‹ Correspondance du père J.-B. Aubry [microform]Chapitre 7 sur 12 · AUBRY · texte numérisé non relu

AUBRY

Il me dît la raison de sa persévérance, extraordinaire pour le pays : «Quand j'étais enfant, nous avions un boii curé ; il me fit faire ma première communion ; en ce temps-là, les fidèles étaient bien peu nombreux. M. le curé me dit : « Pierre, est-, ^ ce que toi aussi tu oublieras le bon Dieu ? » Je lui ai promis que non, et ce souvenir m'est revenu toutes les fois que j'ai été tenté de laisser mon devoir. » - — J'ai fait la même remar^ que en prison (i) ; mon troupeau n'était pas précisément du premier choix/mais si je pouvais gagner quelques-uns de ces -^ malheureux, c'était toujours ceux dont l'enfance avait été un peu soignée, et qui avaient entendu la pa:role d'un saint prêtre, avant d'arriver à l'âge où le cœur s'endurcit.

Allez, cher petit père, rien de ce qui sortira de bon de votre bouche ne sera perdu ; une parole que vous aurez dite et dont, vous n'aurez pas vu le fruit, ira se graver, à votre insu, dans telle ou telle âme pour y produire son effet longtemps, longtemps après, quand vous serez mort peut-être, ou bien quand votre G Tgued ne pottrr-a plus vous attribuer a vous-même ce que le bon Dieu aura fait par vous. Si vous n'avez que dix âmes fidèles, groupez-les, fortifiez-les, sanctifiez-les. ; Dieu n'est pas seulement honoré par le nombre des chrétiens, il l'est surtout par l'intensité de leur amour. Il faut avoir un peu étudié théoriquement dans les livres et pratiquement au confessionnal le Traité de la grâce, pour savoir quel rayonnement de foi et de piété est produit par une âme vraiment chrétienne pour le salut des gens de son entourage. Que ceci soit votre consolation et votre espérance : j'ai cru longtemps qu'étendre le royaume de Dieu, c'était faire beaucoup de conversions ; c'est bien une des manières, en effet ; mais maintenant, je sais que rendre une seule âme plus chrétienne, faire entrer en elle un peu d'amour et d'esprit de sacrifice, et surtout commencer par soi-même l'œuvre de la sanctification, c'est encore le meil- ^ leur moyen de travailler au règne de Dieu....

(i) Le p. Aubry joignait à ses fonctions de directeur au grand séminaire de Beauvais celles d'aumônier des prisons.

Vous voulez donc que je vous parle de mes Chinois.... Hier j'arrivais à Long-Kéou, village païen qui m'avait envoyé une députation de pères de famille; les braves gens qui demandent à se convertir ne savent même pas s'il y a un Dieu, ni pourquoi on se fait chrétien ; ils ont entendu dire au bourg voisin que notre religion est bonne et qu'on l'embrasse pour .sauver son âme ; cette expression n'a pas pour eux un sens trop précis, pourtant elle leur donnenine certaine idée vague d'un intérêt supérieur à leurs affaires temporelles. Arrivé au logis qui m'est préparé^ je commence, suivant mon habitude, par une hécatombe des signes superstitieux : papiers rouges, papiers jaunes, papiers blancs, papiers découpés à jour, en franges, en drapeaux, en poissons, en serpents, papiers couverts de caractères cabalistiques pu de grossières images de dieux monstrueux. Les gens collent ces papiers ou les suspendent par des ficelles au-dessus des portes, au dehors, au dedans, à la fenêtre, — s'il y en a une, et c'est rare, — aux meubles, aux murs, aux colonnes, aux solives, au toit, partout ; le vent, qui a l'entrée et la circulation libres dans les habitations chinoises, vous fait onduler tous ces papiers-là comme. un champ de pavots. Un de mes orphelins de la Ste- Enfance se charge de l'exécution : le voyez -vous grimper partout, arracher ces sai^ fanfreluches, débusquer les araignées, qui de leur vie n'ont eu pareille alerte; il a un plaisir, mais un plaisjr ! — « Père, encore un diable là-bas ! Père, encore deux ! Attends, toi, je vais te brûler !» — Les nouveaux chrétiens rient de ces plaisanteries de l'enfant, eux qui, le matin même, étaient encore païens, officiellement du moins. Le Chinois tient peu dans le fond et pas du tout par le cœur à ses religions fausses, aux bizarres superstitions qu'elles lui imposent et qui, d'ailleurs, ne l'obligent pas à corriger ses vices. S'il les garde, ce n'est donc pas par un principe de foi ou par attachement' à ses dieux : c'est par superstition et par peur des maléfices du démon. Quelle tendre dévotion ! Voilà Punique sentiment religieux que j'aie pu encore découvrir chez le Chi-

nois païen : mes expériences ne sont pas pour démentir cette remarque si souvent faite, que le vrai sentiment religieux ne" se conserve nulle part en dehors du christianisme. Les bonzes, horribles et répulsifs personnages du reste, entretiennent soigneusement dans le peuple la peur et la superstition; ne sontils pas marchands de rites superstitieux ? On va leur demander pour cent sapèques de superstitipn, une chandelle rouge, une nuit de chants funèbres avec tam-tam, telle ou telle pratique devant la statue grimaçante de leur idoles ee«M»e— e« 5^fa»èé--ofl-va--. eh€-z4a-sordèrè ..©herc^^

de^bontîe-aventure. Le ministère des bonzes est tout juste aussi rélevé que cela. C'est si vrai que les anciens livres, fort vénérés ici, surtout ceux de Confucius, et oti se trouvent certaines prescriptions morales* sont ceux oti il n'y a pas trace de -religion positive, et je ne sais si on peut appeler religion naturelle les vestiges rares et effacés de croyances dogmatiques en Dieu, en la vie future, qu'à force de bonne volonté on finit par y pêcher. Pour moi, ces livres me sont suspects de nihilisme.

Dès le soir de mon arrivée à Long-Kéou, adoration des principaux chefs de famille, sermon sur la nécessité d'être chrétien, de s;i.uversonâme, etc.. L'instruction est absolument familière et entrelardée de « Entends-tu, un tel ?.,. As-tu compris cela, un tel ?... » Le Chinois interpellé s'empresse de répondre affirmativement ; je lui demande alors d'expliquer: il ne manque pas de dire qu'il n'a pas compris. L'instruction faite, les chrétiens sont interrogés sur la doctrine ; ils se gardent bien d'avoir retenu ce qui a été dit, pourtant je répète trois ou quatre fois les choses importantes, en ajoutant touj ours : « Retenez bien cela, le retiendrez-vous ? » Ils répondent invariablement : « Père, lâche ion cœitr, nous ne l'oublierons jamais. » (Lâche ton cœur signifie : ne sois pas inquiet.)

— « Allons, prenez le petit catéchisme. » Je chante à gorge déployée la première question : « Pourquoi es-tu chrétien ? »

- On répond sur le même ton : « Pour adorer Dieu et sauver

mon âme. — Comment adore-t-on Dieu ? etc.. » En deux l'ours, les gens qui ont la meilleure mémoire savent le petit catéchisme; les autres en ont gardé quelques bribes. C'est une besogne humble et très fatigante ; il faut la faire plusieurs fois le jour ; si vulgaire et si impatientante qu'elle soit, elle ne m'a pas encore assez blasé pour m'enlever toute joie et toute émotion, quand je vois entrer nos grandes vérités chrétiennes dans ces pauvres âmes.

Mon triomphe est une instruction sur l'Église qui procède à peu près ainsi : « Comment êtes-vous venus à la religion ? L'an dernier, vous avez, entendu parler d'une nouvelle religion établie dans les environs j vous avez interrogé un de vos amis qui l'avait embrassée ; il vous a envoyés au catéchiste. Vous lui avez dit : « Frère aîné, d'où vient ta religion ? qui t'envoie nous prêcher ? de qui relèves-tu ? qu'est-ce que ta religion ? » Il vous a répondu : « Je dépends, d'un prêtre Ma chargé de cette région et qui réside a Hin- Y-Fou. » Eh bien, voici le prêtre Mo, c'est moi. Demandez-moi comme au catéchiste : D'où vient ta religion, qui es-tu, qui t'envoie? Je vous réponds : Nous sommes vingt-quatre prêtres de ma religion disséminés sur divers points du Kouy-Tchéou; nous avons pour supérieur un évêque qui réside à la capitale : c'est lui qui nous envoie, c'est de lui que nous relevons. Allez trouver l'évêque, posezlui les mêmes questions qu'à mon catéchiste et à moi ; il vous dira qu'il relève, comme les autres évêques, d'un pape qui est à Rome et gouverne tous les chrétiens du monde ! "p — J'explique alors comment le pape vient de Dieu seul par Jésus- Christ : puis : « Vous croyez qu'il n'y a de chrétiens que sur le territoire.de Hin- Y-Fou? Il yen a à Tchen-Lin-Tcliéou, à Gan-Chouen, à Tsen-Y-Fou, au Kouang-Si, au Yun-Nan, au Se-Tchouan, à Pékin, etc., etc. Il y en a en Mongolie, en Cochinchine, en Corée, au Japon, dans l'Inde, en Amérique, en Egypte, en France, etc. » Tous ces noms de royaumes leur sont absolument inconnus,mais leur font un effet! surtout quand je leur énumère ceux que j'ai traversés pour venir jusqu'à euxj

je leur dis que partout j'ai vu des chrétiens, et que le christianisme est la seule religion dont les membres se trouvent dans \€^ dix mille royaumes (expression chinoise) qui se partagent le monde... — Allez au Yun-Nan, au Se-Tchouan, à Pékin, au Japon, dans l'Inde, en Egypte, en France; voyez-y des chrétiens: ils vous reconnaîtront comme leurs frères, vous êtes de la même famille ; écoutez leurs prières : ce sont lesvôtres; leur doctrine, leurfoi, la vôtre; pas un ty-ty de différence ; voyez leurs mœurs, leurs usages, leur conscience, même chose ; comme vous ils prient, apprennent la doctrine, obéissent à leur prêtre, font maigre le vendredi et le samedi, espèrent le salut... Pas une religion qui offre ce spectacle. Moi, prêtre, cette année," à Pâques, je vais, pour la première fois, visiter des chrétiens qu'on vient de pîe confier; ce sont de vieux chrétiens ; ils ne me connaissent pas, je ne les ai jamais vus ; j'arrive, je suis X&Mxpère et ils sont mes enfants ; ils ont

de suite cohfiànceTet" savent ^(^^^ ne les tromperai pas ; ils me comprennent, savent ce que je leur veux, et je sais à peu près les diverses choses qu'il peu vent avoir à me dire. Trouvezmoi cela dans une autre religion. » — Cette vue d'une, communion de foi et d'usages ti'est-elle pas faite pour encourager mes pauvres chrétiens, perdus dans ces replis de montagnes, si éloignés du reste du monde ?

A Dieu, cher ami, ne soyons pas tristes, nous marchons vers la jeunesse éternelle ! Pour moi, il me semble que je ne vieillirai pas, du moins de cœur et d'âme ; et quand je vous reverrai, eussé-je quatre-vingt-dix-neuf ans, je veux encore vous montrer qu'un missionnaire garde sa jeunesse toute sa vie ! Cepen- , dant vive la France toujours et quand même ;. c'est la terre du cœur, des affections profondes et de la vraie générosité. Il m'arrive quelquefois, pendant que je dis mon bréviaire sur ma mule, de rencontrer du regard, sur le penchant d'une montagne ou au fond de quelque ravin, un groupe de maisons mêlées à des arbres, offrant un peu de ressemblance avec nos hameaux de l'Oise ; vous ne vous imaginez pas la révolution que ça me

^Ra'îtïfgSS/i

fait d«His4e-&a»g, le regret incommensurable qui m'envahit, et

l'espèce de sanglot que je sens monter. Soyez tranquille, c'est l'affaire d'une demi-minute j plus on est vieux missionnaire, plus on est sujet à ces crises-là ; je n'en suis pas moins joyeux ordinairement, et si le sacrifice coûte plus à certaines heures, je chante comme le petit mousse :

« C est au ciel que j'espère y »

« Que j^ espère un peti d'amour ! J^^

Sin-Tchen, le 2 juin 1880.

Mon cher Père (i),

ÔUS devez vous croire oublié, et les apparences vous donnent raison ; ma dernière lettre se perd dans la nuit des temps... Pourquoi suis-je resté si longtemps sans vous écrire, quand j'écrivais à tant d'autres ? Vmci : je vouiais continuer- m Méthode de théologie (2), et vous ©ni'expédier dê& bd-bes. Chaque jour je me disais : Je vais m'y mettre, je vais trouver des loisirs, rédiger mes idées; je n'écrirai pas à mon vieux moine sans lui envoyer quelques pages. Hélas ! venez en Chine et vous verrez ! Si la vie de l'homme est une milice et un voyage, quel nom faudra-t-il donner à celle du missionnaire ?... Encore, notez qu'ayant des forces, et de grandes jambes, j'ai reçu pour paroisse des espaces dont l'immensité est pour moi une angoisse et un tourment de tous les instants, car il m'est impossible d'y suffire. Sans plus d'explications vous tirerez vousmême de ce qui précède l'excuse de ma conduite.

Mon impression sur l'Encyclique de Léon XIII (3) est absolument la vôtre. Vous avez bien deviné^que j'exulterais en lisant ce grand document ; je m'en suis r-^alé ! Quelle conclusion à tout le travail scientifique et philosophique des cinquante dernières années, pour ne pas dire des trois 'derniers

(i) Un religieux.

(2) Étude magistrale qui sera publiée.

(3) L'encyclique ^te7-ni Pairis recommandant l'étude de la philosophie de S, Thomas d'Aquin, publiée le 4 août 1879,

siècles ! Cette Encyclique est faite pour nous consoler de beaucoup de déboires; ce qu'on a souffert se tourne en joie, quand on se voit ainsi encouragé dans ses convictions les plus intimes. Allez, nous en verrons bien d'autres, et il y a longtemps que. je vous ai dit : Je ne lis plus rien oîi je ne trouve une confirmation de nos principes ; je n'entends plus parler d'un mouvement social, philosophique ou scientifique, survenu en Europe, sans y saisir immédiaterhent le côté par où nos idées romaines l'expliquent, le relient à toute la suite de l'histoire moderne, l'utilisent comme preuve expérimentale de nos théories. Soyons humbles, la vérité n'est pais le produit spontané de notre intelligence ; si nous la possédons, nous n'avons pas à nous en attribuer le mérite ; mais nous ne pouvons pas la lâcher par humilité, ni nous priver de la joie que donne sa possession certaine, envers et contre tous les gens qui la combattent, de bonne foi oû^^ ^

Visiblement, Léon XIII n'a pas encore dit son dernier mot en matière d'études et de formation intellectuelle ; l'encyclique sûr S. Thomas est yxxie. première antienne ! Vous dirai-je. ce qui m'y paraît le plus important ?Vous allez reconnaître une de mes matoties-: le Souverain-Pontife rattache explicitement et directement la restauration des études à la question sociale, afin d'indiquer qu'en fait de restauration politique on ne fera jamais rien de bon si on ne remonte jusqu'à cette source première de toute vie' sociale: LES IDÉES. Enfin, nous y sommes, et voilà le" mot que j'ai cherché partout. Pour entreprendre logiquement et solidement la restauration sociale, il faut commencer par refaire, sur l'ancien type catholique, les études chrétiennes. La désorganisation sociale a commencé par la déviation et par l'introduction à' wn principe nattiralisie dans les idées. Léon XIII nous donnera le développement de cette, thèse, et quand on l'aura comprise, on sera sauvé ; n'y eût-il que le clergé à la comprendre, il est ^le sel de la terre et la lumière du monde.

Voyez-vous, mon Père, Léon XlIIsera cause de mon en-

CORRESPONDANCE pu PÈRE J.-B. AUBRY. '

durcissement et de mon obstination dans certaines vieilles' idées que vous savez. Je ne souhaite plus qu'une chose, c'est que les pièces pontificales soient appliquées en France dans la pratique des études sacerdotales : je dis dans lapratiquey DANS LA PRATIQUE, DANS LA PRATIQUE, c'est-à-dire dans un \ système entièrement inspiré par elles, pour le fond et la forme. \ Là est le germe de la régénération sociale, vraie, solide et - ; durable que tout le monde appelle ; nous n'en saluerons l'au- ; rore qu^u jour où cette application PRATIQUE aura commencé. Letrt«ste^€~s€#a4^mais ;que.de-la-.fatr€e, Henri V arri- i vât-il à monter sur le trône, eût-il un avènement triomphal, | dix ou vingt ans du règne le plus prospère, ^'il n'y a pas cette j régénération intellectuelle au-dessous de la régénération poli- \ tique tentée par lui, ce sera toujours à reconimencer ; ce beau | règne nous fera reculer pour mieux sauter, et nous connaîtrons | encore l'amertume des déceptions.

Observez un peiï rqûi'dônc aura lii l'encyclique -^TERNI PATRISsans pousser des cris d'enthousiasme,et lui prodiguer toutes les louanges THÉORIQUJES du monde? Essayez de dire alors : « Eh bien, si l'encyclique est ce comble de perfection que vous venez de proclamer, appliquons-la/;'«/z^«-?;^^/«^, crions moins, et suivons la direction du Pape! » Recueillez précieusement la réponse, pesez-la, méditez-la, creusez-la; creusez, méditez et pesez aussi les réflexions que vous entendrez faire sur la difficulté, l'impossibilité, vu ceci, vu cela, d'appliquer pratiquemeitt le système d'études indiqué par Léon XIII. Après, vous me direz si ce qui règne dans une foule d'esprits réputés romains -■^^s^it&^^^Jir-ipir-imute-^amme^ » : n'est pas positivement et tout ^tement- le gallicanisme pratique ! Que m'importe que le gallicanisme soit détruit dans le missel, le bréviaire, les ornements de l'autel, la forme des surplis : la racine de toute vie sacerdotale, c'est la forme de la foi semée dans les intelligences ; tant que le gallicanisme est là, vous n'avez coupé que la houppe de l'arbre. Or, on est gallican aujourd'hui dans les études, si on n'y fait pas entièrement ré-

LETTRE XLIl,

gner saint Thomas. — - Est-ce faire régner saint Thomas que de ne pas donner ses livres aux élèves conariie base d'étude quotidienne et ordinaire, comme nourriture habituelle ? Suffit-il d'introduire, fût-ce tous les jours, à la fin d'une thèse, une phrase, deux lignes empruntées mate'riellement à saint Thomas, et dé les donner comme un argument de la thèse, mais argument tenant sa toute petite; place, occupant son petit casier comme les autres, pas plus grand que les autres ? Est-ce là restaurer les études philosophiques et théologiques d'après saint Thomas ? Voilà pourtant comme on a traité saint Thomas en France depuis de scinquante ans : les manuels en font foi ; c'est ainsi qu'on l'étudié encore généralement ; et cela équivaut à zéro, à moins que zéro, pour deux raisons : -on rapetisse et on fausse le grand docteur —qui adultérant verbum — et on prend prétexte des mutilations qu'on lui fait subir

pour^ dire q u'on l'é tudié ! ; ' ;___ „

A propos de l'effet produit par l'encyclique, quelqu'un

m'écrit : « On achète des livres rojnains et scolastiques ; saint

Thomas est en honneur- : Léon XIII le met à la mode ! » Vous

sentez la petite intention maligne. C'est vrai: en France,. les

choses les plus sérieuses sont affaires de mode. On achète les

volumes de saint Thomas, éditions de luxe, papier satiné,

vergé, collé, reliures riches ; on les aligne sur les rayons de

jolies bibliothèques en chêne sculpté ; et, pendant que saint

Thomas dort là, tout étonné de sa parure mondaine, les pos-

sesseurs de ses œuvres lisent ées:::d::^n*ftSr-des— poestesT-'dgs'

£ëy«€S libérales ... -Çap=feit-bo»4iH--î>fe^"varUdrai^tl--pa^mieux~^

m-éprisei^fFanehement 4a scolastique ? Ah ! si j'avais les- loisirs

rde-ees-^eai3K-înes&ieui«-! Tout ce que je puis faire ici, c'est de

-ne=pas-4gfte-4aisse^^b«Jtii7=;et-d'e suivre de loin, comme je peux,

le mouvement d'idées qui se fait en Europe. Votre triste état

social révçle l'action de Dieu, qui condamne irrésistiblement à la potH^Hture ce qui est rationaliste, la nature volontairement découronnée de la grâce, et garde précieusement dans les petits coins, les âmes humbles et saintes, ce, germe de vie

chrétienne, la foi ; et la foi triomphera du monde, lorsque le travail de décomposition aura cessé : « Hœc est Victoria quœ vittcit inundtimyfides nostra.'^

"■ Vous du moins, gardez la vérité dans sa pureté, comme" Léon XIII la montre ; quand même vous seriez seul, vous l'auriez sauvée du déluge d'erreurs qui nous submerge, votre intelligence serait son refuge, et par vous elle demeurerait la. suprême .ressource du monde. Toute raison entamée par le faux p^imp^^ dans son entier, si la mort lui laisse assez de temps pour aller jusqu'au bout de la logiqiie de V erreur ';^d&^ G©flEim«:^i«e-6itr^aille--: une-fois- pî^«é^--c'^ fini.-:. Qu'il est donc essentiel de prémunir fortement son âme contre le danger le plus terrible de notre siècle et de notre pays : l'erreur à l'état de tendance vague, à l'état de miasme insaisissable, mais répandu partout ! '

Je m'abrutis moins que vous ne pensez ; cependant, je le sais-bien,--le suprême sacrifice, même le devoir du mission- ~ naire, est de s'abrutir ! Faire le sacrifice des ressources de son intelligence avec celui des forces de son corps, n'est-ce pas cela ? « Obsecro vos, per misericordiam Dei, ut exhibeatis corpora vestra hostiam viventeiu... rationabile obseqtiium vestriim (i). » Ce sacrifice, je le ferai tout de même^ peu à peu, autant que Dieu me le demandera ; j'ai encore u*feJas de projets, de travaux qui mourront avec moi, et descendront dans les fondations sur lesquelles sera bâtie un jour ici, je l'espère, la société chrétienne. En attendant, ma consolation est de contempler et d'étudier toujours. Il m'est difficile de travailler avec suite, de rédiger et de finir quelque chose d'un peu étendu, mais je lis tout ce que je puis attraper, surtout je réfléchis, et la méditation me découvre une foule de choses que je voudrais avoir le temps de vous écrire, ou l'occasion de verser dans d'autres intelligences. Ce dernier bonheur m'est à jamais refusé ; vous qui le possédez encore, appréciez-le: c'est une des jouissances les plus grandes et les plus élevées que Dieu ait mises à

(i) Rom., XII, I.

LETTRE XLil. 351

la disposition de l'homme, former les autres à son image!

J'étudie pour moi, pour préparer mon âme à être capable de Dieu dans l'éternité, pour baigner mon cœur dans la lumière surnaturelle, et faire passer dans mon intelligence quelque chose de ces trésors infinis de science et de sagesse cachés en Jésus-Ghrist. La terre est le lieu des commencements ; l'éternité me console de ne pouvoir plus communiquer un peu de ce que je vois, pense et sens. Ah ! si vous saviez tout ce que j'ai trouvé depuis que nous nous sommes quittés ! Quand mon étude n'aurait pour profit terrestre que de me reridre apte à mieux dire à Notre-Seigneur : « Esto nobis prœgustatuminortis in examine ! » ce seul mot vous ouvre de tels horizons du côté du ciel, que les entrevoir vaudrait la peine de-contempler toute sa vie. On en arriv^e à un état d'intelligence qui fait de votre vie un ravissement intérieur perpétuel. Pour moi, loin de perdre mon enthousiasme du temps jadis, je vis au cdritrairè d'erithousiasmé du matin au soir ; je ne vois, je ne . lis, je ne médite rien-où je ne trouve presque de suite le VERBE DE Dieu !

Sans ce réconfort céleste, notre situation actuelle en Chine serait désolante : les inquiétudes sont vives, nos souffrances aiguës ; et si les choses restent ce qu'elles sont depuis un an, nous sommes perdus ; à la première débâcle révolutionnaire en Europe, nous aurons une persécution comme l'Extrême- Orient n'en a pas vu encore de pareille ; jamais, en effet, la haine infernale des idolâtres et des autorités n'aura eu plus de motifs, jamais il n'y eut tant de chrétiens, tant de missionnaires, tant d'œuvres, enfin tant d'éléments réunis pour faire l'assaut de cette misérable société païenne pourvoyeuse de l'enfer ! De plus, le démon aura à se venger de nous avoir vus travailler vingt ans à peu près en paix sous la protection des traités. Sans doute, Dieu nous garde ut pupillain oculi ; on ne nous touchera pas sans sa permission ; mais n'entrerait-il pas dans les vues de sa miséricorde sur la Chine, de féconder cette pauvre terre avec nos souffrances et notre sang ? Notre mort

serait encore un appel aux vocations apostoliques : vS^^^w tnartyrum, semen ckristianonim. Oh ! que c'est donc vrai !

Vous autres, retenez ceci, et dites-le à qui veut l'entendre : si on nous faisait passer /<? ^d?^/ <^?/! ris, vous auriez je devoir de faire entendre à la jeunesse européenne ce cri de notre sang*

Croyez bien que les désirs les plus ardents de mon âme appelleraient pour moi cette belle destinée, si je m'en sentais tant soit peu digne ; mais, quand je pense aux martyrs, aux vrais martyrs de jésus^GhriSt et de son Eglise, à ce que nous savons de cette piété, dé cette pureté, de cette charité qui leur- ont mérité la couronne, je suis honteux d'avoir osé la rêver: « Beati qui lavant stôlas suas in sanguine Agni ! » |yoyez-vous Ge rttaio4«i, ce grossier que vous avez connu, le voyez-vous ambitionner de s'incorporer à la belle cohorte des martyrs, 'inartyrum cafididatus exercitus ? Est-ce assez absurde, ^^ assez grotesque ? Mais, comme disait dernièrement un de mes chré- "fiëris au mandarin qui le faisait lier et battre, et adjugeait son . petit patrimoine à des païens : « J'ai un de^^èfe, c'est pour qu'on tape dessus ; un cou, c'est pour la chaîne ; des mains et des pieds ppur qu'on les mette, aux ceps ! Votre prédécesseur m'a estropié pour- me faire apostasier, voyez ma main infirme; vous adjugez mon bien aux païens : je n'apostasierai pas pour cela !» Réjouissons-nous d'être de ceux que S. Pierre introduira au ciel en disant : « Hi sunt qui venerunt de tribulatione magnâ.'^ Hélas ! serait-il possible qu'avec toutes nos peines et nos fatigues nous perdions encore notre âme ? Que nous sommes petits et misérables à côté des grands missionnaires d'autrefois, qui Ecclesiam plantaverunt sanguine s'uo ! '}

A Dieu ; cette lettre est pour notre bravé Père X*** comme pour vous: entre nous trois tout est commun. Rien' de profond, de fécond, de solide comme les amitiés intellectuelles, surtout quand les études saintes ont été le terrain sur lequel elles ont poussé, et quand, contractées à Rome, elles ont reçu, comme disait le P. Freyd (i), le ciment romain. Il est des noms, des

(i) Le R. p. Freyd, de sainte et douce mémoire, était le supérieur du grand séminaire français à Rome pendant lé séjour du P. Aubry,

choses et des figures que j'oublie, ou dont le souvenir va s'effaçant dans mon âme, comme les photographies que j'ai apportées deFrance.Mais nos souvenirs d'études, avec ceuxd'Orrouy, de Ribécourt et quelques autres, font partie de mon tempérament et de ma nature ; pour les détruire, il faudra me détruire. Plus j'avance dans la vie, plus ils m'émeuvent et m'enchantent, et ils sont ma richesse et ma ressource dans ce pauvre pays, où il faut faire une énorme dépense de forces intérieures, sans presque pouvoir refaire ses provisions.

Vous autres religieux, vous voilà, vous aussi, dans une situation étrange, sans domicile sûr, tellement qu'on ne sait où vous

trouver (i) Vraiment, c'est ce qui s'appelle être in statu vice ;

bonne position, puisqu'elle vous empêche de faire votre nid nulle part, et vous oblige à vous imprégner de ces pensées de S. Paul : « Non habemus hic manentèm civitatem...... prœterit figura kuj'us mtindi. » Quels mots saisissants de vérité pour nous missionnaires, sans lendemain, sans famille, sans compagnie, sans amis ; pour vous religieux, chassés et sans autre domicile fixe que la vaste enceinte de l'Église catholique et le giron de votre saint fondateur

(i) Allusion aux décrets du 29 mars.

Sin-Tchen, le 4 juillet i88i.

Cher Père Roux (i),

j Vant-HIER je traversais la route de la capitale ; la Providence a voulu que ce fût le jour et le moment où le P. Chanticlair passait aussi : un quartd'heure avant ou après, il était trop tard. Sa rencontre me réconforta et me fit du bien. Depuis quatre jours j'étais tout malade de dégoût, me voyant en face d'une position embarrassante . et sans issue vraisemblable à Pou-Gan- Tin. Nous nous arrêtâmes à causer longuement chez un chrétien ; le P. Chanticlair savait mes tribulations : « Voyons, me dit-il, prenons au hasard un chapitre de V Iinitation, pour savoir le mot de Dieu sur votre situation. » Il ouvre le livre et tombe sur je ne sais plus quel terrible chapitre où Notre-Seigneur m'avertit que je n'ai pas de paix à espérer sur la terre, que ce quej'ai souffert n'est encore rien : « Adfuiura certafninc'' te prcgpa7'es. » Le pauvre confrère en était saisi. Quand je vous dis que, dès mon enfance, je me suis senti voué au malheur ! Et avec tout ça je suis heureux !

Votre cathéchiste Lo, survenant un instant après le départ du P. Chanticlair, me guérit net de mes appréhensions ; c'est fini, je vais tenter l'expédition de Pou-Gan-Tin (2). Nous avons causé ; il m'encourage à partir, modifie mon plan sur plusieurs points et vient avec moi ; j'emmène en outre une petite escorte- Je veux vous remercier du fond du cœur de m'avoir cédé ce catéchiste, et Notre-Seigneur acquittera la dette de ma reconnaissance.

(i) Confrère du P. Aubry, son plus proche voisin eu Chine. (2) Voir la lettre suivante. Page 358.

■ Je ne crois pas que mon voyage à Pou-Gan-Tin soit long. Dites auP. Michel (i) que je suis heureux de le sentir enfin auprès de moi et de le savoir guéri ; qu'il ne m'en veuille pas si je n'ai pas bu son vin ; sachant la prochaine visite de Monseigneur, il était plus sage de thésauriser un peu ; nous nous revengerons à Hin-Y-Fou. Ah ! quand je serai sorti de mes peines, et que je vous verrai tous réunis à Hinr Y-Fou, quelle neèe^" nous ferons ! On mangera toutes les poules et tous les œufs réservés pour les grands jours.

J'écrirai de Pou-Gan-Tin au P. Gréa ; peut-être lui diraije de mettre provisoiresnent un de nos nouveaux confrères à Hin-Y-Fou ; il garderait la maison et les enfants pendant que je passerais quelques mois là-bas, afin de bien habituer ces populations farouches à voir mon nez, mes yeux glauques et ma barbe rouge. Si je meurs dans cette expédition, le P. Michel versera dans son gosier toutes les larmes de Médoc que j'ai gardées et dira : « Ce pauvre Mo (2) était bien méchant, mais il avait de bons désirs. » Mon Dieu, qu'on est donc tranquille quand on est mort ! Eîi€efe-iâtit=ii-pîeu-Fir--pr0prémeht ! Bon père Michel ! je ne suis guère plus cfane que lui pour la santé; un jour bien, deux jours mal ; i-14 a,udra us er-sa-bêt-e-eomme ça^ avec un pareil district et une besogne toujours croissante, comment ne pas s'éreinter ? Le pénible, c'est d'avoir tant d'orphelins, et d'être oblige de courir si loin d'eux. Ah ! que nous sommés de petits grains de poussière, comparés à S. Paul ! Mais il faut avoir été missionnaire pour comprendre ce qu'il entend par ses tribulations.

(TTênez, j'en ai une bien triste à vous raconter : il y a quelques semaines, au retour de mes stations, prévenu que Ly- Mong-Lin, l'ennemi acharné de mes chrétiens, avait fait des siennes, j'obtins sa mise en prison. Sa femme accourt, fait tapage, et trouve porte close deux jours de suite ; le troisième, accompagnée d'une complice, elle trouve moyen de pénétrer

(i) Autre wi3zj?« du P. Aubry, et son confesseur. (2) Nom chinois du P. Aubry.

dans la cuisine, après s'être administré une forte dose d'opium; — elle s'en vanta (i). On ne voulut point la croire : soudain l'opium agit avec violence, la malheureuse se dit repentante et demande à se confesser. J'accours, mais déjà elle avait perdu connaissance ; impossible de la confesser. Je l'extrémise vite et vite ; on lui fourre dans la gorge tous les remèdes pos^ sibleSjrien n'y fait : elle meurt me laissant là ses trois enfants.- Le soir, les partisans de Ly-Mong- Lin obtiennent son élargissement ; aussitôt le persécuteur vient pleurnicher près du cadavre et trouve sur lui une lettre rédigée d'après mes ordres, - et dans laquelle je faisais dire à cette femme : « Jadis j'étais pieuse, et je voulais sauver mon âme j c'est toi qui m'a mise dans le mauvais chemin, c'est toi qui m'as inspiré la résolution de m'empoisonner pour effrayer le Père ; je ne pensais pas mourir, et voilà que Dieu m'a punie. Malheureux, convertis-toi,- élève chrétiennement nos. enfants, et f^s pénitence jusqu'à ta mort, ou tu seras puni plus sévèrement que moi, etc.. »

i Cet écrit impressionne Ly-Mong- Lin ; il avoue ses torts envers les chrétiens et promet de se convertir ; la vierge a entendu ses aveux, et me dit : « Cette fois il est converti ! » Je réponds : « Oui, pour deux jours ! » Et de fait il continue sous main à vexer mes pauvres chrétiens et à tout oser contre nous. ")

Par moments, quand je considère ce qui se passe, je sens venir une persécution générale ; j'en ai comme l'intuition Peut-être aurai-je l'honneur de donner ma vie pour l'Eglise: Hosanna in excelsis! Ma seule inquiétude est de me voir si peu, si mal préparé au martyre. Père, gardons notre cœur et notre conscience bien nette pour recevoir cette terrible visite ; oui, elle sera terrible. Si chacun de nous est seul pour la recevoir, ne perdons pas la présence intérieure de Notre- Seigneur dans nos âmes : lui sera notre compagnon, et ce sera au fond

(i)-Dans cette partie du Kouy-Tchéou la vengeance la plus éclatante qu'on puisse tirer d'un ennemi, c'est de s'empoisonner et de mourir chez lui. L'ennemi est par là, désigné à la vengeance et aux fureurs populaires.

même de notre cœur que nous ferons notre visite au Saint- Sacrement, quand nous nous verrons entourés de bêtes féroces. Si j'y passe le premier, c'est au Père Michel que j'ai demandé d'écrire à mes parents et à mon curé ; la seule pensée de leur peine serait ma principale angoisse avec la pensée de mes pauvres orphelins. Vous allez rire de me voir ainsi faire du sombre ; c'est que toutes les nuits je suis dans ces idées-là; que n'êtes-vous venu me voir!

A Dieu, je vous embrasse fraternellement,

Hin-Y-Fou, le 14 juillet 1 88 1.

Cher Monsieur le Doyen,

[Otre' lettre du 29 mars m'est arrivée il y a douze jours; un peu plus elle restait pour toujours sans réponse ; vous allez comprendre pourquoi, mais répondons d'abord à votre chère lettre.

Il semble, en effet, que les jours qui s'annoncent seront plutôt des-jours de tfibulation que des jours de joie ; n'importe ! après tout un peu plus, un peu moins de souffrances, cela ne change pas le caractère essentiel de notre vie terrestre, qui est une épreuve, une passion. Aussi est-il dit de toutes les âmes sauvées : <iHi simt qui venerunt de tribulatio7ie magna /» Quel mot ! et, une fois au Ciel, comme nous comprendrons que les vies en apparence les plus heureuses n'ont été qu'une tribulation !

Vous croyez que je vais trouver trop poussé au noir votre tableau de la démoralisation de nos paroisses de l'Oise. Non, j'ai assez vécu là-bas pour comprendre cela, et vous savez que, tout en conservant une grande espérance pour un avenir lointain, j'ai toujours cru et dit que, dans l'avenir prochain, on irait de mal en pis, et que le mouvement de descente s'achèverait fatalement, irrésistiblement, malgré les efforts des bons, des médiocres, des indifférents, et de ceux d'entre les mauvais qui voudraient enrayer et contenir dans de certaines limites cette décadence. C'est une loi de l'histoire : il faut que les mouvements nationaux s'achèvent, comme il faut qu'une maladie ait son cours, dût-elle même aboutir à la guérison.

La phase actuelle du mal est Id, perversité, ce qu'il y a de plus grave, de plus irrémédiable, parce que c'est l'abus de la grâce, le péché contre le Saint-Esprit.

Maintenant, mon histoire, mais rappelez-vous nos conventions : je vous écris pour vous seul et quelques intimes ; la réclame et la publicité me font horreur, et je serais particulièrement peiné que ce récit fût imprimé. Vous jugerez vousmême ce qu'il conviendra d'en communiquer à mes parents, qui pourraient s'effrayer inutilement.

Prenez, sur la carte du Kouy-Tchéou, la ville de Pou-Gan- Tin, dans la partie nord-ouest de mon district : cette ville est à moi comme Paris est au roi, c'est-à-dire qu'elle fait partie du terrain sur lequel j'ai charge d'âmes et où je dois établir nos œuvres. Mon prédécesseur y fit une tentative en 1877, et obtint quelques conversions dans les campagnes, au nord -de la ville. Les gens de Pou-Gan-Tin ont une mauvaise renommée de férocité, d'injustice, d'audace et de brigandage ; il n'est donc pas étonnant qu'ils soient particulièrement hostiles à une religion qui condamne et proscrit tous les vices. Donc, ils nous détestent cordialement, et les notables, qui ont dans les villes chinoises une sorte de puissance illimitée, mal définie par les lois, sans contrôle et sans frein, sont nos ennemis mortels. Dès que l'on connut la présence de chrétiens sur le territoire, leur perte et la destruction de la religion fut résolue. La persécution éclata en février 1878. Treize chrétiens furent tués, tous les autres pillés, et la défense d'embrasser le christianisme fut notifiée aux habitants des campagnes, sous peine de pillage, d'expulsion, de mort, le tout exécutable par la partie païenne du peuple sous la direction des notables.

Nous avons bien pour nous et nos fidèles les traités de 1860, dont la loi chinoise garantit l'exécution, mais, pour ces populations, la loi est lettre morte, et le pouvoir en Chine a très peu d'action sur elles ; d'autre part, il est plein de mauvaise volonté pour nous ; en réalité il n'y a guère espoir d'ob-

tenir justice et protection. Jugez quel obstacle formidable à la persévérance des nouveaux chrétiens, à la conversion des païens!

Monseigneur, par l'intermédiaire de l'ambassadeur de France à Pékin, obtint un ordre d'arrêter et de punir deux des principaux coupables, d'obliger les notables à faire réparation aux missionnaires et aux chrétiens, et à garantir à ceux-là la liberté de circuler, de prêcher, d'établir leurs œuvres, à ceux-ci la liberté de vivre selon leur foi. Le gouverneur envoya un commissaire à Pou-Gan-Tin pour assurer l'exécution de ces mesures, informer sur les faits, déterminer le châtiment des coupables et la réparation à faire aux victimes. Mon prédécesseur s'adjoignit à ce commissaire; un soulèvement populaire provoqué par les notables les empêcha d'entrer en ville, du moins ils ne le purent qu'après de longs pourparlers ; on leur dit de belles paroles, on promit tout; eux partis, la situation resta la même.

Arrivé à H in- Y-Fou en janvier 1879, et chargé de Pou- Gan-Tin, je reçus les plaintes des chrétiens toujours opprimés; je réclamai du mandarin l'exécution des ordres de ses chefs. Mené par les notables, et d'ailleurs leur complice, il répondit poliment, mais ne fit rien. En 1880, Monseigneur écrivit au gouverneur^ et nous obtînmes l'envoi d'un nouveau commissaire. Les négociations durèrent sept mois, le commissaire montra une réelle bonne volonté pour nous, mais il n'obtint que des réponses évasives, et la populace le chassa en janvier 1881. Aucun changement par conséquent. Nouvelle réclamation au gouverneur et au mandarin du lieu ; il fut réglé que ce dernier exécuterait lui-même les ordres de Pékin ; il répondit de la liberté et de la sécurité des chrétiens.

Et pourtant, à Pâques, il n'avait encore rien fait, et les chrétiens étaient toujours sous le pressoir. Me trouvant près de Monseigneur pour notre réunion annuelle, je tins conseil avec lui pour en finir avec cette hypocrisie et ces lenteurs calculées des païens, éclaircir la situation, et tâcher de visiter ces pau-

vres chrétiens si abandonnés. Nous avions toutes raisons de croire que je serais mal reçu, mais Monseigneur ne pouvait pas croire qu'ils osassent rien faire de grave.

Vous vous demandez peut-être pourquoi tant d'obstination à exiger le châtiment des persécuteurs ; pourquoi attendre, pour visiter les chrétiens et revenir prêcher publiquement sur un territoire, d'y avoir obtenu les satisfactions qui nous sont promises. Rappelez- vous que notre situation en Chine est réglée par la loi depuis le traité de 1860 ; l'incognito, le secret n'est plus possible ; nous sommes donc obligés de revendiquer hautement et légalement la liberté pour nous et nos chrétiens, et tant qu'on ne nous l'accorde pas en fait, nous ne pouvons pas abandonner la partie. Or, nous avons conquis la liberté de haute lutte dans beaucoup de villes et de territoires de la province ; ce sont les postes et districts fondés ; il y a encore des misères, des vexations,- des persécutions locales ; des coups de main y sont encore possibles, mais enfin nous sommes victorieux. Au contraire, il existe un plus grand nombre de villes et de territoires où nous n'avons pas encore pénétré ; il s'agit pourtant d'en' forcer l'entrée tôt ou tard, ce que nous essayons de faire, chaque année ici ou là. — Je dis ville et territoire, parce que nous ne possédons vraiment droit de cité sur un territoire que si nous l'avons dans la ville qui lui sert de chef-lieu. — - Mais les populations nous sont naturellement hostiles, surtout les notables et les mandarins locaux, toujours très fermement résolus à nous fermer la porte par quelque moyen que ce soit, — fût-ce le crime ; ils ont ordinairement pour eux l'aide cachée des grands mandarins. Ceux-ci répondent à nos réclamations par de belles assurances, et; sous main, encouragent les mandarins locaux et les populations à nous repousser, en leur promettant Viinpunité, le coup une fois fait. D'accord avec Monseigneur, je suis résolu à ne pas lâcher Pou-Gan-Tin, et à user de toutes mes ressources, d'autant que cette ville est importante sous bien des rapports. Je partis donc aussitôt après la fête du Sacré-Cœur, patron

de mon' district, non sans avoir mis sous la protection du Cœur de Notre-Seigneur toute mon entreprise et ses conséquences. De Sin-Tchen, où j'ai droit de cité et où je m'arrêtai pour prendre des mesures et informer d'avance et en secret, j'allai en trois jours de marche un peu précipitée sur Pou-Gan-Tin; je voulais arriver brusquement et empêcher que personne pût me précéder en ville pour aviser les notables, qui n'auraient pas manqué de soulever une émeute. Dès mon entrée sur le territoire de Pou-Gan-Tin, je reçus bien quelques insultes, chemin faisant : « diable d'Europe... homme-chèvre... homme à tête de chèvre... etc, » mais cela ne compte pas. Je passais vite/et finalement j'arrivais dans la ville le 6 juillet, sans encombre. On ne m'attendait pas ; les gens sur le pas de leurs portes ouvraient de grands yeux et se disaient : « Dis donc, n'est-ce pas un Européen ? N'est-ce pas un diable d'Europe ? D'où vientil ? 0.ue vient-il.faire?,etc... » En une demi-heure toute la: ville fut au fait de l'événement : elle était haletante d'étonnement et de fureur. Moi, j'allai droit au prétoire du mandarin, lieu inviolable où l'on ne peut vous toucher sans offenser le mandarin lui-même et le compromettre gravement. Le mandarin était en course dans la campagne, et ne devait rentrer que le lendemain matin. En prévision du danger qui paraissait imminent, je demandai un gîte dans le prétoire même, — fort piètre baraque, je vous assure; — le substitut du mandarin me répondit : « Je ne puis prendre cela sur moi, je vais aider le Père d'Europe à trouver asile dans une auberge, » On chercha ; toutes les auberges se fermèrent sous divers prétextes. On expédia un homme au mandarin ; lui, m'envoya ses politesses et protestations, avec ordre à ses gens de me préparer un coin dans une pagode d'idoles : c'était une ruse pour m'exposer à la fureur de la populace, tout en ayant l'air de me protéger ; une pagode n'est pas un lieu inviolable, mais une sorte de lieu public.

J'allai donc du prétoire à la pagode vers dix heures du soir ; on avait disposé un petit trou de- chambre en planches mal

jointes, avec des portes et des fenêtres de papier. Cinq chrétiens de Sin-Tchen, venus pour me protéger, couchèi-ent sous la remise où se trouve la statue du dieu entourée de toutes sortes de mannequins monstrueux. Cette nuit-là même,le mandarin dut correspondre avec ses gens et les notables à mon sujet, et j'avais à peine quitté le prétoire que les notables y étaient venus en corps : démarche bien significative à cette heure indue et dans la circonstance. Sans doute on prit une résolution de connivence avec le mandarin, et je pus entendre de ma pagode le tam-tam que l'on battait par les rues pour rassembler le peuple, et les rumeurs sourdes de la foule qui se réunissait sur une place publique écartée. Un de mes chrétiens de Sin-Tchen, que je faisais voyager et loger à part pour qu'on ne le reconnût pas, assistait à toutes ces scènes. A minuit, la réunion se tint; — ces sortes de meetings sont dans les usages de la contrée, quand il y a un coup de main à faire, une résolution à prendre ou à exécuter. Là il fut décidé par acclamation que la religion catholique ne pouvait avoir droit de cité, ni un Européen droit de séjour dans le pays, et que le lendemain on se porterait à ma pagode, on me battrait et on me tuerait. Sur ce dernier point on s'accorda en principe, mais on ne s'accorda pas sur le mode du supplice, et c'est une des causes naturelles auxquelles je dois d'être encore vivant.Je parle des causes naturelles ^ car j'ai une foule de raisons devoir en toute cette affaire la main de Dieu : Notre-Seigneur veut sans doute que je vive encore un peu pour me préparer mieux à la mort, et, s'il lui plaît, au martyre.

Les uns voulaient me tuer dans la pagode même, les autres me tuer dans la rue ; ceux-là me traîner jusqu'à la place du marché, en dehors de la ville, théâtre ordinaire des exécutions officielles ; ceux-ci voulaient me livrer à quelques gaillards spécialement payés pour ce genre de besogne ; d'autres, enfin, pensaient me laisser massacrer par la foule. Leur avis prévalut en pratique, vous allez le voir ; pourtant, chaque parti prit des mesures particulières pour se débarrasser de'moi, en

sorte que j'avais quatre où cinq chances d'y passer. Ce n'est pas pour me vanter d'avoir été courageux, mais, comme Turenne, qui dormait sur un canon la veille des batailles,] e passai une très bonne,nuit. Il faut dire que j'étais extrêmement fatigué, et que j'ignorais en partie le danger ; le matin même, quand je connus le projet des gens de la ville, je n'imaginai pas qu'ils osassent jamais l'exécuter.

Aussitôt levé, j'entendis encore le tam-tam, et les crieurs hurlaient partout, — mes gens me l'ont dit : — <f Ce matin, portez- vous à la pagode, on va battre l'Européen. » Les enfants commencèrent ; il faut connaître l'insolence et l'audace de l'enfant chinois pour se figurer ces scènes de sauvagerie ; d'abord ils jetèrent une grêle de pierres sur mon appartement, puis entrèrent par bandes et se mirent à m'insulter. Mes chrétiens et moi avions décidé, pour ôter le plus petit prétexte aux violences, de tout .supporter, sans .dire.-un seul mot.;„vous.pensez„ si j'étais obligé de me mordre les lèvres et de me tenir à quatre ! A sept heures, le substitut du mandarin local vint me voir en tenue officielle, soi-disant par politesse, et s'installer près de la porte de la pagode, dans une avant-cour donnant sur la rue, comme pour me protéger; donc il connaissait.le complot, et, s'il n'agissait pas pour moi, il était complice. Sa complicité fut bientôt évidente, et, en réalité, lui, son chef et les notables, persuadés que j'allais être tué, ne prirent aucune précaution pour cacher leur jeu.

' La visite du substitut fut le signal de la débâcle ; lui parti, on m'apporte à déjeuner; mais la populace de lancer des poignées de terre sur mon riz, je me passe de déjeuner. Les. injures redoublent, on envahit ma chambre, on touche mes effets, on me crie spus le nez : Diable d ^Europe ! Hommechèvre ! Tête de chèvre ! avec le cri « Me-he-he... » pour imiter le bêlement de la chèvre (i). La foule augmentait de moment en moment : une trentaine de gredins prêts à tout,

(i) Il paraît que de temps immémorial et par toute la Chine Tête de Chèvre et -Mehe-he sont l'insulte ordinaire contre les chrétiens.

comme il y en a dans les villes chinoises, sont apostés avec de grands couteaux à l'entrée de la pagode par les partisans du meurtre dans la pagode ; les notables, vêtus de longues robes de toile bleue, armés de leurs éventails, arrivent et se rangent avec calme et solennité dans V atrium de la haiiteniaiso7t, — c'est la remise du dieu au fond de la pagode : — cet atrium, élevé comme une scène de théâtre, domine les deux ailes de la pagode : l'une d'elles renferme ma chambre qui ouvre sur la cour, intérieure. Les notables s'installent là debout,froids comme marbre, s'éventent, se font des saluts, et donnent les signaux à4a foule. J'avais fait ramasser vite et vite ma couverture, mes habits, ma chapelle, mes livres et mes papiers, et l'homme qui portait le ballot avait pu s'esquiver, sans doute parce qu'on avait résolu, de ne pas me piller dans la pagode ; il sortit facilement de la ville, comme un de ces porteurs de marchandises si communs sur les routes chinoises.

Pour moi, j'avais caché mon bréviaire dans ma poitrine, le livre de la prière devait être plus que jamais mon consolateur et mon compagnon ; j'étais seul dans ma petite chambre, assis sur leplancher qui, avec quelques poignées de paille, m'avait servi de lit. La porte est ouverte, je suis entouré de figures hideuses et féroces ; les insultes pleuvent, pourtant les coups n'ont pas commencé ; les notables font un signe avec leurs éventails fermés : aussitôt on démolit la cloison de la chambre, et on se met à me traîner dehors ; sans me laisser faire plus longtemps, je me lève et franchis le seuil de l'appartement. Aussitôt une immense clameur retentit : « A l'œuvre, tapez, tuez-le ! » Pourquoi ne fit-on rien encore ? Je ne suis pas de petite taille, je n'ai pas le regard timide, et quand je prends mon air grave, il paraît que j'impose le respect. Dire que le cœur ne me battait pas, ce serait mentir, du moins pour l'extérieur je n'ai pas bronché, et mon assurance fut pour quelque chose dans mon salut pendant toute cette matinée.

Je sors donc lentement, sans mot dire, la tête droite, les

yeux fixés sur la foule : on voudrait bien m'expédier, mais il est visible que chacun hésite, il faut que quelqu'un commence^ et personne n'ose commencer. Arrivé dans l'avant-cour, je croise le substitut du mandarin, raide, compassé, baissant les yeux à mon approche ; évidemment il ne criera pas à la foule : « Prenez-le, battez-le, tuez-le ! » Évidemment il ne me dira pas d'injures; mais il y a des signes discrets, et le plus sûr des signes qu'un mandarin puisse donner à la populace en pareille circonstance, c'est de la regarder faire, de , demeurer impassible, et de ne rien répondre à ces milliers de regards qui semblent demander : « Pouvons-nous aller de l'avant ? » Je lui demande son aide : pas de réponse, visage de marbre ; sûr que je vais être tué, il ne prend pas la peine de cacher beaucoup sa complicité. Sa seule précaution est de ne faire aucun signe extérieur, de ne dire aucun mot assez compromettant, dont^on puisse se servir plus tard contre lui.

Je me remets à marcher lentement dans la direction de la rue; au milieu de l'avarit-cour, bondée d'une foule' hurlante et menaçante, je rencontre le premier mandarin du lieu en grande tenue ; — ces gens-là prennent la grande tenue dans les cas graves. — Je lui dis un mot ; lui, m'invite d'un geste poli à retourner à la maison inférieure, comme s'il avait une communication à me faire. Juste au début de l'émeute, il m'avait envoyé une lettre officielle pour m'annoncer que l'ancienne affaire était conclue dépuis trois jours, moyennant une indemnité — dérisoire — d'environ 200 francs ; qu'il avait envoyé cette somme à son supérieur de la capitale^ avec l'ordre de la remettre à Monseigneur, et l'attestation écrite que les chrétiens et le missionnaire jouiront désormais de la plus entière liberté. Je lui fais une réponse évasive , sachant très bien qu'une pareille conclusion de l'affaire est inacceptable, mais ne voulant- pas, par l'expression de mon refus, provoquer les fureurs de la foule. Déjà la veille, au prétoire, j'avais entendu le substitut exposer l'affaire à l'un de mes hommes ; celui-ci se garda d'exprimer son mépris, mais répon-

dit : « C'est cela, c'est cela ! » selon la politesse chinoise toute faite de mensonges et qui ne s'engage à rieri. Il est providentiel que ce jour-là le mandarin ait été absent ; je n'aurais certainement pas pu m'empêcher de lui dire ma pensée, et c'eût été donner un prétexte à la colère de la population : aujourd'hui, je suis fort devant les grands mandarins, et puis affirmer, sans mentir à ma conscience — avant tout il faut être chrétien — que je n'ai pas dit aux païens un mot qui pût les surexciter ! - — « Je n'ai pas refusé d'adhérer à leur proposition, et s'ils avaient voulu la paix, je la leur apportais ! Ils ont attesté par écrit que j'étais libre de circuler, de prêcher, etc.. ; leur conduite montre comme cette assurance était sincère ! » — C'est beaucoup de pouvoir produire de pareilles affirmations devant cette JUS ù'ce chinoise menteuse, hypocrite, formaliste, et qui ne cherche qu'à nous mettre dans notre tort. |

Donc le mandarin m'expliquait sa conclusion, et la foule | nous entourait vociférant, hurlant contre moi ; je me plaçai | entre le mandarin et son substitut, les tenant tous deux par j les habits ou par les bras, — on fait cela dans les grandes I circonstances, pour partager l'inviolabilité des fonctionnaires. \ Y eut-il un signal donné? Fut-il donné par les mandarins et i par les notables ? Après une courte hésitation due à l'arrivée j du premier mandarin, j'entends crier partout : << Commençons, | frappons ! » J'empoigne mes deux mandarins et les serre con- | tre moi, non certes par tendresse ! Mais la foule nous presse | , de plus en plus. Heureusement je la domine de la tête, et puis j j'ai bien harponné mes deux mandarins ; s'ils pouvaient \ s'écarter, mon affaire serait faite en trois minutes, le temps de j m'écharper. Je dis et répète aux mandarins qu'ils me doi- \ vent protection et sont responsables ; ils ne répondent pas | grand' chose. Nous restons là peut-être une heure ; je vois les | notables donner les signaux et même les ordres à diverses | reprises, et aussitôt la foule de se rapprocher encore et de se i ruer sur moi. Des bêtes féroces me hurlent dans l'oreille : i « Nous allons te tuer, diable d'Europe ! Nous ne voulons pas |

de ta religion ! Nous ne voulons pas de chrétiens ici ! Nous ne voulons pas queles diables d'Europe viennent nous prêcher leur religion ! Tuons-lé, tuons-le ! » Un coup de poing - m'arrive, puis 'deux, puis une grêle. Je fais remarquer au mandarin qu'on me bat en sa présence sans qu'il me protège. Un homme me tire par ma natte dé cheveux, il va me terrasser, et je suis perdu si je tombe ; mais je fais face vive- . ment âmes agresseurs et repêche les deux mandarins qui m'échappaient. Je leur dis que je vais me réfugier au prétoire : ils répondent qu'ils m'en refusent l'entrée et que j'ai à sortir de la ville ; c'est encore de leur part une grande faute dont je profite pour les charger devant leurs chefs. Je leur dis qu'ils doivent me conduire eux-mêmes hors de la ville ; le premier mandarin me promet l'escorte de ses satellites , chose peu rassurante, les satellites étant ce qu'il y a de plus éhonté, de plus dépourvu de conscience ; ceux^ de Pou-Gan-Tin, entre tous, sont les pires ennemis des chrétiens.

Je reprends ma marche vers la rue ; il me faut fendre les rangs pressés de cette foule menaçante qui encombre la cour ; pas un regard de pitié ! A Paris, qui devient chinois pourtant, j'imagine que les otages devaient rencontrer sur leur voie douloureuse quelque visage ami : ici, rien, rien, absolument rien que des regards sataniques ! Il y a du monde jusque sur les murs, sur les maisons, partout. Grâce aux deux mandarins, que je ne lâche pas, je puis atteindre la porte extérieure de la pagode, je la franchis et n'ai plus qu'un escalier à descendre pour être dans la rue. Le gros de la foule se trouve^ ainsi derrière moi dans l'enceinte de la pagode, et ne pourra sortir que lentement : c'est ce qui me sauvera encore. Je descends ; la foule, voyant que je vais lui échapper, se précipite sur moi avec de grands cris, et me bouscule avec mes deux mandarins. Le premier est renversé, je le ramasse et le relève aussitôt. La foule dans la rue était moins serrée, et un de mes chrétiens avait pu amener ma mule non loin de l'escalier ; traîner jusqu'à elle le mandarin, lâcher l'homme, enfourcher la bête et

LETTRE XLÏV. 369

partir au galop fut l'affaire d'un instant. En détalant, je vis la populace qui sortait à grands flots de. la pagode pour me poursuivre.

Pendant ce temps-là — je le sus plus tard — les mandarins et les notables étaient rentrés pour se concerter et attendre le résultat de la chasse qu'on me donnait. Un seul de mes hommes était près de moi et conduisait la mule • les autres étaient partis en avant, pour sauver mon bagage, m'ont-ils dit, plus encore sans doute pour sauver leur peau. Cependant, l'un d'eux, nouveau chrétien de Sin-Tchen, intelligent et adroit, était resté en arrière, observant, recueillant les noms et les documents, et aussi contenant la populace : c'est lui qui m'a sauvé la vie dans la circonstance que je vais raconter. Au moment où j'étais monté sur ma mule, ce brave homme avait entendu le mandarin dire à la foule : « Conduisez le prêtre européen hors de la ville ! » Mot à double sens; — pour moi : « Je te donne une escorte assez nombreuse qui te défendra, tu n'as rien à dire et ne pourras pas m'accuser ! » — pour la foule : « Chassez-le et tuez-le sur la place du marché ! » Le peuple répond : « Oui, oui ! » et se lance à mes trousses^ comme une meute enragée.

Me voici dans la rue. Devant moi, peu de gens et pas des plus hardis, ceux qui n'avaient pas osé entrer dans la pagode; mais la foule furieuse est sur mes talons, et une grêle serrée de pierres, de tuiles, de moellons commence à me tomber sur le dos. Par malheur, la porte de la ville est très loin, et, pour l'atteindre, il me faut à un moment changer de chemin, et enfiler une ruelle montante et difficile qui passe devant le prétoire. Eut-on l'idée que j'allais m'y réfugier ? Un cri se fit entendre : « Arrêtez-le, faites-le retourner, conduisons-le à la place du marché, c'est là qu'on le tuera ! » Devant les maisons regardaient des habitants relativement paisibles qui n'avaient pas pris part à l'émeute ; je leur disais : « Barre la rue derrière toi, empêche qu'on me suive ! » Les uns se détournaient froidement, les autres me regardaient avec une antipathie visible;

370 CORRESPONDANCE pu PÈRE J.-B. AUBRY.

d'autres riaient, certains me jetaient" des pierres ou de la terre. Le sang ruisselait sur ma figure: j'avais reçu au front plusieurs morceaux de tuiles dont je porte encore la trace ; mon épaule droite était fortement contusionnée.- Un furieux, prenant la bride de la mule, me fit retourner sur mes pas jusqu'à l'autre rue, ce qui me sépara de mon compagnon unique, et me ramena au milieu de la foule. La, foule me poussait vers le marché. Jugez quelle angoisse! me voir seul, sans savoir où j'allais, ni si je trouverais une issue ! . -

Vous vous étonnez, bien sûr, de me voir fuir la mort,malgré mon désir du martyre. Attendez,et pour le moment,prenez-moi tel que j'étais, désirant fort bêtement échapper. J'aperçois la porte de la ville et la place du marché — lieu de mon supplice. — Que /aire ? Revenir en arrière ? Impossible, je suis trop en vue, trop exposé aux pierres. Me dérober par quelque "cour bûjardin? C'est peu probable, essayons pourtant. Je quitte.la mule, un goujat la prend et la conduit au grand trot vers le marché ; j'avise une cour grande ouverte et m'y précipite. Il y avait là des femmes et des enfants ; j'ai beau leur dire : « Ne craignez pas ! » ils se mettent à hurler de peur. D'ailleurs la foule m'arrache de cette cour et me rejette dans la rue pour me pousser au marché. Je me cramponne à la haie d'un jardin : on me tire encore, et la haie me reste dans les mains. Je suis littéralement assommé de pierres ; la foule "me cerne de "toutes parts, impossible d'avancer. On me saisit par la natte, plusieurs fois j'ai failli être renversé et foulé aux pieds. Était-ce définitivement l'heure et le lieu de ma mort ? Je fis mon acte de contrition ; j'avoue humblement que je n'y. avais pas encore pensé. Savez-vous mon tourment ? C'est que mon bréviaire et ma méditation se trouvaient en retard. Ah ! je me souviendrai de ce saint Norbert (office remis) que nous faisions ce jour-là.

Maintenant que j'analyse après coup mes impressions, je me souviens d'avoir ri en voyant une femme s'étaler tout de son long dans un de ces ruisseaux infects qui sillonnent les

rues chinoises ; je revois un petit garçon de huit ans, assez beau pour un Chinois, aux vêteniehts proprets, au minois sympathique, qui "avait une pierre dans chaque main pour me lapider, parce qu'on lui avait dit que les diables d'Europe viennent arracher les yeux et le cœur des enfants. Je le vois, dans un de mes moments d'arrêt,' arrêté lui-même devant moi comme stupéfait, mais ne lâchant pas ses pierrèsr Pauvre petit, si son père était chrétien et me recevait dans sa maison, au bout d'un jour nous serions une paire d'amis; il viendrait du matin au soir me tourmenter pour voir mes images et mes objets européens ! Encore un souvenir : les coups que j'ai reçus ne sont pas doux, mais, tout le temps de la scène, je n'en ai éprouvé aucune douleur ; la cause naturelle est probablement les préoccupations, l'anxiété; on m'aurait tué, je crois, sans que je sentisse la souffrance.

Cependant on crie avec plus de rage^que jamais j << Aumarché, au marché ! » Et me voilà encore poussé par la foule ; mais cette fois c'est une torture plus pénible que n'importe quel supplice : on commence à me déshabiller. Monsieur Millier, massacré à Hin-Y-Fou en 1866, fut entièrement dépouillé après sa mort, jeté nu hors de la ville, au bord d'un chemin ; une pauvre chrétienne d'ici me raconte souvent qu'elle alla chercher le cadavre, l'entoura d'une toile grossière, et le fit enterrer là sans cercueil. Je crus qu'on allait m'infliger une humiliation semblable, même avant de me tuer : on arrachait mes habits pour aller plus vite ; mon bréviaire tombe à terre, je puis encore le ramasser et le cacher vite dans ma manche. Déjà ma grande robe grise est à moitié ôtée ; heureusement on s'arrête; je puis la rajuster encore, tout en avançant vers le marché. Nous y sommes enfin, et je puis mesurer de l'œil l'espace qui me sépare du lieu où je vais donner le spectacle de ma mort, les cris de la foule ne me permettent pas d'en douter. Tout à coup, j'aperçois, à l'une des extrémités de la place, dans la direction de Hin- Y-Fou, mon guide, qui a retrouvé la mule et qui me fait signe d'arriver. La foule débouche sur la

place, des pierres m'arrivent par-dessus lès murs; heureusement le chrétien de Sin-Tchen a la bonne inspiration de haranguer les gens qui se pressent à la porte de la ville ; il les arrête un instant, ce qui me permet de prendre une résolution. Avec nies grandes jambes, en quelques secondes je suis au bout de la place, j'enfourche ma mule, et me voilà parti au grand galop sur la route de Hin- Y-Fou. La foule me poursuit encore l'espace d'un demi-kilomètre; elle hurle, lance des pierres qui ne m'atteignent plus : je suis sauvé ! -

L'adresse du chrétien de Sin-Tchen, ses objurgations, l'absence des notables, quin'étaientplus là pour donner leurs ordres, firent hésiter la foule un instant ; je dois mon salùt à ce moment d'hésitation sur le marché, comme je l'avais dû déjà à l'hésitation des notables à la pagode, mais, cinq minutes plus tard, c'était fini ! A deux lieues de la ville, je fais l'appel de mes gens et de mes bagages : rien ne manquait qu'une cou-

verture et quelques vêtements perdus dans la bagarre.

Mandarins et notables attendaient impatiemment dans la pagode la nouvelle de ma mort ; ils furent fort déçus de me savoir échappé. Le mandarin, craignant d'être accusé par moi, m'envoya d'abord trois satellites, soi-disant pour me conduire et me protégerj m'apporter ses politesses et offres de service ; ils arrivèrent au milieu de la nuit au village ou je couchais. Plus tard encore, deux autres satellites rapportèrent ma couverture en loques, et demandèrent avec empressement si on m'avait volé autre chose.

Je me reposai à Sin-Tchen le dimanche dix juillet, et me voici revenu à Hin-Y-Fou. Il ne me reste que deux ou trois bosses avec blessures au front, une douleur à l'épaule droite, et des ressouvenirs de pierres dans le dos et la poitrine quand je tousse. J'ai dépêché un homme à Monseigneur ; Sa Grandeur agira légalement, et tâchera de profiter de ma débâcle, pour mieux assurer l'entrée du christianisme et l'installation de nos œuvres dans ce district.

Vous direz que c'est peu glorieux d'avoir en définitive évité

le martyre, mais d'abord « hoino sum et nikil humani a me alienumpiito ; » puis j'avais peut-être cinq ou six mille hom-

mes et enfants à mes trousses, et j'étais seul ! On n'est pas fort contre un peuple, et en Chine on gâte tout en tenant tête aux émeutes : il faut se tenir droit, calme, en imposer, s'esquiver lentement, et, une fois hors de la foule, jouer des jambes. Auraîs-je dû attendre et provoquer le martyre ? Non ; on nous fait un devoir de fuir et on a raison. J'avoue du reste que, pendant toute la scène, il ne me vint pas à la pensée que la mort vers laquelle on me traînait pût être le martyre ; je la trouvais si prosaïque, si peu idéale ! Je m'y sentais bien peu préparé, et la pensée de l'éternité me faisait peur ; enfin le souvenir de mes parents et de vous tous, de mes œuvres etde mes chrétiens, de mes orphelins, me faisait désirer d'échapper. Au fond eûtce été un martyre en règle ? Je n'en sais rien, mais je sais bien -que je souffrais-pourl'Eglise,pQur la. propagation de la foi ; et le chrétien de Sin-Tchen me disait avoir entendu un des notables les plus influents et les plus ardents lui dire sans le connaître : « Ce prêtre d'Europe vient ici prêcher et bâtir une église ; nous ne voulons pas cela !»

Aujourd'hui, je ne regrette pas d'avoir eu la vie sauve, mais j'espère pouvoir, quelque jour encore, souffrir davantage et témoigner avec mon sang que notre foi est la seule vraie : — <i Pro nomine Jesîi contumeliain pati. '^ — Je suis revenu de Pou-Gan-Tin avec l'intime conviction que ce sont là des prémices, et que je finirai par quelque tour comme ça ma pauvre vie. Cette conviction, je l'ai eue, dès l'enfance, mais plutôt sous forme de désirs dont je n'espérais pas la réalisation. Quand j'entendais, à Saint-Lucien, à Beauvais, à Rome, lire à la fin du repas: « En tel lieu, uri tel trucidé pour la foi, » je pensais : « Et dire que ça ne &uit pas pour moi ! » Aujourd'hui vraiment les chances se rapprochent, j^a*-l%sfi0i4vet-iTt4ffie^nion-É%^;^=zèr^=/rOT?^ «r-csaint«-que-ça-n'arriv©. Chose curieuse : pensant à l'éventualité pour moi d'un supplice infligé par des païens, je ^m'étais toujours demandé comment A^fT'^Wi^-^^te^supporteraiï la souf-

france physique | la réponse de Notre-Seigneur est venue ce jdùr-là, et j'ai vraiment fait mon apprentissage : des émotions intérieures que vous devinez, aucune douleur physique !

J'ai rapporté la résolution de me préparefun peu mieux que je n'ai fait à cette grâce ineffable du martyre ; je vois bien que Dieu est délicat dans ses choix, et exige une grande sainteté de ses élus. J'ai manqué mon coup, mais à plus tard ! L'avenir est long : cette affaire est une preuve qu'il y a encore place pour le martyre au Kouy-Tchéou, et j'ai d'autant plus -d'espoir de finir par là ma vie, que je suis destiné à être toujours occupé à des besognes fatigantes et lointaines d'avantgarde et de combat. C'est là qu'il y a des chances ! Donc en avant d^^ ! D4tes-«»-pett,(/i j'allais vous obliger à vous agenouiller devant mes autelsj c'est moi qui rirais bien de vous voir enfin me respecter un è^à^ / /i<-i^- ■' : . Aujourd'hui,je ne vous dirai--pas--mes autres tribulations •depuis six mois surtout, je suis sous le pressoir en voyant mes chrétientés menacées, tourmentées et de plus en plus persécutées. Mon espérance, c'est que j'ai pu donner à mon district le Sacré-Cœur de Notre-Seigneur pour patron spécial ; il faut donc que ça marcàe, mais en passant par la voie des souffrances, comme Notre-Seigneur lui-même. D'ailleurs, je vois combien les vexations des païens sont utiles aux chrétiens, et combien mes peines servent à me détacher de tout, à me faire comprendre et sentir que Notre-Seigneur est toute mon espérance. Il n'a pas manqué jusqu'à présent de me soutenir et de me fortifier ; je l'ai remarqué: chaque fois que j'ai été plus accablé, il, m'a fait découvrir, dans mon bréviaire, l'Évangile et mes autres livres, quelque bon texte cent fois lu et relu, mais dont je n'avais pas encore goûté le suc, et qui, une- fois découvert et compris, me sert de nourriture et de tonique. C'est comme si un ange me montrait ces textes du doigt, ou comme si Dieu me parlait tout à coup au milieu de mes angoisses. Elles étaient rudes parfois ; je devais succomber sous le fardeau, mais de saintes âmes qui priaient pour moi m'ont servi de

contre-forts. J'ai eu un bon mois du Sacré-Cœur... Si je pouvais seulement avancer un peu autour de moi l'œuvre de l'Évangile, et après, aller pep tenma càreassc dans quelque coin encore, barbare, pour y servir, par une mort comme celle que je viens de manquer, de première pierre à l'Église, ne sèrais-je pas bien heureux ? -

A Dieu ! Vive là joie que j'ai et les pommes déterre quejq n'ai pas !

E lecteur aura remarqué dans les dernières lettres du missionnaire ce que saint Paul appelle d'un mot intraduisible « Responsmn inortis, » la réponse de la mort à nos projets, le sentiment très vif et toujours présent de notre impuissance et de notre faiblesse. : L'ouvrier de I^eu avait arrgs^^^^ et de son sang le sol confié à son zèle; déjà il lui semblait entrevoir la moisson, et la mort allait le coucher sur son sillon avant qu'il ait eu le temps de lier les premières gerbes. Le Père Aubry le pressentait, il le laissait deviner à ses chers parents- et^à ses amis de France. Appelé, comme il l'a dit, au RABiGAtîSMEv©^ SACRIFICE," il avait tout donné, s'était donné lui-même aux âmes, mais Dieu exigeait encore de lui l'immolation de toutes ses espérances, de ses rêves les plus saints, <(, Responsum mortis ! y

J.-B. Aubry accueillit la mort comme la messagère de Dieu ; à ses avertissements il n'eut à répondre que la parole de l'Écriture : « Seigneur, puisque ce n'était pas assez pour moi du sacrifice de ma famille, de mon pays, de mes études et de mon repos, — holocautomata non tibi placuerunt, — me voici pour accomplir pleinement votre volonté, <i. Ecce venio tit faciam, Deus, vohmtatein tuain. » La lettre que l'ami (i) du P. Aubry écrivit à son frère dit bien ce que fut cette mort, ce qu'eût été cette vie !

(i) Le Père Paul Michel-

Hin-Y-Fou, le 27 septembre 1882.

Monsieur LE Curé (i),

E tout son district, votre cher frère affectionnait plus spécialement la partie de Tsé-Hen, précisément parce que c'était la plus persécutée. Outre que sa vie y a été plusieurs fois en danger par le fait de la haine des païens, les souffrances morales et phy- "^iqûësqù^il à endurées sont sâTns^^ mesure. Il a

dû vous écrire les rrialheurs qui, depuis deux ans, sont venus fondre sur cette chrétienté naissante. Les néophytes ont été les uns dépouillés de leurs terrains, chassés de leurs maisons, plusieurs emprisonnés, battus et torturés de la manière la plus barbare. Tous étaient menacés. Les mandarins et les satellites, avec leur rapacité et leur haine insatiable, ont fait tous leurs efforts pour obtenir l'apostasie de ces nouveaux chrétiens ; ils n'ont pas réussi, grâce aux exhortations de votre frère. Mais lui, pouvait-il voir d'un œil indifférent de si .profondes afflictions ? Pour les consoler, il leur montrait un visage calme et plein d'encouragement, tandis que son cœur saignait. Il leur faisait entrevoir un avenir plus heureux, et les plus noirs pressentiments agitaient son esprit. Que d'efforts n'a-t-il pas tentés pour leur faire rendre justice ! Mais en Chine la justice semble ne plus exister pour les chrétiens. Enfin, en décembre 1881, les mandarins ayant complètement donné gain de cause aux païens, l'iniquité étant consommée, la rage de ces

(i) Lettre du Père Michel au frère de J.-B. Aubry.

LETTRE XLV.. Ty'J'J

ennemis du nom chrétien parut s'endormir. Votrefrère, repoussant toute appréhension, armé de son zèle indomptable et de , la confiance en Dieu, partit pour relever tant de ruines; il alla consoler ses chrétiens découragés.

Du 25 juin jusqu'au 7 septernbre, jour de sa rentrée à Hin- Y-Fou, il a parcouru 24 stations. Du 2 1 au 30 août, il a fait, pouf se confesser au Kouang-Sij un voyage de six jours, aller ' et retour. En cette saison, dans toute la contrée où il a séjourné, la chaleur est intense et malsaine. Les voyages continuels qu'il a dû faire pour visiter un si vaste pays, oti il n'y a presque pas de routes, et par un temps de pluies quotidiennes, lui ont occasionné des fatigues incroyables. Voici d'ailleurs comment il raconte lui-même ce qui lui est arrivé le 10 juillet :

« Je suis arrivé ici avant-hier, bien tard dans la nuit, sans lumière,--n'ayant avec- moi que Qîi-Lao-San et„„Yan-Kiu-- Yueh : seul je savais les chemins, et pas bien sûrement. La journée ayant été toute pluvieuse, ces chemins étaient d'autant plus affreux qu'ils le sont d'ailleurs en tout temps. A Loûng-Pîn, première erreur de route, je pris à gauche ; il a fallu ensuite, pour rejoindre la route, traverser les rizières ; je me suis mis nu-jambes et on a barboté ; arrivé dans un détour près d'ici, deuxième erreur de route : j'ai pris trop à droite ; cela m'a conduit dans des vallons déserts, à hautes herbes ; la nuit arrivée, j'étais trempé, pas de chemin. Yan-Kiu-Yuen rôde à la découverte, moi et Ou-Lao-San cherchons à sortir de là ; nous errons par les broussailles, les rochers, les chemins creux et pleins d'eau et d'amas de boue : Lao-San tient un bâton et tâte le chemin pas à pas, je le suis par derrière, tenant le bout du bâton et traînant ma mule qui a peur. On tombe d'un trou dans un autre : quelle soirée ! Enfin, découragés, nous nous asseyons sur une pierre et, pendant que ma mule broute au hasard, nous attendons le retour de Yan-Kiu- Yuen, qui est allé chercher secours. Bien longtemps après, nous commençons à percevoir un cri lointain ; je réponds de

378'- CORRESPONDANCE. DU PÈRE j;-R. AUBRY.

toutes mes forces. Peu à peu le cri se rapproche, et nous apercevons le reflet des torches que les hautes herbes nous empêchent de voir. Enfin les chrétiens arrivent, et, en nous éclairant, nous révèle^nt à nous-mêmes notre triste état. »

Remarquez que cet accident s'est souvent renouvelé pour lui ; ajoutez à toutes ces fatiguas le peu de- soin qu'il prenait pour sa santé et les soucis continuels qui agitaient son esprit. Il écrivait le i^r septembre : « Le plus grand tourmenty la plus grande peine de la vie de missionnaire, c'est l'inquiétude au milieu de laquelle il lui faut vivre, sans un seul moment de relâche, et qui tombe sur lui de tous côtés : du côté des chrétiens, on a peur qu'ils soient mauvais et ne remplissent pas leur devoir; du côté des catéchistes, on craint qu'ils n'instruisent pas les chrétiens ; du côté de là maison et des enfants de la Sainte-Enfance, impossible de dire mes transes sur ce point ; sitôt que m'arrive un courrier de Hin-Y-Fou, je tremble d'apprendre que les enfants sont malades, qu'il y en a de morts ; du côté des païens, peur de la persécution, des troubles, des mauvais bruits, des injustices; du côté des mandarins,. enfin, crainte qu'ils ne vexent mes chrétiens et ne leur cherchent &M^nefcomme c'est leur habitude. »

L'âme la plus forte, le corps le plus robuste, ne pouvaient tenir contre de telles épreuves. Appelé à Hin-Y-Fou le 7 septembre, pour une affaire injuste que lui suscitait un mandarin, il fit deux journées en-une et arriva bien fatigué, très tard dans la nuit. Dès le lendemain, il sentit les premières atteintes de sa maladie. Mais laissons-le encore une fois parler luimême ; vous verrez que la piété a toujours été son soutien :" «Ce 8 septembre, fête de la Nativité de la bienheureuse Vierge Marie, j'ai bien besoin de sa protection et surtout de la force qu'elle sait mettre au cœur de ses enfants. Quand je suis comme aujourd'hui fatigué, non seulement de corps, mais de cœur et d'esprit, j'éprouve encore une joie intime et profonde à me reposer l'âme dans une pensée de piété. Tout est là, et puisque je suis prêtre et missionnaire, je. n'ai d'espoir et

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ne vis que pour le ciel ; toute autre chose compte pour peu devant moi. »

Dans les jours qui suivirent, votre frère mit tous ses comptes en règle, et écrivit des notes sur toutes ses affaires. Dès le .12, il ne put plus célébrer la sainte messe. Sa maladie consistait dans une fièvre pestilentielle, suite de trop grandes fatigues ,et de son trop long séjour dans le Tse-Hen. Il y avait un an et quatre mois qu'il affrontait généreusement à Pou- Gan le martyre du sang, et Dieu lui avait réservé le martyre du dévouement à ses chrétiens. Dès lé mercredi 13, ses catéchistes le pressaient de m'écrire pour m'inviter à venir le voir. Ce cher confrère, croyant encore à son rétablissement, ne voulait pas m'imposer inutilement ce voyage de près de 50 lieues. Ce ne fut que le jeudi au soir que, ne pouvant plus tenir la plume, il ordonna à son pharmacien de m'envoyer un cour- .rier„èx^près.L'envoyé partit„e

le dimanche au soir. Depuis quelç[ues jours, un confrère, M. Roux, se trouvait avec moi. Il devait le lendemain rentrer dans son district, mais, comprenant la gravité de la situation, et par affection pour votre frère, il voulut m'accompagner. Nous partîmes le lendemain à marche forcée. Ah ! pourquoi notre voyage n'a-t-il pas eu la promptitude de nos désirs ! Dès lé vendredi 15,. votre frère ne quitta plus le lit. Le feu intérieur qui le minait l'a toujours laissé calme. Il souffrait beaucoup, mais sa patience a édifié tous ceux qui l'ont approché. Il avait continuellement à la bouche des paroles de résignation. Il consolait ses chrétiens, qui se lamentaient d'avoir à quitter si tôt un si bon père. Un de ses catéchistes, nommé Lou, s'est tenu à son chevet jusqu'à l'instant fatal, lui donnant les soins les plus assidus. C'est à lui qu'il a transmis ses dernières volontés, en lui disant : « Quand le P. Michel sera venu, tu le prieras d'écrire à mes parents bien-aimés, à mon frère et à mon curé. » Il lui disait encore : « Peut-être, sans le vouloir, j'ai offensé mon vicaire apostolique et mes confrères ; tu prieras le Père de leur demander pardon en mon nom. »

Il en est venu jusqu'à prier les chrétiens qui l'assistaient dé lui pardonner les offenses qu'il aurait pu leur faire. Et les chrétiens répondirent : « Le Père ne nous a fait que du bien : Venu pour nous, c'est à cause de nous qu'il meurt si tôt. » Dès lé dimanche soif, votre frère ne put plus parler, mais il conserva parfaite toute sa connaissance, répondant par signes à tout ce qu'on lui demandait, souriant quand on lui prononçait les SS. Noms de Jésus, Marie, Joseph ; il embrassait coçtinuelle-^ ment son crucifix j ses yeux étaient fixés avec amour vers le ciel. Le mardi, de grand matin, sa respiration devenant difficile, les catéchistes et la vierge qui dirige l'école des filles se mirent à genoux autour de son lit. Ils récitèrent les prières des agonisants. Ils l'appelaient de temps en temps, et chaque fois il répondait par un léger soupir. Enfin, vers 8 heures du . matin, votre cher frère,ayant conservé sa connaissance jusqu'au dernier instant,.les y eux tournés vers-le:Ciel,-la-croix en maitt,l'habit de Marie sur le cœur, a rendu sa belle âme à Dieu. C'était le mardi 19 septembre.

Ses catéchistes ont lavé son corps, l'ont revêtu de ses plus beaux habits, de sa plus belle aube et de la chasuble, jpuis l'ont exposé dans l'endroit le plus honorable de la maison. Depuis ce moment, les prières des enfants de l'orphelinat et des chrétiens accourus de tous côtés n'ont pas discontinué. Le lendemain, le cercueil étant prêt, on le transportai l'église. C'est là que nous l'avons trouvé.

Il nous restait encore un jour et demi à faire quand, arrivés dans un marché, nous avons appris cette foudroyante nouvelle. Depuis mon séjour en Chine, je n'ai jamais éprouvé une douleur si indicible. Nous étions là perdus au milieu de cette foule païenne qui nous regardait stupidement, ne comprenant rien à notre malheur. Ah ! quel moment ! mon Dieu, excusezmoi si j'ai presque murmuré. Dès notre arrivée, notre premier acte fut de prier auprès du cercueil de votre frère et notre ami. Les enfants et les chrétiens vinrent nous saluer ; leurs larmes disaient bien la perte qu'ils avaient faite ; c'était trop

d'émotion ; ne pouvant plus nous contenir, nous avons pleuré et pleuré longtemps.

L'enterrement eut lieu le samedi 23 ; la longue file des enfants et des chrétiens en deuil, chantant leurs prières, s'est déroulée avec ordre dans cette grande ville. Une foule immense mais silencieuse stationnait le long des rues. Le cercueil venait après les chrétiens. Enfin les deux missionnaires suivaient en chaise. Ainsi le veut l'impérieuse coutume de Chine. Toutes les cérémonies de notre Mère la Sainte Église étant accomplies, nous avons confié à la terre ce précieux dépôt. Son tombeau se dressera à l'endroit désigné par lui-même, en face et à un millier de pas de celui de M. Muller, lui aussi enfant de Beauvais.

Avant-propos.

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