CAMPAGNE DE
Les affaires de l'empire s'ag^randissaîent et se compliquaient d^heure en heure par une conséquence irrésistible des événements qui s'étaient succédé depuis quelques années. Après la première campagne d'Autriche de 1805 et la paix de Presbourg, qui en avait été le couronnement, était survenue la g^uerre de Prusse de 1806, continuée par la g^uerre de Pologne de 1807, et suivie de la paix de Tilsit. A chaque étape, à chaque paix conquise par les armes, le système impérial s'était étendu dans la mesure des victoires, du génie et des ambitions de celui qui, après tant de prodiges, pouvait se croire le maître du continent. Maintenant Napoléon se trouvait engagé de toutes parts. Il était en Espagne, où il avait à combattre non-seulement une formidable insurrection nationale, mais encore l'armée anglaise débarquée dans la Péninsule, et où il était obligé d'avoir des Forces considérables immobilisées dans une œuvre ingrate. Sur le continent, 11 est vrai, il pouvait croire avoir assuré son ascendant. Il avait soumis la Prusse et l'avait réduite à l'impuissance. Il s'était flatté de gagner la Russie après l'avoir vaincue ; mais ces traités qui étaient le prix de grandes victoires mettaient en jeu trop d'intérêts pour n'être pas précaires. La Prusse dévorait son humiliation sans être résignée; la Russie ne procurait qu'une alliance d'ostentation, et de plus, au milieu de l'Allemagne qui commençait à murmurer contre la prépotence française, il restait toujours l'Autriche, dont le rôle semblait assez équivoque.
L'Autriche, gravement éprouvée par sa défaite de 1805, n'avait pris aucune part à la dernière guerre, si fatale à la Prusse. Elle n'était restée cependant ni indifférente, ni même inactive. Sans
sortir d'abord d'une circonspection extrême, elle avait commencé à se réorg;aniser, et bientôt, à mesure que la guerre s'était déi» loppée, à mesure surtout que Napoléon avait été entraîné para politique dans des complications aussi lointaines qae démesoréei» elle avait entrevu une occasion possible de se relever d*ane définie à laquelle elle ne se résignait pas. Les affaires d'Espagne, les agitations sourdes qui commençaient en Allemagne contre ladominttion française, les créations nouvelles, les changements dynastiqnOi dans lesquels elle voyait une menace, tout Texcitait à poumine plus que jamais, sous la direction de l'archiduc Gbarles, ces forai tions militaires, ces préparatifs que le maréchal Davout, pour a part, n'avait cessé de siffnaler pendant l'année 1808. Napoléoo, sans trop s'abuser sur rAutrichc, affectait de répéter qu'il n'avait rien à craindre de sa part.
Il croyait particulièrement, par l'entrevue d'Erfnrt, par TiBlimité de son alliance avec la Russie, décourager le cabinet de Vienne de toute entreprise trop prochaine, et, dans tous les cas, il se flattait d'avoir assez de temps pour aller lui-même régler ki affaires d'Espag^ne avant toute explosion nouvelle au nord oa sa centre de TEurope. Au retour d'Erfîirt , en effet , à la fia d'octobre 1808, il était parti pour les Pyrénées; il avait mardié sur Madrid, dont il avait repris possession pour le roi Joseph, k 2 décembre; puis il avait mis ses armées en mouvement cootre l'insurrection espagnole, contre les Anglais. En peu de temps, il avait eu assurément de sérieux succès dus à sa présence; il était toutefois encore loin d^avoir terminé les affaires d'Espagne comine il le disait, lorsque les nouvelles multipliées des armements croissants de l'Autriche étaient venues le surprendre à Valladolid, oà il se trouvait dans le courant de janvier 1809. Il avait aussitôt pris sa résolution, et après avoir donné ses ordres pour ramener en France quelques-unes de ses forces, notamment la garde, plos des cadres dont il allait avoir besoin, il était parti inopinéroeot pour Paris , où il arrivait sans être attendu le 24 janvier.
Au point où en étaient les choses, la situation ne pouvait que s'agg;raver rapidement. L'Autriche, ne pouvant se méprendre sur la signification du brusque retour de l'Empereur à Paris, ne faisait que hâter avec une ardeur fébrile ses armements. Elle était déjà prête; elle allait entrer en campagne avec une armée de plus de 300,000 hommes, répartie en plusieurs masses, l'une sous Belle- (;arde en Bohème, l'autre, la principale, sous l'archiduc Charles,
devant Tlnn, la troisième sous Parchiduc Jean, vers le Tyrol et l'Italie, la quatrième, la moins considérable, sous Tarchiduc Ferdinand, en Galicie et vers le duché de Varsovie. Napoléon, de son côté, ne se méprenait pas, et il n'était pas homme à être revenu à Paris pour rien. A peine arrivé, il se mettait à réorg^aniser ses forces d'Allemag^ne, dont l'armée du Rhin était le principal noyau, et il pouvait voir alors le danger qu'il y avait pour lui à être privé du !•» corps de Soult, du 6» corps de Mortier, du 6* corps de Ney, qu'il avait été obligé d'envoyer en Espagne. Avec ce qu'il avait au delà du Rhin, avec des cadres rappelés d'Espagne pour des formations nouvelles, avec de jeunes soldats incorporés dans des 4** et même des 5** bataillons, avec cette industrie merveilleuse qui était son génie, il suppléait à tout. Il se hâtait en outre de faire appel au concours de la confédération du Rhin, particulièrement à la Bavière, qui allait lui donner un contingent important.
Bref, en quelques semaines, il avait su réorganiser ce qu'il appelait l'armée d'Allemagne, ce qui était encore à proprement parler la grande armée, avec quatre grands corps français : le 2* corps sous Lannes, duc de Montebello, avec les deux divisions d'Oudinot, la division Saint-Hilaire, la division de cuirassiers d'Espagne ; le 3' corps reconstitué sous le duc d'Auerstaedt, avec les trois anciennes di vitrions Morand, Priant et Gudin, la division Demont, composée des 4«* bataillons, la division de cuirassiers Saint-Sulpice, plus une division des contingents des petits princes allemands, commandée par le général Rouyer; le 4' corps sous Masséna, duc de Rivoli, avec les divisions Legrand, Carra-Saint-Cyr, Boudet, Molitor, plus une division de cavalerie légère. La grande réserve de cavalerie, autrefois sous Murât, était maintenant sous Bessières, duc d'Istrie, rappelé d'Espagne. Le corps bavarois était sous le maréchal Lefebvre. Bernadotte prenait le commandement des Saxons. Le prince Poniatowski commandait les Polonais du grand-duché de Varsovie. L'armée d'Italie restait sous le prince Eugène. En un mot, tout compte fait, Napoléon allait entrer en campagne avec 200,000 Français, 100,000 auxiliaires allemands, et avec l'armée d'Italie. C'était un total de 400,000 hommes. Ces préparatifs se faisaient pendant les mois de février et de mars.
Il en était d'ailleurs en 1809 comme il en avait été en 1805. Tandis que des deux côtés on se préparait au combat, on ne parlait que de paix. Deux faits seulement révélaient bientôt la gravité croissante de la situation. Le 2 mars, le ministre des affaires
étrangères, M. de Champag^y, avait avec M. de Metternick une conversation qui ne laissait plus aucun doute sur rioiminence d'une rupture. Peu de jours après, vers le 20 mars, un officier français, porteur de dépèches, était arrêté à Braunau par les Autrichiens, qui violaient le sceau des armes françaises, et Napoléon ripostait sur-le-champ par l'ordre d'arrêter les courriers autrichiens. Ce n'était pas encore la g^uerre, ce n'était plus la paix. Aux derniers jours de mars, le major g^énéral Berthier parlait pour Strasbourg; et pour l'Allemagne, devançant T Empereur, qui, à la première nouvelle du passage de Tlnn par les Autrichiens, le 9 avril, partait sur l'heure. Le 17, Napoléon était à Donauwertb, prêt à engager les opérations sur le même terrain qu'en 1805, et la guerre de 1809 allait se dérouler à travers toutes ces actions héroïques de Tbann, d'Eckmilhl, d'EssIing, de Wagram, où le maréchal Davout allait s'illustrer encore. — {Correspondance de Napoléon, t. XVIII.) •