‹ Correspondance du père J.-B. Aubry [microform]Chapitre 2 sur 12 · REFRAIN · texte numérisé non relu

REFRAIN

Gloire à Joseph ! A son glorieux nom,

Pour l'honorer sur cette terre,

Offrons ce nouveau sanctuaire.

Saint Joseph ! soyez notre Patron.

Gloire ! gloire !

Gloire à votre doux nom !

Du Kouy-Tchéou^ quand le premier apôtre

Voulut bâtir une église à Kouy-Yang,

Il était pauvre, A sa place tout autre

Eût hésité ; mais il osa pourtant,

A sairit Jo.seph il confia sa peine.

Et saint Joseph lui bâtit sa maison.

Chrétiens du Kouy-Tchéou qui vivez dans la gêne, Priez, priez Joseph : il est votre Patron.

Ainsi grandit cette première église ;

Mais du démon la jalouse fureur,

Pour se venger, contre elle coalise

Tous les efforts du Tien persécuteur (i).

Oui, bien des fois il décréta sa chute ;

Mais saint Joseph défendit sa maison.

Chrétiens du Kouy-Tchéou, si l'on vous persécute, Priez, priez Joseph : il est votre Patron.

De saint Joseph, sous l'heureux patronage, La foi s'épanche au milieu des païens.

Heureux malheur ! l'église davantage Ne peut suffire au nombre des chrétiens ;

{x)Tien ou Tien-ta-jen e%t le nom de ce gouverneur de Kouy-Tchéou qui, sous 'épiscopat de Mgr Faurie, organisa contre les chrétiens de la province la plus terrible persécution qu'ils aient eu à subir, et fut le Néron de la chrétienté.

Car seuls déjà les enfants et les femmes,

De saint Joseph remplissent la maison.

Prêtres du Kouy-Tchéou, si vous voulez des âmes, Priez, priez Joseph : il est votre Patron.

Et c'est alors que l'humble sanctuaire

A disparu pour renaître plus beau ;

Et dans les airs portant sa tête altière,

Semble iDromettre un triomphe nouveau.

Mais Dieu permet qu'un cruel incendie,

De saint Joseph consume la maison.

Prêtres du Kouy-Tchéou, dans votre pénurie.

Priez, priez Joseph : il est votre Patron.

Mais saint Joseph a béni sa chapelle ;

Et, grâce à lui, de ses débris féconds,

Elle renaît et plus grande et plus belle,

Majestueuse en ses arceaux profonds.

Salut à vous, ô noble cathédrale.

De saint Joseph glorieuse maison.

Chrétiens du Kouy-Tchéou, prosternés sur ses dalles, " Priez, priez Joseph ; il est votre Patron.

Cher Père, mon récit est fini, permettez-moi encore quelques simples réflexions. Notre retraite est achevée, nous allons nous disperser pour un an et rejoindre nos chrétientés respectives ; mais notre cœur est réconforté, saint Joseph nous conduit. Nos petites chrétientés se rattachant à celle-ci forment un réseau divisé en trois groupes. Nous sommes aujourd'hui, en comptant notre évêque, vingt-quatre missionnaires pour un pays de cent quarante lieues de long sur cent dix de large, dont la population, réduite par la guerre ou la famine, de quinze millions d'habitants qu'elle pouvait avoir à quatre ou cinq millions, revient peu à peu sous la paix à son chiffre premier. Il reste sur cet espace d'immenses terrains en friche et que nous n'avons pas conquis encore. Chaque

LETTRE yiii. Zy

année nous avançons un peu, et Monseigneur veut bientôt ouvrir quelques nouveaux districts, c'est-à-dire faire attaquer par ses missionnaires quelques quartiers de la province où l'Évangile est encore inconnu. Notre troupeau, après avoir été décimé par tant de fléaux, est revenu, pour le moment^ au chiffre d'environ douze mille chrétiens : mais, avec la grâce de Dieu, il sera bien plus nombreux dans l'avenir. En France, de saintes âmes'offrentà Dieu, pour nous aider, leurs prières et leurs sacrifices ; et il nous viendra sans doute, de la patrie, des compagnons pour continuer l'oeuvre sainte à I laquelle nous nous consacrons corps et âme. Des vocations apostoliques germent encore dans les chaumières oii nous sommes nés, et le sol français est assez riche, je pense, pour fournir au monde entier des apôtres.

Saint Joseph est pour beaucoup dans nos espérances ; nous portons sa dévotion à nos chrétiens ; elle est comprise d'eux, et met à la portée de leur faiblesse intellectuelle les plus profonds mystères et les plus hautes pensées du christianisme, par les grands dogmes auxquels elle se rattache. Ces pauvres gens sont bien épais pour saisir les délicatesses de la piété catholique et entrer dans une spiritualité plus avancée que la foi élémentaire ; ils en resteront encore longtemps à ce que saint Paul appelait les premiers éléments des discours de Dieu. Mais la logique de la piété doit commencer par les bases et procéder selon les principes, et saint Paul nous dit que ses néophytes en étaient là eux aussi. Les nôtres comprennent les grands sujets dogmatiques et les grandes dévotions fondamentales : la Passion de Notre- Seigneur, l'Eucharistie, le Sacré-Cœur, la Sainte Vierge, saint Joseph, les Anges gardiens.

Les missionnaires les plus expérimentés ont remarqué pourtant que les lettrés ont une répugnance particulière pour le mystère de l'Incarnation du Verbe ; ce n'est pas étonnant, et saint Paul avait encore constaté la même répugnance chez les lettrés et les mandarins de son temps. Or,par saint Joseph

ce mystère entrera dans leur intelligence, et, comme Dieu a, dans le principe, introduit dans le monde son Fils incarné sous le patronage et la paternité adoptive de saint Joseph, ainsi nous aidera-t-il à l'introduire par le même moyen dans ces esprits aveugles, et à vaincre leur répulsion et leurs préjugés. Quant à nos chrétiens, le nom de saint Joseph leur est bien connu ; c'est un de ceux qu'ils donnent de préférence à leurs enfants, et que les exigences' de la langue obligent le moins à défigurer. Son image est une de celles qu'ils aiment et qu'ils nous demandent le plus, avec celles de Jésus et de Marie, pour la suspendre dans leurs demeures, en place de ces grotesques et monstrueuses figures bouddhiques dont les habitations païennes sont couvertes même au dehors. Nous voudrions la mettre partout, jusque chez les païens, comme le drapeau et l'instrument de notre conquête, car si l'apparition de saint Joseph sur la terre fut, avant celle du précurseur, -avant celle même deMariey que" Joseph précéda par les années, le premier signal et comme la première aurore de l'avènement de Jésus-Christ, ne semble-t-il pas que, saint Joseph une fois installé ici chez les païens, Notre-Seigneur ne manquera pas d'y arriver après lui et son culte sera, dans cette pauvre Chine, l'avant-coureur du règne de Dieu ? Si l'Église de Dieu est, selon l'idée de saint Paul, le corps mystique de Jésus-Christ, et, selon la belle parole des Pères développant cette idée, X Incarnation continuée, si c'est par saint Joseph que Notre-Seigneur a été reçu à son entrée dans le monde, lors de sa première Incarnation, présenté et, pour la première fois, prêché au monde, c'est par lui aussi qu'il veut sans doute être protégé, adopté, élevé dans cette nouvelle incarnation que nous devons lui donner ici ; c'est par lui que nous voulons le présenter, le prêcher à ces peuples égarés dans leurs vieilles, erreurs, et, sous sa protection, Notre-Seigneur grandira parmi eux, comme autrefois à Nazareth. Ne trouvez-vous pas cette marche logique et conforme à celle que Dieu a suivie luimême dans le plan de la Rédemption ?

Autre raison que nous avons de compter sur saint Joseph, et autre titre à ses faveurs spéciales : nos principales œuvres ont pour objet l'enfance ; c'est par elle que nous commençons ordinairement, et sur elle que repose notre espérance. Nos catéchistes-baptiseurs envoient au ciel tous les enfants, même ceux des païens, qu'ils trouvent mourants et peuvent atteindre. L'éducation chrétienne que reçoivent les enfants des nouveaux chrétiens, les rendra plus solides dans leur foi, plus délicats dans leur vie chrétienne, que leurs parents, fidèles sans doute, mais convertis à l'âge adulte et toujours moins foncièrement attachés au christianisme et moins imbus de ses principes. Enfin, nous avons nos pauvres petits orphelins, plus nombreux ici qu'ailleurs, et qui sont la spécialité de notre mission. Les Annales de la Sainte- Enfance en font foi. Combien de vos lecteurs du Messager ont, dans nos orphelinats, leurs filleulsl-Elevés chrétiennement; ces enfants deviendront les fondateurs des familles chrétiennes, et, s'il plaît à Dieu, le germe de cette société chrétienne, si lente à venir, si difficile à fonder, et en vue de laquelle il a déjà été versé tant de sang, tint de larmes ! Or, ne semble- t-il pas que, parmi les œuvres catholiques, celles qui s'adressent aux enfants sont particulièrement capables de plaire à saint Joseph, en raison de sa vocation et des fonctions dont il fut chargé auprès de la sainte enfance du Rédempteur ?

Ce n'est pas une petite affaire de convertir et de gagner des âmes. Ici, comme partout, on y a du mal et on y éprouve des résistances de toute espèce ; l'œuvre de Dieu rencontre en pays infidèle mille obstacles que je ne puis vous décrire, et, surtout, il faudra dû temps,bien des travaux, beaucoup de vies sacerdotales, pour atteindre ce grand but de notre vocation, la société chrétienne, pour l'établir solidement et l'acclimater sur ce sol pétri d'idées païennes si invétérées qu'on les croirait presque identifiées avec la nature, et de superstitions étranges qui semblent obscurcir les lumières de la raison. Mais un catholique peut-il douter de l'avenir quand il s'agit de l'Église,

et un missionnaire, quand il s'agit de la propagation de la foi ? Notre apostolat a pour lui des promesses d'avenir dont la valeur est garantie par l'expérience de dix-huit siècles,

L'Église catholique n'échoue jamais; le succèset la victoire finiront par venir; affaire de temps. Du reste, est-il besoin de le dire ? nous ne travaillons pas seuls, et la force sur laquelle nous comptons n'est pas la nôtre. Le pauvre travail du missionnaire n'est que l'instrument matériel d'une force supérieure qui le prévient, le dépasse, et produit sous sa main des fruits qu'il ne peut guère être tenté d'attribuer à ses œuvres, car ils sont sans proportion avec la puissance des hommes, et il est trop clair pour lui qu'il n'en est pas l'auteur. Cette force, c'est la grâce à laquelle n'échappe aucune créature humaine, et que Dieu donne à tous, même à ceux que nous n'atteignons pas. L'Evangile, dit encore saint Paul, c'est la vertu de Dieu pour le salut de ceux qui croient. La messagère céleste, comme un ange précurseur,- sans attendre hôtrë présence et notre prédication, va d'avance occuper et préparer les âmes, les éclairer, les travailler silencieusement, les troubler dans leurs erreurs, les tourmenter dans leur vie coupable, déjà même les féconder dans une certaine mesure . Le missionnaire, quand il arrive, s'aperçoit qu'une parole plus intérieure a retenti avant la sienne et que le Saint-Esprit est déjà passé ; s'il sait chercher, s'il a un peu la connaissance du cœur humain et des voies de Dieu, il trouve toujours en quelque recoin de ces âmes infidèles, mais déjà atteintes par la vertu de la croix, une trace quelconque de ce divin passage, cachée sous les décombres, les broussailles de l'erreur et du péché ; aussi sa parole à lui, quand elle s'y fait entendre à son tour, n'est pas tout-à-fait une étrangère, bien qu'elle annonce un Dieu inconnu. Cette parole de salut, quand le missionnaire juge le moment venu de la dire au milieu d'une population païenne, il vient, avec son petit bagage, s'installer au cœur de la place, chez un chrétien s'il y en a un, et, s'il n'y en a pas, chez un païen bienveillant ; c'est là qu'il dresse son plan de

guerre et organise l'attaque. Dans une chambre retirée il commence par construire son autel ; c'est assez simple : une table sur laquelle il pose sa pierre sacrée couverte d'une nappe, deux cierges sur des chandeliers de bois ou sur des bouteilles, ou encore sur deux beaux navets rouges artistement taillés, sa croix de mission suspendue au mur avec quelques images, vous devinez lesquelles, et tout est dit. Lorsqu'il a pu trouver ainsi un petit coin pour placer son autel et offrir la sainte Victime, son affaire est bonne et la victoire est assurée ; car, dès lors, l'Église est là vivante et en mesure de conquérir et de croître ; il y a un point du territoire où le démon ne règne plus, où Dieu a mis le pied et ouvert la source de ses grâces, où son règne est établi et son nom sanctifié, où la Croix s'élève pour attirer tout à elle, où les doux noms de Jésus, Marie et Joseph sont prononcés avec amour, et où bientôt quelques, âmessimples viendront recevoir la foi et s'unir,"par la prière et par la grâce, à cette immense famille catholique dont elles deviendront les membres, et qui n'est pas partout, grâce à Dieu, humiliée comme en Chine.

En vérité, mon cher Père, si nous sommes privés de la présence et des manifestations de cette grande vie chrétienne qui surabonde toujours en Europe, même dans ces années malheureuses, quelle consolation d'assister ici à la naissance et à la jeunesse de l'Église catholique !

Nos orphelinats regorgent de pauvres enfants, nous avons des écoles chrétiennes, nos baptiseurs moissonnent tous les jours bien des petits anges qui vont au ciel nous aider. Cependant il reste beaucoup à faire. Un des rêves de Monseigneur, quand il sera riche, c'est-à-dire sorti de ses dettes, est de construire un hôpital chrétien; on y recevrait même des païens, qui abonderaient, moyen d'obtenir beaucoup de morts chrétiennes, et puis, en dehors même de ce pieux calcul, c'est une de ces oeuvres de charité pour lesquelles l'Église a été faite, et qui ne peuvent manquer d'attirer sur une chrétienté la protection et les bénédictions de Dieu, en même

temps que la faveur de saint Joseph, patron de la bonne mort. Oui, mon cher Père,rÉglise de Dieu est belle partout,dans tous ses âges et dans tous ses états, mais elle est plus touchante encore ici, dans son aimable et sainte enfance, croisr sant au milieu d'une société païenne, vraiment comme le lis au milieu des épines. Vous qui avez tout pouvoir auprès de saint Joseph, priez-le bien, faites-le prier pour nous afin qu'il travaille avec nous, afin qu'il hâte notre conquête. Que la foi prenne racine dans toutes ces âmes, et que nos chrétientés sortent enfin du berceau et de l'enfance pour arriver à cette pleine mesure de l'âge viril qui est la splendeur de l'Église : « Donec ocairrmmis omîtes in itnitatein fidei, in viruin perfectiim, inmensuram œtatis plenitudinis Christi... qui adimpletur omnia in omnibus. »

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Tsen-y-Fou, lo juin 1876,

Ma chère Sœur (i).

L y a longtemps que je ne vous ai écrit, mais aussi n'ai-je plus rien reçu de vous... Que faites-vous ? Que se passe-t-il chez vous et autour de vous ? M'écrivez-yous? Si vous ne le faites pas, natu-" rellement je regarderai votre silence comme une leçon de détachement que vous voulez me donner, et j'en ferai mon profit. Je crois pourtant que notre correspondance n'est pas fondée sur des raisons capables de déplaire à Celurqui voit le fond des cœurs,et qu'elle peut encore être utile à vous et à moi. Jugezen, et songez que je me guiderai sur votre conduite pour régler la mienne à ce point de vue.

Depuis quelques années surtout, plus le monde va,

plus le nombre de ceux qui servent le bon Dieu diminue, moins on trouve d'âmes qui sachent renoncer au monde et embrasser le sacrifice de la sainte virginité, pour être mieux à Notre-Seigneur. En voyant le mal grandir, nous devons pleurer pour les âmes scandalisées et Dieu offensé, offrir en réparation le peu que nous souffrons et méritons, prier pour ceux qui tombent, garder notre calme intérieur et cette bienheureuse sérénité que donne nécessairement l'état de grâce, continuer à travailler tout doucement et le moins mal pos-

(i) La supérieure (défunte) des religieuses de Saint-Aubin, à Beauvais, dont le Père Aubry fut l'aumônier pendant les premières années de son professorat au grand-séminaire.

sîble à nous sanctifier nous-mêmes par l'union à Dieu, la contemplation de Notre-Seigneur sur la croix, sur l'autel, et au fond de son petit reposoir qui est en nous, et aussi à convertir et sanctifier les autres. Laissons au bon Dieu le soin de faire le compte de ses élus, et demandons-lui de ne pas oublier notre nom sur sa liste. Ne nous effrayons pas de la diminution des âmes généreuses, et réjouissons-nous bien d'être du petit nombre de ces privilégiés à qui Dieu a ouvert les yeux et touché le cœur ; c'est comme les soldats de Gédéon : le bon Dieu sait bien où il nous mène et comment il nous tirera de là ; ce n'est pas notre affaire, c'est la sienne. Notre affaire à nous, c'est de bien mesurer de l'œil l'abîme de sacrifice où il faut nous jeter, je veux dire de bien comprendre à quel renoncement, à quelle humilité, à quelle délicatesse de pureté, à quelle perfection d'union avec le Sacré-Cœur de Notre-Sei- gneuLnotre vpcation nous engage, et, cela une fois compris,„ de ne pas reculer, d'avancer toujours résolument, ou, pour mieux dire, de nous jeter dans cet abîme, en nous confiant à la main du bon Dieu.

Si nous sommes peu nombreux, soyons meilleurs,- pour remplacer la quantité par la qualité ; la gloire de Dieu est aussi bien procurée par la perfection plus grande d'un petit nombre de Saints, que par la fidélité médiocre d'un grand nombre de chrétiens qui font le nécessaire sans vouloir avancer plus loin. On n'a jamais entendu dire que Dieu ait laissé périr, -faute de vocations, une congrégation fidèle à l'esprit de la vie religieuse ; ce n'est jamais ni faute de monde, ni faute d'argent, que les ordres religieux périssent, mais faute de Saints.

Je viens de terminer un bon petit livre : Le livre des résolutions de saint Léonard de Port-Maurice ; excellent, vous aimeriez cela ! C'est le Saint écrivant, non pas des conseils théo-' riques, mais les observations qu'il recueille en lui-même, les mouvements qu'il surprend dans son âme, et les résolutions pratiques au moyen desquelles il règle sa vie intérieure et se

sanctifie. Voilà la vraie vie des Saints, et non pas les belles exclamations et les pages éloquentes des littérateurs qui ne les ont pas connus. Vive la vie des Saints, faite par eux-mêmes ! Ils se voient par le dedans, les autres ne les voient que par le deliors, *Dans ce petit livre des Résolutions que le Saint avait fait pendant une retraite, qu'il lisait et relisait à chacune de ses retraites pendant trente-cinq ans, et qu'on a trouvé dans sa manche le jour de sa mort, on assiste vraiment à ce travail intérieur, délicat, lent et actif du Saint-Esprit dont nous aimions à parler ensemble ; c'est ravissant, il vous faut cela !...

La grande idée que je vous recommande, c'est l'habitation de Dieu, de Notre-Seigneur, du Saint-Esprit en nous ; il n'y . a que deux ou trois ans que je comprends un peu cela. Depuis que je le comprends, je le retrouve chez tous les Saints. Quelle consolation et quelle force pour nous que cette idée ! comme 'elle complète bien celle du divin compagnon de vie ! vous n'avez pas oublié ce mot-là, n'est-ce pas ?

Il m'est venu, en lisant le petit livre de saint Léonard, une idée qui serait peut-être bonne et utile pour vous, et que je vais vous dire tout simplement : si j'étais mère des novices, je ferais faire à chacune de mes filles un cahier de papier blanc, pas grand de format pour être facile à cacher ; elles appelleraient cela leur trésor spirituel. Ce serait pour recueillir bien précieusement, mais avec parcimonie, les observations, réflexions spirituelles, résolutions, conseils, etc., qu'elles entendraient et liraient partout,principaîement dans les livres des Saints (les Saints de l'Eglise, canonisés ou béatifiés), et qui les frapperaient davantage, ou leur seraient recommandés plus instamment comme convenant mieux au tempérament spirituel et aux besoins de chacune. Elles seraient libres d'y mettre ce qu'elles voudraient, chacune selon son goût intérieur, puisque tout est bon dans ce genre. Cependant, il y aurait des choses que toutes pourraient prendre ; ainsi, comme vous êtes consacrées au Sacré-Cœur, je mettrais, en tête du

petit trésor, un chapitre intitulé : Les promesses du Sacré- Cœur ; ce chapitre serait un recueil des paroles de Notre- Seigneur à la bienheureuse Marguerite-Marie, par lesquelles il déclare ce qu'il veut faire en faveurde ceux qui auront une dévotion spéciale à son Sacré-Cœur. Puis je ferais terminer ce recueil par la lettré de Marguerite-Marie. J'ai moi-même copié ces passages ; je les trouve très consolants et très attrayants pour la dévotion au Sacré-Cœur. Il me semble que le moyen | de ce cahier serait très bon pour faire mordre un peu les âmes simples ^ux idées de la vie spirituelle et à la pensée familière des choses célestes. ~ - -

Mgr de Ségur dit, en tête de son~ livre sur le Sacré-Cœur : « Je le sais, il est difficile de mettre à , la portée de tout le monde les vérités de l'ordre mystique ; il est difficile, et très difficile, d'initier les esprits simples et les enfants à ce qu'on pourrait appeler la moelle de nos mystères. » Comme c'est vrai, et comme c'est bien dit .'"Mais âtïssi, cômme'c'ëst Un beau ministère que d'être occupé ainsi à former Notre-Seigneur ! dans les âmes, à ouvrir les yeux sur ce qui se passe en elles J à leur insu, à y développer le sens des choses spirituelles, à y planter la belle petite graine de la vie intérieure, puis à l'arroser, à la soigner, tout en laissant au bon Dieu le souci de lui donner l'accroissement, et de protéger toutes les périodes de son développement, jusqu'à ce que le Saint-Esprit trouve le fruit assez mûr et bon à cueillir !

Nous ne valons rien par nous-mêmes ; moi surtout, j'ai bien manqué aux grâces que le bon Dieu m'a faites. Ayons le sentiment de notre misère'; mais cela ne nous empêche pas de nous réjouir et de remercier Dieu de ce qu'il a daigné nous faire comprendre et sentir un peu ce qu'il nous veut, ce qu'il fait en nous, et à quoi le travail de sa ^rkce. nous conduit.

Ay^"^ soin de me dire ce que vous lisez, et si vous cherchez encore vos friandises de temps en temps dans l'Écriture Sainte, dans l'Évangile, dans saint Paul, dans les discours de Notre-Seigneur rapportés par saint Jean, et dans la première

Epître de ce même saint Jean. Je regrette que le père Libermann, dans son commentaire, se soit précisément arrêté à l'entrée des plus beaux de ces discours, à l'endroit où Notre- Seigneur parle de ceux qtn demeureitt e7t lui et lui en eux. Vous le savez, c'est saint Jean qui a le mieux senti ce qui se passait dans le Cœur de Notre- Seigneur, et le mieux fait sentir ce lien d'amour qui doit nous unir à lui.

Je lis, dans « Le Sacré-Cœur '^ de Mgr de Ségur, de belles choses sur la relation et les similitudes de situation et de révélations qu'il y a eu entre ce même saint Jean et sainte Gertrude.Ohîque je "regrette aujourd'hui de, n'avoir pas assez lu et feuilleté la vie et les ouvrages des Saints ! Mais j'y suppléerai autant que possible, en ne manquant pas un des livres spirituels que je rencontrerai par ci par là chez des confrères. J'ai pris l'habitude de noter, de copier beaucoup, je ferai de

tout cela un petit trésor spirituel, moi aussi ; peut-être qu'à

"force de respirer, dans les ouvrages des Saints, la bonne odeur de Jésus-Christ, je finirai par en garder quelque chose. Je vous ai dit à Beauvais que j'avais résolu de prendre, parmi mes munitions spirituelles, la dévotion au Sacré-Cœur ; j'y fais bien peu, bien peu de progrès; mais enfin j'y pense, c'est une intention que je garde, et que j'ai plus d'une fois . renouvelée ; elle m'a été confirmée surtout quand j'ai un peu TcvéàMtéX^Q promesses du Sacré-Cœur. ÇJo.s'i un malheur pour moLd'avoir tant de défauts de caractère qui empêchent mon progrès spirituel, et une négligence qui m'arrête en tout ce qui est pratique et me fait toujours rester dans la région stérile des bonnes idées. Toutefois, croyez bien, ma chère sœur, que j'ai senti beaucoup de grâces entrer dans mon âme depuis trois mois ; elles s'y sont glissées entre les rochers, mais j'espère qu'elles y sont et qu'elles y resteront pour me convertir un brin et me rendre capable, enfin, de quelque chose de réel et de pratique. Il faudra bien que je travaille, pour que,quand nous nous reverrons devant le bon Dieu, je ne spis pas trop loin en arrière de vous, et que vous n'ayez pas à rire de moi

et à hausser les épaules, en me yoyant resté dans le B — A— BA de la vie spirituelle ; si vous mourez avant moi, tire^moi un peu, car j'ai les jambes bien lourdes...

Encore une idée que je veux vous donner, et qui me Sert souvent; elle pourrait peut-être aussi servir à vos enfants: quand je suis tenté d'une façon ou de l'autre, quand j'hésite devant un sacrifice, il m'arrive assez souvent de faire à Notre- Seigneur la prière que voici : « Mon Dieu, cela me coûte, mais je vais vous offrir ce sacrifice, à condition que vous me j ferez mieux comprendre et mieux sentir la vie intérieure, \ mieux goûter les choses surnaturelles, et avancer d'un petit I cran dans l'union de cœur avec vous, en vous révélant encore \ un peu plus à mon âme. »

\ O la charmante parole de saint Augustin : « Bon Jésus, \ que toutes les choses du monde me deviennent amères \ vous [ seul montrez- vous à mon âme avec votre douceur, car vous L^êtes la suavité incomparable, la douceur céleste qui change 1 tout en douceur. » En effet, pour aimer Notre- Seigneur, il I faut sentir sa douceur ; pour la sentir, il faut la voir ; pour la I voir il faut qu'elle se montre ; une fois qu'elle se montre, elle conquiert notre cœur du premier coup, et ce n'est qu'à partir i de ce moment-là que nous pouvons être vraiment détachés du monde. Chercher à se détacher du monde avant d'aimer Notre-Seigneur, c'est un tour de force que nous ne ferons pas ; aimer Notre-Seigneur avant qu'il nous ait fait entrevoir intérieurement au moins un rayon de sa beauté, impossible, puisque nous ne pouvons être pris que par le cœur.

Ma chère sœur, suggérez à vos novices ma pratique de toutà-l'heure en face des tentations et des sacrifices, et ne croyez pas que j'y sois souvent fidèle, non ; seulement, l'idée m'en est venue assez souvent, et j'en ai essayé quelquefois avec profit. Quel bonheur, si le bon Dieu, oubliant nos 'infidélités et ne regardant plus que ce peu de bonne volonté et de bons désirs qui est en nous, voulait bien nous garder toujours en état de grâce, nous donner un rayon de son amour qui guérit

et adoucit tout, et nous faire monter à la suite des Saints dans la vie spirituelle ; — ce petit germe de bonne volonté et ce bon désir de comprendre et d'entamer la vie intérieure qui est le commencement même de cette vie de grâce. C'est peutêtre tout ce qu'il nous est possible de transmettre aux autres, puisque c'est l'Esprit-Saint qui fait tout le travail. Je crois que pour les initier à cette vie, la première condition est de leur en parler beaucoup, pour leur faire venir l'eau à la bouche et leur faire dire : « Mais, enfin, expliquez-nous ce que c'est que cette vie intérieure dont vous nous fatiguez les oreilles, et faites-la-nous d'abord comprendre ! » Le jour où les âmes fidèles auront dit cela, si nous voulons, tout est gagné, pourvu que nous sachions les mettre sur la voie et leur répondre : <{'Ah ! nous y sommes ! Ce n'est pas moi qui puis vous l'expliquer, mais Notre-Seigneur et le Saint-Esprit lui-même, - si vous faites ce qu'il faut. »

Vite à l'ouvrage, chacun de son côté, et selon sa pauvre petite capacité ; que chacun demande continuellement au bon Dieu au moins la grâce de comprendre sa vocation et d'y entrer, puis celle d'y rester et d'y avancer. Songez- que si le travail est grand, chaque sacrifice offert à Dieu, chaque mortification faite sans orgueil et bien cachée à tout regard humain, chaque acte d'obéissance accompli de bon cœur, chaque effort tenté pour unir et conformer davantage son cœur à celui de Notre-^ Seigneur, chaque tentation fidèlement repoussée, enfin .chaque prière adressée pour le salut des autres et en particulier pour le développement de l'Évangile dans ces pauvres pays, est autant de gagné et d'assuré pour l'avenir, et vous ménage un degré de perfection et d'avancement dans les faveurs du bon Dieu. Un jour viendra oh vous serez bien heureuse d'avoir su vous y mettre et travailler de confiance, sans même trop vous rendre compte du profit spirituel que vous tireriez de ces petites choses...

Je ne me souvenais pas de vous avoir dit ce mot : ébrécher sa coîironne ; il me plaît ; oh ! non, ne la laissons pas ébrécher;

lOO CORRESPONDANCE DU PÈRE J.-B. AUBRY.

le monde paie trop mal les faiblesses qu'on fait pour lui ; et c'est dommage, quand on a embrassé, comme nous, une vie de sacrifices, d'en perdre le profit par des inconséquences et de se priver du bénéfice ; le bon Dieu paie si bien !

Nous sommes en plein mois du Sacré-Cœur ; voilà encore ce qu'il y a de mieux. Quel bonheur de comprendre ce que c'est que le Cœur de Jésus ! J'y pensais toute la semaine dernière, en voyant presque coïncider les premiers jours de ce mois avec nos belles fêtes de la Pentecôte, nos fêtes du Saint- Esprit. Songez à la réunion de ces deux mystères en un : l'opération mystique du Saint-Esprit, le Cœur de Jésus. Et puis, dans quelques jours, la rencontre de ce même mois du Sacré-Cœur dans son milieu, avec l'octave radieuse et triomphale du Saint-Sacrement ! Ce sont de^ choses qu'on ne peut décrire, il en faudrait trop long, et on souffre de ne pouvoir pas dire ce qu'on sent, ce qu/on pressent, ce qujon entrevoit. Saint Paul exprimait bien cette douleur de l'âme obligée de garder son secret

<^><^x^> LETTRE X.

Tsen-Y-Fou, le 21 juin 1876.

Cher monsieur le Doyen,

l'Ai quitté la capitale depuis quelques jours, et me voilà installé à mon poste, dans la ville de Tsen- Y-Fou, l'un des trois centres principaux de la mission. Je n'avais vu jusqu'ici que les roses et le côté agréable de ma nouvelle vie ; je me réjouis, et il ne faut pas me plaindre, d'entrer dans la période du travail; je serais bien peiné de ne pas goûter un peu aux misères apostoliques tout comme les autres. Je passerai ma première année à Tsen- Y-Fou, près d'un vieux missionnaire, pour m'exercer dans la langue, faire mes premières armes tout doucement, garder la maison et la'chrétienté, pendant que mon confrère ira courir les campagnes à la recherche de la brebis égarée.

L'établissement de Tsen-Y-Fou comprend une maison neuve avec une chapelle intérieure pour les chrétiens, le tout sur d'assez grandes proportions, en bois et sans étage, avec fenêtres en papier de deux couleurs et plancher en terre battue : c'est splendide ! D'un côté, la maison donne sur la rue, dont elle est séparée par une cour murée ; les trois autres côtés sont entourés par un jardin où, s'il vous plaît, nous cultivons des fleurs et quelques arbres d'agrémeiit, et non pas uniquement des légumes; il faut dire que les arbres seront très utiles pour assainir l'air. Mon confrère prétend que j'ai des connaissances fort étendues en jardinage, il m'a fait directeur du jardin ; la vérité est que je n'y entends pas grand'chose, mais en pays d'aveugles les borgnes sont rois.

Nous avons de beaux grands lis jaunes qui ressemblent à des couronnes de langues de feu et dont le premier a fleuri le jour de la Pentecôte, des œillets tout juste' assez beaux pour nous rappeler la patrie et dont le premier a fleuri le jour du Saint- Sacrement. J'avais apporté de France des noyaux et des graines que j'ai mis en terre; j'ai des melons qui poussent, des pommes de terre qui lèvent, des oignons et des choux qu'on voit poindre ; j'attends le lever de mes semis de groseilles, raisins, tilleuls, prunes et noisettes. Les Chinois n'ont pas de goût, mais ils admirent et imitent même volontiers les choses que nous faisons, sans avoir l'esprit de les inventer; ils viennent beaucoup voir notre jardin et nos images, c'est un moyen de prédication comme un autre, et une occasion de faire connaître, au moins in confuso, notre religion et notre vocation.

Le côté de notre habitation opposé à la rue est séparé du mur de la ville par quelques maisons plus basses que la nôtre; àir-~d"élâ"13"u~ muf,~ù'n ïa^tit^^fl^^^ un large torrent ;

souvent presqu'à sec,il roule quelquefois des flots impétueux et débordants; par-delà le torrent, une montagne borne notre horizon et repose assez bien nos yeux par sa verdure ; elle est entièrement couverte et comme bosselée de tombeaux païens formant de petits tertres incultes, sans pierre ni le moindre signe religieux ; de loin on dirait des troupeaux de moutons immobiles. Tenez, j'ai justement, en vous écrivant, le spectacle de huit hommes qui gravissent péniblement la montagne, en . poussant des cris aigus ; ils portent, sur des brancards en bambou, un énorme cercueil, c'est un mort qu'on va enterrer ; devant eux lin autre homme joue du tam-tam ; un troisième porte, au bout d'une grande perche, je ne sais quelle grosse idole en papier multicolore ; deux ou trois proches parents suivent le mort, vêtus de deuil, c'est-à-dire de blanc, et glapissent des lamentations fort drôles et très peu sincères, à en juger par les allures des pleureurs ; de temps en temps ils s'arrêtent pour se reposer, causer et même rire, puis ils. se remettent à gémir de plus belle ; ces cris n'ont "^pas pour but d'édi-

fier les vivants sur la douleur de là famille, mais de faire croire au mort qu'on le regrette, et de toucher les esprits qui le tourmentent dans une sorte de purgatoire bouddhiste. Enfin, une fois arrivés au lieu de la sépulture, la cérémonie commence : on bat le tam-tam — '■ un effroyable chaudron de cuivre — pour faire sauver les démons, les démons sont censés avoir peur ; on allume un réchaud, on brûle des papiers dorés et argentés,'les faux dieux que ces pauvres gens adorent doivent prendre ces papiers peints pour de l'or et de l'argent qu'on leur offre, afin qu'ils ne tourmentent plus l'âme du mort ; on fait de grandes salutations devant le tombeau; la compagnie se met à pousser des hurlements plaintifs, lugubres, stridentSj d'une voix tremblotante comme les hiboux de la forêt, avec les signes lés plus extravagants d'une douleur qui n'existe guère ! Quand on est fatigué, on s'assied, on cause très tran- .JluiLlement, on,rit,„on3oit„.le thé, on„mange, -jusqu'à ce qu'iL prenne fantaisie à l'un des assistants de recommencer à pleurer et à crier, alors tout le monde en fait autant. Ce manège dure des heures entières. Le cadavre enterré, on plante sur sa tombe là grande idole en papier, et on bat le tam-tam le reste de la journée. La première semaine qui suit la mort, les parents viennent pleurer sur la tombe des journées entières et des bouts de nuits ; "chaque soir pendant trois mois, ils passent encore deux heures à hurler et à battre le tam-tam. Tout cela est d'un drôle, d'une étrangeté qu'on ne se figure pas.

Vous me dites que je dois avoir des moments tristes, de rudes tentations de regret et de découragement, enfin que le milieu où je vis est bien putréfié. Réponse, et réponse absolument sincère : Triste, jamais ! La gaîté est une des conditions de la vie de missionnaire, et un des privilèges de nQtre mission du Kouy-Tchéou ; sans doute, à certaines heures, le souvenir de la patrie et dés choses qu'on y a laissées, avec cette terrible pensée qu'on ne reverra plus tout cela, vous prend un peu à la gorge et vous donne une angoisse ; mais je m'aperçois que plus on quitte, moins on perd, et moins

aussi on est tenté de regret. Ce qu'on peut appeler le mondé et la société dans ces pays est absolument sans attrait, si drôle, si ridicule, si étrange, si répugnant, qu'il ne reste de place dans notre cœur que pour les attachements surnaturels. Il faut même, pour fréquenter nos Chinois si peu intéressants, quels qu'ils soient, riches ou pauvres, lettrés ou ignorants, se faire violence et se rappeler sa vocation. Vous avez raison, le milieu social n'est ^zs,propre, il est tout à l'envers du christianisme ; mais enfin, si corrompus que soient les païens, tous absolument livrés au péché; si faibles que soient nos chrétiens, dont le cceoir n'est pas encore bien généreux, ni la foi bien approfondie, ni la piété bien élevée ; si puissant que reste le démon, depuis longtemps propriétaire du sol et de l'atmosphère, la séduction et l'attrait des choses mondaines sont nuls pour nous, et on respire moins que dans les villes de France cette vapeur de péché, cette fine fleur^de^corrupdonjqui saisit

l'âme, et vous empêche presque de sentir le goût du bon Dieu. Rien de ce que nous voyons ne ressemble à ce luxe, à cette mollesse, à ces plaisirs, à ce bien-être matériel qui rendent la vie confortable et efféminée : plus de vin, plus de liqueurs, sinon des espèces ^o. fortes eaux-de-vie de riz nauséabondes et repoussantes auxquelles je ne puis in'habituer ; une nourriture lourde, pesante à l'estomac, peu appétissante, toujours mal apprêtée à la graisse ; jamais de beurre ni de laitage : on serait scandalisé de voir traire une vache ou une chèvre ; du sucre en poudre mal raffiné et désagréable ; des fruits généralement sans saveur, excepté l'orange, qui est excellente. Si on assiste à un repas chez un riche, la plupart des mets vous dégoûtent ; ce sont des œufs salés conservés dans la saumure ; des œufs pourris également conservés, je veux dire pourris exprès pour se conserver ; des champignons mous, diaphanes et gluants qui poussent sur le tronc des vieux arbres ; des viandes salées et même fumées, mais mal salées et tant soit peu gâtées ; des volailles salées, mais avec les plumes ; des poissons salés puant horriblement; je n'ai pas

encore pu y^toucher ; une espèce de fromage blanc, fait avec des fèves fermentées ; des hachis dans lesquels il entre toutes sortes de choses ; un tas de petites galettes, gâteaux et friandises frites ou confites, faites avec de la farine de riz empâtant des grains de millet ; des germes de haricots ; des tuyaux d'oignons en graines, taillés par petits tronçons et baignés dans du vinaigre ; les graines encore vertes des oignons fricassées comme des pois ; des racines tendres et de jeunes pousses de bambous et d'autres arbres; les trognons de salades sans les feuilles ; des châtaignes en purée ; des vers à soie, abeilles et sauterelles ; des crabes, des couleuvres et des lézards, sans parler du chien, du loup et de la panthère : voilà pour la nourriture !

Les rues des villes sont sales et boueuses ; toutes les maisons basses, noires, humides, mal aérées, malpropres et infec- -tes.Xe-peuple est vêtu-^de loques, lesriches eux-mêmes portent une coiffure et des habits disgracieux et luisants de crasse, c'est reçu ; les femmes sont ridicules avec leurs pantalons, leurs blouses et leurs petits pieds emmaillottés. Notre linge, toujours mal lavé, n'est jamais repassé," et nous revient invariablement imprégné de je ne sais quelles mauvaises odeurs. Dans les campagnes, les maisons sont bâties en terre avec des tresses de roseau pour murailles, parquetées de terre battue, sans autre plafond que le toit en grosse paille et en roseaux, sans autre cheminée qu'un trou à la toiture; les habitations des villes sont en briques et en bois, sans fenêtres ordinairement ; les plus belles très mal meublées, sans aucun confortable. Pas de musique sinon des chants nasillards et maigres, et d'affreuses petites flûtes qui vous écorchent les oreilles et vous font grincer les dents. En fait de peinture et de sculpture, d'horribles images d'animaux fantastiques, bossus, monstrueux, et de personnages grimaçants. Pas de jardins d'agrément, ce n'est pas connu, et nous sommes à peu près les seuls qui cultivions un peu de fleurs pour nos petits autels et nos mois de Marie ; pas même de beaux arbres, car

Io6 CORRESPONDANCE DU PÈRE J.-B. AUBRY.

les Chinois n'ont pas de goût et ne connaissent ni la taille des. arbres, ni notre manière gracieuse de diriger les branches ; les seuls arbres d'agrément qu'on voie, ce sont, dans les cours étroites et obscures des maisons riches, quelques tiges d'arbustes grimpants, qu'ils tordent et retordent, pour leur donner une forme bizarre et capricieuse. Tel est le tableau fidèle du pays, je n'exagère pas, et ne vous invente, ni ne vous inventerai jamais rien.

Cela vous fera comprendre pourquoi, les sens étant si peu flattés et les facultés sensibles de l'âme si peu alléchées, il n'y a pas de séduction pour nous qui avons vu la France avec son bien-être et son luxe. Il eSt vrai, nous nous portons nous-mêmes, et par conséquent nous avons toujours l'ennemi dans la place; mais à cela pas de remède, sinon la grâce de Dieu qui nemanque jamais, et la piété qui peut, en effet, «e refroidir; c'est lë~vfâi~~dângër de nôtre viëTUès coh vër^ sions marchent si lentement; les chrétiens chinois sont si incapables de s'élever un peu plus haut que le strict nécessaire; les païens opposent une résistance si obstinée à la grâce, et se montrent si sourds à tout ce qu'on peut leur dire, si aveugles à tout ce qu'on peut leur montrer, qu'il serait possible de se décourager, de perdre son zèle et de devenir médiocre. Je ne vaux rien, mais trop d'amis prient et offrent leurs sacrifices à mon intention, pour que le bon Dieu me laisse tomber si bas. Hélas ! nous sommes à une distance imrhense du but que nous visons, nous sommes loin d'avoir conquis le pays et fondé la société chrétienne, nous n'avons que rarement, ou, pour mieux dire, jamais la consolation de former quelques âmes vraiment intérieures: au moins, nous avons la joie de sauver plus d'âmes que nous n'en aurions sauvé en France, dans quelque position que ce fût. Nous avons aussi la joie de savoir que nous travaillons pour l'avenir, et que, quand il plaira au bon Dieu de faire luire sur là Chine le jour de la Rédemption, le terrain aura été préparé

par nos labeurs, et le petit grain déposé dans le sillon en attendant la pluie.

Que je vous dise maintenant en quoi consiste ce travail d'évangélisation, comment on procède pour faire entrer le christianisme plus avant dans le pays, et gagner de nouvelles populations à la foi :1e missionnaire va s'installer dans une de ses chrétientés les plus écartées du centre, au bord du pays à conquérir ; là il prêche, il dit la messe, il fait inviter les gens à venir voir ce maître de religion étranger. Le Chinois est très voyageur : il y a toujours dans le pays quelque personne des environs ; il est de plus excessivement curieux, surtout à Pendroit des Européens ; il vient donc voir et entendre. Il en vient des centaines ; tous déclarent, et cela ne manque jamais, que cette religion est plus belle, plus sensée que celle des idoles, et que sa morale est plus raisonnable. Seulement, quand il s'agit de tirer "la çonçlusion prati que, les .Chinois, ne répondent rien et déguerpissent les uns après les autres ; pourtant, il en reste d'ordinaire quelques-uns, cinq ou six, une dizaine, qui ont l'air d'attendre quelque chose ; on les interroge, ils répondent: «Je ne dis pas non. » On leur fait promettre de revenir le lendemain, la moitié revient ; ils ont réfléchi, et sont assez disposés à se laisser instruire ; on les fait I revenir tous les jours, plusieurs se détachent encore, on en renvoie soi-même quelques-uns qui sont des gredins et vous exploitent. Après une semaine ou deux, le petit troupeau de recrues est épuré, réduit à sa plus simple expression, mais ce qui nous reste offre un peu d'espérance; on les instruit, le Père leur donne des ordres pour le temps de son absence : venir de temps en temps se faire instruire par un chrétien du lieu, faire les prières du dimanche avec lui ; il leur promet le baptême au bout d'un an s'ils ont appris la doctrine, assisté aux prières, et prouvé, par leur conduite, leur bonne volonté ; ils rentrent dans leur pays. Six mois ou un an après, le Père repasse par là et les convoque ; ils reviennent nécessairement encore diminués en nombre, ou ayant eux-

iiflS^iSSJÀîëCiX S3iS5aj""%vîî7>.'--.;'ïï'-^-v^

mêmes fait quelques recrues ; on les examine, on en admet quelques-uns au baptême, on retarde les autres. Les nouveaux baptisés retournent dans leur pays, et y forment le premier noyau d'une chrétienté ; ainsi, le district s'est un peu étendu. A Son prochain voyage, le missionnaire ira peut-être loger et célébrer la messe chez eux, s'ils lui disent qu'il y a espérance de ce côté, qu'il pourra pousser encore plus loin et grossir le noyau ; ainsi, petit à petit le règne de Dieu s'étend. N'est-ce pas que ce travail d'extension lente et de proche en proche est intéressant ? De tous les points de la mission le nôtre est celui qui donne le plus d'espérances, et on nous annonce que le dernier missionnaire arrivé va venir dans nos environs. Vous voyez, l'Évangile gagne de plus en plus ; mais que de difficultés à surmonter, sans compter de misérables rw7is qui, étant donné l'esprit superstitieux du pays, peuvent deve-

nir parfois de grands obstacles pour nQtr.e apostolat i: , „

Un trait pour vous en donner l'idée. — L'histoire est un

déchiré, qui porte des caractères de la langue chinoise ; chacun de ces caractères incarne un esprit, un démon, et l'esprit entend être respecté; il se vengera si on le tourmente ou si on le profane : telle est la croyance populaire. On se garde donc de brûler ces papiers, et surtout de les employer à certains usages que vous devinez. Un jour, un de nos meilleurs convertisseurs (lui-même m'a raconté la chose) est appelé dans une petite ville encore païenne, à l'extrémité de son district : ses éclaireurs lui avaient donné l'espérance d'une très bonne moisson. Il va s'installer au cœur de la place, chez un païen bien disposé, et commence ses opérations. Il était là depuis huit jours, quand il lui arriva d'employer par mégarde à l'usage en question un papier couvert d'écriture ; jamais un Chinois, même chrétien, n'aurait commis un pareil crime. Le papier est aperçu, retiré de l'abîme, montré d'abord à quelques personnes, porté sur la place publique, présenté au

t peu... chinoise, tant pis pour les Chinois ! Ici, on professe I une sorte de culte pour tout morceau de papier, même sale et

tribunal du mandarin; en un quart d'heure la ville entière est avertie du sacrilège, on frémit d'indignation et de terreur dans l'attente de la vengeance des esprits. Le papier est mis sur un brancard, porté par les rues et dans'les pagodes en expiation : c'est une véritable émeute, le Père n'a que le temps de fuir secrètement et au plus vite, pour échapper à la fureur populaire. Un de ses catéchistes, resté après lui pour terminerses affaires, est reconnu, saisi par la foule, condamné, en réparation du forfait et à la place de son maître, à manger trois bols.... Vous me comprenez, et je n'insiste pas sur les détails de cet horrible supplice! Le coupable obtint seulement d'ajouter à chaque bol une forte dose de sel ; il en fut malade six mois. Le plus triste, c'est que le missionnaire tenait le pays, les notables avaient fait acte d'adhésion à la nouvelle religion, demandé l'instruction, le baptême, et que

tout est perdu, pour le mom^ ville; de dix ans on

\ne pourra s'y introduire....

A côté de ces tristesses, il est une quantité de choses consolantes dans tous les genres ; nos chrétiens ne sont pas des merveilles, ce sont tous, sans exception, des âmes vulgaires ; le Chinois n'est pas capable d'élévation, et de ce je ne sais quoi de délicat, de noble, qu'on rencontre un peu partout en France, dans les vrais chrétiens ; impossible de trouver ici des âmes pieuses, comme vous en avez encore quelques-unes. Mais tous nos chrétiens sont fidèles, tous ont une confiance absolue au Père, il n'a qu'un mot à dire, non pas pour en faire des saints, ni pour arracher de leur cœur les péchés, ou y planter les vertus, mais pour ramener à la pratique de ses devoirs celui qui les oublierait. On trouve parmi ces nouveaux chrétiens, encore peu imprégnés de l'esprit de foi, bien des misères morales, et c'est de la grosse besogne que le missionnaire doit se contenter de faire, mais enfin il y a de la besogne. On ne peut pas demander l'idéal à ces pauvres gens, ils ne sont pas maîtres d'avoir en eux ou de ne pas avoir l'étoffe pour nous le donner. Si épais que soient nos chrétiens, et si incapables

IIO CORRESPONDANCE DU ,PÊRE J.-B. AUBRY.

de s'élever au-dessus du gros rudiment de la vie chrétienne, à l'échelon le plus bas de la perfection, ils ont la foi et la grâce sanctifiante, et ils sont le corps mystique de Jésus-Christ, l'Église catholique; quoi de plus grand et de plus consolant que cela ? En somme, nous avons matière pour de belles œuvres, et il me semble qu'avec un peu d'observation, on peut toujours trouver sous le travail du prêtre, déjà plein lui-même de ravissants mystères, une vraie germination céleste qui finira bien par grandir et fructifier quelque jour, dans cent ans, dans deux cents ans, n'importe : l'Église est patiente parce qu'elle est immortelle et sûre de l'avenir.

Je connais de bonnes âmes qui m'aident de leurs prières, et voudraient bien être un peu utiles aux rnissions ; si je vous disais un moyen peu coûteux pour cela ? Nous donnons des images: c'est un de nos moyens d'apostolat les plus faciles .et les plus goûtés ; j'ai^empoité un bon no^ ces images,

d'Épinal, rouge-vif, bleu-vif, que l'on vend un sou aux fêtes et aux pèlerinages, et où la couleur est-si bien appliquée, que le bleu du tablier de S*^^ Geneviève est sur. son jupon, le rouge de son jupon sur la biche et sur l'enfant Bénoni, le rose de Bénoni sur le buissoTi, le vert du buisson sur le rocher, et le gris du rocher sur la marge de l'image. En arrivant, j'ouvre mes malles, je donne une de ces images à un chrétien ; il se sauve comme s'il avait un trésor ; dix minutes après, arrivent cinq ou six chrétiens' qui me font la pr-ostration : <L Dés images ! » J'en donne. Voilà du monde, du monde, qui me vient en procession, et on se jette sur mes images, comme la pauvreté sur le monde ! Toute la chrétienté de Tsen-Y et des environs est venue..,.

Allons, allons, vive la joie ! servons bien le bon Dieu; piochons toujours notre vie intérieure, et défrichons notre terrain ; quel bonheur si nous pouvons gagner le Ciel !

A Dieu, vive le Sacré-Cœur !

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«»x*x.»> LETTRE XI <*>«*=<«»

Tsen-y-Fou, le 6 août 1886.

Cher monsieur le Doyen,

E viens de recevoir votre lettre du frozs mai ; en Chine il ne faut pas être trop pressé pour avoir des nouvelles ! Ces longs délais finissent par lasser, et certainement quelques-unes de mes corres- pondances xesseront peu à peu ;:~mais - la-vôtre - m'est "trop" précieuse, non seulement à cause des souvenirs qu'elle me rappelle, mais parce que, dans notre isolement au milieu de ces pauvres Chinois, chacune de vos lettres me rafraîchit l'âme, et renouvelle ma petite provision de courage et d'esprit sacerdotal.

Merci encore aux bonnes âmes qui prient pour moi avec ' vous ; qu'elles continuent toujours, toujours ! Les prières sont une précieuse source de grâces, et ce m'est aussi une grande joie et une grande force morale de me savoir étayé là-bas. Quand nous serons au Ciel, quel plaisir nous aurons à nous reconnaître et à voir les fruits de toutes ces prières ! Car nous nous retrouverons au Ciel, s'il est vrai que prier pour les prêtres et le succès de leurs œuvres est un signe de prédestination.

La situation sociale de la France paraît bien triste ; je suis attentivement cela dans les journaux que nous recevons de temps en temps \ tout ce qui se passe est très caractéristique ; il est trop clair que vous aurez quelque bousculade. Les dix ans que demandait notre vieil ami de C*** après la guerre de

1870, pour la régénération du pays, s'ébrèchent de plus en plus, et je ne vois rien venir, je ne vois rien que le soleil qui poudroie et l'herbe, qui verdoie ; notre petit avocat de Paris ne demandait non plus que quelques années de république ; il est servi à souhait ; gare que je gagne mon pari. C'est singulier cependant, les événements d'aujourd'hui me donnent plus de raisons d'espérer que ceux de 1871 ; ces révolutionnaires vont si vite en besogne, qu'ils me paraissent pressés parce qu'ils ne dureront pas ; j^ai toujours dit que les mouvements nationaux sont irre'sistibles et ne peuvent ni être enrayés ni s'arrêter, il faut qu'ils s'achèvent ; plus vite ils s'achèvent, plus tôt vient la guérison et le réveil ; je crois qu'il y ,a beaucoup à espérer finalement. Si quelqu'un me disait : « La séparation de l'Église et de l'Etat qui se prépare sera un grand crime et en soi un grand malheur, mais c'est une amputation .nécessaire, car l'unionjcies deux pouvoirs telle que l'avait faite le Concordat était malsaine et pernicieuse ; cette séparation, entre autres avantages précieux, aura celui de rendre à l'Église le droit de se reconstituer elle-même, de faire fonctionner sa , législation telle que J.-C. la lui a donnée, et de préparer ainsi pour plus tard une autre union des deux pouvoirs sur des bases plus catholiques ; » si quelqu'un me disait cela, il ne m'effaroucherait pas trop. Ce ne serait pas la première fois que Dieu tirerait le bien du mal ; d'ailleurs, au milieu des misères actuelles, des signes indiquent qu'il en sera ainsi, les méchants travaillent pour sa gloire. Il semble même, à la vitesse avec laquelle veulent aller les persécuteurs d'aujourd!hui et à leur manque de précautions pour déguiser leur travail de démolition, qu'ils se sentent poussés par le temps, et que le bon Dieu, qui les attend au détour d'un chemin, veut en finir vite. Je retirerais donc bien volontiers quelque chose aux cent ans que je demandais autrefois ; pourtant, supposez la France rendue à son calme, munie d'un bon et vrai gouvernement, ornée d'institutions chrétiennes : il faudra encore une longue

convalescence pour refaire un pareil malade.

Vous savez mon principe,et j'espère que vous ne vous scandaliserez pas de me voir désirer dés journaux et des relations en France. J'ai renoncé à prendre ma part de ce beau travail d'intelligence et de ce beau mouvement d'idées qui s'opère en Europe, mais je n'5^ ai renoncé que parce qu'il le fallait et autant qu'il le fallait pour être missionnaire en pays infidèle ; j'ai fait volontiers, je fais encore ce sacrifice, autant qu'il est utile et nécessaire, autant que c'est un sacrifice intelligent et commandé par une piété éclairée. Mais je crois, avec mes confrères, qu'ici surtout nous avons grandement besoin de ne pas nous désintéresser de la vie générale de l'Eglise dans l'Europe catholique, de nous tenir au courant des idées qui s'agitent là-bas, et de la direction que leur donnent les écrivains catholiques ; nous devons nous faire tout à tous, et prendre en bien des points les usages chinois pour « instaiirare oinnia in Christo », mais nous ne devons ni nous abrutir en ne cultivant pas notre âme, ni retourner à l'état sauvage ; comme disait Mgr Verolle : « Pour être un vrai missionnaire catholique, il faut rester Français ! »

Vous m'étonnez presque en me disant qu'il y avait chez moi une lacune à l'endroit des ouvrages de spiritualité auxquels vous êtes heureux de me voir prendre goût ; c'est que nous avons eu rarement l'occasion de causer de cela. Je reconnais en moi bien des lacunes, et surtout une grosse, qui est celle de la piété, mais les livres de spiritualité, je les aime d'amour, à la seule condition qu'ils soient faits par des hommes saints et théologiens. Je n'avais pas rapporté ce goût de Rome, d'où l'on ne rapporte que des principes, des germes destinés à fructifier; mais j'en avais rapporté le germe, et ce germe s'est développé peu à peu, quand j'ai dû m'occuper de piété pour les autres en même temps que pour moi. J'ai avec moi ici ma petite provision de livres de principes et de piété faits par des hommes a mon goût, c'est-à-dire les Saints, j'entends les Saints de l'Eglise, ceux qu'elle a reconnus en les canonisant. Vous savez combien j'aime la théologie ; quand on sait que la science sa-

crée est la science de Dieu, on doit se dire, à priori^ que cette science est nécessairement la plus belle, la plus enlevante et la plus enthousiasmante de toutes par son objet même, et que si, en l'étudiant on n'a pas senti l'admiration et l'enthousiasme, c'est qu'on n'a pas été placé à son vrai point de vue; à . posteriori,en effet, quand on l'a étudiée selon la vraie méthode, on est tellement séduit, tellement ravi, que toute autre étude semble fade et vulgaire, comparée à elle, et ne peut être goûtée que rapportée à la théologie pour la compléter et la confirmer. Eh bien! là partie la plus élevée, la plus céleste, la fine fleur de la théologie, c'est celle q\xi.s'Si^pe\\Q tke'ologïe mystique'; nos professeurs de Rome, quelque sujet qu'ils traitassent, ne manquaient jamais d'amener là leur question, et, d'échelon en échelon, nous conduisaient toujours et tout naturellement, sans effort, en vertu même du sujet bien compris, jusqu'à cette région du dogme où l'âme se trouve en face d'une vérité qui la touche de près, qui lui montre l'opérationde Dieu en elle et pour elle, et ce qu'elle doit et peut faire pour s'y prêter ; tout est là, et c'est la conclusion naturelle et obligée de toute thèse de théologie bien comprise. Les Saints, qui tous, par étude ou par intuition, ont été de profonds théologiens, et les vrais théologiens, qui, nécessairement et inévitablement, ont été des saints, n'ont pas fait autre chose, dans leurs livres de spiritualité, que de donner à ce côté élevé, délicat et intérieur de la théologie, un .développement spécial. Je ne puis lire ces ouvrages sans être ravi d'y retrouver appliqués et vérifiés dans l'ordre pratique, incarnés, pour ainsi dire, dans leur vie, les principes que la théologie spéculative m'a montrés d'une manière didactique ; le bréviaire, par exemple, est rempli d'occasions d'admirer cela. Un jour, je me suis avisé de lire les Oraisons des dimanches après la Pentecôte ; admirables ! et comme expressions dogmatiques, et comme élans de piété ! Même chose pour l'étude de l'Écriture-Saiïite ; il serait étonnant qu'un livre, recueil des pensées de Dieu communiquées à l'homme, s'il est un peu compris, ne fût pas ce que l'intelli-

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gence humaine peut entendre de plus beau... Mais je vais toujours trop loin quand je me laisse entraîner dans cet ordre d'idées. Rentrons un peu en Chine, puisque vous aimez nos histoires de mission, /

Dernièrement, mon confrère en tournée était dans un petit ! hameau à trois lieues d'ici ; il visitait seize chrétiens, et leur apportait les-s^acrements, son séjour devait durer une semaine; j'ai profité de son voisinage pour aller le voir à l'œuvre, et passer une journée avec lui ; c'était ma première sortie, et j'arrivais pour la clôture de la mission. Mon confrère était reçu chez le plus riche des chrétiens du lieu, un brave cultivateur qui a de quoi loger le bon Dieu et le missionnaire. Le Père est installé dans la principale chambre qu'on lui abandonne : pas de plafond, on est sous le toit en paille ; pas de fenêtres, on voit par la porte ; le mur en tresses de bambous -fendus, c'est-à-dire à peu près- comme une claie de parc à moutons, à joui* par conséquent, ce qui du reste est plus commode pour respirer et voir clair ; la porte en même matière, suspendue avec deux gonds en clisses de bambou. Le bon Dieu habite en face, dans la grange, plus commode pour servir de chapelle, mais construite de la même façon avec porte plus large ; pour autel, une table de la maison avec nos linges à nous, — une croix attachée aux murs, deux chandeliers, deux bouteilles pleines d'eau où trempent des tiges de lis sauvages, trois lithographies coloriées de chez Turgis, voilà l'ornementation ; une petite cassette forme le tabernacle; au-dessus, un chétif baldaquin en indienne, à ramages multicolores, couvre l'autel et fait un fond ; dans la chapelle, des bancs sur lesquels nos chrétiens se mettent à genoux pour entendre la messe et chanter leurs prières ; ils ne sont jamais assis dans l'église. J'ai passé là une charmante journée dont le détail, du reste, est trop simple pour vous être raconté, et ressemble à ce qui se voit partout. Vous figurez- vous, dans un hameau très retiré, presque sauvage et absolument pauvre, ces quelques familles chrétiennes habitant de misérables huttes, et adorant, dans

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leur misère, et du fond de leur solitude, le vrai Dieu ! Pauvres gens ! Ils ne sont guère distingués et appétissants à voir, mais je vous assure que j'ai senti une vive émotion, quand je les ai vus réunis autour de nous, dans cette misérable grange en roseaux où mon confrère disait la messe, et priant, dans toute leur simplicjté et leur sincérité, le Dieu que nous venons leur prêcher de si loin. Nous visitons quelques familles à domicile ; les chrétiens viennent nous faire le salut chinois à deux genoux ; nous assistons à leurs prières dans la chapelle : baptêmes, communion générale, sermon, catéchisme, bénédiction des enfants ; promenade dans un bois voisin, où nous accompagnent les hommes et les enfants ; nous y cueillons d'immenses lis sauvages ; j'en ai mesuré un dont la tige avait huit pieds de haut et une belle touffe de fleurs de quinze à vingt centimètres chacune. L'après-midi, les femmes préparent pour les deux Pères un beau, repas composé de tout ce qu'elles ont trouvé de mieux ; la chrétienté au grand complet est debout autour de nous pour nous regarder manger, et pour constater l'honneur que nous faisons à la cuisine chinoise, c'est l'usage du pays. Pendant que nous mangeons, deux des plus notables nous éventent avec grandes cérémonies. Pour moi qui suis encore novice, j'avais assez de mal à faire honneur aux mets étranges qu'on nous servait : lardons gras dans leur jus, graines germées frites, aubergines ou courges vertes cuites à l'eau, fricassée de vers à soie, fleurs de lis cuites à la graisse après défloraison, oreilles de bois (champignons des arbres), tiges naissantes et encore tendres de bambous, et, au milieu de tout cela, une belle poule à peau noire triomphalement installée dans son bouillon. Je tapai sur la poule, et laissai à mon confrère le soin de déguster les autres plats. Enfin le repas s'est bien terminé par ma distribution d'images, qui a produit parmi cette petite colonie un enthousiasme inénarrable.

Dans chaque famille entièrement convertie nous donnons trois images : un Christ en croix, une Vierge et quelque autre ;

c'est pour remplacer l'église, que ces chrétiens si déshérités n'ont pas pendant toute l'année. Ils viennent à Tsen-Y aux fêtes, mais c'est loin, et les femmes avec leurs petits pieds ne voyagent jamais ; chaque matin, chaque soir, et surtout chaque dimanche, ils s'agenouillent devant leurs images pour chanter leurs prières, car ils ne peuvent prier qu'en chantant Ils ont une vie dont vous ne pouvez imaginer la tristesse ; leurs seuls jours de joie sont ces quelques jours que nous passons tous les ans avec eux ; ils sont tous pauvres, et la plupart très pauvres ; les seuls objets tant soit peu réjouissants que l'œil rencontre dans leur misérable cabane, ce sont nos images, elles ont pour eux un prix infini, et ils les entourent d'un respect, d'une précaution incroyables ; des images d'Epinal à un sou ! Ils sont fiers de leurs missionnaires, et honorés de les posséder quelquefois parmi eux, ils les regardent comme, des persoïinages super éminents.— 'Leur foi n'est pas très éclairée, ni leur piété fort avancée, mais fis font ce qu'ils peuvent ; ils ont quitté les vices et les superstitions des païens, sont très honnêtes, très unis entre eux ; l'esprit chrétien et Surnaturel ne les pénètre que lentement et, même après une conversion sincère, ils n'ont pas de suite l'intelligence du christianisme, et les sentiments qui sont vulgaires en France- Ils sont résignés à leur pauvreté , mais la richesse a sur eux un ascendant étonnant, non en ce sens qu'ils la convoitent, mais parce qu'un homme riche leur en impose beaucoup, et obtient d'emblée tous leurs respects. Il a fallu du temps et des explications pour leur faire avaler cette simple vérité : que Notre- Seigneur a été condamné à mort comme un criminel; pourtant, cela est conquis, malgré que ce soit encore le scandale des païens comme autrefois. Ils aiment beaucoup les petits crucifix et les images représentant Notre- Seigneur en croix, mais quelques-unes des miennes, qui représentent à ses côtés deux larrons, sont peu goûtées ; ces larrons les humilient, surtout quand les païens leur en demandent explication. Les nouveaux chrétiens ont beaucoup de peine à trouver tou-

Il8 CORRESPONDANCE DU PÈRE J.-B. AUBRY.

chante, et même à admettre l'humble naissance de Notre- Seigneur, sa vie de travail et de peine. Comprenez-vous ce qu'on veut dire quand on affirme que l'humilité est une vertu propre au christianisme, et inconnue, incomprise de toute autre religion ? — A Tchen-Kia-Pa, mon confrère, faisant le catéchisme, interroge un chrétien sur la vie de Notre-Seigneur : «Était-il riche ou pauvre?» — Le chrétien sait bien que Notre-Seigneur était pauvre, on le lui a tant dit, mais il n'ose pas l'avouer, c'est si humiliant ! Il répond : « Ni riche ni pauvre, il avait de quoi vivre ! » (Historique.) Le missionnaire rectifie ses idées, mais le brave homme, qui accepte la pauvreté pour lui-même, ne voudrait pas l'accepter pour Notre-Seigneur; il avait une peur instinctive de faire peine et honte au missionnaire, en lui disant que Notre-Seigneur a été pauvre. Enfin, j'ai quitté ce hameau, tout ému de la bonne volonté et du bon cœur de ces braves gens, et j'ai encore' dans l'âme le„ sourire -sympathique avec lequel ils nous regardaient et qui ,,semblait nous dire : Si beaucoup d'autres ne veulent «pas encore vous entendre, nous du moins nous sommes vos frères et vos enfants ; nous avons le même cœur, la même foi, la même espérance que vous, et, vous le voyez, nous tâchons de compenser les sacrifices que vous avez faits pour nous sauver. Je rentre à Tsen-y-Fou, tandis que mon confrère est appelé dans une chrétienté à cinq lieues plus loin, pour assister à la mort d'une pauvre femme, dans un village où il ne devait pas dire la messe. Vous comprenez que la plupart de nos chrétiens meurent sans sacrements, faute de prêtres ; mais, dans chaque chrétienté, un brave homme plus instruit sur la doctrine les assiste a la mort, leur fait faire les prières, l'acte de contrition, leur donne, enfin, tous les secours spirituels qui n'exigent pas la présence du prêtre ; le bon Dieu a des miséricordes, et je ne puis pas croire que l'acte de contrition soit si difficile, quand il est si souvent nécessaire. Mon confrère emporte avec lui le saint Viatique, et arrive auprès de la mourante, la confesse, juge nécessaire d'attendre au lendemain

matin pour la communier. Représentez- vous cette situation: porter le Saint-Sacrement dans une custode, voyager, causer avec lés gens, manger, ranger son petit paquet, tout cela avec le Saint-Sacrement sur sa poitrine ; le soir, avant de se coucher, il l'enferme dans une valise propre qu'il place sur sa table, et il se couche auprès, là, dans la même chambre, jusqu'à ce qu'enfin le lendemain il puisse administrer sa bonne femme, qui fait une mort édifiante. Ces pauvres gens meurent toujours heureux, consolés, quand ils sont assistés par le missionnaire. Dans lé même pays, il avait une autre affaire à éclaircir : un mois auparavant, une femme mourait, elle était chrétienne, mais catéchumène non baptisée ; le missionnaire n'avait pas pu être averti, et le catéchiste lui-même était arrivé trop tard, elle venait de mourir. La famille réclamait le corps pour l'enterrer avec les superstitions païennes, réclamation .que les païens ne font jamais quand il s'agit d'un mort baptisé ; les quelques chrétiens du lieu voulaient l'enterrer chrétiennement ; le catéchiste accourt, et, pour trancher la question, baptise la bonne femme après sa mort, et l'enterre chrétiennement. Le missionnaire a vent de l'affaire à son passage dans le pays, et interroge le catéchiste, qui répond : « Que voulez-vous. Père, peut-être n'était-elle pas morte tout-à-fait ! »

La semaine dernière, nouvelle excursion chez nos chrétiens ; mon confrère terminait une station de deux semaines à Yuen-Tan-Kéou, à quatre lieues d'ici ; je suis' allé passer deux jours avec lui. J'arrivai sur ma mule précédé d'un guide ; les chrétiens réunis m'attendaient, et aussitôt les salutations d'usage, on se mit à table ; nous avions au moins un mets français de ma façon, la soupe à l'oignon ; tout le monde en raffole et me décerne le titre de bienfaiteur de r humanité ! A Yuen-Tan-Kéou, j'ai baptisé trois petites filles, Marthe, Marie, Agathe ; cette dernière, je la donne comme filleule à madame X. ; pauvre enfant abandonnée ou plutôt vendue par ses parents païens ! elle est toute gentille, très douce, avec un air pensif et mélancolique qui lui va bien; c'est presque le seul

charme que possèdent les enfants chinois, car ils ne sont pas folâtres, espiègles et tapageurs comme ceux de France. J'avais d'abord marchandé une autre petite fille, et on devait nous la donner pour notre orphelinat ; mais la mère s'est avisée de consulter un bonze-sorcier, qui lui déclara que le sort de sa fille était funeste; en conséquence, la malheureuse femme jeta son enfant à la rivière, donnant ainsi vraiment raison au sorcier. Marthe, Marie et Agathe vont être placées dans notre • orphelinat, où déjà nous avons une vingtaine de filles dirigées par deux vierges chrétiennes ; elles apprendront le signe delà croix, les prières, et seront élevées chrétiennement, si la persécution ne vient pas ruiner nos chères oeuvres. Quand ces pauvres abandonnées auront treize ans, on les mariera avec des chrétiens pour fonder de nouvelles familles fidèles : voilà une de nos industries pour recruter et grossir notre troupeau. Nous achetons, nous recueillons, nous ramassons de ces mal:^ 'heureux enfants, filles et garçons, autant que notre pauvreté nous permet d'en nourrir ; ils comptent pour beaucoup dans nos espérances d'avenir, en même temps que leurs prières naïves, leur innocence, et la grâce de Dieu jetée dans leur cœur, sont, dans le présent, notre consolation et la joie de notre âme; car, enfin, ils sont les prémices de ce peuple si éloigné encore de l'Évangile, et nous ne pouvons, nous autres missionnaires, rien trouver de meilleur à offrir à notre Dieu que la pureté de leur cœur. Nos œuvres d'enfants sont, du reste, non seulement lès plus attachantes par leur nature même, mais encore celles qui répondent le mieux aux désirs et aux efforts de notre zèle. Les adultes que nous convertissons sont fidèles sans doute, pas un n'oublie ses devoirs, grâce à Dieu ; mais, formés dans le paganisme, ils en conservent toujours plus ou moins l'esprit et la grossièreté ; il faut attendre la deuxième génération élevée dans la foi , ou prendre les enfants de païens dès le. berceau, pour obtenir d'eux un peu de piété, et quelque chose de cette délicatesse de sentiments que l'Évangile doit nécessairement produire dans les cœurs

OÙ il est implanté ; c'est frappant : une fois chrétiennes, les familles se transforment tout doucement, quittent les idées et les mœurs du paganisme, pour prendre l'esprit du christia-

1 nisme et en pratiquer les vertus. Quelle joie pour nous de voir ainsi le règne de Dieu s'installer peu à peu, et d'assister

I à sa naissance, de suivre de l'œil ses progrès et de recueillir ses premiers fruits.

Sur le soir — n'oubliez pas que. nous sommes toujours à Yuen-Tan-Kéou — en attendant la prière et l'instruction, les chrétiens se réunissent au logement du Père spirituel, et causent avec lui ; naturellement le Père spirituel s'efforce de les intéresser pour se les attacher, produire un peu d'union entre eux, donner quelque charme à son passage et à leurs assemblées religieuses, leur laisser des souvenirs heureux. Des jeux, il n'y faut pas songer : le Chinois ne joue pas ; je fais une nouvelle distribution- d'images ; mon confrère a un prisme en

cristal qui décompose les couleurs, une jumelle de théâtre qui rapproche assez bien, un stéréoscope avec des vues prises en Europe, enfin une tabatière à musique ; ces quatre objets le suivent toujours en campagne, pour récréer les chrétiens ; et ce sont toujours des surprises, des admirations ! Il faut si peu de chose pour amuser ces pauvres gens qui n'ont jamais rien vu ! Les païens aussi viennent regarder, mais avec timidité ; ils sentent que les chrétiens forment une famille et qu'eux autres n'en sont pas ; nous faisons de notre mieux pour les attirer, et une simple curiosité est souvent l'occasion d'un pourparler -qui aura des conséquences. En voici un exemple : pendant son séjour à Yuen-Tan-Kéou, mon confrère voit venir un petit garçon de quinze ans, enfant de païens, meilleure figure et meilleur regard que n'ont d'ordinaire les païens (ce n'est pas de l'imagination, la vie chrétienne change la figure et les yeux surtout; nos fidèles sont plus délicats, plus avenants, plus doux, moins hagards, moins haineux, moins repoussants). Cet enfant venait voir les objets européens du Père, puis, au moment de la prière et de l'instruction, il se tenait debout au seuil de

la porte, écoutant, ne quittant pas le missionnaire des yeux, tout cela avec un petit air mélancolique et doux qui donne de l'espérance. Le troisième jour, il apporte au Père des pommes du pays ; ce n'est pas fameux, mais, faute de mieux, cela se mange, et, comme dit le confrère, après dix ans de mission, quand on a bien oublié le goût des pommes françaises, on trouve celles-là passables. Chaque jour, le petit garçon apporte des pommes, assiste à tous les exercices, et suit le Père partout. Le soiir de mon passage, pour divertir les chrétiens, nous allons avec eux, à la lanterne, faire, dans un fossé, une pêche aux crabes — les écrevisses du pays ; le petit garçon en est ; enfin il nous dévore des yeux, et on voit que ce pauvre enfant est travaillé, travaillé en dedans, par quelque chose de vraiment surnaturel. Le mardi 25 je devais revenir ; nous mangeons à trois heures, chez un des chrétiens du lieu, le petit garçon nous y suit et nous regarde toujours ; je dis au confrère ; « Je voudrais bi en, avant mon départ, que vous pussiez un peu briser la glace, et lui adresser quelques paroles, cet enfant m'intéresse. » — « Je vais essayer, répond le confrère, on sent que la grâce le poursuit ; c'est une vraie vocation à la foi ; j'ai attendu, pour laisser le travail se faire tout seul ; je vais voir. » — Notre repas terminé, les chrétiens prennent le leur ; nous nous asseyons sur une pierre devant la maison ; il y a là trois ou quatre enfants qui jouent, le petit garçon nous suit, et se tient près de nous à quelques pas, adossé contre un arbre, nous regardant et nous regardant toujours. Mon confrère l'appelle, il approche en rougissant un peu, mais avec un plaisir visible ; à l'interrogatoire qui lui est fait, non sans précautions oratoires, il répond qu'il pense à se faire chrétien, que c'est bien son envie, que ses parents sont païens et n'y consentiront probablement pas ; toutefois, il n'en sait rien. Le Père ne le presse pas, car l'enfant est trop jeune, et l'autorité des parents trop absolue en Chine (tous droits, même celui de vie et de mort, celui de vendre, de chasser, d'abandonner, etc.), pour qu'on puisse l'accepter avant son mariage, contre le gré de son père ;

seulement il l'exhorte doucement à fréquenter les chrétiens, à adorer leur Dieu^ans son cœur, à prier, à, vivre pur en s'abstenant des vices et autant que possible des superstitions des païens, enfin à- demander à Dieu d'aplanir peu à peu les difficultés. L'enfant a écouté tout cela, a promis de le faire, a continué de venir, sans pourtant oser se mêler aux chrétiens, par crainte de ses parents ; mon confrère a dû partir sans avoir fait davantage^- mais il a donné le mot aux chrétiens, pour veiller sur lui, le laisser venir à eux, se prêter à l'instruire, et, en cas de maladie, ne pas le laisser mourir sans baptême. La grâce du bon Dieu est là qui fera lentement son œuvre. Que de chrétiens en France dont la grâce tourmente et travaille ainsi le cœur, et qui luttent contre elle ; mais enfin, son travail n'est pas perdu, et, un jour ou l'autre, l'âme se laisse abattre.

Voilà nos fêtes, cher monsieur le Doyen, voilà nos joies et nos- consolations ; s'il est, dans notre vie, des misères, des souffrances physiques ou morales, croyez-le, il n'y a ni tristesse, ni regret dans notre cœur, et, pour moi, bien qu'ayant laissé en France des affections précieuses et des souvenirs qui me sont plus chers aujourd'hui que jamais, je suis heureux et content d'avoir pris ce fardeau et de m'être mis au service de l'Évangile dans ces malheureux pays.

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Tsen-y-Fou, le i6 septembre 1876.

Cher monsieur le Doyen,

Epuis ma dernière lettre, il nous est venu de la capitale un missionnaire, délégué par Monseigneur pour donner la confirmation dans nos parages. Avant la confirmation, pèlerinage à Long- Pin, sur^la tombe de Pierre Où, chrétien décapité pour.la foi vers 18 14 ; c'est le martyr de Tsen-y-Fou ; nos chrétiens de cette région ont confiance en lui et vont à son tombeau ; le procès de sa béatification s'instruit à Rome. Les restes de ce brave chrétien reposent auprès d'un gros village qui ne compte pas de chrétiens ; il y en avait autrefois, la rébellion a tout détruit : village et habitants, chrétiens et païens. Après la rébellion, les païens ont repeuplé; une petite colonie de chrétiens s'est reconstituée aussi, à trois quarts de lieue de là, elle forme un hameau entièrement chrétien et qui grossit. Le tombeau de notre martyr est sur une colline, entouré d'une foule de monumentspaïens, et ne se distinguant d'eux par aucun signe : un gros tertre rond, en terre, soutenu par un petit mur de pierres sèches. Il s'agissait de le retrouver au milieu de ces tombeaux couverts de grandes herbes et de broussailles ; heureusement, Msi" Faurie, qui l'avait visité en 1866 et se proposait de le faire restaurer, a laisse dans ses notes quelques indications. Nous trouvons à peu près la place, mais nous hésitons entre trois sépultures ; après de longues et minutieuses investigations, nous avons reconnu celle de notre martyr à une petite

LETTRE XIT.

croix que M^^ Faurie dit avoir gravée avec son couteau sur une pierre du mur. Grâce à cela, nous avons pu faire à coup sûr nos dévotions. Ces martyrs de Chine ont été des gens simples, peu distingués selon le monde, pas même bien raffinés en spiritualité ; ils ont fait peu de bruit, et ne seront jamais célèbres ; mais ils sont transfigurés dans la gloire du Ciel, et certainement il est avantageux de les prier et de leur recommander nos oeuvres et nos affections. J'ai eu, devant ce tombeau, une pensée pour vous tous ; nos martyrs, étant moins invoqués que ceux de France, ont donc aussi moins de besogne, et doivent tenir à honneur d'exaucer les quelques prières qui s'adressent à eux. Je cueille sur le tertre quelques branchettes, puis nous allons loger chez les chrétiens du hameau, descendants euxmêmes d'un confesseur de la foi, compagnon de captivité de Pierre Ovi. Lui mourut en prison vers 1812, et sa tombe est gardée par les gens du hameau.

Nous revenons à Tsen-Y : Assomption, grande fête de la chrétienté de Tsen-y-Fou, compliquée de confirmation. Les jours précédents, les chrétiens arrivent de huit et dix lieues à la ronde ; notre maison est pleine de monde ; heureusement il fait chaud, même la nuit, car ils dorment partout, à terre, sur les pavés ; du reste, ils n'ont pas de beaux habits à gâter. Les pétards jouent, comme toujours, un grand rôle dans la fête extérieure. A midi, les gens viennent dans notre jardin, qui est étroit, mais long, avec une grande allée longitudinale pour se promener ; les vieux et les jeunes courent deux à deux, à qui arrivera le premier d'un bout de l'allée à l'autre ; le vainqueur reçoit de nous une petite pâtisserie achetée pour la circonstance. Les païens n'ont presque pas de jeux et ne comprennent pas trop nos amusements ; mais, en se faisant chrétien, le Chinois devient un peu Français, moins mélancolique, moins sauvage, plus gai, plus franc, plus avenant ; c'est ainsi que la religion chrétienne est le meilleur précurseur, le seul introducteur possible de la civilisation et des idées européennes parmi ces pauvres peuples qu'elle prend par le dedans, qu'elle amène

peu à peu, sans rien brusquer, à des manières de penser et de faire plus conformes à celles de l'Europe, A ce propos, vous trouverez dans les journaux des détails sur ce qui se passe au Japon: tout en bâillonnant les. missionnaires catholiques, le gouvernement japonais adopte les usages, les industries, l'organisation administrative de l'Europe, y compris la presse libre, l'artillerie, les costumes, la poste, etc. Pays curieux oîi la civilisation entre par la queue, et commence par les conséquences, et même par les abus, au lieu de commencer par les ■ principes ! Attendons ce que cela produira, et, si nous vivons, nous en entendrons reparler. J'aime mieux le système chinois : on n'a encore laissé pénétrer que l'Évangile, il a passé en dépit des persécutions : en sorte que, la civilisation européenne survenant, trouvera l'Evangilie déjà installé partout, sinon vainqueur.

Pour christianiser ce pays,.une. besogne -formidable est à faire ; on va doucement, mais on avance, on prend position, et, dans un avenir qu'on peut prévoir, tous les Chinois auront entendu parler du christianisme, ils auront été mis en mesure de savoir ce qu'il est, et de sortir, par la conversion ou l'endurcissernent, de l'ignorance invincible. Que la France ait alors la paix, la puissance, un vrai gouvernement chrétien, c^yCellQ ait affaire à ces peuples, et impose une organisation chrétienne et propre à christianiser la contrée, il sera temps ; mais aujourd'hui, ce n'est encore que l'heure de travailler à préparer cela de très loin, nous ici et vous là-bas. Quand verrons-nous l'aurore de ce jour si désiré où les deux travaux corrélatifs de la Providence, l'évangélisation des peuples restés païens et la régénération de la France ou mieux de l'Europe catholique, se seront unis pour fonder le règne de Dieu sur la terre ? Maintenant et de longtemps encore, la poire n^ est pas mûre, il faut se résigner à un labeur ingrat et stérile en résultats immédiats.

Une remarque que je vous ai déjà faite, je crois, et que mes observations quotidiennes confirment de plus en plus, c'est

LETTRE XIL

celle-ci : nos chrétiens, sans être plus beaux, plus distingués ni plus savants que les païens, ont meilleure figure, meilleur regard, meilleur sourire, quelque chose de plus affable, de plus délicat, de plus prévenant, de moins rustre, de moins sauvage ; cependant, nous ne faisons directement, pour les civiliser, rien autre chose que leur donner la foi et la vie chrétienne. Les païens, même lettrés, même polis, même sympathiques et amis, ont un air faux, dur et froid ; on ne lit pas dans leurs yeux, et on ne voit pas le fond de leur âme. Avant de me quitter, mon confrère m'a conduit chez le gros Mandarin de la ville, homme bienveillant pour nous, et aussi distingué que peut l'être un Chinois païen : quarante ans, plein de force et de santé, pas plus disgracieux qu'un autre, honnête homme comme l'est un païen. Je le regardais pendant que nous étions avec lui et qu'il nous montrait sa maison, une belle ma.ison pour ces paysci: des yeux farouches qui ne vous disent rien, june figure sans douceur et sans amabilité ; un sourire sec, incapable de se communiquer ; une parole dure, même quand il fait des politesses ; rien, mais rien du tout qui aille au cœur et qui paraisse en venir ; il nous interroge très curieusement sur l'Europe, mais on ne sent que la curi©sité sans intérêt, et on est plutôt porté à ne pas répondre ou à parler d'autre chose. Au contraire, je l'ai remarqué dans mon dernier voyage, et chaque fois qu'allant voir des malades, j'ai logé dans des chrétientés, nos chrétiens, pour la plupart ouvriers et cultivateurs de la classe infime, ont dans la physionomie, dans le sourire et la voix, un je ne sais quoi de plus apprivoisé c^x fait reconnaître en eux des frères. Il faut voir avec quel respect presque humiliant pour nous ils nous reçoivent et nous traitent, et comme ils sont fiers devant les païens d'avoir leurs missionnaires parmi eux en visite ; on sent que leur âme et tout ce qu'il y a de plus intime en eux est intéressé à être pris et adouci par quelque chose de supérieur, et que nous ne sommes pas des maîtres à leurs yeux. Je n'exagère pas, et la remarque est frappante. Si ce sont de vieux chrétiens, c'est-à-dire bap-

tisés à leur naissance, et surtout des enfants de chrétiens, c'est un plaisir de voir quelle fête votre arrivée cause au logis : tous les gens accourent vous faire le salut à genoux, la marmaille n'a pas peur d'approcher et de sourire au Père ; les femmes, qui doivent se retirer aussitôt après avoir salué, ont soin de regarder par une porte entre-bâillée, ou à travers une cloison ; la poule est tuée ; vous pouvez prendre tout ce qui est dans la maison, c'est-à-dire pas grand'chose ! Si vous offrez des sapèques pour payer votre dépense, on refusera obstinément, et avec une sorte de fierté de bon aloi. Tout cela sent la délicatesse chrétienne qui entre petit à petit dans les mœurs ; c'est la civilisation qui germe et commence de la seule manière possible et vraie, par le cœur.

Une historiette à ce sujet : l'aventure m'est arrivée à Lo- Min-Chen.Lo-Min-Chen est à neuf lieues d'ici; j'enfourche ma mule et me voilà parti. C'est la saison la plus chaude de l'année— trëntë-dèux à trente-cinq degrés — on fait partout la moisson du riz ; les chemins sont affreux : à chaque instant la mule saute des trous, grimpe des rochers en escaliers de cinquante centimètres, quand la route est bien tracée ; toujours sur le qui-vive de peur que la pauvre bête, venant à glisser, ne vous envoie piquer une tête dans la rizière, c'est-à-dire dans une immense mare d'eau bourbeuse, qui borde le sentier des deux côtés,- dans laquelle pousse le riz ; ces mares forment, le long des versants, jusqu'à mi-côte, de petits champs échelonnés les uns au-dessus des autres en amphithéâtre. J'arrive de nuit, trempé par la rosée ; je trouve mon malade, un homme de trente ans, dans un taudis auquel rien ne saurait être comparé en France parmi les hangars les plus misérables : un toit rustique en grosse paille de maïs soutenu par des gaules en bambou ; des murs de fagots reliés par des gaules et qui n'atteignent pas la toiture, en sorte que le vent vient tout autour et partout ; la porte se ferme au moyen d'un petit fagot plus large et plus mince ; au milieu de l'appartement, un tas de cendres chaudes, avec une bouilloire en terre ,

quatre ou cinq instruments de ménage et de culture dressés contre le mur, et, dans le fond, mon pauvre malade, sur des planches couvertes de paille, tout habillé de ses loques, et se garant contre le froid de la nuit et les variations assez sensibles de température, avec un grand morceau de toile bleue, percé à jour et sale, mais sale !.et odorant ! Son chapelet (tous nos chrétiens ont un chapelet) est pendu près de lui, à la gaule qui sert de colonne, et à portée de sa main. Je le trouve en délire, et ne disant plus que des bêtises incohérentes ; j'attends qu'il se calme un peu ; il finit par comprendre que le Pèj^e viens pour le confesser. Il raconte qu'il a vu le diable, que le diable vient à chaque instant l'ennuyer, et il se met à pleurer en disant: — « Mon Dieu, quel malheur, je vais mourir et je n'irai pas au Ciel, je ne puis pas me confesser ! » — Ses paroles sont entrecoupées, car il parle très difficilement et les mots nesorten t pas. Je le confesse, tant bien que mal, et je l'extrêmise ;

il est minuit, je vais dormir dans une maison voisine, entortillé dans ma couverture de cheval, sur de la paille, et, le lendemain matin, je reviens. Je le trouve mieux et parlant ; il veut se reconfesser ; après sa confession, il me raconte qu'il a vu le diable toute la nuit, le diable voulait le prendre, lui disait qu'il n'irait pas au Ciel. Je le rassure, lui défends d'ajouter foi aux menaces du diable et d'avoir peur ; alors il me dit, et voilà ce qui vous montrera la confiance de ces pauvres gens en nous, l'ascendant que Dieu nous donne sur eux, et l'action sensible de la grâce : « Père, quand tu es ici, je n'ai pas peur, et je suis sûr que j'irai au Ciel ; mais, dès que tu t'en vas, je vois le diable et suis tourmenté, » Croyez-vous qu'on puisse n'être pas touché d'entendre un pareil langage ? Il paraît que tous nos chrétiens mourants disent et éprouvent la même chose ; si le prêtre est présent, ils meurent tranquilles et rassurés, n'imaginant pas qu'ils puissent aller en enfer \ sinon, le diable, qui est ici le grand propriétaire du pays, leur fait payer leur qualité de chrétiens. J'avais entendu raconter cela, mais c'est la première fois que je constate le fait par moi-même.

Pour ces bonnes gens, ce que le prêtre a dit, c'est le bon Dieu qui l'a dit, il n'y a rien à opposer, ils ne pensent même pas que l'on en puisse douter. Je promets donc le Ciel à mon bonhomme, qui est enchanté et me dit : « Père, c'est beau, n'estce pas, le Ciel ? ■ — Certainement. — Y a-t-il de belles maisons ?

— Bien sûr. — Couvertes en tuiles et avec de belles colonnes peintes ? — Bien sûr. — J'irai, n'est-ce pas. Père ? — Certainement ; tu crois tout ce que je te dis, n'est-ce pas ? -— Oui, Père.

— Eh bien, je te dis de croire que tu iras au Ciel. X> Et le voilà content. Quant aux maisons couvertes en tuiles et à colonnes, vous comprenez que je n'allais pas empêcher l'imagination de ce pauvre garçon de se représenter à sa manière ce que l'œil de l'homme n'a pas vu, et lui donner des joies du Ciel une idée abstraite au-dessus de sa portée ; le bon Dieu saura mieux que moi compléter son éducation là-haut.

Mon ami de Lo-Min-Chen m'a légué quelques punaises ; -c'estle'èom au missiônnàifé! Aïï'moment où je termine cette lettre, il est dix heures du soir; les loups hurlent dans la montagne ; leur cri est affreux et sinistre, jamais je ne l'avais entendu de si près, il me glace le sang. Ils sont à moins d'un demi-kilomètre en face de ma chambre, au milieu des tombeaux païens qu'ils fouillent pour déterrer les cadavres. Souvent ils viennent par bandes de dix ou de vingt, enlèvent les enfants qui s'amusent dans les broussailles, et s'avancent audacieusement jusqu'aux preniières maisons de la ville...

A Dieu, cher monsieur le Doyen ; si jamais nous nous revoyons, comme nous serons vieux ! Ne soyons pas tristes, nous gardons pour le Ciel une jeunesse intérieure que rien ne flétrira. Quand même toutes nos œuvres échoueraient, qu'importe ! Dieu sait ce qu'il fait, et comment il mène l'Église à sa fin céleste et la société à son salut ; notre travail est un grain de blé qui pourrit mais qui germera : patience ! Nous ne pouvons pas d'un seul regard voir pourrir et germer notre grain, nous sommes sûrs pourtant qu'il produira un jour sa moisson.,..

Tsen- Y-Fou, le 17 septembre 1876.

Cher Monsieur (i),

'Ai été bien heureux de recevoir votre lettre, et de constater, pour ainsi dire pièces en mains, que mon souvenir n'est pas complètement effacé làbas. Vous savez quelles raisons j'ai moi-même d'être souvent à R***; de tous mes devoirs, il n'en est pas auquel je sois moins tenté de niàhqûér. Votre lettre me prouve encore — je le savais déjà — que vous êtes du nombre de ces chers amis qui sont une extension de ma famille. Laissez-moi vous féliciter sincèrement d'appartenir à cette petite armée de fidèles que Dieu s'est réservée à notre lamentable époque, et qu'il lèvera quand le temps sera venu ; elle est peu nombreuse, elle se raréfie de plus en plus, mais ce sont les soldats de Gédéon, ils ont avec eux la certitude de la vérité, le germé de la vie, l'assurance de la victoire.

Les journaux qui passent ici par intervalles fort éloignés, nous mettent au courant des affaires de France ; quand les nouvelles nous arrivent, elles sont déjà de l'histoire, mais je vous laisse à penser avec quel intérêt nous les dévorons, aujourd'hui surtout que la situation de notre pauvre pays est si étrange, si malsaine, si provisoire,si incapable de durer. Chaque fois nous ne manquons pas de dire : Quels changements allonsnous apprendre ?. En trois mois, par le temps qui court, il y a de la place pour plusieurs révolutions. — Evidemment, on

x) M.X., fervent chrétiea d'une paroisse du diocèse de Beauvais.'

est sur une pente et on ira jusqu'au fond ; les peuples sont des personnes morales qui ont leurs maladies et leurs crises comme nous ; ces maladies peuvent finir, mais il faut qu'elles aient leur cours, et qu'on laisse à leurs phases diverses le temps de se produire. Aussi je n'ai jamais pensé que la France pût revenir à la santé avant quelques générations, cent a,ns, cent cinquante ans,ni que même un bon gouvernement pût la ramener si vite dans sa voie. C'est sans doute pour cela que Dieu, qui semble vouloir la guérison de la France, ne lui donne pas encore ce bon gouvernement, et choisit d'autres moyens pour exaucer les prières des catholiques. Du reste, il suffit de connaître un peu les principes du gouvernement de Dieu sur le monde, et la marche de la Providence dans le passé, pour affirmer et jurer au besoin que toutes ces démolitions criminelles sont destinées, dans le plan divin, à produire le bien de l'Église et le salut de la société. En attendant, c'est un triste spectacle de voir ce qui se passe en Europe ; notre, pauvre France, -comme ils vont l'arranger ! Dans quel état elle sortira de-leurs mains ! Et combien il en coûtera de travaux, de prières, de larmes, d'expiations aux âmes fidèles et au sacerdoce, quand le temps sera venu de réparer ces ruines !

Pendant que vous assistez à la démolition de la société chrétienne là-bas, nous, ici, nous tâchons de bâtir, lentement, hélas ! et avec beaucoup de chances d'être démolis. Que de temps et de travaux aussi faudra-t-il pour faire fleurir une civilisation chrétienne en Chine, et incorporer à l'Église ces peuples immenses ! Plus de temps encore qu'à la France pour revenir à son état normal, et cependant la France est bien bas, bien déchue de son esprit chrétien, bien démoralisée sous le rapport des principes et de la vie intellectuelle, bien difficile à ramener ; mais la France possède ce qu'on peut appeler Vétoffe et les éléments d'une vraie société catholique, un sol et une nature constitués ad hoc ; nos radicaux ne détruiront jamais cela, puisque, pour tromper et pervertir le peuple, euxmêmes ont toujours besoin de faire appel à des principes vrais

mal appliqués, et à des sentiments généreux mal dirigés. Ce qu'il reste de ressources dans nos pays chrétiens malgré la révolution qui les travaille, on ne peut, je crois, le comprendre pleinement, et d'une manière saisissante, que par le contraste, et quand on a vu, comme second terme de comparaison, les malheureux peuples restés dans l'abrutissement du paganisme. L'Extrême-Orient, et la Chine plus peut-être que toute autre nation, est un spécimen singulièrement remarquable du genre. J'espère, certes, que nous en viendrons à bout ; je dis nous, car, dans deux ou trois siècles, ce sera encore nous qui travaillerons ici ; j'espère que l'Évangile y triomphera, et que l'Église sera établie maîtresse du pays ; c'est parce que j'ai cette espérance que j'y suis venu et compte y mourir; mais, à mon avis, nous ne sommes pas au bout, et il faudrait faire tout un livre de philosophie pour exposer, dans sa ""profondeur et son étendue, le genre de difficultés ou plutôt la grande difficulté qui rend et rendra si lente, si pénible, Vinstallation du christianisme, sur ce terrain, à l'état de société.

Tout est païen, non seulement les âmes, mais le sang, l'atmosphère, le sol ; le démon, depuis si longtemps propriétaire tranquille,s'est attaché à tout,même à la nature physique; il sembl'e avoir donné' aux hommes un double péché originel, et aux choses une force de résistance à la grâce. Je crois à la parole de Tertullien parlant de V âme nattu^elleinent chrétienne, même dans les païens ; et ici comme partout, je pense, le missionnaire entend souvent, au fond des pensées du païen, l'âme naturellement chrétienne qui dépose en faveur de l'Évangile. Mais, à côté de la nature qui aurait tendance à se retourner vers Dieu, et à reconnaître le christianisme comme l'éternelle vérité « éclairant tout homme venant en ce monde », l'âme des païens contient ce venin d'idolâtrie que le démon y a injecté, pas à la superficie mais au fond, et qui souille tout. Nos chrétiens eux-mêmes, en recevant le baptême et la grâce, ne sont pas à jamais et entièrement délivrés de ce venin, ils mettent du temps à prendre dans sa perfection l'esprit du chris-

tianisme, et se ressentent toujours un peu de la source où ils ont puisé leur sang, et du milieu où nous, ne pouvons pas les empêcher de vivre.

Il y a une petite phrase de votre lettre à laquelle je voudrais avoir le temps de répondre en détail et en pesant mes appréciations ; mais je n'ai p'as ce temps, et il faudrait un volume : « Nous avons peine à comprendre, dites-vous, qu'une nation qui passe, comme la Chine, pour avoir été le berceau de tant d'arts et de sciences, en soit déchue à ce point ; c'est le secret de Dieu, ajoutez-vous, et du train où vont les choses en Europe, peut-être vos pauvres Chinois, sous l'impulsion de tant de missionnaires, vont-ils voir leur antique splendeur revenir, tandis que nous allons déchoir, etc.. » — Ah bien oui ! la civilisation, l'antique splendeur, les arts et les'sciences en Chine, parlons-en! Nos confrères et moi, nous aimons certes les âmes de nos pauvres Chinois, et nous aurions. donné plus que notre vie si nous avions eu plus à leur donner, m,ais enfin, nous les voyons tels qu'ils sont ; or, croyez-moi, croyez-en notre expérience à tous, leur état, et leur état antique, de temps immémorial, c'est V abriitis sèment de la plupart des plus nobles facultés de l'homme, et lés missionnaires de l'Extrême-Orient se tordent quand on leur parle de la civilisation de l'Inde et de la Chine. Depuis assez longtemps, pour déprécier l'Église catholique, les rationalistes ont cette tactique de venir chercher par ici des civilisations imaginaires ; ils font de leurs prétendues découvertes un argument contre l'Église, crient bien haut qu'elle n'a pas le monopole d'avoir civilisé l'homme, formé les sociétés florissantes, inspiré les beaux travaux dé l'intelligence, et en particulier la philosophie et les sciences. A quels cieux n'a-t-on pas exalté les philosophes de l'Inde et de la Chine, le pauvre Confucius, par exemple, qui doit bien rire aujourd'hui sur ses tisons en voyant sa morale comparée à celle de l'Évangile ! A priori, avant d'avoir vu la Chine et causé à Paris avec des hommes qui l'ont habitée et pratiquée longtemps, cette thèse de la cfvi-

lisation chinoise me répugnait profondément ; en vertu des principes, et par la seule force du raisonnement, je pensais : « La foi est nécessaire à l'homme pour l'empêcher de déraisonner, à plus forte raison pour le préserver d'erreur et de crime, lui procurer un état social florissant, l'empêcher de faire fausse route sur le chemin du progrès, et le conduire à une vraie civilisation; comment croire qu'une société païenne, livrée à la superstition et à toutes les erreurs dogmatiques et morales,^ ait cependant une civilisation passable, et que nos sociétés chrétiennes puissent lui envier quelque chose ? »

Maintenant, j'ai commencé à voir un peu par moi-même, et surtout entendu bien des hommes qui ont vu et jugé à fond : la civilisation actuelle de la Chine est ce qu'elle a toujours été depuis au moins deux mille cinq cents ans, car c'est un pays immobile dans ses usages et qui se refuse aux innoyatiojns; et puis, il reste des documents innombrables, en tout genre, pour attester que la Chine a gardé le stattt quo. Or, sa civilisation actuelle, à peu près à tous les points de vue, est une monstruosité, non seulement anti-chrétienne, mais antihumaine. Le temps seul me manque pour vous le montrer en détail ; permettez-moi de vous fournir quelques indications très sommaires.

Le premier élément et le plus essentiel pour civiliser l'homme et cultiver ses facultés supérieures, l'introducteur nécessaire et unique de la civilisation, c'est la religion, parce qu'elle prend l'homme, non à la superficie, mais dans ce qu'il y a de plus intime et de plus central, l'âme et la conscience. Or, la religion, les religions des Chinois, sont monstrueuses, absurdes, les plus ridicules du monde, consistant uniquement dans des rites dont personne absolument, lettré, ou non, ne peut vous dire la signification et la portée ; on fait cela parce qu'on l'a toujours fait ; quelqu'un qui voudrait croire à cette religion, demanderait sans doute ce qu'il faut croire : personne ne serait capable de le lui dire, car personne ne le sait, et le dogme de Confucius, c'est de ne pas s'occuper de cela.

En morale, elle enseigne l'égoïsme et pas mal de vertus naturelles très conciliables avec le vice ; ces vertus naturelles, elle ne les produit pas du tout en fait, mais elle produit le vice, qui est encore bien plus naturel. Les bonzes sont une caste abjecte et méprisée, ignorante, pourrie. Les arts sont inconnus, ils n'ont jamais existé ; dans les pagodes et palais, quelques figures peintes ou sculptées de démons et d'animaux horribles, monstrueux, fantastiques, lourds. En sculpture, comme les Chinois sont patients, ils exécutent avec habileté ' des travaux étonnants ; sous ce rapport, ils surpassent l'Europe, voyez le musée du Louvre. Les règles de l'art, nulles; expression, nulle ; esthétique, nulle ; musique satanique, pas l'idée du beau ; architecture grotesque, monuments actuels identiques à ceux qui datent de mille ans ; littérature niaise, puérile, pas d'idées, pas de sentiments, des phrases toutes faites, banales à faire vomir; philosophie nulle, des proverbes vulgaires, ^voilà tout ; une langue sans syntaxe, sans philosophie, sans charme, toute de mémoire, qui ne développe nullement l'esprit, n'apprend rien ; pas une science, ni exacte, ni naturelle ; toute l'éducation consiste à étudier la langue parlée et quelques milliers de ces caractères chinois, dont la forme et la diversité ne sont fondées sur rien, sinon sur la convention d'écrire comme cela ; riches méprisants pour les pauvres, impérieux, cruels, vicieux ; pauvres abjects et bas ; le peuple dans une misère effrayante ; le bien-être matériel est un don de Dieu qu'ils n'ont pas su gagner, pas même apprécier ; le cœur humain abruti, éteint. L'amitié n'existe pas, l'amour conjugal n'existe pas ; des passions seulement, et elles ne sont ni belles, nï p ai' filmées , ni idéales (polygamie pratique) ; pas de reconnaissance ; l'avarice très commune ; . l'organisation administrative ne paraît combinée que pour 'lever des impôts et tirer du peuple le plus de sapèques possible ; les enfants vicieux et viciés dès le berceau , on ne garde d'enfants que ce qu'on veut élever, le reste au fleuve ou aux porcs, c'est reçu et usuel.

On a vanté aussi la politesse chinoise comme exquise. Ah oui ! charmante ! Un homme, un lettré vient vous voir, il vous fait le grand salut, qui est assez grave et beau, je l'avoue, puis vous adresse quelques banalités rebattues et de convention auxquelles vous devez faire les réponses de convention ; il vous demande quel est vo\xe précieux novt, vous répondez que votre grossier nom est un tel ; vous ne devez pas lui demander des nouvelles de sa femme, . ce serait scandaleux, d'ailleurs il ena trois ou quatre ; ni de ses enfants, ce serait malhonnête, ses enfants lui sont si peu de chose ! ni de personne, ce serait l'injurier ; en causant, il tire du fond de sa gorge des crachats qu'il lance à vos pieds et autour de votre chaise ; il se mouche avec les doigts, puis les essuie à votre table ou à vos rideaux ; on prend le thé; il s'en rince la bouche et envoie le liquide à terre ; grands saluts encore et phrases convenues en se quittant'.

Pas d'industries, ou des industries dans un état rudimentaire, comique et immuable ; on se refuse à introduire les industries européennes, qui sont des dons de Dieu, bien que l'impiété en abuse en France ; nous seuls introduisons à la longue quelques petites améliorations utiles. On vous a dit nos moyens de locomotion, hélas! et nos routes impériales ! L'agriculture est à peu près la seule chose vraiment bien développée ; pour nourrir les hommes dans un pays si peuplé, il faut, en effet, que la terre produise; du reste, on n'a guère perfectionné que la culture du riz, de quelques légumes, et de ce fléau, l'opium, dont l'usage cause dans toute la Chine des ravages désolants. Les arbres fruitiers poussent comme la nature les conduit ; pas de bons fruits, sinon des oranges et des jujubes ; la greffe est inconnue ; on s'y refuse et on rit de nous ; nous sommes les seuls qui cultivions spécialement quelques fleurs pour nos pauvi-es autels; nos chrétiens nous imitent un peu et de loin.

Il faut voir les choses qu'on mange et l'urbanité des manières avec lesquelles on les mange! La médecine, un ramas-

sis de recettes plus ridicules les unes que les autres ; cependant ils ont de bons cordiaux, et en fait de simples, la nature a été assez généreuse ; on pourrait faire une belle étude de botanique médicale, mais le temps ? On parle en France de leur^ riches bibliothèques, de leurs encyclopédies de cent mille volumes ; c'est vrai ; personne ne les lit, et on a raison ; ces tomes, sans lien qui les rattache les uns aux autres, forment une masse qui s'est accrue successivement — rudis indigestaque m,oles — et pourtant chacun d'eux renferme très peu de matières; c'est comme qui dirait cent mille volumes du journal le plus soporifique et le plus banal qu'on puisse imaginer : des discours d'éloge de celui-ci, de celui-là, de ceci, de cela ; pas une notion scientifique exacte, pas une observation morale im peu fine ou profonde, pas un trait touchant ; tout au plus un proverbe ingénieux.

Un détail : sur les grands fleuves, comme le Fleuve-Bleu, pas un seul pont ; le démon du fleuve passe pour s'y opposer ; à Shang-Haï, les Européens voulaient en faire un, il a fallu renoncer à l'entreprise, le peuple se serait révolté, les rochers, dont le lit même des fleuves est semé, forment des rapides effrayants, avec des dangers et des morts d'hommes quotidiennes ; la mine et le travail en auraient raison, mais le démon du fleuve ne veut pas, et je croirais bien que c'est vrai, car la peur de ces dangers vaut au démon un superbe revenu d'hommages et de superstitions ; on cite des exernples frappants d'intervention diabolique. — Nous sommes, prévenus d'avoir à ne jamais caresser quelqu'un de ces affreux chiensloups si communs en Chine, les païens en prendraient occasion de soupçonner notre moralité, et en concluraient avec évidence que nous usons des pratiques auxquelles tout le monde se livre ici, les gens du peuple comme les mandarins, les riches et les lettrés. Nombreux sont lés missionnaires qui, logeant chez des païens, ont vu leur hôte leur amener une horrible créature de louage, vêtue de loques, et l'hôte était stupéfait de la voir chassée comme une punaise.

Voilà la civilisation chinoise, la voilà telle qu'elle est, telle qu'elle a été, telle qu'on la trouve dans les ouvrages de Confucius ou de ses disciples, quand on les lit avec ce commentaire qui est l'ensemble des monuments, des lois, des institutions, des traditions, des usages, des moeurs du pays oti ils ont été écrits, et en dehors duquel ils sont inintelligibles. Croyezmoi, à qui sait voir, le m-onde entier est plein des preuves du christianisme, et la terre entière crie que, pour être homme et rester homme, il faut être chrétien ; que l'Evangile seul est capable de sauver l'homme, même sur la terre, et de le civiliser en apprivoisant son cœur, en le prenant par la conscience. Impossible de vous dire ma joie de voir nos pauvres chrétiens sortir peu à peu de ce bourbier, de cette barbarie, tout étonnés d'y avoir vécu et de sentir que d'autres y vivent encore ; quel bonheur de constater, de mesiLrer les différences qui les distinguent des. païens ! La lumière se fait dans leur esprit, la délicatesse entre dans leur cœur, l'union dans leurs familles, l'innocence dans l'éducation malgré tant d'obstacles, le sentiment germe partout, la charité apparaît, des vertus inconnues, la virginité par exemple, mais tout cela très lentement, très laborieusement, à grands frais... Oh!le beau mot de saint Paul : <i Instaurare omnia in Christo ! » Tel est notre programme, mais ce sera fameusement long 1 Cependant l'avenir est à nous.

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«i»«o» LEl TRE XIV. <^x^>

Tsen- Y-Fou, le 15 décembre 1876.

Bien cher Ami (i),

OUS voulez que je vous dise comment, selon moi, il faudrait s'y prendre pour étudier les Épîtres de' saini Paul. Je suis toujours épouvanté en face de pareilles questions, mais, enfin, je ne puis vous refuser quelques mots ; par exemple, je vous en "préviens, je vais écrire à l'aventure des choses que j'ai depuis longtemps dans rame, pas dans la tête seulement. Saint Paul ! l'étudier avec sa tête toute seule ce serait faire comme certaines gens de notre connaissance, incapables de comprendre quel lien étroit existe entre la doctrine et la piété ! Pourtant il en est un, et le voici :

Fides est salutis initium, fundainentum et radix ovtnis jttstij'?£r«^'zc?ïï> (2), Là-dessus, je vous souhaite bonne année et je commence par une histoire.

Il y a cinq ans, je passe mes vacances à G*** ; je devais, à la rentrée, expliquer saint Paul pour la première fois. Je sentais que c'était formidable, et je me mis, en vacances, à préparer mon cours avec le peu de livres que je trouvais là-bas. Ma manie, avant d'entamer une étude, est de chercher l'idéemère, le fond et le sommet, le principe générateur, le point d'orientation. Me voilà donc à chercher. J'avais bien entendu dire qu'on avait fait une théologie de saint Paul, en arrachant à la trame vivante de ses épîtres, les diverses notions dog-

i) Un chanoine de Beau vais.

2) Concile de Trente.

matiques se rapportant aux diverses parties de la théologie positive ; ri'enseigne-t-on pas — même en bon lieu — que saint Paul a écrit sans ordre, sans méthode suivie, comme les idées se présentaient, selon le besoin et l'inspiration du moment, au jour le jour, sans avoir prétendu composer un tout coordonné? A l'étudiant de redresser et de remettre sur la voie le génie de saint Paul, en refaisant l'ordre, rétablissant les liaisons, suppléant au défaut de transitions et d'enchaînement. Je le déclare, cette appréciation me révoltuit jusqu'à fond de cale, et, pour être bref, me semblait parole de gredin. J'ai dans l'idée que, quand Dieu parle, il sait, non seulement ce qu'il faut dire, mais comment, sous quelle forme, et dans quel ordre il est mieux de le dire ; que l'Ecriture, étant V exposé divin des pensées divines, pourrait bien être un livre aussi beau que les autres, même au simple point de vue artistique de la forme, de l'exposition, de la trame, de la marche, et de 1-enehaînement des détails. Elle pourrait bien être infaillible aussi et inspirée au point de vue scientifique, quand il plaît à Dieu de toucher des tjuestions de sciences humaines, philosophie, histoire, etc. Les années ne m'ont pas emporté cette idée-là, je l'ai toujours, et la porterai probablement au Paradis, si j'ai la chance d'y aller.

C'est vous donner mon principe : respect absolu pour l'ordre d'exposition suivi par saint Paul, soit en grand, dans la disposition générale de ses trai-tés et de ses thèses, soit en petit, dans le menu de son explication et l'intérieur de chaque détail. S'il y a un mot dont je ne saisis par le rapport avec l'ensemble, une pensée dont je ne vois pas l'à-propos, un détail que je ne sais comment relier au contexte, je traiterai l'Esprit-Saint au moins avec autant de respect qu'un génie humain, je soupçonnerai à priori que ce n'est pas lui qui a manqué de logique, mais moi qui manque de vue.

Il est admirable de voir comment l'expérience et le compte qu'on se rend àposteriori du travail de saint Paul, confirment ce jugement porté k priori sur l'ordre des idées dans la parole

de Dieu. J'en étais là à G***, et, n'ayant pas en mains la théologie de saint Paul, je me mis à étudier les Épîtres, en commençant par celle aux Romains, chapitre par chapitre, verset par verset, cherchant toujours l'idée dominante du chapitre, et son rôle comme détail, sa relation comme thèse secondaire ou argument, dans l'ensemble de l'Épître, puis le partage du chapitre en deux ou trois ou quatre idées principales qui me montrassent la chaîne des pensées, et me servissent à établir mes groupes d'arguments ; ces groupes trouvés et dessinés, je revenais à la lecture attentive, mot par mot, et à la méditation de chaque phrase, creusant chaque idée, ouvrant chaque parole, sondant tous ces petits mots qui renferment de si grandes choses, et qui sont des incarnations du Verbe, des Eucharisties — le mot n'est pas de moi.

J'aurais dû vous dire qu'avant d'entrer dans une épître, fidèle à ma méthode de jj^/i^^/^Z/zj-^r toujours, je cherchais l'idée unique que saint Paul avait dû poursuivre pour en faire l'inspiratrice et comme la domina^ite de ses Épîtres ; saint Paul est trop grand pour n'être pas l'homme d'une idée. Cette idée générale, j'avoue qu'à G*** je ne l'avais pas trouvée, je la soupçonnais seulement. Là-dessus je commençai, et me fis une ébauche de commentaire de l'Épître aux Romains. Le travail fini, j'avais découvert bien des choses qui me ravissaient, mais je n'avais pas trouvé le soleil, et je n'étais pas content, irrequietum est cor nostru-^n donec requiescat in te. Revenu à Beauvais, j'ouvre quelques commentaires de saint Paul, j'arrive à celui de saint Thomas ; prenez-le, suivez-moi le livre en main, et préparez votre âme, si vous en avez une : je veux, avec vingt lignes de saint Thomas, la régaler, et lui ouvrir tout saint Paul ; ainsi préparez-vous à une extase, vos beaux yeux vont pleurer.

Une historiette encore : je vantais quotidiennement ce commentaire de saint Thomas aux élèves, et je les tançais, il fallait voir ! de ne pas s'enthousiasmer davantage pour un livre formant comme la transition entre le Verbe de Dieu qui

révèle et le verbe de l'homme qui contemple, un livre inférieur à l'inspiration divine, si l'on veut, mais supérieur au génie humain. — Ne vous récriez pas, la théologie en général, et l'interprétation de l'Écriture en particulier, n'est-ce pas V union hypostatique du génie humain à la pensée divine, l'un contemplant, l'autre contemplée ? — Un jour, un bon élève — un disciple — m'interpelle en classe : « Monsieur, si quelqu'un prétendait que le commentaire de saint Thomas sur saint Paul contient plus de doctrine que de piété ? — Je dirais que c'est un malheureux ! Ne pas voir, ne pas sentir dans ce livre les trésors de doctrine qu'il renferme, c'est n'avoir pas le sens, pas la première notion juste ni de la piété ni de la doctrine. » — L'élève insista ; il m'étala son objection à plusieurs reprises : moi, je déchargeai sur elle toute ma fitreur, montrant aux séminaristes que cette parole :« Beaucoup de doctrine et peu de piété, mieux vaut la piété que la doctrine, » exprime une erreur subversive de respfit chrétien, anti-sacerdotale, qu'elle a produit l'affadissement de la piété, que les grands théologiens sont les grands Saints, et réciproquement... Ah ! j'était content de faire, pour la centième fois, ma déclaration de principes !

Vous avez donc en main le commentaire de saint Thomas. Ouvrez à la première page, c'est le prologue ; vers la fin du prologue, trouvez le petit alinéa qui commence par ces mots : « Estenim hœc doctrina tota degratia Ckristi.l> Je le dictais aux élèves avant d'entamer saint Paul ; lisez-le posément, attentivement, à genoux, avec l'âme, buvez-le, copiez-le, et je n'ai plus besoin de vous rien dire. Voyons, êtes-vous en extase ? Je ne lis jamais ce passage sans attendrissement et sans enthousiasme. En tête de chaque Épître, saint Thomas a mis un court prologue oii la même idée est répétée avec un peu plus de développement, indiquant son application spéciale dans l'Épître en question. Quand je trouvai cela, je ressentis cette émotion profonde que vous font éprouver certaines découvertes dans l'Écriture et la théologie, un avant-goût de la vision in-

~iri--.i

tuitive : Esto nobis prœgustatutn — ci^edo videre bona Doinini. C'était l'idée générale que je cherchais ; et notez comme elle est féconde en théologie et en piété, comme elle justifie adéquatement r ordre de saint Paul : ordre général dans la disposition de ses traités, dans l'arrangement de ses thèses, ordre des détails dans la marche intime de son exposition ; comme elle est antique, aussi fondamentale que le christianisme, — immense incarnation de la grâce ; — comme elle est actuelle contre le naturalisme qui nous empeste, et ces infiltrations de rationalisme et d'hérésie pénétrant dans les intelligences chrétiennes par toutes les fissures qu'on a faites à la doctrine, en rognant, rognant, rognant le plus possible le surnaturel.

Ainsi, la théologie de saint Paul, comme toute théologie en général, n'est qu'un vaste traité de la grâce sous toutes ses formes ; et la théologie de saint Paul, ce sont ses Épîtres prises telles-qu!elles^sont,-^.sans-rien ^changer à l'ordre dans lequel l'Eglise — qui a ses raisons elle aussi — les a rangées au Canon des Écritures, respectant tout dans le texte, même ce que plusieurs traitent d'incorrections, inversions, lacunes, obscurités, défaut d'ordre ; les misérables ! Les Epîtres de saint Paul sont une encyclopédie du surnaturel envisagé dans toutes ses applications ; on les voit se dérouler dans l'ordre même sous lequel Dieu les conçoit et les réalise , car l'ordre de saint Paul n'est pas un plan ingénieux, imaginé après coup par des hommes, c'est le plan divin raconté par le Saint-Esprit, Vos docebit omnia, — ou encore par Celui qui, ayant assisté et participé à la conception de ce plan, est venu le raconter en même temps que le réaliser.

Vous avez saisi l'idée de saint Paul et la marche générale du développement qu'il lui donnera; vi\zS.r\tç.x\2Si\., empoignez-moi le livre des Epîtres. Ayez près de vous une Bible en un volume pour consulter à tout instant, car, à tout instant, et en trois coups de pinceau, saint Paul esquisse une théorie, résume tout un passage de l'Ancien et du Nouveau Testament, un ensemble d'idées plus développées ailleurs, et que son génie

embrasse d'un coup d'œil et condense en quelques mots puissants. Ouvrez devant vous le commentaire de saint Thomas d'un côté, celui de Cornélius de la Pierre de l'autre ; ces deux suffisent Un mot sur chacun d'eux.

Cornélius a mis vingt ans pour faire ce seul commentaire de saint Paul, et il n'a pas perdu son temps, car son travail est admirable, admirable ! Mettez cinquante fois à la file le mot admirable, pour avoir ma pensée. Il est supérieur en un sens à celui de saint Thomas, qui, à son tour, lui est supérieur en un autre sens. Je m'explique : Cornélius ne donne pas le lien, la synthèse, la suite des pensées, l'idée principale et la suite des grandes thèses ; il se borne à suivre pas à pas le texte, fouillant chaque phrase et chaque mot, vous faisant part de tout ce qu'il découvre dans sa contemplation. Son explication est ainsi à chaque instant interrompue, ou plutôt, à chaque verset il vous donne un travail complet en soi que vous pouvez détacher du tout. Son explication est /^^^zV^, que peut-on dire de mieux ? Il vous livre la doctrine et la piété de saint Paul qui, lui au moins, avait peut-être de l'une et de l'autre. Ce n'est pas une dissertation, c'est une méditation substantielle, d'une richesse incroyable, dans laquelle est englobé tout ce que l'intelligence humaine a pensé en méditant sur le dogme et a pu atteindre en voyageant dans les profondeurs de cet abîme de la parole de Dieu.

Mais il manque un élément. Attendez : saint Thomas cherche avant tout le nexus des idées, son travail est la poursuite continuelle de l'enchaînement et du rapport des pensées, de l'harmonie des détails dans l'ensemble, et de leur convergence vers un but unique; c'est partout la justification de l'ordre suivi par le Saint-Esprit dans sa dictée à saint Paul, et la mise en lumière des raisons profondes de cet ordre. Il m'a appris à respecter la marche suivie par l'écrivain sacré dans le développement de ses idées. — Telle chose est à telle place, il y a toujours un motif; si je ne le sais pas, cela tient à la pauvreté .de mes yeux, jamais à un défaut de méthode ; même le place-

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ment des mots dans l'intérieur du texte, la construction de la phrase, avec saint Thomas je respecte tout, j'admire tout, je cherche ou je soupçonne une raison en tout. Les divisions faites par saint Thomas, son indication du plan de saint Paul, l'énoncé qu'il donne des idées autour desquelles il faudra grouper les détails, tout cela est parfait. Que peut-on dire de mieux ? Il manque un élément, justement celui que Cornélius a fourni. Il manque, c'est trop dire pourtant ; saint Thomas a des explications splendides, et suffirait toujours et bien audelà à lui seul. Un séminariste, à qui je l'avais conseillé, venait un jour d'y lire une page sur les anges ; il m'arrive enthousiasmé : « Ah, monsieur, qu'est-ce que je viens de lire, et comment peut-on lire des choses comme cela sur terre ! » — « Je crois bien ! cette page renferme tout ce que saint Denis a dit sur les hiérarchies célestes. » Mais enfin, — je ne le dis qu'en tremblant, comme on doit faire en trouvant une infériorité à saint Thomas, — dans le détail de l'explication, dans le sondage du texte et de la pensée intime, il a moins donné que Cornélius. La raison en est simple, ses commentaires de l'Écriture ne sont que le résumé du travail oral qu'il faisait dans ses cours, ses notes de professeur, et, à part la chaîne d'or, il n'a pas eu le temps de les rédiger en un texte achevé.

Conclusion : fondre ces deux commentaires l'un dans l'autre, et faire rentrer la riche substance de Cornélius dans le cadre admirable de saint Thomas ; vous sentez quel ouvrage on aura. Ce serait un travail immense, à occuper des vies humaines, mais il est relativement facile; je veux dire que plan, et éléments, tout est trouvé, les difficultés d'interprétation sont là résolues, il suffit de s'y mettre. Et, sans avoir tant d'ambition, le prêtre qui, sur le plan que j'indique, se résoudrait à commencer cette étude et à la poursuivre un peu toute sa vie, deviendrait un rude apôtre.

Que vous êtes donc tourmentant de me demander ce que je voudrais faire pour étudier saint Paul ! Comment voulezvous que je vous serve l'océan sur une assiette ? Cette prépa-

ration achevée, bien pénétré ^iTnprégné du prologue de saint Thomas, de l'objet des Epîtres en général, de l'objet spécial à l'Épître que j'aborde, de l'objet et du rôle du chapitre que j'ai spus les yeux, — autant de sujets de méditation ; — .après en avoir découvert la trame dans saint Thomas et approfondi les détailsavec Cornélius, je ne suis qu'au préambule de mon étude, et ici commence le vrai travail, un travail personnel de méditation, de contemplation et d'assimilation, par conséquent Un travail de piété et d'amour avant tout : Scrutainini Scripturas... Non de solo pane vivit homo, sed de oinni verbo....

Mais encore deux remarques que j'aurais dû faire plus tôt ; pardon de ce désordre, je vous ai prévenu. Le livre des Actes contient les discours de saint Paul aux diverses chrétientés qu'il a fondées, les mêmes à qui sont adressées les Epîtres. Chose curieuse, l'idée principale de ces discours est celle-là même qu'il poursuit dans lés Epîtres en général, avec des développements d'une ressemblance frappante, et souvent des expressions semblables. Chose plus curieuse encore : rapprochez tel discours adressé à telle chrétienté, de telle Épître adressée à la même beaucoup plus " tard, ce discours sera d'ordinaire le résumé de l'Épître. Saint Paul ne parle pas et n'écrit pas au hasard, et, comme disent parfois à'habiles prêcheurs, à l' apostolique, ce qui, dans leur pensée, signifie sans réflexion, sans préparation, sans étudier ni le sujet ni l'auditoire, à l'aventure. Prêcher à l'apostolique est précisément le contraire : préparer le discours par la méditation, la prière, la pénitence, les larmes, l'étude de la parole de Dieu et l'étude d es cœurs à toucher.

Saint Paul sait à qui il parle, et pourquoi il prêche, non seulement tel chapitre de morale, mais tel traité de dogme ; il choisit ce qui convient à la situation de ses fidèles et à leur état intellectuel, ce qui répond à leur philosophie. Exemple : voyez l'Épître ad Ephesios : c'est l'Épître de l'Église ; comme il va au fond de son sujet ! comme il vous montre dans l'Église,

^J^'^-îë^s^i^^ ryrûsf-'c

non pas une administration plus ou moins bien organisée pour la production du surnaturel dans les âmes, mais un grand corps vivant et actif, le corps même de Jésus-Christ, ruisselant de vie surnaturelle des pieds à la tête, cette sève partant de Notre-Seigneur fondateur de l'Église quant acquisivit sanguine suo, entrant dans les veines de la hiérarchie par le pape qui est le cœur, puis circulant partout dans ce §rand corps connexe et compacte qui tend à parvenir à l'âge du plein développement du Christ et à sa perfection complète en englobant tout : qui adimpletur oinnia in omnibus, puis se répandant dans tous les membres : unicuique secundum. m.ensuram donationis Ckristi, par les apôtres, les évangélistes, les pasteurs, les prophètes, les docteurs — remarquez comme ces fonctions diverses signifient l'enseignement — et venant^ahoutir ad consum.mationem sanctorum, in opus m,inisterii, in œdificationem corporis Ckristi.lÂsez au chapitre vingtième des Actes le petit discours aux prêtres d'Éphèse, et vous verrez que saint Paul ne peut parler aux Ephésiens sans que sa pensée revienne toujours sur la même idée. Probablement, il y avait dans cette chrétienté une belle organisation ecclésiastique dont le souvenir faisait exulter saint Paul.

Un autre exemple m'amène à une seconde remarque : vous savez le sujet de l'Épître aux Romains ; lisez, à la fin du dernier chapitre des Actes, comment saint Paul parlait, et les idées qu'il développait, dans ses discours aux Romains ; et remarquez que si, d'un côté, l'histoire de la prédication aposto lique portée aux gentils, surtout par saint Paul, se termine très bien par un exposé des principes sur la vocation des gentils de préférence aux juifs, de l'autre, ce discours de saint Paul, qui est une conclusion excellente et logique du livre des Actes, soude admirablement ce livre à l'Épître aux • Romains, laquelle ouvre très logiquement la théologie de saint Paul par l'exposé du mystère initial des effusions de la grâce sur le monde. Si, au début du livre des Actes, vous remarquez comme le premier chapitre se soude naturellement à

l'Évangile, vous verrez quelle belle connexion dans tout cela. Et notez qu'on peut remonter ainsi sans interruption le

j grand fleuve surnatureL jusqu'aux premiers versets de la

I Genèse, et même plus haut, sans quitter Jésus-Christ ni la

! grâce, car les dix-huit premiers versets de l'Évangile de saint

I Jean vous aideront à rattacher par la méditation : 1° tout

j l'ordre des opérations divines ad extra à la vie éternelle de

\ Dieu et à ses opérations ad intra; 2° toute cette immense

! trame, vie éternelle et intime de Dieu, son plan sur le monde

I par le Verbe, préparation antique de la Rédemption, à la

1 réalisation de ce plan par Jésus-Christ. Quand je pense à

i toutes ces harmonies, à toutes les synthèses qu'on trouve

i dans la Bible, c'est pour moi une espèce d'angoisse d'essayer

i d'en parler. Plus. on regarde, plus on voit l'unité qui s'établit

I partout, et les parties de l'ensemble qui se rejoignent en cette i — grande -épopée^ de ^Écriture, Mais je sors de mon sujet ;

; d'ailleurs je ne puis plus vous en dire grand'chose.

I Donc, ces précautions prises, et cette préparation achevée,

' l'étude personnelle de saint Paul commence. Que puis-je vous

\ en dire qui ne soit sot et enfantin ? Conduit par saint Thomas,

\ vous entrez dans l'étude des détails. Ce n'est pas seulement

{ une demi-heure, ou une heure, ou deux heures par jour, que

j vous consacrerez à cette étude; elle n'est pas \ocdX\.sèQ., parquée,

\ emprisonnée pour ainsi dire dans un petit espace de temps

\ réglementaire en dehors duquel vous oublierez saint Paul,

; votre pensée, votre ministère, votre vie intérieure, l'ensemble

i de vos pensées et de vos exercices de piété, votre personne

entière, tout cela vient aboutir et comme s^engouffrér dans

\ saint Paul ; vous faites en lui votre demeure, vous vous y

\ raniches^ votre méditation y passe ; si vous prêchez ou dirigez,

i saint Paul est là pour vous inspirer, vos autres études cher-

I chent spontanément à se tourner vers celle-là pour la complé-

I ■ ter et s'inspirer d'elle , même la messe, car pour dire la messe

I vous êtes plein de l'Épître aux Hébreux.

I Une troisième ou quatrième historiette, et pardon de parler

toujours de moi : souvent, quand je prêchais à mes bonnes petites religieuses, et que déjà je possédais mon sujet, j'ouvrais saint Paul au hasard, j'en lisais deux ou trois versets attentivement ; ce n'était pas dans mon sujet, n'importe. Ces pensées fortes me faisaient intérieurement l'effet que produit au physique un bon verre de madère ; elles me donnaient de l'enthousiasme, j'appelle cela se mettre en vibration ; puis on parle d'autre chose ; pourvu qu'il s'agisse de la vie surnaturelle, ça va toujours ! Je ne faisais pas de bien, parce que je suis un pauvre pécheur, mais ce n'était pas la faute de saint Paul. Mon idée serait donc ô^ installer saint Paul dans nia vie pour qu'il la remplisse, que son soleil l'éclairé du soir au mâtin, et que sa the'ologie se répande sur tout mon être, tous mes actes, sicut oleuin effusum. '"' - ^

Et maintenant, au moment précis et réglementaire, plus spécialement-réservé pourl-étude de saint Paul^-une heure, une demi-heure, plus, autant que possible, car si ce momûnt est trop court, il faudra interrompre juste quand on commencera à entrer en vibration, que ferai-je ? Ah ! voilà le délicat ! Que faites-vous dans une visite au Saint-Sacrement ? Eh bien, c'est la même chose. L'étude de l'Ecriture Sainte, et surtout de saint Paul, est une vraie visite au Saint- Sacrement. Ce n'est pas la tête qui étudie : pauvre étude que celle où la tête seule est en jeu ! c'est l'âme qui contemple, armée pour cela de toutes ses ressources : intelligence, cœur, tendresse, facultés aimantes, méditation, recueillement, pureté de cœur, virginité des pensées, même les facultés poétiques et enthousiastes ; armée surtout de la grâce sanctifiante, vivante et active en elle, et tressaillant au contact de l'Esprit-Saint, qu'elle va sentir et embrasser sous la parole de l'Apôtre : Caritas Dei diffusa est in cordibus...per Spiritum Sanctum. — Je à\s,2X% : pureté du cœur: Beatiimmdo corde quoniam ipsiDeum videbunf... même ici-bas, et surtout dans l'Écriture. Un beau mot de saint Bernard trouvé dernièrement : « Ut enim corporeus nobîs visus, aut humore interiori, aut exterioris injectione pulveris impe-

ditur, sic et intuitus spiritualis interdum quidem propriae car- - nis illecebris, interdum curiositate sseculari et ambitione turbatur. » Saint Thomas, saint Bonaventure, saint Augustin, en disent bien d'autres ! Quelle pureté d'âme et de pensées il faudrait pour toucher à ce vase d'élection, et atteindre cette ittoëlle de dogme et de vie intérieure ! Chercher la pensée dogmatique , toujours la pensée dogmatique, puisque c'est là le verbe, la foi, et en même temps le germe du sentiment vrai, — pas du romantisme, — de la morale, de la piété, semen est verbwn Dei. Dédaigner les applications sentimentales, accommodatrices ; ce serait adultérer la parole de Dieu en la faisant servir à une pensée humaine. Ne pas même chercher d'abord et directement la piété, qui est un fruit, et qui viendra plus sûrement et plus fortement, qui sortira de votre cœur comme de son fonds, si vous cherchez d'abord le germe, semen est verjjmn J5(?2,-le-germe__qui yjent aArajit 1^^^^ dans V ordre de génération, comme dirait saint Thomas : c'est-à-dire que le dogme est cause, et la piété est effet. Mettre, d'ailleurs, à chercher ce germe tout ce qu'on a déjà de piété, de respect, de tendresse ; ne pas se contenter d'analyser sèchement un verset et de le coller, de l'aplatir dans sa mémoire, comme une fleur dans un herbier ; mais le semer vivant dans l'âme, comme un germe, pour germer, pour fleurir. Ouvrir rintérietir de ces divines paroles, comme on l'a dit ; se pencher au-dessus de ces abîmes, la lumière de la foi à la main, y plonger l'œil, y descendre, pour savourer, méditer les divines substances entassées là pour nous en conserves ; scruter toutes les anfractuosités du texte, dénicher et goûter tous ces petits mots spirituels cachés souvent . dans les coins de ce texte inspiré ; ne pas passer pardessus comme le vulgaire, c'est-à-dire la plupart des lecteurs de l'Ecriture Sainte, qui lisent la superficie sans apercevoir les intimités de la pensée divine, éhoupant un peu le dessus, et sautant de l'autre côté, comme le chien du chasseur qui poursuit un lièvre :1e lièvre se blottit au gîte, le chien saute le buisson, perd la trace et cherche plus loin une nouvelle proie

et de nouvelles déceptions. Pardon de là coriïpàmisoil peu noble, je n'ai pas le temps de choisir et de linier. Ne rien passer, ne rien négliger : « Qiiœcumque scripta sunt, ad nostram doctrinain scripta sunt, ut per patientiam et consolationem Scripturarzim spein habeamiLs. »,

Voyez, que de choses rien que dans ce premier verset de l'Epître aux Romains ! Ce segregatus in Evangelium, quel mot ! Et du verset deuxième au verset cinquième, voilà le programme et l'objet de l'apostolat. Saint Paul a de ces coups de crayon puissants; en deux versets, il vous fait une synthèse qui va d'un pôle de l'éternité à l'autre, embrassant tout ce qu'il y a entre les deux. Exemple, versets deuxièrrie et troisième du premier chapitre de l'Epître aux Hébreux, ces sept attributs de Jésus-Christ : peut-on dire de Notre-Seigneur quelque chose qui ne soit pas là ? Et cette Épître aux Hébreux ! Mais non, n'en paHônspâ§, ce serait trop désespérant de ne pouvoir que balbutier : Dé quo nobis grandis serîno, ininterpretabilis ad dicendum, comme l'Apôtre l'avoue lui-même, stupéfait des hauteurs qu'il a.perçoit, et dont, au dernier chapitre, il déclare n'avoir rien dit : Etenim perpaucisscripsi vobis ; et voyez donc quelle est notre science à nous, elementa exordii ! (V. 1 2.) Qui sait si le cœur, le tabernacle de la théologie de saint Paul, le sommet de la montagne d'où l'on domine tout, n'est, pas au chapitre cinquième, verset cinquièmej aux Romains, puisque c'est la définition de la grâce avec tous ses éléments.

J'ai cent fois porté le défi suivant : trouvez dans saint Paul un texte où il parle de la gi-âce, et de son opération en nous, sans de suite nommer le Saint-Esprit, sans du moins que, fouillant un peu les environs, je puisse le trouver. — Toujours dans l'Epître aux Romains (ch. VIII, 14- 28), quelle vue sur l'état de l'homme, sur sa solidarité avec toute créature,- sur cette espérance inénarrable qui console son cœur'! Et cette révélation des enfants de Dieu (I Corinth., 15): on voit notre défroque charnelle tombant comme un vêtement qu'on ôte

et qu'on laisse glisser à ses pieds, rârrie sanctifiée apparaître radieuse, divinisée, Thomme céleste jaillir du sein de la pourriture terrestre vers Dieu.

L'Epître aux Ephésiens a toujours été ma prédilection, mes délices, à cause de cette idée de l'Église. N'en parlons pas ; mais à propos du verset douzième au chapitre quatrième, voyez tout ce grand attirail de la vie et du fonctionnement de l'Église. Tout le travail du sacerdoce vient aboutir à cette petite chose humble et cachée, la formation du saint par la grâce produite en son âme. Quand il faut dire que, sur la seule Épître ad Philippenses, qui est si courte, Vasquez a fait deux volumes in-folio, qui ne sont pas des phrases creuses, et n'ont pas épuisé le sujet ! C'est que les mots de saint Paul laissent voir encore bien plus qu'ils ne disent ! C'est comme l'Hostie eucharistique qui, si petite, contient de si grands mystères,

verbttm abbreviattLin ; ou encore ce sont comme de petits

trous percés dans le mur de notre prison, pour apercevoir l'Éternité. Après avoir ainsi médité, contemplé, conversé intérieurement avec le Verbe, trouvé la pensée dogmatique et la vue intérieure, pour fixer, autant que le permet le langage humain, les idées entrevues après avoir pris l'ordre et le plan de saint Thomas pour guide, se faire un petit précis à soi, selon son besoin et sa nature propres, et notant dans leur ordre quelques idées principales résumant le texte.

Voilà, selon moi, comme il faut traiter toute l'Écriture, et même toute science sacrée et toute étude. Toute étude doit chercher le Verbe : « Qui quœrent me, invenient me. » Toute étude qui ne fait pas cela, qui n'est pas une visite au Saint- Sacrement, un état général de contemplation, d'union à Dieu, est une misère !

Il est minuit, je termine ma dissertation ; c'est un désordre et -un fouillis : tant mieux si elle vous apporte quelqu'idée qui puisse être utilisée, et si vous voulez bien regarder mon acte de bonne volonté comme une marque d'affectueux souvenir. Je m'aperçois que je dis à chaque instant : faites ceci,

ne faites pas cela, prenez tel passage.,.. Vraiment quel ton et quels impératifs ! N'y voyez, je vous en prie , qu'un manque de précaution ou de réflexion ; j'écris comme cela parce que c'est plus commode. Pour faire un travail sur la méthode d'étudier saint Paul, il faudrait prendre son temps et développer ses principes au long et au large : De quo nobis graiîdis serino et ininterpretabilis ad dicendum... Eténhn perpaucis scripsivobis. Je rêve ce travail, mais le temps ? Je n'écris qu'à bâtons rompus.

Une autre étude que je rêve : f idée surnaturelle de P Église; vous eu avez quelques éléments dans cette lettre. Oh ! qu'il y aurait à dire là-dessus et sur ce qu'on a fait en France, depuis trois cents ans, de l'idée de l'Église. Telle qu'elle était présentée, je vous défie d'y trouver le sujet d'une méditation ; or, pour moi, c'est la pierre de touche de la vraie théologie ; il faut qu'elle soit susceptible de fournir dans chacune-de ses thèses un sujet de méditation succulente^ pas romantique," vaais substantielle ; sinon, ce n'est pas de la théologie.

Au contraire, l'ancienne méthode janséniste et gallicane n'avait rien de commun avec la méditation, et même avec la piété ; et c'est là, notez-le bien, ce qui a forcé lès gallicans à établir la séparation et la comparaison que vous savez entre la doctrine et la piété. Cette méthode théologique allait même jusqu'à faire naître dans ceux qui l'étudiaient des tentations contre la foi : « Ah! disait-on, il faut étudier la théologie pour être tenté contre la foi ; » comme en morale on disait : « Il faut être théologien pour se permettre des choses pareilles et n'être plus^gêné par aucune loi ! » Ce résultat de la théologie est assurément déplorable et doit tenir à quelque chose, car, enfin, la vraie théologie devrait produire l'effet contraire.

Vous pouvez communiquer cette lettre à la bonne Mère Supérieure ; peut-être y trouvera-t-elle quelques idées pour elle et ses petites filles. Il faut que même une religieuse, si elle a charge et direction d'âmes, sache lire saint Paul, sache comprendre l'Église, sache la place qu'occupe dans l'Église une

âme constituée dans la vie intérieure, c'est-à-dire dans la grâce sanctifiante, sache que c'est pour elle, âme unie à Notre- Seigneur, que travaillé, souffre et combat toute l'Église, toute la hiérarchie, et que Dieu a fait dans le monde tant et tant de choses, sache enfin dans quelles conditions doit germer, se former et se développer la piété religieuse, pour être saine, solide, et pour être, comme Dieu, bonum sui diffusivum, c'està-dire communicative et capable d'apostolat.

Veuillez demander pour moi des prières à vos pieuses enfants de Marie, et, si vous le jugez bon, leur dire que je leur souhaite de garder leur trésor de foi et de piété, au milieu des dangers de notre triste société. Un jour viendra, si elles restent fidèles, où elles comprendront pourquoi, dans l'Évangile, Notre-Seigneur dit que c'est encore là la meilleure part.

Tsen-y-Fou,25 décembre 1876.

Cher monsieur le Doyen,

OUS sommes en pleine fête de Noël, et bien qu'aucune cérémonie ne soit permise, sinon une messe basse et la plus simple des bénédictions du Saint-Sacrement, notre maison est toute en gaîté ; elle déborde de gens qui crient, jouent, circulent et regardent. Comme nous avons un départ de lettres demain, je me retire dans mon coin pour causer avec vous. .

Un mot sur notre fête de Noël. Notre maison est donc pleine de monde, je ne l'ai pas encore vue si remplie ni si égayée. Depuis trois jours, c'est un ptâisir de voir arriver ces caravanes de tous les coins du district ; à chaque instant il en arrive : tantôt le régiment de San-Cha-ïto, tantôt celui de Yuen-Tan- Kéou, tantôt celui de telle ou telle autre station. Depuis huit jours, nous sommes trois prêtres ici, mon confrère, un prêtre chinois et moi, et nous avons passé deux journées à confesser. Ces fêtes sont de vraies joies, et pour nous, qui palpons ainsi notre troupeau, et pour nos chrétiens, qui n'ont guère que ces beaux jours dans l'année. Beaucoup couchent dans la chapelle et partout où il y a tant soit peu d'abri ; pour quelques sapèques ils achètent un bol de riz, qui compose tout leur repas fait en cinq minutes ; on les catéchise, on les confesse, on les' rafistole ; ils passent la journée et la soirée ensemble; à la messe de minuit, ils sont entassés dans la chapelle.

Nous n'avons que les pères de famille, de jeunes garçons.

et quelques femmes courageuses, qui, malgré leurs absurdes petits pieds, ont bravé le supplice de la marche en s'aidant d'un grand bâton ; songez que beaucoup de ces braves gens viennent de dix à douze lieues passer les fêtes avec nous. J'exultais ce matin, voici à quelle occasion : après la messe, mon confrère et moi nous nous retirons ensemble dans ma chambre, et tous les chrétiens, les hommes seulement, viennent deux à deux nous faire le grand salut ; ils se groupent tout naturellement par villages, chacun se met à genoux devant nous et baisse la tête jusqu'à terre ; ne soyez pas étonné, c'est la mode chinoise, et le grand signe de respect même entre païens ; je disais à mon confrère, à mesure qu'il me nommait les localités : « Ne croirait-on pas les tribus d'Israël, venant tour à tour ?» — La plupart sont très pauvres, et ceux même qui, pour la contrée, sont réputés aisés, vivent misérablement et ne sont pas si bien habillés que les mendiants de France ; quatre-vingt-dix sur cent vont nu-pieds ou chaussés de sandales de paille qui valent douze ou quinze sapèques, moins, de deux sous la paire. Ils sont fiers de se trouver près de leurs 'missionnaires et de se voir eux-mêmes réunis en grand nombre, quatre cents environ, avec ceux de Tsen-y-Fou. Aussi ils nous dévorent des yeux, nous abasourdissent de demandes de chapelets, images, médailles, petites croix, etc. Toute la journée ils sont dans notre jardin et notre cour à jouer, puis vont chanter de très longues prières à la chapelle, puis reviennent jouer, et toujours ainsi ; demain matin ils repartiront.

A midi, les courses ! Nous nous asseyons, mon confrère et moi, près d'une large allée qui sert de piste, le prix est une poignée de noix^que nous donnerons aux vainqueurs. Il s'agit de courir à deux d'un bout de l'allée à l'autre, à qui arrivera le plus vite ; tous se feraient tuer pour gagner les noix. Les jeunes gens se défient et s'animent ; même des vieux se laissent tenter et se mettent à courir, ce n'est pas le moins risible de la fête. Le but de ces jeux n'est pas seulement d'amuser nos gens: la vie habituelle des Chinois de la basse classe est absolument

triste, les païens n'ont d'autres plaisirs que les conversations mauvaises^ il faut que les chrétiens aient au moins les joies de la religion, la visite du Père dans leur village, ou leur propre visite chez le Père ; nous cherchons à égaj^er pour eux ces jours-là le mieux possible, et à leur mettre dans le cœur un bon souvenir, l'aftection pour là maison du missionnaire et le désir de révenir à une autre fête. Celle de Noël est la plus fréquentée, parce que les travaux de la campagne sont arrêtés ; et la messe de minuit, avec les pauvres petits réveillons après l'action de grâces, a un grand charme pour nos fidèles. Cependant, nous n'avons rien pour embellir notre chapelle sinon des cierges, des images coloriées et de malheureuses fleurs en papier faites avec nos conseils et sous notre direction par quelques bonnes femmes, et qui ne ressemblent à aucune fleur connue. Ah! si j'avais un petit bébé d'Enfant-Jésus. en carton-pierre, il ferait merveille ; jamais ici on n'aurait rien vu de-pareil ! ~ ~~

La fête finie, nos gens partent tout épanouis et réchauffés ; ils ont tant besoin de ces réunions pour se maintenir dans le triste et affreux milieu où ils vivent ! « On les voit changer en mieux d'une année à l'autre, dit mon confrère, ils deviennent plus chrétiens en vieillissant, en s'attachant à nous et à notre œuvre, la foi s'invétère, les idées chrétiennes pénètrent leur pauvre intelligence, et les souvenirs du paganisme, ses superstitions, ses préjugés, ses croyances bizarres, ses pratiques dia- 'boliques, vont en s'affaiblissant de plus en plusjc'est ainsi que l'Évangile entre tout doucement dans l'esprit et les mœurs. » Rien de plus intéressant que d'assister à ce travail intime vraiment surnaturel. Dieu commençant à établir son règne dans les hommes et les familles ! Depuis huit jours surtout nous avons ce spectacle sous les yeux : à cause du chômage de l'hiver, quelques chefs des familles les plus notables de nos chrétientés passent ici deux semaines ou un mois, chacun muni de sa couverture et d'une provision de riz pour nous être à charge le moins possible ; ils viennent étudier la doctrine afin

de la reporter aux chrétiens de leurs villages; n'est-ce pas touchant ? Ces hommes, une vingtaine environ, étudient du matin au soir sous la garde d'un bon catéchiste ; nous, nous leur faisons passer des examens, pour l'admission au baptême ou à la première communion.

Comme tout ce que nous voyons me démontre de plus en plus cette vérité que je ne saurais trop redire : c'est \e dogme qui fait les peuples chrétiens, c'est la foi qui réforme et renouvelle l'homme ! Voilà de pauvres Chinois ignorants et grossiers au suprême degré ; certes ils n'offrent pas à l'observation des types bien délicats, n'importe ; le travail de la vie chrétienne en eux est admirable et on ne peut plus curieux. L'éducation religieuse, morale et intellectuelle du Chinois, riche ou pauvre, est absurde, à l'antipode de l'éducation chrétienne ou simplement raisonnable ; sa pauvre tête est farcie d'un tas de choses indescriptibles, inqualifiables, innombrables : superstifiorfs^jCrôyàncèset pratiques" ridicules,~usages-et-rit s'explique pas lui-même mais auxquels il tient ; il a été élevé là-dedans, il ne voit que cela autour de lui.

Du jour oii il accepte d'embrasser le christianisme, il faut démonter cela pièce à pièce, installer lentement et péniblement dans cette tête si mal meublée la croyance à un seul Dieu, nos mystères, Jésus-Christ et ses œuvres, l'Eglise et ses institutions, la grâce et la vie surnaturelle, les moyens de salut, la notion du bien et du mal entendus dans leur vrai sens et selon ' l'Église, les commandements, l'idée du péché, celle du mérite, etc.. etc.. Je vous demande quel travail, mais aussi quelle jouissance d'y assister ; c'est bien plus frappant qu'en France, où ce contraste n'existe pas entre la croyance que vous donnez à cet homme et celle que vous lui arrachez, entre ce que vous faites'de lui et ce que sont encore les païens de son entourage. On voit ses réponses devenir de plus en plus claires, l'idée chrétienne se faire une petite place et refouler peu à peu les idées païennes, la foi se former, enfin le chaos se débrouiller ; on voit l'œuvre intérieure du Saint-Esprit... Non

l6o CORRESPONDANCE DU PÈRE J,-B. AUBRY.

je n'exagère pas, malgré l'ignorance épaisse des gens que nous manipulons, ces phénomènes sont sensibles. Il faut vous dire que, comme connaissance littérale du catéchisme et des prières vocales, nous exigeons beaucoup plus en général qu'on n'exige en France. Un homme qui se prépare au baptême est instruit par le catéchiste ou le chrétien le plus savant du lieu, et vient passer devant nous, de temps en temps, un examen. Le plaisir, c'est de le trouver, quand il revient après trois mois par exemple, sachant les mystères et les principaux dogmes, sachant ses prières, moins neuf, moins stupéfait des notions sur lesquelles on l'interroge.

Un de ces derniers jours, un bonhomme de soixante ans, demeurant à deux lieues d'ici et qui adore, c'est-à-dire est catéchumène depuis trois mois, se présente pour son premier examen ; c'est un vieux en loques, nu -pieds, pommettes saillantes, petits yeux aussi peu intelligents que possible; mon confrèrepensait qu'il ne saùraitTien et" répondrait rxr^^^^ trois Dieux » ; c'est la mode ici comme en France. Oui ! voilà mon bonhomme qui sait d'abord très bien ses prières, et assez bien les principales vérités du catéchisme. Le voyez- vous devant nous, ce pauvre vieux, rouge de honte et de respect, tremblant d'émotion, les deux mains jointes, comme s'il allait communier; à chaque question il fait un grand salut ; parfois il croit bon de faire un grand signe de croix qu'on ne lui demande pas; et quand il ne sait pas, il se tortille et se tourmente. Ce bon vieux m'a vraiment touché et nous étions fort contents de lui ; mais il faut attendre et l'éprouver avant le baptême. Pauvre intelligence qui a vécu dans l'ignorance de la vérité et vouée aux sottises les plus ridicules, il a fallu qu'elle arrivât à soixante ans pour se décrotter ! Que j'étais heureux d'entendre ce vieillard nous dire, sans broncher et sans avoir l'air d'en douter ni de s'en étonner : Il y a un Dieu, un Dieu en trois personnes, sept sacrements, etc.. Il sait que le baptême auquel il aspire doit produire en lui tel et tel QÎïet ; que la sainte Religion est gouvernée par les missionnaires, les

LETTRE XV. l6ï

ëvêques et le grand chef de religion de Rome. Voilà ce que j'appelle Ventrée triomphale de l'idée chrétienne, du dogme qui fait les chrétiens.

Nous-mêmes missionnaires, nous nous plaignons et gémissons souvent de constater à quels misérables motifs nous devons beaucoup de nos chrétiens ; rarement, en effet, ils procèdent des xd^.sons intrinsèques, directement surnaturelles et désintéressées comme celles qui inspirent la foi des chrétiens en France ; cependant une réflexion peut nous consoler : jusqu'à leur conversion nos catéchumènes ont été absolument étrangers au christianisme par leur vie antérieure, leur éducation,

leurs idées, le milieu social o\x ils vivent, leurs affections

Ils ne peuvent connaître notre religion que par les dehors, par quelques côtés extérieurs qui leur apparaissent, par des points de contact accidentels qu'ils ont eus avec elle; comment seraient-ils attirés et touchés par des raisons intrinsèques, "puisque jamais ilsh'ont vu l'intérieur du christianisme ? Aussi,

quand ils deviennent chrétiens, c'est une découverte pour eux, et ils s'aperçoivent qu'ils n'avaient pas soupçonné la nature et les richesses de leur foi nouvelle ; leurs motifs premiers étaient ordinairement incomplets, insuffisants, quelquefois même inacceptables pour nous, souvent intéressés. Cependant leur mouvement vers la foi a pu être sincère et inspiré par la grâce. S'il l'a été, la lumière se faisant en eux pour leur découvrir les splendeurs de la foi, ils acceptent toutes les vérités et leurs conséquences morales qu'ils n'avaient pas même soupçonnées, ils élèvent leurs âmes à la hauteur du surnaturel et deviennent vraiment chrétiens; — les motifs de leur foi et de leur profession chrétienne, quand ils reçoivent le baptême, sont bien meilleurs, plus fondamentaux que ceux qui les poussaient deux ans auparavant à le demander. Sinon, s'apercevant qu'ils se sont trompés, et .que la profession chrétienne tire plus à conséquence qu'ils n'avaient pensé, entraîne des obligations de foi et de morale, un état de vie, un ensemble de vertus, de sacrifices et de pratiques qu'ils n'avaient pas prévus,

102 C0RRP:SP0NDANCE DU PÈRE J.-B. AUBRY.

ils reculent, et ce n'est que la moitié d'un malheur, car le malheur complet serait d'avoir, comme chrétiens dans l'Église, des gens dont le cœur serait païen.

Le dogme fait les peuples, il les refait aussi ; cette besogne en aucun cas ne s'achève en un jour ; regardez bien si le siège principal du mal de la France ne serait pas l'intelligence.; si son péché ne serait pas le péché de l'esprit ; si ce qui manque ne serait pas précisément le dogme bien plus encore que la morale; le dogme, c'est-à-dire l'idée chrétienne, la pensée de la foi entrée dans l'âme, l'occupant et la surnaturalisant tout entière, enfin cette impénétration profonde de ce qu'il y a de plus profond dans l'homme, l'intelligence, par l'esprit de foi qui informe sa vie, féconde et dirige son activité. Certainement Dieu pourrait, s'il le voulait, faire un grand miracle national qui convertirait tout du jour au lendemain, et ceci n'est impossible qu'étant donné l'ordre constamment suivi dans l'humanité par Ta Providence ; certainement un bon gouvernement aiderait l'Église ^ mais ce mot de M. de Maistre-: « Les peuples ont toujours les gouvernements qu'ils méritent,» renferme une remarque bien vraie pour celui qui a lu et médité l'histoire. La manière dont on désire un bon gouvernement en France, et l'influence qu'on attend de lui, me fait penser à ceux qui espèrent n'avoir plus bientôt qu'à ouvrir la bouche pour y recevoir des alouettes toutes rôties. Je crois au droit et à la vertu d'Pïenri V comme à la coopération très heureuse que son gouvernement apporterait à l'œuvre de Dieu ; mais il me semble avoir remarqué jadis que l'on comptait trop sur le moyen humain. D'ailleurs, supposé même que du jour au lendemain nous ayons le meilleur gouvernement, une éducation excellente imposée à tous, il faudrait encore du temps. Notre société actuelle compte une génération déjà formée, peu chrétienne, qui, en toute hypothèse, influera sur la génération suivante, non pour empêcher la résurrection, mais pour la retarder et compliquer le travail ; il existe de puissants moyens de perversion dont l'influence pernicieuse ne peut disparaître que

peu à peu : la presse, le suffrage universel, des habitudes prises, une organisation du plaisir et de la débauche, une atmosphère de luxure, le scepticisme railleur mis à la mode par le Figaro, le mépris du prêtre, enfin des institutions diaboliques (i) qui certainement dureront encore longtemps et combattront toujours le bien. Le sérieux, c'est de nous sanctifier nous-mêmes et de répandre l'odeUr de Jésus-Christ dans quelques âmes pour que le germe de résurrection soit conservé.

Su-Yang, le i^"^ février 1877.

Cher MONSIEUR le Doyen,

E voici à Su-Yang, et ce n'est pas pour me divertir. Il y a quinze jours, j'étais seul à Tsen-Y-Foù ; arrivent une longue lettre et un envoyé du confrère de Su-Yang, annonçant que des groupes de païens mal intentionnés se forment à Su-Yang et aux

environs, menacent les chrétiens/Te"concërtënt~pôurlés~B^ et surtout pour se jeter sur l'établissement du missionnaire^, massacrer et piller. Vous avez entendu parler de la persécution qui se promène au Se-Tchouan depuis plusieurs mois ; les dernières stations chrétiennes du Se-Tchouan qui furent pillées sont les plus voisines de Kouy-Tchéou ; évidemment les rumeurs semées ici et la tentative préméditée se rattachent au mouvement du Se-Tchouan. Le confrère annonce que le petit mandarin de Su-Yang, non seulement n'aide et n'encourage pas les persécuteurs, mais prend quelques mesures contre eux. Un jour, on est prévenu par les chrétiens aux aguets que l'envahissement de Véglise — c'est la maison du missionnaire avec sa très pauvre chapelle — sera tenté la nuit suivante ; les chrétiens, peureux comme toujours, sont aux abois et ne pensent pas à se défendi'e. Pour signe de ralliement, les brigands doivent tirer trois coups de canon. Le soir venu, les chrétiens sont pris de panique, et le missionnaire court, pour la première fois de sa vie, chez le mandarin lui dénoncer le complot et les désordres qui lui seraient imputables, s'il n'usait pas de son

autorité. Pendant leur conférence, les conjurés donnent le ' \

signal convenu ; aussitôt le mandarin dépêche des soldats ; ceux-ci, de connivence avec les brigands, reviennent dire qu'il n'y a rien. Le missionnaire insiste, les chrétiens donnent le nom du chef de la bande, indiquent le lieu où il doit être ; le mandarin, avisant alors un peloton de ses soldats, les menace de les étrangler tous, si, au bout d'une demi-heure, ils ne lui ont pas amené le chef des rebelles. Une demi-heure après, la capture était faite, le prisonnier à-la cangue, la paix promise aux chrétiens. Maintenant les autres gredins se tiennent sur leurs gardes, tout disposés cependant à recommencer à la première occasion.

Nous en sommes là ; le missionnaire de Su-Yang avait demandé la présence et l'aide du confrère de Tsen-Y-Fou, à qui dix années de séjour en Chine ont donné l'expérience de ~ces~affaires"; 'Iui,~ pTéfèrë""g^ËLrder" Tsën-Y qUé les brigands menacent d'attaquer après Su-Yang. Nos chrétiens étant toujours un peu effrayés, les confrères m'ont conseillé de rejoindre le missionnaire de Su-Yang, afin de lui tenir compagnie, lui prêter main-forte au besoin, mais surtout prouver aux chrétiens que nous n'avons pas peur et que nous sommes sûrs du succès, puisque, loin de fuir, nous rallions le théâtre de l'attaque. On me poussait à venir en cachette ; mais, précisément pour montrer notre bravoure, je suis arrivé en plein midi, sur mon dada, en faisant le plus de tapage possible. L'affaire va très bien, elle se terminera, je l'espère, par le raccourcissement du prisonnier ; sa mort sera une bonne leçon, et toute autre punition serait un triomphe pour les coquins, un encouragement à ravager nos chrétientés et à massacrer nos chrétiens. En Chine, on tue un homme comrne en France une poule, les meurtres sont communs et font peu d'émoi; les condamnations à mort sont regardées comme choses les plus simples du monde ; la femme du condamné se remarie très vite, il n'y paraît plus, tout le monde est consolé, content. Les chrétiens seuls ont un commencement de coeur et de sentiment

de la famille, ils pleurent vraiment leurs morts, moins qu'en France cependant. Je ne me crois pas en danger à Su-Yang, et, à part les moments où les chrétiens nous rendent compte de ce qui se passe dans la ville et à la campagne, nous ne pensons guère à nous désoler ni à trembler. Seulement nous avons mis en sûreté, par surcroît de précautions, trois pauvres bouteilles de vin de Bordeaux qui attendaient, entortillées dans un coin, une visite plus solennelle que la mienne.

A Tchen-Gan-Tchéou, village distant de quatre jours de marche, nous n'avons qu'une famille chrétienne : on nous avertit que les païens ont fait des menaces, voilà tout ; rien à craindre encore ; d'ailleurs, les traités nous garantissent contre les vraies persécutions — les persécutions officielles, ordonnées par l'autorité. Le seul danger, ce sont les émeutes et les rébellions populaires soulevées et conduites par des brigands sans -feu ni lieu; passant leur vieà parcourir les provinces, àrecruter les truands et les malandrins qu'ils mènent au pillage.

Ce malheureux peuple chinois tombe en décomposition : tant mieux pour l'œuvre de son évangélisation ! Une décrépitude fardée sous les dehors d'un état social bien organisé et parfaitement solide encore, serait un rempart autrement puissant au passage de la foi. Dans le peuple, une misère affreuse ; la plupart des familles, même des familles aisées, sans lendemain assuré ; une quantité d'hommes sans épouses, sans foyer, sans moyens d'existence, errant de pays en pays à la recherche du travail ou de la curée, toujours prêts à courir là où l'on pille ; les vocations contre les chrétiens ne leur sont qu'un prétexte pour saccager tout le reste. Sans cesse on parle de rébellion locale ici ou là ; l'autorité coupe des têtes, il faudrait décimer la population ! Les rebelles sont partout, depuis la Mandchourie jusqu'à Canton; unis entre eux par une certaine organisation comme les sociétés maçonniques d'Europe, ils enveloppent l'empire d'un véritable réseau. Il est à craindre que la tranquillité actuelle ne dure pas longtemps : la misère va croissant et amène avec elle mille causes de désordre,

La province du Kouy-Tchéou est encore la plus paisible, parce qu'elle est plus montagneuse, plus pauvre, et dépeuplée depuis dix ans par toutes sortes de fléaux. Nous n'avons donc rien à redouter, sinon d'être débordés par des foules de chrétiens venus des pays dévastés, pour chercher par ici un refuge et du riz — le pain des Chinois ; — ils nous racontent leur malheur, et la conclusion de leurs tristes récits, c'est qu'il leur faut quelques dizaines de sapèques pour ne pas mourir de faim. Pauvres gens ! Pieds nus, couverts de loques, ou vêtus d'une simple natte de roseaux enroulée autour de leurs épaules, grelottant sous la bise et la pluie, si communes dans cette contrée, pas d'autre nourriture réchauffante que du riz cuit à la vapeur d'eau ! S'ils découvrent une place libre en un lieu où ils espèrent de l'ouvragé, ils font une cabane — un toit de roseaux posé sur des murs de fagots : — aussi meurent-jls comme, des mou che s, e^^soir cent, quatre-vingts meurent de faim, seuls, sans remèdes, ni feu, ni secours, ni lumière,, ni compagnie, rien ! — Si dans vingt ans, dix ans, quatre ans, des rébellions locales soulevées çà et là parvenaient à se donner la main et à tout saccager en commençant par les oeuvres chrétiennes, si cet état durait quelque temps sans intervention européenne, et se terminait par la guerre et l'occupation française, anglaise, russe, de plusieurs provinces du Céleste empire, ou par l'établissement de plusieurs gouvernements provinciaux fondés sur des traités avec l'Europe, je dirais : évidemment, cela devait arriver !

Cette misère effrayante du peuple vous explique la grande place que tiennent dans notre organisation les œuvres d'enfants. Les parents ne peuvent pas nourrir leurs enfants : ils s'en débarrassent très facilement, soit en les jetant au fleuve, soit en nous les vendant pour quelque menue monnaie, soit en les déposant furtivement à la porte de nos orphelinats. Aujourd'hui même j'ai acheté un petit garçon de cinq ans pour quatre cents sapèques (quarante sous); son père et sa mère païens le vendent parce qu'ils sont trop pauvres pour le garder ; ils

l68 CORRESPONDANCE DU PÈRE J.-B. AUBRY.

l'ont livré sans montrer le moindre chagrin, sans même le regarder, sans lui dire adieu ; ah! bien oui, des adieux ! ils ont compté les quatre cents sapèques, les ont enfilée^ à une ficelle, et les voilà partis contents.

Nous avons deux grands orphelinats à la capitale et plusieurs succursales dans les villes de second ordre. Ici même nous travaillons, depuis plusieurs mois, à' former un troisième grand orphelinat ; il contient déjà trente enfants, nés de païens et vendus, livrés ou abandonnés par leurs parents. Le seul obstacle qui nous empêche d'en avoir trois cents au lieu de trente, c'est le nerf de là guerre ; mais, comme disait Garcia Moreno : « le bon Dieu n'est pas mort, » et nous ne sommes pas inquiets pour l'avenir. Qu'avons-nous de plus touchant à offrir à Dieu, de plus capable d'attirer sa bénédiction sur l'œuvre apostolique de ces pauvres pays, que l'innocence de nos petits enfants élevés dans la foi, et destinés à former nos chrétientés en f ondant des familles chrétiennes ?

Pas de jouissance plus grande, à mon avis, que de voir nos œuvres s'organiser ainsi tout doucement, et l'Église, si lentement et si péniblement que ce soit, s'établir au milieu de ces misérables peuples, transformer leur vie, leurs idées, leurs sentiments, même leurs visages. Le démon, maître encore du terrain, n'empêchera pas notre petit troupeau de grandir... Ce qui vient à nous est ce qu'il y a de simple et de tranquille ; nous vivons exclusivement aux frais et sous la responsabilité de la Providence, sans nous préoccuper de l'avenir. Si la paix se maintient, si les conversions continuent, si nos missions peuvent se monter en missionnaires et en chrétientés, quand arrivera la débâcle, nous serons fricassés, nous et nos établissements ; la seule chose qui restera solide et survivra encore à la tourmente, ce seront nos chrétientés ; elles seront maltraitées, probablement décimées, mais elles auront les honneurs de la guerre. Le bon Dieu n'a pas commencé ici, et, depuis trente ou quarante ans, développé l'œuvre de l'Évangile pour la laisser en route ; avec sa science des événements,

il a amené les choses au point où elles sont, parcequ'il a résolu de faire servir ces bouleversements au profit de la religion. N'est-ce pas la loi de l'histoire, la loi delà Providence? Notre situation actuelle me paraît analogue à celle de l'Eglise avant là chute de l'empire romain ; pourquoi n'aurait-elle pas des conclusions semblables, et pourquoi craindrions-nous pour l'avenir? Il est à Dieu, par conséquent à nous. Je me tourmenterais, je me dévorerais, si je n'avais pas la consolation de songet que je travaille à l'établissement de la société chrétienne. Tant que j'aurai cet espoir, je ne serai pas tenté de regretter, non seulement le confortable et le bien-être de l'Europe, ceci est le dernier de mes soucis, mais les jouissances intellectuelles qu'un prêtre peut goûter en France, et qui, tout élevées et légitimes qu'elles soient, peuvent finir par prendre Ytinum necessariuni de la vie sacerdotale. A quoi bon ce qui ne sert^ pas à éta.MilJe„roya qu'il serait triste

de gaspiller ou simplement dépenser à autre chose qu'à l'établissement du royaume de Dieu, nos bonnes ressources d'intelligence, d'ardeur, de générosité ! Dieu nous donne cent, je suppose ; nous dépensons quatre-vingt-quinze à son service, cinq pour nous : il s'en faut donc de cinq pour cent que nous soyons dans le vrai...

-Soyons radicaux, y^r^r^j" amateurs de la doctrine, inexorables sur les principes, ardents à l'apostolat, je ne dis 'Ç)^.'-, saints, cela sera toujours rare, mais d'une vertu solide, et nous remuerons les âmes. Quel dommage ! Aujourd'hui les radicaux sont seulement du côté des méchants. Ils nous donnent l'exemple

Hong-Kiang, le 2 mars 1877.

Cher monsieur le Doyen, .

E viens vous décrire mon château et vous raconter ma première campagne proprement dite, avec mes joies, mes émotions de débutant, II a bien fallu enfin inaugurer la vie réelle de mission, et . m eivoici depuis h.uit j ours en visite annuelle de chrétiens dans une petite vallée nommée Hong-Kiang, à six lieues de Tsen- Y-Fou ; ma visite s'est terminée aujourd'hui par la communion générale et quelques baptêmes. Demain je recommence,à trois ou quatre lieues plus loin, dans une chrétienté plus considérable.

Ici, j'ai dix-huit chrétiens baptisés, une douzaine de catéchumènes qui viennent de se présenter pour adorer et apprendre îa doctrine: ils recevront le baptême l'an prochain, s'ils ont persévéré et donné de bons signes de leur sincérité; enfin deux ou trois familles que la crainte de la persécution et diverses inquiétudes font encore hésiter; mais elles viendront, j'espère, puiser à ma fontaine un peu plus tard, « et fructiini affei'-ent in patientia, » c'est la loi en Chine comme partout.

Voulez-vous connaître le pays ? Ce n'est ni un village, ni un hameau, ni une réunion de maisons, comme dans nos campagnes de France ; c'est une plaine d'un kilomètre carré, toute en rizières : figurez-vous des champs vaseux divisés par de petits talus pour séparer les propriétés et retenir l'eau nécessaire à la végétation du riz. Autour de la plaine, des montagnes

bizarres à pics aigus,découpées en ravines, d'immenses rochers de toutes formes ; sur les premières pentes, des palmiers, des arbres à thé et d'autres arbres indigènes ; plus haut, quelques bois de sapins ; dans la vallée, des maisons en terre ou en feuillage, entourées de bambous, éparsesde loin en loin. Cinq ou six maisons appartiennent à nos chrétiens jje suis hébergé dans la principale, assise sur une colline, dernier contrefort des montagnes, et orientée vers la France ; elle loge deux ménages de petits cultivateurs, les deux frères. De ma porte je domine la vallée, et en la contemplant, je fais mes projets de conquête, puis je m'envole en esprit par-dessus les montagnes, je traverse à tire d'aile le Thibet, je ne sais quels royaumes d'Asie, la Russie et les Allemagnes, je ne m'arrête qu'en France, pour faire mes pèlerinages où vous savez.

Mon château est très joli, genre maison de campagne, chalet suisse ; naturellement mes -pauvres cultivateurs ont laissé libre, pour me le donner, leur meilleur appartement ; la famille s'est entassée dans la grande maison; j'occupe cette belle petite cabane,bâtiepour recevoir le missionnaire :j'en suis aussi content qu'ils en sont fiers. D'abord j'y suis fort tranquille, c'est un vrai château de Vaine (i), très retiré du monde, fermé aux vaines rumeurs de la terre, ouvert à tous les vents du ciel. Le seul bruit qui m'arrive est la chanson monotone de mes plus proches voisins, les animaux qui, du temps des poètes, se nourrissaient de glands ; ils m'envoient bien aussi quelques bonnes odeurs. Mon ermitage est bâti en terre comme les plus beaux du pays, sans carrelage, le toit en paille de riz j j'ai une porte en planches, luxe rare en campagne ; la porte se ferme avec une ficelle accrochée à une cheville, chose encore plus rare et faite exprès pour nous; j'ai une belle petite fenêtre de quarante centimètres carrés, bouchée avec un papier qui fait son possible pour arrêter le vent, assez violent dans ces montagnes ; devant la fenêtre, une petite table avec mes papiers et deux ou trois livres, compagnons de mon voyage ; c'est là que je vous écris, assis

(i) Ze château de l'âme, titre de l'un des écrits de sainte Thérèse.

sur un banc étroit, les pieds sur un réchaud en terre plein de braises. Mon lit est derrière moi, vous pensez s'il est splendide: nous avons laissé à Shang-Haï draps et matelas, mais j'y suis fort à mon aise, et dors probablement beaucoup mieux que Mac-Mahon et le Grand-Turc pour qui mes dernières nouvelles d'Europe me font craindre de mauvais rêves. Cet appartement est à la fois salon de réception, salle à manger, cabinet de travail, cabinet de toilette, dortoir, boudoir, parloir, oratoire, tout ce que vous voudrez. Je dis la messe, je réunis les chrétiens dans une salle plus grande, mise aussi à ma disposition. Ne pouvant encore prêcher de longue haleine, je fais prêcher mon catéchiste. Mes bons hôtes me nourrissent comme ils peuvent: des œufs, du riz, des grains de maïs grillés, de petites pousses de jeunes arbres, des légumes hachés, légèrement cuits et fermentes au saloir, etc., etc. Nous sommes en carême, et, en Chine, chrétiens et—missionnaires- font- le carême -Gomplet-:-pas -de viande, même le dimanche ; mais, à cause de la pauvreté du régime, nous ne jeûnons que le vendredi, et je ne .m'en trouve pas mal.

Mais quelle misère effroyable dans les campagnes de ce pays-ci ! Vous ne pouvez vous en faire une idée en Europe; nos pauvres de France ne seraient pas si malheureux et se plaindraient moins s'ils voyaient ce que nous voyons chaque jour : la nourriture des prisonniers et des mendiants dé nos pays serait repas de fête pour la plupart de nos Chinois. Hier matin, je suis allé à une maison isolée de la montagne confesser un vieux bonhomme infirme. Horreur ! Dans une même masure exposée à toutes les intempéries logent, d'un côté les animaux : buffles, cochons, etc., de l'autre la famille : sept personnes, le vieux, ses deux fils, leurs femmes, qui ont chacune un enfant ; et pour tout ce monde-là deux lits seulement, le vieux couche peut-être à terre avec les petits. Du reste c'est l'ordinaire ici de coucher sur la paille avec des loques pour couvertures ; peu de gens ont une chemise ; une robe de toile ou de coton, un pantalon et une espèce de caraco plus

OU moins ouaté, voilà l'habit universel : on le porte tant que les chiffons consentent à rester cousus les uns aux autres ; les hommes vont nu-pieds, les ferprries enveloppent leurs moignons d'affreuses guenilles ; les .^^ettx' pullulent, nous en emportons toujours notre petite moisson, sans compter les punaises qu'on attrape de temps en temps, et la gale qu'il est bon d'avoir deux ou trois fois dans sa vie. Notez cependant que tout naturellement, sans qu'on leur en fasse un devoir ni un enseignement, nos chrétiens ont une petite tendance à la propreté : la raison en est dans leur contact avec le missionnaire, à qui ils voient d'autres habitudes, dans le besoin de se vêtir, à certains jours, plus proprement et surtout plus décemment, d'avoir chez eux un local plus convenable pour loger le prêtre, sans compter ce je ne sais quoi d'insaisissable qui s'appelle la civilisation et plonge ses racines au plus profond de l'âme, dans la conscience, dans le cœur et l'esprit redressés, "te règlement de la-journée du missionnaire est bien simple : le matin, les chrétiens viennent faire la prière, ou plutôt la chanter, je ne dis pas avec harmonie, mais à pleins poumons et en accords dissonants : ils assistent à la messe toujours en chantant, et écoutent une instruction ; le soir, ils reviennent entendre une instruction et chanter la prière.

Chez eux, la prière se fait chaque jour en famille ; les plus tièdes eux-mêmes s'en dispensent rarement : d'ailleurs, avec l'abstention des pratiques et des superstitions païennes, c'est pour nos fidèles le principal article de leur profession extérieure du christianisme : ils n'ont ni église, ni offices, rien que la visite annuelle du missionnaire. Ils ont très peu de distractions dans leurs prières, ou, pour mieux dire, ils n'en ont qu'une,mais elle dure depuis le premier signe de croix jusqu'au dernier. Que voulez-vous ? Ils sont aussi incapables de penser au sens des paroles que de prier sans formules toutes faites, et surtout de méditer avec suite ; leur ferveur ne consiste pas en cela, et nous sommes bien contents quand nous leur voyons une foi ferme, la bonne volonté, la simplicité du cœur, l'obéis-

sance à l'Église, des mœurs pures. Voilà nos bons chrétiens, et ils sont déjà séparés-des païens par un abîme. Le beau mot de Notre-Seigneur; je le dis souvent en voyant ces gens simples et sans détour accepter la parole du missionnaire avec droiture et docilité : Taliuin est regmiut cœlorttvi !

Les exercices du matin terminés, mes gens viennent dans mon ermitage causer avec moi, me demander un chapelet, une image, une médaille. Mes images d'Épinal ont grand succès ; souvent j'ai retrouvé au loin, dans les chaumières, celles que j'avais données à Tsen-Y-Fou. Une bonne partie de la journée se passe à interroger, sur les prières et la doctrine, les chrétiens petits et grands qui se préparent au baptême ou à la première communion. Pendant que je questionne les uns, j'entends les autres, assis autour de la maison, récitera haute voix le catéchisme et les prières, écouter l'explication donnée par le catéchiste ou par un ancien. Le respect humain leur -est absolument inconnu-à-tous.L'heure de monrepas -venue, on ne manque pas d'accourir et de se tenir debout autour de ma table en me dévorant des yeux, moi et mes vivres ; c'est assez vexant, mais, d'après l'usage chinois, c'est le plus grand honneur qu'ils puissent faire à l'étranger. Mes ustensiles, les livres et les papiers européens, sont l'objet d'une avide curiosité.

Ces pauvres gens n'ont jamais ni fêtes ni plaisirs ; à part le repos obligatoire du dimanche, leur unique agrément de l'année est le séjour du missionnaire parmi eux. Ce sont des jours de grande réjouissance. Songez donc ! avec les visites extraordinaires aux malades en danger, nous n'avons à leur consacrer que le temps très court de notre passage ; voilà tout ce qu'ils reçoivent chaque année d'instruction et de secours religieux pour entretenir, développer leur foi et la préserver dans leur milieu imprégné de paganisme. Oh ! que certains chrétiens de France sont ingrats et apprécient peu le bienfait de respirer depuis l'enfance une atmosphère chrétienne, d'être aidés par tant de secours dont nos pauvres chrétiens

chinois n'ont pas la centième partie ! Ils sont ingrats comme les enfants blasés qui méprisent et dédaignent les meilleures choses parce qu'ils les ont à profusi^. '

Les deux frères qui me logent sont baptisés, avec leurs familles, depuis un an seulement ; hommes et femmes ont fait ce matin leur première communion ; ils sont bien droits et ont vraiment pris la foi, l'esprit et le cœur chrétien ; je fonde sur eux de grandes espérances pour le progrès de cette petite chrétienté. Ils ont chez eux leur vieille maman, la popo, comme on appelle ici les grand'mères ; elle a soixante-treize ans, mais ne sait plus son âge ; elle est tellement courbée que le point culminant-de sa personne n'est plus sa tête, mais son pauvre vieux derrière tourné vers le ciel-.- Cela ne l'empêche pas d'être bien bonne, de faire bien la morale à ses enfants, et d'avoir été, ce matin, après sa communion, marraine d'une petite païenne de cinq ans, achetée trente sous pour notre orphelinat. Elle était assise pendant la cérémonie, tenant sa filleule par le bras, et lui faisait faire les mouvements avec une sollicitude tout-à-fait maternelle et une conscience comique de la gravité de sa fonction. Hier, après sa confession, elle avait sans doute oublié son acte de contrition, car pendant que j'avais la main levée sur sa tête, elle récitait, pour le remplacer, cette réponse du catéchisme : « Une, s'examiner ; deux, se confesser sincèrement ; trois, se repentir ; quatre, faire le bon propos ; cinq, satisfaire. » Et elle s'embrouillait, recommençait, s'embrouillait encore ; bonne vieille, à cela près je ne suis pas inquiet pour son salut, et j'en reviens toujours au mot de Notre-Seigneur : Taliuiii est regninn cœlorum.

On ne peut trouver entre le peuple chinois et le peuple français de nombreux points de ressemblance. Mais ici dans les campagnes, la simplicité des mœurs, un certain esprit de famille, l'éloignement des centres de population, qui sont des centres de corruption, la vie rurale quand la foi vient la sanctifier, éclairer l'intelligence et rectifier l'esprit : tout cela

finit par rejoindre les extrêmes et donnera ces braves gens comme un air de famille avec nos paysans français, ceux du moins qui ont échappé à cette décadence insensée vantée sous le nom de civilisation moderne. Rien n'est vénérable, en France, comme notre paysan honnête et chrétien ; je retrouve dans nos fidèles des campagnes chinoises des traits de ce type, la simplicité, la sympathie instinctive pour la vérité, la droiture naturelle, le bon sens.

Il est facile de saisir à chaque instant le contraste des familles chrétiennes et païennes, en contact continuel, souvent unies par des liens de parenté, mais séparées par un abîme : les unes vivant dans la lumière, les autres dans les ténèbres ; les unes en communion avec la grande famille catholique et en relation d'idées avec l'Europe, connaissant, Jésus-Christ, riches de nos espérances éternelles ; les autres privées de tout cela, livrées à des superstitions absolument stupides, enfin vouées très probablement à -la damnation;

J'ai ici, parmi les nouveaux chrétiens, trois enfants de dix à douze ans qui apprennent leurs prières depuis huit jours : ce sont mes grands amis ; ils passent des heures entières debout près de ma table, à me regarder dire mon bréviaire, lire ou tracer des caractères européens ; chaque soir, ils ne manquent pas d'accourir avant l'instruction pour me réciter quelque petite chose apprise pendant la journée ; ils en sont au Confiteor, mais c'est difficile, on s'embourbe dans la seconde partie. La séance finie, je tire de mon sac des boulettes de sucre chinois, bonbons détestables, mais pour eux exquis, et ils s'en vont contents comme des princes. Les pauvres enfants n'ont jamais eu la moindre douceur ! Dès qu'ils peuvent se passer du lait maternel, on les met à la nourriture ordinaire : du riz avec des légumes fermentes ; n'ayant jamais vu autre chose, ils ne pensent pas à se plaindre, et croient tout le monde logé à la même enseigne.

Quelques jeunes garçons du voisinage, appartenant à des familles païennes, viennent aussi me regarder, mais d'un peu

plus loin, et avec un étonnement qui semble bienveillant ; je leur demande pourquoi ils n'embrassent pas la Religion sainte ; ils le voudraient, répondent-ils, mais leurs parents ne veulent pas ; ils saisissent quelques bribes de notre foi, c'est de la

graine de chrétiens pour plus tard : Seinen christianoriim

seinen estverbuik Dei... Fides ex auditu, auditns pei" verbuni Christi ; ils mordront à la grappe et viendront se faire prendre au filet spirituel de Notre-Seigneur. Vous avez remarqué ce nom officiel de la religion chrétienne que les païens euxmêmes reconnaissent et emploient : LA RELIGION SAINTE, La Religion, ou plus proprement encore La Religion de Dieu ; elle est seule à le porter. N'est-ce pas le cas de nous souvenir des observations si remarquables de J. de Maistre sur la propriété des noms ? (i)

Laissez-moi vous présenter aussi un autre de mes grands amis, un petit garçon de douze ans, boiteux par suite de la fracture d'une jambe ; son père païen l'abandonne et refuse de le recevoir ; les chrétiens l'occupent à garder leurs buffles : il n'est pas idiot, mais simplet pour toute sa vie, avec un tic nerveux qui à chaque instant contracte son visage ; du reste une bonne physionomie, des yeux naïfs, et une belle petite voix argentine. En arrivant à Hong-Kiang, je l'aperçus dans les rizières : il tirait son buffle vers le chemin oili j'allais passer et me faisait ses grimaces, mais surtout des sourires tout-àfait aimables. Il est très fidèle à ma réception du soir, et aux boulettes ; l'après-midi, quand je l'entends chanter sa prière en gardant ses bêtes, je vais lui faire la surprise d'une visite, nous nous asseyons sur un talus, et il est content, mais content !.. Il me récite ce qu'il sait, les yeux invariablement tournés au ciel, et avec ses petites grimaces j je lui dis en mauvais chinois d'être pieux et fidèle au bon Dieu, pour aller au ciel: il me le promet avec un accent qui ne me permet pas de douter de sa sincérité.

J'ai fait quelques promenades au sommet de la colline pour

(i) Principe générateur des constitutions humaines.

voir si j'apercevrais, par-dessus l'Himalaya, la pointe de votre nouveau clocher, mais la forme arrondie de la terre m'a empêché de rien voir ; naturellement les enfants m'ont suivi, même des païens ; ceux-ci se tenaient tristement à l'écart, ils semblaient jaloux de leurs camarades autorisés, pour ainsi dire, à me parler et à m'apporter les curiosités qu'ils trouvaient, une plante, un feuillage, un insecte.... Ils ont poursuivi en mon honneur un faisan dont la' queue a bien un mètre de long : c'était une vraie chasse à courre. Ils aiment beaucoup, ces pauvres enfants, me suivre dans la montagne ; attentifs à mes moindres mouvements, empressés à deviner ce qui peut me faire plaisir, ils regardent ce que je regarde, m'expliquent ce qui paraît m'étonner. Si je dis de passer à droite, et qu'un d'eux passe à gauche, les autres de lui crier :.« Le Père a dit à droite ! » Qui aurait l'idée de désobéir ? Si je désigne une plante dont je voudrais savoir le nom, tous courent me l'arracher ; si je m'assieds, ils ëiî font autant ; si je ris, tous se mettent à rire, et ils se disent à l'oreille : « Le Père a ri !» Gette attention est souvent gênante chez les païens, mais en pareille circonstance, et de la part de mes enfants, vous comprenez qu'elle flatte mon orgueil paternel ; je suis très fier^ d'avoir à ma suite mes pauvres petits déloquetés si pleins de bonne volonté, obéissant au moindre signe, prêts à aller oïl je voudrai. Ils sont l'espérance de notre troupeau ; notre avenir, nos projets, nos ambitions, reposent sur leurs têtes. Demain je partirai de bon matin, ils me conduiront au loin, puis reprendront le collier de misère ; mais si je reste à Tsen-Y, où la besogne ne manque pas, je reviendrai ici dans un an, et les retrouverai, j'espère, bons chrétiens et toujours aussi simples. La Chine n'a pas et n'a pas eu de civilisation ; ne nous en plaignons pas, nous autres missionnaires, car l'oblitération du bon sens serait encore plus complète, la résistance à la grâce plus accentuée, la prédication de l'Evangile plus difficile, si le peuple chinois était retombé dans la barbarie après avoir été civilisé. Où ai-je lu qu'il y a deux barbaries, celle qui pré-

cède la civilisation et celle qui la suit, et que la première serait préférable à la seconde ? (i) Gare à la France, disent les pessimistes. Pour moi, je garde mes espérances, sachons attendre; des mouvemeijts d'ensemble se préparent, ils aboutiront à quelque chose de grand, en France comme ici ; nous ne verrons ça que du Ciel, mais nous aurons apporté notre petite part d'efforts au labeur qui prépare de si beaux résultats : retour au bien dans les pays catholiques de l'ancien empiré romain, conversion des pays hérétiques et schismatiques, gouvernements catholiques partout, conquête des pays idolâtres achevée par lès missionnaires ; — peut-être y restera-t-il encore des païens, mais certainement l'Église aura posé le pied partout, et, parmi les peuples aujourd'hui païens, quelques-uns finiront bien par se rendre entièrement. Ici, par exemple, beaucoup reste à faire, mais un bel ouvrage est fait, et si la situation n'est pas conquise, du m oins des jalons indiq uent les

travaux qui seront poursuivis. Dieu, qui a fait notre œuvre, veut son triomphe, puisqu'il a suscité spécialement pour la Chine, dans les temps modernes, la Propagation de la Foi, la Sainte- Enfance, et qu'il dirige les vocations vers nos missions. Jamais le bon Dieu ne met en jeu des forces considérables et ne suscite des œuvres importantes, sans avoir un grand but que nous n'apercevons pas toujours, mais en vue duquel tout conspire, même les obstacles suscités par les hommes.

Cette pensée est le réconfort du missionnaire, aux heures de solitude et d'amertume où lui reviennent plus vifs les chers souvenirs de son pays, de sa famille, de son enfance entourée de bons exemples, imprégnée, pénétrée de la poésie chrétienne. Qu'il lui serait facile alors de se décourager, en voyant un sol spirituel si peu préparé à recevoir les germes du christianisme ; en trouvant dans l'es âmes une résistance //ri"^?/^ absobie à la piété, aux sentiments généreux et délicats, au sacrifice ; en se rappelant cette richesse de nature, cette affinité d'idées, de langage et de sentiments avec les choses divines qui, mal-

(i) Donoso Cortès.

l8o CORRESPONDANCE DU PÈRE J.-B. AUBRY.

gré tout, demeurent l'apanage des peuples de l'Europe, de la nation française en particulier. Sa consolation encore est de sauver en peu de temps un nombre d'âmes incomparablement plus grand qu'il ne le pourrait faire en aucune autre contrée. — Les petits enfants morts avant l'âge de raison, dans la grâce de leur baptême, ne doivent-ils pas au missionnaire de garder sa joie, sa confiance et son courage toujours ? « Post hœc vidi

tm''bain ntagnam quain dinumerave nemo poterat. Hi empti

simt ex hominibus priinitiœ Deo et Agrto.... »

Allons, à Dieu, vive le Sacré-Cœur ! Je finis par comprendre que le Sacré-Cœur de N.-S. est le nœud de l'histoire, le centre de l'Église et du monde !

Tsen-y-Fou, le 4 mai 1877.

Cher monsieur le Doyen,

OUS me demandez si je commence à bien parler le chinois : je parlerai, je parlerai même bie7t, tout le monde me dit que j'attrape l'accent et les tons ; mais patience, pour bien parler il faut trois ou quatre. ans ;en attendant, on se rendcap^ de travailler un peu et d'aller de l'avant. C'est une longue et ingrate besogne d'étudier cette langue singulière, toute en monosyllabes, n'ayant que 300 et quelques sons pour faire ses mots innombrables ; et toute leur différence consiste dans le ton sur lequel on les dit ou plutôt on les chante, ton bas, ton élevé, ton bas avec inflexion vers le haut, ton haut avec inflexion vers le bas, aspiration, non-aspiration, etc.. Le missionnaire ne sait vraiment parler au point d'être pris pour un Chinois qu'après dix ans de séjour, et encore ! Qu'il est donc philosophique cet adage, qu'une langue est l'expression et la formule de l'état intellectuel d'un- peuple! J'en fais constamment la remarque en étudiant les caractères' chinois, et je voudrai-s avoir le temps de vous exposer mes idées là-dessus ; mais, venu pour faire autre chose que de la littérature et de la philosophie, je ne puis observer qu'à la volée. Évidemment, on retrouve dans la langue chinoise^l'esprit humain partout le même, suivant partout une marche identique dans son développement, ses recherches, ses découvertes," et, si vous voulez, ses erreurs ; manifestant partout les mêmes tendances,les mêmes idées pre-

l82 CORRESPONDANCE DU PÈRE J.-B. AUBRY.

mières et naturelles, partant des mêmes principes pour aboutir aux mêmes conclusions ; ce serait la matière d'une forte thèse contre nos modernes incrédules : la preuve i7itellectuelle de r unité de r espèce humaine. Mais ici, les idées chrétiennes qui ont présidé à la formation des nations d'Europe et pétri leur tempérament, manquent absolument dans le langage; il nous faut inventer une énorme quantité de mots incompréhensibles aux païens, non seulement les noms propres des Saints, mais une foule de noms communs : sacrements, vertus, croyances, usages, prières, cérémonies, etc..

On à fait des traductions chinoises de la Bible, de l'Imitation, etc. ; c'est illisible, même pour un Chinois chrétien, et la pensée de l'auteur est dénaturée ; éviderriment ce peuple n'a pas encore transformé sa langue, il ne l'a pas assouplie aux idées chrétiennes. On a essayé aussi de composer des livres de piété en chinois ; il en Jfell^^^^^ n'est toujours

qu'une espèce d'argot incompréhensible. Orî avait dû enlever à la doctrine mystique cette délicatesse, cette sèVe, cette fleur, cette tendresse qu'elle a dans nos langues d'Europe; la réduire à des généralités sèches, désurnaiuralisées, inexactement exprimées, presque abaissées au niveau de la pauvre morale des infidèles. Travail vraiment étrange et que je ne puis vous expliquer : il existe d'énormes différences entre le mot chinois d'une part, et le mot français ou l'idée chrétienne de l'autre; il faut se contenter d'approximatifs, en ramenant vers la ligne droite et sévère de la notion dogmatique les esprits toujours prêts à revenir aux notions païennes ou du moins naturelles. Aussi est-ce là le danger pour nos prêtres indigènes imprégnés encore des idées répandues autour d'eux ; ils ont parti- ~ culièrement besoin d'une forte dose de latin et de théologie. Impossible d'ailleurs d'élever à une spiritualité un peu avancée les pauvres âmes chinoises ; elles ne peuvent éprouver- de sentiments intérieurs que ceux qui ont une expression dans leur langue.

Cependant — nous le constatons à chaque moment —

l'Évangile est fait pour tous les hommes, s'adapte à toutes les natures, produit dans toutes les âmes les mêmes fruits spontanés et les mêmes phénomènes, dans tous les peuples- les .mêmes œuvres, les mêmes transformations morales et physiques. Tenez, à l'appui de cette dernière assertion, j'ai été à même de faire, dans presque toutes mes courses, cette remarque : quand je croise sur nos mauvais chemins des caravanes de voyageurs, si l'un d'eux,. du plus loin qu'il m'aperçoit, me regarde autrement que les autres, et s'annonce par un rire de sympathie et une figure épanouie, je ne m'y trompe pas, c'est un chrétien ; il laisse le reste de la bande passer en avant, et s'arrête sur le bord du chemin pour me parler, me demander d'où je viens, me dire qui il est, 011 il demeure, etc. ; nous n'avons pas besoin, lui et moi, d'explication pour savoir ce qu'il y a de commun enti-e nous deux, pourquoi nous avons, grand plaisir à nous rencontrer, et pourquoi, sans nous connaître, nous nous traitons amicalement. Le Chinois, par nature, est peu affectueux, peu dévoué, il ne se dérange guère pour des inconnus ; pourtant, que je demande un service à ce passant, il sera fier de me le rendre ; et tout-à-l'heure, en rejoignant ses compagnons de route, s'ils savent qu'il est chrétien, il ne manquera pas de leur dire : « C'est un de nos Pères. » Ce sera l'occasion d'une conversation où il mettra un peu de son orgueil le plus légitime. Ce détail vous montre comment le christianisme prend l'homme par le cœur, par l'intérieur.... Oui, je le répéterai à satiété : tout ce que j'observe est une démonstration éclatante de la divinité de notre foi ; plus je vois l'état de ce peuple, plus il me semble évident que le christianisme, le catholicisme, .est nécessaire à l'homme, non seulement pour faire son salut éternel, mais pour être dmis son état normal comme homme; c'est vraiment frappant.Plus j'étudie la marche de nos œuvres et ce que le principe de foi produit dans les âmes, les familles, les peuples, plus je i-econnais l'action de Dieu agissant par nous sur ces pauvres gens. Un incrédule lui-même — pour peu qu'il fût intelligent et droit -r-

ouvrirait les yeux et donnerait son cœur à la vérité, s'il avait comme nous cette preuve expérimentale du surnaturel.

Nous en recauserons ; en attendant, merci des aimables étrennes qu'on m'envoie pour les filleuls de la Sainte-Enfance, elles arrivent fort à point, car tout cela mange du riz avec un grand appétit. « Mes petits sont mignons, » ils ont- de grosses têtes et de bonnes figures pour des Chinois ; le type physique dans notre région septentrionale n'est pas vilain ; mais au Sud les indigènes sont affreux et très bêtes, les missionnaires en font ce qu'ils peuvent et ont bien du mal à en tirer quelque chose. Croyez-le, ce n'est pas une petite besogne de défricher un sol si étranger à la culture de la foi, et d'une superficie immense ; et penser qu'il s'agit de faire de chaque individu en particulier un bon chrétien, solide dans sa foi, ferme contre l'éventualité toujours un peu menaçante de la persécution officielle ou officieuse, armé intérieurement contre le "pâgâhisme qui constamment fait l'assaut de son âme. Cependant cette besogne est intéressante, plus encourageante en un sens que celle du prêtre en certains diocèses de France, où la position est écœurante parce qu'on a les bras et la langue liés, verbuni Dei alligatum. L'un des crimes les plus impardonnables peut-être de la civilisation moderne, sera d'avoir rendu impossible le développement du zèle apostolique, et enfermé le clergé dans un cercle d'œuvres et de moyens d'action dont il ne peut sortir sans voir s'élever contre lui les lois civiles, les usages reçus, tant d'autres obstacles encore contre lesquels il ne peut lutter sans se briser. L' Univers, que nous lisons au passage, trois mois après les événements, nous met au courant de ce qui se passe là-bas ; c'est bien triste, c'est la déchristianisation de l'Europe ; mais plus le mal est général, plus il y à lieu d'espérer ; il répugne de supposer que l'Eglise ne reconquière pas un jour sa position, même une position préférable à celle qu'elle a perdue. Arrière les idées noires et les inquiétudés pour l'avenir de la religion en France ! Sans doute, il est lamentable de voir aller à la dérive l'œuvre de l'Évangile dans

notre pauvre patrie ; mais n'est-ce pas Dieu qui règne et gouverne ; ne sait-il pas tirer le bien du mal ? Et nous, en travaillant in spein contra spem, ne sommes-nous pas assurés d'être dans notre voie, "et de posséder, en attendant le Ciel, le meilleur trésor ? Pourquor donc notre vie ne serait-elle pas une exultation perpétuelle ? La disproportion du nombre des infidèles est autrement forte ici qu'en France : cependant nous sommes joyeux. Que voulez-vous? pour faire notre salut, nous n'étions obligés que d'être bons chrétiens, et nous avons embrassé le sacerdoce et ses sacrifices ; est-ce que le bon Dieu îious en punira? Et maintenant que nous sommes prêtres, malgré nos faiblesses et nos défaillances, nous prenons notre état au sérieux, nous allons encore au-delà des exigences de notre bon Maître, nous en faisons plus que tant d'autres qui seront sauvés tout de- même. Vous comprenez pourtant que je ne prends pas fait et ca.use pour l'indifférentisme, la vie molle et relâchée, seulement je n'admets pas qu'un prêtre fidèle puisse être inquiet pour son salut, je ne comprends pas que sous ses peines, ses inquiétudes, ses soucis, et les larmes intérieures que lui coûte le triste spectacle du monde français ou chinois livré au péché, il n'y ait pas un fonds de joie et de calme causé par la sécurité où il est du côté du bon Dieu.

Lo-Min-Tchen, 25 juin 1877.

Mon CHER Auguste (i),

j'Arrive de la retraite ecclésiastique qui vient de se terminer à la capitale. Décidément, à ma grande joie, Monseigneur me laisse à Tsen-y-Fou encore un an ; il y a de l'ouvrage pour deux, nous espérons en préparer pour trois, il y en aurait même pour dix, et nous donnons vraiment trop peu de temps à chacune de nos cHrétiéMésdè ce district, l'un des pliïs beaux organisés de la mission.

Retour de la capitale sur ma mule, cinq jours de marche par les chemins les plus pittoresques et les plus accidentés du "monde, de vrais escaliers ou plutôt des échelles, il faut toujours escalader les montagnes, enjamber d'une pierre à l'autre. On arrive brisé de fatigue, épuisé par quarante degrés de chaleur, rongé par les insectes qui pullulent dans les affreuses auberges chinoises. Enfin me voilà complètement reposé ; j'entre en campagne et je débute par Lo-Min-Tchen, à huit lieues de Tsen-y-Fou ; peu à peu je m'enfoncerai en plein pays païen pour visiter quelques stations nouvelles ou, comme nous disons ici, les ouvrir, les fonder et les organiser!..

Un souvenir de mon séjour à Lo-Min-Tchen : on m'avait désigné, comme pouvant devenir le centre d'une bonne station chrétienne, un village païen du voisinage ; il y a dix ans, quelques habitants avaient adoré, fait acte d'adhésion à la religion chrétienne, inscrit leur nom sur nos registres, et commencé à

(1) Son frère, séminariste.

s'instruire. Une persécution reti versa nos espérances, et, comme ces gens n'étaient pas baptisés, on ne put les ressaisir. Convoitant cette proie, je rêvais d'aller m'installer au cœur de la place en quittant Lo-Min-Tchen ; mais il fallait qu'une famille du lieu voulût bien m'héberger, et les chrétiens d'ici, timides et méfiants, comme toujours, pour les stations à fonder, cherchaient à me décourager. Je ne savais plus quel parti prendre lorsque le vingt-cinq juin, mois du Sacré- Cœur, jour de mon patron que les chrétiens venaient de fêter avec force pétards, m'arrive un des gros bonnets du village en question, cultivateur influent. Il entre en pourparlers, et, finalerrient, m'invite à me rendre chez lui au sortir de Lo-Min-Tchen. Tu penses si je suis triomphant, si je prends cela pour le cadeau du Sacré-Cœur et de saint Jean-Baptiste, et si c'est pour mes chrétiens l'occasion d'une nouvelle décharge de pétards ! Tout n'est pa^^ il s'en faut : je vais trouver

bien des obstacles, des gens pleins d'habitudes vicieuses qui empêcheront la foi de prendre possession de leur âme, si la foi ne parvient pas à les dompter ; plusieurs auront deux femmes, et s'en iront tout méditatifs, quand j'aurai dit que, pour être chrétien, il faut en renvoyer une ; le brave homme qui vient me chercher aura lui-même sa bonne part de misères ; mais enfin j'ai un pied dans la place, j'y dresserai mes engins : mon petit autel, ma croix et mes images saintes, j'y dirai la messe ; sûrement il restera des poissons dans mon filet. Cette station sera fondée, elle grandira peu à peu, puis d'autres s'ouvriront aux environs.

Tu ne saurais croire comme ce travail d'extension et de conquête est attachant , combien il compense largement les peines et les ennuis de la vie de mission. J'ai parfois un plaisir inouï à constater les progrès de nos pauvres œuvres, à dresser nos plans d'approche, de siège et d'assaut, à faire causer nos chrétiens sur les pays d'alentour, les ressources qu'ils peuvent nous offrir. Que le démon nous laisse seulement un peu tranquilles, que Dieu nous envoie beaucoup de

l88 CORRESPONDANCE DU PÈRE J.-B. AUBRY.

missionnaires et un peu d'argent, je réponds qu'au bout de dix ans, avec' une bonne entente des choses, du travail, de l'ordre dans nos affaires, de la solidité dans nos âmes, nous aurons de belles victoires à raconter.

Ton jugement sur les polémiques entre D. Guéranger et M. de Broglie est juste (i). Entre M. de Broglie et M. Renan, je ne vois qu'une nuance, pour parler comme M. Renan, ou, si tu veux, une différence du plus au moins. Encore M. Renan est-il un impie démasqué • avec lui on sait à quoi s'en tenir, ori est sur ses gardes, le danger n'est pas si grand ; chez M. de Broglie, il y a ce quelque chose de louche, de bâtard, de furtif, d'ondoyant, de mitoyen, de perfide, et, enfin, d'insupportable, que saint Paul appelle \a. diminution de la vérité, l'adultération de la parole de Dieu ; cela, plus encore que l'impiété de M. Renan, est le mal particulier, l'hérésie propre de no^re temps ; et le .livre de M. de Broglie m'a toujours paru un livre d'hérésiarque {2). Ces beaux messieurs du libéralisme appartiennent plus que M. Renan à la grande erreur du XIXe siècle. C'est d'eux, et non de lui, que l'histoire parlera ; ils tiennent une place plus marquée que la sienne dans la grande procession d'hérésies qui défile depuis les origines de l'Église. Le livre de D. Guéranger, je l'ai lu à Rome ; il a été pour moi la première découverte de ce naturalisme c\\x\ nous a tout gâté, qui est partout comme à l'état d'infiltration, de tendance vague, de vapeur^ flottante et insaisissable; ce livre-là est à répandre le plus possible, et, quand on discute ' sur les erreurs modernes, le mieux serait encore de dire à son contradicteur : «Tenez, vous répondre serait trop long, et vous n'auriez pas la patience d'entendre une démonstration de huit jours ; si vous désirez la vérité, lisez Dom Guéranger; je voua laisserai tranquille si, après l'avoir lu, vous prétendez qu'il ne vous a rien appris. »

(ï) T). Gnéraxigev, Le Natzeralisme contemporaùt. (2) L'Église et l' empire romain au IV'^ siècle.

Il faut dire que le prince de Broglie a tenu le plus grand compte, dans les dernières éditions de son livre, des critiques de l'abbé de Solesnies. (Note de l'éditeur.)

Que tu me fais donc plaisir en me résumant les conférences de M^'' Merraillod sur l'Église ; j'aimaistant ses discours 1 et ses idées, surtout son idée de l'Eglise Incarnation continuée. | Je m'imaginais, avec lui, que l'Eglise n'est pas seulement une | administration aux rouages plus ou moins bien agencés, un \ pape à Rome, des évêques par-ci par-là dans les grandes \ villes où il y a des préfets, des curés dans les paroisses pour | veiller à l'exécution des ordres du pape et des évêques, enfin 1 le troupeau des administrés, le peuple chrétien ! Je m'imagi-^^-.] nais que l'intervention, l'action de Jésus-Christ sur l'Église, [ ! ne consistait pas seulement en une certaine protection que le 1 i' Saint-Esprit lui accorde du fond de son Ciel, où il réside, mais 1 I bien haut, bien loin de nous autres, pauvres malheureux, aussi | \ loin que possible ; je croyais que l'union de Jésus-Christ avec I son Église ne consistait pas seulement dans le fait de son I établissement sur la terre — son divin fondateur se hâtant r dé remonter, lui aussi, au plus haut dès cieux, laissant là l'Église avec cet adieu : « Maintenant arrangez-vous, et volez de vos propres ailes. » — Je m'imaginais Jésus-Christ vivant, j respirant, palpitant — dans les cœurs où se conserve la grâce i sanctifiante que les Pères, après S. Pierre, appellent une déifi- \ cation : consortium divinœ itaturcB ; — dans la hiérarchie- 011 la I sève surnaturelle, le sang de Jésus-Christ, coule depuis le I pape, qui est le cœur, jusqu'au dernier des fidèles en passant par le sacerdoce — les évêques sont les grandes artères, les I prêtres les veines de distribution ; — dans les sacrements, I nommés par saint Thomas les vases de la grâce, vraies ma- I melles de l'Église, réservoirs du sang divin. Je m'imaginais que l'Église était \q corps mystique de Jésus-Christ. Voyant la vie surnaturelle qui, sur les rameaux du grand arbre de l'Église, s'épanouit en fleurs et en fruits exquis — les vertus et les œuvres, chasteté, pénitence, sacrifice, apostolat, etc., je m'imaginais que tout cela c'était le produit de la sève riche et exubérante de Jésus-Christ, et non pas seulement des totirs de J- rce accomplis par certaines personnes. Je pensais que la vie

surnaturelle, c'est-à-dire Notre-Seigneur Jésus-Christ — Ego swn vita, est-ce donc une métaphore? — n'était pas dans l'homme comme une pièce rapportée, un simple principe de raisonnement, mais qu'elle faisait partie de l'organisme vivant, pénétrait les profondeurs de la substance, devenait une force vitale, tout en restant distincte, comme entité, de l'entité humaine. Cette idée, je la trouvais dans un petit livre du P. Perrone : Uldea cristiana avverata nel Catolicisuio ;\e. me figurais la trouver dans les grands théologiens, les scolastiques surtout, puis dans saint Augustin, qui y revient sans cesse, dans quantité d'autres Pères encore, puis dans saint Paul, principalement dans son épître aux Éphésiens ; l'Apôtre trace en quatre mots le programme de l'Église : Instaurare omnia in Christo, — Pèse ces mots : instaurare in Christo, omnia, toutes choses ! — D'après lui l'Église est le corps de Jésus-Christ, sa plénitude, et Jésus-Christ adimpletur omnia in omnibus : traduis si tu peux. : ~ " " "-

L'épître aux Éphésiens, mais c'est V épître de l'Église! Passe quinze jours sur chaque chapitre, fais une méditation sur chaque verset, ouvre V intérieur de chaque parole, scrute chaque mot, bois et savoure la pensée divine, le Verbe enfermé là sous, l'expression humaine, comme il se cache sous les espèces eucharistiques, et tu comprendras l'Église. Cette idée de l'Église, je l'ai rapportée de Rome, elle s'est toujours fortifiée en moi, je la regarde comme la moelle de ma vie et de toute vie sacerdotale, elle a fait le fond de mon cours d'Histoire au grand séminaire. de Beauvais ; depuis je la, retrouve, je la sens partout, dans la vue des âmes pieuses, dans la conversion des pécheurs ; il faut la crier, la hiirler, nous faire maudire et anathématiser pour elle, afin de déliz)rer nos âmes ; il faut la donner, non pas amoindrie et rognée, rognée jusqu'au centre, mais toute crue, toute vivante, si hardi et si choquant que ce soit pour le naturalisme.

Yang-Tsen-Kéou, le 3 juillet 1877.

Cher MONSIEUR LE Doyen ,

Urjez-VOUS pensé recevoir jamais une lettre de

Yang-Tsen-Kéou ? Pour vous expliquer cela, il

faut vous dire que je visite depuis quinze jours je

ne sais quels pays perdus où nous avons des chré-

tiehtés en formation ou en projet — sortes de postes avancés

dans lé pays "pâïen7 Yàng-Tsen- est une de ces positions,

faisant partie, avec Lo-Min-Tchen (i), d'un groupe de quatre stations chrétiennes très rapprochées les unes des autres, à une journée de Tsen-Y. Y êtes-vous ?

Un mot d'abord sur la localité. Le site est ravissant, et l'univers entier y accourrait, s'il était à quelques lieues de Paris; nous avons en Chine une grande variété de paysages de toute beauté, de vraies magnificences qui n'ont jamais l'honneur d'être admirées, si ce n'est par nous, quand nous avons le temps de rêvasser cinq minutes et de pousser une exclamation. Le Chinois pense bien à cela ! Ici c'est une multitude de petites collines moitié boisées, moitié cultivées, avec de grosses masses de rochers à pic, encadrés de bouquets de bambous, des vallons en zig-zag, avec des rizières formant de beaux tapis de ~ verdure ; un torrent serpente et mugit à travers tous ces méandres, ses bords sont encaissés de rochers et d'épais buissons fleuris comme des bouquets. Du milieu des broussailles s'élèvent des quantités de lis blancs, — siçut ilia inter spinas ; —

(i) Voir la lettre du 25 juin.

\ leur tige mesure plus de dix pieds. Les hautes herbes sont I remplies de beaux lis jaune-vif, plus petits, de l'espèce hémé- \ rocalle : la fleur s'ouvre une nuit et se ferme la nuit suivante. Le i torrent fait tourner d'immenses roues formées de fascines de \ bambou : des godets, en bambou aussi, leur sont adaptés I pour puiser l'eau et la verser incessamment sur la rive dans I des auges en bois qui la distribuent aux rizières.

Chacune de ces quatre stations compte une trentaine de \ chrétiens disséminés çà et là sur la pente des collines ; leurs ( maisons, de vraies huttes, se dressent au milieu de paysages I admirables ; en France on achèterait cher de pareils emplace- \. ments pour y bâtir des châteaux. Je suis logé chez un bon cul- [ tivateur, chrétien depuis huit ans et bien brave homme ; la 1 maison, assez propre pour une maison chinoise, est parfaitei ment tranquille. Mon attirail aux écritures est établi sur un \ dictionnaire chinois, posé lui-même sur un vieux pétrin pittoresque mais peu commode ; mon autel est un moulin à vanner le riz; deux grossiers chandeliers de bois taillés au couteau, deux bouteilles servant de vases à des bouquets de lis, en sont les seuls ornements. Outre les chrétiens baptisés, un certain nombre de familles adorent; vous savez ce que cela veut dire: elles demandent à devenir chrétiennes et à s'instruire ; ces adorateurs me prennent beaucoup de temps ; il faut leur apprendre le catéchisme et les interroger un par un. Mes aprèsmidi sont consacrées à des visites à domicile, surtout là où j'ai quelques reproches à faire. Ces visites, regardées comme un grand honneur par les chrétiens, sont pour moi l'unique moyen de causer avec eux seul à seul ; dans ma chambré il n'y faut pas songer, elle est constamment assiégée, et dès que j'appelle un Chinois pour lui parler, les autres viennent écouter ce que je vais dire • ce sont les moeurs et même la politesse chinoises, impossible de s'y opposer sous peine de froisser ! Nous évitons avec le plus grand soin ce qui pourrait blesser le moins du monde les nouveaux chrétiens ; un vieux chrétien est moins susceptible, plus large, plus attaché au Père; on peut

le gronder, il boude peut-être un instant, mais au premier service que vous lui demandez, il part au galop pour vous faire plaisir. On appelle vieux chrétiens, par opposition aux nouveaiLX chrétiens, les fidèles nés de parents baptisés et eux-mêmes baptisés dès leur première enfance; comme il est très honorable d'être vieux chrétien, quiconque est baptisé depuis dix ans, vingt.ans et plus, mais sans descendre d'une souche chrétienne, ne manque pas, si vous l'interrogez, de se donner le titre de vieux chrétien. L'an dernier, à Lo-Miri-Tchen, une famille est venue du Se-Tchouan> j'interroge la vieille FoJ>o (la. grand' mère), sur sa qualité de vieille ou nouvelle chrétienne : « Aïa ! il n'est pas en Chine de plus vieux chrétiens que nous ! Voilà deux cents ans,, sous l'empereur Kang-Hy, que nous avons embrassé la Religion ! » Il fallait voir comme elle se rengorgeait, la brave femme !

Cette famille de cultivateurs est une preuve, avec beaucoup d'autres, de ce que je vous ai dit déjà ; la classe des paysans est celle qui donne le .plus d'espérances ; la plupart ont une famille, un foyer, ils ne sont pas aussi corrompus que les gens des villes. Notre avenir repose sur eux, justement parce qu'ils ont échappé davantage à la soi-disant civilisation chinoise et , se sont trouvés plus abandonnés à. la nature. Sans doute la nature humaine, gâtée par le péché originel, ne peut se relever sans la grâce, mais elle garde de bonnes inclinations qu'on peut utiliser, si elles ne sont pas neutralisées par d'autres causes qui s'ajoutent au péché originel et que j'appellerais volontiers un supplément de dégî'adation,<iliberiim arbitrium dttenuatîiin,non pemtus extinctum (i).»Dans les contrées d'où le christianisme a été banni, si les hommes se réunissent et mettent leurs forces en commun, ils ne produiront que de la fermentation putride ;.les éléments mauvais qui dominent chez eux se combineront pour achever de tout gâter ; il semble donc que la meilleure condition de l'homme, en pareil cas, soit encore de vivre peu groupé, peu civilisé, afin de rester enfant de

(i) Concil. Trid.

la nature, capable de tirer parti de ce que lui a laissé le péché originel; il conserve un peu d'honnêteté et de rectitude, chose précieuse pour l'aider à trouver Dieu, à sentir son action, puisque la grâce ne lui manque pas, et aussi à reconnaître le christianisme, le jour où il lui sera présenté.

Je reviens à nos pauvres gens des campagnes chinoises : ils sont fort ignorants, n'ont pas non plus le cœur bien riche ; au moins leur nature n'est-elle pas radicalement faussée et demeure en possession de ses principaux dons, que le christianisme pourra retrouver et utiliser. Certainement il reste entre eux et nos paysans de France une grande différence de nature, cela tient à beaucoup de causes ; pourtant, c'est encore en ces deux portions si éloignées de la famille humaine, qu'on reconnaît le mieux l'unité de l'origine et de l'espèce ; même sim- I plicité de mœurs, même honnêteté, même esprit de famille, à i un degré inférieur, bien entendu, et, dès que nos Chinois sont I chrétiens, même rectitude de foi et d'esprit, même attache^ j ment aux /'ir^i- et à l'Église. Le contraire apparaît dans les f villes : genre canaille, voilà le mot, population flottante qui se I déplace sans cesse, les vices sous leur forme la plus hideuse peu d'esprit de famille, polygamie et infanticide, avarice jointe à l'imprévoyance. Comment prendre là-cîedans ? Nous y avons un petit nombre de chrétiens absolument disproportionné à I la population, et nous ne pouvons compter sur eux qu'à la \ condition de les avoir sous notre main. Les villes se laisseront attaquer sérieusement par nous, mais plus tard, quand nous aurons conquis les campagnes ; alors les villes se transformeront d'elles-mêmes.

Hélas ! mon Dieu ! Vous me disiez de ne pas vous faire de dissertations, et en voici une au bout de ma plume ! Assez pour aujourd'hui. Ces questions, pour être claires, demanderaient à être méditées, ruminées, pesées, limées dans leurs détails. Elles touchent à ce qu'il y a de plus profond et de plus vaste en théologie ; il faudrait les traiter longuement, mieux outillé et mieux installé que je ne le suis sur mon pétrin.

Ah! qu'il sera plus difficile encore de planter la foi d'une manière solide et durable dans ces pauvres pays, de leur refaire de fond en comble un ordre social nouveau, sorti de l'Évangile, inspiré par ses principes, et imprégné de son esprit ; c'est effrayant à penser ! Après tout. Dieu a commencé cette oeuvre, il l'achèvera et y mettra le temps voulu ; nous dormons bien tranquilles et sans inquiétude sur cette assurance, heureux d'avoir été appelés à la gloire de défricher un sol dont nous ne récolterons pas la moisson, et de creuser les fondements d'un édifice que nous ne verrons pas même sortir de terre.

Tsen-y-Fou, le 12 septembre 1877.

Cher MONSIEUR le Doyen,

U en sommes-nous de notre correspondance ? Je n'en sais plus rien, depuis ma dernière lettre j'ai vu tant de pays que je suis tout désorienté. L'autre jour, arrivé au point extrême de mon voyage, Je gravissais sous im JiQLeil jde__fey

d'affreux rochers dont l'escalade dure une grande heure et ne permet pas de rester sur le dos de la mule ; j'étais éreinté ; et vous allez voir quel lit et quels réconfortants j'ai trouvés au gîte. Eh bien, j'ai dormi comme une marmotte ; je vais comme un cœur ; cette vie de courses me plaît, il me semble que j'étais fait pour elle. Jamais je n'ai été si heureux \ depuis deux mois surtout j'ai un plaisir extrême à étendre notre petit cercle d'action, à reculer les confins de notre juridiction aux dépens du diable et aux frais du bon Dieu, à lancer nos essaims toujours en avant. Ainsi rassurez-vous sur mon sort. D'autre part, les bruits et les essais de persécution ont cessé, grâce à l'énergie du gouverneur de la province. Depuis mon enfance, j'ai toujours désiré mourir de mort violente pour témoigner de la divinité de notre foi ; ce désir, je le conserve, je me réjouirai cependant si Dieu en recule la réalisation : d'abord je serai enchanté de travailler le plus longtemps possible à ses œuvres ; puis je suis douillet comme tout ; enfin le martyre est une immense gloire pour laquelle Dieu choisit, purifie, prépare, lamine, élève, spiritualise, divinise ; il- me

faudrait encore cent ans de travail, et le travail n'est pas commencé ! A la volonté de Dieu ! En attendant je vais mon chemin tranquillement, joyeusement. IJne pensée m'effraie, c'est quey^ ne sème pas dans les larmes, comme le veut l'Ecriture ; si fait pourtant, mais ces larmes sont compatibles avec la joie la plus vive que l'homme puisse goûter sur la terre.

Nos travaux apostoliques se multiplient ; pour le missionnaire actif, intelligent, doué d'un peu de coup d'œil et du sens stratégique, que de fruits à faire dans le présent, plus encore

\ dans l'avenir ! Mais il faudrait décupler notre nombre. Les nécessités -urgentes du ministère nous obligent de renoncer à l'étude du chinois des savants,on court au plus pressé ; d'abord il faut connaître de la langue ce qui peut servir à l'Evangile: Nous ne sommes ni des touristes, ni des philosophes, ni des littérateurs venant recueillir ici, au profit de la science, des observations nouvelles 3 nous sommes des missionnaires qui travaillons à l'établissement de la société chrétienne, à l'extension du règne de Dieu; le reste est de l'inutilité. Notez bien, cela ne va pas du tout contre mes idées d'autrefois, d'aujourd'hui et de demain, que l'aliment premier, la substance de la vie intérieure d'un prêtre, la condition de son zèle et de la fécondité de son apostolat, c'est la culture aussi approfondie que

I possible, vu ses aptitudes et sa position, de la science sacerdotale. Or, la science chinoise n'est pas sacerdotale, pas même philosophique, elle n'exerce que la mémoire ; laïssons-la pour prêcher l'Évangile.

Vous savez quelles déceptions attendent le missionnaire ; cependant, tout prêtre qui prendra au sérieux la vie apostolique et se donnera courageusement à ses labeurs, sera consolé quand même et récompensé de ses sacrifices, il se rendra incomparablement plus utile que dans la plupart des paroisses de nos tristes diocèses des environs de Paris.Prêchons l'Évangile à corps perdu, le reste est vanité, et ne pèsera guère dans la balance de Dieu au jour du jugement. Envoyez-nous donc ces jeunes gens de France qui ne savent encore que faire de

leur vie ! Penser qu'il faudrait tant de monde ici, pendant que là-bas ils perdent leur temps et usent leur intelligence à des riens, même à compromettre leur avenir éternel ! Est-ce que çà ne fait pas bisquer ? J'en veux surtout à cet affreux Paris, il nous gâte tant de jeunes gens dé bonne nature, mais que la mollesse a perdus. Pour ceux qui reviennent plus tard, une brèche a été faite à leur âme, leur cœur est resté accroché aux ronces de la route, ils ne se sentent pas le droit d'être fiers, ni de s'indigner et de protester contre les vices dont ils auront été eux-mêmes les victimes et les esclaves. N'est-ce pas la vraie raison de \ abaissement des caractères la plaie de notre temps ?

Mais revenons à nos Chino's. Je voudrais bien vous raconter au long et au large ma tournée, mes ^opérations et mes aventures depuis deux mois, refaire sur le papier ce long et pénible voyage ; faute de temps, d'entrain -peutrêtre, il faudra me contenter d'un résumé assez court "

Carte du Kouy-Tchéou en main, y sommes-nous ? Parti dans la direction de Fdng-Siang-Pa à deux jours de Tsen-Y, avec le village de Ta-Kou-Sin-Tchang pour objectiiT, j'ai gravi cinq ou six hautes montagnes, non sans suer fortement moi et ma mule, oh, la la ! Heureusement je supporte aujourd'hui la soif: en France elle m'était un supplice. Ces pays ne sont que montagnes, je n'avais encore rien vu de si pittoresque :de l'eau partout, de belles cascades, des rochers énormes. Un peu après Fong-Siang-Pa, je contournais la montagne sur une espèce de trottoir de rochers à deux cents pieds au moins audessus du torrent, je vous laisse à penser quel chemin : un sentier raboteux, défoncé, tortueux, semé de trous, pavé de pierres, obstrué de buissons, il avaitjuste la largeur nécessaire pour poser les deux pieds ; je n'étais pas brillant, et me disais : Si ma mule fait un faux pas, nous irons piquer une tête là-bas, et nous ne serons plus dans cinq minutes qu'une belle saucisse pour les panthères et les oiseaux.

Les chrétiens des quatre stations de Lo-Min-Tchen se sont

réunis le jour de la. Saint- Pierre, nous avons eu une fête splendide ! Vraiment, c'est à pleurer de joie,' quand on voit les choses aller avec entrain, qu'on entend ses chrétiens chanter leurs prières, non pas certes avec une dévotion tendre, mais avec une certaine ardeur qui sent un peu l'enthousiasme de se voir en nombre et bien unis dans la foi. Ce jour-là, ces braves gens, réunis en grand conseil, se sont cotisés sur leur future récolte de riz, pour fonder une association de la bonne mort. Ils veulent subvenir aux sépultures des pauvres, à l'entretien d'une école chrétienne, à la nourriture du missionnaire en visite. Déjà quarante taëls sont assurés : un taël vaut sept francs cinquante centimes, somme importante pour le pays. Après la moisson, on achètera un terrain, et on avisera à déterminer l'emploi de la récolte de 1878 ; mon avis sera de vendre la récolte et de capitaliser le prix pour augmenter le petit bien- fonds. Partout où il sera possible de trouver quelques ressources, nous organiserons l'association, ce sera une excellente manière d'assurer la persévérance des chrétiens -intéressés à sa prospérité, d'affirmer l'unité du troupeau, de donner de l'influence à notre peuple auprès des païens et des mandarins, de fournir de riz le missionnaire, d'augmenter aussi son autorité, puisqu'il aura le haut domaine de la propriété.

En quittant Lo-Min-Tchen, je suis descendu à quelques lieues plus loin, dans le vallon de Ouo-To, au milieu du marché important de Ya-Ky-Kéou, et me voilà chez un païen qui a promis d'adorer, logé, hélas ! plus mal que jamais. Durant la semaine de mon séjour, mon catéchiste allait inviter les païens du lieu, bon nombre sont venus. Il arrive souvent que, sur une famille de six ou sept personnes, un seul membre adore ; quelques jours après l'adorateur m'en amène un autre, puis un autre se décide, parfois la famille entière ; quelquefois aussi on hésite, on remet à plus tard, et les récalcitrants détournent les autres de persévérer; autant de perdu ; enfin, imaginez cette. guerre avec sa tactique, ses luttes pied à pied, nos industries et nos ruses, et vous aurez une idée de ce que nous avons à faire.

Après Ya-Ky-Kéou, en avançant sur la route de Fong- Siang-Pa, j'ai visité àù village de Pé-La-Kan les deux seules familles qui s'y trouvent et habitent la même maison — ce sont deux frères. — Jamais les missionnaires n'avaient pu loger à Pé-La-Kan, faute de place/; cette année, on a pu me donner un petit coin da~ns une grande chambre autrefois louée à un païen ; une natte la séparait^n deux : d'un côté, ma chapelle, ma salle de catéchisme et de réception ; de l'autre, ma chambre à coucher ; pour fenêtre un trou d'un centimètre de large sur un décimètre de long ; il me venait par là un petit rayon de lumière sur mon cahier et mes livres; jamais je n'ai été si tranquille.

J'ai fait trois baptêmes ; les païens ont écouté la doctrine ; quelques-uns ont dit: <î Nous verrons, » et ;sont partis. Je suis content quand même, parce que j'ai pris possession du sol, en di s ant l a première ni esse qui ait été célébrée dans ce val-

lon : la messe dite quelque part, on se sent maître, la position s'éclaire, les choses s'arrangent; il sort de l'autel une influence surnaturelle qui rend les chrétiens meilleurs, saisit les païens et met dans leur âme, sinon une décision immédiate, du moins une bonne semence pour l'avenir ; c'est frappant. Nos cérémonies, si simplifiées qu'elles soient, nos ornements, nos images, notre attitude, inspirent un grand respect aux païens.

Me voyez-vous, disant la messe sur un moulin à riz posé devant ma natte, dans cette chambre misérable, aux murs de terre, sous un toit en paille noirci par la fumée, festonné de toiles d'araignées avec un servant nu-pieds et déguenillé qui répond invariablement a toutes les prières « Amen » ? Il ne pourrait prononcer niles D ni les V des autres répons. N'importe, quand je me retourne, je vois les païens venus en curieux qui regardent, émus et passifs. A ma visite de l'année prochaine, nous verrons bien s'ils ont fait des réflexions salutaires.

Maintenant, en route pour Fong-Siang-Pa ; c'est un trajet d'une demi-journée. Jusqu'à présent, nous n'avions là aucun

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