II PRÉFACE
tage l'empreinte de cet esprit de lutte qui marque l'existence du penseur, du patriote; on y retrouvera surtout le professeur du collège de France, le représentant du peuple, le proscrit. Mais ici, dans ses lettres à sa mère, c'est une àme qui se livre avec toute l'ingénuité de l'adolescence, ei déjà avec cette intrépide passion de vérité et de justice qui reste le trait dominant de sa nature.
Sous cette modération , sous cette expression adoucie (car il s'agit de rassurer un cœur maternel alarme), c'est la même impatience de toute espèce de joug, le même douloureux sentiment de l'oppression, le même amour de la liberté, de la justice. Il soutire de ne pas les trouver dans son pays; il les salue quand il croit les entrevoir dans des contrées libres : liberté politique en Suisse et en Angleterre ; liberté philosophique et religieux' à l'Université de Heidelberg. Il veut que sa glorieuse pairie française, libre, prospère, devienne l'idéal entre toutes les nations.
Vérité, patrie, liberté, on peut bien dire que ce &ont le> premier» mot» de »a langue.
PREPACI m
Comme citoyen, Edgar Quinet a voué sa vie à a liberté républicaine.
Comme écrivain, il a cherché constamment à élever autour de lui le niveau des intelligences, et à les pénétrer de l'esprit nouveau.
Dans ces lettres d'un (ils à une mère, il a prépare à son insu la plus utile et la plus belle des œuvres, celle de montrer aux jeunes gens qu'une vie bien équilibrée peut harmoniser des puissances diverses : la passion et la raison, la poésie et la science, la pensée et l'action ; et que L'appui le plus solide de l'existence, la force contre la douleur, l'ami le plus sûr, c'est le travail.
Veuve EljGar Quinet
Paris, le il mars 1877.
DE
EDGAR OUINET
A madame Eugénie Quinet
A Charolles.
Collège de Lyon, le 9 novembre 1817.
Nous sommes entrés, ma chère mère, hier soir, à l'heure du souper qui, heureusement, s'est trouve assez bon pour ne pas décourager Gelin.
Le proviseur et le censeur nous ont très-bien reçus, les élèves m'ont fait beaucoup d'amitiés, et quand mon cœur, brisé par notre séparation, sera un peu remis par le temps et par tes lettres, je serai ici aussi heureux que je peux l'être loin de toi.
COnnuSPûNDANCE. T. I. 1
-; COHRgSrONDANCE
Qu1 il a été déchirant ce moment où, si près de toi, je pouvais te voir encore ainsi que ma sœur; et quand, triomphant d'un mouvement si naturel qui me portait à aller te dire adieu, je me suis arraché pour dix mois à tout ce que j'aime, j'ai regardé votre maison tant qu'il m'a été possible de la voir; dès que je ne l'ai plus aperçue, je suis tombé dans une noire mélancolie : j'ai eu bien de la peine à retenir mes pleurs. Je me demandais à quoi me servait la vie, si ce n'était que pour végéter éloigné de ce qui est si nécessaire à mon bonheur !
Le lendemain, le nombre des voyageurs, les belles rives de la Saône, m'ont un peu distrait.
A Trévoux, mon oncle et ma tante nous attendaient avec un bon dîner. J'ai eu bien du plaisir à les revoir ; ils sont si bons !
M. Gelin a été excellent pour nous; il nous a menés au spectacle, où nous avons vu la Rosière de Salente, qui est un charmant opéra.
J'ai été en classe, chez M. Clerc, ce matin. Je vois que je pourrai suivre, en travaillant bien; mais je vois aussi que j'aurai un excessif besoin de répétitions pour reprendre un peu le dessus. Tous ceux qui visent a l'École, quelque forts et quelque pauvres soient-ils, ont des répétitions. M. Chachual a bien «lit que c'était moi qui ;i\;iis le plus de dispositions de toute la classe, mais il a
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jouté que je ne rattraperais pas ceux qui prennent les répétitions , à moins que je n'en prenne iussi.
Je sais assez combien ce que je demande est lifficile ; c'est pourquoi, si tu me le refuses, je ferai persuadé que tu ne peux pas me l'accorder.
Je voudrais pouvoir ne pas penser à toi, ni à aasœur, et ne pas tant vous aimer.
Je serais alors comme Octave; je ne me m'injuièterais plus de rien. Mon amour pour vous m'a ait trop de mal. Adieu, maman, écris-moi; j'ai iesoin de tes lettres, non pour ma tranquillité, larce qu'elles me rappellent toujours de trop heueux souvenirs, mais pour mon cœur qui te chérit.
Gelin se porte bien, il ne s'ennuie pas. ,ïe te iarlerai de lui dans une autre lettre. Quand j'ai le emps de penser a loi un instant, mon cœur e.-t .ussitôt trop déchire pour que je puisse reprendre pidement mes éludes.
Si tu m'accordes les répétitions, écris-en quelles mots a M. Clerc.
Dis-moi ce qu'il faut faire pour ne plus tant 'aimer.
COIiltE&hUMJÀ.NCE
Lyon, 18 novembre 1817.
Que ta lettre m'a fait de bien, ma chère mère. Que je l'attendais avec impatience! Après l'avoir lue, j'ai réfléchi, j'ai pense aux doux moments que j'ai passés près de toi, au bonheur que j'ai goûté; j'avais le cœur serré, des torrents de larmes m'ont soulagé.
Mon bon oncle est déjà venu me voir hier, il reviendra ce soir. Il m'a recommandé fortement au proviseur qui est un abbé assez doux.
La philosophie ne nous offre rien de bien intéressant jusqu'à présent. Gène sont encore que de petits préliminaires arides, mais qui ne nous découragent pas. Je suis les cours de physique, de géométrie et de dessin. Mon maître de violon est un des meilleurs d'ici. Comme je suis le seul auquel il donne des leçons au collège, il espère que je lui ferai avoir d'autres écoliers, c'est pourquoi il prend grand intérêt à moi.
Pour la musique, je suis abonné, ce qui coûte bien moins cher que s'il fallait acheter tous les
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ahiers que je joue. Mon père m'a acheté un paquet de chanterelles qui sont très-bonnes et qui dureront longtemps.
Ta parodie m'a fort amusé. Sapine est-elle placée? Ta petite Bêle est-elle moins ignorante qu'avant?
Sois persuadée, ma chère mère, que je ferai tous mes efforts pour profiter de mes études. Mon paître de philosophie a déjà dit à mon oncle, chez le proviseur, qu'il était content de moi.
Ta fleur est-elle bien avancée? tes yeux vont-ils mieux? J'écrirai à mon père dès qu'il sera arrivé a Eharolles, car je ne sais pas maintenant où il loge à Bourg, et si j'adressais ma Lettre à ma bonne maman, il faudrait aussi que je lui écrive.
Je n'ai presque point de temps à moi et je m'en trouve bien. Je ne m'ennuie point. Nous sommes à peu près cent quinze pensionnaires. Nous sommes divisés en trois quartiers et nous ne nous voyons tous ensemble qu'à dmer et qu'en promenade.
M. Bléchamp est-il guéri? dis-lui, je t'en prie, bien des choses de ma part.
Adieu, ma chère mère, porte-toi bien, je t'embrasse tendrement et te chéris.
Lyon, 29 décembre 1817.
C'est pour toi seule que je sais être tendre, c'esttoi seule, ma bonne mère, queje sais vraiment chérir. Quand je parle à d'autres de mon amour, mon cœur dément en secret mes paroles ; mais quand je m'adresse à toi, c'est alors seulement que je sens combien je suis capable d'aimer. J'éprouvais une certaine peine en souhaitant à mes autres parents tant de prospérités, il me semblait que tous les vœux queje faisais devaient être pour toi seule. Mon cœur est si glacé pour d'autres que toi, que je fus obligé en écrivant à ma bonne maman d'oublier à qui je parlais pour ne penser qu'à toi. Je t'aime trop, sans doute, pour le bonheur de ma vie, car souvent, en réfléchissant que toutes mes actions, toutes mes études auront pour résultat de me faire vivre loin de toi, je tombe dans un état horrible de tristesse.
Tes lettres me font grand bien; je t'entends, je te vois; je les relis dans mes moment.; de récréation, et toujours j'y retrouve un nouveau plaisir.
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pis-moi que tu es heureuse, il me semblera que je lr suis aussi.
Mes maîtres sont très-contents de moi; M. AJdey m'encourage beaucoup. Il va me faire commencer un concerto. M. ("1ère nous donne beaucoup d'ouvrage et c'est même aux dépens de mon d< que je t'écris.
Notre seul amusement est de nous moquer des vers qu'un grand fat a eu la bêtise de montrer et de louer. Gelin travaille beaucoup; il réussit dans sa classe. Il avait très-envie de sortir pour le jour de l'an, mais ne se décidait pas à dii M. Marie, qu'il connaît ,de venir le chercher. J'ai alors écrit moi-même a M. Marie de le faire demander. Gomme la plupart des élèves sortent ce jour-là, nous fîmes de grands contes au portier pour dire que ma tante m'a invite; il l'a cru, mais je ne sais pas encore si on me laissera sortir après le dîner. Dans ce cas, j'irais trouver Gelin pour aller au Musée.
Adieu, chère maman, je te souhaite ardemment la santé, le bonheur, je ne désire pour moi qu'une chose, te revoir bientôt. Envoie-moi, je te prie, un billet pour M. Aldey; redis-lui de s'intéresser à moi, d'être exact; il me donne ses leçons avec beaucoup de zèle; remercie-le aussi.
De
A monsieur Jirôme Quinet
A Charolles.
Lyon, 29 décembre 1817.
Mon cher père,
Vous connaissez les vœux que je fais à chaque instant dans mon cœur, vous savez que si je désire L tant votre bonheur c'est que je sens que le mien ,, en dépend.
Ce n'est vraiment qu'en ce moment que je songe aux richesses; je voudrais en posséder pour avoir le grand plaisir de vous les donner; mais hélas! ni richesses, ni puissance, je n'ai que mon amour et mon travail.
Si je n'aimais pas l'étude, ce motif seul ne suffirait-il pas pour me la faire chérir? M. Clerc est content de moi. M. Chachuat m'adonne de grandes espérances ; il m'a dit que si je ne surpassais pas les plus forts de ma classe, du moins je les atteindrai facilement.
Je ne suis pas, comme vous l'avez cru, le seul qui suive le cours de mathématiques, sans celui de
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logique. Sept élèves sont dans le même cas. Tous ceux qui veulent aller à l'École polytechnique laissent la philosophie pour n'écouter que M. Clerc. Déplus, ils ont encore des leçons particulières. Ce n'est qu'après avoir bien réfléchi que je me suis décidé à vous demander la permission de prendre aussi des répétitions. J'ai vu qu'elles m'étaient trop nécessaires pour pouvoir m'en passer.
Les examens du trimestre approchent ; faute du secours que les autres ont eu, je craindrais de ne pas répondre aussi bien que ceux qui ont sans doute moins travaillé que moi. Je ne perdrai pas courage, si vous me refuse/,, je comprendrai que vous ne le pouviez certainement pas.
Adipu, mon cher père, je vous aime tendrement.
10 COr.IlESPOXDANCE
A madame Eugénie Quinet
A Charolles.
Lyon, janvier 1S18.
Mon bon oncle Destaillades est venu me voir hier, chère maman, il m'a fait sortir : nous sommes ailes nous promener ensemble, mais mon cœur était trop oppressé pour que je pusse être gai. Comme il se souvient tristement de la mort de sa fille ! C'est depuis cette époque que, désespéré, découragé, il a presque abandonné la médecine, cet art ingrat qui ne lui servit qu'à être assuré plus tôt de la mort de son enfant chéri.
Tu me gronderais aujourd'hui, mais voudraistu m'empècher d'être triste quand il y a si longtemps que tu ne m'as écrit? Envoie-moi une lettre et je serai bientôt comme tu desires.
Mon bulletin t'a peut-être fait de la peine; s'il
pond pas à tes espérances, ne m'accuse pas,
ma bonne mère; je travaille tant que je puis;
mais comment arriver aux premières places? les
élèves qui font ce cours pour la seconde année ont
trop d'avant après sur moi pour que je les surpasse. Tu voulais prendre encore sur ta petite rente l'argent nécessaire pour deux mois de répétitions ! N'aimerais-je pas mieux travailler jour et nuit, s'il le faut, que d'abuser ainsi de ta bonté? Les cinquante francs d'étrennes de ma tante, dont tu m'as permis de disposer, pourront-ils m'étre plus utiles? Réserve-les donc aussi à cet usage; ce sera pour moi un bien grand plaisir que de t'avoir épargné cette dépense et une petite gloire que d'employer mon argent pour mon instruction.
J'ai acheté hier les psaumes de David pour lesquels j'ai un goût singulier; il me semble que je ne trouve nulle part de si grandes idées.
Que te dire de (jelin? sa conduite est si uniforme, ses paroles si bien prévues que ce récit ne te plairait guère. Il a cependant changé sa façon de penser; l'état de notaire qui le charmait tant, lui parait ennuyeux, aride; c'est vers la place du pédagogue Raveau qu'il a les yeux tixos; c'est cette vie qu'il désire, cette charge qu'il brigue II me demande sans cesse si je crois qu'il finira par avoir / de talent pour pouvoir la remplir.
Je pense souvent à M. Blcchamp, je ne sais pourquoi; je l'aime, je me demande ce qu'il fait, ce qu'il lit.
Adieu, ma mère, adieu, je t'aime trop peut-être.
EDGAR QUIXET.
Lyon, 24 février 1818.
C'est dans tes lettres, chère mère, que je trouve mon plaisir, mon bonheur. Tu me parles comme je voudrais qu'on me parlât toujours, tu instruis mieux mon cœur, tu me fais plus aimer Dieu que tous les discours que j'ai lus ou entendus1. Tu ne peux pas te représenter ce que j'éprouve en recevant une de tes lettres ; je sens mon cœur palpiter, j'oublie tous mes maux, je suis dans un état que je voudrais faire durer toujours. Je montre quelquefois tes lettres à l'inanimé Gelin qui semble alors se dérider un peu et donner quelque signe de vie. Il est d'ailleurs bon et doux, et sans aucune prétention.
J'ai aussi, comme toi, un goût très-vif pour les livres ; je les dévore. Oh ! combien de foisj'ai désiré être seul avec toi pour lire el profiter de tes remarques dictées par le goût. Jamais je n'ai senti comme à présent le désir de savoir, jamais je n'avais encore goût»' le plaisir qu'il y a à s'instruire. Conserve-
« Voyez Histoiie de mes Idée», p. 113.
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moi ton amour pour es livres, toi qui dans mes temps de perversité • savais même me faire prendre plaisir aux tragédies de Corneille et de Voltaire.
S'il vient ici quelqu'un de Charolles, je renverrai les livres que j'ai lus; ils ne pourraient que se perdre ou se déchirer.
La maladie de Charles Bruys m'a fait bien c\r la peine ; je lui ai écrit.
Porte-toi bien, ma mère chérie, pour mon repos, pour mon bonheur.
J'ai une certaine consolation en pensant que j'ai eu si peu d'amusements pendant le carnaval, c'est de savoir que lu en as eu.
i Voyez Lettre du 27 décembre 1821.
Lyon, 16 mars 1818.
Si je suis resté quelque temps sans t'écrire, ma chère mère, c'est que je voulais attendre la fin des troubles où nous avons été, pour pouvoir t'en rendre compte. Notre collège a présenté longtemps l'image d'une petite sédition. On a vu des espèces de furieux. On renversait les chaises des maitres d'études, après les avoir chassés eux-mêmes de la salle. Ni le censeur, ni le proviseur ne pouvaient se faire entendre. Tout ce feu n'a duré qu'un moment, après quoi il ne nous est resté que l'étonnement.
Cela se tramait sourdement depuis longtemps. L'exemple des autres lycées en avait donné l'idée ; l'insulte faite à un de mes maitres a servi d'encouragement. Enfin on a éclate. Nous nous sommes enfermés le soir, après avoir éteint les chandelles, et nous avons fait le bruit le plus effroyable. Le lendemain, le proviseur voulut nous parler ; mais le murmure sourd, confus qui s'éleva, l'empêcha de continuer.
11 lit appeler dans sa chambre six élèves qu'il
«avait remarqués el il les renvoya aussitôt. D nombre étaient C... et P... dont le père et la mère accoururent aussitôt de Màcon pour supplier le proviseur, mais en vain. Il voit que le mal est trop grand; il est sourd ta toutes les plaintes. Hier j'ai vu une dame, les larmes aux yeux chez le proviseur, elle en est revenue désolée. Ah! j'ai trop bien senti en ce moment combien je serais malheureux, pour qu'il m'en arrive jamais autant.
La vue de ces parents si tristes avait tant abattu les esprits, qu'il semblait que loul étail fini; quand le lendemain, les élèves de la seconde salle où l'on n'avait encore chassé aucun, se lèvent pendant la nuit et courent dans leur étude. Là, ils préparent tout, pour soutenir un siège, ils amoncèlent les tables contre les portes, réunissent leurs livres et leurs chandeliers pour assommer le premier qu'ils verraient. Gela fut fait avec tant d'adresse que le maître qui couchait a côte d'eux ne s'en aperçut pas. Ils passèrent tous devant sa tète sans qu'il se réveillât.
Lorsque tout fut bien disposé, ils sortent tout d'un coup du silence, poussent des cris des plus horribles, frappent leurs bureaux, lancent les bancs contre les portes et les murs.
Pense comme ce bruit devait être étonnant au milieu delà nuit, des ténèbres. Les maîtres accourent et l'un d'eux, qui tendait sa tète au travers de
la porte, reçut un seau d'eau en plein visage. Ils assemb'ont les domestiques qui avec de gro bûches forment le bélier et frappent les portes avec furie; d'autres tâchent de les couper avec des haches.
Le bruit ne cessait pourtant pas et les élèves opposaient le plus de résistance qu'ils pouvaient.
Cependant au bout d'une heure de combat, les portes furent brisées ; un domestique entra, et il eût la main presque coupée par une bouteille qu'on lui jeta. Le proviseur et le maître entrèrent ensuite. Il y eut aussitôt huit élèves chasses; on en renverra douze encore, de sorte, qu'en comptant ceux de Marseille, vingt à peu près seront hors de la maison.
Tout cela s'est fait sans qu'on ait eu aucun but, ni aucun sujet de révolte; aussi a-t-on cessé dès que les principaux chefs ont été chassés. J'ai eu le chagrin de voir Bouvard, un de mes meilleurs amis, renvoyé, sans argent, sans ressources, ayant une mère pauvre, et éloignée de lui de deux cents lieues. Gomme elle va être désolée en le revoyant ainsi ! Elle l'aime tant !
Il n'avait point d'argent pour retournera Vannes, en Bretagne, qui est son pays; nous lui avons fait entre nous une quête dont j'ai eu le plaisir de donner le premier l'idée; il a eu par là deux cents francs. Le proviseur de son côté lui a donné
cent douze francs de son trousseau, de sorte qu'il ne sera pas for^é de mendier pour ainsi dire de porte en porte pour retourner chez lui. Il m'a assuré que comme sa conscience ne lui reprochait rien de honteux, il serait dans son malheur parfaitement tranquille s'il ne voyait pas toujours devant lui sa mère désespérée et lui reprochant ses larmes.
Ah! qu'il y a longtemps que je n'ai été si vraiment triste. Je sens tant son état et son avenir!
J'ai bien besoin d'une de tes lettres. Garde-moi, je t'en prie, soigneusement celles que je te rendis l'année dernière et celles d'avant. < pour
moi un extrême bonheur de les conserver et de les relire toute ma vie.
EDGAR QUINBT.
Lyon, 28 mars 1818.
Tes inquiétudes sur ma conduite et mon bon sens m'ont vivement affligé, ma chèremèrejd'abordparce que je sentais ton mal et ensuite parce que j'ai vu le peu de confiance que tu as dans mon esprit et ma raison. Il faut d'abord que je te tranquillise, je tâcherai ensuite de me disculper.
Le désordre a cessé; il s'est fait une espèce de traité entre nos maîtres et nous ; on a pour ainsi dire promis de part et d'autre d'oublier ce qui venait de se passer. Ceux qui ont été renvoyés, sont retournés chez eux, bien tristement à la vérité, mais cependant sans se pendre.
Les autres ont profité de l'exemple et ouvrent les yeux. Enfin, rien n'annonce plus le moindre trouble, on ne s'aperçoit pas même qu'il y en ait eu. Pendant ce temps d'orage nos études n'ont point, comme tu le dis, ressemblé à celles qui se faisaient sous le règne de M. Terrât *.
Les classes n'ont été ni fermées ni abandonnées,
« Voyez Histoire de met Idées, p. 137.
et il n'entre dans l'esprit d'aucun élève d'insulter un des professeurs, et à plus forte raison M. Clerc que nous aimons tous à cause de l'intérêt si vrai qu'il prend à nous. Il est très-content de moi. J'ai été le troisième dans la dernière composition de physique.
Je ne t'ai pas dit que Lapierre avait été d'abord chassé, mais ensuite rappelé par le proviseur qui le reconnut innocent. Jayr, dans tout cela, ne pas trop avancé; il a suivi comme beaucoup d'autres l'impulsion, sans cependanl trop s'exposer.
Tranquillise-toi donc, ma bonne mère, et sois sûre que l'idée du mal que jeté ferais m'écartera toute ma vie du cbemin des erreurs, si celle du devoir n'était plus assez forte. Ce n'est pas que dans tout cela j'aie été absolument irréprochable. Quel mérite aurais-je en résistanl à l'erreur, si je n'éprouvais jamais aucune tentation? J'ai suivi d'abord le torrent, mais en même temps j'ai cherché le but de cette révolte, je l'ai demandé partout, les chefs eux-mêmes n'ont pas su me répondre. Après cela, me penses-tu assez fou pour croire que sans raison et sans but j'expose mon bonheur, le tien, assez stupide pour me laisser conduire au mal sans réfléchir?
Bouvard est parti en emportant avec lui les regrets de tous les élèves et surtout les miens.
Il m'a promis de m'écrire et de me raconter ce
qu'il deviendrait. Je crois qu'il ne se présentera pas
d'abord à sa mère, mais qu'il ira a Nantes, vers un parent qui, en le protégeant tant qu'il pourra, lui fera obtenir peut-être dans un vaisseau la place de premier mousse. Quelle destinée ! quel avenir ! Mon maître de violon est toujours content de moi ; il me fait jouer maintenant un concerto de Rode. Quelle mine a la nouvelle demoiselle*? A-telle l'air aussi domptée que les autres? Écris-moi vite, je te prie, pour me dire que tu es rassurée.
années 1817-1820 21
Lyon, 8 avril 1818.
J'éprouve toujours un plaisir secret en voyant quelqu'un qui vient de près de toi, ma chère maman, avec qui tu as parle et dont l'esprit est un peu conforme au tien. Tu as donc bien mal auxyeux, puisque M. Villedet s'en est aperçu? Soigne-les, je t'en prie; ta santé est ma vie, sois donc heureuse et bien portante.
- mathématiques m'ennuient beaucoup moins que je ne pensais; j'y prends un vrai plaisir, je serais certainement taché de les quitter. M. Clerc m'a promis des répétitions après Pâques, parce que nous commencerons alors une étude plus difficile, ce sera l'application de l'algèbre à la géométrie.
Nos dîners de carême ressemblent parfaitement à ceux que faisait autrefois mon père chez M. Brissot. Nous avons eu ce soir à souper la trente-neuvième omelette et le vingt-septième plat de haricots, de suite. Vois à quoi le dégoût peut porter; dans la rébellion du second quartier, lorsque le maître et les domestiques brisaient les portes, on a entendu
les voix de plusieurs élèves qui criaient : « Plus d'omelettes ! Plus de haricots ! » Hélas ! ils n'ont pas été écoutés.
Je me console de tout avec ma musique, comme toi avec ton dessin. On nous a donné une demiheure de plus au dessin ; je fais des têtes, et rien que des tètes. Mais toi, dis-moi aussi ce que tu fais, quels livres tu lis ? Cette traduction de Tacite que tu avais emportée, t'en es-tu servie? J'ai peu de temps pour lire, mais je m'en dédommagerai aux vacances avec toi ; pourva que tu n'aies plus ta ftovice de Saint-Domingue.
Tandis que je n'aperçois ici le ciel brumeux qu'à travers nos grilles, tu vas revoir le printemps et ses bocages à ce charmant Ouilly *.
C'est sous nos voûtes obscures, dans nos cours entourées de murailles que l'on regrette vivement la campagne; tu peux en jouir a Charolles sans sortir de la cité. J'ai peur que ce voyage ne soit pas si gai que celui que nous y fîmes ensemble il y a un au.
J'ai eu des nouvelles de ma tante de Trévoux 2 par deux dames qui sont venues me voir de sa part et prier le censeur de me laisser aller passer la Pentecôte avec elle. Il l'a promis. Si cette petite tentative réussit, je te le dirai. Mon oncle est à
« V »■/ Histoire de mes ldee>, p. 160. j Ibid., p. 124 cl [85.
années 1817-1820 23
Avignon, pour apprendre, je pense, à faire sa poudre Oaagique. Il en est tout ébahi et croit que bientôt tout « dans ses heureuses mains va se changer en or. »
Je le lui souhaite.
v24 COhiiESP.j.NûANCB
Lyon, 11 mai 1818.
Jeté remercie, chère niére, d'avoir quelquesespérances sur moi ; elles font ma gloire, ma joie, en même temps elles redoublent mon courage. Ce sont pour moi les premiers applaudissements qu'on donne a l'athlète qui sort de la carrière. Je sens maintenant le bonheur qui consiste à plaire à ce qu'on aime; le désir d'y parvenir rend l'homme le plus médiocre capable des plus grandes choses. Quelle douceur de se dire : J'ai travaillé au-dessus de mes forces, mais ce que j'aime m'en sait gré, mais c'est pour ce que j'aime!
Oh! n'est-ce pas là le bonheur le plus vrai?
Après ta lettre, celle de M. Baudot ' m'a tait un
plaisir tout différent. Comme il est gai dans son
exil, quand il se moque de sa lady ; comme il est
triste et sensible, en pensant à toi; et que tu dois
gretter!
Je suis vraiment inquiet du pauvre Charles Bruys avec qui je me suis amuse tant de fois. Si
« Voyez Hutuire de mes Idées, p. 136.
AN.NÉKS 1817-1820 20
je ne le revoyais plus?... Je ne veux pas m'arréter à cette idée. J'étais si fier de notre jeunesse; elle me paraissait à l'abri du danger. Je n'avais jamais pensé qu'on pût mourir si jeune. Je viens comme cela m'arrive souvent de relire tes lettres, depuis celle où tu parles de sa légère indisposition jusqu'à celle où les médecins et l'art l'ont abandonne. Quel horrible moment pour ses parents !
Tu ne me parles plus que de mort, de maladies, de cris et de misères. Cette pauvre famille Bertonnier, comme elle a changé! Quand nous sommes arrivés pour la première fois à Gharolles, elle était encore heureuse. Comme le temps emporte tout! Pauvre Jules! aurais-je autrefois pensé que tu semis si malheureux !
Voila encore une mort que tu m'annonces et qui me fait une véritable peine. J'aimais Gustin et j'étais habitué à l'avoir à Certines; quand j'y retournerai il me manquera bien. Je l'y ai toujours ^u, je ne songeais pas qu'un jour il n'y serait plus. ïe suis sûr que sa mort n'a pas été comme celle de sa femme; elle n'a pas été celle d'un méchant.
Je suis ici avec Gelin * parfaitement, comme tu étais avec madame Bruys. C'est un bloc de marbre insensible au plaisir comme à la douleur; il est sans vie, sans énergie, le feu de la jeunesse n'a
* Voyez Histoire de met Idées, p. 107. « Ibid.. p. 249.
rien fait de lui ; c'est un vieillard et un vieillard usé.
Il veut absolument que je l'aime, il me dit qu'il me chérit sur le même ton qu'il me dit : bonjour.
« A tous ses beaux discours, je ?ui9 comme une pierre. »
Urne repète cent fois dans la journée que je ne partage ni son amitié, ni ses transports ; mais la manière dont il me débite cette sentence m'a déjà glace pour toujours.
Il semble que toutes les actions de sa vie soient égales pour lui; jamais de changement dans son humeur, de variété dans ses discours. Il reçoit les lettres de ses parents sans joie ni tristesse, il leur écrit parce qu'il faut qu'ils sachent ses places de composition, et ce que le professeur a dit de lui.
Gomme il s'aperçoit vite au contraire si j'ai reçu une lettre de toi ou non. Il me poursuit alors, mais je m'échappe, seul dans mon cabinet de musique ', et j'y passe quelques moments délicieux. Je relis cpu1 fois ta lettre et toujours je voudrais la relire; je te vois, je t'entends, je te parle. Je ne pense plus ni a mes ennuis, ni à mes études; c'est toi, toi seule que je vois. Le souvenir de ma sœur entre pour beaucoup aussi dans mon bonheur. Ce n'est donc pas un préjuge de frère, elle est donc vraiment belle et charmante'7 Avec quelle tendresse
• V-jjez Hutoire de met Idées, p. 226.
années 1817-1820 ri
If. Baudot en parle! il l'appelle petite tête de Vénus de Médicis.
Vois-tu souvent le suranné M. Bléchamp? Dislui que toutes les fois que je lis les Géorgiques et surtout l'épisode d'Aristée, je pense à lui.
Térence, Lucain et Juvénal l'amusent-ils après Homère? Il me trouvera bien ignorant dans les anciens, maisje me remettrai aussi entre ses mains pour me défaire de cette ébwonie.
M. Clerc a commencé le 1er mai a me donner des répétitions de mathématiques qui me sont trêsutiles; je sens cependant que pour la première année j'aurai de grandes difficultés pour être reçu à cet examen. Je ne suis pas encore assez familiarisé avec tous ces termes ni assez ferme sur ces matières pour ne pas m'intimidor devant l'examinateur.
Ce n'est pourtant pas une marque de paresse ou de stupidité, puisque tous ceux qui se présentent ont déjà étudié l'année dernière le cours que nous suivons à présent. M. Clerc me donnera quand je partirai un certificat de travail et d'application.
Voilà une bien longue lettre, ma chère mère. La cloche sonne. Adieu.
28 ROlUtESPOKliANCE
Lyon, 31 mai 1818.
En recevant ta grande lettre, ma chère mère, j'étais transporte de joie; mais mon plaisir a duré peu de temps; plus je lisais, plus j'apercevais dans tes paroles quelque chose de sinistre, d'extraordinaire. Je sentais que tu allais m'apprendre une fatale nouvelle, je n'osais plus continuer. L'incertitude me parut plus affreuse encore, mon cœur battait, mes mains tremblaient. Faut-il te l'avouer, ; quand je vis que cela me regardait de moins près, je respirai... Mais qu'il fut court cet instant! Je n'avais encore jamais versé de larmes sur la mort de personne; que les premières ont été amères. Pauvre Charles, je ne le reverrai jamais!... Que ce mot jamais est affreux.
Je me réjouissais tant de le retrouver à Charolles. Comme tout est changé! Ce que j'avais aimé avec lui, me deviendra insupportable. Passerai-je devant sa maison sans douleur? Irai-je en bateau ine souvenir qu'il y est venu avec moi? Ne dis pas que je le regrette trop. Pense que je ne
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le reverrai jamais. C'esl le seul jeune homme avec qui j'aie été en parfaite union, avec qui je n'aie jamais eu la moindre dispute.
Te souviens-tu de ce dernier soir chez madame Bruys? Je devais partir ainsi que Charles Le lendemain; nous nous consolions en nouspromettanl de nous revoira la lin de l'année. Nous comptions déjà les chasses que nous ferions, le gibier que nous tuerions. Qui eût pensé alors que nous allions nous séparer pour toujours? Il sembla il si frais, si fort, que j'enviais sa santé tout bas. Sur quoi faut-il compter? Peut-être a-t-il beaucoup souffert dan Longue maladie, peut-être a-t-il désiré la morl pour mettre lin a ses douleurs. Que d'horribles pen m." viennent ! L'a-t-on bien soigné? En mourant, s.-- yeux ne cherchaient-ils pas sa mère? Pauvre madame Bruys ! i J'ai un pressentiment que je ne
puis vaincre, » disait-elle.
< >h ! que L'état de mère est déplorable, alors qu'il s'agit de la vie de son enfant ! Va à I tuilly, console
cette mère désolée.
Ah! dis-moi si pendant toute ma vie je n'aimerai une personne que pour en être séparé!
Avec quel plaisir je te remercierais de tout ce que tu m'as envoyé si je n'étais si triste; je t'embrasse bien tendrement.
EDGAR QUIXET.
M. Mayet m'a donné le reçu et en même temps un exemple mémorable d'économie : deux sous manquaient, il a exigé que je lui fisse un bon dans 1 quel je certifierais, moi, Edgar Quinet, lui être dû la somme de deux sous.
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Lyon, 3 juillet 1818.
Je m'attendais bien, ma chère mère, a celte triste nouvelle, je l'avais déjà apprise [»ar une lettre que Grelin reçut de ses sœurs, elles lui disaient en pont scriptum : « Rien d'autre à te marquer eu ce moment, si ce n'esl La mort de Charles Bruys. » Cette manière de s'exprimer si ridicule et dont j'aurais ri s'il ne s'agissail «l'un de mes amis, ne me frappa pas au premier abord ; mais je me rappelai ces paroles de madame Bruys : « J'ai un noir pressentiment. » Moi aussi je l'avais ce noir pressentiment ; et je me mis à pleurer.
Quand ta lettre est arrivée, j'ai éprouvé une espèce de repos en voyant qu'il a peu souffert, qu'il a quitte la vie avec tant de courage et de résignation.
Il est heureux maintenant; sa vie a été si innocente, si pure, il n'a point d'erreur à expier, peutêtre n'a-t-il jamais fait une action dont il se soit repenti. Quand j'ai réfléchi à tout cela, la pitié que j'a aispour lui s'es! to nnée vers ses par nts, su -
tout vers sa sœur. Que deviendra-t-elle, si elle aimait tant son frère?
M. Regnaud me sera utile pendant les vacances, mais crois-tu que tous ces maîtres que tu prétends nie donner soient nécessaires pour chasser mon ennui? Pourquoi me connaître si peu? Avec toi, avec ma sœur ne serai-jepas assez heureux? Adieu, je t'aime et t'embrasse.
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Lyon, 13 juillet ! 18.
Je viens de recevoir ta lettre avec celle de ta sœur que je commence à bien aimer. Comme son malheur la rend intéressante. Oh ! je suis sûr delà chérir puisqu'elle te ressemble. Je me suis déjà senti une vive émotion pour elle quand tu mas «lit que le son de sa voix avait tant de ressemblance avec le tien et que tu m'as raconté ce qui était arrivé à un monsieur qui l'entendait dan- une chambre tout à côté de celle où il était. Je p< elle avec attendrissement quand je me rappelle qu'en revenant de Paris, en 1808, elle m'a pris en passant chez M. Salles, et qu'après m'avoir assis sur ses genoux, elle versa des larmes. Je me mis aussi alors à pleurer, en lui disant : Es-tu lâchée de me voir, ma tante? Et nous continuâmes ainsi à pleurer jusqu'à ce que la voiture s'arrêtât devant ta maison.
Quels secours j'attends de cette bonne tante quand je serai à l'École polytechnique! Je pourrai la voir souvent puisqu'on peut sortir une fois par
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semaine. J'irai trouver près d'elle des encouragements si je me refroidissais, du repos quand je serai triste et inquiet. Que mon état sera différent de celui où je suis maintenant ! Plût à Dieu que le travail pût remplacer les années! Mais hélas! il n'en est pas ainsi! Pendant que j'étudiais seulement ce latin qui fit longtemps mon désespoir et qui fait maintenant mes délices, mes camarades se préparaient bien longtemps avant moi. Aussi ne sontils pas neufs et timides comme je le suis. Ils marchent sans rencontrer d'obstacles, tandis que tous ceux qui sont survenus cette année avec moi tombent à chaque pas. Ils ont vu l'année précédente ou dans leurs répétitions beaucoup de choses qui sont exigées dans l'examen et que nous n'aurons pas le temps de voir en classe, à cause du grand nombre d'autres questions que nous avons à traiter pour terminer ce cours. Je voyais bien que cette année mes prétentions à l'École polytechnique ne seraient pas fondées. Cependant j'ai demandé les conseils de M. Clerc; il m'a répondu avec beaucoup de douceur et de bonté qu'il ne me conseillait réellement pas de me présenter cette année à un examen, cela ne pourrait servir qu'à me décourager ; que si j'attendais l'année prochaine, je serais sûr d'être reçu avec un très-bon numéro, tandis que maintenant il me serait presque impossible de répondre, puisque je n'ai pas vu tout ce qui est
exigé dans l'examen et qu'il me reste peu de temps à repasser, car il est obligé de conduire la classe fort vite. Il a ajouté que ceux qui se présentaient <<lte année, voyaient tous au moins pour la seconde fois ce cours ; qu'un élève le suivait pour la troisième fois; qu'ils étaient beaucoup plus que moi, et qu'en entrant l'année prochaine, je serais encore un des plus jeunes; car il faut avoir seize ans et demi pour être admis à l'École polytechnique. Que d'ailleurs il étail très-content de moi et prêt à me donner des certificats de travail, quand je le voudrais.
Tu t'attendais bien a cela, ma chère mère; pendant les vacance- tu me disais : Je t'assure que je n'espère pas le moins du monde que tu sois reçu.
Songe que l'année prochaine je suis sûr d'être admis au nombre des bons, tandis que cette année, même si j'eusse pris des répétitions tout le temps, peut-être aurais-je pu être reçu, mais au nombre des mauvais. J'aurais langui à cette École sans plaisir, sans succès et je serais sorti pour être enseveli dans quelque mine de charbon; c'est là qu'on envoie ceux qui ont obtenu les mauvais numéros.
Je te prie de ne plus t'inquiéter de la manière dont je passerai mes vacances; je serai près de toi, cela me suffît. Nous aurons des livres que nous
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lirons ensemble: quand tu sortiras, quand je ne pourrai être près de toi, j'étudierai les mathématiques; je voudrais que tu me fisses faire parle menuisier un tableau qui aurait quatre pieds de long et trois et demi de large. Il le noircirait avec de l'encre sans y mettre d'huile, cela empêche la craie de marquer. Gelin et moi nous serons libres le 1er septembre. Prie mon père de ne pas nous laisser languir après cette époque.