PRÈS SA MAJESTÉ LE ROI DE PRUSSE A BERLIN
Erfurt, 8 janvier 1809.
Je reçois à Tinstant votre lettre du 6 janvier. La lettre adressée à Son Excellence le ministre des affaires étrangères qui y était jointe, partira ce soir à six heures, par le courrier de Tarmée, puisque vous m'annoncez qu'il n'est pas nécessaire de dépécher un courrier extraordinaire. J'ai reçu aussi celle dont vous aviez chargé l'adjudant-commandant Romeuf.
J'ai écrit à Votre Excellence aussitôt que j'ai appris votre arrivée à Berlin. Il n'y avait pas assez longtemps que j'étais à Berlin pour avoir des idées bien fixes et des notions personnelles sur les individus. C'est le général Saint-Hilaire qui était gouverneur de cette ville depuis longtemps, qui m'a remis tous les rapports à cet égard, sans que je me sois informé de leurs auteurs. Votre Excellence sait quel degré de confiance mérite cette espèce de gens.
Je n'ai eu que lieu d'être satisfait des communications que j'ai été dans le cas d'avoir avec M. le comte de Woss. J'ai trouvé chez le prince d'Hatzfeld, chez M. le comte de Hagen, et en général dans le public de Berlin, un excellent esprit. Ils sont certainement très-Prussiens, mais ils ne partagent pas les petites passions de ceux qui sont prêts à jouer le reste de la Prusse. Ils veulent sauver ce reste, et ne voient de moyens d'y parvenir qu'en maintenant la paix et en se plaçant sous l'égide de la France. Voilà tout ce que nous pouvons désirer. La société intime du prince Ferdinand, frère du grand Frédéric, est dans le même esprit.
I Le nouvel ambassadeur de France auprès du roi de Prusse était le comte Asinari de Saint-Marsan, Piémontais de naissance, et vu avec grande favenr par r^lapoléon.
Je pense que lorsque vous aurez été à portée de prendre connaissance de Berlin, vous aurez une opinion différente des sociétés du prince d'Orange, de la douairière d'Orange et de la princesse de Hesse-Cassel. Là on cherche à se faire illusion et Ton croit aux revenants. C'est dans ces sociétés que se débitent et s'inventent peut-être les nouvelles les plus extravagantes.
J'ai eu occasion de voir quelquefois le prince d'Orange; il n'a jamais déployé assezr d'esprit pour cacher les idées extravagantes auxquelles il est livré : je m'en suis amusé et j'ai conçu une médiocre opinion de l'esprit et de la tète de ce prince. La princesse douairière d'Orange passe pour avoir beaucoup plus de tête, et quelque chose que l'on fasse, dut-on lui rendre la Haye et la Hollande, elle mourra dans un esprit de haine contre nous.
Je n'ai pas eu occasion de voir M. le ministre de Beyme, grand chancelier. Si je m'en rapporte à l'opinion qu'on m'en a donnée, je dois le croire homme de tête, ayant de bonnes vues et voulant être le chef du système qui ne peut que nous convenir. J'ai eu occasion de connaître un Français, chambellan du Roi. Il parle beaucoup de sa franchise, mais c'est un homme sans caractère, dont l'esprit consiste à parler comme tout le monde. Je ne vous parle de cet homme-là que parce qu'il a accès dans l'intérieur du Roi et de la Reine.
Quant à M. de Stein qu*on vous a dit avoir quitté Berlin, il était, il y a quelque temps, attendu à Breslau, où l'on assurait qu'on lui avait loué un logement aux frais de la cour. Il est possible que l'ordre de l'armée qui vient d'être publié, et vos démarches, changent quelque chose à cet établissement.
M. Laigle a emporté la copie d'un article qu'on m'a dit avoir été publié dans quelques journaux allemands. Votre Excellence peut lui en parler et pourrait en causer confidentiellement avec le prince d'Hatzfeld, et voir si son insertion dans la Gazette de Berlin serait possible et produirait un bon effet ' .
' On a vu plu8 liaut le décret impérial date de Madrid, 15 décembre 1808. et mettant M. de Stein hors la loi.
J'ai fait ici la connaissance de M. de Humboldt, frère dn voyageur. N se rend à Berlin, étant appelé au ministère de rinstruction publique. Il m'a paru un homme extrêmement sage, très-attaché à son roi et exempt de petites passions.
J'ai reçu une lettre de Sa Majesté le roi de Westphalie qui m'annonce que ses agents diplomatiques ne lui parlent que des dispositions guerrières de TAutriche et même de la Prusse. Quant à cette dernière, cela me parait dans l'ordre des choses impossibles, non pour la volonté, m^is pour la possibilité; si vous appreniez quelque chose d'intéressant sous ce rapport, veuillez m*en prévenir.