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FIN DU TOML PREMIER

DE

MADAME BDG Ah Q II y Kl

Le premier volume de la Correspondance d'Edgar Quiet a pour commentaire naturel l'Histoire de nies 1 iette autobiographie, écrite quarante ans ans après les îttres datées du collège de Lyon, explique maintes cironstances, complète les détails et éclaire les figures que î lecteur a déjà trouvées dans les pages d'un adolescent. !lle dépeint les lieux ou s'écoulèrent ses premières anées, surtout un des points les plus cachés de la Bresse, ertines, qu'il appelait son Ithaque.

11 a esquissé rapidement les portraits de ceux qu'il hérissait le plus ; mais il suffit de citer cette page sur >;i 1ère pour comprendre la tendresse passionnée qu'elle lui îspirait et dont ces lettres sont le monument :

a Mon père résolut très-sagement de ne se mêler en rien de ma première éducation; il s'en remit entièrement à la sagesse de ma mère, pour laquelle il avait une déférence qui allait jusqu'à l'admiration. « Aussi est-il vrai qu'il avait rencontré en elle une personne bien rare, et j'ose dire admirable. En même temps qu'elle avait l'esprit du dix-huitième siècle dans toute sa fleur de malice, de gaieté, elle avait la raison la plus solide ; au milieu de cette malice enjouée, des retours de mélancolie sans bornes, un enthousiasme sacré pour tout ce qu'il y a de grand, de fier sur la terre. Son père, M. Rozat, du midi de la France, l'avait associée tout enfant à sa vie voyageuse de secrétaire d'ambassade, qui dut la mûrir de bonne heure. Quoique Française de naissance, de race, de cœur, d'esprit, de manières, autant qu'on peut l'être, elle était calviniste. Elevée à Céligny près de Genève, i. I. 22

« et à Versailles, elle réunissait daus un mélange unique i la solidité des principes genevois avec le naturel élégant, la hardiesse d'idées, la curiosité inquiète de l'an- >c cieune société française, dont elle avait entrevu, en-

■ tant, les derniers restes. Revenue en Suisse avec son « père, alors maire de Versoix, elle connut madame de Staël

au château de Crans. L'admiration qu'elle éprouva dès

i lors pour la personne, pour les écrits, pour les vues

nouvelles de madame de Staël se joignit à tous les con-

■ trastes qui se réunissaient déjà en elle. Au reste, sa fi-

■ gure ressemblait à son esprit : de grands yeux noirs, vifs, profonds, qui jetaient des éclairs, un beau front

■ encadré de longs cheveux noirs bouclés, des traits « charmants, la grâce même. Telle était celle à qui mon < éducation fut remise 4. »

Entre le fils et la mère, la confiance était absolue, leur intimité une des plus célestes qui aient jamais existé. Bien différents étaient les rapports du fils et du père.

Jérôme Quinet, ancien commissaire des guerres de la epublique, garda de celte époque « une sévériîé quipa- ( laissait non dans ses actions qui ne furent jamais ri] ' goureuses, mais dans ses regards, dans son attitude, < dans ses paroles, par lesquels il tint ses enfants lou- ■« jours à une grande distance de lui. Quoiqu'il eût embrasse toutes les idées nouvelles, il était resté l'homme d'un autre siècle, par l'austérité qu'il portait daus l'éc ducation. Encore n'avait-il retenu dos anciens temps « que le côté négatif, l'aversion de toute familiarité, mais « non la rigueur de^i peines. Je ne craignais pas avec lui « le châtiment, car il ne me punissait guère ; mais je redoutais sa froideur. Ses grands yeux bleus errants i moi m'interdisaient sans qu'il parlât. Sa moquerie me glaçait ; ,ie restais muet, immobile, sans savoir que craindre, mais avec la quasi-certitude de dôl f plaire; et cette certitude mm lait désagréable pour lui

: Uutoift M / - et, p. 1 23-124.

• seul, tant j'étais paralysé par son regard. Si j'eusse pu « rompre cette glace, et m'élancer vers lui, assurément il « m'eût bien reçu, non par des démonstrations équiva- « lentes qui n'étaient pas dans sa nature, mais avec une < bonté réelle. Et cette idée ne me vint jamais; j'étais « tout à la crainte de déplaire. Comme il avait heureui sèment l'esprit élevé, pénétrant, il comprenait tout cela i sans en rien dire et ne me jugeait pas sur ce que j'étais c avec lui. Vif, impatient comme tous les hommes de ce <x temps-là qui ne pouvaient souffrir ni obstacle ni refar- « dément à leur volonté, mais humain, juste, droit, il n'exi- « geait de moi que ce qu'il me donnait lui-môme f. »

Edgar Quinet raconte plus loin la haine de son père contre le maître du monde ; son aversion non moins vive pour le régime de la Restauration ; ce qui explique comment un tel homme n'était pas appelé à faire grande fortune ni sous le despotisme impérial , ni sous la Terreur blanche et les cours provôtales. Aussi bien, avec son indomptable fierté, ne demandait-il rien aux hommes. Son ambition était concentrée dans ses vastes études scientifiques , poursuivies obscurément dans la ville de Lalande, et dans ses travaux d'agriculture, principalement le dessèchement des marais, entrepris à Gertines, avec le goût du progrès qu'il portait en toutes choses.

Mais s'il avait pour lui-môme ce stoïcisme, il n'entendait pas quesoniils l'imitât a cet égard; il voulait d'autant plus lui faire embrasser une carrière lucrative, indépendante. Il décida pour lui, et ses études au collège de Lyon furent dirigées en vue de l'admission à l'École polytechnique.

Nous n'avons pas publié les lettres datées du collège de Bourg ni celles qui précèdent ; elles se ressentent trop de ce qu'Edgar Quinet appelait plaisamment son époque de barbarie, ses années de perversité, alors que les collèges de l'Empire servaient de magasin de fourrages, et

* Histoire de mes Idées, p. 122.

que la classe, quand il y en avait, chose rare, se passait à revoir les manœuvres de cavalerie, avec les rudiments déployés en bataille sur la table *.

Une de ces lettres pourtant aurait pu trouver grâce, c'est la première de toutes, écrite à l'âge de cinq ans, avec une allumette, dans une écurie, à Jasseron. Elle n'a qu'une seule faute d'orthographe ; l'enfant débute ainsi :

« Presque toujours on dit que je suis bien sage. » Et il signe; « Edgar, ton fils et ton ami. »

Quant aux trente-cinq lettres datées du collège de Lyon, elles sont très-difficiles à classer. Presque toutes portent l'indication du jour, du mois, rarement de l'année. Il y a évidemment une grande lacune dans la série de ces lettres du collège. Celles qui ont été retrouvées n'embrassent que deux années d'études, tandis qu'Edgar Quinet est resté à Lyon de novembre 1817 à septembre 1820.

Lui seul aurait pu établir avec exactitude les dates précises de ces trente-cinq premières lettres, car sa mémoire conservait avec une lucidité et une sûreté extrêmes les souvenirs les plus lointains.

Dans YHistoire de mes Idées, il dit en parlant de l'examen pour l'Ecole polytechnique : « J'étais dans ma dixseptième année. » Mais plus loin il ajoute : a Nous partîmes pour Paris, mon père et moi, en novembre 1820. »

Quoi qu'il en soit, ces premières lettres suffisent pour marquer l'éclosion d'une intelligence et pour dessiner ce caractère, mieux qu'il n'eût pu se peindre luimême.

Edgar Quinet avait quatorze ans et demi au moment où commence cette correspondance.

Ceux qui regrettent l'interruption de YHistoire de mes Idées, précisément à l'époque où, les études de Lyon terminées, le jeune homme arrive à Paris, retrouveront la suite de l'autobiographie dans ces lettres intimes, véritables Confessions ; car jamais âme ingénue ne se dévoila avec plus d'abandon dans ces pages confidentielles.

Je me suis demandé s'il était permis de livrer

(1) Histoire de met Idées, p. 137.

i la publicité les effusions secrèles d'un cœur filial, ette vie appartient à la France. Tout nous y autorise; osqu'aux soins minutieux qu'une mère aussi judicieuse i pris pour conserver les moindres billets, jusqu'aux no- B8 dont elle a surchargé quelques-unes de ces lettres. >our expliquer le caractère de l'enfant, dont elle surcillait r 1 e près et de loin la direction d'esprit. Sa tendresse éclairée était mêlée île beaucoup de se ilé. hlle n'entrevoyait que trop Les difficultés de cette lestinée et se taisait un devoir de réagir contre les tendances philosophiques, le haut spiritualisme et les goûts il fer lires de son fils, dans un temps où les professions ibérales étaient peu considérées dans les petites villes e province.

« La nécessité de choisir un état me prenait al la gorge, dit-il !, car le moment de faire ce «lioi x ne pouvait plus être différé. La chose eût et»' possible dans un pays d'université, (»ù toute curiosité d'esprit h ■isément son objet. Là, on ose faire ouvertement profession de penser. Parmi nous, il n'en est pas de même Cela était plus difiieile encore dans un temps ou des exemples éclatants n'avaient pas encore relevé, illustré l'enseignement. Cette carrière ne présent it guère alors dans nos provinces une autre idée que .'elle du pédagogue et de sa férule. Je pensais sur cela exactement comme ceux qui m'entouraient. A cette question fréquente dans nos provinces : Que faites-vous de votre fils? je ne voulais pas con lamner mon père a répondre : J'en fais un philologue, un homme de classe, je le destine au grec, à l'histoire, à la philosophie, que sais-jet j'en fais un magister de village, le savais que le moindre soldat de fortune chevronné rentrant au village y avait cent fois plus de crédit que le plus grand professeur, docteur, écrivain et paperassier du monde. »

Il a raconté dans ces mêmes pages les combats intéieurs d'une intelligence avide d'embrasser le monde de

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l'esprit, et les inexorables nécessités qui cherchaient comprimer l'essor de sa pensée.

Mais la voix qui l'entraînait vers les lettres était irrésistible ; jamais vocation ne fut plus impérieuse. Sa mère s'en effrayait. « Elle voyait bien, disait-elle, qu'il avait en horreur toutes les professions qui pourraient le faire vivre 4. »

D'autre part, comme elle était douée de la plus haute et de la plus fine culture d'esprit, possédant elle-même un don d'écrire très-rare, elle favorisait les travaux intellectuels de son fils, le poussant et le retenant, l'encourageant et le détournant à la même heure. Et c'est bien avec la complicité maternelle qu'il commit son premier livre à l'âge de dix-huit ans.

Ce début littéraire lui coûta assez cher. Placé par sa famille dans une maison de banque, il se résigne d'abord aux fonctions de commis, quoique son esprit fût déjà hanté par des travaux d'histoire et de philosophie. Il subit ce supplice six mois. A latin, n'y tenant plus, il affronte résolument les colères du père, renonce à la carrière financière qu'il appelle une carrière stérile, et lui préfère la pauvreté, l'abandon, avec la liberté de se vouer franchement à ses études chéries.

Le voilà à dix-huit ans, seul, à Paris, absolument sans ressources ; c'est alors qu'il connut les plus sévères privations.

Les rigueurs paternelles durèrent six mois. Ce temps de dénûment a été mentionné dans plusieurs biographies d'Edgar Quinet, et on y fait honneur à un brave ouvrier de l'avoir sauvé de la famine. La vérité, à cet égard, la voici. Un de ses camarades d'enfance dont la famille était tombée dans une extrême misère, avait reçu des secours de toutes sortes de madame Quinet mère. Grâce à elle, il venait d'être placé comme dessinateur dans une maison de commerce à Paris. Aux jours de détresse, il vint en aide au fils de celle qu'il nommait sa bienfaitrice.

Ce pacte avec la pauvreté fortifia Edgar Quinet même

» Huluire le. met Idées, p. iud.

contre son père et, malgré les formes respectueuses de la soumission, rien ne le fit dévier de la ligne qu'il s'était tracée. Il continua son droit, y prenant plaisir, parce qu'il pouvait le rattacher à ses travaux d'histoire, et en ce même temps il osa publier son premier essai, Tablettes du Juif- Errant (désigné entre le fils et la mère sous le terme de . Le père en éprouva un plaisir très-vif à la lecture. mais ignora toujours quel en était Fauteur.

Ce petit ouvrage, très-hardi, eut un - - ai éclatant. que le libraire effrayé en suspendit la vente pendant deux mois.

Pour couvrir les frais d'impression, l'étudiant en droit vendit son matelas et ses chaises.

La manière voltairienne n'était pourtant pas son genre; il le sentait et n'y revint jamais. Tous les travaux qui >uivirent cet essai fuient d'une portée philosophique et d'un sérieux extrêmes.

Chaque automne le ramenait près de sa mère, I CU -rtines; elle resta l'idole du jeune homme. Rien de plus touchant que la piété avec laquelle il recherche tons les venirs, les moindres vestiges du foyer maternel.

Le premier voyage qu'il fait en Suisse, h pied, en tembre 18*23, est un pèlerinage aux lieux où elle vécut enfant et jeune fille avec sa mère, madame Hozat, m Lagis (morte à Crans vers 1798).

(les huit jours autour du lac ont été décrits dans un Itincraire, pages pleines de fraîcheur, qu'il a regrettées toute sa vie, jamais publiées, introuvables, mais qui existent peut-être encore dans un village de Bourgogne.

J'ai découvert récemment une page, une seule, qui doit appartenir à cet Itinéraire ; ce feuillet, jauni, illisible, est écrit au crayon, et d'une écriture tellement effacée que l'empreinte du burin seule aide à en déchiffrer les caractères. Je transcris cette ébauche telle quelle, pour compléter la lettre LXXXII, datée de Vevey, en septembre 1S2J:

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