‹ CorrespondanceChapitre 16 sur 19 · FRAGMENT DE · texte numérisé non relu

FRAGMENT DE

t C'était un mercredi ... depuis longtemps le soleil était couché, et mes idées en approchant de Crans prenaient je ne sais quoi de lugubre, d'effrayant. Malheur à celui qui va en pèlerinage aux lieux où il a passé son enfance ! 11 ne trouve plus que des tombeaux, de l'herbe, et encore des tombeaux.

« Au milieu du village je rencontre un homme qui laisse ses bœufs et son chariot pour m'accompagner à la porte • le la famille Lequien.

« — Voulez-vous m'ouvrir? je suis le petit-fils de madame Piozat.

« — Quoi ! est-ce possible! de cette bonne dame étrangère qui est morte dans la chambre d'en haut, il y a vingt ans? — Oui, je viens pour voir sa tombe et pour vous embrasser.

— C'est moi qui l'ai veillée dans les derniers jours; c'est moi qui lui ai fermé les yeux. — Vous pensez donc encore à elle ?

« — Si nous y pensons? ah! toujours! Nos enfants la connaissent comme nous. Elle était si bonne, si charitable ! — Oui elle l'était.

« — Vous rappelez-vous, frère, l'affaire du médecin Lefort? et ses dernières paroles? et ses dernières pensées?

— Et ses amis, où sont-ils ? M. Sain d in, — Mort. — Et sa femme? — Morte aussi. — Et ses enfants? Morts. Parlez-nous de cette pauvre demoiselle Eugénie. Comment oublier jamais qu'elle vint de Bourg pleine de joie de revoir sa mère? Elle arrive jusqu'à Versoix, veut continuer son chemin sans s'arrêter et, ce n'est qu'au moment de monter en voiture qu'elle sait qu'il n'est plus temps ! Non, ne nous en parlez pas, cela est trop triste.

i — C'est elle qui m'a envoyé vers vous. Elle aurait bien envie aussi de vous revoir. — Vraiment, je crois

que vous lui ressemblez. Qu'en dis-tu. Antoine ? — Je le trouve aussi. — Et moi aussi. — Et moi aussi.

t — Eh bien! puisque cela est, vous permettez que je vous embrasse?

« — Et moi donc ! — Et moi do.ic 1 »

« Ce dialogue fut interrompu pour recommencer bientôt après. J'étais tout étonné de la bonté de ces paysans et de l'intelligence qu'ils ont des sentiments les plus délicats. Cela est si différent dans les cantons catholiques !

« Dans l'émotion où j'étais, je retrouvais parfaitement ce que je n'avais vu jusque-là que dans les livres, la simplicité, la grâce et la noblesse d'âme de ces braves gens. Pendant qu'ils me parlaient tour à tour et le plus souvent tous ensemble, occupés les uns à me caresser, les autres i étendre la nappe, à chercher leur meilleur vin, leur meilleur lait, leurs œufs et leur miel, j'écrivais sur un coin le la table des notes, des noms, des prières... En voici ine:

« O vous, que j'ai été accoutumé à chérir depuis si ongtemps, je viens au nom de maman et de ma sœur lonorer votre lit de mort. Protégez-nous tous du haut du iel. Empêchez-moi de tomber dans l'endurcissement et de essembler aux autres hommes. Que votre ombre m'acompagne quand je suis seul. Je me trouve heureux et en epos sous ce toit où vous avez habité. Adieu, ombre chéie! Que mes paroles ne restent pas vaines. »

• Après le souper, qui futsans aucun doute le meilleur ue je ferai de ma vie, on prolongea très-longtemps la eauerie. Ils voulaient ensuite à toute force me retenir à couder chez eux ; mais je compris que cela ne pourrait se ûre sans de grands dérangements et sans envoyer leurs afants dehors, et, quoique j'eusse bien aimé passer une uit dans la chambre d'en haut, j'insistai pour qu'Antoine l'accompagnât à l'auberge de Crans. A la fin. ils y consenrent. Antoine prit mon paquet et me conduisit au Cerf 9venu libre. C'était une espèce de cabaret, où je trouvai

Alex. Levrat, ancien domestique au château de Crans. Les

reconnaissances et les regrets recommencèrent là tout de nouveau. Je payai à ce brave homme une bouteille que nous entamâmes tous trois en trinquant, et je les laissai pour me coucher dans une petite chambre si bien à portée du cabaret que je m'endormis au bruit de leurs récits et de leurs louanges. Je n'ai pas besoin de dire que je dormis d'un sommeil tranquille et heureux.

« De bon matin. Charles Lequien vint frapper à ma porte, me prier à déjeuner et me dire que, pour m'accompagner, ils se se sont décidés à conduire une vache à la foire de Xyon. J'avais quelque chose de plus pressé que tout cela, c'était d'aller visiter le cimetière. Je ne dis qu'un demi-mot, Charles me comprit, baissa la tète... *

Un autre fragment inédit, sur un sujet tout différent, est de la même époque (novembre 1823, à son retour à Paris). Ces pensées, jetées au hasard sur un chiffon de papier, jamais relues, marquent la toute première manière d'Edgar Quinet, avant Herder, avant ses travaux philosophiques. A ce titre, je le cite :

« Il est certain qu'il y a dans le monde moral comme dans le monde physique des rapports de convenance qui rattachent les êtres les uns aux autres, et que par exemple la beauté, la liberté et les idées religieuses sont unies entre elles par des liens indissolubles. Si vous les séparez, non-seulement l'effet général qui résultait de leurs relations est détruit, mais aussi chacune en particulier perd de sa forme et de sa puissance. Ceci ne doit point être un mystère pour les physiologistes qui expriment les traits et les habitudes du visage parles pensées et les émotions de l'àme.

Four moi, je me rappellerai toujours l'impression qui restée davoir entendu des voix que j'aimais, chanter au milieu d'un salon des hymnes au despotisme.

« L'intonation, les accents avaient encore de l'expression

et de In douceur, mais ils avaient perdu à jamais le chemin du cœur, et l'on sentait malgré soi que le charme était tombé ! 0 femmes ! ne soyez pas transfuges du camp de la liberté! N'allez pas ot' i v couronnes à la puissance, à la richesse, ni à tous le> a : res désench ntements de ce monde. Dieu, l'enthousiasme et l'ani tir, voilà ce qui vous appartient. Laissez aux hommes le culte de la lâcheté et du déshonneur ! >

Cependant la terrible question, toujours éludée, mais toujours pendant»', du choix d'un état, allait être] • une dernière fois. C'était dans l'automne de 18:J i. Edgar (juinet venait de passer ses derniers examens de droit. En juillet, il revient pics de sec parents, près de sa i chérie, emploie le mois d'août à un voyage pédestre à la Grande-Chartreuse el aux Charmetti Lucien Aillaud ; mais à la veille de repartir pour P refus du (

Il passe ;» Charolles une partie de l'hiver de 18-2i. Mo» mente très-difficiles; le mécontentement paternel ne devait pas lui rendre la vie aisée sous le même toit. El pourtant, c'est dans la maisoo du Pré qu'il entreprit, du tobre 1824 à janvier première traduction de

(Ici 1er; traduction de l'anglais, il ne savait pas encore L'allemand. Il l'apprit et refit une nouvelle traduction. En même temps qu'il traduisait les trois volumes des / de llerder, il commençait aussi son Introduction à là iosopbie de l'histoire de T humanité.

« Cette introduction, dit-il *. écrite à la fin de 1824, ne fut

< pas mon coup d'essai. Elle est bien plutôt la coni clusion d'une période de travaux qui l'ont précédée « et dont je n'ai pas publié une ligne. Avant de connaî- « tre un mot de la science allemande et de Vico, je m'étais a engagé par instinct dans une voie analogue. Sans guide, « sans conseiller, je me trouvai jeté, je ne sais comment,

(1) Note9 du lomo X, Œuvre* complète*, p. 317.

398 CORRESlH)HDAJrCl

« dans la métaphysique de L'histoire. En 1823, j'écrivais à « ce point de vue une Histoire de la Conscience humaine « et de la Personnalité morale. Je montrais le développe- « ment de F individu à travers les temps.

c De là, je passai à un ouvrage plus étendu, que je c conduisis aussi à son terme, les Institutions politiques « dans leurs rapports avec la religion. Pour donner un « corps à mes idées, je personnifiai les principales époe ques du monde chrétien dans un monument, ou un t homme ; je fis comparaître les Barbares, l'esprit des « chroniqueurs, Abeilard, l'amour au moyen âge, l'Imi-

■ tation de Jésus-Christ, le Mysticisme, Froissard, la

• folie de Charles VI, etc.

« Plein d'une juste défiance en mes forces, je ne cher- « chai point à publier ces essais, ni les poèmes dont « j'étais occupé depuis si longtemps. Mais je me dis : « Faisons avant tout une œuvre modeste qui soit cer- « tainement, nécessairement utile ; traduisons, si nous « ne devons pas créer. Et je me décidai pour Herder c Cette traduction ne fut ainsi qu'un accessoire au milieu « de mes autres travaux. Il se présentait une difficulté. « Je ne savais pas une syllabe d'allemand. Je dus l'ap-

• prendre seul. Je fis, refis et recommençai jusqu'à trois c fois ma traduction, depuis la première ligne jusqu'à « la dernière.

« En même temps, j'écrivis un ouvrage sur Bossuet,que t j'examinai sous ses différents aspects, avec les prin- « cipes que je venais de me former sur la métaphysique

• de l'histoire.

« Tous ces ouvrages dont je parle existent en manus-

• crits. Séparé de mes papiers qui sont restés en France,

■ je n'ai rien pu en extraire. Mais peut-être me sera-t-il i donné un jour d'en tirer quelques fragments, et ils moni treront au moins quelles lentes préparations je me e suis imposées avant de m' adresser au public, et quel i respect nous avions tous pour la sainte mission des t lettres *. »

(t) Note» de 18ô7, OEuvrcs complète», tome X, p. 317.

V.vec ce point d'appui, sa traduction, se sentant sous égide d'un protecteur Herder, le jeune homme de vingt

un ans quitte Charolles, en janvier 18-2.",. et brave dé- )rmais toutes Les difficultés qui l'attendaient à Paris, n moment, an seul moment, l'idée lui traversa l'esprit accompagner au Brésil son ami Pézérat, pour y cherlussi cette fortune, ces moyens positifs d'existence ni lui étaient demandés sans cesse. Mais ce projet ne dura u'un éclair et se convertit en simple voyage à Londres. tout le mystère que des entreprises de ce genre néïSSÎtaient en province dans ce temps-là. Qu'on se figure ■ que devait être en effet il y a cinquante à soixante ans «pril dune petite ville ! Tout ce qui sortait quelque peu B l'ornière, de la routine, devenait matière à scandale, >ut semblait excentrique : on voyage, une tentative litiraire, mais surtoul la vie idéale de l'esprit. Cette malheurease question du choix d'un état troublait B retours flans la maison paternelle au moment des icances; elle empêcha en septembre 1*5 la réunion

9 famille habituelle. Il est vrai que cette annéelàdgar Quinel pul renoncer plus facilement à son cher ertines; B6S amitiés nouvelles le retinrent à Paris. Il uinut presque dans le même mois M. de Gérando, l'auur du Perfectionnement moral, et M. Cousin. L'amitié - deux hommes l'affranchit de toute hésitation et iffermit dans sa vocation, en lui rendant une noble mtiance en lui-même.

t chez M. Cousin, en 18-25, qu'il rencontra dans une atinée de printemps M. Michelet, qui terminait sa traiction de Vico, au moment même où Edgar Quinet venait 3 traduire Herder. Ce fut le commencement de leur imortelle amitié.

Si l'enthousiaste jeune homme de vingt-deux ans conçut ne admiration passionnée pour l'auteur du Vrai, du Beau t î Bien,pov\v le philosophe dont le nom rayonnait alors une gloire sans tache, il garda néanmoins son indépendance entière. S'il dut renoncer plus tard à des illuons, ce fut après 1830 ; mais dans le moment même do i fascination, il ne se laissa jamais aveugler et ne

céda pas à des séductions irrésistibles. Il a raconté cinquante ans après, dans son dernier ouvrage, l'enseignement qu'il tira de cette première expérience. Nous terminerons par cette page :

« Ce qui m'aie plus surpris dans ce siècle, je vais le

• dire : c'est d'avoir vu des philosophes commencer leur « carrière par le plus haut spiritualisme et le renier à la

première épreuve. Aucune idée n'était pour eux assez « dégagée de la matière. La sensation même n'était pour

eux qu'une déchéance. Que parlait-on d'origine de l'es- ■ prit ? Un tel mélange de termes corporels et intellectuels

effarouchait comme une profanation ces âmes dégagées « des sens. Voilà pour la métaphysique.

« Quant à la morale, il va sans dire qu'elle ne tou- » chait pas des pieds la terie. Ce n'était qu'héroïsme, « sacrifice de soi, immolation, répétition perpétuelle de

• la mort de Socrate. Tels furent les enseignements que

• je reçus, comme une confidence, à l'entrée de la vie.

J'en fus d'abord émerveillé. Bientôt une découverte «singulière me donna à réfléchir. Le jour même où le « théâtre des choses humaines vint à changer, où la Ré-

• volution éclata, celle de 1830, où la situation extérieure

uu're.ou l'ambition, le plaisir de commander trou- < verent une occasion favorable, tout changea dans les «.a\oet Lin es comme .dans les choses. Cet austère stoïcisme disparut en un clin d'œil, ne laissant après lui

• <jue. son manteau, ^e restai seul, en face de cerenveru sèment à vue, cherchant dans les actes quelques tra- I ces des pensées antérieures et n'en trouvant pas le -.moindre, vestige.

« Avais-je donc rêvé? Cet idéalisme, ces conversations t /.ans la nue, ces serments jurés sur l'autel de Platon,

tout, cela n'était-ce qu'un jeu, une décoration de théâtre, « moins encore, une peur que le premier souffle avait j dissipée ?.

l'aurais voulu douter de ce que je voyais, de ce que « j'entendais à toute heure. C'est ce qui nie fut impossible. « Je dus me résigner à comprendre que j - a un

sperfaele que je n'aurais jamais imnçriné et qui me paraît aujourd'hui le plus triste de tous, je veux dire le reniement de l'esprit.

c Si j'ajoute que cette expérience s'acheva pour moi dans les premières années de la vie, vous penserez que j'en resiai brisé et que je m'éloignai avec désespoir des m'on m'avait fait entrevoir, dans les nielles y^ ne trouvais qu'une embûche à l'heure même où je croyais me donner tout entier à la vérité pure. « Heureusement pour moi. je ne lis rien de semblable. ,Ie coni'l is seulement de cette première expérience que je ne devais pas recevoir en aveugle les théories qui s'étaient montrées à moi; ceui qui les avaient soutenues n'en étaient pas si convaincus qu'ils me paraissaient l'être, puisqu'ils les avaient si légèrement rejetées, du jour au lendemain; au premier venl de la fortune. De là, je tirai ma première leçon d'indépendance.

rdais alors comme une trahie la philosophie me donna ma liberté. Je renon

écouter un maître; j'osai penser par mOMnème beaux mots de spiritualisme, d'idéalisme avaient servi

à m'abuser ; ils n'avaient donc pas la vertu SSCI

j'étais bien près de leur a rder. On m'avait bien

longtemps fait peur de la matière et du monde corporel comme d'une illusion des -eus, et c'est au contraire l'esprit pur qui m'avait trompé à ma première entrée dans la philosophie.

« Excellente occasion de regarder cette autre i'aee des que l'on proscrivait, la nature, le isible,

la vie. la réalité. Après quoi, sans garder rancune a l'idéalisme, je pourrais y revenir, moins défiant et plus calme, si la vérité m'appelait de ce côté Ce plan est à peu près celui que j'ai suivi (1). »

Parmi les divers ouvrages auxquels Edgar Quinet sonait dans les derniers temps de sa vie, il se proposait scrire une psychologie de l'écrivain. Il voulait montrer

1) Esprit Nouveau, p. 1-4. Dontu, éditeur, 1875.

les développements successifs d'un esprit toujours en progrès,depuis l'éclosion de l'intelligence jusqu'àsa maturité.

Même a ce point de vue, on trouvera dans ces lettres mieux qu'un traité sur la création intellectuelle.

Edgar Quinet a laissé après lui un livre vivant, écrit à son insu, -le lxl" à 1875, au milieu des luttes et des travaux de sa grande vie ; et c'e-t là en même temps sou portrait moral le plus ressemblant.

Page 1