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Correspondance du père J.-B. Aubry [microform]

J'ai dû, faute de temps poicr la faire -moi^-même, confier la lecture de la « Correspondance, du Père Aubry », votre vénéré frère, à un des prêtres les plus capables d ^en apprécier le mérite et la valeur.

« Ces lettî'es, dit-il, sont écrites dans un style simple, familier, abondant, et toutefois élevé, animJ, original. Elles offrent -un ^vif intérêt, -.non seulement de curiosité, mais (£ édification. Elles font parfaitement ressortir les vices du caractère, les usages de la civilisation chinoise. Elles m,ettent aussi à Jour les sentiments intimes, les souffrances morales, les consolations surnaturelles 'dé r apôtre, durant le long martyre de sa vie de missionnaire. Rien de plus apostolique que cet appel incessant qu'il fait à ses amis de France, et qu'il invite par tant d'instances à se Jeter avec lui dans Vabîme du sacrifice !

» Sans partager tous les Jugements qu'il porte sîir les personnes, les choses, sur les conditions du m,inistère sacerdotal en Frattce, sur le salut des prêtres séculiers, nous croyons que la lecture de cette correspondance ne peut qu'être utile et édifiante. »

Sous ces réserves, très cher Monsieur le Curé, Je recommande bien volontiers aux prêtres et aux fidèles la lecture de la correspondance de notre dévoué missionnaire du Kouy- Tchéou.

Recevez, très cher Monsieur le Curé, l'assurance de mon affectueux dévouement.

\ Joseph-Maxence,

Évêque de Èeauvais, Noyon et Senlis.

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rtïTTiiniïiîïïiiïïintiiïîiïïïiirTïïiiïHt

ICORRESPONDANCE du Père J.-B. Aubry,

des Missions Etrangères, Missionnaire au Kouy-Tchéou ,

DocteuTenthéologierancien-Direc* teurau grand séminaire de Beau vais.

fTtTïtnïïiïitiïiiTiïon ïifmf»ttinntg«io

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Trézel, libraire. — Beauvais.

3lmprimé par la Société De ^aint^augugtm.

Désolée, De Brou^wer et 0\ — LILLE.

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Es lettres, destinées à rintimité, écrites sur tous lès chemins de la contrée la plus x'ecujée de la Chine, en des heures quele missionnaire dérobait I à son repos, forment une collection dont nu/Ze autre du même genre n égala jamais l'intérêt et le charme véritablement exquis.

Nous y avons, peinte au vif; une âme qui se livre, dans l'épanchement d'une causerie, avec ses élans, ses pensées, ses impressions de chaque jour ; mais une âme riche entre toutes d'une pureté parfaite, d*une ardeur incroyable, passionnée pour l'immolation d'elle-même au salut du prochain, âme de prêtre, à'^pétre, "dë'martyr j un cœul^fort, "limpide comme le diamant, et d'une tendresse débordante ; une intelligence merveilleusement douée, abreuvée aux meilleures sources de la doctrine sacrée, consta'mment en éveil, et dont les pensées fortes et originales s'incarnaient dans un style primesautier, simple, clair, alerte, ému, plein de saveur et à! humour. Tous ces trésors, J.-B. Aubry les sacrifia au service des âmes les plus misérables et les plus abandonnées, dans la pauvre province chinoise du Kouy-Tchéou/

Distingué par son évêque dès le début de ses études théologiques, envoyé par lui au Collège romain où il conquit, à la suite des examens les plus remarqués, le diplôme de ^<?c.teur, professeur au grand séminaire de Beauvais, entouré de disciples qu'il enthousiasmait pour les études saintes, seules capables de faire du prêtre le sel de la terre et la lumière du monde, suivant le mot d'Albert le Grand : Recta dogmata faciunt sanctitatem, — réservé aux dignités et aux honneurs, il obéit quand même à la voix de Dieu, qui,, le jour de sa prc-^

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'CORRESPONDANCE DU PÈKErJ.'-B.^^AUBRY.

CJnlèrè communion, l'appelait déjà ^ajix Missions ^Etrangères ;

r ^^ il se'^jeta. tête baissée; disait-il, dans l'abîme du sacrjfice^

..qu'il voyait ojivert devant lui. » Il partit^ résolu au martyre,- — et aussi au long martyre de l'apostolat. - / --^

. " On l'a dit dans un magnifique langage, « il faut que le missionnaire apprenne l'art de mourir à tout, et tous les jours,vet

'toujours !... Si, Dieu lui impose l'épreuve d'une - longue vie| chaque jour l'amertume des ans comblera et fera déborder le

'~ , vase de ses douleurs... il se traînera sur les chemins arrosés des

'^sueurs de sa jeunesse et qui n'ont pas fleuri... Ainsi il attendra que son pied se heurte à la pierre oh il doit' tomber, que sa vie s'accroche à la ronce où elle doit rester suspendue, une ,masure,une cachette au fond des boisj un fossé sur la route. Car le cimetière, cet asile dans la terre consacrée, le missionnaire ne l'a pas toujours. Trouvant à mourir jusque dans la mort, il se dépouille aussi' du tombeau. Telle est la vie du missio n naire... C 'est tropj3eu.de l'appeler une lente et formi-

dable mort. » ' ^

^ Telles ont été les années que J.-B. Aubry consacra à l'évangélisation des infidèles, tellefut sa fin. Il mourut à 38 ans, seul^ momentanément éloigné de ses confrères, épuisé de- fatigue, (dévoré d'inquiétudes sur le sort de sa chère raission,^*'après avoir connu toutes les souffrances qui peuvent torturer un apôtre, et versé une fois, suivant le plus ardent désir de son cœur, quelques gouttes de son sang pour Jésus- Christ. Il mourut sans savoir que, son évêque, Mgr Lions, venait de lé demander au Souverain-Pontife pour son coadjuteur.

Après la prière, sa consolation était d'écrire souvent et longuement à sonpère et à sa mère, à son jeune frère, élève au grand séminaire de Beauvais, au prêtre vénérable, le premier confident de sa vocation, devenu pour lui un frère aîné, à quelques amis demeurés fidèles à son souvenir. Il leur racontait, dans ses moindres détails, sa vie "de chaque jour, de chaque heure^ de chaque instant ; et ces chères lettres, aujourd'hui mouillées de tant de larmes, apportaient à tous la joie et l'édi-

—, •*■ >Jr .

AVANT-PROPiDS.-

ficatiorLrronles relisait commç' les épîtres d'un apôtre, on les gardait comme un trésor. ^

j Hélas ! les voilà devenues des reliques] et la mort du Père Aubry a rendu leur liberté à ses correspondants, qui avaient dû promettre de n^en jamais publier le moindre fragment. En dépit, de certaines répugnances de leur cœur, et après avoir ,hésifé trois^ns, ceux-ci livrent enfin a l'impressibn la plupart des lettres écrites par le Père , Aubry depuis son départ de France jusqu'à sa sainte mort. Encore une fois, c'est la correspondance d'un apôtre qui consacre aux âmes les forces qu'il va chercher en Dieu par une continuelle oraison ; mais aux effusions de la piété la plus tendre s'y mêlent les vues profondes du théologien, les idées les plus -justes, les plus neuves, sur les choses et les hommes de notre temps et de notre pays, les observations les plus vraies et les plus piquantes sur la Chine et les Chinois, avec les mille saillies de cette gaîté charmante des âmes pures et généreuses, semblable au cri joyeux de l'oi-

seau délivré des filets et qui s'envole vers le^Ciel : — « LaqueuT contritùs est ! »

Puisse cette publication continuer et étendre l'apostolat du cher défunt ! Puisse-t-elle faire connaître davantage ces missionnaires, l'honneur de notre race, que les calomnies et les injures des lettrés et des mandarins français vont pourtant poursuivre jusqu'au fond de la Chine! (i)

Nous offrons la correspondance de J.-B. Aubry à ses vaillants confrères des Missions Etrangères, aux associés de -la Propagation de la Foi, à ses condisciples du Séminaire français à Rome, aux nombreux anais qu'il s'était faits dans le diocèse de Beau vais, à tous les prêtres de notre chère France qui, en sa détresse présente, réclame, comme les pays infidèles, des apôtres dévoués et prêts aux plus rudes sacrifices ; aux élèves des petits et des grands séminaires, pour leur inspirer

(i) Voir notamment La cité chinoise^ par Eug. Simon, ancien consul de ï'ranceen Chine, 1886.

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ce que le père Aùbry possédait" au suprême degré : l'intelligence, l'amour, l'enthousiasme du sacerdoce, immolation de V homme ajoutée à celle de Dieu {\).

(i) Lacordaire.

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du Père J. - B. A ubry.

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Singapour, le 25 octobre 1875.

Cher monsieur le Doyen (i),

Ous avez éprouvé, n'est-ce pas, que les^ grandes et pr.Gfondes énio.tions s Qni:niuette s„LQriv oudra^^^^^ parler, et les mots se trouvent comme noyés dans des sanglots. Vous ne serez donc pas surpris que je commence le récit de notre odyssée, sans essayer de vous dire ce que j'ai senti et souffert au départ. D'ailleurs vous étiez là. Oh ! merci d'être resté avec moi jusqu'au bout, et de m'avoir laissé encore ce souvenir avec tant d'autres qui ne s'effaceront jamais de la mémoire de votre fils.

De Paris à Marseille, rien de saillant ; parfois, des voyageurs nous demandent ce que nous sommes, et où nous allons ; les uns s'étonnent, les autres nous félicitent du beau voyage que nous entreprenons ; je vous demande un peu !

Le samedi matin, nous disons la messe à Notre-Dame de la Garde, pour recommander notre voyage à la bonne Mère : c'est le mot des Marseillais. Comme mes bien-aimés vivants

(i) M. le Doyen de Ribécourt (Oise) découvrit et cultiva, dès l'enfance du Père \ Aubry, le germe de sa vocation. Le missionnaire garda pour son curé une affection filiale, et c'est lui qui .eut avec ses parents ses dernières paroles et ses dernières pensées ; les lettres qu'il lui écrivait étaient toujours pour toute la famille..

et mes chers morts étaient présents à ma pensée, au mémento de ma dernière messe en France ! Le soir, nous nous installons sur VHoogly, paquebot des Messageries maritimes. Les quatre missionnaires de la rue du Bac partagent une cabine avec deux jésuites qui vont à Bourbon ; la cabine voisine est occupée par deux Pères du Saint-Esprit, quatre Frères des Écoles Chrétiennes, tous à destination de Bourbon, et six autres Frères qui nous accompagnent jusqu'à Hong-Kong, où ils vont fonder un pensionnatet un orphelinat. Ajoutez une dizaine de soeurs de saint Vincent de Paul, Mexicaines exilées, se rendant à Naples, et vous aurez une idée de la compagnie que nous avons. eue. On dit toujours que, dans^le plan de la Providence, la civilisation est destinée à servir l'Evangile, et que la vapeur en particulier a été inventée pour porter plus vite aux extrémités du monde ceux qui prêchent la bonne nouvelle: jusqu'à présent j'avais regardé cela comme une pieuse, exagération ; or, cette pensée m'a beaucoup frappé, en voyant

notre côté des secondes rempli de prêtres, de religieux .et de religieuses, et en apprenant que chaque paquebot en emporte une assez forte provision. Il faut dire que le reste de la compagnie se compose de seize comédiens italiens partant pour Manille, de quelques Anglais qui vont de divers côtés, de créoles qui retournent dans leurs colonies, de Japonais, de Chinois et de nègres employés sur le bateau comme domestiques et hommes de peine.

Donc, le dimanche 26 septembre, à neuf heures, nous voilà lancés sur l'eau, et la terre s'efface peu à peu devant nous. Les premières heures sont occupées à voir fuir la terre de France, vous pensez avec quelle impression et quelles réflexions ; puis à s'organisera bord, puis à faire connaissance, à regarder les visages pour savoir avec qui on doit avoir affaire, puis à se former en petits groupes selon ses sympathies. Deux d'entre nous disent la messe chaque jour,si l'état de la mer le permet. Jusqu'ici le roulis nous en a empêchés une ou deux fois seulement ; la traversée du reste est fort douce. Le climat de la

cabine est bien chaud, et la vie à peu près entière, même la nuit, se passe sur le pont, abrité contre le soleil du jour et le frais de la nuit par une très bonne tente. La nourriture est excellente ; enfin, si la vie de missionnaire est faite de privations, nous ne l'avons pas encore éprouvé ; mais, dans un mois, nous serons à Shang-Haï, c'est là que commencera la misère !

Au début du voyage, la nouveauté et les préoccupations m'ont empêché de sentir trop vivement la séparation du pays et de la famille ; après quelques jours, cette impression m'a saisi ; tous les soirs elle me revient assez vive mais sans amertume cependantjCar nous ne sommes pas comme les marchands qui s'éloignent de leur patrie ad duritiam cordis, pour faire fortune et revenir plus tard ; Dieu, pour qui nous voyageons, reste avec nous. ^ ^ ^^

A Naples, j'ai profité d'un petit arrêt pour refaire connaissance avec la ville, que j'avais visitée il y a sept ans. _____

A Port-Saïd, encore un arrêt de sept à huit heures ; nous descendons tous. Vous savez que raz. friandise, quand je traverse un pays, est d'aller voir la population dans les rues, sur les portes, et, autant que possible, dans les maisons ; je n'ai pas manqué le coup à Port-Saïd. Ces populations égyptiennes, arabes, turques ou grecques, sont étranges à voir : ces hommes demi-nus et hideux qui crient, se battent, vous suivent et se mettent à votre service pour vous conduire, ramasser votre parapluie, ou simplement vous regarder, puis vous demander de l'argent ; ces femmes sales'qui ont le nez et le bas de la figure voilés et la poitrine découverte; ces enfants innombrables qui courent, se roulent, grouillent, tripotent dans la malpropreté, ou dorment en plein soleil ; ces huttes immondes qui composent la ville indigène, et d'oti sort une odeur infernale ; tout cela est d'un aspect singulier, dont on ne peut ni se faire ni donner une idée. Et puis, pas un arbre, pas une fleur, pas un brin ' d'herbe, rien que du sable chauffé par le soleil, et, autour de la ville, la plus affreuse plaine qu'il y ait

au monde. Dans les rues, des boutiques avec des tas de fruits, dattes surtout, couverts de mouches et très peu appétissants. Vraiment il faut quitter l'Europe pour apprendre à-bénir Dieu d'y être né et d'y vivre ; ilfaut avoir vU ces peuples abrutis et presque incapables de civilisation, et ces immenses plaines de sable, pour apprécier nos populations et le séjour charmant de nos campagnes.

Départ pour Suez par le canal : ce fameux canal nous a permis de bien voir des deux côtés le désert égyptien. Inutile de vous faire des descriptions, elles spnt dans les livres ; mais quand on vient de France, on ne se lasse pas de regarder coi immense et morne désert qui s'étend à perte de vue ; cespectacle me saisit plus que celui de la mer, et m'attriste ; aussi loin que la vue peut s'étendre, "ce n'est qu'un océan de sable, avec les miroitements du soleil sur le sol ; quelquefois des bandes d'oiseaux qui tournent au-dessus des lacs salés, ou d'immenses Jroupesdb pé^

sant la terre et en s'aidant de leurs pattes : on les prendrait pour des troupeaux de moutons ; le long du canal, des files de chameaux, conduits par un Arabe, et chargés de bois ou d'outrés pleines d'eau ; un Bédouin accroupi des heures entières au sommet d'un monticule de sable en plein soleil, im-, mobile comme une statue, pensif comme un sphinx.

Un épisode : tout paquebot abordant à Port-Saïd est aussitôt assailli par une nuée de barques qui viennent s'offrir, moyennant bakchiche, aux passagers ; chaque batelier crie, hurle, beugle en arabe : «Prenez la mienne », avec accompagnement de gestes brusques, vifs et engageants, et un jeu de physionomie d'une expression incroyable ; à peine un voyageur a-t-il mis le pied sur l'échelle que dix, quinze, vingt hommes sont là pour l'enlever sur leur barque ; toutes les mains se tendent vers lui ; on. le tire, on l'arrache, on l'emporte à bras le corps ; je n'exagère pas, je me suis vu dans les bras de trois Arabes à la fois ; ils me soulevaient ensemble pour m'emporter chacun de son côté, et me tiraient en conséquence chacun

dans sa direction ; je criais aussi fort qu'eux et je jouais du -poing ;lieureusement l'Italie m'avait quelque peu habitué à ces insupportables ^personnages. Mais ici c'est encore bien plus fort qu'en Italie.

Dans le canal, qui est resserré et s'engorge continuellement, nous nous ensablons plusieurs fois. Arrêt de quelques heures à Suez, sans descendre. Nous voici sur la Mer Rôuge ; on nous montre, dans le lointain, la fontaine de Moïse, le Sinaï, la direction de La Mecque, etc. La Mer Rouge est entourée de déserts torrides et privée des vents qui rafraîchissent les grandes mers ; nous y avons sué ! Pourtant, c'était supportable ; mais,, en des saisons moins clérnen tes, on a vu des voyageurs mourir d'insolation ou. de suffocation, l'air faisant complètement défaut.

Aden ! oh ! l'affreux pays ! Encore un épisode : à l'arrivée du vaisseau, une volée de petites pirogues effilées fondent sur lui ; elles,sont pleines d'enfants à peine vêtus qui se mettent

à crier aux passagers : <^ A la mer l à la mer ! à la mer ! » Gela veut dire : Jetez dans l'eau une pièce blanche, nous plongerons pour la repêcher ; on jette ; de toutes les barques s'élancent toutes ces petites grenouilles, on les voit filer droit au .fond, se disputer la pièce sous l'eau, jusqu'à ce que le vainqueur: la rapporte en triomphe.

Nous passons là douze heures. Je ne crois pas qu'il y ait au monde un pays plus désolé ! Pas une source, pas un puits, pas une goutte d'eau douce, jamais de pluie, pas un arbre, pas .un buisson, pas une touffe d'herbe nulle part ; rien que d'affreux rochers tout noirs, un soleil effrayant qui nous tuerait sur le coup, si nous y restions à midi, la tête découverte. Pour procurer de l'eau douce aux habitants, le gouvernement distille de l'eau de nier en grande quantité, et en donné une ration par personne. Si j'avais le temps, je vous décrirais la ville d'Aden : horrible, horrible ! Les pauvres Capucins qui ont là une résidence de trois prêtres, et chez qui j'ai passé une heure, disent qu'au point de vue physique c'est le purgatoire,et qu'au

et mes chers morts étaient présents à ma pensée, au mémento de ma dernière messe en France ! Le soir, nous nous installons sur VHoogly, paquebot des Messageries maritimes. Les quatre missionnaires de la rue du Bac partagent une cabine avec deux jésuites qui vont à Bourbon ; la cabine voisine est occupée par deux Pères du Saint-Esprit, quatre frères des Écoles Chrétiennes, tous à destination de Bourbon, et six autres Frères qui nous accompagnent jusqu'à Hong-Kong, où ils vont fonder un pensionnatet un orphelinat. Ajoutez une dizaine de sœurs de saint Vincent de Paul, Mexicaines exilées, se rendant à Naples, et vous aurez une idée de la compagnie que nous avons. eue. On dit toujours que, dans^le plan de la Providence, la civilisation est destinée à servir l'Évangile, et que la vapeur en particulier a été inventée pour porter plus vite aux extrémités du monde ceux qui prêchent la bonne nouvelle: jusqu'à présent j'avais regardé cela comme une pieuse, exagération ; or, cette pensée m'a beaucoup frappé, en voyant notre côté des secondes rempli de prêtres, de religieux , et de religieuses, et en apprenant que chaque paquebot en emporte une assez forte provision. Il faut dire que le reste de la compagnie se compose de seize comédiens italiens partant pour Manille, de quelques Anglais qui vont de divers côtés, de créoles qui retournent dans leurs colonies, de Japonais, de Chinois et de nègres employés sur le bateau comme domestiques et hommes de peine.

Donc, le dimanche 26 septembre, à neuf heures, nous voilà lancés sur l'eau, et la terre s'efface peu à peu devant nous. Les premières heures sont occupées à voir fuir la terre de France, vous pensez avec quelle impression et quelles réflexions ; puis à s'organiser à bord, puis à faire connaissance, à regarder les visages pour savoir avec qui on doit avoir affaire, puis à se former en petits groupes selon ses sympathies. Deux d'entre nous disent la messe chaque jour,si l'état de la mer le permet. Jusqu'ici le roulis nous en a empêchés une ou deux fois seulement ; la traversée du reste est fort douce. Le climat de la

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cabine est bien chaud, et la vie à peu près entière, même la nm't, se passe sur le pont, abrité contre le soleil du jour et le frais de la nuit par une très bonne tente. La nourriture est excellente ; enfin, si la vie de missionnaire est faite de privations, nous ne l'avons pas encore éprouvé; mais, dans un mois, nous serons à Shang-Haï, c'est là que commencera la misère !

Au début du voyage, la nouveauté et les préoccupations m'ont empêché de sentir trop vivement la séparation du pays et de la famille ; après quelques jours, cette impression m'a saisi ; tous les soirs elle me revient assez vive mais sans amertume cependant,car nous ne sommes pas comme les marchands qui s'éloignent de leur patrie ad ditritiam cordis, pour faire fortune et revenir plus tard ; Dieu, pour qui nous voyageons, reste avec nous. ^ »

A Naples, j'ai profité d'un petit arrêt pour refaire connaissance avec la ville, que j'avais visitée il y a sept ans.

A Port-Saïd, encore .un arrêt de sept à huit heures ; nous descendons tous. Vous savez -que raB. friandise, quand je traverse un" pays, est d'aller voir la population dans les rues, sur les portes, et, autant que possible, dans les maisons ; je n'ai pas manqué le coup à Port-Saïd. Ces populations égyptiennes, arabes, turques ou grecques, sont étranges à voir : ces hommes demi-nus et hideux qui crient, se battent, vous suivent et se mettent à votre service pour vous conduire, ramasser votre parapluie, ou simplement vous regarder, puis vous demander de l'argent ; ces femmes sales'qui ont le nez et le bas de la figure voilés et la poitrine découverte; ces enfants innombrables qui courent, se roulent, grouillent, tripotent dans la malpropreté, ou dorment en plein soleil ; ces huttes immondes qui composent la ville indigène, et d'où sort une odeur iîifernale ; tout cela est d'un aspect singulier, dont on ne peut ni se faire ni donner une idée. Et puis, pas un arbre, pas une fleur, pas un brin d'herbe, rien que du sable chauffé par le soleil, et, autour de la ville, la plus affreuse plaine qu'il y ait

au monde. Dans les rues, des boutiques avec des tas de fruits, dattes surtout, couverts de mouches et très peu appétissants. Vraiment il faut quitter l'Europe pour apprendre à- bénir Dieu d'y être né et d'y vivre ; il faut avoir vu ces peuples abrutis et presque incapables de civilisation, et ces immenses plaines de sable, pour apprécier nos populations et le séjour charmant de nos campagnes.

Départ pour Suez par le canal : ce fameux canal nous a permis de bien voir des deux côtés le désert égyptien. Inutile de vous faire des descriptions, elles spnt dans les livres ; mais quand on vient de France, on ne se lasse pas de regarder cet immense et morne désert qui s'étend à perte de vue ; ce spectacle me saisit plus que celui de la mer, et m'attriste ; aussi loin que la vue peut s'étendre, ce n'est qu'un océan de sable, avec les miroitements du soleil sur le sol ; quelquefois des bandes d'oiseaux qui tournent au-dessus des lacs salés, ou d'immenses troupes de pélicans qui volent lourdement en rasant la terre et en s'aidant de leurs pattes : on les prendrait pour des troupeaux de moutons ; le long du canal, des files de chameaux, conduits par un Arabe, et chargés de bois ou d'outrés pleines d'eau; un Bédouin accroupi des heures entières au sommet d'un monticule de sable en plein soleil, im-. mobile comme une statue, pensif comme un sphinx.

Un épisode : tout paquebot abordant à Port-Saïd est aussitôt assailli par une nuée de barques qui viennent s'offrir, moyennant bakchicJie, aux passagers ; chaque batelier crie, hurle, beugle en arabe : «Prenez la mienne »,.avec accompagnement de gestes brusques, vifs et engageants, et un jeu de physionomie d'une expression incroyable ; à peine un voyageur a-t-il mis le pied sur l'échelle que dix, quinze, vingt hommes sont là pour l'enlever sur leur barque ; toutes les mains se tendent vers lui ; on le tire, on l'arrache, on l'emporte à bras le corps ; je n'exagère pas, je me suis vu dans les aras de trois Arabes à la fois ; ils me soulevaient ensemble pour m'emporter chacun de son côté, et me tiraient en conséquence chacun

dans ga direction ; je criais aussi fort qu'eux et je Jouais du .poing ; heureusement l'Italie m'avait quelque peu habitué à ces insupportables .personnages. Mais ici c'est encore bien plus fort qu'en Italie.

Dans le canal, qui est resserré et s'engorge continuellement, nous nous ensablons plusieurs fois. Arrêt de quelques heures à Suez, sans descendre. Nous voici sur la Mer Rouge ; on nous montre, dans le lointain, la fontaine de Moïse, le Sinaï, la direction de La Mecque, etc. La Mer Rouge est entourée de déserts torrides et privée des vents qui rafraîchissent les grandes mers ; nous y avons sué ! Pourtant, c'était supportable ; mais, en des saisons moins clémentes, on a vu des voyageurs mourir d'insolation ou. de suffocation, l'air faisant complètement défaut. , •

Aden ! oh ! l'affreux pays ! Encore un épisode : à l'arrivée du vaisseau, une volée de petites pirogues effilées fondent sur -lui-j'eIles^sont"pleines-d'enfants'à~peine "vêtus""qïïi^ë^^m à crier aux passagers : <L A la mer !.à la mer ! à la mer ! » Gela veut dire ; Jetez dans l'eau une pièce blanche, nous plongerons pour la repêcher ; on jette ; de toutes les barques s'élancent toutes ces petites grenouilles, on les voit filer droit au .fond, se disputer la pièce sous l'eau, jusqu'à ce que le vainqueur: la rapporte en triomphe.

Nous passons là douze heures. Je ne crois pas qu'il y ait au monde un pays plus désolé ! Pas une source, pas un puits, pas une goutte d'eau douce, jamais de pluie, pas un arbre, pas un buisson, pas une touffe d'herbe nulle part ; rien que d'affreux rochers tout noirs, un soleil effrayant qui nous tuerait sur le coup, si nous y restions à midi, la tête découverte. Pour procurer de l'eau douce aux habitants, le gouvernement distille de l'eau de mer en grande quantité, et en donne une ration par personne. Si j'avais le temps, je vous décrirais la ville d'Aden : horrible, horrible! Les pauvres Capucins qui ont là une résidence de trois prêtres, et chez qui j'ai passé une heure, disent qu'au point de vue physique c'est le purgatoiré,et qu'au

point de vue moral c'est la gueule de l'enfer, car on n'y peut rien de rien pour convertir ces pauvres indigènes, plus qu'abrutis et plus que corrompus. — Mon Dieu, que la France est un ravissant pays à côté de tout ce que l'on voit ailleurs ; il faut la quitter pour le comprendre! Que le peuple chi-étien, même quand il oublie l'Evangile, . est un beau et noble peuple et que la civilisation chrétienne est une chose admirable !

D-'Aden à Pointe de Galle, neuf jours de vapeur, sans désemparer, ni arrêter,, ni apercevoir de terre autre chose que quelques îles. De temps en temps, au loin, on signale une voile, tous les passagers accourent voir : quel bateau cela peut-il être ? quelle nation ? oià va-t-il ? C'est un événement ! Le reste du jour, on regarde voler les poissons-volants, sauter les marsouins, passer quelque oiseau voyageur ; on lit un peu, on dort, on sue, on s'ennuie.

Deux jours d'arrêt à Pointe de Galle, le plus beau pays du monde comme nature physique. Quel bonheur de revoir de-la ver

de Pointe de Galle est d'une richesse incroyable ; nous avons parcouru un peu le pays et les environs, bu et mangé du coco; ce n'est pas fameux, pas plus que la banane qu'on m'avait tant vantée. Vive la France ! Nous logeons chez un bon sylvestrin espagnol^ qui est curé de la paroisse catholique,, et qui achève là la construction d'une belle église. Des nuées d'enfants de toutes couleurs, mais tous tirant sur le noir, nous assomment de demandes d'images, de médailles, de chapelets. Voilà encore des populations curieuses ; les maisons étant ouvertes à tous les vents, on peut regarder à son aise, et voir tout cela barboter dans le ménage, qui se compose du reste d'à peu près rien. Ce qui fait mon bonheur, ce sont ces innombrables enfants vêtus de leur innocence, à laquelle ils ajoutent ordinairement une ficelle liée à la ceinture et portant une amulette ; la coiffure ou l'arrangement des cheveux indique les mahométans qui, avec les bouddhistes, sont en très grande majorité. Je mè suis souvent défié des gens qui, dans une population mêlée^ prétendent reconnaître

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les- catholiques à un certain air de figure plus honnête et plus ouvert ; à Pointe de Galle et à Singapour, je suis très frappé décela; il y a de la décence dans l'extérieur, le visage n'est plus si abruti, ni l'œil si sauvage, ni la tenue si malpropre. Nous rencontrons pas mal de nos ancêtres les singes, attachés aux portés des maisons , et des milliers d'énormes lézards .qui^se chauffent au soleil' et se sauvent devant nous, Tableau: sur le pas d'une porte, une maman indienne, assise à terre, tient sur ses genoux deux petits marmousins de quelques mois (vêtus de leur innocence et de la ficelle) ; elle a dans une main un coco frais entr'ouvert ; avec l'autre main elle gratte la bouillie grasse, blanche et fade qui tapisse la paroi du coco ; elle offre cela tour à tour à chaque marmousin, qui ouvre le bec et avale avec bonheur.

On m'avait montré sur la montagne un temple bouddhiste que je tenais à voir, malgré l'avis de mes compagnons ; je m'esquive-avec-un Frère et nous y allons. Je trouve une grande maison, propre, mais 'assez ordinaire, fermée ; des enfants, qui nous voient rôder autour, vont chercher la clef chez le prêtre logé auprès et que nous voyons couché à sa porte et vêtu de jaune ; on ouvre le temple, nous refusons d'ôter nos chapeaux sur l'invitation qu'on nous en fait, cette invitation . même ayant un motif religieux ; j'entre et je recule effrayé en face d'une immense idole de dix mètres de long, couchée sur le côté, entourée d'animaux fantastiques comme vous avez dû en voir quelquefois, et qui remplacent bien peu avantageusement ces charmantes figures d'anges, de saints et de saintes, dont nos églises sont "remplies et nos tabernacles entourés ; tout est burlesque et monstrueux dans ces cultes de l'Extrême-Orient. La partie européenne de Pointe de Galle contient quelques milliers d'habitants pour lesquels il y a trois temples protestants de cultes différents et hostiles les uns aux autres, et il reste dans la ville pas mal de protestants qui n'ont pas de temple de leâr culte ; même chose à Singapour, où il y a sept temples protestants de différents cultes.

De Pointe de Galle à Singapour, six jours de traversée ; nous longeons toutes sortes d'îles,: et enfin le continent ; dans le~port de Singapour, nous apercevons deux de nos missionnaires, dont un connu de nous et parti' en juillet; l'autre est procureur, et a ici une maison où nous allons loger. C'est de là que je vous écris ; il fait bien bon être chez soi et sur un sol qui ne remue pas. Hier soir, en notre honneur, une dizaine dé missionnaires sont venus dîner chez lui avec nous, et nous avons expérimente ce qu'on dit toujours, que les missionnaires sont très gais. Ces missions méridionales sont assez tristes comme résultats,, et on y a bien du mal ; le peuple malais a un type physique hideux, et les meilleures figures qu'on ren=contre sont encore celles des Chinois. Je me trouve bien partagé en fait de mission, quoique tout soit bon pour celui qui porte la foi aux infidèles.

A Dieu, cher monsieur le Doyen, croyez à toute mon affection filiale à la vie, à la mort. ,

Shahg-Haï, le 24 novembre 1875. .

Cherjveonsieur le Doyen,

L y aura bientôt quinze jours que YHoogly nous a déposés, le 12 novembre, sur ce rivage lointain, et que nous avons pris possession du sol chinois. Je dis à dessein que nous en B.vons pris possession, car c'est notre domaine, puisque nous sommes envoyés de 'Gelui-qui possède la teri-e,- et quenous.vendns pour la lui conquérir. Vive le continent ! Il faut \avoir passé quarante-cinq jours en mer pour comprendre comme il est doux d'habiter la terre ferme. Notre allégresse, en débarquant, avait beaucoup de raisons surnaturelles que je vous laisse à penser ; mais aussi une raison naturelle,: la fatigue et le dégoût que finit par inspirer le séjour en bateau. Bien que je n'aie pas eu un instant le mal de mer, où peut-être à cause de cela, je me suis trouvé, vers la fin de mon voyage, tellement fatigué de l'estomac que je ne pouvais plus manger, et qu'arrivé à terre, je ne digérais plus..,. Mais laissons ces misères; la suite de mon odyssée vous intéressera davantage. ■ -

De Singapour à Saïgon, changement de décoration, même sur mer ; nous rencontrons partout une innombrable quantité de jonques chinoises et cochinchinoises, qui voyagent pour le commerce ou qui pèchent en pleine mer ;, on passe souvent assez près d'elles pour voir ces barques d'une forme étrange, avec une voile en natte tressée, chargées de Chinois dont la plupart sont tout nus, et occupés à visiter d'immenses filets

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CORRESPONDANCE pu PÈRE"J.-B. AU^BRY.

qu'on laisse flotter presque librement dans lar mer, accrochés à de grandes perches émergeant de distance en distance.

Nous a,rrivons à Saïgon le samedi à midi ; — viftgt-quatre heures d'arrêt que nous passons au collège tenu par les prêtres de notre société (petit et grand séminaire à la fois).

Visite aux quelques missionnaires de la ville et àrévêque. Les pauvres missionnaires, et en général les Européens de Saïgon, nous ont fait à tous une bien pénible impression, par leur visage défait, leurs yeux creux et leur teint transparent. C'est un affreux climat ; nous avons retrouvé là un jeune missionnaire que nous aivions connu à Paris, et qui nous avait quittés en janvier, robuste et de bonne mine ; après huit mois de séjour, il est maigre, pâle et affaibli. Ce qui est encore plus triste, c^êst .que la pauvre colonie française est dévorée par l'irréligion et le vice, et que les missionnaires, non seulement ne trouvent aucun appui pour leur apostolat dans leurs compatriotes, .mais encore n'ont pas de plus grand obstacle à leur ministère que là présence de l'administration française. Fautil qu'un pays comme la France sOit si mal représenté au milieu de ces peuples païens, prenne si à rebours sa mission civilisatrice, et n'apporte à ces pauvres peuples que les conséquences ou même les excès de la civilisation avant de leur en donner les principes ! J'ai rencontré en pleine rue de Saïgon un immense convoi funèbre du culte bouddhiste, et, au nom de la liberté des cultes, on a laissé subsister dans les rues, sur les places, devant les maisons, et partout enfin, toutes les extravagances et les images monstrueuses du bouddhisme ; et c'est une ville française ! Les orphelinats sont peuplés d'enfants métis qui ont une mère cochinchinoise et pas de père connu ; i c'est la religion qui ramasse et nourrit tout cela.

De Saïgon à Hong-Kong contre-mousson, c'est-à-dire vent contraire et mer assez agitée ; de tout notre voyage, c'est la seule fois que nous ayons eu gros temps ; la plupart des passagers vomissent et sont sur le flanc. Jusqu'à Saïgon, nous avions toujours dit la messe ; de Saïgon à Hong-Kong,

nous ne l'avons dite que le premier jour, qui était celui de la Toussaint ; ce jour-là, du reste, il y a eu fête à bord, messe solennelle sur le pont, avec un bel autel préparé par l'équipage, . et tout ce qui s'ensuit. J'ai été fort peiné de ne pouvoir dire la messe Xo. Jour des Morts ; c'est un jour que j'aime, et il faut être loin de son pays pour se rappeler vivement, comme je l'ai fait, les morts et les vivants qu'on y a laissés.

A Hong-Kong, nous avons eu quarante-huit heures, du samedi six au lundi huit ; nous avons là une procure tenue par deux missionnaires, pour le service des missions, et un hôpital pour les missionnaires malades ou fatigués. Le climat est excellent, le paysage enchanteur ; la ville est anglaise, tout-à-fait européenne, et beaucoup moins triste à voir, au point de vue j^hysique et moral, queSaïgon, On nous soigne et on nous régale, mais nos estomacs, fatigués de la vie en bateau, commencent à nous refuser le service ;vle mien surtout se dérange, et je m'embarque pour Shang- Haï bien peu réconforté. ;

Enfin nous arrivons à Shang- Haï, le douze au matin ; on nous annonce que nous ne partirons guère avant le premier décembre, ce dont je me réjouis fort. Nous avons ici une procure, tenue par un missionnaire résident, pour le service des missions de Chine ; et tout ce qui me viendra de France devra toujours arriver jusqu'ici. C'est donc dans notre procure que nous sommes installés ; nous ne sommes occupés qu'à nous dorloter, nous écouter et nous refaire, car vous savez que nous sommes seulement à la préface de notre odyssée ; reste huit ou neuf cents lieues de pays à traverser, tant en barque qu'en chaise à dos d'homme, ce qui sera tout-à-fait pittoresque.

Nous avons ici deux courriers du Se-Tchouan venus à Shang-Haï pour l'achat des marchandises destinées aux missions de l'intérieur ; ce sont des hommes de confiance, c'est avec eux que nous devons remonter le Fleuve-Bleu, vers le premier décembre. Nous avons trouvé ici également

deux missionnaires veiiiis dé Se-Tchouan, pour raison de santé, et qui vont remonter avec nous, en sorte que nous aurons des interprètes et des guides. Toutefois, nous autres destinés au Kouy-Tchéou, nous devons recevoir, d'ici à peu de jours, avant notre départ de Shang-Haï, une lettre de Monseigneur Lions, nous donnant notre itinéraire ; et, comme il ignore que, par la voie du Se-Tchouan,. nous avons des compagnons de route, il est possible qu'il nous trace un autre chemin, et nous envoie des. guides dans une autre direction. En toute hypothèse, le bateau à vapeur nous conduit sur le Fleuve- Bleu de Shang-Haï à Hankow ; là nous quittons toute civilisation, et nous sommes en plein système chinois

Nos habits chinois sont achetés, voire même la pipe, la queue et l'éventail ; quelles horreurs ! Il faut que la gloire de Dieu l'exige, pour qu'on se soumette à de pareilles misères. Bientôt, on va nous raser la tête, nous accrocher à la nuque une touffe de faux cheveux- terminés par une houppe de soie, et nous partirons à la conquête de la Chine. A Paris, personne ne connaissait personnellement Monseigneur Lions ; enfin depuis Hong-Kong, j'ai rencontré deux ou trois missionnaires qui le connaissent bien et qui l'ont vu ; ils ont fait de lui un grand éloge qui se résume en deux mots : Mitis et hiimilis corde ; il paraît que c'est un vrai bon père ; comme il est au Kouy-Tchéou depuis 1848, et que les missionnaires sont très familiers entre, eux, ses prêtres ont conservé avec lui leur familiarité d'avant son épiscopat, et on l'appelle le Père-Évêque. Il est clair qu'à mesure que nous approchons et que nous voyons davantage, nos idées sur les missions et sur la Chine se transforment ou se précisent ; nous apprenons une foule de détails étranges et de tout point différents de ce que nous nous étions figuré ; plus tard, lorsque j'aurai vu, je vous en dirai plus long sur toute chose.

Un mot sur notre séjour ici. Vous pensez si je suis curieux d'aller regarder dans les rues et partout ces populations chinoises. Depuis que je suis débarqué, je passe ma vie à crier :

Est-ce étrange ! est-ce singulier ! quel peuple bizarre ! Impossible de vous décrire cela, je ne saurais par où commencer,

Shang-Haï, comme tous les ports chinois, se compose de deux villes accolées, ville européenne, qui ressemble aux nôtres, et ville chinoise ; c'est dans celle-ci qu'il faut se promener pour trouver de quoi observer. Rues très étroites et toutes bordées de magasins remplis de denrées, meubles, vaisselles et marchandises chinoises ; une fourmilière incroyable de peuple qui grouille et crie làrdedans, courant pour le commerce et portant d'énormes fardeaux ; des marchands de petits oiseaux dressés à se battre ensemble ; des diseurs de ^^;«;«^ aventure ; des médecins en plein vent, empressés à servir de petites pincées de remèdes de toute couleur à leurs clients ; des déclamateurs occupés à divertir du matin au soir le petit cercle de curieux qui les entoure ; des marchands de faux lingots d'argent (un petit cube en cire couvert de papier argenté) à offrir aux divinités, -qui seront censées croire que ce sont de vrais lingots ; des marchands de divinités monstrueuses à six bras, à trois têtes, etc. ; des apprivoiseurs de grillons qui viennent vous mettre leurs élèves sous le nez pour que vous les achetiez ; à chaque pas, des chaudières de friture où l'on voit cuire et sauter dans la sauce un tas de choses qui n'ont pas de nom ; des images représentant toutes les fantasmagories imaginables ; des musiciens s'évertuant à siffler dans une horrible flûte en bambou, à gratter un malheureux -petit violon aigre et pointu, en chantant d'un ton nasillard je ne sais quels petits bouts de phrases détachées. Au fond de chaque boutique, on aperçoit, à la place d'honneur, le Bouddha entouré d'ornements en bois découpé et en papier de toute couleur, avec une lampe devant lui ; de Jtemps en temps, on rencontre quelques bonzes ou moines bouddhistes, qui passent gravement avec leur tête pelée et nue, vêtus d'une grande robe de chambre gris-jaune ; on voit passer ces horribles femmes chinoises aux petits pieds; quelques-unes ont si bien réussi (c'est incroyable !) qu'elles semblent n'avoir pas de pieds du

tout et marcher sur dés jambes de bois : leurs petits souliers sont aussi larges que longs; il faut voir comme elles marchenten titubant. Enfin tout cela est inénarrable. J'ai visité la principale pagode : un immense Bouddha, horrible, rouge, ventru, ' à gros yeux incandescents, entouré de monstres .^fantastiques et d'emblèmes bizarres; des adorateurs qui viennent faire une prostration, déposer quelques faux lingots d'argent, et faire brûler une chandelle fumeuse ; et tout autour du temple, jusque dans rintérieur, des nuées de marchands qui crient, qui hurlent, qui glapissent pour qu'on leur achète.

La mission catholique de Shang-Haï appartient aux Jésui- , tes ; ils ont une église dans la ville européenne et un petit noyau de fidèles, surtout français et portugais ; ils ont une autre église avec séminaire et scolasticat dans la ville chinoise; c'est une vraie fleur au milieu des épines, et nous avons été bien consolés, bien réjouis, bien touchés dimanche dernier, en arrivant dans une tribune de cette église pour y recevoir la'" bénédiction du Saint-Sacrement, après ,, avoir traversé toutes ces rues et rencontré cette population bizarre, de trouver réunie là une très belle assemblée de chrétiens, tous chinois et chinoises, bien à genoux, bien recueillis, et se tenant tous, sans exception, fort respectueusement. Vous croirez sans peine que le contraste de ce que nous venions de voir m'avait disposé à trouver notre culte, surtout dans un salut du Saint-Sacrement, singulièrement beau et touchant dans sa majestueuse simpli- ' cité et notre. Ave verum bien admirable. Il faut dire qu'il vient toujours un bon nombre de païens aux cérémonies catholiques ; ils se tiennent debout dans l'espace vide qui est près de la porte, et on voit bien à leur visage que ces pauvres gens éprouvent aussi, à la vue de notre culte, une certaine impression religieuse et sont frappés de respect. Les Jésuites nous ont montré leur maison et leurs œuvres, séminaires, écoles d'enfants; dans la maison, une congrégation de jeunes laïques de la ville ; à l'église, une congrégation de femmes pieuses et une archiconfrérie àe vierges chrétiennes qui vivent chacune

chez elle, mais qui ont une règle, une organisation, des réunions, une présidente ou supérieure, et tout un modiis vivendi bien réglé. Toutes ces œuvres-là sont prospères dans le présent et pleines d'espérances pour l'avenir, et si le petit noyau chrétien est encore excessivement peu de chose, comparé à l'immense population païenne qui remiie autour, au moins, le christianisme est représenté et vivant ici. Ce spectacle m'a réjoui et réconforté ; j'avais un peu d'idées noires la semaine dernière, mais je vois bien qu'il y a de quoi faire en Chine des œuvres intéressantes et attachantes. S'il plaît à Dieu, nous en essayerons au Kouy-Tchéou, et n'eussé-je sous la main que dix chrétiens, si je parviens à les faire avancer un peu plus loin dans la piété, j'aurai delà joie autant qu'il m'en faut pour être heureux. .

Je vais terminer cette lettre par oia j'aurais dû commencer : le jour de l'an est encore loin, mais quand vous lirez ces lignes ilséra passé"dëpuis âu^"m jours ; les souhaits que je

vous envoie aujourd'hui, pensez bien que je les ferai toujours pour vous et que, le i^^" janvier 1876, je serai auprès de vous en pensée et par le cœur. Les nouvelles qui me viendront de France mettront trois mois pour m'arriver. Que de vous il ne m'en vienne jamais de mauvaises, ni en 1876, ni de longtemps! Je vous souhaite une belle église et un beau presbytère (i) ; quand toutes ces constructions seront achevées, ayez soin de m'en faire prendre un croquis par quelque artiste,et je suspendrai cela auprès de mon dessin de l'église et du presbytère d'Orrouy (2) ; quand les Chinois me demanderont ce que c'est, je répondrai : «Ce sont mes deux maisons paternelles!» Croyez que cette réponse sera toujours accompagnée du geste qui veut dire : Chinois, mes bons amis, je suis venu ici pour votre salut, et je donnerais bien volontiers ma vie pour sauver un seul d'entre vous, mais ça n'empêche pas que la meilleure partie de mes affections ne soit restée par là-bas...

(1) M, le Doyen de Ribécourt commençait la construction de son église. • (2J Orrouy, village du département de l'Oise où le Père Aubry commença ses études.

A Dieu! A toutes vos âmes chrétiennes donnez pour pénitence de prier pour moi... À vous ma meilleure et ma plus filiale affection. " ,1

Sur le Fleuve-Bleu, le 7 janvier 1876.

Cher monsieur le Doyen,

E ne sais vraiment- quel nom donner au lieu où je commence cette lettre ; je sais seulement que, dans huit ou dix jours, nous devons arriver à un petit port de commerce nommé Cha-Che, près d'une ville du nom de Kin-Tchéou-Fou, y passer quelques -heures^ et y donner nos lettres aux Franciscains italiens, qui les enverront à Shang-Haï, Je vous avais écrit de cette dernière ville; selon mon habitude, je vais, aujourd'hui encore, vous raconter tout simplement ma vie, et vous décrire les contrées que je traverse.

Nous avons quitté Sang-Haï le seize décembre... Vous aije dit que j'avais visité, à une demi-lieue de Shang-Haï, le centre de la mission locale, qui appartient aux Jésuites, et leurs établissements centraux réunis en un village sous le •nom de Zi-Ka-We. Cette visite a été une de mes jouissances, et, pour le dire de suite, vous comprenez bien que, partout sur notre passage, je tâche de voir tout ce qu'il y a d'établissements catholiques, pour m'instruire et recueillir le plus d'observations possible. Ces établissements des Jésuites sont bien intéressants, et c'est une belle chose pour nous de trouver ainsi partout l'Église naissante et entourée de ce petit groupe d'oeuvres si belles, qui sont comme sa production nécessaire, et qui jaillissent tout de suite auprès d'elle, comme une germination naturelle du sol oîi elle s'établit. Résidence de l'évê-

l8 CORRESPONDANCE DU PÈRE J.-B. AUBRY'

que, qui est un Jésuite, et des Pères qui dirigent la mission, séminaire grand et petit, avec noviciat et scolasticat pour ceux des clercs chinois qui se font Jésuites, orphelinat de petits garçons, orphelinat de filles, avec pensionnat pour les chinoises plus riches, couvent de Carmélites. Les Jésuites ont une ressource que n'ont pas les autres missionnaires ; dans leurs scolasticats chinois, ils ont toujours quelques scolastiques français, mêlés aux scolastiques et séminaristes chinois et étudiant avec eux, leur donnant le ton ecclésiastique, l'esprit catholique, et, autant que possible, l'élan européen ; quelle heureuse idée ! A leur petit séminaire est annexée une pension d'une centaine d'élèves chinois destinés à rester simples chrétiens ; on les pousse dans les études chinoises le plus loin possible, pour, en faire des hommes distingués, capables d'exercer une influence, de remplir des postes, et de donner du relief au christianisme le jour où il sortira des catacombes. Il est bon de vous dire, une fois pour toutes et afin ^.que. vous me— compreniez aujourd'hui et dans l'avenir, que, ppur le moment, et de longtemps encore, le peuple -chinois doit rester chinois par son éducation ; tous les essais d'éducation européenne appliquée à des sujets chinois ont mal réussi, ont fait des pédants, des ambitieux et de mauvais chrétiens, en leur tournant la tête ; on y a renoncé partout, et on a reconnu la nécessité d'attendre et de prendre la question de plus loin. Ici, comme en Europe, les Jésuites insistent sur l'éducation, et, outre leur collège de Zi-Ka-We,il5 ont deux ou trois petits collèges de divers degrés dans Shang-Haï, et plusieurs dans l'intérieur de. la mission. Pour moi, j'admire cette méthode, elle est savante et forte ; on va peut-être lentement, mais on travaille solidement.

Je reviens à Zi-Ka-We. C'a été une jouissance pour moi d'y voir, pour le peu que j'ai pu regarder et me faire expliquer, exactement le même système d'études, ecclésiastiques en petit qu'au Collège Romain en grand ; même méthode, même organisation, même programme ; ici, comme partout,

\c Ratio studiorum socieiatisjesu pst la formule d'études ecclésiastiques et humanitaires suivie toujours par les Jésuites, et composée au Collège Romain, qui est le type de son application.

A Zi-Ka-We encore, orphelinat de garçons dirigé par deux Pèreset plusieurs Frères français et chinois ; nombreux orphelins, immense' maison très bien organisée et solidement réglée; les orphelins n'y sont pas seulement élevés, on lesutilisepour le service général de l'établissement ; il y a des ateliers : menuiserie, cordonnerie, étoffes, imprimerie, imagerie, etc. ; tout cela fonctionne activement, et produit des choses qui se vendent et s'utilisent. Les enfants sont occupés et répartis selon leur aptitude; on les intéresse à leur travail par une prime qui fait la boule de neige, et qu'ils trouverpnt en sortant ; et, en attendant, ils apprennent un bon métier chinois, dans lequel on leur a montré à joindre, autant que possible, à l'industrie de leur pays les perfectionnements du nôtre. A leur sortie, on k^lïiarie^ avec des orphelines, et' voilà dés familles chrétiennes. Orphelinat de filles tenu par des Religieuses Auxiliatrices du Purgatoire ; pensionnat de jeunes chrétiennes riches et noviciat de Religieuses indigènes pour les œuvres . actives de la mission ; nous y avons vu six ou sept novices, et quatre où cinq professes fort convenables et de bon air ; vous savez évidemment la condition abjecte de la femme dans ce pays-ci; or, voilà comment le christianisme, tout naturellement et sans qu'on vise à autre chose qu'à gagner le Ciel, réparera ce -désordre et relèvera la femme, en lui donnant, dans les familles fondées par lui, le rang qu'elle doit avoir.

Couvent de Carmélites tenu par des Françaises et destiné à recevoir les Chinoises qui seront plus aptes à la vie pénitente et contemplative ; c'est un essai pourvoir si la vie religieuse, sous cette forme, pourra réussir et porter des fruits en Chine ; vous voyez que l'expérience est intéressante et importe à l'avenir de l'Église sur ces malheureuses terres. Les Carmélites ne sont là que depuis huit ou dix ans ; elles ont eu beaucoup de novices qui ont presque toutes, échoué, et dont quel-

ques-unes sont encore chez elles, mais ^restées novices ; le lendemain même de notre visite, il y avait une profession, la première depuis qu'elles sont là, mais ce n'est qu'une converse. Le Père qui nous conduisait nous disait : « Le peu de résultats obtenu jusqu'ici par les Carmélites, loin de nous décourager, nous semble très rationnel et n^était pas imprévu ; elles ont apporté, elles persisteront et doivent persister à appliquer ici leur règle dans toute sa pureté et sa rigueur, sans adoucissement ni transaction ; elles aiment mieux n'avoir que très' peu' de sujets, et les attendre longtemps, que d'avoir des Carmélites /r^/<3:/i?^i". On n'a pas encore de Mères de chœur, parce que, pour être vraiment dans la règle, on exige d'elles, non seulement un très bon noviciat, comme pour- les converses, mais encore -qu'elles sachent lire le latin pour l'office au chœur, et parler français pour pouvoir étudier les livres de spiritualité.» Comme tout cela est sage !

Dans l'autre maison aussi, au -noviciat des Sœurs Auxilia.^ trices pour les filles chinoises, la supérieure nous a dit: «Nous ne passons rien à nos novices, et nous exigeons un bon noviciat. » Il est clair que, d'un côté comme de l'autre, elles sont stylées par les Jésuites, qui eux-mêmes tiennent tant- à la formation première et ont un si solide noviciat.

Vous pensez combien toutes ces œuvres m'intéressent, et avec quelle curiosité je les examine. Vous ai-je dit qu'à Shang- Haï et dans les diverses missions de Chine, outre les ■ quelques essais de couvents qui ont été commencés, il existe, dans chaque chrétienté, un petit groupe de Vierges chinoises? — C'est le nom officiel et public. — Ces filles, qui vivent chacune dans leur famille et de la vie commune, mais qui ont fait vœu de virginité, sont réunies en congrégatidh sous la présidence de l'une d'elles et la direction du missionnaire, vouées aux bonnes œuvres qu'il fonde et pour lesquelles il requiert leur service. Il y en a, paraît-il, un bon petit nombre au Kouy-Tchéou, formant de vraies communautés, avec une règle et une supérieure.

A la fin de notre séjour à Shang-Haï, nous avons reçu une lettre bien paternelle de Mgr Lions, notre évêque, qui nous exprime sa joie d'avoir deux missionnaires de plus, et nous donne notre itinéraire par, le Fleuve-Bleu et le Se-Tehouan. Nous partons donc de Shang-Haï le seize décembre ; cette première partie du voyage en fleuve se fait sur de grands bateaux à vapeur américains, très beaux, très luxueux et très confortables ; ils vont bien au-delà de Nankin, jusqu'à la ville de Hankow ou, en style chinois, Wou-Tchàng.Nous y arrivons en quatre jours, ec nous y sommes reçus par le procureur de la mission, qui appartient aux Franciscains italiens, et qui a là son centre et quelques-uns de ses établissemerits. Il nous faut séjourner encore à Hankow jusqu'au lendemain de Noël pour atterldre nos barques chinoises. La rriission est fort pauvre : grande église romane en construction, orphelinat de filles et hospice de vieilles sous la garde de Soeurs italiennes; petit et grànd~se"minàirè renfermant en tout cinquante élèves répartis dans les diverses classes ; ces élèves ont bonne façon, mais n'ont pas cet entrain qui fait le charme des collèges nombreux et florissants ; le séminaire sert , de résidence à l'évêque franciscain- italien, qui est charmant, plein d'amabilité, la simplicité même, — comme tous les évêques missionnaires que nous avons vus jusqu'ici. La chrétienté du lieu étant peu nombreuse, les offices de Noël sont un peu tristes, et les chants, exécutés à la mode italienne par des gosiers d'enfants chinois, n'égayent pas beaucoup. Rien d'aigre, de nasillard et de grêle comme le chant d'un Chinois ! Il me semble que les Jésuites ont obtenu dans leurs églises tout ce que les Chinois peuvent donner sous ce rapport, un chant peu agréable mais convenable ; j'ai mes petites illusions aussi pour faire quelque chose à mon tour au Kouy-Tchéou, quand j'aurai un domaine spirituel. Vous souvenez-vous de ce que nous disions ensemble sur la place à donner à la musique, dans un séminaire et dans l'éducation ecclésiastique? Dans les paroisses le chant est un puissant moyen d'action sur les âmes, pour les toucher, les élever, les

faire

prier ; un beau cantique est une prédication qi

\\ se

fait

toute seule et que le chrétien se fait à lui-même, sans: qu'il en coûte ni talent ni peine au^asteur. Certainement qu'après vos leçons et vos catéchismes, nos petits CKTiXiQ^ç^s, Mon doux Jésus. Enfin voici k temps, et les autres, ou encore le Miserere du Carême, ont été pour quelque chose dans ma vie chrétienne et ma vocation. ' - - :

, Le départ de Hankow est annoncé pour le vingt-six décembre ; nos courriers, qui sont des chrétiens, et à qui nous aVons ordre de nous en remettre de tout point, font les préparatifs sans que nous nous en occupions ; seulement nous avons apporté de ShangrHaï des provisions européennes qui serviront jusqu'à destination : vin, café, eau-de-vie même, sardines, et quelques autres petites niaiseries. Nous irons en barque jusqu'à Tchong-Kin, sur le grand Fleuve-Bleu ; Tchong-Kin est la capitale du Se-Tchouan ; cette ville est à environ trois cent cinquante lieues^ de Hankow, qui .est à deux- cent cinquante lieux de Shang-Haï. De Hankow à Tchong-Kin, nous en aurons pour deux mois. Mais l'ennui et lés embarras d'un pareil voyage sont bien allégés par deux vieux missionnaires quijVevenus de Shang-Haï pour se reposer, rentrent avec nous au Se-Tchouan. -Notre caravane se compose de quatre barques de commerce à peu près semblables, louées par la mission du Se-Tchouan pour le transport de ses marchandises. Voulez-vous que je vous décrive notre organisation ?

D'abord la barque où j'ai pris passage avec deux de mes confrères. Nous l'avons nommée l'Etoile du Messie, en souvenir du jour du départ; nos trois ^autres compagnons, réunis ensemble, ont baptisé la leur St-Jean P Êvangéliste. Ne croyez pasqueces embarcations soient, commeonsel'imagine d'abord, et comme je me l'imaginais moi-même, de petites nacelles étroites et légères, exposées à' tous les temps ; elles ont quinze mètres de long sur trois à quatre de large, et le fond de cale, qui co'ntient le chargement, paraît bien avoir près de deux mètres ; il est couvert de planches formant un sol assez ferme,

LE'TTRE III.

et le mouvement de la barque est assez insensible pour me permettre d'écrire fort tranquillement.

Commençons par l'arrière. Ma barque se termine en poupe par une cabine en planches où loge le patron avec sa femme, sa petite fille de six ou sept ans, et la mère de sa femme : toutes trois ont de petits pieds, c'est-à-dire que leurs jambes posent à terre comme des bâtons ; elles sont occupées tous les jours à se chauffer autour d'une chaufferette, à se passer une grosse pipe qui leur est commune, et à nous regarder par les fentes de leur cabine, car elles ne sortent pas. La petite fille seule, en raison de son âge, a le droit d'aller et venir ; elle profite de la permission pour nous ^^4?"^^^^ dans notre loge, surtout quand nous mangeons, ce qui lui semble très drôle. Devant cette cabine du patron, qui occupe la largeur de la barque et qui prend environ, cinq pieds de sa longueur, se trouve une cour de quatre mètres de long, bordée du côté de l'eau par un pàràpét en planches, é^ couverte "d'u^n" toit en tresses de bambou qui glissent l'une sur l'autre et qui, en fermant à peu près hermétiquement la dite cour, en font la nuit une chambre ; on y voit un fourneau, qui est notre cuisine, des lambilles de lard et d'autres viandes suspendues, quelques poissons salés, des paniers pleins de pommes de terre, de navets et d'oignons : ce sont nos provisions; deux paquets de couvertures roulées dans des tapis en tresses fines de bambou : ce sont les lits des deux courriers chrétiens qui occupent notre barque, sont responsables des marchandises dont elle est chargée, et nous font la cuisine ; car la petite cour en question leur sert de résidence le jour, de cuisine pour eux et pour nous, de chambre à coucher la nuit ; dans la même cour se trouve aussi le gouvernail, et par conséquent le' pilote, qui nous étourdit toute la journée en criant à l'équipage, en train de ramer ou de tirer la corde, un tas d'injures chinoises, surtout un mot qui signifie beaufrère ! Est-ce étrange !

Après la petite cour voici notre maison : elle occupe toute la largeur de la barque, et environ trois mètres soixante-quinze

centimètres de sa longueur ; une porte à l'arrière sur la cuisine, une porte à l'avant sur l'équipage ; au-dedans, deux lits d'un côté et un de l'autre, — c'est le mien, et, au bout de mon lit, le réfectoire, c'est-à-dire une petite table carrée avec trois bancs ; nos lits sont des planches posées sur des tréteaux, une paillasse posée sur ces planches, deux couvertures ; nos malles occupent le dessous du lit ; la petite table nous sert aussi à dire la messe que nous avons pu célébrer jusqu'ici chaque matin. Après notre cabine c'est le pont, qui est couvert avec des espèces de bâches en tresses de bambou mobiles et qu'on glisse le matin l'une sur l'autre, tandis qu'on les étale le soir pour former un toit sous lequel couche l'équipage.

L'équipage se compose de quatorze hommes :1e pilote, deux hommes qui restent toujours à l'avant pour la manœuvre, et onze qui tantôt sont sur la barque occupés à mouvoir deux énormesramestrès-lourdes, tantôt-sontsur la rive tirant à force de bras réunis une longue, longue corde amarrée au sommet de notre grand mât, et nous faisant ainsi remonter "le 'courant ; nous avons deux mâts dont chacun porte une voile ; au pied du grand mât est la cuisine de l'équipage, c'està-dire un fourneau portant un" immense chaudron dans lequel on fait cuire toujours la même nourriture, du riz, toujours à la même sauce, de l'eau. Une nacelle est attachée au flanc d;e notre barque, pour porter l'équipage à terre quand il faut tirer, ou le rapporter à bord quand il faut ramer, ou encore pOur nous porter nous-mêmes à terre une heure ou deux toutes les aprèsmidi, car, sans être mal ici, nous ne pourrions pas y vivre tout le jour sans tomber malades. Notre cabine est très bien couverte et assez bien fermée ; quoiqu'il fasse assez froid et qu'il ait même neigé un peu ces derniers jours, chose rare ici, nous avons chaud ; nos deux chrétiens sont bons et complaisants, ils nous n&urrissent vraiment bien et trop abondamment ; sur la propreté dans la manière de préparer et de servir, il est bon de fermer les yeux et de ne pas assister à leurs opérations; enfin la vie est assez gaie...

Nous lisons, nous faisons nos exercices de piété, nous causons, nous chantons. La marche est très inégale, c'est selon les endroits ; si le vent est favorable, nous allons vite, sans travail pour ces pauvres, rameurs, qui Ont d'ordinaire un mal horrible à tirer la corde, et une affreuse existence ; d'autres fois, le temps mauvais ou les courants trop rapides rious font avancer avec une lenteur désespérante ; si le vent est trop contraire, il faut s'arrêter et amarrer à la rive. Tous les soirs, on amarre les barques les unes près des autres à la rive, en face de quelque village chinois, et on dort là pour partir le lendemain matin vers sept heures au plus tard, à quatre heures au plus tôt, jamais sans avoir Immolé d'abord cinq ou six pétards à Bouddha, dont l'autel est au fond de notre cuisine.

Les barques, innombrables sur ce fleuve, se réunissent pour passer la nuit dans ces sortes de petits ports, au nombre de

trente,^£uarante, qudquje^^^^^ trois cents, -

Comme on s'arrête souvent dans l'après-midi, nous descendons faire un tour à terre et voir le pays ; tous ces barquiers crient, se disputent, s'insultent ; les gens du lieu viennent leur vendre du riz, des navets, des œufs (pour les aristocrates comme nous). Quand nous descendons, les naturels du pays, sous notre costume chinois, ont bien vite reconnu des Européens ; ils vont s'avertir les uns les autres : alors on les voit accourir par bandes, hommes et enfants, pour nous regarder bouche béante, puis se détourner et s'en aller en riant à se tordre ; les femmes aux petits pieds, ne pouvant guère sortir, sont aux portes et regardent sans rire, mais de l'air le plus stupéfait du monde, les Européens. Tout cela est d'un drôle, d'un drôle qui ne se déci'it pas.

La campagne est triste et désolée, bien cultivée, mais pauvre et toute marécageuse ; les maisons sont très petites, en terre et en paille de riz, ou en tresses de bambou, sans fenêti'es ; on y voit ge^ilier ensemble les chiens, les Goehôns, qui sont très nombreux et qui vivent en liberté, les hommes et les femmes, et d'incroyables nichées d'enfants sales, déguenil-

lés et fort peu ragotitants. Ce pays est peuplé comme on ne se le figure pas ; il y a des maisons et des gens partout, pas un coin n'est inoccupé. Que d'âmes perdues, et que tout cela paraît loin, bien loin de l'Évangile ! Le peu de chrétiens vivant parmi ces populations immenses est submergé et disparaît, imperceptible dans cette masse, comme une petite caravane de fourmis dans une forêt ; et cependant le . vrai Dieu est adoré, la croix est plantée pai- ci par là, le nom du christianisme est arrivé aux oreilles de la plupart, et enfin l'Église existe, elle est vivante, et elle croît peu à peu, jusqu'à ce que, comme dit quelque part saint Paul, elle ait complété, par ses conquêtes, le corps mystique de ]ésns-Chxis.t,qtiiadiinpletur oin7iia in omnibus !

Je vous disais tout-à-l'heure qu'on nous reconnaissait sous notre costume chinois ; s'il faut- vous en dire un mot, je veux bfen ; me voici des pieds à la tête. Je commence par la tête :

elle est rasée, à l'exception d'une houppe ad verticefn, laqueUe \

poussera. à volonté pour me donner une belle queue à la mode \

du pays; en attendant, il a fallu greffer et lier à ma houppe i

encore bien courte une queue postiche de cheveux qui sont |

très noirs, car le blond n'existe pas en Chine ; or, cette mal- ;

heureuse queue est tombée depuis quatre ou cinq jours ; je ne ]

ti'ouverai d'artiste capable de la remettre qu'à Cha-Che, dans \

dix ou douze jours; et comme, en attendant, il ne faut pas \

sortir sans queue, quand je sors, j'attache mon appendice \

avec des épingles au-dedans du bonnet ; si le bonnet tourne \

à mon insu, je me trouve avoir la queue sur l'oreille ; je suis du \

reste ravi qu'elle soit tombée, car c'est fort incommode, et on \

ne peut rien faire des mains sans que la misérable queue \

vienne s'en mêler, ce qui est intolérable. Pour bonnet, une \

calotte ronde en feutre couvert de soie, ayant assez la forme \ d'un chapeau sans rebord ; pour tenir chaud à nos têtes rasées nous ajoutons un turban de soie commune qui nous couvre les oreilles ; on nous a coupé une bonne partie des favoris et laissé la moustache et le menton velu. Notre vête-

nient se compose d'une chemise ou grand gilet en toile à longues et larges manches ; un immense pantalon, dans lequel j'entrerais bien en quadruple exemplaire, à jambes larges et courtes, qu'on serre au moyen d'une sorte de jambière et que j'appelle àes manchettes à jambes, Je nom vous dit à peu près la forme ; une grande- robe bleue, en coton, ouatée, très épaisse, parce qu'il fait assez froid, [et fendue de haut en bas du côté droit, avec de très longues manches qui la font ressembler à un habit de pierrot ; une ceinture en étoffe bleue, et, par-dessus le tout, un caraco à manches courtes et larges en drap noir; aux pieds, des bas en toile aussi larges en bas qu'en haut et fort vilains à voir ; des souliers en étoffe noire montés sur une semelle très épaisse et assez incommode aux pieds, dont la pointe est réfoulée et relevée en l'air. Voilà le personnage ! Du reste, nous sommes si bien habitués à notre accoutrement, que nous n'y pensons plus. La privation de poches "ëst~cë"qu'il~y~ârclé~plûs~'enTiuyeux, mais on peut en coudre ; nous en avons déjà fait quelques-unes,, j'en mettrai partout. Ajoutez par-dessus le tout une bourse plate en étoffe pendue à laceirîture, un éventail q-iand il fait chaud, et un parapluie primitif en papier vert et ciré.

Il est clair que notre teint, notre barbe trop abondante sous le menton, sa couleur et celle de nos cheveux, la taille de notre nez, nous font aisément reconnaître pour des Diables d'Occident, et que notre habit chinois ne nous déguise nullement, du moins aux yeux de ceux quf nous voient d'assez près ; mais nous n'avons encore rencontré jusqu'ici personne qui nous ait paru malveillant ; au contraire, dans nos promenades à pied le long du fleuve, nous rencont/ons beaucoup de monde, nous traversons des hameaux, de petits villages ; les pauvres gens qui nous voient rient assez souvent de nous ; si nous leur en laissons le temps, ils approchent peu à peu d'un air curieux, nous dévorent des yeux, regardent surtout nos bréviaires ou autres livres européens avec stupéfaction, tâtent nos robes et chaque partie de notre vêtement en calculant ce

qu'il peut valoir, pour en conclure le rang que nous devons occuper et notre fortune ; ils nous adressent un tas de questions que nous autres, nouveaux venus, ne comprenons pas. Du reste ils n'ont pas l'air bien méchants ; aujourd'hui seulement, 10 janvier, il a failli nous arriver un peu de désagrément; nous traversions à deux un groupe de maisons sur le rivage ;

toute la petite population accourt sur, notre passage, et, nous une fois passés, rit à se tordre ; il nous fallait faire un anglie pour suivre le chemin battu, les Chinois coupent à court, ils galopent à travers champs, jeunes et vieux, pour nous retrouver au passage à l'angle ; nous les voyons, et, pour les éviter, nous prenons une autre direction, tous y accourent ; nous revenons au premier chemin, tous y reviennent ) enfin, nous prenons le large à travers champs, et nous les évitons, mais non sans les entendre crier assez fort. Un quart d'heure après, nous voici obligés de repasser par là pour remonter dans nos barques, arrêtées précisément ëri cet endroit ; nos grèdihs dé Chinois nous voient revenir, et les voilà qui accourent au galop se poster tous sur le chemin que nous ne pouvons plus éviter ; nous nous armons de fermeté, convenons de garder un visage impassible et de les regarder dans les yeux ; nous passons sans encombre et sans cris, et on ne rit qu'après notre passage. Il n'est pas possible à un prêtre qui traverse ces populations innombrables et bizarres, et qui entrevoit partout les signes de leurs superstitions fantastiques, de ne pas éprouver une impression étrange et une immense tristesse à la vue de ce nombre incalculable d'âmes presque nécessairement vouées à la damnation, et pour lesquelles il ne peut rien, pour lesquelles il y a si peu, si effroyablement peu d'apôtres, et qui du reste répugnent si fort à l'Évangile par leurs superstitions, leurs mœurs, leur état social, réunissant tous les défauts de la civilisation à tous les défauts de la barbarie, sans avoir les qualités ni de l'une ni de l'autre. Oh ! qu'un pauvre missionnaire, perdu et isolé au milieu de ces peuples immenses, se sent peu de chose, qu'il est écrasé par la grandeur de sa tâche, qu'il a

besoin de sentir derrière lui, en Europe, dans les pays de foi, dans les paroisses où il reste de la piété, quelques bonnes âmes qui prient pour lui et qui offrent leurs mérites, leurs sacrifices, leurs peines petites et grandes, en vue de mériter pour lui et d'ajouter à ses forces et aux grâces dont il dispose pour agir sur ces malheureux idolâtres ! Dites cela, s'il vous plaît, à vos bonnes âmes en ma faveur. Jamais je n'ai senti comme aujourd'hui la nécessité et la valeur de la prière, en même temps que la solidarité des chrétiens, qui doivent s'aider les uns les autres à travers les espaces, et, par leurs prières, bien plus encore que par leurs offrandes, soutenir au loin l'action apostolique des prêtres placés, comrhe je le serai bientôt, aux avantpostes de la catholicité. On parle beaucoup de la nécessité de la prière, et on n'y croit guère effectivement ; moi-même jusqu'ici j'ai souvent prêché cela aux autres, et je n'y croyais pas le quart de ce que j'y crois aujourd'hui, ni peut-être la centième partie dé ce que je devrais "y croire. Une bonne âme qui, en France, priera et offrira ses mérites pour m'aider, fera peut-être plus que moi, et fera certainement réussir mes travaux, en même temps que cet a,cte de charité, le plus éminent de tous, lui sera précieux à elle-même devant Dieu. Bonnes dames pieuses qui savez être encore chrétiennes au milieu d'un monde qui ne l'est plus, et qui n'avez pas perdu la science de la prière, vous ignorez quelle est votre puissance ; plus la prière s'étend à beaucoup de choses, plus elle prend de force ; vous avez déjà beaucoup d'objets proposés à vos prières, priez encore pour les missionnaires, et méritez pour nous, afin que ' Dieu vous bénisse ainsi que vos enfants, vos vivants et vos morts, en même temps que nos Chinois.

Savez-vous un des sacrifices que je sens et sentirai le mieux, je crois ? Ce sera d'être séparé et si loin de tout ce mouvement d'idées et de ce travail intellectuel qui se produit en France, et qui m'intéressait tant et tant. Quelle immense jouissance de se trouver dans ce milieu si vivant où surgissent et s'élaborent toutes les bonnes idées qui font le tour du monde, et

de suivre, à l'abri de la foi catholique, ce^grand travail d'expansion de la vérité, et ses luttes avec l'erreur \ Je compte un peu sur vous pour y suppléer ; car, ici même, la perfection pour nous ne consiste pas à nous séquestrer dans la mort de l'intelligence ;je compte également sur mes livres, et je m'applaudis bien aujourd'hui d'en avoir emporté une provision. S'il m'arrive des peines, et il m'arrivera au moins des moments d'angoisses morales, à la. pensée que je ne dois plus revoir mon pays et ceux que j'y laisse, après les consolations puisées" dans les pensées de la foi, je trouverai toujours une source de joie dans mes chères études à compléter et à perfectionner de plus en plus. ..

Y-Tchang, le 22 janvier 1876.

Cher monsieur le Doyen,

Os barques sont arrêtées en face d'une ville où nous allons passer huit jours, car nous sommes à la veille du premier de l'an, solennité qui est, pour tout Chinois, l'occasion d'un chômage et d'une débauche en règle sub omni respectu. Le fleuve, ayant —ici environ un kilomètre"^e" large, formé" sous là ville un port dans lequel séjournent sept ou huit cents barques à l'ancre, chacune avec sa charge de marchandises et de population, hommes et animaux^ chiens, coqs et poules, tout cela côte à côte, l'un sur l'autre : vous entendez le bruit, et vous voyez le beau tumulte ! Ajoutez-y les marchands de la ville qui passent sur la rive, et vont d'une barque à l'autre, criant : « Du riz, des œufs, de la viande, des légumes, des fruits, etc., etc., » vous aurez une petite idée du tableau. A certains moments, je me demande encore si je ne rêve pas, si je suis vraiment en Chine, et si je ne vais pas m'éveiller dans un lit français.

Les rives du fleuve sont escarpées, et nous voyons les maisons de la ville au-dessus de nous : constructions basses, toits noirs souvent couronnés de monstres en tuiles, murs en bois et terre, fenêtres étroites et de formes bizarres, figures fantas- , tiques peintes sur les façades, aspect singulier. Nous aurions bien du plaisir à visiter en détail, et à courir par ci par là pour voir de près ces mœurs et ces gens, surtout ces jours ci

OÙ il y a plus de mouvement et un peu de solennité, même en public ; mais il faut rester en barque. Si, un Européen s'avise d'aller à terreje premier Chinois qui l'aperçoit crie à ceux qui sont un peu plus loin: « Voici un Européen!» Ceux-ci le crient à d'autres, ces autres à d'autres ; les Chinois accourent par centaines, par milliers, quittent leur besogne, leur boutique, sortent des maisons, se portent en masse vers l'endroit où l'Européen est signalé ; on n'entend qu'un cri : « Un Européen ! » Les Chinois sont l'un sur l'autre pour voir, et rient toujours aux éclats; enfin la curiosité devient une vraie émeute. Ne croyez pas que j'exagère rien, je ne vous promets qu'une chose dans mes lettres : l'exactitude la plus scrupuleuse à ne rien affirmer dont je ne sois sûr. Je n'ai pas encore passé par la mésaventure dont je viens de vous parler, sinon en petit, quatre ou cinq fois, dans des villages que nous traversions à pied; mais tout le monde nous dit qu'elle arrive toujours dans ces villes de l'intérieur quand un Européen semontre ; aussi sommes-nous prisonniers dans notre barque ; et même sur notre barque nous ne pouvons nous montrer librement, car, à la moindre exhibition d'un de nos visages (ceci je l'ai déjà vu plusieurs fois depuis hier), toute la population des barques voisines sort de ses terriers et fonds de cale, et se hausse pour nous voir et rire de nous ; il y en a même qui viennent d'une barque à l'autre rôder autour de notre cabine, guigner par notre petite fenêtre, qui a 30 centimètres de long et autant de large, et j'ai déjà vidé deux ou trois verres d'eau en plein visage à quelques-uns de ces curieux, qui s'en vont alors tout bêtes.

Le prêtre chinois qui est dans la ville est venu nous voir ; nous l'avons invité à déjeûner avec nous hier à midi ; comme il est excessivement pauvre et qu'il vit à quatre ou cinq sous par jour, notre invitation a été pour lui une faveur ; je me suis risqué seul, avec un de nos hommes qui est chrétien, à l'aller chercher à domicile. Hier matin donc je suis parti au petit jour, afin d'être moins rencontré ; il y avait déjà du

monde dans les rues, mais je cachais mon visage dans une de mesmanches, et, la brume aidant, je n'ai pas été signalé ;. je suis arrivé sans encombre ; j'ai dit la.: messe, assisté à celle du brave prêtre, déjeuné avec lui, c'est-à-dire avalé successivement cinq ou six tasses de thé sans sucre (toujours sans sucre), et mangé une petite galette de maïs coûtant deux sapèques (il faut lO sapèques pour faire un sou de France), puis j'ai passé l'avant-midi à causer avec lui en latin. Hier c'était dimanche, et je n'avais vu à sa messe que six personnes, dont deux enfants qui sont à son service. J'ai fait à ce prêtre l'humiliation dé lui demander combien à peu près il y a de chrétiens. Vous gémissez sur la stérilité de votre ministère : le pauvre prêtre me dit que, depuis une dizaine d'années, la mission a toujours eu un père ici ; lui-même y est depuis un an et demi ; on le connaît comme chrétien dans sa rue, et personne ne lui fait de mal ; il est vertueux, nous a dit un, ""Fràftéiscàin belge que nous avons vu à Cha-Che, il y a huit jours, et j'ai été édifié de la convenance de sa petite chapelle absolument pauvre, et de la manière dont il a dit la messe. Or, il n'a « pas un seul chrétien » ; sur ceux que j'ai vus, deux sont ses domestiques, et le reste sont des étrangers de passage. Pour ne pas l'embarrasser, je lui demande de suite combien il y a d'âmes dans la ville ; sur sa réponse qu'il y en a 600,000 (il y a dans ces villes une population fabuleuse, je ne la croyais pas vraie non plus, mais tous me le disent), je lui réplique : « Eh bien, vous avez 600,000 chrétiens zn spe. » — « Oui, me répond-il, in speciUatione. »

J'ai bien pensé à vous en causant avec lui, et je me demandais si j'aurais le courage de vivre une vie entière dans une situation comme celle-là. Me voyez-vous dans quelque ville du Kouy-Tchéou, entouré de quelques dizaines ou centaines de mille païens occupés de la terre, du commerce, du boire, du manger, du péché, vivant pour le démon, et ne pensant ni à Dieu, ni à une âme, ni à la vie future ; me voyez-vous me creuser la tête pour en prendre quelqu'un au filet sans y réus-

sir, et me morfondre à les attendre des années entières, toujours seul et toujours déçu ; enfin, me voyez-vous, comme ce pauvre prêtre, n'ayant pour compagnie et pour consolation que Notre- Seigneur dans son petit tabernacle en bois blanc, dans une toute petite chapelle bien moins belle et bien moins grande que votre chambre ? Cette pensée et la perspective d'un tel avenir pour moi rn'a bien trotté dans la tête depuis le jour où j'aîjvu cela... Peut-être suis-je dans l'illusion, c'est probable, mais je me dis qu'il y a une certaine joie à vivre comme ce prêtre, travaillant toujours à convertir et ne convertissant jamais, attendant toujours et ne réussissant jama.is, sinon, s'il le veut bien, à méditer, à prier, à conserver son petit trésor intérieur, à goûter un peu la compagnie et le voisinage de Notre- Seigneur !

Si j'étais dans une situation semblable, je rêve de mettre dans ma petite chapelle une table, une chaise et quelques-uns de. mes. meilleurs^ livres-;- j'irais— travailler--ià-auprès-du-bon~ Dieu. Nous travaillerions nous deux, nous causerions nous deux, et il me semble que je passerais là quelques beaux moments. Et puis j'aurais pour me consoler les pensées que voici : Le démon règne partout autour de moi, et ses propriétés enveloppent ma maison ; mais le règne de Dieu est entre mes quatre murailles ; l'Eglise vivante, surnaturelle, pleine de grâces et pleine d'avenir, est représentée ici ; elle habite ici, et c'est moi qui suis l'Église ; il y a ici, au service de ceux qui en voudront, la source de la grâce et le trésor de la rédemption, et c'est moi qui porte ce trésor; Notre-Seigneur est vivant ici, et c'est en moi qu'il est vivant, en même temps que dans ce petit tabernacle qui est à moi et à lui, et où je le fais venir tous les jours ; l'Esprit-Saint a ici un pied-à-terre et une petite vigne qu'il cultive et qui produit, et c'est mon âme qui est cette petite vigne et ce pied-à-terre ; quand viendra le jo,ur oia le règne de Dieu s'étendra, et où Notre-Seigneur sortira de prison pour conquérir ces pauvres peuples, c'est de moi qu'il soi'tira, sans me quitter, pour se répandre autour de

moi; c'est moi qui serai sa mère, et ma petite chapelle qui sera son berceau. Ne trouvez- vous pas qu'il y a, dans ces pensées, une consolation, un stimulant pour conserver mon état de grâce, grandir en esprit intérieur, et utiliser même cette situation si pénible et si délaissée? Voyez-vous ces villes chinoises pleines de centaines de mille hommes livrés aux intérêts terrestres, qui ont ici bien plus de puissance encore qu'en France, aux superstitions absurdes et aux préjugés indéracinables du bouddhisme, à la débauche sans frein ; et, au milieu, ce pauvre petit coin oti un prêtre prie, et où brûle une lampe devant le Saint-Sacrement ; il y a dans cette pensée quelque chose de saisissant et en même temps de consolant.

Pour revenir de la ville, les rues étaient pleines de monde ; il m'a fallu prendre une chaise ou palanquin ; c'est la première fois que j'en fais usage ; on m'amène donc deux hom- JDes portant à épaules un. .fauteuil~aux-deux -bras -duquel est

attaché un brancard ; le fauteuil est couvert et fermé en avant et sur les deux côtés par une natte claire qui me permet de voir sans être vu, et me voilà,^pour vingt sapèques — deux sous, — rapporté, en triomphe à travers un tas de Chinois qui se croisent dans les rues, et qui ne me laisseraient pas retourner si tranquillement s'ils savaient qu'il y a là un Européen.

Nous continuons à faire vraiment meilleure chère que je n'aurais pensé, toujours à l'européenne, le vin excepté ; notre pain, ayant déjà un mois d'existence, a été recuit pour se garder sec ; on nous le sert détrempé dans un bol de bouillon. Depuis hier seulement nous nous sommes mis aux bâtonnets, ils rhe vont mieux que je n'aurais cru ; ça ne vaut pourtant pas la fourchette, n'eût-elle que deux dents. Depuis quinze jours nous buvons du thé sans sucre, quoiqu'il y ait en Chine beaucoup de cassonnade, mais sale et d'assez mauvais goût. Nous avons du café grillé de Shang-Haï pour tout notre voyage ou à peu près, enfin nous ne sommes pas malheureux ; la poule figure souvent sur notre table, bouillie ou rôtie, et nous mangeons deux œufs à la coque tous les matins. Tout

cela 65

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vie de bateau ne m'a pas encore nui. Je lis la grammaire chinoise, j'écorche avec un de nos courriers quelques mots chinois, je lis « la Vierge Marie » de M. Nicolas, un bien beau livre, et quelques autres petits ouvi'ages de spiritualité ; le temps se passe à merveille et ne me semble vraiment pas long.

; Pendant les six jours que nous avons stationné ici, un peu de neige nous a empêchés d'aller à terre ; j'aurais pourtant aimé visiter le pays. Il est accidenté ; depuis Cha-Che, lés grandes plaines marécageuses ont disparu ; partout des montagnes avec quelques arbres, sinon dés bois ; l'aspect est pittoresque, et les deux bords du fleuve, qui,jusqu'à Cha-Che,étaient affreux, désolés, une argile boueuse, suintante, crevassée, s'éboulant par grands morceaux, sont devenus très intéressants, escarpés, surrhontés de rochers et d'arbres ; le chemin pour hôs~rëmorquéufs~sèrpëMe

les rochers, nous le suivons d'ordinaire une partie de l'aprèsmidi ; un des missionnaires qui remonte avec nous a un fusil: les oiseaux foisonnent, il nous tue quelques tourterelles, merles et je ne sais quoi, pour le repas du soir. Il y aura, je pense, outre la grande et fondamentale consolation de travailler à cette belle, immense besogne du règne de Dieu et de l'établissement de notre foi parmi ce peuple, il y aura des observations curieuses à faire par ici à plusieurs points de vue ; tout cela fera passer la vie et attendre, peut-être sans être trop tenté de regret, l'éternité, où il faut bien penser que nous serons réunis.

Il est six heures du soir : voici notre barquier qui fait son sacrifice vespertin à Bouddha; il tape de grands coups de tamtam dans le recoin qui nous sert de cuisine, pendant qu'un autre brûle des pétards à la proue, tout en faisant à la chandelle oti il les allume, de profondes et révérencieuses salutations ; aujourd'hui, à cause de la vigile du premier de l'an, le tam-tam est prolongé, nous en sommes abasourdis. Notez

que, pendant à peu près une demi-heure, sur chacune des quelques centaines de barques réunies autour de nous, il y a pareille cérémonie, c'est charmant ! Hier, j'ai eu v^raiment une émotion en entendant de loin, par bouffées, un son d'instrument à vent qui ressemblait à la flûte des bergers ; assez souvent, quand nous sommes en marche, et que nous passons à peu de distance d'un village, je suis touché et je me crois en France, en entendant de loin le chant des coqs mêlé à l'aboiement des chiens. Ah ! qu'il faujt peu de chose pour éveiller les souvenirs ! Vous pensez bien quel prix et quel charme ont aujourd'hui pour moi les souvenirs de patrie et de famille.

Kouy-Fou, le 14 février 1876.

Cher monsieur le Doyen ,

OUS ne trouverez peut-être pas sur la carte la ville où nous venons de nous arrêter ; c'est la première résidence de notre mission du Se-Tchouan, et à peu près la moitié du chemin entre Shang- Haï et le Kouy-Tchéou ; nous repartons demain pour arriver

à-^chong-Kin' vers ie^carnavàl. Nous "â^ ques heures chez deux de nos confrères qui occupent la résidence et administrent les chrétientés du district; ils nous reçoivent et nous soignent comme des enfants gâtés ; il faut dire que nous sommes bien fatigués, et que la vie de barque et le régime chinois auquel nous nous essayons détraquent nos estomacs. Cependant nous ne manquons ni de force ni de courage ; nous prenons encore notre petit café, une larme de vin chaque soir, et nous ne nous privons pas de rire de tout ce qui se rencontre. Vive toutefois le Kouy-Tchéou, le but de notre voyage, et l'objet de mes désirs- les plus ardents !

Que de choses à vous raconter depuis Y-Tchang ! Le paysage a totalement changé d'aspect, du tout au tout : fleuve encaissé dans d'immenses montagnes rocheuses, d'une forme on ne peut plus grandiose et variée ; cela nous empêche de descendre aussi souvent à terre, mais, pour le peu que nous le faisons, nous sommes dans l'admiration vraiment, car tout est plein de sites bizarres et magnifiques. Le fleuve, en battant contre les rochers, forme une foule de rapides qui rendent

la navigation très pénible et très lente. Croiriez-vous qu'aujourd'hui, l'équipage entier de notre seule barque se compose de soixante hommes, tant rameurs que pilotes et tireurs à la corde? Je vous demande quel beau tapage autour de nous. Je voulais vous décrire quelques-unes des scènes auxquelles ces pauvres gens nous font assister chaque jour ; ce sont de vrais abrutis, hideux, horribles, d'une grossièreté qui passe l'imagination ; il faut les voir, tirant la corde du haut des rochers qui bordent le fleuve, s'insultant et se maltraitant ; l'un d'eux tient le bâton pour les frapper ; je crois, du reste, que ce procédé n'est pas regardé par eux comme odieux, car ce n'est pas toujours le même qui tient le bâton, et on se le passe pour se relayer. Ils reviennent manger le riz sur la barque, auprès de nous ; quelle pitié de les voir gruger une écuelle de riz cuit à l'eau, groupés par quatre ou cinq autour d'une marmite dans laquelle chacun pique tour à tour, et en regardant si lé voisin ne va pas plus vite,, ou n'en prend pas plus que les autres ! Puis la chasse aux peux; "nous n'en avons pas encore récolté jusqu'ici, mais nous n'y renonçons pas absolument.

Les endroits les plus difficiles du fleuve sont franchis ; certain- passage d'un demi-kilomètre nous a coûté deux jours de fatigues extrêmes, à cause des rapides qu'il fallait remonter à force de bras ; la manoeuvre des barques en cet endroit était vraiment terrible à voir, et quoiqu'il y eût bien cent cinquante hommes qui, de la rive, tiraient nos cordages pour nous faire remonter, nous tremblions pour notre esquif, au sommet du rocher du rivage d'où nous regardions faire. A présent, ce n'est plus qu'une affaire de temps et de patience ; grâce à Dieu, nous n'en manquons pas encore, et notre petite provision se refait un peu tous les jours dans la prière et la considération du but où nous allons. Dans l'un de ces rapides, il nous est arrivé malheur : notre barque s'est lancée vers un banc de sable ; comme elle est assez chargée, le poids a entrouvert deux planches du fond ; voilà l'eau qui entre et qui

monte ; le fond de cale où sont les marchandises, sous nos pieds, a deux mètres de profondeur ; vite nous plions nos effets, on nous porte à terre, on débàrde les marchandises sur le rivage, on se met à vider l'eau, et on radoube le fond. Pendant ce temps, nos Chinois développent les marchandises pour les sécher, autrement elles pourriraient : ce sont des pièces de toile américaine qu'on vend à l'intérieur de la Chine ; on étend sur les rochers les pièces les plus mouillées, il y en a au moins deux cents : quel équipage ! Le patron de la barque se lamente ; mais sa, femme, qui est à bord, ne perd pas la tête, elle donne les ordres en courant de côté et d'autre sur ses petits pieds ; les tireurs à la corde s'amusent, jouent à une sorte de jeu de dominos, assis sur les rochers et sur le sable ; nous nous tenons, nous autres, debout de distance en distance, pour voir si on ne vole pas la toile. Eniin, vers trois heures après-midi, tout est sec, le bateau à peu près reparé : on-plie les pièces de toile sous -la-direction de" nos~deux cour- " riers, on replace les ballots dans la barque, et nous repartons à quatre heures. Je ne sais quand nous arriverons à Tchong-Kin, ce voyage est interminable.

Que je remercie le bon Dieu de m'avoir fait venir par ici ! Tenez, depuis Shang-Haï, la joie ne m'a pas quitté : l'œuvre vers laquelle je vais est effroyable, vous ne pouvez appi'écier le genre et ,1a grandeur des difficultés qui l'entravent, et le peu d'espérances qu'elle a ; je n'y jetterai qu'un grain de poussière : vive la joie ! Je ferai ce que je pourrai, il restera toujours quelque chose de mes œuvres, ne fût-ce qu'un £'er7ne ; or, un germe finira toujours par germer, germinabit radix /esse, alléluia ! Réjouissons-nous : la vie d'un prêtre est si heureuse, si radieuse, si calme, si sereine, si rassurée sur l'avenir, je parle de son avenir à lui et de l'avenir de ses travaux. Je n'ai jamais goûté les méditations et les pensées saintes, le bonheur calme et intérieur de la pureté de l'âme qui est, après tout, essentielle à notre état, comme depuis que e me sens entouré d'un peuple immense et voué au

péché et à la mort spirituelle, et depuis que je me dis : « Il faut que la vie surnaturelle se répande sur ce pauvre peuple; elle est encore dans ses réservoirs, qui sont les cœurs des prêtres : il faut que je sois un de ces réservoirs. » Il me reste bien à faire, beaucoup de défauts à extirper que j'ai apportés avec moi, et que je retrouve tous les jours et à tout instant : c'est votre affaire de prier Notre-Seigneur pour moi, de lui demander d'enfoncer les tampons, et d'entrer quand même. Je voudrais bien aussi trouver par ici l'occasion de déposer ce germe de la vie surnaturelle dans quelques âmes, et mon bonheur aurait été, en France, d'avoir cette occasion : c'a été ma principale tentation de rester à Beauvais pour la trouver. L'aurai-je par ici ? C'est un souci que je remets au bon Dieu avec tout le reste. Je ne saurai pas, avant mon arrivée à destination, où, comment et à quoi je serai occupé : le peu que j'ai vu jusqu'ici prouve que nos pauvres chrétiens^

"sohf bien épais, que leur tact intérieur et la pointe de leur spiritualité ne va pas loin , ils sont dans un milieu si matériel, si païen, si voué au diable qu'on sent, qu'on devine, qu'on respire partout, et qui occupe tout, et on a déjà tant de peine à obtenir d'eux le simple et élémentaire état de grâce sans cesse perdu et toujours retrouvé ! Si déjà en France, où il est connu et installé dans les âmes par le baptême, Notre-Seigneur en trouve si peu pour le recevoir et lui donner l'hospitalité, c'est bien autre chose par ici : vous le figurez-vous caché, serré, gêné, à l'étroit dans les quelques pauvres âmes pures qu'il trouve au milieu de ces immenses populations de païens voués au péché! Il y a quelque chose de consolant dans cette pensée pour le missionnaire, qui se trouve être souvent son unique pied-à-terre et sa petite résidence, et qui est presque à luî seul tout le trésor du surnaturel au milieu de ce débordement de paganisme.

Tsen-y-Fou, le 19 mars 1876.

Cher monsieur le Doyen,

Ous y voici enfin, dans ce bienheureux ^Kouy- Tchéou après lequel nous courons depuis six mois ! Il nous reste cinq jours de marche d'ici à la capitale ; nous sommes arrêtés à Tsen-y- Fou pour passer la fête de saint Joseph, et nous reposer deux jours chez un dès~Tnissiôïrn^airés7q^ui'sël^'^^

C'est de là que je vous écris, le jour même de la fête de notre grand patron à tous, puisque tous nous voulons être de la Sainte-Famille. Reprenons lés choses d'un peu plus haut. Je vous ai écrit de Kouy-Fou, je crois, vous promettant une lettre de Tchong-Kin ; mais, bien que nous y ayons passé huit jours; je ne l'ai pas faite; j'étais trop fatigué, presque malade, puis assez mal installé pour écrire. Que de choses il faudrait vous dire pour être complet ! mais c'est impossible ; à chaque instant je rencontre quelque scène, quelque objet, quelque détail, quelque idée que je voudrais vous envoyer et que je promets de ne pas oublier ; puis j'oublie tout et il ne me reste que des ensembles confus et incolores que je vous envoie faute de mieux, pour vous aider à me suivre, car c'est mon plaisir et ma joie de penser que je ne suis pas encore oublié, et que quelques vrais arnis me suivent encore de loin, comme je reste avec eux au-dessus et au travers des espaces.

De Kouy-Fou à Tchong-Kin, mes souvenirs ne me rappellent plus rien de saillant; à Tchong-Kin,nous avons trouvé deux

LETTRE Vr. 43

missionnaires résidant ensemble, le plus jeune des deux ne sachant pas encore la langue ; deux jours de repos chez eux. Mais, dans ce malheureux Se-Tchouan,on est prisonnier entre ses quatre murailles, ou, si l'on voyage, on est prisonnier dans sa chaise bien fermée ; car,si on montre le nez,si on est aperçu, vite la foule s'amasse, vous dévore des yeux, rit à se tordre, commence à vous insulter, et voilà une émeute.

Après Kouy-Fou, à Hoang-Hieu, nous trouvons encore un autre missionnaire, un jeune cette fois et que nous avions connu à Paris ; nous passons avec lui seulement quelques heures, et repartons pour Tchong-Kin, oîi nous arrivons le Mercredi des Cendres à la nuit. J'ai éprouvé une impression étrange en entrant dans cette grande ville, conduit en avant de notre barque par une petite nacelle, et porté en palanquin jusqu'à la maison de l'évêque ; plus nous avançons au fond de la Chine, plus l'aspect^e ces villes xhinoises -est-bizarre et différent de

I l'Europe ; celui de Tchong-Kin entre autres, surtout le soir, où ( nous avons traversé dans toute sa longueur cette ville de six I cent mille âmes, m'a beaucoup frappé : ville infecte, rues plus I étroites que les corridors de vos maisons ; boutiques borgnes, I noires, enfumées, malpropres ; des cris partout : celui qui do- I mine est celui des G©ehe»s que les charcutiers tuent le soir I pour préparer la nuit et vendre le lendemain ; partout de pe- I tits autels à Bouddha en plein vent, avec des chandelles rou- I ges qu'on y fait brûler, non pas par respect pour le dieu, mais pour apaiser sa colère ; sur chaque porte deux images superstitieuses représentant des divinités -à~-faFè&"gf©s~-v©at4:e-€è à figure monstrueuse.

Nous yoici donc rendus à l'évêché, bien contents d'en avoir fini avec cette vie en barque dont nous étions fatigués ; nous allons saluer Mgr Desflêches, et que trouvons-nous avec lui ? Outre son secrétaire et un missionnaire de passage, un de ceux du Kouy-Tchéou, venu tout exprès pour nous chercher, et ayant lui-même son district dans la partie la plus voisine du Se-Tchouan. Je vous laisse à penser notre joie et les mille ren-

seig

nements que nous lui avons demandés les jours suivants ;,

nous trouvons en outre avec lui un homme de Kouy-Yang- Fou et un autre de Tsen-y-Fou, envoyés eux aussi pour nous. Tout est préparé déjà pour notre départ ; on nous fait seulement rester quelques jours à Tchong-Kin pour nous reposer, compléter ou réparer un peu notre vêtement, et il est décidé que nous partirons de Tchong-Kin pour la Capitale, comme disent les missionnaires du Kouy-Tchéou et comme je dirai désormais dans mes lettres en parlant de Kouy-Yang-Fou, par terre, en palanquin porté non par quatî'e mais par trois officiers. Rien à voir à Tchong-Kin, sinon la ville même ; les œuvres principales de la mission ne sont pas là. L'évêché est un ramassis de vieilles maisons chinoises mal recousues ensemble et en ruines, occupant du reste un assez beau terrain ; il y a des projets de reconstruction, maison hésite, et la mal- „vei]lançe des rnandarins et de l a population fait reculer indéfiniment. Deux églises catholiques dans la ville (les protestants ne sont pas dans la ville, et n'entrent dans la Chine qu'à la suite des consuls anglais, qui ne sont encore qu'à Hankow); la première de ces deux églises est la chapelle même de l'évêché ; c'est une grande masure propre, triste, vieille, sans cachet, et qui sera démolie ; l'autre, la cathédrale, est assez belle pour la Chine, mais nos yeux européens, habitués à la riche simplicité des églises romanes ou gothiques, n'admireront jamais ce qu'il faut faire par ici pour plaire aux Chinois ; et, comme me disait le «/tr/^/z2«(?w de cette église, pour qu'un monument fasse ici de l'effet, opits est ut percellat oculos : construction en bois peint, doré, verni, partout des inscriptions en caractères chinois, suspendus et coupant les lignes, des armées d'images pieuses de confection française, polychromées, puis des lustres compliqués à papillotes, à frisettes, à dorures, à clinquant ; comme goût c'est détestable ; je pourrai probablement vous envoyer bientôt la photographie de la nouvelle cathédrale de Kouy-Tchéou, bâtie sous le vocable de saint Joseph et qui sera consacrée le troisième dimanche après Pâ-

ques, fête du patronage saint Joseph ; vous aurez une idée du genre ; encore la situation de l'Église au Kouy-Tchéou permetelle un peu plus d'audace, et on s'écarte davantage du genre chinois, comme vous le verrez dans ce monument, qui me semble une combinaison assez heureuse du gothique avec le style du pays.

Nous voici en' chaise, le huit mars, à neuf heures du matin, portés chacun par nos trois officiers, qui sont de robustes lurons, en loques, assez bonnes figures, riant et causant sous leur fardeau cependant assez lourd. Nos chaises nous appartiennent et nous resteront ; elles coûtent chacune vingt-cinq francs-: ce sont de grandes boîtes carrées ouvertes par devant; au fond est le siège du porté qui peut à volonté tirer un voile devant pour se cacher, ou rester découvert pour respirer ; deux grandes perches de bambou très solides et légères forment le ,„„bràncard ; deux porteurs-en- avant-, un- en arrière. Ce moyen de transport vous paraît odieux et répugnant ; j'avais la même impression, mais il faut bien en passer par là; c'est le seul, ou à peu près, usité en Chine, avec la mule, dont nous aurons lieu de nous servir spécialement au Kouy-Tchéou ; les Chinois ne le trouvent nullement odieux,et nos porteurs n'ont pas d'autre gagne-pain ; tous les transports se font du reste ici à épaules d'iiommes, et celles des Chinois sont incomparablement plus robustes que celles de n'importe quel portefaix européen. Voilà des hommes qui nous portent six et huit heures par jour, en ne se reposant qu'à peu près une fois par heure ; ils vont presque toujours au pas de course, et Dieu sait si le chemin est raboteux,escarpé souvent. Nous partons chaque matin vers cinq heures et demie; on marche avant de manger deux heures à peu près : on arrive à une auberge chinoise plus ou moins écartée, on déjeune là, c'est-à-dire que nous y mangeons ce que nous y avons apporté ; l'auberge ne peut guère fournir que du riz, de l'eau, du thé, une sorte de mauvais chou vert et feuillu qu'on fricasse à l'eau et au sel, un fromage fade fait avec une pâtée de grosses fèves fermentées ; je n'ai pas encore

pu m'y mettre. Eh passant dans les villes, nous faisons une provision d'œufs, de sucre en poudre assez bon quoique pas propre ; pour moi, qui suis plus fatigue, un peude viande de porc; mes deux compagnons, et les trois ou quatre chrétiens qui font partie de notre escorte, font maigre perpétuel, à cause du carême, qu'on a conservé en Chine dans toute sa rigueur, ■ excepté le jeûne ; on ne jeûne que le vendredi.

Arrivés donc à une auberge, nous y trouvons déjà installés un certain nombre de voyageurs, porte-faix, marchands, car i la route est pleine de monde qui circule. On nous cède immél diatement la première place, c'est-à-dire la plus belle table, I car nous autres nous sommes des grands hommes, comme on ! dit par ici de ce qui est un peu plus notable ; il n'y a qu'un I fourneau et qu'une marmite, ils nous sont livrés sans retard, ! et nous commençons à y faire nos sauces. Depuis Tchong-Kin [ j'ai heureusement retrouvé la recette pour faire la soupe à l'oignon et la panade ; le matin nous commençons toujours par I la panade, et le soir par la soupe à l'oignon, où je fais roussir I une poignée de farine avant de mettre l'eau. Les Chinois ne I font pas de pain, mais à Tchong-Kin et ici les missionnaires î en font et nous en avons une provision. Le soir, vers trois ou | quatre heures, plus ou moins, on s'arrête dans une auberge ; i il faudrait vous décrire encore ces auberges, ou mieux, il fau- | drait que vous les vissiez ; toutes, riches et pauvres, taillées sur le même modèle : grande masure ouverte à tout venant, et à la disposition de qui veut y rentrer, même sans y rien dépenser ; on entre par un bout, on sort par l'autre, sans descendre de mule ou de palanquin, sans débôtter ; la route traverse la maison ; dans un coin un gros fourneau en briques à une seule ouverture ; tout passe par la même et unique marmite ; des tables au fond de l'appartement, et, si l'auberge est un' peu riche, quelques chambres au moyen d'une cloison en bois et en terre. Le soir donc nous nous arrêtons à une auberge qui loge; nous avons avec nous, comme tous les voyageurs de ce pays-ci, nos couvertures et une natte ; la chambre

contient quelques lits, c'est-à-dire des planches sur deux tréteaux;les plus belles auberges n'ont pas autre chose, et les plus belles chambres sont littéralement des chambres sans plafond, sous la tuile, et avec la terre pour plancher; on dort tout de même.

Si vous voulez me suivre un peu au passage, sur la carte du Kouy-Tchéou, voici quelques noms de villes, ou, comme | on dit, de marchés, par oîï nous avon3 dû passer jusqu'ici : le \ dernier du Se-Tchouan où nous avons couché est Koan-Yn- | Kao ; le treize au matin nous entrons au Kouy-Tchéou et le ! soir nous couchons à San-Kan;le quatorze à San-Po ;le quinze | à Tong-Tse. De Tchong-Kin à Tong-Tse huit jours de voyage ; mais ici, attention : cette petite ville est la résidence du \ missionnaire qui est venu nous chercher, c'est pour ainsi dire là que se faisait notre entrée officielle au Kouy-Tchéou, le \ quinze après-midi, par un .beau soleil printanier. Vous devi- \ nez mes impressions en arrivant à notre première église et ; dans notre première chrétienté ; notre réception a été char- '\ mante ; notre compagnon, missionnaire du lieu, voyage non \ en chaise comme nous, mais monté sur une mule; il était i arrivé deux heures avant nous pour préparer sa maison, où i nous devions rester un jour et deux nuits. Pour nous, arrivés ] après lui à une demi-lieue de la ville, nous voyons une petite députation de chrétiens qu'il envoie nous recevoir et nous i escorter à notre entrée. D'abord ce sont trois beaux jeunes hommes qui descendent de leurs mules, et nous font, à la mode ; du pays, la génuflexion en pleine route ; je leur dis avec les ; quelques mots de chinois que je sais : « Vous êtes dès chré- \ tiens ?» — « Oui, » me répondent-ils avec ce bon sourire que ' le prêtre catholique a toujours et partout la consolation de \ retrouver sur le visage de ceux qui appartiennent à sa foi et ] à sa famille. Pauvres gens, ils paraissaient tout émus en nous voyant, et je vous assure que, pour moi, en rencontrant pour \ la première fois, si loin de la patrie et du centre de l'Église, des chrétiens qui nous appartiennent pour ainsi dire, j'étais

bien ému aussi.Plus loin, nousen retrouvons encore trois à pied, tous se mettent à notre suite j nous arrivons à la porte de la ville, les trois cavaliers passent en avant l'un derrière l'autre, et nos chaises après, escortées de piétons ; les trois mules ont des grelots qui résonnent, la ville entière- sait qu'il arrive des nouvediux. .^ères chrétiens, notre cortège est respectable, et nous faisons vraiment sensation, car tous les païens sont sur les portes et dans la rue pour nous voir. Du reste, pas une injure, pas un cri, pas un signe de dédain ; au contraire, la sympathie et surtout le respect sur tous les visages ; notre marche est vraiment triomphale, et l'on voit que ces païens se disent : « Voyez donc comme ces chrétiens honorent leurs prêtres, et comme ceux-ci, quoique leur venant de si loin, ne sont pas ' pour eux des étrangers !»

■ Il faut vous dire que, dans toute la Chine, on déteste l'Européen, on l'insulte et on se moque de lui ; nous avons été^ saturés de cela à Shang-Haï et à Tchong-Kin, et le missionnaire ne peut pas se montrer en public. Au Kouy-Tchéou, ce n'est plus la même chose; nous nous montrons, on nous regarde avec curiosité, mais sans mépris, et le peuple est sympathique et plus naturel. Cette différence vient sans doute du caractère, mais aussi de la situation que les missionnaires ont prise, et de la façon dont ils se sont posés dès le principe ; Mgr Faurie a vraiment conquis la position, et, comme disent les missionnaires, « nous vivons de lui ! »

Nous voici descendus à Tong-Tse, et dans la résidence du missionnaire ; sa petite maison à la chinoise est propre et convenable ; son église et un orphelinat auprès, tout cela sur terrain appartenant à la mission. On a battu le tam-tam d'une certaine façon; il y a trois cents chrétiens dans la ville; environ deux cents sont réunis dans l'église pour recevoir l'eau bénite qu,e je suis chargé de leur donner, et pour nous faire les prostrations d'usage ; puis nous entrons à la maison, et, toute la soirée, nos causeries avec le Père sont interrompues par l'arrivée des chrétiens, qui viennent nous saluer en particulier et

consulter le Père, absent depuis six ou sept semaines pour les tournées dans les petites chrétientés de son district.

Nous repartons le dix-sept pour Tsen-y-Fou ; de Tong-Tse à Tsen-y-Fou deux jours de voyage toujours en chaise par un chemin plus ou moins pavé, mais au moins toujours frayé, et qui porte le beau nom de Route iinpéiHale ; il a en général un mètre de large, le passage d'une chaise ; du reste, chemin pittoresques'il pn fut, toujours monter et descendre. Le paysage que nous traversons est ravissant, sauvage, tput en montagnes à pic plus hautes et plus pittoresques qu'au Se-Tchouan ; partout dès rochers, des torrents, des bouquets d'arbres ; culture superbe : les Chinois ne laissent pas pei'dre un pouce de terrain, et on voit partout sur le flanc des montagnes à pic un Chinois avec son buffle couleur d'hippopotame et une petite charrue primitive, en train de gratter le peu de terre qui recouvre la roche, pour y planter de grosses fèves ou de l'opium; les montagnes trop escarpées pour être mises en culture sont boisées ; de notre chaise, nous sentons les bonnes odeurs des bois et des champs, et nous entendons les oiseaux. - A Tsen-y-Fou, réception plus touchante encore qu'à Tong- Tse ; nous, trouvons ici une résidence.assez grande avec beau terrain récemment acheté pour y établir peu à peu des œuvres. Le Père du lieu nous attend en compagnie de trois autres missionnaires venus à notre rencontre ; nous passons deux jours ensemble ; ce soir-là, nous nous sommes couchés..., le matin. La soirée est chantante, riante, et tant soit peu même dansante ; c'est une maxime de Mgr Faurie, passée ici en Xxs,àiX.lon,q\3!i\ faut faire les fotis poterne pas le devenir; c'est aussi un principe reçu dans la société, des Missions Étrangères, que'la gaîté est une des forces du misionnaire français, et il est connu partout que le Kouy-Tchéou est une des missions où cette morale est le plus fidèlement mise en pratique. Tout ce que j'entends dire de notre mission, du reste, me plaît beaucoup; on y a gardé, autant qu'il a été possible, le genre, les habitudes, les usages d'Europe, et on a obtenu des Chinois

qu'ils ne s'en étonneraient et ne s'en offusqueraient pas. Il y a fort à faire, mais il y a rrioyen de faire quelque chose, paraîtil ; la fatigue est grande à cause de la configuration du pays ,. qui est très montueux, mais personne ne s'en plaint,, et ces; fatigues ne seront pas perdues, si Dieu bénit la sueur des missionnaires, ce qui, pour en revenir toujours à mon refrain, ne dépend pas de lui seul, mais de la ferveur avec laquelle on

priera pour lui en Europe.

Vous savez mon idée à moi, celle qui a toujours été le fond de ma vocation et qui m'amène en Chine : c'est la formation de la société chrétienne plus encore que la conversion des individus, qui en est cependant le moyen ; c'est l'agrandissement de l'Église par la transformation des peuples quine sont pas encore chrétiens ; l'œuvre n'est pas petite, grande opus ! par ici surtout où les esprits sont si peu préparés à l'Évangile, où toutes les idées sont opposées aux nôtres ; mais enfin elle avance •tout douçement> avec l'aide-et les -prières -des âmeschrétiennes d'Europe. Nous sommes ici pour que l'Église soit catholique, c'est-à-dire pour que la foi soit représentée partout, et que partout le salut soit offert à tous ceux qui s'y sont préparés par une vie aussi pure que possible et par la bonne volonté ; dussé-je ne faire presque rien, -et échouer presque en tout, il me semble que cette pensée, que je représente ici la foi, que je rends l'Église catholique, et que je suis moi-même l'Église, me soutiendra toujours un peu partout. Nous sommes bien peu nombreux, mais enfin nous apporterons dans cet abîme notre grain de poussière, ceux qui nous suivront entreront dans nos travaux, comme dit l'Évangile, c'est-à-dire auront le profit de nos peines, et jouiront de ce que nous aurons fait ; tant mieux si nous avons pu ainsi, par nos sueurs, nos sacrifices et nos larmes, avancer tant soit peu le grand travail de la propagation de la foi, du règne de Jésus-Christ.' Du reste les païens, même ceux qui ne veulent pas accepter notre prédication, la prennent au sérieux, savent qu'elle enseigne ce qui est bien et ce qu'eux autres ne veulent pas s'imposer...

a-K^Sr&tSffiiÉi&ft&iist'î'ÎS'fï»^

A Dieu, priez pour moi, priez pour les missions catholiques en général ; souvenez-vous et dites bien, dans vos prédications, vos directions et vos catéchismes, qu'il en est de la prière â rebours des entreprises humaines : plus elle embrasse d'intentions, mieux elle étreint.

Kouy-Yang-F.ou, le 17, avril 1876.

Cher monsieur le Doyen,

Oyez- vous d'où je date ma lettre ? Je suis arrivé ici le vingt-cinq mars, jour de l' Amionciatio?i de la Sainte Vierge ; remarquez bien : notre entrée à la capitale avait été fixée au vingt-cinq mars, avant que nous eussions pensé à la fête de l'Annonciation ; donc la Sainte Vierge me paraît ré?^(?;zX^(^"Z? de la joie que" nous en avons eue, et des bénédictions que cette coïncidence nous fait espérer.

Un mot sur la dernièi'e. partie du voyage ; elle- est déjà presque vieille, et j'ai vu, entendu et déjà oublié tant de choses depuis ! - •

Nous voilà partis de Tsen-y-Fou dans nos chaises, portés chacun par nos trois officiers que nous voudrions, surtout à la fin de notre interminable route, faire aller aussi vite que le vent. Plus on avance dans le Kouy-Tchéou, plus les montagnes sont élevées, rocheuses, accidentées ; pas la moindre petite plaine où puisse se reposer notre œil fatigué ; au fond des vallées il y a toujours un torrent , on cultive les deux bords, et les cultures s'étagent de chaque côté, sur le penchant de la montagne, tant que ce n'e.st pas trop abrupt ; les Chinois sont, sous ce rapport, très hardis : ils font monter leurs petits- buffles gris-sales sur les rochers pour gratter le moindre coin de terre végétale, et on croirait à chaque instant que l'homme, la bête et la charrue vont rouler du haut en bas ;

au sommet des montagnes, quelques pauvres arbres, sapins et autres, tandis qu'au Se-Tchou~an les montagnes sont dénudées et sans bois. On aperçoit partout les traces des fléaux, rébellion, famine et peste, qui ont ravagé cette province, il y a dix ans: des ruines de maisons et de bonzeries.. des villages entiers dont il ne reste que les débris ; à chaque pas, dans les rochers, au -pied d'un arbre, au bord d'un ruisseau, et surtout devant une maison, nous rencontrons un édicule de pierre, en forme de temple, d'un peu plus d'un mètre cube, couvert de sentences, renfermant deux statues assises, l'une d'homme et l'autre de femme, et quelques petites chandelles de suif rouge plantées devant : c'est un autel des ancêtres que représentent les deux statues; de temps en temps, surtout le soir, nous voyons un Chinois du lieu qui fait devant ce petit autel des prostrations à deux genoux et des salutations profondes, avec grands gestes des deux mains croisées ert avant et portées du front aux genoux. Aux abords des villes et des villages, on voit les tombeaux en forme de buttes rondes, d'un mètre de haut, semés partout au milieu des terres cultivées, et couverts de gazon ; les familles vont de temps en temps s'y promener en beaux habits ; on s'arrête au milieu des tombeaux de ses parents, un homme bat le tam-tam, on se met à faire, chacun à son tour, les prostrations et salutations devant une pierre tumulaire qui est sur un côté du tertre ; on brûle des pétards, chose fort en vogue par ici, pour faire peur aux mauvais esprits ; on pousse quelques cris plaintifs, sur un ton très aigu, en signe de douleur; on prononce même des paroles d.e lamentation ; ce qui n'empêche pas de se retourner, de causer et rire avec les autres assistants, entre deux salutations et deux lamentations ; puis on fait sur place un petit régal. Je vous envoie, sous ce pli, une sorte de chapelet de ces faux lingots d'or et d'argent qu'on dépose ou qu'on brûle devant les autels de Bouddha et des ancêtres: la divinité est sensée les prendre pour de bon argent, et accorder sa protection en retour ; je suis obligé de les aplatir pour les mettre dans ma lettre, vous

54 CORRESPONDANCE bu PÈRE J.-B. ÀUBRY.

n'avez qu'à les redresser en forme de cônes tuyautés. On ne se fait pas d'idée de la notion stupide que ces pauvres gens ont de leurs dieux, et du peu d'habileté qu'il faut pour attraper ces dieux ; j'ai ramassé cette grappe de lingots derrière une bonne femme à petits pieds qui en portait une liasse devant

moi.

Il paraît que pas un païen ne croit à ' Bouddha et aux superstitions bouddhistes ; seulement ils ont une foi supersti^ tieuse au diable et aux esprits ou génies bons ou mauvais, surtout mauvais ; et le diable entretient cette foi par de vrais prodiges qu'il leur fait voir par ci par là, et qui les tiennent dans une crainte perpétuelle dé sa puissance ; c'est uniquement pour l'apaiser qu'ils lui présentent leurs offrandes et leurs hommages. Chose remarquable que te culte très compliqué, très assujettissant, rendu au démon par des gens qui reconnaissent sa méchanceté, mais l'honorent uniquement par -peur. Comme cela contraste^ avec l'idée du vrai ÎDieu et les hommages qu'il attend de nous !

De temps en temps, nos guides nous font arrêter chez quelque chrétien où nous prenons une tasse de thé, toujours et toujours du thé ; encore n'est-il pas si fameux que j'aurais cru, le thé de Chine ; d'abord on le prend sans sucre,' amer et fade... Enfin, on s'y habituera, comme à leur vin de riz qui soulève le cœur.

Notre dernière station est Tcha-Tso ; un missionnaire y réside ; il est belge et m'appelle son voisin, parce que je suis du nord de Paris. Nous couchons chez lui, dans sa maisonnette en boiâ^ comme toutes les habitations chinoises ; nous y disons la messe le jour de l'Annonciation. La ville de Tcha- Tso compte une centaine dé chrétiens, tous assistent, à notre messe et emplissent une pauvre petite chapelle en planches, pourtant la plus grande des quatre pièces de la maison. Les stations sont plus ou moins bien installées, celle-ci n'a rien d'extraordinaire, ni en bien, ni en mal ; quel plaisir quand je pourrai vous décrire ma station à moi \

Enfin, nous sommes en route pour la capitale, et nous entamons l'étape par le plus radieux soleil qui ait jamais éclairé la terre ; mais l'étape est longue, l'impatience l'allongé encore, et la capitale du Kouy-Tchéou se dérobe si bien au fond de son entonnoir, que, pour l'apercevoir, il faut avoir gravi les somrriets de la dernière montagne. Arrivés à une auberge éca'rtée.-à une bonne lieue et demie de Kouy-Yang-Fou, nous rencontrons un des missionnaires résidant auprès de Mgr Lions; il vient au-devant de nous, nous apportant des oranges et la bienvenue de Mgr et de son entourage ; grande joie et abondance de questions de part et d'autre. Nous nous remettons en route, lui sur sa mule, nous en chaise. C'est sans doute Bouddha, mécontent de nous voir venir, qui nous envoie ses diables pour. arrêter notre marche : un de mes porteurs se blesse le genou, je descends pour le soulager, mais je suis .éreinté, ces atroces souliers chinois me blessent les pieds, et les chemins ! Il faut remonter en chaise, et on marche tant bien que mal ; un brancard de mon palanquin se détache, on le rafistole le mieux possible, et nous avançons. Voici une petite troupe de chrétiens de la ville qui vient saluer les nouveaux Pères, c'est-à-dire se mettre à genoux devant eux ; puis une autre troupe, une autre encore ; puis les élèves du séminaire, ceux de l'orphelinat ; cela nous fait une belle suite, comme vous voyez. Nous approchons, tout d'un coup, de la cime de la montagne, et au détour d'un rocher qui gênait notre vue, la ville nous apparaît dans toute son étendue : une plaine d'environ cinq kilomètres de long sur deux ou trois de large, entourée de montagnes et de pics rocheux, pointus, irréguliers, les uns nus et arides, les autres un peu boisés, quatre ou cinq surmontés d'une pagode bouddhique avec un couvent de bonzes qui ressemble à un fort dans la plaine, un amas de maisons basses et sombres, couvertes de tuiles noires ; autour, une muraille en pierre, avec créneaux à l'antique ; par ci par là, de grands mâts peints en rouge indiquent la demeure du gouverneur, des mandarins, des chefs militaires et des lettrés ;

partout, en dehors des murs, et sur le versant des montagnes, de petites buttes de terre et des pierres levées,- ce sont des sépultures ; on enterre: n'importe où, les tombeaux sont inviolables, on n'y touche pas, on ne cultive plus la terre qui recouvre la dépouille sacrée des morts. L'aspect de la capitale est donc assez misérable. Mais le regard est attiré par une construction plus grande, plus éclairée, qui domine superbement la ville, c'est l'église des chrétiens !

Nous arrivons en ville, escortés du cortège de chrétiens recrutés en route, mais -toujours en chaise, la bienséance ne nous permettant pas de faire notre entrée à pied. Nous voici près de l'église, au /«/<îz.s- épiscopal, maison assez spacieuse, entourée d'un grand jardin, mais basse et en bois, sans étage bien entendu, et avec des papiers pour carreaux. On nous dépose dans la cour ; un missionnaire arrive, deux, trois, puis Monseigneur;tout le monde pousse des cris,les uns en français, , les autres en chinois, les chiens étales habitants de la bassecour, chacun dans leur langue ; on nous assourdit de pétards ; Monseigneur nous, bénit, nous embrasse, nous conduit à la chapelle et à table sans perdre de temps ; enfin nous sommes arrivés !

Monseigneur a près de lui son provicaire, le procureur delà mission,ét un missionnaire malade.Nous avons été reçus à bras ouverts, et traités comme le dernier-né dans une famille. Quatre autres missionnaires habitent la ville ou la banlieue; l'un est chargé de la direction d'un grand orphelinat,deux sont à la tête du séminaire. Tous viennent, le dimanche vingt-six, dîner avec Monseigneur et nous voir: réjouissance, causerie, joie, je n'ai pas besoin de vous décrire tout cela, mais seulement de vous dire que si les missionnaires ont pas mal de tracas, de misères et d'inquiétudes, avec une vie d'ordinaire bien triste, isolée et ennuyeuse au point de vue naturel, leur cœur n'est guère mélancolique, et surtout s'ils se trouvent deux ou trois réunis de temps à autre, Notrc-Seigneur, qui ne manque pas d'être au milieu d'eux, selon la promesse de l'Evangile, n'y apporte

pas la mélancolie. Mgr Lions fait sous ce rapport comme Notre-Seigneur : c'est le plus simple des hommes et tout bonnement un des missionnaires du Kouy-TchéoUjlePir^-^^^/^?/^, comme disent ses anciens compagnons ; on ne se gêne pas plus avec lui qu'avec le premier venu de ses missionnaires, et il'est bien le plus humble et le plus accommodant ; aussi sommes-nous aujourd'hui tout aussi familiers avec lui qu'avec lés autres confrères que nous avons vus.

Dès le lendemain de mon arrivée, je me suis mis à dormir, dormir et dormir encore, non seulement la nuit, mais le jour ; c'est ce qui m'a guéri ; et je me suis trouvé, après une semaine de sommeil presque ininterrompu, remis et plein de forces,prêt à partir pour un district, si on veut m'en donner un ; mais ceci ne se fera que dans trois semaines. Le jour du patronage de S*-Joseph, les missionnaires du Kouy-Tchéou seront réunis ici pour la retraite. On "côriimëncera ce jour-là par la bénédiction solennelle de l'église, achevée depuis à peine deux mois ; grande fête pour les deux mille chrétiens de la ville, et pour nous tous. La retraite s'ouvrira le soir et durera jusqu'au dimanche suivant ; alors on décidera de notre; sort,et on nous assignera une place au moins provisoire ; probablement chacun de nous sera confié à un ancien missionnaire, pour étudier la langue et faire ses premières armes ; dans quelques mois seulement on nous donnera un district, c'est-à-dire la moitié ou les trois quarts, ou l'équivalent du département de l'Oise, avec prière de trotter là-dedans, et de ramasser le plus de brebis possible, mais avant tout d'entretenir la foi dans ceux qui l'ont déjà.

Mon sommeil de huit jours a cependant été interrompu par la visite des établissements chrétiens de la ville, qu'il faut vous faire tant soit peu connaître. Voici d'abord, réunie à la maison de Monseigneur, V École préparatoire tenue par le provicaire ; il est en même temps curé de la paroisse, chargé de quinze cents chrétiens qui pratiquent TOUS ; cette école est une sorte de petit collège où l'on ébauche l'éducation des en-

fants annonçant quelques dispositions pour le sacerdoce-; ils

sont une trentaine aujourd'hui ; bien peu auront la constance l

d'aller jusqu'au petit séminaire, car ces pauvres Chinois' sont î

rudes à dégrossir, lents à comprendre le sacrifice et à élever j

leur cœur jusqu'à ce quelque . chose de noble et de délicat |

qu'on appelle une vocation, tardz ad credendum. A une lieue |

de la ville, dans la montagne, la mission possède un terrain "\

acheté autrefois par Mgr. Faurîe, où se trouvent maintenant le \

grand et le petit séminaire, réunis ensemble quoique distincts, \

chacun sôus la direction d'un missionnaire. Hélas ! il faut dû \

temps à une chrétienté pour la rendre féconde en vocations \

et capable de produire le sacerdoce. j

La chrétienté du Kouy-Tchéou est neuve, et les familles i

converties ne sont pas encore assez épurées pour donner des !

prêtres ; le sang et l'esprit païen encore vivaces ont fait échouer |

jusqu'ici à peu près tous les essais ; on n'a que trois prêtres j

indigènes ; il est mort deux ou trois séminaristes dans les I

ordres ; pour le moment, neuf jeunes gens sont au petit-sémi- 1

naire et neuf au grand ; ils ont bonne tournure, et on espère; \

mais il reste à ceux du grand-séminaire, outre leur théologie ;

à achever, l'épreuve de la vie de catéchiste qu'on leur fait \

subir après leurs cours finis et avant le sous-diaconat, en les ;

plaçant en district, auprès d'un missionnaire, pour les former \

et voir leur force morale ; la plupart ont succombé à cette \ épreuve, on n'a pu rien faire d'eux. Ce que nous . voyons et

entendons montre qu'il y a une difficulté immense, incroyable, |

à recruter le sacerdoce parmi ces pauvres populations dont [

l'esprit, même après leur conversion, reste plus ou moins im- 1

prégné de principes païens, et le coeur surtout sans généro- \

site, sans nerf, sans élévation, incapable de s'émouvoir à la (

pensée du sacrifice, et d'éprouver un sentiment généreux. |

J'aurai sans doute occasion de recauser de tout cela avec vous, | quand j'aurai mieux observé, et de plus près. Toujours est-il que si on compare deux populations chrétiennes, l'une chinoise, l'autre française, du moins dans les environs de Paris,

ce qui est à l'avantage de la première, c'est que tous les chrétiens pratiquent Xéwr s devoirs et obéissent au Père, mais voilà tout ; les meilleurs chrétiens sont de bonnes gens de campagne, sirnples et honnêtes ; on n'en trouvera pas un seul, homme ou femme, qui soit capable d'un peu d'union à Dieu, d'une vie un peu avancée en piété,: et de cette intelligence délicate et-généreuse du sacrifice qu'on découvre toujours en France dans quelques âmes, si mal partagé qu'an soit comme pasteur. Ici, c'est de la grosse besogne, de catechisandis rudibus ; il s'agit de sauver le plus d'âmes possible, en les mettant dans les dispositions strictement exigées, et de fonder des familles chrétiennes.

Sur un pic de la montagne, au-dessus du séminaire, on a construit une petite chapelle à Notre-Dame, en style semigothique semi-chinois ; c'est un but de pèlerinage pour les chrétiens de la ville, et souvent de réunion pour les missionnaires. Figurez-vous ma bonne surprise : cette chapelle est dédiée à N.-D. de Liesse, que nous connaissons si bien dans notre diocèse de Beauvais. Pour remercier Dieu d'avoir toujours entretenu /^/(^zk parmi les missionnaires, et sachant qu'il y avait en France un sanctuaire de N.-D. de Liesse, Mgr Faurie a voulu que la Sainte Vierge fût honorée ici sous le titre de Causa nostrœ lœtitiœ.

Visite aux deux orphelinats de la Sainte- Enfance : l'un est en ville, mais à distance de la maison épiscopale et au centre d'un petit noyau de cinq cents chrétiens ; le curé est précisément le directeur de l'orphelinat ; l'autre se trouve hors les murs, dans un pauvre faubourg, et au milieu aussi d'une centaine de chrétiens. Les deux orphelinats, quoique séparés par une distance de deux kilomètres, n'ont qu'un seul directeur qui va de l'un à l'autre, et administre les deux petites paroisses. L'orphelinat de la ville comprend deux maisons, l'une pour les garçons, l'autre pour les filles, celles-ci soignées par des Vierges chrétiennes ; l'orphelinat du faubourg n'est que pour les garçons, surtout pour ceux qu'on vient Cacheter et qui ne

sont pas encore baptisés. Le jour de notre visite, un pauvre petit de cinq ans venait d'arriver ; sa rnère morte, son père païen l'avait vendu trente sous. On a bien du mal à faire de ces pauvres enfants quelque chose de bon, c'est dé la graine de païens, et on n'en tire pas beaucoup de héros ; mais enfin, on marie un orphelin à une orpheline, cela fait une famille chrétienne, et les enfants qui naissent valent ordinairement mieux que leurs parents, parce qu'ils ont été baptisés plus tôt, mieux instruits, élevés en famille, et proviennent d'un sang déjà un peu épuré par la foi ; cette remarque, dit-on, est frappante et universelle.

Les vierges chrétiennes sont de bonnes filles qui renoncent, au moins provisoirement, au mariage, par un vœu d'un an, et vivent, les unes chez leurs parents, les autres en communauté, et consacrées au soin des enfants,. Leur maison principale est ici près de l'église ; elles en sortent pour aller aux" orphelinats que la mission dirige en plusieurs endroits de la province ; ce ne sont pas des saintes Thérèses, il s'en faut ; cependant, n'est-ce pas une preuve sensible de la sainteté de l'Église, de voir que partout oîi elle apparaît, elle produit cette belle fleur de la virginité volontaire embrassée en esprit de sacrifice ?

La piété de ces pauvres gens, vierges et autres, consisté en de longues prières que leur esprit encore épais ne leur permet même pas, non seulement de méditer, mais de réciter tout bas ; ils les chantent pendant des heures entières, sur le ton le plus criard et le plus nasillard qu'on puisse imaginer. Les offices et chants d'église sont inconnus, à cause de l'impossibilité pour le peuple de prononcer le latin ou de le lire ; ils chantent donc en chinois pendant les messes auxquelles ils assistent, et toutes les fois qu'ils sont réunis à l'église ; si vous entendiez l'harmonie effroyable que forme ce mélange de voix grêles, maigres, stridentes et nasillardes ! Hommes, femmes, enfants, tous chantent à l'unisson ! D'ailleurs, ils sont incapables d'attention pieuse, et ils n'ont qu'une distraction pen-

LÉTTRE VII.

dant leur prière : elle dure depuis le commencement jusqu'à la fin ; aussi leurs regards vont-ils partout, au plafond, aux murailles, à la porte^ aux voisins de droite, de gauche, par devant, par derrière. Pauvres gens ! Au moins ont-ils ceci de bon, d'être dociles et de bonne volonté ; ils donnent ce, qu'ils peuvent comme sentiment ; sûrement le bon Dieu sera indulgent pour eux, et peut-être, avec beaucoup de temps et de patience, en formarït une longue succession de familles chrétiennes, tmsang chrétien, on finira par les rendre plus aptes à la vie spirituelle...

Je me réjouis de plus en plus d'avoir emporté ma bibliothèque ; l'étude élève toujours les pensées, nourrit l'esprit, fortifie l'âme, et nous fait un petit apprentissage du Ciel, oti nous verrons en plein jour ce que nous parvenons à soupçonnef un peu ici-bas, à force de méditations et d'étude ; le missionnaire n'a pas beaucoup de loisirs, mais il faudrait que je fusse bien absorbé, pour ne pas continuer à travailler, afin de me maintenir l'esprit à une certaine hauteur au-dessus de la vie vulgaire et au-dessus de ce milieu païen dans lequel on respire par ici tant de .mauvaises choses. Vous savez mes idées sur l'étude, comme moyen de préservation, comme nourriture pour l'âme du prêtre, même et surtout dans le ministère ; je ne crois pas que j'en démorde jamais, et tout m'y confirme... Heureux si j'ai trouvé, comme tout me le fait espérer, le lieu de mon travail, et si je puis aider à l'installation de l'Eglise chez nos pauvres Chinois ! Toujours est-il que je suis bien content d'être venu ici 3 les confrères sont admirables de zèle et de dévouement ; il règne entre nous une grande fraternité ; ceux qui ont du patrimoine en versent le revenu à la masse commune et on partage tout. Nous avons des talents variés, un photographe ! Grâce à lui, je vous enverrai bientôt l'image de notre cathédrale, le portrait de M^"" Lions, et ceux de tout le c/m/z/r^/ vous jil''y verrez -^pa«v4e™gî:esT.vefl4res>jBaîs- pas mal de grosses barbes....

Je suis bien, bien touché de l'intérêt que beaucoup de pcr-

62 eORRE;SPONDANCE DU' PÈRE J.-B. AUBRY.

sonnes me témoignent, en vous demandant de mes nouvelles, et en priant pour moi ; voilà qui est le fait de bons cœurs, et de cœurs chrétiens, capables de comprendre ce qu'un prêtre vient faire par ici, les raisons supérieures qu'il a'de quitter tout ce qui lui est cher, et de s'enfoncer au milieu de ces pauvres pays, absolument inférieurs à notre belle France. N'en doutez pas, Dieu bénira les âmes qui s'unissent à vous et à moi par la prière, l'offrande de leurs peines et de leurs sacrifices j dites-leur, de ma pàrt,xombien je les remercie ! Du fond de nos chrétientés^ j'appelle sur elles, sur leurs familles, sur toutes leurs affections, les grâces les plus abondantes, les consolations qui aident à porter vaillamment les peines de la vie, puisqu'il y en a partout J'espère que mon souvenir sera, pour ceux qui le garderont, une espèce de prédication, un encouragement à donner au bon Dieu cette pauvre vie si courte et cependant si précieuse, pour mériter de nous retrouver au Ciel. ' "T ..-.-----^

Kouy-Yang-Fou, le 15 mai 1876.

Mon Rév. et bien cher Père, (i)

N commençant cette lettre, je me demande si vraiment ce n'est pas bien. présomptueux à moi de prétendre, du fond de la Chine, intéresser les amisde saint Joseph par le récit à'tcne bénédiction ~d^é£-lisë~Q- est chose com m une en Europe que" la "constructibh et la bénédiction d'une église ; les populations catholiques de notre France sont habituées aux manifestations de la foi et de la dévotion au saint Patriarche, dont vous êtes l'apôtre, et même au récit de ses miracles; et puis nos pauvres chrétientés chinoises sont si peu de chose dans la grande famille catholique; la nôtre en particulier, celle du Koiiy-Tchéou, cachée et comme perdue au milieu de ses montagnes, presque au centre de l'Asie, est, par sa situation géographique, intellectuelle et morale, si à l'écart, si déshéritée de toute participation à ce mouvement d'idées et à ces belles manifestations religieuses qui se font en Europe, que nos fêtes vous sembleraient bien pâles, et que peut-être ce simple récit ne vaudra pas la peine d'occuper vos lecteurs. J'ai cru cependant trouver dans les faits que j'ai réunis et dont je vous envoie le résumé, une portée particulière en raison de la situation même où sont nos églises nafssantes, un argument et des raisons capables de

(i) Le R. P. Limbour, de la congrégation du Saint-Esprit, directeur de l'archiconfrérie de Saint-Joseph à Beauvais. Cette lettre a paru dans le Messager de Saint-. Joseph.

64 eORRESPONDANCE DU PÈRE J.-B. AUBRY.

confirmer dans leur foi et dans leur piété les serviteurs de saint Joseph. La Chine est païenne, niais la croix y est plantée et connue d'un grand nombre, persécuteurs ou fidèles. La prédication de l'Évangile s'y fait entendre, un peu dans chaque province, et s'y promène, pour ainsi dire, gagnant à Jésus- Christ tous ceux que le Saint-Esprit a, comme dit l'Écriture, préordonnés pour le salut. Le règne de Dieu y est représenté, dans la plupart des principaux centres de population, par quelques familles chrétiennes ; l'apostolat y organise peu à peu ses travaux et ses institutions, et quoique réduite encore | à un petit nombre de fidèles, l'Église, dans ces lointains pays, est vivante, active et déjà féconde; elle ne peut échapper au bénéfice des manifestations de la grâce, pas plus qu'elle n'échappe au bénéfice de la charité des chrétiens d'Europe, ses bienfaiteurs et ses soutiens. Il est remarquable qu'à pareille distance du centre de la catholicité, la grâce se révèle ici avec les mêmes caractères, la foi éprouve le niêmé mouvement^ les mêmes inclinations, le même entraînement surnaturel vers les mêmes objets. Il existe entre les provinces les plus écartées du grand empire catholique îine unité de piété, parce qu'il y a une unité de foi et de vie chrétienne qui s'appelle la communion des saints et qui relie en un seul corps, par des attaches surnaturelles et invisibles, tous les membres de l'Église. Si donc le grand essor qu'a pris, depuis quelques années, en Europe, la dévotion à saint Joseph, a été une de ces douces manifestations de la grâce, et si ce n'est pas un acte isolé et superficiel d'un certain nombre de personnes pieuses, entendues entre elles pour réunir leurs prières, mais un mouvement profond, ayant sa source dans une impulsion céleste, un acte vital de l'Église, rien d'étonnant que tout ce qui appartient à l'Église, au loin comme auprès, ressente cette impulsion, cette communion de la grâce, et soit instinctivement porté à suivre ce mouvement. Je viens vous en donner un exemple en vous montrant comment notre naissante chrétienté du Kouy-Tchéou a été, dès le principe, l'œuvre de saint Joseph, à qui revient l'honneur

de son établissement et de ses progrès dans le passé, à qui se rattache aussi l'espérance de notre travail dans l'avenir. C'est dès son origine et vraiment dès sa conception que notre mission fut consacrée à saint Joseph. Vous allez voir.

En 184S, l'humble chrétienté du Kouy-Tchéôu, jusquelà réunie à celle du Se-Tchouan, sous l'autorité du même pasteur, en fut détachée, pour devenir une circonscription spéciale du réseau des missions de la Chine, avec perspective d'être érigée, un peu plus tard, en un Vicariat apostolique ou diocèse distinct. La province entière, bien qu'elle eût 140 lieues de long sur 110 lieues de large, et 15 millions d'habitants, comptait tout au plus 1200 chrétiens disséminés par petits groupes sur son territoire. Les missionnaires étaient alors si peu nombreux en Chine, qu'il n'y en avait pas un seul au Kouy-Tchéou. Aussi ces pauvres chrétiens étaient bien . abandonnés ; un prêtre venait du Se-Tchouan les visiter de temps en temps, autant que possible une fois par an. En 1 847, un missionnaire fut envoyé, avec juridiction spéciale sur cette chrétienté, qui devint son troupeau. Il s'appelait M. Etienne Albrand : c'était une grande âme et un grand cœur, un rude et vaillant missionnaire. Son nom, avec celui de Mgr Faurie son successeur, est resté notre gloire, vénéré, parmi nos chrétiens, comme celui de leur premier apôtre et d'un saint ; parmi nous, comme celui de notre modèle et du père de nos oeuvres. Or, il a raconté lui-même bien des fois qu'à son entrée en Chine, ayant à traverser, pour arriver jusqu'à sa mission, un immense pays interdit aux Européens et plus encore aux missionnaires catholiques, et rendu inaccessible du reste, à cette époque surtout, par des dangers qui ne s'énumèrent et ne se décrivent pas, il fit à saint Joseph le vœu de lui consacrer, s'il arrivait à bon port, sa mission et la première église ou chapelle qu'il lui serait donné de construire. Voilà ce que j'appelle la co7isécration de la chrétienté du Kouy- Tchéou à saint Joseph dès sa conception. Cette consécration, M. Albrand la renouvela encore en arrivant au Se-Tchouan, au seuil de sa mis-

sîon ; et, sur le point d'y entrer, il écrivait à son frère; <? Nous verrons si saint Joseph me continuera sa protection. » Je ne puis vous raconter ici son voyage et les nombreuses raisons

qu'il eut de croire que saint Joseph y avait mis la main ; le fait.est qu'à partir de son vœu, tout alla pour le mieux;: et que saint Joseph est resté depuis notre Protecteur en titre, chargé de tous les intérêts et de tous les besoins de la mission.

La principale des stations de chrétiens dont M. Albrand devenait le pasteur, se composait de deux, cents fidèles, résidant ici même, à Kouy-Yang, capitale de la province, où ils cachaient soigneusement aux païens, surtout aux mandarins, leur religion. C'est au milieu d'eux qu'il se rendit d'abord, et qu'il établit son quartier général et le centre de ses opérations. Il logea dans la maison d'un chrétien nommé Joachim, quiavait été martyrisé huit ans auparavant, et cette maison, acquise et agrandie par lui un peu plus tard, devint sa résidence et le lieu de réunion des fidèles. Elle était bien pauvre ; composée de trois ou quatre appartements, tous au rez-de-chaussée, bâtie en bois et en terre, sans autre plafond que le toit, fenêtres en papier, parquet en terre battue ; un des appartements servait de chapelle; vous pensez si la décoration était riche. Une petite lithographie de saint Joseph, apportée de France, y eut du premier coup la place d'honneur, entre les saintes images de Notre- Seigneur et de la Sainte Vierge, toute la famille du missionnaire catholique, qui ne manque jamais de l'installer avec lui partout oti il plante sa tente. Pour le dire tout de suite, c'est sur ce même emplacement, resté depuis toujours cher aux missionnaires et aux chrétiens du pays, que demeurèrent fixés le centre de la mission et la résidence épiscopale; ce fut au lieu même de la maison du. martyr où M. Albrand offrit pour la première fois dans ce pays le sa.'nt sacrifice, qu'il réalisa son vœu et bâtit sa petite église à saint Joseph ; et c'est en ce même lieu, à dix pas de celui où je vous écris, que s'élève notre nouvelle ca^/z/dra/e, toujours dédiée à saint Joseph. ".

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Cependant, le courageux missionmaire se mit de suite à l'œuvre et entreprit la visite denses chrétientés. Il faut avoir vu la Chine pour comprendre en quel état il les trouvait, surtout après une persécution, dans la privation de tout secours religieux, sacrements et parole sacerdotale, et au milieu de ces indescriptibles fourmilières de population chinoise où tout est misère, superstition et pourriture morale. Lès travaux, les privations, les peines qu'il lui en coûta, pour rallier et réorganiser son petit troupeau, relever les courages, régulariser les positions devenues plus ou moins irrégultères, instruire tout ce pauvre mionde, et ajouter à sa petite armée des élus de l'Évangile encore un bon nombre de nouvelles recrues, je n'ai pas à le raconter ici ; certaines choses ne se racontent pas et ne se décrivent pas, on ne peut les comprendre à moins d'être sur place, et d'entendre les témoins oculaires. Bientôt ir eut rendu à son troupeau l'union, la force et cette prospérité de la vie chrétienne qui aide si bien le missionnaire à supporter gaîmênt la misère. Ces premiers travaux accomplis, il recevait de France quelques compagnons, parmi lesquels se trouvait M. Lions, aujourd'hui son successeur et notre évêque. Tout prospérait ; la chrétienté se développait ; il songeait à construire cette église, objet de tant de rêves et de tant de promesses, quand la persécution, sur laquelle il ne faut jamais cesser de compter par ici, vint bouleverser, non seulement les projets de M. Albrand^ mais encore sa petite conquête et les oeuvres accomplies. La pauvre résidence de Kouy- Yang, qui lui était si chère, et qui était toute sa richesse, fut rasée ; lui-même et ses nouveaux confrères poursuivis ; ses chrétiens dispersés et découragés. Mais lui n'était pas découragé. Nous avons dans ses lettres le récit de ses angoisses de ce temps-là, et M^" Lions, le seul aujourd'hui survivant parmi nous de ceux qui ont vécu et travaillé avec lui, nous raconte souvent, à nous autres venus plus tard, une foule de traits dont il a été le témoin, ou qu'il a appris de sa bouche. J'en veux citer un seul qui se rapporte

au sujet de ma lettre : c'était pendant la persécution ; M. Albrand, qu'on cherchait partout, était caché ici même, dans une pauvre famille, tout près du gouverneur qui le faisait poursuivre au loin. Ne pouvant sortir le jour, il sortait la nuit, et il lui arrivait souvent de revenir , comme en un douloureux pèlerinage, s'asseoir et s'agenouiller, prier, pleurer, sur l'emplacement de la maison du martyr, dont il n'était pas resté une planche. Un soir, il demeura plus longtemps ; dans sa douleur, il s'était jeté le visage contre terre, priant, sanglotant, et reprochant doucement à saint Joseph ses projets perdus et l'abandon oîi il le laissait : <l Ah ! lui disait-il, je vous ai promis une église : c'est ici qu'elle serait. Si vous la voulez, obtenez-nous la paix, mon terrain, mes chrétiens, et je bâtirai quand même, si pauvrement que ce soit ! » Tout-à-coup, . il sent sut sa tête une haleine douce et chaude, et une petite langue. qui. le caresse ; iLregarde et reconnaît un pauvre chienqu'il avait nourri dans cette même maison, au temps de ses espérances, et qui, fidèle à son souvenir et le retrouvant là, était venu le consoler.

Les grands philosophes qui ne lisent pas /e Message^' de Saint-Joseph, et qui, n'ayant jamais ni souffert, ni prié, ne connaissent que des pensées bien supérieures aux défaillances et aux besoins du cœur, et habitent des régions inaccessibles aux émotions et aux consolations de la piété, ne comprendraient pas cela ; mais vous et vos lecteurs, mon cher Père, qui n'êtes pas des philosophes de cette trempe, et qui connaissez le cœur humain, vous sentirez quelle douce impression éprouva cet homme vaillant, vous ne vous étonnerez pas qu'il ait vu dans ce petit événement comme la réponse cîu Saint invoqué. Il se releva fortifié, renouvela pour la vingtième fois son vœu à saint Joseph, et revint à ses travaux.

Peu après, sous le feu même de la persécution, il était nommé vicaire apostolique, et s'en allait en cachette, par obéissance et malgré lui, chercher au Sè-Tchouan la consécration épiscopale qu'il recevait la veille de saint Joseph, i8 mars

1849, dans une maison particulière, les portes fermées et presque sans témoins. Pendant son absence, la persécution redoublait ici ; ses chrétiens, battus et surveillés, lui écrivaient de ne pas revenir, personne ne pouvant lui donner asile. Il revenait cependant, se tenait caché dans une misérable chaumière, et de là gouvernait son peuple, visitant la nuit ses chrétiens, et relevant les courages toujours prêts à défaillir. Enfin, la paix lui était rendue ; il restait en possession de son terrain, y rebâtissait sa maison, y construisait cette église qu'il avait promise à saint Joseph et tant désirée lui-même. Le jour de Pâques 1850, il avait la consolation d'y célébrer, avec les trois missionnaires qui composaient son clergé, la première messe pontificale qui ait jamais été dite au Kouy-Tchéou. Par précaution, les chantres chantaient à voix basse, et les portiers faisaient la garde pour ne laisser entrer aucun païen.

Ce petit édifice, le premier en son genre qui fut éleyé à notre Dieu dans les trois provinces réunies du Se-Tchouan, du Yun-Nan et du Kouy-Tchéou, était à peu près de forme romane ; je dis à peu près, car ce n'était pas un type d'architecture, et ceux qui l'avaient construit ne prétendaient nullement au style ; toutefois, sa forme, relativement gracieuse et inconnue dans ces pays, faisait l'admiration des Chinois, païens comme chrétiens. C'est, du reste, un privilège particulier à notre mission parmi celles du centre de la Chine, et qu'elle doit sans doute à saint Joseph, patron de son premier temple, d'avoir de vraies églises, très pauvres, hélas ! mais distinctes de la maison du missionnaire,-— quand il en a une, — servant uniquement au culte, et rappelant un peu les édifices européens. Celle dont je parle n'existe plus aujoi^rd'hui ; elle a dû être remplacée par une plus grande, mais nous conservons comme une relique précieuse l'image de cet humble sanctuaire, notre maison paternelle, vrai berceau de notre chrétienté.

Il nous reste encore un autre souvenir du même temps : on avait envoyé de France à Mgr Albrand un tableau représentant saint Joseph avec l'Enfant Jésus ; il l'avait mis au-dessus

de l'autel ; il s'en fallait que ce fût un Raphaël, mais les beauxarts en Chine sont peu raffinés ; aussi venait-on de très loin admirer ce tableau.. Seulement, le Saint n'ayant pas les cheveux tressés en queue, à la chinoise, ni le costume du pays, et portant aux pieds des sandales assez ressemblantes à là petite chaussure de paille des porte-faix chinois, les païens le critiquaient, à la grande douleur des chrétiens, qui ne savaient que dire pour excuser de pareils défauts. A la fin pourtant, saint Joseph prit le dessus ; bientôt même il futen telle vénération, que les païens eux-mêmes venaient lui rendre leurs devoirs, et que les mandarins partant en guerre accouraient chercher sa protection en faisant devant lui la prostration qui est ici le signe ordinaire du profond respect. Le tableau était toujours l'occasion d'une explication doctrinale sur les premiers mystères du christianisme, qu'un catéchiste, établi pour le montrer, ne manquait pas de donner aux visiteurs ; grand moyen de. conversion ! Cette image, nous l'avons "encore ; elle" est simple entre les simples, et sans aucune valeur artistique ; mais elle vaut pour nous plus qu'un trésorj et nous ne l'échangerions pas pour tout le musée du Louvre.

La construction de l'église fut le point de départ d'un grand nombre de conversions. Bien que la paix lui fût encore enlevée par moments, que sa prospérité fût encore troublée et ses œuvres ruinées par les invasions des rebelles, la chrétienté ne cessa plus de croître. On fonda même, à petits frais, une école, un rudiment d'orphelinat et de séminaire, et une pharmacie pour la distribution des remèdes d'enfante, occasion de les baptiser quand ils sont mourants, et aussi d'attirer et d'instruire les parents. Mais il est de l'essence de la vocation du missionnaire, de semer toujours le grain de la parole de Dieu et de renoncer à toute espérance terrestre, même-à celle de récolter ce qu'il a semé.

En 1853, au moment où Mgr Albrand voyait sa mission florissante, il mourut. Je ne puis vous raconter de sa mort que ce qui regarde ses rapports avec saint Joseph, et je vous cite-

rai pour cela quelques lignes d'une lettre de M. Faurie, arrivé depuis un an au Kouy-Tchéou, et qui l'avait assisté à ses derniers moments. La maladie qui devait l'emporter se déclara le II avril. « Le vendredi 15, ayant un pressentiment qu'il ne célébrerait pas la fête du Patronage de saint Joseph, qui tombait le dimanche suivant, il en dit la messe votive ; ce fut la dernière. A partir de ce jour, il fut obligé de s'aliter. Le dimanche, la maladie^ commença à nous donner de graves inquiétudes. Quelques chrétiens, qui vinrent le -visiter, lui dirent : Nous n'avons pas peur de vous perdre, grand bisaïeul (expression du plus grand respect en Chine), c'est aujourd'hui la fête de saint Joseph. — Précisément, répondit-il, c'est aux fêtes de saint Joseph que j'ai obtenu toutes les grandes grâces de ma vie. » Puis il leur fit l'énu'mération de son baptême, de sa première communion, de son sacerdoce, de son épisco- -pat-, qui~avaienteu~lieu à-la- fêté desaitit Joseph ou atix envi-" rons. J'espère bien, ajouta-t-il, qu'il achèvera la série de ses faveurs par une faveur encore plus grande, celle d'aller bientôt le retrouver au ciel. » Il mourut, en effet, le 22 avril, dans l'octave de cette fête, en répétant les doux noms de Jésus, Marie, Joseph, qui étaient sa famille, sa Consolation, sa force, et qu'il avait tant aimés, si bien servis et fait connaître aux pauvres infidèles.

Sa vie a été écrite : incomplète, parce que l'auteur, qui écrivait en France, a négligé de consulterici, elle est cependant fort intéressante. On voit, dans ce récit, comment s'ouvre une mission en pays infidèle, comment la petite semence de l'Evangile germe et se développe sous l'action de la grâce coopérant avec la parole des prêtres, et produit du fruit dans la patience ; comment, enfin, la foi grandit peu à peu chez ces pauvres peuples pour consoler sans doute l'Église de ce que d'autres missionnaires lui ravissent ailleurs (i).

Le vide que Mgr Albrand laissait dans sa mission ne peut se dépeindre ; il faut croire toutefois que, du haut du ciel, il

(i) Vie de A'/gr Albrand. — Paris, Lecoffre, i vol. In-S".

travaillait encore pour elle avec saint Joseph, car, dans la seule année qui suivit sa mort, il y eut de nombreuses conversions, et le baptême fut conféré in extremis- à environ neuf mille enfants de païens, qui, en mourant eux-mêmes, allèrent comme former son cortège et donner à son apostolat ce témoignage auquel l'Écriture attribue tant de valeur quand Dieu le tire de la bouche des enfants. Mais une nouvelle persécution éclata encore et fut compliquée d'affreux malheurs. Sept ans entiers la mission resta sans évêque, et ce fut seulement en 1860 que M^*^ Faurie, d'heureuse et chère mémoire, succéda à M°'^ Albrand. Il a été un peu connu en France, mais ici tout est rempli de son souvenir; notre tranquillité actuelle est sa conquête, et toutes nos œuvres vivent encore de la forte impulsion qu'il leur a donnée. Notre évêque, ceux de nos confrères et de nos chrétiens qui i^nt connu, ne parlent de lui que les larmes aux yeux ; grande piété, zèle puissant, in-

telligence, gaîté, ascendant sur les hommes : il avait tout pour lui (i). En héritant du fardeau de M*^"" Albrand, il héritait de son esprit et de sa force, et aussi de sa piété et de sa confiance envers saint Joseph. Il avait fait des démarches pour agréger la chrétienté du Kouy-Tchéou à l'Archiconfrérie de Saint- Joseph; elle ne pouvait alors recevoir d'agrégations qu'en France, mais vous devez trouver dans vos archives une pièce adressée par lui à notre vénéré M. Claverie, et tendant à écarter l'obstacle canonique qui empêchait ces agrégations à l'étranger. Il voulait aussi obtenir du Saint-Siège une fête spéciale de saint Joseph comme fête patronale du Kouy- Tchéou, à l'époque où saint Joseph n'avait pas encore été proclamé Patron de l'Église universelle et spécialement des missions, mais la chose ne se trouva pas possible. Il était très fidèle à la pratique du mois de saint Joseph, qu'il célébrait tous les soirs du mois de mars, avec ceux de ses missionnaires présents auprès de lui, par une prière, une lecture et quel-

(i) I.a vie cie Mgr Faurie publiée récemment (i vol, in-8, Paris,' Lecoffre) .présente le plus vif intérêt.

, LETTRE VIIT. 'JZ

que petit chant qu'il rimait lui-xnêine et adaptait à un air connu. Jamais il n'entreprenait rien d'important sans recommander au saint Patriarche ce qu'il allait faire. Il avait remarqué, et il disait souvent, que, chaque année, le mois de saint Joseph amenait à la mission une faveur importante ; aussi tous les ans, quand le mois de mars approchait, M^"" Faurie disait : « Ah ! nous allons voir ce que saint Joseph fera pour nous cette- fois-ci. » Et il n'était jamais trompé ; c'était une arrivée de nouveaux missionnaires, un secçurs d'argent inattendu, un envoi d'ornements, une cargaison devin français. D'ailleurs saint Joseph a continué cette tradition, maintenant que M^"" Faurie n'est plus, et la faveur de cette année, par exemple, a été l'heureuse arrivée de deux confrères le jour de V Annonciation de Marie et dans r Octave de la Saint- Joseph. Il avait inspiré la même confiance et fait adopter les mêmes pratiques à ses missionnaires, et il leur recommandait

souvent de mettre saint Joseph de moitié avec eux dans leurs œuvres et leurs entreprises, afin de l'intéresser au succès.

Encore un trait qui aura un intérêt particulier pour le diocèse de Beauvais. Il y avait alors, parmi les missionnaires du Kouy-Tchéou, un enfant de Compiègne, M. Millier, un vrai apôtrje, intrépide, toujours sur la brèche, cent fois poursuivi par les rebelles, mais leur échappant toujours, excepté à la dernière rencontre, où il leur laissa ses os ; ils le massacrèrent en 1866. M^'' Faurie l'employait à ouvrir les nouveaux districts, c'est-à-dire à jeter--la première semence dans les quartiers encore inexplorés de la province. Lui aussi aimait saint Joseph, et ne manquait jamais aux pieuses pratiques du mois de mars. Une année donc, il attendait de France des bagages de quelque valeur, dont la bonne arrivée intéressait assez gravement la mission ; c'était au mois de mars, et M. Millier faisait chaque soir sa petite station, seul, devant une gravure de saint Joseph, suspendue à un clou dans le plus bel endroit de sa chambre. Il faut savoir que les rebelles occupaient et dévastaient le pays à peu de distance. Un jour, on vient dire

au missionnaire : « Père, vos bagages sont arrivés à tel endroit

' (deux ou trois lieues de là), mais ils sont tombés aux mains des rebelles, et, par conséquent, perdus. » ■ — « Nous verrons bien, » répondit-il. Le commissionnaire parti, il va droit à sa petite image, et, lui montrant le doigt, illui tient ce discours : «Comment! c'est ainsi que vous m'aidez ? Je vous préviens qu'à partir d'aujourd'hui, je ne continue pas mes, exercices dû

. mois, tant que mes bagages ne seront pas rendus ici devant vous ; et en attendant que vous vous soyez exécuté, restez caché et regardez lé mur. » Et en disant ces mots, il détachait l'image et la replaçait à l'envers, le visage contre la muraille.

Xe soir, en, effet, il ne fit rien, ou plutèt il feignit de ne rien faire, car son cœur priait quand même. Si ce fut le hasard, s'il n!arriva, comme disent les philosophes, que ce qui devait arriver, ou si ce fut saint Joseph qui s'exécuta, comme l'a toujours pensé M. Miiller,- je n'en sais rien, mais ce

"tous, c'est que, le lendemain, les bienheureuses caisses arrivaient : saint Joseph revoyait la lumière, et les pieux exercices reprenaient et continuaient de plus belle.

Autre détail d'un genre différent. S'il y a un peu de fatigue et de misère, et quelques privations dans la vie du missionnaire, il ne faut pas croire que "ce soit une vie triste et morose. Pour le missionnaire français surtout, il y a un spécifique unique, lequel sert de remède à tous les maux : on chante ; contre la fatigué, on chante ; contre les privations et la misère, on chante j on chante pour exprimer sa joie quand on est réuni à plusieurs ; on chante quand on est seul pour neutraliser les tristes effets de la solitude ; M^*" Albrand chantait ; c'était un principe de M^'' Faurie, que le missionnaire doit chanter, si fausse que soit son oreille et si indocile qiie soit sa voix ; et leur vénérable successeur entretient ces heureuses traditions. Bien plus, on rime, et nous avons au Kouy-Tchéou des Annales poétiques, oti chacun de nous peut insérer ses podùctions. Ah ! ce ne sont pas des chefs-d'œuvre, et notre Boileau y trouverait ample matière à grogner. La musique est quelque

air simple et populaire, apporté de France comme souvenir du village; les paroles sont des vers qu'on fait comme on peut ; il est convenu et statué que, pour faciliter le travail et n'y pas gaspiller le temps, on a tous droits sur la mesure et sur la rinie ; toutes deux sont esclaves et doivent obéir ; un vers de douze pieds peut en avoir treize et quatorze, un de huit peut en avoir neuf, et si l'alignement est dépassé, on se retrouve au bout du vers à la rime, qui doit elle-même se contenter de peu. On chante ainsi tous les petits événements de la mission, joyeux et douloureux, et les douleurs mêmes, une fois passées et mises en chanson, deviennent les meilleurs sujets de joie ; on a de plus le gracieux usage d'accueillir à leur arrivée îes nouveaux missionnaires par quelque chansonnette simple en leur honneur. Or, saint Joseph a toujours sa part, et au moins un couplet ; c'est une tradition qui remonte à M^''Faurié. Notre Saint de prédilection partage ainsi nos joies

comme nos peines, l'heureuse comme la mauvaise fortune.

Mais je m'égare à vous révéler nos secrets de famille ; il faut revenir à mon récit. C'est entre les mains de Mgr Faurie que la mission a pris son développement et reçu son organisation définitive. Son 'épiscopat ne fut cependant pas long, et encore fut-il traversé par bien des malheurs ; une persécution terrible bouleversa" de nouveau sa chrétienté et lui fit plusieurs martyrs parmi les chrétiens indigènes. Le premier portait le nom béni de Joseph. Elle lui prit aussi un de ses missionnaires, M, Néel, dont l'Eglise nous permettra peut-être un jour , de mettre l'image auprès de celle de saint Joseph, au-dessus de nos autels. La province entière fut ensuite désolée, saccagée et dépeuplée des deux tiers par une de ces horribles invasions de rebelles ou plutôt de sauvages qui, durant plusieurs années, promenèrent dans la Chine, et surtout dans ces parages, le feu et la mort. La famine et la peste vinrent ajouter leurs horreurs à ces fléaux. Au retour de la paix, la chrétienté du Kouy-Tchéou était ruinée et plus que décimée ; il ne restait aux prêtres que leur courage, le grand cœur de leur évê-

que et la protection de saint Joseph, qui se fit bientôt sentir. On recueillit les débris épars pour recommencer à nouveau. Les fléaux avaient fait des milliers d'orphelins.qu'on trouvait partout errants et quelquefois mourants. Les missionnaires en recueillirent le plus grand nombre possible, ils les élevèrent, leur donnèrent le baptême et l'instruction, et il se trouva ainsi que le sang des martyrs avait été à la lettre une semence de chrétiens. •

La mission avait reçu des renforts de France, en hommes et en argent, et elle sortait de ses ruines, quand Mgr Faurie partit pour le Concile. Il ne l'a pas revue : la mort le surprit à son retour, à un mois de route d'ici. Son corps seul nous fut rendu, il repose sur une colline qui domine cette capitale, et semble présider encore à nos travaux et à nos combats. Quand le missionnaire est tenté de se décourager, il n'a qu'à jeter un regard sur cette colline sanctifiée par ces reliques bénies pour sësëhtir fortifié et consolé! Mgr Fàùrie est mort, lui aus^si" dans la force de l'âge, au milieu de ses oeuvres et de ses espérances, et nous, comme dit l'Ecriture, nous entrons dans ses travaux : sans doute nous ne verrons pas non plus la récolte que nous préparons, puisque c'est notre vocation de semer toujours et de partir avant la moisson.

Un des projets de prédilection de Mgr Faurie avait été la reconstruction de la petite église de Saint-Joseph bâtie par Mgr Albrand, et devenue beaucoup trop étroite pour le nombre des chrétiens de Kouy-Yang ; il n'eut pas le temps de réaliser ce rêve. Ce labeur et cette joie étaient réservés à notre évêque actuel, Mgr Lions, héritier des vertus et des pensées de ses deux prédécesseurs, un des premiers compagnons de Mgr Albrand, témoin des temps héroïques de la mission, et acteur dans tous les combats qu'elle a supportés jusqu'ici. Une de ses premières œuvres fut donc la. reconstruction de l'ég-lise. Hélas ! il faut que rien ne réussisse sans avoir été éprouvé par la tribulation. L'église était achevée en 1874, et pas encore ornée, quand un incendie la dévora tout entière.

On n'a jamais su la cause, mais le démon habite ici tout autour et ne doit pas y être étranger. Deux missionnaires de cette résidence faillirent perdre la vie en cherchant à éteindre l'incendie, qui les surprît dans le clocher ; ils sautèrent sur la toiture de la maison, et de toit en toitjûsqu'à terre. Des chrétiens ont assuré avoir vu des anges qui portaient l'un d'eux dans leurs bras et le déposaient sur le sol. Lui-même, il faut le dire, n'a rien vu ; mais il raconte souvent que, depuis l'instant où il fut entouré de flammes dans le clocher et sentit sa barbe qui prenait feu, jusqu'à celui où il se trouva sain et sauf sur la terre, il ne se. souvient de rien et ne sait ni par où ni comment il descendit.

Après beaucoup de travaux, et sans argent, on se trouvait en face d'un monceau de cendres. Saint Joseph fut consulté ; on se remit à l'œuvre. Les chrétiens se cotisèrent ; ils donnè- -rentpeu,"mais ce qu'ils purent, car ils sont bien pauvres. On m'a cité un brave domestique qui, recevant de ses maîtres la valeur de cinquante francs, son salaire d'une année, en donna de suite quarante-cinq pour saint Joseph. Le démon fut sans doute stupéfait de voir bientôt s'élever, sur l'emplacement préféré par Mgr Albrand et consacré par ses larmes, une nouvelle église encore plus grande, dont les proportions gracieuses et l'architecture, inconnue en ce pays, remplissent les Chinois d'admiration, et nos chrétiens de joie et de fierté, comme une vision céleste descendue pour confirmer leur foi et les abriter contre le démon, si puissant en nos contrées. Elle n'est pas encore entièrement payée, et on ne pourra la meubler et l'orner que plus tard, mais saint Joseph y pourvoira, c'est sûr, ou bien nous mettrons, nous aussi, son image à l'envers ; déjà il a reçu nos menaces pour le mois de mars 1877, s'il ne s'exécute pas d'ici là. Mais nous le bénirons quand même.

Cette église, je ne vous la décrirai pas en détail ; déjà ma lettre est devenue un volume ; quelques mots seulement : sur le style gothique fidèlement observé dans le plan, la division en trois nefs, les voûtes, les colonnes en bois, les fenêtres et

portes en Ogives gracieuses, on, s'est servi des détails de la construction chinoise que ce plan comportait : boiseries, sculptures extéiieures, grandes inscriptions pieuses et mora-. les suspendues aux colonnes, toit en tuiles jaunes et vertes (les deux couleurs estimées du Chinois), les angles de la toiture relevés en saillie et terminés par une forme plus ou moins fantastique d'animal ou de fleur, le tout couronné par un clocher en bois dans le même goût, avec une belle cloche envoyée' de France pour parler du Dieu des chrétiens à quiconque a des oreilles pour entendre. L'ensemble est simple, grave et vraiment agréable, même pour nos yeux qui ont vu les belles églises de France. On n'y a sacrifié que le moins possible dans les détails au goût des Chinois, grands amateurs d'ornements bizarres, d'animaux monstrueux, de saillies capricieuses et tortues, de papillotes et de couleurs étincelan tes. Bien des villages de l'Oise ont des églises aussi gran4e'5jet -plus belles, mais ici c'est une merveille ; nos Chinois font des voyages pour la voir, et sont d'avis qu'il n'y a au monde rien de semblable, si ce n'est peut-être le palais de l'empereur à Pékin, peut-être encore! C'est qu'aussi elle est glorieuse à voir du haut ou sur la pente des abruptes montagnes qui entourent à peu de distance toute la capitale. Placée dans l'endroit le plus calme et le plus élevé de la ville, blanche et voyante, elle domine triomphalement les maisons noires et basses des Chinois, et même les édifices les plus élevés de la cité, pagodes, prétoires et théâtres, portant bien haut dans les airs son clocher, sa croix radieuse, comme un signe d'espérance et de conquête sur ces pauvres terres que le démon possède encore, mais non plus sans combat et sans inquiétude. Autour d'elle et à ses pieds, comme les brebis autour de leur pasteur, se pressent les maisons des chrétiens, réunies la plupart dans le même quartier, et surmontées aussi d'une petite croix blanche, pour les distinguer des autres et pour signifier à l'ange mauvais qu'il n'y a plus droit d'entrée.

L'église étant achevée avant Pâques, Monseigneur choisit

pour la bénir le dimanche 7 mai, fête du patronage de saint Joseph, jour où, chaque année, toute notre petite famille sacerdotale est réunie auprès de lui pour là retraite qui s'ouvre ainsi naturellement par l'invocation et sous les auspices de nôtre Saint bien-aimé. Tous arrivent les jours précédents des quatre coins de la province. Vous, cher Père, qui avez goûté à la vie dès missions, vous savez avec quelle joie les missionnaires catholiques, et. particulièrement les missionnaires français, se retrouvent après un an de dispersion, de courses d'une chrétienté à l'autre, et de solitude morale au milieu d'un peuple étranger au langage, aux coutumes et aux idées de leur patrie. Vous comprendrez aussi leur ravissement d'apercevoir au détour d'un rocher, en descendant les interminables montagnes du pays d'alentour, le gracieux édifice qui a surgi, comme de dessous terre, depuis leur dernière réunion, et j^ui^emble leur sourire, les-attendre et les presser d'accourir.

Voici, enfin, la famille au complet et le jour arrivé. Bien que nous soyons à la saison des pluies, saint Joseph n'a pas manqué de nous donner un radieux soleil ; nous y comptions bien.

J'ai peu à vous dire 'sur la cérémonie même. Qui n'a vu en France, même dans les moindres villages de nos pays catholiques, des fêtes plus belles que celles que nous pouvons faire ici? D'abord les nouvelles églises n'ont pas, en pays de mission, le privilège d'une consécration proprement dite et solennelle. On ne peut leur donner qu'une simple bénédiction ; nous^ sommes entourés de païens, et, rrialgré que nous ayons actuellement la paix, il faut faire le moins d'éclat possible et nous cacher un peu ; puis, nous n'avons pas, comme en France, la ressource des belles décorations naturelles et artificielles, des riches ornements, de ces charmantes processions d'enfants et de jeunes filles qui égayent et relèvent si gracieusement les cérémonies religieuses, enfin cette suave musique et ces beaux chants qui mettent la joie dans les cœurs, et que nous n'entendons plus ; ils ne sont plus pour nous qu'un lointain et

cher souvenir, comme un aimable écho d'une autre vie et de la terre natale toujours aimée. Ni les mœurs, ni la langue du pays, ni le voisinage des païens, ni notre situation particulière et nos ressources ne nous permettent tout cela. Mais la plus belle splendeur de notre petite fête consistait en des choses qui ne se décrivent pas, et que je dois vous faire deviner et vous laisser sentir.

La parure de notre église, nue encore et sans décoration à l'intérieur, mais resplendissante sous son beau soleil, c'était notre belle assemblée de chrétiens, tous fidèles et présents à l'appel, agenouillés, ou, selon l'usage , du pays, prosternés, chantant bien fort, d''une voix peu suave, il faut le dire, mais de toute leur âme, les prières liturgiques traduites et arrangées en leur langue. Un bon nombre d'entre eux ont confessé la foi et souffert pour l'Évangile au temps de la persécution, ont été battus, dépouillés, chassés à cause du nom de Jésus-

Christ. Quelle parure pour notre église ! Cette parure, sans doute, c'était nous aussi, représentants de toute l'Eglise dans notre petit nombre, messagers de l'Évangile parmi ces pauvres peuples, et chargés de leur apporter le salut ; c'étaient surtout nos confrères plus anciens, non pas les premiers arrivés, il y a 30 ans, ils sont morts, mais ceux qui leur ont succédé depuis 10 ans ; la plupart ont supporté les angoisses et les dangers de la persécution, de la guerre, des rebelles et des fléaux ; quelques-uns ont été battus et blessés au service de Dieu, et portent encore de glorieuses traces de leurs souffrances ; plusieurs ont passé par des situations terribles, et ont été acteurs dans les scènes qu'ils nous racontent à nous autres nouveaux venus.

Enfin l'ornement de notre Église, c'est notre évêque bienaimé, l'aîné et le père de tous, le vétéran de la mission, le survivant et aujourd'hui le seul témoin de ces temps héroïques dont il a partagé les travaux, goûté les douleurs, et dont il garde parmi nous toute l'histoire. Voilà les ornements de notre église et la solennité de notre fête.

Après cela, si les prières et les cérémonies de la bénédiction d'une église sont en elles-mêmes et partout bien expressives, ici, sur une terre igiprégnée du paganisme et depuis tant de siècles occupée par le démon, au milieu de ce peuple immense, prosterné devant ses dieux monstrueux auxquels il ne croit pas et dont il subit pourtant l'esclavage, livré à ses superstitions bizarres, à ses rites ridicules et à ses mœurs abjectes, vraiment assis dans les ténèbres et à l'ombre de la mort, c'est ici surtout que ces cérémonies et ces prières ont une signification plus profondé et un caractère de supplication plus touchante. Elles sont un véritable exorcisme pour chasser de ce petit enclos de terre bénie le démon, de temps immémorial propriétaire du sol et de l'atmosphère ; elles sont comme une plainte, comme un sanglot de l'Église militante et persécutée dans ces contrées, un cri vers Dieu pour lui représenter ses promesses et le sang de nos martyrs, et appeler la fin de, la servitude où

gémissent encore nos jeunes chrétientés.

Les Chinois ne sachant pas prononcer le latin, nous chantons seuls les prières liturgiques dans la langue de l'Église, et ce n'est pas une petite émotion pour nous d'entonner sous ces humbles voûtes et d'entendre une fois, nous qui en sommes ordinairement privés, ce Vent Creator, ces Psaumes, ce Miserere, ces Litanies qui orit, pour nous surtout, une signification si belle et éveillent dans nos cœurs tant de souvenirs. Il faut avoir été privé de ces choses pour en sentir le charme. Représentez-vous, sur cette terre lointaine, et dans cette petite église entourée de maisons habitées par le paganisme, ces quelques missionnaires rangés devant l'autel, autour de leur évêque, à genoux, appelant sur ce peuple la lumière d'en haut. Derrière eux, cette cohorte de nouveaux chrétiens, les élus de l'Évangile, le levain du salut, les prémices de cette pauvre gentilité qui attend de nous la Rédemption, et dont un si grand nombre ne la reçoit pas cependant ; et au fond de la nef, près des portes, écoutant nos chants et contemplant avec un vague et douloureux étonnement nos saints rites, un bon nombre de

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païens dans une attitude instinctivement respectueuse et pensive, empreinte d'une certaine tristesse, comme si quelque chose d'intérieur les tourmentait devant ce spectacle nouveau pour eux et encore plein de mystères, mais déjà bien expressif, amenés en apparence par la curiosité, en réalité par la grâce. Ils sont peut-être venus chercher, sans le savoir, une sainte pensée qui va travailler doucement leur cœur, et qui sera le germe de leur salut.

Une grande cour fermée, qui s'étend devant l'église, nous permet une petite procession au dehors et la station au grand portail. Vous dirai-je l'idée qui m'a poursuivi pendant cette procession, et surtout au moment où, précédés de la croix portée à notre tête, et sortant de l'église, nous nous rangions au dehors, devant les portes, autour du prélat bénissant ? Je me reportais à cette année mémorable du règne de Constantin et du pontificat de saint Sylvestre où la paix fut enfin donnée au christianisme, après trois siècles de combats et de souffrances. Je me figurais surtout ce jour et ce moment inconnu à l'histoire, mais à jamais béni cependant, où la grande nouvelle de la délivrance parvint aux oreilles du pape saint Sylvestre, dans sa caverne de Monte-Soracto, et vint tirer aussi de leurs inquiétudes et de leurs larmes les membres du clergé et les chrétiens delà primitive Église cachés aux catacombes. Je me disais que le jour où le christianisme put enfin se produire en public et jouir de la paix, prêtres et fidèles durent organiser,pour célébrer leur délivrance et sortir de leurs retraites souterraines, une pieuse et solennelle procession où ils déployèrent sans doute la pompe des rites sacrés, et portèrent en tête de leur cohorte triomphale cet étendard béni et royal de la croix, devenu enfin le signe du salut, après avoir été si longtemps le scandale des Juifs et la dérision des païens. Je me représentais cette belle Eglise romaine, empourprée par le sang de ses martyrs et portant encore la trace touchante de ses larmes, montant de la profondeur des catacombes par une humble porte ignorée jusque-là, déployant, pour la pre-

mière fois, sous la lumière du soleil et au milieu des hymnes sacréeSjSes phalangesdéjàmerveilleusement nombreuses, apparaissant enfîn,dans tout l'attrait de sa jeunesse et de sa pureté, aux regards étonnés et charmés de la foule des Romains, et jetant au ciel et à la terre, comme pour les associer à son triomphe, ses chants pleins d'espérance et d'allégresse. Et il me semblait que nous aussi peut-être, après tant de combats que l'Eglise a supportés ici, sortant enfin de ces catacombes où la persécution avait jusqu'à ce jour tenu notre religion captive, nous allions clore désormais l'ère d® la servitude et du secret, envoyer, par nos chants, à ce pauvre peuple la parole du salut, et lui montrer, radieuse et glorifiée, la Croix, son unique espérance, notre étendard et le drapeau de notre Roi éternel. Hélas ! la vie des catacombes n'est pas encore finie pour nous, et la conquête qui reste à faire est immense. Mais partout paraissent -d'heureux symptômes et comme des signes dans le ciel ; l'espérance que nous avons ressentie en cette fête ne sera pas démentie. Nos chrétiens eux aussi étaient tous dans la joie et bien consolés des peines et des mépris que leur infligent les païens, des calomnies dont ils les accablent, selon la tactique traditionnelle des ennemis de la foi, et des inquiétudes sous lesquelles ils vivent sans cesse. Oui,assurément, le rayonnement de leurs visages et le bonheur qui brillait dans leurs yeux valaient bien des tentures, de l'or et des illuminations pour orner notre église. Pauvres gens ! il leur faut bien quelquefois nos fêtes pour soutenir leur.courage et affermir leur foi, il faut que l'Église leur apparaisse dans un autre appareil que celui des humiliations et des douleurs ; et à nous-mêmes, il nous les faut aussi, ces spectacles, pour rendre à nos âmes l'élan et la jeunesse, rafraîchir notre zèle, et entretenir dans nos coeurs cette joie et ces espérances sans lesquelles il n'y aurait pas de vie apostolique possible.

Mais terminons ce long récit. A la rentrée dans l'église, un beau sermon en chinois parle à nos chrétiens de saint Joseph, leur rappelle ce qu'il a été pour la mission depuis ses

origines, à partir du vœu de Mgr Albrand ; ce qu'il est, ce qu'il doit être pour eux et pour nous, comme pour cette grande famille catholique qui couvre la terre, et qu'il faut à toute fin implanter et étendre dans ce pays. Bientôt la sainte Victime descendait dans le nouveau sanctuaire et prenait possession du tabernacle ; la cloche, une belle cloche au son pur, comme celles de France, annonçait à la ville et aux échos d'alentour que le démon avait fui désormais de ces murs consacrés et n'y régnerait plus, mais que Dieu daignait y fixer son séjour et y assurer la distribution de ses grâces. Le pétard joue un grand rôle dans les fêtes chinoises : d'innombrables pétards brûlés dans la cour répondaient à la voix de la cloche, comme pour compléter son discours, et achevaient la solennité extérieure. I^e soir, un salut, toujours précédé et suivi de la canonnade, était comme l'apparition et la première bénédiction de Notre-Seigneur désormais installé chez lui et résidant parmi nous. -Un" cantique français à la Sainte Vierge, pour son mois, et à saint Joseph, pour sa fête, terminait' cette heureuse journée.

Il faut tout dire : un simple festin, préparé autant que possible à la française et assaisonné d'une grande joie, réunissait les missionnaires et leur évêque. Pour vous donner une idée du luxe qu'on y déploya, faut-il dire ceci ? Oui, je le dirai... non, je ne le dirai pas... Eh bien ! je le dirai tout de même, au risque de scandaliser les Pharisiens. De pieux amis, de Bordeaux, bienfaiteurs de la mission et toujours fidèles au souvenir de Mgr Faurie, qu'ils aiment encore dans ses œuvres, avaient envoyé du vin ; nous en avions, le croirez-vous, une bouteille pour trois. Après tout, je puis bien dire ce que dit \ l'Ecriture : le bon vin réjouit le cœur de l'homme. Ce souve- 1 nir de la patrie, rare et précieux dans ces parages, contribue à rendre nos cœurs légers. Au dessert, un de nos confrères, de qui dix ans de mission et pas mal de tribulations n'ont pas encore tari la verve poétique, tirait des profondeurs de sa manche le petit chant à saint Joseph ; lui, chantait les cou-

plets sur l'air naïf et charmant d'une vieille complainte française, et, tous ensemble, nous reprenions le refrain :

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