LUI SEUL
Paris, 20 jaDTÎcr 1809.
Monsieur le duc, j'ai reçu hier la réponse pleine de bontf 1'^ que vous m'avez fait Thonneur de m'adresser; j'y retrouTeds sentiments que j'espère toujours mériter.
Madame la duchesse m'a annoncé, ce soir, qu'il paitiil| pour vous un courrier, et que vous désiriez que je vous éoi-! visse; c'est vous dire que vous - désirez moins une lettn qu'une conversation telle que nous l'aurions, si je vous voyatti ici. J'ai bien peu de temps, puisqu'on m'assure que le counicr part à l'instant, et bien moins encore de calme de tète, puisque je viens d'apprendre la mort de mon père, qui laisse à ai charge cinq sœurs et ma mère sans fortune. Je veux néun moins, pour vous donner une nouvelle preuve de moi -dévouement, vous tracer rapidement ce qui peut vous intéresser le plus, dans votre brillante, mais difficile position.
On attend ici l'Empereur d'un jour et presque d'une heurt à l'autre : c'est à tel point que le ministre de la police a an homme, depuis hier soir, aux portes de Duroc et de Maret) pour épier leur arrivée. Si l'Empereur vient (ce dont je ne suis pas encore bien convaincu, au moins de sitôt), ce sera le prince Berthier qui commandera les armées d'Espagne.
On attribue au voyage de Sa Majesté plusieurs motifs : d'abord les affaires d'Espagne paraissent aller péniblement, à cause de la nature du terrain, de la rareté des vivres, do défaut de moyens de transport pour l'artillerie comme pour les hommes. Les masses sont dispersées dans le nord, avec beaucoup de pertes de part et d'autre, mais point détruites; il n'y a presque aucun signe de soumission réelle, au point que le nouveau roi lui-même répugne beaucoup au fardeao et même le refuse presque, à ce qu'on prétend. On ne sait encore si les Anglais poursuivis, autant que le permettent de continuelles montagnes, vont se rembarquer ou rentrer par le nord, vers Yalença, en Portugal, où il n'est guère probable
qu'on se hasarde sur leurs traces, pendant que le nord de r Espagne ne sera pas plus assuré.
A Paris, où Tesprit est aussi mauvais que possible, surtout parmi la plupart des principaux fonctionnaires et personnages de cour, on prétend que le retour de l'Empereur serait Tabandon de la conquête de l'Espagne pour se précipiter sur l'Autriche et prévenir ses menaces, malgré le langage pacifique de M. de Mettemich. D'autres supposent que Sa Majesté revient pour s'entendre avec M. de Romanzof, qu'on a peine à retenir ici, et dont le départ attesterait, à ce qu'on conjecture, des négociations séparées de la Russie avec l'Angleterre pour une paix séparée que l'empereur Alexandre dit indispensable à ses États, et où il voudrait comprendre le Danemark, la Suède, la Prusse, pour former une fédération du Nord ou de la Baltique, et ramener par là la liberté du commerce dans les mers du Nord. Ceux qui accréditent ce système soutiennent qu'il n'en résulterait pas de guerre avec la Russie; que celle-ci resterait impartiale entre la France et l'Angleterre, à moins que l'Empereur ne voulût combattre lui-même ces plans qu'on prête à son cabinet, et que celui-ci cède à la nécessité.
On va jusqu'à prétendre que la Russie aurait récemment proposé à Sa Majesté, si elle ne voulait pas le voir forcé de faire sa paix séparée avec Londres, de renoncer à l'Espagne pour un de ses frères, et de la donner à un archiduc autrichien : cela est trop absurde, pour être même vraisemblable.
Dans une lettre au prince Gambacérès, l'Empereur nie aucun danger de la part de l'Autriche, en ce qu'il l'anéantirait trop aisément : ce qui ne serait vrai qu'en renonçant momentanément à l'Espagne ou au moins en se concentrant pour un temps sur la ligne de l'Ébre.
On dit que pour préliminaires de négociation avec l'Angleterre, la Russie demande aussi de reconnaître de nouveau la maison de Bragance dans le Portugal. (Avant, on parlait de Bemadotte pour roide Portugal, comme beau-frère de Joseph.)
Enfin pour vous tout expliquer, sans que je puisse, au milieu de tant d'incertitudes, vous indiquer aucune opinion précise, il en est qui pensent qu'en consentant au démembrement
actuel et absolu de la Turquie européenne, nous maintîeih drons encore quelque temps la Russie dans notre système I' anti-anglais, et que le concert là-dessus avec M. de Romanzof |i est un des principaux motifs du retour momentané de Si Majesté.
Ce n*est pas à vous, Monsieur le maréchal, qu*il fout dire qu^au milieu de tant de nuages de politique, vous ne poufei être trop sur vos gardes, surtout vers TAutriche, ni trop prêt à tout, même peut-être à voir, d'un jour à Tautre, TEmperev auprès de vous*
On donne ici beaucoup d'importance à Tordre qu'on pié* tend envoyé aux divisions Molitor et Boudet, de s'arrêter ven Strasbourg, pour aller, soit vers TAllemagne, soit vers Fltalie.
A Paris, on se borne à des propos; mais ils sont pires qui vous ne les avez jamais entendus, même parmi ceux qoi devraient les réprimer. Dans l'intérieur de la France, tout est calme, malgré des mécontentements et la nouvelle levée qoi s'opère en ce moment de 80,000 conscrits.
A la police, on a crié, suivant l'usage, contre votre ordre à l'égard de M. Margueritte, qu'on y dit n'avoir voulu qu'aller en Russie, quoiqu'on convienne qu'il eût été bon d'empêcher de partir de France un homme qui a été si avant dans les a£Faires de notre marine.
Je ne puis aujourd'hui, ou plutôt cette nuit, vous en dire plus.