pas moins sérieuse pour cela. Le voyage de lord Cowley à Vienne est la nouvelle du jour. Vous en savez plus que nous là-dessus. M. Guizot croit que l'ambassadeur anglais est chargé de porter au cabinet autrichien les termes de l'accord de l'Angleterre et de la Prusse sur les questions pendantes ; cela serait bien grave. D'autres croient savoir que le choix de lord Cowley implique une sorte de mandat officieux du gouvernement français. Qui vivra verra. Le courant porte à la guerre, quoi qu'on fasse, et je vois pas mal de gens qui reprochent à l'article du prince de Joinville de s'être laissé trop aller à ce courant. Vous savez de qui peuvent venir ces critiques. Le duc Pasquier disait, il y a quelques jours : « L'empereur devrait choisir M. le prince de Joinville pour commander sa flotte. La Revue des Deux Mondes lui donne d'excellents conseils. » Ceci n'est qu'un mot. On en dit beaucoup, dans notre pays, pour le plaisir d'en faire. Ce qui est certain, c'est, comme je vous l'ai dit tout au début et sans avoir vu ni consulté personne, que l'article de votre frère a l'air de tracer le plan d'une expédition d'Ancône en grand, et de donner raison, jusqu'à un certain point, aux velléités belliqueuses du moment. Pour beaucoup d'autres, parmi lesquels je me place humblement, l'article est l'œuvre d'une expérience très autorisée à donner quelquefois de bons avis, sans emphase, mais non sans accent^ et cet accent-là est le bon, c'est celui du cœur.
Dites-moi donc, quand vous l'aurez lu, — et lisez-le —
ce que vous pensez du second volume de M. Guizot. Il a un très grand succès.
GUVILLIE R-FlE U RY.
Twickenham, 27 février 1859.
Mon cher ami, il paraît que vous n'êtes pas de l'avis de la Patrie .'vous trouvez que certain article de la Revue des Deux Mondes^owTTQÎi bien être d'un citoyen et d'un soldat. Vous lui reconnaissez même un certain parfum de poudre qui ne vous parait pas tout à fait de saison ; il y a de cela, sans doute. Mais aussi, quelle peinture des misèresjde la guerre ! quel exposé savant et animé des périls nouveaux que les progrès de la science militaire font courir aux nations ! Tout le ton de l'article, ses conclusions, sont un appel à la paix. Je doute fort que cet appel soit entendu. Cependant on a ici quelque espérance de voir au moins reculer la crise, qu'on attend, d'ailleurs, avec une mauvaise humeur marquée.
J'ai presque achevé le volume de M. Guizot; je le lis avec un intérêt soutenu. C'est un peu doctoral, mais très élevé; beaucoup de fermeté au fond et de flexibilité dans la forme ; pas de complaisance pour ses amis, nulle aigreur pour ses adversaires ; des tableaux, et surtout, des portraits admirables. Le livre fait le plus grand honneur à son caractère et à son talent.
Adieu, mille amitiés.
ET GUVILLIER-FLEUKY. — 1859 495
Paris, 4 mars 1859.
Mon cher Prince,
Votre jugement sur le second volume de M. Guizot est tout à fait conforme au mien. Si vous n'y aviez mêlé la critique d'être « un peu doctoral », je lui aurais envoyé votre lettre, qui l'aurait ravi. Mais le mot est peut-être un peu désagréable ; peut-être est-il injuste. Je ne trouve pas qu'il écrive en docteur; plutôt en juge, en juge adouci, des hommes et des choses, avec une indulgence où il se mêle bien un peu du dédain de la pauvre humanité, mais aussi plus de bienveillance qu'on ne lui en supposait, à lui, généralement. Ses adversaires décens sont ravis. Ses ennemis sont furieux. Il a déjà eu de très violents articles. Pauvre pays que le nôtre, où l'on ne comprend pas, si peu qu'on soit libéral, que M. Guizot est, à tout prendre, le premier des libéraux raisonnables, pratiques, utiles. Les autres sont des fous, et ils nous ont menés, ils nous mènent aux abîmes en assistant dans ses velléités belliqueuses le pouvoir même qui les contient. Tenez-vous pour dit, qu'il se fait ici un travail ardent et secret pour la guerre à venir ; que la force des choses y pousse irrésistiblement. Si aveugle queysoit^cette force, si difficile qu'il soit de la définir, elle est réelle. Quant à moi, il me semble que je suis déjà dans le courant, et si cela continue, je deviendrai belliqueux à mon tour. J'insiste sur le caractère guerrier de l'article du prince de Joinville. Il était difficile que cette odeur de poudre qui est dans l'air n'agît pas sur sa sensibilité, si naturellement disposée à des émotions de ce genre. Et vous ? Vous êtes plus calme et plus sage, je le suppose, et
VOUS n'en pensez pas moins que la guerre, même pour la guerre, est une belle chose. De tout temps les races militaires ont pensé cela, et nous allons avoir une guerre de
tempéraments...
Cuvillier-Fleury.
Paris, 8 mars 1859.
Rien de plus nouveau que la démission du Prince africain. La résipiscence est donc complète. Je m'obstine, même en croyant à sa sincérité, à croire encore plus à la force des choses qui fera tout à coup éclater la mine dans un terrain si profondément travaillé et pratiqué. Je vois que c'est ici l'avis de beaucoup de personnes très graves. On s'est placé entre une guerre impraticable et une paix impossible. La paix sans confiance réciproque n'est pas la paix. Personne ne sait, d'ailleurs, ce que sera, en Piémont et en Lombardie, le commentaire de l'article du Moniteur de samedi dernier. En attendant, notre légère nation se laisse prendre à ces espérances d'une situation meilleure ; les esprits sérieux se félicitent de cette victoire du bon sens qui vaut mieux qu'une victoire sur l'Adige, et le Journal des Débats prend un air de triomphateur pacifique qui n'est guère permis, soit dit entre nous, qu'à une partie de sa rédaction.
J'espère que toutes ces préoccupations européennes ne vous auront pas empêché de prendre un peu de bon temps ; on me dit que vous avez fait danser les enfants à Twickenham; nous en faisons autant à Paris ; mais je ne vois guère que les enfants qui s'amusent aujourd'hui. Nos pères s'amusaient toute leur vie et quelques-uns mouraient en chantant...
Guvillier-Fleury.
ET CUVILLIEK-FLEUKY. — 1839 497
Twickenham, 11 mars 1859.
Je ne suis pas convaincu, mon cher ami, que la retraite de celui que vous appelez le Prince africain — sans doute parce qu'il n'est jamais allé en Afrique — soit bien définitive : vous savez, ou vous ne savez pas, qu'il a fait annoncer ici que cette retraite n'était que provisoire, et qu'il n'attendait que la rentrée de lord Palmerston aux affaires pour y rentrer lui-même. Je veux croire qu'aucun homme d'Etat anglais n'a encouragé, ni ne justifiera, les espérances manifestées à cette occasion. Mais je suis fort inquiet toujours, et je crains fort que la France ne paie cher, quelque jour, les fantaisies de ses gouvernants. Que l'empereur entre, ou n'entre pas en campagne, il a réveillé bien des haines par ses velléités.
J'ai écrit à M. Guizot pour le féliciter de son livre ; c'est
très beau, assurément; mais je persiste à trouver qu'il y a
une répétition de formules et de préceptes doctrinaires
qui fatiguent et glacent un peu le lecteur.
Vale et me ama.
Paris, 16 mars 1859.
Mon cher Prince,
Un mot seulement, parce que, pour la chose que j'ai à vous dire, il n'y a pas de temps à perdre. J'avais donné votre commission à Potier pour le n^ 98 du catalogue^de M. P..., il l'avait acceptée sans fixation du prix que vous
vouliez y mettre, pensant d'abord que cela ne dépasserait pas une certaine mesure. Mais, comme il n'y a pas grand'chose dans ce catalogue, les amateurs se sont jetés sur la Montespan, et c'est à qui fera honneur aux armes des Rochechouart. Potier me prévient qu'il a une commission de cent cinquante francs pour ce volume, qui en vaut bien dix ou quinze, les armes de Rochechouart à part ; il croit même que l'enchère ne s'arrêtera pas là. « Je n'ai pas fait ce pas pour reculer », disent les héros de Corneille ; il n'y a plus de héros qu'aux ventes de livres, où le feu des enchères les pousse à des extravagances. Vous jugerez s'il vous convient de leur faire concurrence, et, à moins que vous n'ayez quelque raison bibliographique très sérieuse, par exemple une collection de semblables à compléter, je vous conseille de vous abstenir. Ajoutez que ledit exemplaire des Maximes des Saints est taché de rouille à presque toutes ses pages, que l'ensemble du volume, quoique la reliure soit du temps, et passablement conservée, n'a rien de très engageant. Si vous vous décidez à pousser, dites-moi jusqu'où il faudra aller. Je sais que Cousin est décidé à aller à tout. Il disait un jour, devant moi, que « le duc d'Aumale payait ses livres beaucoup trop cher )). — « Cela est vrai, lui ai-je dit, monsieur, quand vous lui faites concurrence ; ce n'est donc pas à vous à nous le reprocher. » Nous avons été un peu brouillés ; nous sommes mieux. Peut-être les Rochechouart vont-ils nous brouiller encore si vous y tenez : transeat iste calixf Plaisanterie à part, si vous vous décidez à une aventure, fiez-vous-en à Potier pour qu'elle ne dépasse pas une mesure relativement raisonnable ; mais il faut, partir de cent cinquante francs comme minimum, c'est à prendre ou à laisser ; la vente a lieu mardi 22 ; vous avez donc tout le temps d'y réfléchir.
Cuvillier-Fleury.
Twickenham, 17 mars 1859.
Mon parti est bientôt pris, mon cher ami, au sujet des Maximes des Saints de la Montespan (quel assemblage de mots !) Je n'ai nulle envie de disputer ce bizarre exemplaire à Cousin, ni de le payer plus de cent cinquante francs. Donc j'y renonce. Voilà ma réponse. Je n'ai rien de plus à vous mander. Tous les éclopés de la chasse sont remis, ou se remettent. La Reine est toujours à'merveille; Clémentine nous est arrivée telle quelle ; nous sommes assez lancés dans le tourbillon de Londres. Quand je suis chez moi, je travaille, et je regrette bien de ne pouvoir le faire davantage, car le silence et le calme me plaisent de plus en plus. Ces rumeurs d'une guerre qui semble chaque jour plus probable m'agitent et me navrent. Je voudrais ne rien entendre ; mais je vois bien des sympathies déplacées par les façons d'agir de l'empereur, et je crains qu'il ne lance la France dans une bien périlleuse aventure.
Vale et me ama.
J'espère que vous me mettrez bientôt au courant de vos projets de voyage.
Twickenham, 22 mars 1859.
Reçu, mon cher ami, votre lettre du 18... Nous voilà à la paix, tout à fait à la paix, assure-t-on; j'en suis doublement ravi, comme patriote et comme philanthrope,
d'abord, ensuite comme fils, car j'espère qu'on n'osera plus parler de « la paix à tout prix ». Cependant je crains encore que nous ne comptions sans notre hôte. Adieu.
Paris, 28 mars 1859.
« Nous voilà à la paix, tout à fait à la paix », m^écriviez-vous le 22 mars. Qu'en pensez-vous aujourd'hui? Ici, on ne sait trop que penser; mais ceux qui voient le fond des choses ou qui approchent les puissants savent bien que la mission de lord Cowley a positivement échoué, qu'il est revenu ici mécontent, presque humilié du rôle qu'il a eu à jouer et qu'on a fait jouer à son pays sous son nom. Dès que l'Angleterre envoyait un de ses ambassadeurs, n'est-ce pas elle qui prétendait à l'entremise? Et voilà que c'est la Russie qui a proposé le Congrès ! L'alliance est manifeste entre elle et nous. D'un autre côté on dit M. de Cavour triomphant. Triomphant de quoi? Si ce n'est qu'au fond de ce Congrès il y a la guerre et qu'elle en sortira dans un temps donné ; on aura toute l'année pour se préparer, et puis, à la grâce de Dieu ! Pour moi, je n'ai jamais cru la guerre ni plus prochaine, ni plus inévitable.
Cuvillier-Fleury.
Twickenham, l^r avril 1859.
Ceci n'est pas un poisson d'avril, mon cher ami ; tenezvous le pour dit en ouvrant cette lettre ; cela posé, je procède par ordre :
ET GUVILLIER-FLEURY. — 1859 501
1° Mlle Thérèse ne m'a remis qu'avant-hier les rapports et copies Bertrandi, les lettres Bonnet, Dareste, Bastard, qui lui étaient confiés. Tout cela était resté dans un coin de malle, mais, enfin, est arrivé à bon port. Vous comprendrez facilement pourquoi je ne vous en ai pas parlé plus tôt.
2° J'ai reçu, depuis votre lettre du 28, la suite des copies Bertrandi, et un train de reliures.
3° Je vous écrivais : « Nous voilà à la paix », quand je voyais les gens les mieux informés remplis d'une confiance que j'avais peine à partager. Et, ce qu'il y a de plus fort, il y a encore des gens qui y croient, à cette bienheureuse paix, malgré les quatrièmes bataillons ! Du reste vous êtes mal renseigné en ce qui regarde lord Cowley : je sais de la source la plus sûre qu'il est revenu de Vienne enchanté du langage et des assurances du comte Buol et de l'empereur d'Autriche. Il n'a pas été moins satisfait des assurances de l'empereur Napoléon. Il a sa parole qu'il ne fera pas la guerre. Il est vrai que Cavour l'a aussi, sa parole, et je crois que c'est la bonne, si tant est que Cavour ne soit pas trompé comme les autres, car, si l'empereur est vainqueur, il servira certainement aux Italiens un plat de son métier.
En attendant, le cri de tous ceux qui aiment la France et la liberté, je'^dirai même de tous ceux qui aiment réellement l'Italie, mais sans partager un entraînement aveugle et irréfléchi, ce cri doit être : « La paix, la paix ! » Car d'une guerre commencée de la sorte, il n'y a rien de bon à attendre ni pour la liberté, ni pour la France, ni même pour l'Italie.
Tenez pour certain que le Piémont ne s'attendait à rien d'aussi prochain, et que Cavour a été aussi surpris que vous avez pu l'être de l'allocution à Hubner.
Je vous écris par occasion, et j'en profite pour causer
un peu plus que d'habitude. J'espère bien que vous ne tarderez pas à commencer vos paquets pour venir ici. Mille amitiés.
Paris, 6 avril 1859.
Mon cher Prince, votre lettre du l^r m'a mis, comme on dit, la puce à l'oreille, au sujet d'une lettre du 18 mars que j'avais confiée à Mlle Thérèse. Je regretterais beaucoup la perte de cette lettre, parce qu'il me semble que je vous parlais un peu de toute chose plus à cœur ouvert que la poste ne nous le permet d'ordinaire. Si la lettre a été perdue, et si les rapports ont attendu quinze jours au fond d'une malle, c'est donc qu'on peut être une aimable fille, et un détestable messager.
J'étais parfaitement renseigné, quoi que vous en disiez, sur le fait des dispositions que lord Gowley avait rapportées de son voyage à Vienne, ou, du moins, sur celles qu'il a montrées, une fois qu'il a connu, à Paris, l'initiative prise par la Russie dans la proposition du Congrès. Plus il était satisfait de ses rapports avec l'empereur d'Autriche, et même avec le nôtre, plus il a dû être blessé quand il a su que l'honneur de l'entremise définitive passait, de son pays et de sa personne, au cabinet de Saint-Pétersbourg. Voilà, du moins, ce qu'il a dit et montré, aux uns avec beaucoup de mesure, aux autres et en particulier à celui dont je l'ai appris, avec aigreur et mauvaise humeur. Je n'ai sur ce point aucun doute, parce que la personne qui m'a fait cette confidence est fort attachée et de toute manière au gouvernement français. Quant au fond des choses même, rien
ET CUVILLIER-FLEUKY. — 1859 503
n'est changé dans mon point de vue qui n'a pas varié un instant depuis le l^*" janvier, en dépit de toutes les raisons apparentes que j'aurais pu avoir de le modifier. Mais les apparences appartiennent à un ordre de faits, de combinaisons, de mise en scène et de politique personnelle, difficile à apprécier dans une lettre confiée à la poste, et d'ailleurs, trop habilement dissimulées pour servir d'arguments dans un raisonnement sérieux. Cela n'empêche pas que le sentiment, le sens intime, comme disent les psychologues, n'en tienne compte, et c'est mon sentiment que nous marchons depuis trois mois et demi à la guerre sine intermissione, par toutes les voies publiques et secrètes, par tous les actes, même ceux qui semblent un démenti de nos intentions. Je dis comme Thiers : « La guerre est une impossibilité inévitable. » Je dis comme saint Thomas : « Credo quia absurdum. )) Je dis comme Fiévée : « La politique, c'est ce qu'on ne dit pas. )) Il y a un grand inconnu — c'est encore un mot des métaphysiciens — dans tout ce que nous voyons, croyant le voir; et nous n'en voyons que ce qu'on veut bien nous montrer. Au surplus, il n'y a plus de dessous de cartes quand les régiments marchent, quand les quatrièmes bataillons s'organisent, quand l'infanterie achète des chevaux d'officiers, quand le chemin de fer de Lyon charrie, toutes les nuits, d'énormes quantités d'approvisionnements. On dit bien, et on a raison de le dire, on aurait même raison de le faire, que, l'Autriche entrant au Congrès avec son armée sur le pied de guerre, la France ne doit pas s'y présenter l'olivier à la main, et que son armée, toute prête entre Lyon et Marseille, est sa force pendant la négociation. Soit ! mais concevez-vous que la paix sorte d'un Congrès où l'on entre avec de telles dispositions ? Du Congrès, la guerre ne sortira pas, soit encore ! mais il n'en sortira rien, et rien, c'est la guerre. Impossible, et inévitable ! Impossible, c'est-à-dire faite contrairement à toute raison
sérieuse ou connue ; voilà ce que Thiers a voulu dire. C'est bien assez, f*^
Voilà une bien longue causerie, et peut-être devrais-je remettre à un prochain numéro ce que j'ai à vous dire de mes projets de voyage en Angleterre, puisque votre amitié m'y invite et m'y encourage. Vous savez qu'il m'est toujours bien difficile de me mettre en campagne avant le milieu de mai pour toute sorte de raisons sérieuses et domestiques que votre obligeance, qui les connaît, me dispense de répéter. Cette année, ces raisons s'aggravent du séjour de Thouvenel à Paris où la santé déplorable de sa femme l'a obligé de rester, à notre grand contentement, si ce n'eût été pour pareille cause. Son congé prolongé expire du 10 au 20 mai. Alors il prendra un parti. S'il doit retourner à Constantinople, nous désirons attendre son départ. Vous apprécierez notre motif. De toute manière nous ne quitterions pas Paris avant le milieu de mai. Voilà nos convenances ; mais ce sont surtout les vôtres qu'il faut consulter et nous n'arriverons que plus tard si cela vous convient mieux.
CUVILLIE R-FlE U RY.
Paris, 8 avril 1859.
Mon cher Prince, rien de nouveau depuis ma lettre du 6. J'ai vu Cousin chez le duc Decazes où je dînais hier. Il m'a parlé d'une charmante lettre qu'il aurait reçue du prince de Joinville, et d'une autre, qu'il n'aurait pas reçue de vous et qu'il attend (il s'agit, je crois, de la quatrième édition de Madame de Longueç>ille, dont l'éternelle jeunesse résiste, Dieu merci, à cet éternel remaniement). Vous verrez s'il n'y a pas lieu de lui donner satisfaction sur ce point. Je souhaite qu'il vous en donne sur d'autres plus
délicats : le voilà en train de refaire ses études sur le dixseptième siècle pour en retrancher tout ce qui se rapporte à la Fronde qu'il veut raconter ex professa, et non plus en frondeur « à la suite de beaux yeux ». Il m'a confié récemment qu'il aimait mieux vous savoir occupé du monde anglais et de politique générale, qu'attablé sur les archives des Gondés. Il a bien ses raisons pour cela. Vous faites mine de mettre le pied dans son domaine, et il veut être maître chez lui. Il parle de vous, du reste, et de votre frère, avec un surcroît d'obligeance. Il est pacifique enragé, absolument comme s'il avait beaucoup d'actions du Crédit mobilier ou d'un Crédit quelconque. Je suis obligé de dire qu'à côté des pacifiques de conscience, dont votre belle lettre du l^'" avril pourrait être le credo et le programme, il y a les pacifiques d'intérêt qui, au fond, n'ont pas moins raison, mais dont la vraie raison ressort un peu trop brutalement de tous leurs discours. Peu à peu, et par l'action de la presse gouvernementale, et de celle qui, sans l'être ouvertement, comme le Siècle, lui prête un appui plus ou moins sincère, peu à peu, l'idée de la guerre à l'Autriche s'insinue dans les esprits de ceux qui ont peu de valeurs en portefeuille, et pas mal à gagner, ne fût-ce qu'un spectacle, à toute sorte de chances aventureuses. La société proprement dite résiste; la boutique aussi; le coffre-fort, bien davantage; les masses se laissent chapitrer par le Siècle dont l'influence, méprisée des uns, est toute-puissante sur les autres. Le Siècle continue à être le seul journal qui soit partout en France ; les autres sont quelque part.
Adieu donc; vous voyez que j'abuse de toute occasion de causer avec vous; c'est que c'est aussi pour moi l'occasion de vous répéter l'assurance de mon vieil attachement.
Cuyillier-Fleury.
oOG LE DUC D'AUMALE
Twickenham, 8 avril 1859.
Mon cher ami, je reçois votre lettre du 6. Votre lettre du 18 mars, avec ses annexes, m'était bien parvenue ; c'est en vérifiant si tous les documents annoncés étaient bien arrivés que j'ai constaté l'étourderie de Mlle Thérèse.
Ci-joint une réponse au billet qui accompagnait votre lettre du 18 mars, une pour Eugène de Lanneau, et une pour le baron Baude. Faites parvenir l'une et l'autre à destination.
Eh bien ! le voisinage et la fréquentation de l'empereur ont plus déteint sur la loyauté de lord Cowley que je ne le croyais, et il en est arrivé à tenir assez bien plusieurs langages, voilà ce que me prouve votre lettre. Au reste, cela ne change rien au fond des choses. Je crois, comme vous, que l'empereur veut la guerre, et, qu'en fm de compte, il l'aura. C'est l'opinion unanime de tous les hommes sérieux, malgré les espérances que conserve le ministère anglais, ou qu'il feint de conserver comme prétexte de rester au pouvoir. Toutefois je ne regarde pas le grand bruit que l'on a soudainement commencé à faire sur les armements de la France, comme la meilleure preuve des intentions guerrières de l'empereur. Bien au contraire : si quelque chose pouvait faire croire à la paix, ce serait cela ; l'Europe prendra peur, pourrait-on se dire, l'Autriche sera étranglée par le manque d'argent, et, sans brûler de poudre, on pourra obtenir un succès diplomatique qui sera plus apparent que réel : mais l'effet est tout. Il est vrai que M. de Cavour serait là pour déjouer le calcul, si on le faisait, et, parfois, il craint qu'on ne le fasse. « Si ce b... là hésite, a-t-il dit dans un de ses mouvements d'humeur, je
ET GUVILLIEK-FLEURY. — 1859 507
le ferai bien marcher, ou je lui arracherai son masque devant l'Europe. » Mais qui est-ce donc qui n'a pas vu ce qu'il y a sous ce masque ?
Venez quand vous voudrez ; arrivez le plus tôt, et restez le plus longtemps que vous pourrez. Voilà ce que je vous ai déjà dit, et ce que je vous répète. Maintenant, consultez vos convenances. Seulement, si vous voulez voir Clémentine, n'arrivez guère après le 20 mai.
Twickenham, lundi, 18 avril 1859.
Mon cher ami, je suis à la chambre pour mal de gorge ; ce ne sera rien; j'en serai quitte pour ne pas aller entendre ce qui se dira ce soir au Parlement ; je me console en furetant dans mes chers livres.
Il y a des siècles que je n'ai eu de vos nouvelles, si ce n'est par votre joli article sur Cousin arrivé ce matin.
Tross parle d'un Galien, d'Aide, qu'il croit en grand papier parce qu'il a 0,32 de hauteur : le mien, qui est un véritable grand papier, mesure 0,405 sur 0,277.
Je feuillette un livre assez bizarre qui m'a été donné par M. de Lanneau : Correspondance philosophique de Caillot-Duml, Nancy, 1785. Mais il doit y avoir une clé à ce livre, et je ne me la rappelle plus. Pourriez-vous me mettre sur la voie?
Mille amitiés.
Paris, 21 avril 1859.
Mon cher Prince,
Voici ce pauvre Tocqueville mort, et c'est M. Guizot, le véritable inventeur de ma candidature académique, qui sera chargé de recevoir son successeur. Il est d'avis, très résolument, que je me présente; je n'y suis pas opposé; mais il faut laisser enterrer ce malheureux confrère avant de songer à sa succession; aussi l'Académie n'en parlet-elle pas, et n'en laisse-t-elle pas parler. Je vous dirai bientôt ce que mes amis auront arrêté. En toute élection, on a des amis qui portent la responsabilité de vos prétentions et de vos démarches; mais, je le dis la main sur la conscience, jamais cette responsabilité n'aura été plus justement attribuée qu'à ceux qui m'ont mis en avant il y a deux ans, et qui se préparent à m'y mettre encore. Pour moi, c'est la dernière fois, sans remise !
J'espère bien qu'au moment où cette lettre vous arrivera^ vous serez délivré de votre mal de gorge, mal désagréable et toujours inquiétant, puisque c'est le commencement d'une maladie grave aussi bien que d'un bobo. Conservezvous en santé, vigueur et sérénité, vous et les vôtres. Vous avez, Dieu merci ! une réserve admirable dans la troisième génération ; mais celle-là est l'avenir ; vous êtes le présent.
Veuillez ne pas me laisser longtemps sans nouvelles^ puisque votre dernière lettre ne m'a pas laissé tout à fait édifié sur votre santé. Vous savez que je ne puis guère avoir de plus sérieux soucis que ceux qui se rapportent à vous et aux vôtres.
Cuvillier-Fleury.
ET GUVILLIER-FLEURY. — 1859 509
Twickenham, 30 avril 1859.
Mon cher ami, j'ai reçu votre lettre du 21, avec ses annexes...
Je n'ai plus le moindre mal de gorge. Je voudrais que l'Europe ne fût pas plus malade que moi; la gravité des événements augmente à chaque heure. Le traité de la France et de la Russie donne à tout ce qui va se passer une portée incalculable.
Et Robert ! le brave garçon, après cinq mois de séjour à l'Ecole militaire, est passé sur le corps de ceux qui y étaient restés trois ans. Il est sorti le second! Le voilà officier maintenant, lieutenant au régiment de Nice-Cavalerie * ; peut-être aux mains, l'heureux enfant !
Tout à vous,
* Voici la lettre que le duc d'Aumale écrivit au roi Victor-Emmanuel à l'occasion de cette nomination :
« Twickenham, 3 mai 1859.
« Sire,
« Nous venons d'apprendre que Votre Majesté avait nommé notre neveu, le duc de Chartres, officier dans le régiment de Nice-Cavalerie. Nous sommes tous reconnaissants de la bienveillance que Votre Majesté lui a témoignée, et nous espérons qu'EUe voudra bien la lui continuer. J'ose dire qu'il en est digne. Son attitude à l'Ecole, la façon dont il a passé ses examens, le ton de ses lettres pleines d'ardeur et de tact, tout ce que nous savons de lui, enfin, nous ravit -et nous donne confiance. Si Dieu le protège, comme nous le lui demandons ardemment, je crois qu'il nous fera honneur et i[ue Votre Majesté ne regrettera pas de l'avoir admis dans les rangs de ses braves soldats.
J'éprouve, Sire, un des plus vifs chagrins de ma vie à ne pouvoir accompagner ce cher enfant que de mes vœux. Je ne juge pas les causes de cette guerre ; je ne l'ai pas désirée et j'ai été alTligé de bien •des circonstances qui s'y rattachent. Votre Majesté me pardonnera
Paris, 6 mai 1859.
Mon cher Prince,
J'ai reçu votre lettre du 30 avril. Combien je suis de votre avis sur le parti qu'a pris le duc de Chartres ! Je vois bien de la colère sur cela parmi nos pointus : tout parti a les siens. Le nôtre devrait comprendre que tout ce qui entretient l'idée de son patriotisme, inaccessible aux connivences étrangères (et quoi qu'en dise la Proclamation) est bon, avouable, et utile. Et puis, il n'y avait pas à hésiter ! une fois dans le rang, prince ou soldat, on marche au canon. C'est un devoir qui prime tous les autres. Dieu n'a pas fait de même grandeur tous les devoirs qui nous dominent ; il y en a qui commandent les autres ; la question est de distinguer les devoirs supérieurs d'avec les inférieurs ; le premier de tous, c'est celui qui a décidé le duc de Chartres, qui vous a déterminé tous, aller à l'ennemi quand on est soldat et que le canon gronde, et qu'on marche avec des alliés de son pays et de son drapeau. A ceux qui blâment votre jeune neveu, je réponds : « Trouvez un seul moyen, entre mille, pour le duc de Chartres, d'échapper à la situation qu'il a acceptée, un moyen honorable, et j'y souscris. » Sans compter que j'ai la conviction que sentant cette situation excellente, il ne cherche pas le
si je parle avec la franchise dont elle m'a toujours permis d'user à son égard. Mais, dès que le drapeau de la France est engagé, je ne lui souhaite que gloire et succès. Dès que la poudre a parlé, comme disent les Arabes, dès que vous êtes à la tête de votre vaillante armée, il ne me reste qu'un regret, c'est de ne pas me trouver à vos côtés.
H. D'ORLÉâNS. »
moyen d'y échapper, et il a raison. Amis et ennemis lui en tiendront compte.
CUVILLIE R-FlE U RY.
Twickenham, 7 mai 1859.
Mon cher ami, gardez les livraisons des Heures d'Anne de Bretagne... Voilà tout ce que j'ai à vous dire sur votre lettre du 2. Non pas tout, cependant, car j'ai à me plaindre que vous n'annonciez pas votre départ. Chaque fois que j'ouvre une enveloppe de votre écriture, ma femme me demande : « Quand arrivent-ils? » Répondez-moi donc définitivement. Le temps a l'air de se remettre au beau; tout, ici, est à la paix et à la neutralité. Ainsi le moment ne saurait être plus favorable, et vous n'ignorez pas que nous ne garderons plus Clémentine longtemps.
La Reine a été un peu dolente; mais son malaise s'en est allé avec le vent d'est dont nous voilà débarrassés à la grande joie de toutes les gorges délicates; autres santés bonnes.
Paris, 8 mai 1859.
Mon cher Prince, je trouve en rentrant chez moi ce soir après une journée de campagne chez mon beau-frère votre lettre du 7 mai; si je n'écoutais que mon goût, je serais déjà à Twickenham. Si je ne songeais qu'à mon repos, j'aurais depuis longtemps quitté Paris. Vous savez qu'après
la mort de M. de Tocqucville, quelques académiciens m'ont conseillé une candidature. M. Guizot, en particulier, croit que son parti, dans l'Académie, a moins de chance d'être battu sur mon nom que sur tout autre en ce moment. Je me laisse faire, quoiqu'il n'y ait rien à faire, parce que les préoccupations politiques empêchent toute démarche personnelle; mais je ne puis ni agir, ni partir. Mes amis sont d'avis qu'il faut rester quelque temps encore pour garder €e qu'on appelle la position, et veiller à ce qu'un autre ne s'en empare pas. Puis chacun se dispersera et le combat fmira faute de combattants, le procès, faute de juges. En attendant on me conseille, on me commande presque de rester, triste sujétion, stérile attente, dont je n'augure rien de bon, mais qui, étant l'absolument dernière tentative à laquelle je me prêterai en ce genre, m'impose certaines obligations et une certaine patience. Veuillez garder tout cela strictement pour vous ; mais veuillez aussi me comprendre et m'excuser. Une autre raison nous retient encore à Paris, c'est l'incertitude persistante de la destinée de Thouvenel et le mauvais état de la santé de sa femme. La mienne n'a pas beaucoup le cœur à aller chercher un plaisir, le plus vif de tous pour elle, quand elle a l'esprit si tristement préoccupé. C'est l'affaire de quelques semaines, je l'espère, mais il nous les faut...
Rien de nouveau depuis ma lettre du 6. On dit que les Autrichiens battent en retraite avant de s'être battus. Leur stratégie est de la même force que leur diplomatie. Les Français sont maintenant en ligne et en état de livrer bataille ; que Dieu les assiste ! La mollesse des Autrichiens a bien simplifié les choses. Ici on parait avoir renoncé à inquiéter l'Allemagne par une obsermtion armée et par une expédition dans l'Adriatique. Il y a une certaine détente manifeste. Vous verrez qu'on fmira par s'embrasser. En attendant, on vous renvoie Persigny...
ET GUVILLIER-FLEURY. — 1859 513
J'espère que la Reine est tout à fait bien. Dumas me dit qu'il est question, pour elle, d'un changement d'air : n'est-ce pas bientôt ? Quant à moi, je ne désenrhume pas et j'attribue cela à l'imprudence avec laquelle nous nous livrons tous plus ou moins aux premières fraîcheurs de la saison. Dieu conserve la Reine, et vous entretienne, je ne dis pas en joie, mais en bonne humeur et santé !
Cuvillier-Fleury.
Twickenham, 13 mai 1859.
Mon cher ami, j'ai reçu tous vos envois par Couturié; tout m'a paru fort bien.
Vous savez que je n'aime jamais à apprendre que vous retardez l'époque de vos visites ici ; mais je ne puis cacher que je comprends très bien les motifs qui vous retiennent encore à Paris. A vous aussi je souhaite bonne chance dans votre campagne, et toute espèce de consolation et de satisfaction en ce qui regarde votre beau- frère et votre bellesœur.
Je trouve que jusqu'ici, malgré l'état de guerre, Louis- Napoléon a quelque droit d'appeler Franz Joseph son bon frère, car celui-ci parait faire les affaires de notre maître aussi bien militairement que diplomatiquement. Espérons, pour la France, qu'il en sera toujours ainsi. Cependant, rien, nulle part, n'est encore bien décidé ni dessiné.
Bonnes santés ici, et toujours bonnes nouvelles de notre