‹ CorrespondanceChapitre 5 sur 19 · ANNÉES 1 -S 17- 18L'Û S · texte numérisé non relu

ANNÉES 1 -S 17- 18L'Û S

Lyon, 29 juillet 1*18.

Je viens de recevoir, chère mère, ta lettre i[ui me tire de beaucoup d'inquiétude. Je craignais que ce retard de mon examen te parut très-funeste, qu'il ne dérangeât tes plans, tes 3spérances. J'avais bien le sentiment de mon entière innocence, je voyais assez qu'il n'y avait nullement de ma faute, mais je me mettais a ta place et il me semblait que j'allais recevoir de toi quelques foudroyantes paroles. Jeté remercie bien tendrement ainsi que mon père , à qui M. (Uerc rendra un très-bon témoignage de mon travail.

Malgré l'état piteux où je suis réduit, je me jiécide a attendre l'arrivée de mon père pour me remettre sur le pied d'un honnête homme. Une seule chose m'inquiète, c'est d'être obligé d'attendre ici que ces vêtements soient finis; j'aimerais cent fois mieux aller t'embrasser pingre et decousu plutôt que paré et magnifique, si je devais perdre un jour. Pour surcroit de malheur, Gelin

se fera habiller dans Le même temps. Quel remède a tout cela, si ce n'est que mon père vienne ic: deux ou trois jours plus tôt. Conjure-le, par tout ce qu'il y a de plus sacre. Si l'on commence pa les habits de Gelin, je pourrais attendre les mien; à Trévoux.

Voici une lettre pour madame Bruys que je soumets entièrement à ta sage critique. Pourquoi me dis-tu, après m'avoir si bien repris sur quelques fautes : « Pardonne-moi mes conseils. » Oh ! ma chère maman, avec qui veux-tu que je prenne cette facilité, cette élégance que je remarque dans tes lettres, si ce n'est avec toi?

J'ai vu, je ne sais où, que plusieurs auteurs latins très-distingués puisaient dans la conversation des femmes ce goût, cette pureté qu'ils auraient vainement cherches ailleurs. Ce n'est pas que je prétende en profiter comme eux.

M un premier maître a qui j'ai prêté constamment une oreille attentive n'aurait pu m'apprendre qu'à éviter quelques fautes grossières. Sa manière méthodique, monotone qui place tout en préceptes arides (inutiles, quand on n'a ni plus d'esprit ni plus de génie que lui), rebutait invinciblement l'élève. Tu vois que de toi seule je puis attendre des conseils salutaires; ne me les épargne pas, je t'en conjure.

Adieu, j'envie cent fois par jour le sort de

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}elin qui vous verra longtemps avant moi. Fais en iorte, je te prie, que je reste peu de temps à T reroux et encore moins à Bourg.

As-tu pensé à mon tableau de mathématiques?

40 CORHEtf' T.DA.NCE

Lyon, 11 août 1818.

Si je ne savais pas que tout ce que tu me dis part de ton cœur, je penserais que c'est pour te venger de cette lettre « dépourvue d'agréments » que tu m'écris celle où tu allies à la tendresse les conseils et la philosophie. Je tâcherai donc de supporter ces jours passés loin de toi le moins tristement possible; dans le moment de découragement je relirai ta lettre, elle me dira toujours que tu veilles sur moi. Ce n'est pas le temps de Trévoux que je redoute le plus, mon oncle, ma tante sont si bons pour moi, mais ce séjour à Bourg, ma patrie4.

J'espère que je resterai au moins aussi longtemps dans mon cher Gertines que je n'échangerais pas contre Tivoli, ni contre les vallées les plus charmantes de la Grèce, quand tu y es avec moi.

J'ai passé la journée de jeudi très-heureusement ; ma tante Destaillades est venue avec Octavie me Caire sortir de mon repaire, elle a été excellente. I pour moi qu'elle vient de Trévoux,

* Voyez Histoire de mn (iéett \>. 120-121.

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aussi ne m'a-t-olle pas quitté de toute la journée, elle m'a mené partout où elle pensait que je trouverais quelque plaisir. Nous sommes allés au musée où nous avons vu des urnes antiques, des restes de tombeaux romains, une momie égyptienne, et des fouets garnis d'épingles avec lesquels les pénitents du treizième siècle se fustigeaient et se mortifiaient sans relâche pour obtenir plus facilement de Dieu la grâce dont ils avaient besoin. J'ai eu envie d'en prendre un des meilleurs que je porterais à M. Bléchamp. Nous avons parcouru une salle immense de tal ! aux que notre ignorance ne savait peut-être pas assez admirer. Nous en sommes sortis, pour aller à la salle Guyot que j'ai trouvée trèsgrande et très-belle, mais dont je m'étais faitune idée si brillante qu'elle m'a étonné bien moins que je ne pensais. A cinq heures nous sommes allés à la Comédie où je me suis fort amusé. J'ai quitté ma tante à huit heures pour rentrer dans ma caverne, ce qui m'a laissé encore tout triste pour le lendemain. Elle a été si bonne, si aimable que je me ferais un grand plaisir de passer quelques jours à Trévoux si je t'avais vue avant. Mon oncle a repris sa basse avec tant d'ardeur qu'il enjoué du matin au soir. J'espère qu'il n'aura pas perdu cette frénésie quand j'arriverai. Il donne des concerts avec tous les messieurs de Trévoux au bénéfice des pauvres, pendant que ma tante, qui était à Bourg,

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revient et est obligée de payer pour rentrer chez elle, où le concert se donnait.

Dis-moi, je te prie, qui a remplacé à Certines notre pauvre Gustin. Parle-moi de M. X. Sa nouvelle sœur n'a-t-elle apporté aucun changement dans sa retraite et sa gravité? J'espère pour son bonheur, qu'il n'a pas manqué une minute de la messe de dimanche dernier. Dis-lui cependant bien des choses de ma part. Adieu. J'attends tes lettres impatiemment.

ANM'.n> 1W17-1 i3

Lyon, 14 aoitt 1818.

Mes chers parents, voici le dernier bulletin que je vous enverrai c >tte année; puissiez-vous en être contents et assurés de la bonne volonté quej';qtporte à mes études. J'en sens l'importance, comme vous. Quand mon père viendra me chercher il ne recevra que de bons témoignages de ma conduite et de mon travail. M. Clerc est très-content de moi et m'a loué de ce que, loin de me dégoûter des mathématiques, j'étais décidé aies embrasser; il m'a donné beaucoup d'espérance et d'encouragements.

Nous comptons bien Gelin et moi sur mon père pour le dernier de ce mois. S'il a jamais été pensionnaire, il doit se souvenir de l'impatience avec laquelle il attendait ces jours, et surtout ses parents. Il y a dix mois entiers que je ne vous ai vus. Ah ! ne retardez pas ce moment ; je vous aime et vous embrasse.

i i CORKESPONDANCE.

Lyon, 23 août 1818.

C'est en vain que tu veux calmer, modérer mon impatience, chère maman, en me retraçant les maux attaches à tous les plaisirs d'ici-bas.

Tu ne fais que l'exciter davantage. Je te reverrai, je te répéterai ces vers de Lucien :

« Il n'est point de désert, où brille ton sourire, s

Ma sœur participera à mon bonheur ; le matin, nous irons recevoir ta bénédiction en te portant des fleurs cueillies dans le jardin... Jours divins, quand arriverez-vous !

Notre composition est achevée ; j'ai peur que mon application ne m'ait pas tenu lieu des années que mes camarades ont en plus. Ah! mes chers parents, si mes travaux ne sont pas couronnés, ne prenez pas, je vous prie, une mauvaise idée de votre fils. Sou venez- vous que je suis le plus jeune des endants, et qu'arrivé à leur âge, j'obtiendrai aussi Leurs laurier-.

Si mon père pouvait me faire sortir le jour de

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la distribution et m'épargner ce spectacle, il me rendrait un grand service.

Si mon père voulait être ici, ce jour-là, il faudrait qu'il partit dimanche 29 août. Adieu, je brûle de vous revoir.

4fi CORRESPONDANCE

Lyon, 30 août 1818.

Je ne veux pas partir d'ici, chère mère, sans répondre à la lettre ou tu me parles du peu de plaisir que tu auras à me revoir ; c'est la première fois que tes conseils n'ont fait, ne t'en déplaise, aucune impression sur moi. Tu emploies tout ton esprit à me prouver que tu n'en as plus ; dans le même moment tu me charmes, pour me montrer que tu n'es plus aimable. Combien ce que tu disais un jour est vrai : « Quand la nature vous a doué de ces grâces qui plaisent tant, de cet esprit qui n'exclut pas la sensibilité, rien ne saurait vous empêcher d'être aimable, ni les soins du ménage, ni les soucis. » Oui, il faut que ce soit bien vrai, puisqu'au milieu de toutes tes inquiétudes tu conserves tant d'esprit et de bonté.

Juge donc si je dois désirer, moi, de te revoir; je n'aurai à Charolles ni fêtes, ni concerts, il est vrai, mais je t'aurai, toi et ma sœur. J'aurai mes bons vieux auteurs qui m'apprendront à jouir du présent et à me rep >ser but l'avenir.

anwées î 817-1 «20 47

Combien j'envie le sort de Gelin qui me précède auprès de toi. Tu verras cet excellent garçon aussi pacifique que l'année dernière. Il est précisément comme ce monsieur dont tu parlais un jour, il ne lui manque absolument que la vie. Il a beaucoup travaillé cette année, maisla rhétorique qui demande quelque souffle de vie n'a pas été pour lui une carrière bien distinguée. Au reste Oelin est un bon et brave homme, que j'estime le plus au monde.

Oh ! maman, c'est peut-être la dernière lettre que je t'écris avanl de te revoir! Presse mon départ pour Charolles. Adieu, je te reverrai bientôt. Oh ! bonheur!

kit, vu QUINF.T.

Nantua, 12 septembre 1818.

Des jours de liberté et cependant pas un de bonheur, ma chère mère. Tous les plaisirs sont fades, ennuyeux quand 1 àme désire ce qu'elle ne peut avoir. Oui, mon âme est si remplie de toi que toujours je te cherche, je t'appelle ; si j'eusse pu être distrait en ce moment, je l'aurais été par toutes les courses que j'ai faites et par la bonté avec laquelle m'ont reçu tous mes parents.

Mon père a été pour moi aussi bon, aussi doux qu'il l'a pu et m'a promis toutes les distractions qui lui ont semble devoir me faire plaisir. Je suis sorti le jour même de la distribution ; j'ai parcouru avec lui et avec Gelin toutes les boutiques de marchands de choux et de vendeurs de couteaux ; nous sommes arrivés enfin chez le tailleur qui m'a fait un habit et un pantalon bleus, un gilet de poil de chèvre ; j'ai acheté un bolivar ; tous ces ornements m'ont fait grand plaisir, puisqu'ils seront tout frais quand j'arriverai près de toi, pour qui seule je me dépouille de mon stoïcisme.

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Nous avons été d'abord deux jours à Trévoux

chez ma tante Destaillades, avec le brave Gelin;

sa face est toujours si tranquille et si glacée, que l'ennui dont il semble pénétré influa beaucoup sur moi; depuis qu'il est parti, les grâces et l'esprit de ma tante m'ont remis dans mon ordinaire.

Nous enviâmes le bonheur de Gelin, sa bonhomie et ses vertus qui lui coûtent si peu. Dimanche nous arrivâmes à Bourg; ma grand'mère nous reçut très-bien et nous invita à diner. Le lendemain nous retrouvâmes mon père à Certinos. sans servantes, sans autre secours que la femme de l'homme d'affaires, qui, en fait de cuisine, est une Canidie. Ma tante prit pitié de son sort et, malgré sa faiblesse et sa fièvre, elle passa tout son temps à la fumée de la cuisine, pour préparer un canard, des ecrevisses, et s'épuisant à endoctriner cette infortunée. Le lendemain elle m'amena avec elle à Nantua.

L'horreur des montagnes que nous traversions avait quelque chose de si conforme à la tristesse de mon àme que je conjurai ma tante de me laisser faire la route à pied. Il faudra absolument que tu visites aussi un jour ces vallons de 1 "Ain ; ces rochers, ces précipices présentent une vue si pittoresque ! Je ne m'ennuyai point pendant la route, tout en éprouvant une certaine peine à m'éloigner encore de toi, et en mettant entre nous

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deux ces immenses montagnes. Imagine ce spectacle vraiment étonnant : des rochers suspendus sur la route el prêts à se détacher; de grands bois de sapins, des montagnes énormes au pied desquelles roule la rivière d'Ain dans des prés fertiles couverts de troupeaux, et tu auras une idée des sensations que produit sur moi cette vue à laquelle j'étais si peu accoutumé, après celle de Trévoux. Avant d'atteindre Nantua, je me baignai dans le lac, ce qui répara mes forces. Cette cité semble séparée par des murs prodigieux du reste de l'univers. Ma tante, arrivée depuis un instant, venait à ma rencontre ; elle n'avait point prévenu sa sœur; on fut très-étonné et très-content en me voyant.

Tout dans cette maison respire un air de simplicité qui me plait beaucoup. Mes deux tantes sont remplies de bontés pour moi ; je cours, je lis, je jouis d'une vraie liberté, et cependant pourquoi ne suis-je pas heureux ? ah ! tu le sais. Je t'écris dans le coin le plus reculé de la maison ; je pense à vous et me dis que vous pensez aussi à moi.

Quoique peu susceptible d'impressions tendres,

grand'mdre a cependant senti le désir que

j'ai de retourner chez vous; elle m'a promis

d'user de tous ses moyens pour le favoriser ;

jamais je ne l'ai vue si bonne pour moi.

Que fait Gelin avec sa sagesse ? Mon père vient d'arriver avec mon oncle, et Lucien, on m'appelle, adieu, adieu.

A madame Eugénie Quinet

A Charolles.

Lyon. 12 novembre 1819.

En si peu de jours, que ma vie a cruellement changé ! Tout dans la nature reste de même, les beaux jours qui m'éclairaient près de toi sont encore sereins ici ; mais que m'importe ! Gomme je préférerais les plus épaisses ténèbres à leur éclat monotone, si tu étais avec moi ! Samedi encore je te voyais, j'entendais de ta bouche ce que désormais je serai réduit à lire si loin de toi. Tu lis dans mes yeux plus que je ne dirai jamais. Samedi matin, j'étais encore sinon heureux, du moins sans ces regrets poignants qui m'accablent ; mais hélas, souviens-toi de la soirée, comme elle lut terrible ; j'étouffais mes sanglots. Oh ! maman, je m'arrête, pourquoi rappeler ces souvenirs déchirants ? Ma bonne sœur, je la revis le lendemain matin. Charmante petite ! comme elle tâchait de me consoler tandis qu'elle-même était si triste.

I »is-moi donc, maman, d'où vient que cette

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fois-ci j'ai eu le cœur plus déchiré en te quittani que toutes les autres années ? pourquoi en repassant devant la maison j'éprouvais ce mal horrible que je n'avais jamais ressenti ainsi ?

Mon cœur serait-il devenu plus aimant ?

Je me souviens pourtant d'avoir éprouvé quelque chose de semblable, mais bien plus faible, il y a quatre ou cinq ans. C'est la première fois que je restai à Bourg et que je fus t'accompagner à la voiture avec madame Gollety et Zélie. Quand la diligence partit et que je la vis s'éloigner, je perdis presque la raison au point que j'eus l'idée d'aller un' précipiter sous les chevaux.

Terminerai-je cette lettre? attendrai-je que quelques moments de réflexion aient remis le calme dans mon àme ?

Lyon, décembre 1819.

Tu sais maintenant que je suis tranquille et aussi heureux que je puis l'être loin de toi. Je ne sais si cet état durera; je suis tenté de croire qu'un mauvais esprit, ennemi de mon repos, se plaît à me tourmenter.

A propos « d'amour », je ne suis encore qu'un écolier bien ignorant, puisque mes élégies me servent si peu et que je me laisse tout innocemment trahir par ma figure et ma contenance. Il fallait que cotte « malheureuse passion ■ » eût affaibli mes facultés, puisque j'avais perdu ce tact, cette espèce de finesse que tu as trouvée en moi. M. Casimir qui ne me vit qu'une fois près de « l'objet de ma flamme » a soupçonné mon secret, et il a demandé l'autre jour à Gelin s'il n'en savait rien, en l'assurant que son expérience lui avait fait remarquer facilement les symptômes de mon mal. L'innocent a souri d'étonnement et a répondu qu'il était aussi sûr de mon cœur que du sien ; en vertueux ami il

« Voyez llittutre de mes Idées, p. 217-223.

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a pris hautement ma défense et a repoussé loin de moi ces soupçons qui lui semblaient injurieux, offensants. Son éloquence a à peu près convaincu l'accusateur qui n'a rien répliqué. Pourrai-je jamais rendre un pareil service à mon pieux ami ? Je ne le crois pas, et cependant l'amour entra une fois dans le cœur de Socrate et dans celui de Platon. Il brisa celui de l'anachorète saint Jérôme, puisqu'on souvenance de ces tourments, le saint, à l'approche d'une Romaine, fuyait tout éperdu dans sa grotte, comme s'il eût été poursuivi par le lion du <i sert.

Je lis toujours à mes heures de récréation « les ingénieuses fictions » de TArioste i qui ne m'ôtent pas le goût de l'affreuse vérité dans le grave Tacite. Mais je suis en colère contre milord Chesterfield qui approuve le méchant Boileau d'avoir dit : « Le clinquant du Tasse ». Hélas! oui, le faux goût de son siècle lui a donné l'idée de quelques concetti, mais quelle différence de son héros avec le très-pieux Enée ! Quel intérêt, quelle profonde sensibilité?

Souvent je t'ai répété que madame de Staël savait me charmer. Tant de sentiments délicats, exprimés avec tant d'élégance ! Il faut qu'elle ait eu bien des cœurs en son pouvoir pour en avoir ainsi observé tous les mouvements. Si tu as cette No-

* Voyez Histoire de mes idées, p. -43.

lice \ n'oublie pas de me l'envoyer. Je crois que la connaissance de la vie et du caractère d'un auteur intlue beaucoup sur le goût qu'on prend à ses ouvrages. Depuis que j'ai lu la vie du Tasse, que je l'ai vu dès sa jeunesse en proie à cette terrible sensibilité qui fit le tourment de ses jours, que j'ai entendu le bruit de? chaînes qu'il a traînées sept ans dans la plus étroite prison, je l'avoue, ma passion pour sa divine poésie a étonnamment augmenté.

Pendant que je cherche dans l'étude des forces contre l'absence, que fais-tu, à quoi penses-tu, ma mère chérie ? Es-tu retournée à l'assemblée ? as-tu revu mon Esther?TdL-t-e\le semblé cent fois plus charmante que l'Esther d'Assuérus? Que de détails j'attends!

BDGA3 QUINET.

« De madame Necker de Saussure.

Lyon, janvier 1820.

Ne me répète plus ces mots affreux qu'un jour viendra où mon amour pour toi diminuera. 0 ma mère, si je savais que cela dût arriver jamais, comme je me mépriserais ! Non, certainement, ton cœur est trop bien d'accord avec le mien pour que tu aies une pensée si singulière et qui me parait si fausse.

Tu as si bien dévoilé mon secret, au public, que je ne sais plus quelle contenance garder, ni quel discours tenir. J'étais dans ce cas, en écrivant à ma bonne maman, j'ai tâché de lui montrer que mes « amours » n'avaient pas influé sur mes études. Maintenant que M. X... est aussi savant, je me garderai bien de lui demander une lettre. Comme je n'ai plus aucune ardeur pour qui que ce soit de sa famille, je ne pourrais lui écrire que froidement, gauchement. Les détails que tu me donnes sur <r l'état des choses » m'amusent beaucoup. Continueles-moi ; tu sais qu'ici et loin de toi je ris si rarement de bon cœur ; et en vérité, comment ne pas

rire aux éclats quand je t'entends prononcer ce mot d'épousailles. Je commence à ouvrir les yeux et à revenir aux idées vulgaires qui s'accordent à trouver quelque ressemblance entre la cire et le teint de Pulchérie. Dis à M. X...le plus vite que tu pourras, de ne pas m'écrire.

Quand tu auras une occasion, pourras-tu m'envoyer encore quelques sous pour faire relier mes livres ? Le gros de mes richesses sera toujours employé à mes répétitions de fin d'année.

Adieu, ma bonne chère mère, je suis si pressé que je n'ai pu te parler de rien; mais toi, écris-moi et songe aux détails que tu sais si bien orner.

iuùAl; QUINKT.

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Lyon, 12 janvier ls^O-

Voila, mes chers parents, mon bulletin; puisset-il ne pas vous déplaire : ma conscience m'est un sûr garant que mon application n'est pas en faute. Oh, si c'était un gage de succès, auriez-vous, en le recevant le même plaisir que moi à vous renvoyer ? Xon; car j'ai de plus l'assurance de vous causer un vif sentiment de joie. Du reste, l'espoir me soutient, puisque, ne trouvant presque plus de difficultés à mes études, je n'ai qu'a affermir ma mémoire, pour ne pas être troublé à l'examen et ne pas perdre ainsi en un instant le fruit de mes travaux. Si jamais le découragement s'emparait de mon esprit, je relirais vos lettres, j'y retrouverais mon ardeur, vos bons conseils me rendraient toute mon énergie, l'amour qu'elles m'inspirent me ferait triompher de tous les obstacles ; mais grâce à Dieu, elles ne sont point jusqu'à présent nécessaires a mon travail, elles ne le sont qu'à mon bonheur.

EDGAR QUIiNET.

60 COKHLSPÛNLA

Lyon, 30 janvier 1820.

Il y avait longtemps, ma chère mère, que je n'avais passé ainsi de la tristesse à la joie, comme cela vient de m'arriver ; c'est encore un des bienfaits de tes lettres. Je trouve dans ta douce morale mille fois plus de charmes que dans la lecture de mes livres d'imagination. A tout moment je suis tenté de m'écrier avec le roi prophète, qui avait aussi aimé une Pulchérie (mais ne l'avait pas comme moi oubliée !), « ton langage est pour moi plus doux que le miel de la vallée de Josaphat. »

Garde-moi soigneusement tout ce que tu m'as écrit, tout ce que tu m'écriras. Quand je serai loin de toi, que tu penseras moins à ton fils, j'emploierai mes loisirs à transcrire tes lettres, a en faire un recueil. Et si Dieu m'accorde de longues années, je sentirai encore mon vieux cœur s'attendrir, des larmes couler de mes yeux pi fermer; je retrouverai pour quelqm - Lis du

moins quelque chose du bonheur de ma jeum

iMNBSfi 1817-1820 Gl

Les juifs apprennent à lire à leurs enfants sur la Bible, les mahométans sur le Coran ; les miens n'auront pas d'autres livres que tes lettres.

Les premières syllables qu'ils épelleront, tu me les auras écrites, les premières larmes qu'ils verseront à une lecture seront des larmes d'amour ; je prononcerai sur leurs têtes les paroles de bénédiction que tu as prononcées sur la mienne ; j'adresserai à « tes petits descendants » l'hymne de tendresse que je t'ai consacre, ils m'embrasseront en prononçant ton nom. Mais si je ne dois avoir que des jouis mauvais, où poiserais-je ailleurs que dans tes lettres des forces contre le malheur " chercherais-je d'autres consolations dans la tristesse? N'est-ce pas de loi que je dois apprendre a lutter contre la destinée ?

Adieu, adieu.

EDG.YK QUINET.

Lyon, 13 février 1820.

Voilà de bien méchants vers, ma chère mère, mais j'ai si peu d'esprit quand je cesse de penser à toi. Il semble que toutes mes facultés résident dans ton cœur. Si Tibulle et Properce avaient eu une | mère comme moi, je ne concevrais pas qu'ils eussent fait tant de vers sur l'amour profane.

<Jue de mots inutiles, languissants, mal choisis tu auras à dévorer dans cette ennuyeuse lecture ! tâche cependant d'arriver jusqu'à la fin, et ne te pas d'effacer et toujours d'effacer1.

Tu auras une idée bien nette des jouissances que je trouve dans la conversation de l'excellent Gelin, quand je te dirai que c'est à la promenade, côte à côte avec lui, que j'ai rimé ces cent quatre-vingts vers, sans que pendant tout ce temps il ait, plus que moi, ouvert la bouche une seule fois. Cependant j'étais content, je venais de recevoir tes letqui m'ont fait rire aux éclats. Cette pauvre Pulchérie! Comment diable ai-je songe à l'aimer !

».Vov<z Hittoire d* mes Idées, p. 244-245.

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Jo me réjouis vraiment de la voir danser. Ah ! comme je serai changé. Comme je me moquerai de mes langueurs passées ; à moins que mon amour ne retombe sur la ménagère Camille. Je ne verrai plus rien avec des yeux d'amant; que de défauts je vais découvrir qui me paraissaient des beautés '. Quand je réfléchis sur le passé, je m'étonne d'avoir été subjugué par des attraits si communs et d'avoir pensé offrir mon « chaste cœur » à une froide et coquette Célimène.

Cette expérience me servira à me défier de mes premières impressions et de l'empire despotique de la beauté.

J'aurais bien voulu être témoin de ta « beauté triomphante, » surtout maintenant que mes yeux seraient restés uniquement attachés sur toi.

Souvent je t'ai vue belle et parée et j'aimais tout en toi, jusqu'à la fleur qui ornait ton chapeau, jusqu'à la dentelle qui bordait ta robe. Un soir, chez madame Bruys, tu étais au milieu de tout ce monde, si belle et si charmante, que si j'avais osé, j'aurais été t'embrasser.

Je me souviens de ta parure, tu avais une toque de velours bleu de ciel qui fallait à merveille. Maintenant qu'éloigné de toi je n'ai pas de portrait, j'en retrouve un cependant dans le souvenir.

Puis, l'espérance me soutient ; dans quelques

mois je retrouverai près de toi cette tranquillité que j'ai perdue.

Mes livres sont reliés et payés ; je lis encore madame de Staël et surtout les chapitres sur l'enthousiasme qui me font un plaisir toujours nouveau. Je relis aussi l'épisode d'Herminie, et je pense à ma sœur.

Dis-moi ce que tu penses de mon grotesque assemblage de rimes ; si tu rencontres par hasard un vers qui ne soit pas barbare, indique-le-moi.

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Lyon, 25 mars 1820.

Si le slyle pompeux et les comparaisons «le ton prédicateur Necker me charmaient autant que les humbles vertus dont il fait l'éloge, je te dirais que j'ai attendu madame Tillien « comme le cerf altéré

cherche la source dans le désert. » Elle venait en ton nom, elle m'apportait tes lettres. Les nombreux deniers dont tu m'as enrichi ont fait sur moi l'effet des cinquante écus sur le cœur du Savetier de La Fontaine.

Ta lettre m'a donné bien à penser. Un Vadius eût peut-être trouvé que cette citation :

« La chute en est galante, amoureuse, adorable, »

es1 une de ses principales beautés. Pour moi, qui ne suis qu'un rimeur très-humble et très-soumis, j'aime mieux la certitude où te voilà enfin que « mes feux » pour la belle au pied brûlé sont amortis. Ils le sont cependant tellement, que je ne puis croire que c'est aux attraits de cette enchanteresse que j'ai dû mes divagations ; il me

semble que c'est cette maudite jeunesse, qu'on dépeint si bouillante, ennemie des lois de la raison, qui est la seule coupable. Quoi qu'il en soit, je ne puis m'empècher de conserver une certaine rancune contre cette Pulchérie. d'avoir disposé à la tendresse un cœur qu'elle n'aurait jamais pu remplir. C'est à elle que je reproche même les tourments de Y amitié : c'est elle qui me payera Les pleurs que cette séparation m'a causes. Ah ! chère mère, que je me suis toujours trompe quand j'ai cru pouvoir rencontrer les délices de l'âme dans un sentiment que tu n'avais pas inspire. Oui, je renonce a l'avenir à toutes ces liaisons où mon béte de cœur paraît se plaire. Toi seule, tu emporteras partout mon souvenir. Mes dix-sept ans m'ont déjà, je t'assure, montré tant de fois que les regrets seuls suivaient mes liaisons ; celui que j'appelais mon ami m'a toujours paru par la suite si peu digne de ma tendresse, que la « céleste amitié » a perdu maintenant pour moi tou.attraits.

Ne crois donc pas que je sois d'une tristesse mortelle à cause de cette séparation : je me suis fait là-dessus de si beaux discours que je m'accoutume à l'absence. Je me dis comme Eudore, en quittant saint Augustin, qu'il eût fallu le quitter plus . que j'aurais peut-être découvert en lui de mauvais côtés, cachés sous son esprit. Il faut bien

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être philosophe, quand on est triste ; le joueur sespéré de Regnard ne lisait-il pas Sénèque? A présent, au lieu de me plaire avec mon ami, j'ai mon petit cabinet de musique, mon violon qui me charme et quelquefois le démon des vers, à qui je dois encore cette psalmodie.

Le père de mon ami m'a invité à dîner l'autre jour ; mais il voit du monde, des dames, je m'en effraye et je l'ai remercié le plus poliment que j'ai pu. D'ailleurs, à quoi me servirait ce revoir, qu'à détruire en un instant tout l'effet de mes réilexions et à augmenter ma peine.

Pour te distraire de tout cela, il faut que je te parle de l'esprit et du goût d'un de nos maîtres d'étude; quelle profanation! Je lui avais prêté l'Allemagne, de madame de Staël. Quand il l'eut fini : « Que pensez-vous de ce livre ? lui dis-je. — Mais il n'y a pas beaucoup d'idées, cependant on ne peut nier que le style n'en soit très-jovial et très-enjoué. »

Voilà pourtant l'homme qui nous commande ; c'est lui qui doit nous indiquer nos lectures, qui nous avertit des auteurs dont le goût n'est pas assez sévère. Quel choix risible et bizarre !

J'ai pris deux mois de répétitions à trente francs qui sont encore en arrière ; tache de me les envoyer, quoiqu'on ne me presse pas et que je n'ai plus M. Ghachuat qui venait chaque jour me dé-

peindre ses besoins et qui m'empruntait vingt sous

pour payer son loyer. Quant à mon violon, c'est peut-être aujourd'hui que je l'aime plus que jamais ; il fait en petit sur mon àme ce que faisait la harpe de David sur les fureurs de Saùl. Comment remercier mon père de sa générosité !

Pense à la Notice dont tu m as fait un éloge si éloquent ; je n'aurai plus de repos avant que de l'avoir lue.

Quelle charmante dame que madame Bruys; vraiment, il n'y a qu'elle qui fasse exception à l'effroi général que me cause son sexe.

Adieu, chère maman, quand tereverrai-je sur les bords de l'Arronce? Je n'aime pas y penser, je ne pourrais plus vivre ailleurs.

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Lyor, samedi 8 avril 1820.

Je parierais, mon aimable critique, que lu asaidé M. Comaret à faire cette observation sur cette

expression si fausse en cette occasion ;

J'entends gémir les eaux.

Elle saute aux yeux et cependant bien des gens d'esprit l'auraient omise. Ce sont de ces fautes qui feraient condamner des vers excellents; elles classent aussitôt le pauvre rimeur à son rang et le rappellent au collège, à l'étude des premières règles. J'ai bien vite senti ma sottise et j'en ai rougi ; non que je me croie impeccable, mais de voir qu'un autre que moi ait été le confident d'une telle bévue.

Malgré tous mes efforts pour me dépouiller entièrement des petites préventions d'auteur, je n'ai pu condamner aussi sévèrement que toi ce chêne chimérique, dans un pré, où il n'y avait que de l'herbette, je l'avoue ; ni ce bordeaux qui n'était peut-être que de la piquette de pelosse. Quant à l'hémistiche :

0 prestige ! ô ciel!

je croyais tout bonnement qu'il exprimait un onnement ; mais ta ne veux pas idre, et moi je me rendrai ; il est donc rayé en attendant mieux. Je viens d'abandonner mon poétique travail malgré les riantes images, les souvenirs charmants qui se présentaient à ma pensée. Je suis sûr qu'avec du talent, du temps, on pourrait faire de ce sujet ■ un pelit poème vraiment assez joli. Nos joyeux repas, notre appareil militaire, nos batailles à la Madeleine, ma blessure viendraient varier la scène ; il n'y aurait pas jusqu'à l'amour qui pourrait égayer le tableau. A propos de l'amour, j'avais commencé les vers que je t'envoie.

Mais en voilà assez de poésie. Cependant, s'il faut toujours qu'une idée me domine, en quelque lieu, en quelque état qup je sois, certes, je préférerais le ridicule de la métromanie au tyrannique sentiment qui m'a rendu si insupportable près de toi et à la mélancolie qui me dévore quand mon esprit ne voit plus rien qui lui plaise.

Adieu, dis-moi comment faire pour remercier mon père de ses bontés ?

* Voyez IUttoirc de met Idées, p. 245.

ANNÉES 1817-1*20 ~li

LyoQ, avril ib-20.

Depuis longtemps je n'avais reçu de si agréables visites que mercredi dernier. Jamais madame Yilledet avec tout son esprit, et madame Pajot avec toute sa parure, ne m'ont enchanté comme Jean Roux avec son paquet. Que n'étak-tu dans mou cabinet solitaire, ô ma chère mère, pour me voir revenir triomphant de joie, en emportant mon livre sous mon bras! Tu aurais été heureuse en voyant ton fils si content, si surpris de sa bonne fortune. Cependant, moi qui ne connais madame de Slaél que d'après son Allemagne, et tout ce que je t'en ai entendu dire, je n'ai point pleuré en voyant son portrait; seulement j'étais très-emu de penser que c'était là la femme dont les écrits nous charment tous deux, que c'était celle dont tu m'as parlé si souvent avec un feu, une éloquence digne de son génie. Avec quelle ardeur j'ai lu et relu la Notice. Comme tout est bien senti, bien exprimé; c'est vraiment le style, le genre de madame de Staël elle-même. Je ne pense pas qu'apivs

cela les pauvres journalistes soient tentés de dé- j crier de nouveau un si grand talent.

Ce qui augmente ma jouissance en voyant le triomphe d'un auteur injustement dénigré, c'est que je lui reconnais quelques traits de ressemblance avec toi. Ainsi quand on parle de sa conversation qui avait quelque chose d'inouï , je pense aux charmes de la tienne; quand on dit avec quelle tendresse, quelle éloquence elle consolait ses amis malheureux, je me rappelle tout ce que te doit madame Bruys. Peut-être si l'on eût donné plus de détails sur sa vie intime, le livre eût-il été plus intéressant pour les amis de madame de Staël; ils y auraient trouvé le souvenir de beaucoup de choses que recherche moins un étranger; et voilà pourquoi , toi qui as vu madame de Staël et qui l'as aimée dès ta jeunesse ', tu regrettes ces détails plus que moi qui la connais seulement par ses livres.

Cependant je parle souvent d'elle avec mon maitre de musique dont le père a donné des leçons à son fils quand elle était à Genève. Il a reconnu tout de suite le portrait et m'a raconté qu'elle avait l'habitude de plier, en parlant, un petit morceau de papier ou de feuillage entre ses doigts. Il était alors tics-passionné pour son art, et madame de 1 L'exaltait aussi. Sa figure tenait un peu de

» Vojcz Histoire de mes Idée», p. Ui et 1kl.

années 1817-1820 73

son génie, et avait un caractère mâle et prononcé, à ce qu'il m'a dit; sa voix était forte.

Je ne renvoie pas la Notice, parce que n'ayant pas défait le paquet devant Jean Roux, je n'ai pas Vu l'avertissement avant son départ, mais tu es sûre que j'en aurai soin.

Ma tante Destaillades, que j'ai revue jeudi, m'a retiré pour un jour de mon sombre collège, avec l'espérance de m'en ôter encore à la Pentecôte. Oh! si tu pouvais encore venir communier a cette époque! Tu sais bien que nous n'avons pas été un jour ensemble sans parler de toi et sans te legretter.

Ne te laisseras-tu pas toucher par nos discours?

74 CORHLSPJ.NDANCS

Lyon, avril 1820.

Je ne veux t'écrire qu'un mot, pour te remercier de tes lettres, chère mère, et de ta bibliothèque. J'ai déjà lu Byron, mais je le garde encore pour pouvoir mieux y penser. Quelle sensibilité sombre et rêveuse dans toutes ces strophes! Comme je t'en parlerais, si je ne craignais de reveiller aussi en moi cette rêverie que j'évite toujours le plus que je peux.

Dieu fasse que tu viennes toi-même chercher le chantre de la déesse aux yeux bleus ! Ce n'est jamais sans dépit que je vois arriver tant de gens de Charolles parmi lesquels tu n'apparais jamais. Enfin, dans quinze jours, c'est toi que je reverrai. Le génie, comme tu me le disais, n'a d'autre vraie patrie que le ciel ; partout ailleurs, il est triste et exilé; je crois aussi que mon pauvre petit esprit bien à sa place qu'auprès de toi; ailleurs, il est exile à sa manière.

Je oie doutais bien du manque d'ensemble clans les buutà rimes que je t'envoyais. Un des erudits

années 1817-1820 75

le notre collège, que j'avais consulté sur Y écureuil. Le s'avisa-t-il pas de me dire gravement que je aisais un personnage beaucoup trop important l'un simple animal, en le conduisant aux enfers. 1 me représenta que Homère et Virgile amenaient lien leurs héros sur le bord de l'Achéron, mais [ue l'on ne voyait nulle part qu'ils y eussent fait lescendre le chien de Pénélope ou les dogues fÉvandre.

Je croyais bien sentir la bêtise de cette observation, mais pour ne pas faire le rimeur prompt t se récrier, je tombai d'accord avec mon critique [ue rien n'était plus raisonnable que sa remarque; >auf à te consulter en dernier ressort.

J'aurais bien mis mes rimes avec mon bulletin, i je n'avais pas redouté l'œil du censeur; mais [uel eût été son étonnement et son effroi de voir e mot amour figurer dans mes lettres ! Il vient le m'envoyer ce bulletin ; toutefois cette place de îeuvième qui m'a très-surpris vient sensiblement l'une erreur, puisqu'en astronomie nous ne somnes que huit auditeurs.

Que fait ma sœur? Ne sait-elle pas la chanson:

Si vous m'aimez, pourquoi ne pas le dire?

Ah! pourvu que je la revoie à la Pentecôte, je lui pardonne tout.

Lyon, 8 juin 1820.

Tous les jours de tristesse ont été rachetés par ces moments de félicite; ils ont passé, mais ils reviendront dans deux mois. Malgré ton départ, je suis sans contredit beaucoup mieux qu'avant ton arrivée. Le trouble, L'inquiétude qui me tourmentaient se sont dissipés près de toi. Je suis aussi tranquillise de voir que tu ne comptes pas entièrement sur mon admission à l'École polytechnique cette année, et que si je ne réussissais pas, tu n'en serais pas desespérée. Je serai moins embarrassé devant l'examinateur, en songeant qu'il y va de ton repos.

Ta lettre m'a fait grand plaisir; je vois que tu n'emportes pas de moi une trop mauvaise idée. Comme tu m'as parlé dignement de ta religion qui te console et te donne tant de force1 ! Je pourrai pour un moment me laisser égarer loin d'elle, iimis qu'il faudra peu de chose pour m'y ramener! El lorsque j'en serai le plus éloigné, si un ministre

i Voyez Histoire de mes Idées, y 113 et

années 1817-18*0 77

venait, non pas comme Yalverde « armé du poignard catholique », mais comme toi avec les paroles douces et consolantes, me montrer le faible appui des hommes et la bonté de Dieu, crois-tu que je ne reviendrais pas à elle? J'y ai réfléchi, el je no puis m'empécher de me croire assez bien né pour aimer la morale de l'Évangile.

Depuis que tu es partie, je ne me suis plus occupé de vers, excepté d'une transition... vois si elle peut rester. Je t'assure que ce n'est pas un travail si facile que ces transitions. Boileau disait : c'est un ouvrage qui me tue.

J'ai reçu ici une visite dont tu ne te doutes guère, c'est celle de M. M..., avec le buveur. 11 est arrive chez nous, encore plein de vin et d'audace, voulant à toutes forces nous conduire à souper et s'écriant devant le portier : « Je les aurai, ce sont les fils de mes amis! » Enfin, on lui a promis qu'on nous laisserait le lendemain, et il s'est calmé.

En effet, nous l'avons accompagné à sa table; il a été très-bon, très-complaisant pour nous. Je me suis fort amusé avec lui; il est gai et franc, et j'étais loin d'être gêné. Tu sais qu'il a toujours été lié avec M. Terrât qui, dans le temps de sa gloire, lui composait pour dix bouteilles de Champagne un discours patriotique et éloquent. Adieu, écris-moi, parle-moi de ma bonne maman; pense-t-elle quelquefois à son pauvre edgar?

Lyon, 23 juin 1820.

J'ai bien besoin d'une lettre de ma chère mère, pour reprendre courage à cette algèbre dont je suis à gémir si tristement. J'avais étudié il y a huit jours une démonstration assez difficile; je croyais la savoir le mieux du monde, et voilà qu'au moment où l'on m'interroge des éblouissements me prennent et je n'en sais plus un mot. Dieu! si le même sort m'attendait à l'examen! si tout ce que j'ai appris avec tant de constance m'abandonnait devant mon juge!

Qu'ils sont plus heureux que moi mes flegmatiques rivaux! L'avenir n'a pour eux rien de triste; ils sont moins inquiets que moi et ils réussissent mieux. Ah! si j'arrive avec eux au même but, par combien d'obstacles la route que je suis aura été traversée ! Ce qui me soutient, c'est de penser que tu me sais un peu gré de sacrifier aussi volontiers goûts. C'est aussi le plaisir que je trouve à me - ntir bon et sensible. Souvent je me dis: Si Dieu m'a refuse les qualités de l'esprit, s'il a donné à d'autres de briller et de plaire, à moi il m'adonne

mon cœur. Toujours j'en suivrai les mouvements; c'est de lui que naîtront mes jouissances. Mes talents ni mon esprit ne mêleront jamais rechercher de personne, mais je tacherai de me faire aimer de ceux qui m'entoureront en puisant dans mon àme pour suppléer a ce qui me manque, en partageant leurs chagrins, et si je ne puis faire leur gloire, peut-être ferai-je leur bonheur.

Ta lettre a été pour moi un grand bien. J'aime

y reconnaître tant d'idées que j'ai eues moi aussi et que tu exprimes avec tant de charme. Oui, je crois, j'espère que je finirai par avoir avec toi assez de ressemblance de goûts et de sentiments. Je sens qu'avec les années cette disposition à rechercher les jouissances du cœur se développe en moi.

Gomment pourrai-je jamais réaliser les espérances que conçoivent de moi ma tante et madame Bruys? Oui, c'est un précieux dépôl qu'une opinion si favorable, mais qu'il me sera difficile de remplir toutes les conditions qu'elle m'impose.

Pour n'avoir rien à me reprocher avec mes mathématiques, j'ai tout à fait dit adieu aux Muses, j Cette séparation m'a laissé un petit fond de tristesse qui se dissipe avec tes lettres. Ces vers étaient pour moi un délassement et une consolation dont je me suis privé avec assez de courage. Adieu ; mon père fera-t-il son voyage à Bourg?

Lyon, jnillet 1820.

J'ai vu, jeudi, ma tante Destaillades qui, bien malheureusement pour moi, s'est décidée à faire son voyage en Provence. Ce ne sera plus chez elle que j'aborderai à Trévoux, en sortant de mon collège. Faudra-t-il renoncer à la revoir pendant ces vacances, quand je vais pour si longtemps peut-être me séparer d'elle?

Ma cousine a été dans sa pension victime de sa fidélité et de son dévouement à son amie; à peine était-elle rentrée dans la communauté, que toutes ces petites filles se sont attroupées autour d'elle, en criant comme les Donnes de Nevers : « Ah! quel scandale abominable! ma sœur, quel antéchrist! Ciel ! abandonner la cause du Seigneur pour suivre la fille d'une hérétique! » Ma cousine, tu penses bien, ne resta pas la, sans mot dire. Elle plaida fortement sa cause et, dans l'émotion où elle était, finit sa harangue en disant qu'elle aimait mieux une vertueuse calviniste qu'une douzaine de catholiques effrontées et pervi rs s. V

ce propos scandaleux, le bruit redouble, les maîtresses accourent de tous côtés, on s'informe, et malgré les efforts de ma cousine qui criait à la calomnie, on apprend qu'elle a osé avancer que la religion naturelle pouvait suffire dans un couvent, et que païens, mahométans, juifs, chrétiens étaient tous égaux aux yeux de Dieu. On entraine, on enferme ce « démon incarné » ; toute communication avec le dehors lui est interdite et surtout toute correspondance avec sa corruptrice. Je n'ai point vu, comme tu peux penser, la pauvre victime. I ma tante qui me récite la catastrophe. Quoi qu'il

en soit, je trouve B bien heureuse d'avoir une

amie si fidèle, si prompte à la défendre.

Je n'ai personne de semblable ici. Ceux que je vois d'ordinaire, plutôt par occasion que par goût, sont les deux candidats de l'année dernière et ce brave Gelin qui, avec plusieurs qualités de bon sens, une espèce d'esprit, de la droiture et de l'honneur, est toujours l'homme le plus maussade du monde.

J'ai dans mon cabinet des sonates que je vous enverrai à la première occasion; ce nocturne est, en effet, fort joli, mais il faudrait l'accompagnement du violon obligé.

Avec quel plaisir j'apprendrai à ma sœur le peu que je sais d'italien. J'aurai pour cela tous les livres nécessaires, grammaires, dictionnaires, il

£2 ( 0RRESP0NDANC2

ne manquera que le temps et la science du docteur.

M. l'économe demande un certificat attestant que tu me permets d'avoir une paire de souliers neufs ; les anciens sont percés de tous côtés.

années 1817-1820 88

Lyon, fln juillet 1820.

Il ne faut plus penser te revoir sitôt que nous l'espérions; je ne serai libre que le 9 septembre. Adieu, Certines; adieu, Trévoux! Je n'aurai tout au plus qu'un mois et demi à passer près de vous pour m'en aller ensuite plus loin que jamais.

Je mets à profit autant que je peux le temps qui me reste; je revois toutes les matières de notre examen, je recommence toutes Les démonstrations et je m'applique surtout à bien observer la liaison qu'elles ont entre elles.

J'ai réfléchi à ta proposition pour Moulins. Le plaisir de te revoir un mois plus tôt entrait peut-être dans les motifs qui allaient me déterminer; cependant, après y avoir pense davantage, il m'a semblé que mon intérêt ne meconseillaitpascette démarche. Nous avons toujours été dans la persuasion que M. Raynaudnous examinerait.

Ses livres, quoique les plus ennuyeux du monde, ont été ceux que nous avons suivis ; on nous a habi tués à ses méthodes, aux difficultés qu'il propose.

M. Dînai n'a pas composé lui-même des ouvrages,

mais il a aide ses amis auteurs, Biot surtout; il a donc aussi, quoi qu'on die, une certaine marche ri lui dont il aime qu'on se rapproche. Voilà pour la manie d'auteur. Mais ensuite penses-tu que ceretard de vingt jours ne me serait pas fort utile, puisque dans mon cœur le sacrifice en est fait? Pour moi je suis persuadé que la protection presque toujours si faible dans l'esprit des inspecteurs, ne vaudra jamais une seule réponse exacte et développée avec assurance.

Adieu, tu dois être un peu heureuse de voir avec quelle profonde tendresse je t'aime.

J'aurai besoin pour l'examen d'un certilicat par lequel mon père s'engage à payer la pension à l'École polytechnique. On me dit aussi que la signature de M. Pacoud dans mon certificat de vaccine doil être légalisée parle préfet du département.

Dis-moi donc si M. de Segur a publié cette Histoire de France qu'il promettait l'année dernière.

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Lyon, août 1820.

Enfin, Dieu soit béni! ces énormes chaleurs sont interrompues ; à l'heure où je t'écris, je suis sans plaisanter, de tous les Lyonnais, celui qui en est le plus ravi.

Tu sais, chère maman, que ces étés brûlants m'ont toujours fait plus de mal que l'hiver le plus rigoureux. Eprouvé par deux mois de réclusion absolue, comment aurais-je résisté? J'ai donc été vraiment très-souffrant pendant quatre à cinq jours ; j'avais une grande faiblesse, de violente maux de tète ; mon esprit pour le moins aussi fatigué que mon corps ; je ne comprenais plus ce que je lisais, mes idées avaient peine à s'enchaîner les unes aux autres.

Je me sens infiniment mieux, et je ne sais pas si les charmantes distractions que j'ai eues hier cà la Saint-Louis n'ont pas fortement contribué à cet état de repos.

D'abord, notre fidèle bonne, Philippine, qui n'avait pas oublié ma fête, m'a fait cadeau d'un

joli panier rempli de pèches et de raisins superbes, d'un grand cornet de pastilles de chocolat, et d'une lettre aussi tendre que naturelle. Cette bonté attentive m'a d'autant plus touché que je croyais qu'elle était la seule personne pensant à moi dans cette grande ville.

Je tâchai de sortir ; un élève alla me chercher chez le pâtissier, le domestique de M. Destaillades et il vint; mais ce n'était plus, hélas ! le Crispin qui, au jour de l'an, joua si habilement son rôle. Celuici, les cheveux encore tout blancs de farine, n'avait ni hardiesse, ni aplomb. Le censeur ne fut pas complètement dupe, il demanda à voir le billet de mon oncle. Le domestique avait oublié même son nom ; il ne sut dire mot et retourna dans sa boutique. Me voilà donc obligé de rester encore ; tu sais que, depuis la Pentecôte, nous ne sommes jamais allés en promenade ! Je voyais tous les autres sortir à la file. Heureusement Chanel, mon ange consolateur, vient me voir par hasard ; aussitôt nous courons chez le censeur en lui disant que mon oncle envoyait un nouvel émissaire ; je pus alors décamper. Toute la journée se passa trèsheureusement pour moi. Il y avait longtemps que je n'avais joui de l'air libre, et cette sensation seule était déjà pour moi un vrai bonheur. Le je vis au théâtre Marie Stuart. L'attendrissement qu'elle m'inspira fut encore plein de

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charmes, et contrastait avec ma gaieté pendant le our.

11 faut que les plaisirs du cœur agissent bien fortement sur moi pour que d'eux dépendent en quelque sorte ma santé et ma vie. Depuis ce moment d'émotion, toute douleur a disparu, j'étudie avec un nouveau courage.

Que de beaux projets pour les vacances remplissent mon àme ! Puis-je compter sur quelques jours qui me rappellent ce Trévoux si heureux, si désiré ?

-. XDAKCE

Lyon, 2 septembre 1820.

Chère mère, bien que le collège soit désert, que mes camarades soient partis, que j'aie vu la porte ouverte à tout le monde, excepté à moi, comme je n'ai pas un ami à regretter, la séparation est moins triste.

Tout le temps que je ne passe pas avec M. Clerc, je m'enferme dans mon cabinet de musique avec des algèbres et des géométries, des compas, des règles, etc. Occupé autant que je le suis, l'ennui ni la tristesse ne sauraient me surprendre. Les dix jours qui me restent seront trop bien remplis pour hisser place à mon imagination, et c'est elle qui me crée la plupart de mes maux.

Mais que, pour cela, je ne sois pas tenté de la chasser pour toujours. Obligé de vivre loin de toi, que ferais-je sans elle ? Séparé de tout ce que j'aime, où trouverais-je le bonheur? elle m'en retrace du moins l'image, et souvent cette image approche de la réalite.

Plus dune fois j'ai pu faire revivre ainsi nos char-

années 1817-1820 89

mants tète-à-tête, nos délicieuses promenad surtout ces moments de retour qui font oublier des années d'absence. < '.esse de t' inquiéter, je t'en prie ; jamais je n'ai été mieux ; toutefois, je le sens, j'ai besoin de la campagne, delà nature, du repos, el plus que tout le reste, j'ai besoin de te revoir.

Voici une lettre pour mon père que tu fermeras toi-même, et que tu donneras, si tu la trouves convenable.

Eloigne de mon père l'idée d'assister à l'examen ou d'arriver ici dans ce temps-là. Tu ne peux croire combien sa présence me troublerait et me sciait funeste !.

Pour être admis à l'examen, il faut être inscrit d'avance sur les registres de la préfecture, ce qui ne se peut sans le certificat dont je t'ai parle Tâche de me l'envoyer après l'avoir fait légaliser par le maire ou le sous-préfet.

* Voyez Histoire de mes liées, p. 249.

A madame Eugénie Quinet

A Charolles.

Paris, vendredi 9 octobre 1820.

Il est inutile, ma chère maman, de te donner i coup de détails sur notre voyage; mon père te dira assez comment, en dépit des pataches de la Loire, nous sommes arrivés sans accident sur les bords de la Seine. Mais ce que je n'oublierai pas, c'est de commencer ma lettre par te parler de ma tante. Nous ne sommes allés la voir que hier, lendemain de notre arrivée.

En approchant de son quartier, je sentais mon cœur battre comme chaque année quand j'approche de ton gite. J'étais déjà trop ému, j'aurais voulu qu'elle ne se trouvât pas chez elle, que j'eusse encore quelque temps à attendre à sa porte. Ce fut pour moi un soulagement bien vif quand la femme

de chambre dit qu'elle était chez madame de L. R.

En l'attendant, nous montons dans son appartement; j'étais pcàle, j'avais les larmes aux yeux. Enfin, elle ouvrit la porte. C'est moi qu'elle aperçut le premier, ce fut moi qu'elle embrassa le premier. « Pauvre petit, » me dit-elle avec le son de voix que je connais, et elle m'entraîna dans sa chambre. Jetais trop troublé pour lui rien dire, je pleurais, et elle me dit en pleurant : « Pauvre petit, as-tu mal aux yeux? » Ce n'est pas que la présence de mon père ne me gênât beaucoup et que je ne fisse mille retours sur moi-même pour essayer de m'endurcir, ou de me cacher. Mais ce son de voix qui ressemble au tien, cet air de famille qui s'aperçoit toujours, cette seconde mère que je trouvais ici, tout cela ne me laissa pas maître de mon émotion. Sa bonté me rappelle la tienne ; elle me semble avoir un genre d'esprit conforme au tien; elle se plaît

3 servir des mêmes tours de phrases que toi, enfin j'ai trouvé entre mes deux mères bien plus de ressemblance que je n'aurais pensé.

Madame de L. R. savait que nous étions arrivés, elle voulut absolument nous avoir à diner ; quand nous entrâmes dans sa chambre, elle était étendue près de la chemins, sur un canapé; je l'ai trouvée bien moins maigre qu'on ne disait, son teint était charmant; elle m'a paru très-jolie ; je t'assure que j'ai vu peu de dames si bien qu'Isaline. Je ne sais

pourquoi sa beauté était, selon toi, médiocre autrefois ; il faut donc qu'elle ait changé par la maladie? Ma tante m'avait bien recommandé avant d'entrer d'imiter la tranquillité qu'elle affecte devant elle.

La petite Sidonie est aussi jolie que tout le inonde le dit. Nous regardions hier tous deux de très-belles ures d'un voyage en Dalmatie. Quand nous avons été a la lin du livre, elle s'est repentie de voir vues sans sa poupée, elle a été la chercher, et il a bien fallu recommencer et montrer à la poupée le temple d'Auguste, le port de Riga, la Porta awrea.

Les autres enfants m'ont vu arriver avec beaucoup de joie. Ma cousine est jolie, bonne, spirituelle, pleine de gentillesse; ses grâces, ses petits gesles paraissent très-naturels. Elle m'a fait toutes sortes de questions : tu sais qu'elle a un peu la prononciation d'Alcibiade et qu'elle dit aussi un colbeau.

Voila bien des détails sur les autres , ma chère mère. Ne faut-il rien te dire de moi, de mes idées et de mes espérances? De mes espérances? ah ! elles m'abandonnent sitôt que je ne suis plus cache sous ton aile ! On a parle hier soir de mon avenir, et la majorité a décide pour le collège et la réclusion. En vain m'ecriai-je parfois qu'on éloignât de moi ce calice, je vois bien qu'il faudra le boire jusqu'à la lie. Il est vrai

qu'avant de m'enfermer dans des murs bien clos, on m'a laissé voir mes amis qui se moquent de ma résignation ; on m'a montré les boulevards, les places, les promenades, etc., à peu près comme le criminel qu'on fait asseoir à un dernier banquet avant de lui présenter la coupe fatale. Quand je pense que, pendant un an entier, on m'a trompé par l'espoir que bientôt je ne serais plus sous la férule d'un pédagogue, qu'on m'a laissé faire un long voyage avec cette idée, et que tout à coup on me montre les voûtes et les portes qui m'attendent, je ne puis m'empècher de m'indigner contre la ruse et le mensonge. Et quand on a le courage de me dire que hors de la bande esclave, seul, je m'ennuierai trop, comment ne pas trouver la consolation ou terriblement gauche ou cruellement dérisoire? Gomment croire que ce que l'on me conseille, c'est mon intérêt qui le demande et non celui des autres? Pour n'avoir aucun souci de ses enfants, le moyen le plus sûr en effet , c'est de les enfermer bien soigneusement. Ma grand'mère le savait bien, elle, qui serra mon père dans un tiroir de commode1; moi, on m'enferme dans un tiroir plus grand. Quelquefois je me demande si je venais à mourir, et si, de mon lit de mort, je me soulevais pour vous demander compte de ma vie, ce que vous répondriez ! Mais ceux qui consentent pen-

» Voyei Hittoirt de mts Idées, p. 121.

année 1820 95

dant ma vie à me voir aussi malheureux, aussi désolé que je le suis, ne seront pas capables d'un regret après ma mort. On me redit toujours, que si j'étais seul, je travaillerais moins ; comme si je n'étais bon à rien que pieds et poings liés.

Mais moi, qui me connais, je suis sûr qu'il me sera impossible de faire des progrès, si ce n'est en tristesse, en irritation et en ennui.

Je ne serai pas reçu davantage à la tin de cette année qu'au commencement ; peut-être alors me transportera-t-on dans une nouvelle ville et dans on nouveau collège. Étrange méthode ! Pour réapprendre à me conduire dans la vie, on commence par me la faire détester. Oui, je suis désolé, mon cœur est déchiré. La ruse et le mensonge me révoltent, m'étouffent; c'est la première fois que j'ai des accès de désespoir. Jusqu'à présent je traitais de fanfaronnade le dégoût de la vie, mais je le sens qui s'attache à moi. Autrefois, je pensais à toi quand j'étais triste. Aujourd'hui je ne trouve en moi qu'amertume et douleur. Malgré moi je t associe dans ma pensée à ceux qui font mon mal en s'écriant toujours qu'ils travaillent pour mon bien. 0 Dieu ! n'exigez pas de moi ce sacrifice ! il surpasse mes faibles forces. Je t'écris ici, les larmes aux yeux et la rage dans l'àme... Mon père est là, dans la chambre, qui me regarde ; c'est lui qui pliera ma lettre, il la lira peut-être. N'importe ! Je

te l'ai déjà dit ; c'est la première fois que le désespoir a changé mon caractère. Demain je t'écrirai encore, mais alors je serai sous la verge d'un censeur ! . . .

Ma tante , qui insistait beaucoup sur la nécessite d'un collège ou d'une pension, m'a dit tout bas hier : Ne t'inquiète pas, cher ami ; tout ce que je dis est pour ton bien, je te rapprocherai de moi. »

Que veut-elle dire? Mon sort est déjà décidé, et ma prison ouverte. Quoi qu'il en soit, je veux croire qu'elle s'opposerait a ma soumission, si elle savait ce qu'elle me coûte ! Adieu.

AKXftl 1820 97

Pari9, 24 octobre, à l hôtel.

Rassurons-nous enfin, ma chère mère. Ecoute! au milieu de la tempête, connue le matelot, je crie: Terre! terre! Grâce à toi, grâce ta ta gœur, mon

sort est change! Et déjà j'ai vu la petite chambre qui m'attend. Encore une semaine au plus, et c'est de là que je t'écrirai.

Depuis ma dernière lettre, il est survenu dans mon avenir plus d'une chance nouvelle.

De concert avec ma tante, mon père a abandonné l'idée de l'École polytechnique. On dit que le premier pas dans la vie est le plus difficile, le plus important. Si cela est, je ne suis pas fâché de m'étre arrêté au commencement d'une ornière où je ne voyais que chutes et entraves. Combien de fois n'ai-je pas répété : Ce n'est pas moi qui vais à l'Ecole, c'est mon père ; je n'y serai, moi, que son représentant.

La possibilité de suivre une autre carrière a donc été pour moi un sentiment vif de bonheur. Mais toi, ma chère maman, qu'en penses-tu? Jamais je

n'eus plus besoin de tes conseils ; parle, ô mon oracle ; ta voix sera pour moi celle de Dieu. Mon père t'aura explique sans doute ce que ma tante a proposé pour moi. C'est que, dans six mois, j'entre dans les bureaux de M. L... son ami. Je pourrai, dit-elle, dans un an d'ici, gagner huit à neuf cents francs pour commencer ; et dans notre position, le plus tôt sera le mieux. En attendant, pour compléter mes études, je suivrai les leçons publiques de droit commercial, d'économie politique, de belles-lettres, d'histoire, par Lacretelle. J'apprendrai à écrire, j'étudierai l'anglais, et je continuerai la musique et le dessin. J'ai déjà été au cours de droit, et j'ai rédigé ce que j'ai entendu. J'ai aussi pris avec les enfants de ma tante quelques leçons d'écriture ; mais loge dans la même chambre que mon père, tu comprends que mon travail n'est pas encore bien suivi. Je suis interrompu à chaque instant.

Il faut même que je te quitte pour aller acheter des meubles, dont ma chambre est dépourvue. Je ne te dis pas un long adieu ; bientôt je reviendrai achever ma lettre et te parler de ma tante.

C'est elle qui à force d'adresse et d'esprit a enfin démontré ta mon père les désavantages de ces pensions où il voulait me cloitrer. Ma chambre sera près d'elle, je la verrai aussi souvent qu'a présent. Kilo voulait d'abord que je vinsse diner tous les jours

chez elle, mais c'est bien assez d'y aller régulièrement le jeudi et le dimanche. Si j'étais moins presse, je te dirais ce qui m'a fait plaisir à Paris; mais l'heure de la poste approche et je veux absolument que tu saches que ce que tu avais préparé de loin a réussi et que ma tristesse a fini.

Paris, novembre 1820.

Voici la première lettre qui me coûte à t'écrire. Ce silence dont tu te plains, que ne puis-jele continuer et f épargner ces mots par lesquels il faut l'enfreindre.

C'est assez t'expliquer notre douleur à tous... Ne te laisse pas trop aller à la tienne. Songe qu'il est quelqu'un de plus malheureux... sa mère, sa pauvre mère !

J'ai été ce matin pour la voir. Je me suis arrêté à sa porte sans oser entrer. Rien dans ma vie ne m'a paru si déchirant que les cris de joie et les rires prolongés de la petite Sidonieque j'entendais dans la chambre. M. de L. R. part demain pour le Havre. Il avait conservé plus longtemps que ma tante quelque espoir de guérison, il va retourner seul avec sa petite-fille dans la maison d'Isaline. Que ne puis-je t'épargner cette douloureuse émotion! Tout m'inquiète, tout m'épouvante depuis ces derniers jours... Je mangeais avec elle, à sa table, il y a quinze jours, et hier j'ai suivi son convoi!

Ce qu'on aime, on peut donc le perdre aussi? Je ne te donne pas de détails sur cette fatale nuit du jeudi au vendredi.

Adieu, oeuxage, si tu le peux, pour l'amour de

nous.

EDGAR QIINKT,

Paris, samedi seir, rue Buffault.

C'est de ma chambre que je t'écris, chère maman. J'ai voulu en prendre possession, en même temps que toi. Puisses-tu présider ainsi à toutes mes actions !

Depuis ma dernière lettre, je suis très-inquiet de l'effet qu'aura produit sur toi notre fatale nouvelle. Peut-être aurait-il mieux valu que mon père te la portât lui-même ; nous aurions gagné huit à neut jours. Je redoute maintenant pour toi la solitude où tu vis.

Me voilà seul. Tu peux croire que je vais penser souvent à toi. J'espère que mes succès peuvent encore quelque chose pour ton bonheur.

C'est à toi que je dois d'être libre. Serai-je assez ingrat pour en abuser? tu verras ! Adieu, chère mère. Pardon de la nullité de cette lettre. Ce n'est que demain que je pourrai parler à cœur ouvert ; j'aurai bien des choses à dire qu'il faut taire, tant que je ne suis que ton tils, et nonpas Jo/iam/1 .

» Voyez Notes à la fin du volume.

Dis-moi, je te prie, quel jour est parti Gelin ?

Je viens de recevoir une lettre de Brun qui m'apprend que la mienne a été retardée un mois entier et qu'elle n'est arrivée (par la petite poste) qu'après avoir été décachetée, lue, raturée, contaminée et recachetée. Ce sont là ses expressions.

La bonne foi du porteur y est-elle pour quelque chose ? C'est ce que j'ignore. Après une vive sortie contre les faussaires en général, Brun me dit qu'il viendra peut-être m'apporter lui-même mes livres ici, où il espère avec le temps une place dans un bureau. Dans tous les cas, il me les enverra. Je t'écrirai demain.

EDGAR QCINET.

A m .id a me Eugénie Quinet

A Char.. Iles.

Paris, 10 janvier 1821.

J'espérais que M. Chariot partirait pour Charolles avant le jour de Tan; il t'aurait porte luimême mes modiques offrandes. Mais je le vois, quand on veut donner, on ne gagne rien à attendre. Mon père arrivait trop tôt, M. Chariot arrivera trop tard. J'ai été le voir hier pour ^ela. Je l'ai trouvé devant une table couverte de papiers et de manuscrits raturés. Il avait la plume à la main, le teint échauffé, l'œil en feu; il avait l'air d'un poète inspiré. Le pauvre homme était là depuis le matin à composer des lettres du jour de Tan, que des dames et des demoiselles lui avaient demandées pour leurs parents et connaissances. Dans son poétique transport, il n'a voulu m'en-

tendre que lorsque j'ai prononcé ton nom. Son dépari à ce qu'il dit aura lieu dans peu de jours. A propos d'étrennes, sais-tu combien j'ai pensé à toi la veille du jour de Tan? J'avais acheté aux enfants une lanterne magique, une bergerie, des petits fers à repasser; je dressai tout cela, avant de me coucher sur ma table auprès de mon lit ; ton portrait était en face de moi; je m'endormis en priant Dieu pour celle qui autrefois me ménageait aussi de si douces surprises à mon réveil. Le lendemain, j'étais comme un enfant, je jouais d'aussi bon cœur avec ces moutons et ces arbres qu'avec mon bien-aimé polichinelle d'ancienne mémoire. Enfin, il me fallut remettre mes offrandes dans mes poches et m'acheminer vers la maison maternelle de ma tante. Avec quelle joie les enfants me reçurent ! Que j'eusse voulu être riche pour donner ! Heureusement mes petits cadeaux avaient été assez bien choisis; tout le monde leur apportait des bonbons, j'étais plus sûr de réussir avec ma lanterne magique. Je trouvai pour moi dans la chambrede matante un beau couvre-pied et un livre anglais (le Vicaire de Wakefiehh.

Je ne sais quel sentiment de tristesse m'empêchait de goûter les bontés de ma tante, quand je p usais que ma sœur attendait peut-être l'arrivée de M. ( iharlet. Cependant elle est près de toi, elle peut l'aider! Plus je cours d'un pays à l'autre, plus je

vois de personnes dans tous les genres, plus je trouve de nouvelles raisons de te chérir. Tant il est vrai qu'au-dessus de l'extrême bonté et de l'esprit le plus cultivé, il y a quelque chose encore, un je ne sais quoi... On ne peut le définir, mais il est impossible de ne pas le sentir.

Un de mes grands moyens pour éviter cette tristesse vague à laquelle j'aurais été assez enclin, c'est l'étude. Je doute que jamais on ait eu un désir plus vif et plus sincère d'apprendre que celui qui me poursuit. Je passe avec mes livres des heures charmantes. Ce sont mes amis, mes compagnons. Tu te rappelles combien, malgré tes festins de roi, je trouvais plus de charme à une table vide. J'ai inventé de causer et de penser avec mon livre pendant que dure mon frugal déjeuner, et je ne céderais pas alors mon morceau de pain et de fromage pour des reliefs d'ortolans. Ma petite chambre ornée de rideaux et mon lit somptueusemenl paré d'un couvre-pied ne rappellent point le taudis ni le gr d'un bachelier ou d'un poète. Tout est propre, tout est en ordre.

Je suis en ce moment d'un bien faible secours à ma tante. Les souvenirs sont accompagnés de trop de douleur et de souffrance ; pour me guérir, ditelle, il faudrait nf empêcher de penser.

Je n'ai jamais compris la douleur de ceux qui aiment à parler de leurs malheurs. 11 faut, ou qu'ils

ne les sentent pas, ou que leur souvenir se mêle encore à quelque idée heureuse. Adieu.

Vous etes-vous amusées à ce concert? j'en voudrais une petite description.

Paris, 17 janvier 1821.

N'as-tu pas reçu une longue lettre de moi, datée du 9 ou du 10 janvier? Je comptais sur elle, je me croyais dans mes droits, quand vos imprécations sont arrivées à mon oreille.

Si je n'aimais jusqu'à vos petites gronderies, je ne reconnaîtrais pas si aisément mon tort.

Je ne sais si tu sens autant que moi notre Donheur de nous aimer si parfaitement. Cette coniance absolue, ce repos de l'un avec l'autre, font e charme de ma vie.

Dès que je cherche ailleurs cette union céleste, e ne sais quel malaise se mêle à mes pensées, îomme pour m'avertir que ce n'est que dans ma nère et pour ma mère que je dois vivre.

Tu sais combien de fois j'ai eu de ces mouvenents de tendresse, dont je ne pouvais reconnaître a cause ; ils ont toujours été accompagnés de trisesse, sans aucun plaisir.

A présent que la raison m'a presque guéri, il faut que je te dise que la sensibilité de** si vraie,

ses attentions constantes pour sa mère m'avaient charmé; je n'avais pu voir sans émotion tant de petits soins étrangers d'ordinaire à son âge. Certes la source de ce sentiment de préférence ne pouvait être ni plus pure ni plus innocente. Et cependant je reconnaissais en moi quelque chose de semblable aux troubles dont tu m'as vu si tourmenté.

Ce n'est qu'à force de raison que je suis parvenu à peu près à me tirer de là, sain et sauf. J'essayais, quand j'allais chez ma tante, de m'entourer le cœur d'un triple acier. J'y allais le moins que je pouvais et, s'il faut l'avouer, ce n'est pas là ce qui me coûtait le plus. Ces amis dont ma tante reçoit' à toute heure les visites et devant qui il faut paraître souvent tout autre que l'on n'est, ôtent à sa société ce laisser aller, cette simplicité qui seuls me plaisent. Quand j'arrive chez elle, je retrouve quelque chose de solennel et de contraint comme chez madame Bruys, mais jamais ces battements de cœur, ces mouvements de l'âme, dont toi seule tu peux me donner l'idée. Tu me demandes ce qui m'a fait plaisir à Paris ; je crois t'avoir répondu dans le temps et t'avoir dit si c'est avec de grands sentiments de joie que j'étais arrivé et que j'avais parcouru la ville. La première impression a été mauvaise et il me faudra longtemps pour en revenir. Tout dépend, je crois, en cela des dispositions de L'âme. 11 faut qu'elle s<>it paisible pour recevoir des

objets extérieurs une impression heureuse. J'ai vu Talma et mademoiselle Duchesnois dans Athalie; voilà le seul plaisir vif que j'aie senti dignement. Aussi j'étais seul. Je n'avais pas près de moi mon cicérone *. Maintenant que je suis heureux dans ma petite chambre avec mes livres et avec ton portrait, je m'accoutume fort bien à ce grand Paris. Seulement je trouve qu'il ne vaut pas encore les champs et les prés de Certines, où nous allions poursuivre ton ànesse.

Je vous félicite de vos succès, voilà un nouveau plaisir, si ces concerts continuent. Je vais aussi dans deux jours entendre une grande musique, mais je n'y jouerai el n'y brillerai pas comme vous; c'est un Requiem a la chapelle du roi en mémoire de Louis XVI.

Je ne sais si je t'ai dit que j'ai vu L.... Il viendra me prendre d'aujourd'hui en huit pour me mener chez madame de Lacretelle.

Adieu, je mets si bien ordre à mes hardes que je suis sûr que tu ne reverras plus en songe ni gants ni verge ttes.

» Voyez Xutes à 1 i lin >lu volume.

112 COtUnSPONDAHCI

Paris, 13 février 1821,

Je suis inquiet de toi, ma chère maman; comment fais-tu avec ta maison si froide? Mets des lisières à tes portes. Si tu voyais toutes ces dames de la société de ma tante! Avec la meilleure santé, il faut toujours que leur chambre ait la même température, que le médecin soit à leurs ordres, et quand on veut mettre le nez à lair, que de circonspection et d'apprêts! Elles me rappellent M. Villedet affublé de son bonnet blanc et escorté de ses deux suivantes.

Les trois enfants de ma tante ont eu la rougeole ; j'ai passé tous les jours plusieurs heures avec eux à leur faire des lectures ou à tâcher de les amuser de quelque sorte. Ils n'ont plus besoin de moi maintenant et ne s'inquiètent plus de mes fréquentes visites, car en général l'intérêt est la seule pensée des enfants ; je ne me rappelle pas d'en avoir vu un seul susceptible des émotions du cœur.

Ma faiblesse pour" a fait place à une passion

plus digne de mes hommages, celle du bien public et de l'indépendance des nations. Tu verras si je plaisante. J'ai été l'autre jour à la Chambre des députés. On ne m'a pas montré les mandataires charollais qui, jusqu'à présent, ont l'air assez silencieux, mais j'ai remarqué avec orgueil les défenseurs zélés de nos libertés, et surtout le général Foy, dont la voix éclatante et oratoire m'a vivement frappé. J'avoue que l'éloquence patriotique de la tribune a fait sur moi une profonde impression. Je m'intéressais à l'orateur, comme s'il eût plaidé ma propre cause. Je pensais aux républiques anciennes, et je me disais : C'est là l'éloquence des Gracques! C'est ainsi que les tribuns n'ont cessé de lutter contre le despotisme ou l'empiétement des grands.

De retour chez moi, je ne révais que droit des gens, législation politique. Je quittai les bouquins et les muses antiques pour Grotius, le Contrat social, Y Esprit des lois et les Richesses des nations.

Je crois qu'il vous reste toujours quelque chose d'une étude faite ainsi avec passion et conscience. Le cœur et l'esprit sont nés pour être sans cesse en activité; on est bien heureux quand c'est l'amour du bien ou de l'étude qui les remplit. Que loin de la gène des salons, j'aie au coin de mon feu un livre qui me plaise et je serai aussi heureux que je puis l'être loin de toi. Je relis maintenant

avant de me coucher les Confessions de Jean- Jacques dans une édition où l'on a retranché tant d'aveux pour le moins dégoûtants et qu'on était obligé de passer dans les précédentes.

Je trouve dans ces Mémoires un langage et du plaisir pour toutes les situations de l'àme. Ce n'est pas un auteur qui parle; il semble -que tout le monde décrirait ainsi son bonheur et ses regrets. Précisément pour cela, personne ne l'imitera, et tous l'aimeront.

Adieu, mon ange gardien, veille sur ta santé, si tu aimes ton enfant. J'ai été trois fois dans ton temple. J'aime mieux prier Dieu dans ton église, je m'y sens moins indigne de toi.

Voilà de mon écriture de bureau; quel bonheur quand j'y gagnerai quelques deniers ! je ne tarderai pas. j'espère.

Je ne veux pas renfermer ma lettre pour mon père dans la tienne ; il est plus poli peut-être de l'envoyer directement.

Paris, 14 mars 1821.

C'est à l'extrême lenteur avec laquelle se succèdent nos lettres que je m'aperçois surtout delà longue distance qui nous sépare. Combien de fois, avant de recevoir la réponse, le concierge va m'ac-

cuoillirlesoir par ces mois : il n'y a rien pour vous. Je monterai dans ma chambre le cœur plein «le trislesse et me voilà jusqu'au lendemain à espérer, à m'inquiéter. Quand on vit l'un par l'autre, une puissance invisible devrait à chaque i istant vous communiquer les mêmes sensations, les mêmes idées. J'ai lu quelque part que le Brahma des Indiens a à ses pieds deux colombes qui, au premier signe, partent chacune de leur côté pour aller, par leurs légers battements d'ailes et leurs doux murmures, rassurer deux cœurs aimants et séparés. A quoi pensent nos bons anges gardiens de ne pas se charger pour nous d'un aussi charmant message? Le tien t'aurait dit ces jours derniers que si je ne t'écrivais pas, c'est que dès le matin je courais entendre discourir sur Gujas et Bariole,

al que le reste de la journée se passait à lire d'une voix un peu profane les romans de Walter Scott à ma tante, qu'une fièvre de fatigue retenait dans son lit.

N us nous parlons avec abandon, mais une chose dont j'ai cru m'apercevoir dans nos tète-à-tète, c'est que son esprit est rarement d'accord avec son cœur. Ainsi, bonne par caractère, elle met pourtant en doute les premières vérités morales. Jamais un malheureux ne l'a trouvée indifférente quand il s'est présenté à elle; son premier mouvement est de le secourir ; mais dans l'éloignement elle réfléchit, elle se défie. De là ses théories politiques qu'elle serait la première à désapprouver si jamais elle les voyait en application. Elle considère chez un prince la clémence comme une faute. Le sceptre d'un roi sage et instruit dans l'art de gouverner c'est la hache du despote. Tu comprends combien nos opinions sont peu en harmonie sur ce sujet.

Je me hâte d'arriver à tes interrogations. Ma vie est très-douce. Jamais de grandes récréations, ni d'ébats extraordinaires, mais un état habituel de contentement et de bonheur autant que faire se peut quand tu me laisses un mois entier sans Lettres. Je crois que je dois ce calme a l'étude. Mes ries sont bien loin quand il faut s'occuper des Instituts de Justinien ou des droits des agents de

change et courtiers. Je ne me rappelle pas d'avoir eu, si ce n'est dans ma première enfance, des jours si libres des orages du cœur. Aussi je fuis comme des serpents toutes les jeunes filles qui papour avoir un brin de beauté ou d'esprit. Ma tante voulait m'envoyer à un bal chez madame Rilliet qui a eu la bonté de m' inviter ; mais pour rien au monde je ne me départirai de ma stoïque r lution. Il me semble que pour mon instruction je rencontrerai dans ma vie peu de moments aussi propices. Aucun trouble ne m'empêche de tàter la pente de mon esprit, de classer avec ordre mes

lectures. C'est vraiment L'égalité d'âme que rc m-

mandait si vivement le docteur Rolando à son disciple le bachelier de Salamanque.

D'un moment à l'autre il peut se faire que j'entre dans les bureaux de M. Le Mareis, où l'on me fait espérer que je gagnerai au moins soixantedix francs par mois pour commencer. N'y aurait-il pas là de quoi vivre honnêtement? Quel bonheur, quand je pourrai me dire que chaque jour, chaque heure de ma vie n'est plus à votre charge. Allons, du courage! Mais tu sais aussi que dans nos conditions, il est expressément stipulé que je continuerai mon Droit.

J'ai déjà touché tes quinze francs pour prendre la première inscription. Une fois que je serai chez M. Le Mareis, ma bourse suffira de reste à cette

itft CORHESPONimNf.E

nouvelle dépense. Les mois s'écouleront, les examens arriveront, et tu verras qu'à la fin, je resterai maître de la place avec la robe d'avocat en main. Il paraît d'ailleurs que les diplômes sont à la mode, comme autrefois les moustaches. Pendant ce temps, je pourrai aussi me former à beaucoup de choses qui me manquent.

Après cet anglais, que la prononciation seule rend difficile, j'essaierai d'attaquer l'allemand dont le livre de madame de Staël m'a donné envie.

M. de Lacretelle m'a fait inviter plusieurs fois à aller le voir ; mais L... qui m'a promis de m'accompagner est si difficile à rencontrer, que la partie a été jusqu'ici remise à la semaine prochaine.

Mercredi dernier cependant il est venu me trouver en sortant de sa pension. Je l'ai reçu de mon mieux, et le soir je lui ai fait magnifiquement les honneurs de mon restaurateur. Il est toujours d'une abondance de paroles et d'une parcimonie d'esprit étonnantes. Du reste, le plus sincèrement du monde, athée et jésuite.

Je ne sais plus qui disait pour excuser son amour de la solitude: « Quand je quitte la société des hommes, il est rare que je sois content des autres, plus rare encore que je sois content de moi. » C'est là parfaitement aussi la cause de mon éloignement pour tout ce qui Q*e. I pas une amitié intime.

ANNKK 1821 110

De là vienl que je recherche peu mes anciennes connaissances de collège. Chanel, Piaget, voilà ceux qui me plaisent ici. Mon pauvre ami Brun, malgré son ton de procureur, m'est attaché, j'en suis sûr. Je n'en ai plus de nouvelles, depuis le jour où il me disait très-simplement : « Mon pauvre Edgar, ton ami souffre plus que jamais depuis que tu es parti. » J'ai écrit à Gelin pour s'en inforformer. Point de réponse.

Je vois depuis Longtemps que ma sœur a rompu tout pacte avec les profanes. Je ne veux pas La distraire de ses sentiments pieux; cependant, quand je pense que la maréchale Ney m'a dit avant-hier que je ressemble au duc de Rohan, qui, obligé de vivre loin de sa bien-aimée. esl allé en lier ses douleurs sous la haire et prêcher le renoncement chez les Bénédictins, je ne sais qui m'empêche de monter en chaire sur les pas de notre brillant modèle et d'adresser une mercuriale à l'inconstance.

Voila une très-longue lettre, chère mère, mais ce sont des radotages ; il y manque bien des détails comme tu les aimes. Qu'il te suffise de savoir que je suis calme et heureux dans ma chambre, comme un rat retiré du monde. Je te dirai bientôt comment j'ai vu Talma dans /fa miel, mademoiselle Mars dans l'Elvire de Tartuffe et Perlet dans le Secrétaire et le Cuisinier, au Gymnase. L'Elvire ma paru très-

j«'li«i el Irès-jeune ; je mo suis rappelé mon oncle el je lui ai pardonne.

J'allais fermer cette lettre , quand la tienne est eniin arrivée. Pauvre mère, que nous avons déjà souffert tous deux ! J'ai respiré quand j'ai vu que tu j h »u vais soigner à ton aise et a ta façon notre chère enfant. Pourquoi ne suis-je pas à côté d'elle, «à lui chanter pour l'endormir le pauvre Juif errant qu'elle aimait tant autrefois! Notre petite société serait si heureuse ! Tu penses bien que je serai à l'église à l'heure de sa communion ; je me rappellerai toujours avec attendrissement la mienne. Je puis bien dire que je n'ai jamais été dépourvu de sentiments religieux1. Je n'y ai pas grand mérite, sans doute. Quand on aime, qu'on est séparé, et qu'on vit entièrement seul, il faut bien parler à Dieu. Donnez-moi vite de vos nouvelles.

i Voyei Histoire de mes Jdres, p. 20i-205.

Pari«, 29 avril 1P21.

Ton silence obstiné me trouble, j»1 ne sais plus ce qu'il présage. Aujourd'hui ce n'est qu'en tremblani que j'ouvrirai ta Lettre, si tant est qu'elle arrive enfin... Je finirais ici la mienne, si je n'avais a l'apprendre des changements subits dans ma façon de vivre. Quand tu me crois occupé dans 1rs bureaux de M. L<' Marcis, il faut te dire que je suis initié dans la maison de banque du receveur général de Paris. Un des neveux de la maréchale Neyvienl de quitter la place pour aller à Dunkerque. M. L..., l'ami de ma tante, et subrogétuteur de ses enfants, m'a aussitôt offert de lui succéder.

On a pensé qu'il y aurait plus d'avantages pour moi a cet ordre de choses. On dit que dans trois mois je gagnerai cinquante francs par mois et cent dans un an. Il y a dans cette maison de commerce beaucoup plus de mouvement et de variété que dans une administration. On s'intéresse aux correspondants, on est dans la confidence de toutes

les affaires. Au peste La besogne n'a n'en de difficile; j'ai été bientôt au fait. C'est moi qui suis chargé de copier les lettres et d'en écrire l'analyse au dos. J'en composerai moi-même dès que le jarépistolaire me paraîtra moins obscur, car, là aussi, il y a du mystère. Attaché à mon pupitre depuis neuf heures du matin jusqu'à quatre heures, j'ai encore bien le temps de lire, de travailler, de penser à toi, et de m'inquiéter. Je vois arriver le dimanche comme un b<»n ami. Ce jour-la. je suis complètement libre. Je l'emploie ordinairement à des promenade- délicieuses dans la campagne, nue ne suis-je plus tranquille sur votre compte! Je te dirais que j'ai ete dans la vallée de Montmorency, visiter l'ermitage de Jean-Jacques, je te parlerais de son petit jardin, de son laurier, de son rosier quil a planté, delà foret qui est à sa porte, sans uublier même le repas charmant que j'ai fait sous les arbres. Mais tous ces détails ne me plaisent plus aujourd'hui, j'en attends d'autres -Jusque-là il m'est impossible d'arrêter mes idées sur des tableaux ables.

L'irritation de ma tante s'est calmée pour un temps, mais prêle à se réveiller. Hier, en me parlant des éloges que madame de Lacretellea fait de moi, sans me connaître, a madame de la Roche-

tuld, elle semblait blessée de plaire a d'autre- qu'a elle. Ma position chez 'lie

ANNÉE itf-21 123

n'est pas toujours ni très-facile, ni très-heureuse. Eh! qu'il y a loin de là à nos bonnes soirées de Charolles! Te le dirai-je encore? ces mécontentements passagers ne provoquent en moi aucun attendrissement. Serait-ce parce que je sens ma conscience nette? Hélas non; c'est que tes paroles seules peuvent trouver toujours le chemin de mon cœur.

Paris, 24 mai 1821.

Ta lettre est trop tendre, ma chère maman ; je voudrais m'étourdir sur les tourments de l'absence ; ton langage si doux me rappelle trop nos adieux. Le souvenir d'un bonheur passé m'irrite contre le présent. Je suis mécontent de moi. En vain j'essaie de me distraire par des occupations amusantes, par des livres, par des vers ; le fond de mon cœur est triste et celui qui sait le consoler est loin de moi. Je ne vois plus , comme les années précédentes , de terme à notre séparation. Il n'y a plus de vacances, ni de Pentecôte. J'entends bien parler d'un voyage, maÏ6 lamontagne de Trévoux n'est plus au bout. Ah ! ces huit jours de Trévoux, nous ne les oublierons jamais1. Tout m'en plait, jusqu'aux plus petits détails. Mille choses insignifiantes pour des étrangers avivent mes souvenirs et se mêlent à mes regrets. X'-n-seulement nos promenades, nos conversations, mais encore la disposition de nos deux chambres C0ntiguÔ8, de nos meubles, de cette commode qui

// de met Idée* p. 224.

nous servait de table pour le déjeuner de midi sont présentes à ma mémoire. Te rappelles-tu mon matelas étendu à la porte de l'antichambre comme celui des sentinelles?

Ma tante vient de partir avec la maréchale Ney pour la campagne où elle doit rester quinze jours ; après quoi tous ensemble ils iront prendre les bains de mer à Dieppe. Je suis donc dans un isolement complet et, te l'avouerai-je, sans regrets, comme sans désir de ce côté-là.

Tu m'as trop accoutumé aux séparations; je quitte sans émotion tout ce qui n'est pas toi. Et puis il y a entre ma tante et moi tant d'intermédiaires; nous sommes rarement d'accord sur nos sentiments; depuis son départ je suis plus libre et mes occupations sont plus suivies.

Je me réveille de bon matin, comme à l'ordinaire, et jusqu'à neuf heures j'ouvre mes bouquins. A quatre heures je sors de mon bureau pour courir chez le restaurateur. S'il fait beau, je vais me promener jusqu'à la tombée de la nuit aux Champs- Klysées, ou bien je me sauve dans mon cher cabinet. Pour le plaisir, cela revient au même. Je t'ai dit que je me suis remis aux vers. Bien plus, je suis fidèle à mon sujet de l'année dernière. Ceci n'est qu'un amusement ; l'important. est mon travail de bureau, car, item, il faut vivre. Je n'y ai rencontré que gens bien disposés pour moi, prêts à m'abréger

lesennuis du noviciat. Je réponds à leur obligeance du mieux que je puis, et, jusqu'au chef, tout le monde

semble très-content de moi et de mes écritures. Ma besogne quotidienne s'est d'ailleurs un peu ennoblie; j'écris moi-même aux correspondants. J'ai alors le bon choix des mots; au lieu de dire : « Je suis favorisé de votre très-chère du 19, » je puis dire : « Je suis visité par votre honorée du 19. » Et d'autres licences semblables.

Quoi qu'il en soit, je m'accoutume au bruit des affaires, ce qui est toujours une bonne chose. Ce qui en est une meilleure, c'est le nerf de la guerre, mais il faut attendre au 1er août. Jusque-là, je ne puis considérer mon travail que comme une preuve de dévouement à la maison L. . . et Compagnie. Qu'en dis-tu9

Tu te plains que les détails de ma vie domestique ne tiennent pas une grande place dans mes lettres. D'abord, mes jours sont très-uniformes, et si de temps en temps quelque billet de parterre ne revenait déranger l'ordre établi, ils rappelleraient ceux d'un moine de la Trappe. Cependant, tu le veux absolument ; maigre l'ennui que j'éprouve à parler de moi, il faut bien t'obéir. Je ne crois pas avoir maigri depuis que je suis ici. Chanel dit que j'ai bon teint, ce qui ne veut pas dire que je sois plus vermeil, ni plus joufflu qu'à l'ordinaire. Je suis 1res- soigneux, mes cheveux coupés régulière-

ment ne vont pas trop mal; au reste, je ne sais si j'eus et si j'aurai jamais le ridicule de viser à l'élégance et de faire l'incroyable.

Adieu, j'embrasse notre cénobite.

Paris, 20 juin 1821.

Dis-moi, où ta barque s'est-elle arrêtée aujourd'hui, chère maman? Est-ce près du palais de madame Destaillades ou de l'hôtellerie de Chàtillon, ou enfin parmi les joncs des Léchères *? car je ne puis supposer que tu habites encore les Tuileries de Villefranche. Quoi qu'il en soit, ton long silence me jette dans un grand désappointement.

M. D... que j'ai rencontré par hasard, venait de quitter ma tante à Trévoux. Je lui ai trouvé plus d'esprit que nous n'avions pensé, jadis, après sa complainte amoureuse.

Nous nous sommes promis de nous revoir quelquefois; il s'est insinué dans des sociétés littéraires, qui ne sont pas toujours des sociétés de bonnes lettres.

A propos de gens de letLre-s, il fout te dire que lundi dernier, j'ai diné avec l'auteur des Guerres de religion,deY Histoire du dix-huitième siècle, etc. Tout le monde a été si excellent pour moi que c'est avec

« Vuyoz Histoire de mes Idées, p. 109.

un plaisir très-véritable que j'irai faire ma visite de remerciement. Il n'y a pas là la gène habituelle et les airs guindés des amis de ma tante. J'étais tout étonné de me trouver a mon aise au milieu d'eux, ce qui ne m'arrive jamais à la Chaussée-d'Antin. M. de Lacretelle m'a parlé sans aucune prétention de ses livres, de ses idées sur la littérature. Il m'a donné un exemplaire de son nouvel ouvrage i Assemblée Constituante, et m'a invité à venir le retrouver de temps en temps. Les deux familles rassemblées te présentent leurs humbles civilités.

Le mois d'août arrive; depuis six ans, c'était l'époque chérie de mon retour ! Parle-moi aussi de ma tante Destaillades dont le souvenir est inséparable de mes idées heureuses. Je me demandais quelle Galypso te retenait dans son île. Je parierais que c'est elle ; on ne peut se dissimuler qu'elle n'ait de très-grandes dispositionspourles enchantements. Puisqu'elle ne veut pas écrire ni qu'on lui écrive, ne viendra-t-elle pas ici un jour m'enchanter aussi à mon tour?

Je ne finirai pas ma lettre sans te parler de Madelon que je n'ai pas oubliée. Elle est toujours mes tidèles amours.

130 C0RHE6P0M1AKCI

A madame Eugénie Quinet

A Certines.

Paris, juillet 1821.

Que fais-tu au champ d'asile *, ma chère mère, pendant que je passe mes jours à penser à toi? Ecoute-tules exploits du bataillon de l'Ain, ou les controverses du jeune curé de toutes les nations? Ta solitude est si douce ; tant de souvenirs charmants t'y accompagnent; tu auras repris l'habitude de la sérénité.

Mais moi, j'aurais besoin plus encore de converser avec toi qu'avec le Dieu de ton temple.

Quand je viens à me reporter aux jours si délicieux et si courts de mon enfance, ou à d'autres souvenirs plus rapproches non moins heureux, le dégoût, le découragement s'emparent de mon àme, ou bien, ce sont des regrets si vifs, des élans si déchirants, que sans m'inquiéter ni des suites ni dc^ discours, je ne pense plus qu'à franchir à pied les '••ut lieues qui nous séparent, qu'à me jeter à

» Voyez Histoire </» vies lde>*t. p. 105

tes genoux, te voir un instant et reprendre la même roule.

Que te dire de ma maison de banque? On y est content de moi, car pourvu qu'on sache à peu prés lire sur papier et chiffrer l'addition, on peut raisonnablement espérer devenir l'homme aux quarante écus. Seulement il parait que le chef financier ne se pique pas d'une parole scrupuleuse avec ses administrés : mes appointements qu'on était convenu de dater du mois d'août (et c'est sous cette condition que je suis entré dans les bureaux) se trouvent tout à coup remis à la tin de septembre sous le vain prétexted'un voyage de M. L... auquel on écrit tous les jours. Tu m'avoueras que i bien le plus grand abus de mots auquel puisse conduire une minutieuse et injuste parcimonie. ( animent dire qu'on s'intéresse au sort d'un jeu no homme à qui l'on refuse le modique salaire qu'il gagne à la sueur de son front? Je commence a voir ce que mon prédécesseur avait fort bien senti, que ce ne sera jamais qu'a force de luttes que je pourrai rien obtenir d'un homme qui débute par manquer de parole. Une fois ces cinquante francs obtenus, que d'années à attendre avant d'arriver au premier fauteuil de quinze cents francs par an ! Il est donc temps d'ouvrir les yeux et de bien me persuader que je n'ai là, ni une carrière, ni un avenir. Que l'occasion se présente, je ne perdrai rien

132 CÛKHESPONDANCE

à la tenter. Je n'ai pas encore renoncé à nos premiers projets. J'ai suivi régulièrement sur les cahiers d'un de mes amis les leçons de Droit que l'on dit indispensables, et je crois en savoir là-dessus au moins autant que le commun des étudiants. Je n'ai point négligé l'anglais; j'espère parvenir à l'entendre très-bien, parce que je l'apprends seul. Je lis couramment la plupart des auteurs ; il me faudra après l'habitude de la conversation. Enfin quoique X... m'ait refusé le plus mince secours de sa bibliothèque, je n'ai jamais manqué ni de livres, ni de moyen d'instruction.

Adieu, ma chère et bonne maman, j'ai le cœur plus en repos depuis que j'ai pensé un peu avec toi.

Je t'embrasse.

unit* 1821 133

Paris, vendredi 10 ooùt 1821.

Bonjour, ma chère maman; comment te portestu? à qui penses-tu à l'heure qu'il est? Pour moi, je quitte à l'instant l'antichambre de l'huissier avec lequel j'ai journellement d'intéressants colloques. Je reviens à toi, t'aimer et te le dire ; c'est ce qu'on appelle passer du grave au doux. Si au milieu de mes discours il se trouve quelque ternie dont l'âpreté judiciaire offense ton oreille, tu saurais à qui t'en prendre. Il pourrait se faire aussi que tu rencontres çà et là des périodes tartares, car il est bon que tu saches que j'ai fait depuis quelques jours la connaissance d'un chinois, mais d'un vrai chinois de la Chine, avec des ongles longs de deux pouces, et des révérences jusqu'à terre et une camisole asiatique. Je ne sais s'il a reconnu en moi l'esprit et les usages nationaux, s'il m'a pris pour un mandarin, mais il est certain qu'il a conçu pour moi une grande estime , que nous sommes inséparables, qu'il m'offre de me conduire à Pékin où je pourrais apprendre la tenue des livres a

13 i CORRESPONDANCE

monsieur son père qui est un riche commerçant de la capitale chinoise.

Que dis-tu de ces folies, ne valent-elles pas un état de choses où l'on n'a que la chance de perdre ou des effets, ou des lettres de change que je porte chaque jour à maître Dandin ?

Je ne sais si je dois l'envoyer ces enfantillages. Avec mes adjudications, mes phrases aux correspondants et mes longues courses, je ne puis t'écrire qu'à la hâte.

année I8£i 135

Paris, août 1821.

J'ai reçu, ma chère mère, ta lettre datée de Montaplan, et je vois que mon silence ne t'a pas fait plus de mal que mes paroles. Quand je t'écrivis, j'étais dans un de ces moments d'abattement où l'espérance vous échappe, où la vie n'est plus qu'un fardeau. De là, ce ton de mélancolie et de tristesse que tu as trouvé dans ma première lettre. Ces passages de la vie sont très-douloureux; ils ne durent que peu de temps et les moments d'après sont marques par une joie immodérée, témoin ma seconde lettre. Il ne me fallait qu'un point d'appui pour reposer mon esprit et tu l'as trouvé en me découvrant une espérance de réunion pour l'année prochaine; aujourd'hui mon cœur est plus tranquille. Adieu, je n'ai qu'une minute.

Paris. 15 septembre 1S2ï.

J'écris à mon père pour le conjurer de me laisser suivre les cours de Droit. Ce n'est pas que le travail du bureau me déplaise outre mesure, mais c'est que je vois qu'il ne me conduit à rien, à rien absolument. En continuant une étude devenue générale, je ne perdrai pas le bon vouloir de M. M. L... et Le Marcis, puisqu'ils m'assurent qu'ils seront toujours prêts à m'accorder leurs bons témoignages et à me reprendre si meilleure occasion se présentait.

J'espère que tu ne seras pas trop éloignée de cette idée, toi qui me la faisais entrevoir pour l'année prochaine ; car je ne vois nullement quelle espèce d'avantage il y aurait à perdre dix mois encore dans ce bureau, pour le quitter tout à coup. Je me trouverais alors au même point où je suis aujourd'hui et pour le numéraire et même pour les beaux 18 de richesse. Ce n'est pas la réputation de léger ou d'inconstant que j'ai à redouter; car il y aurait bien plus d'inconséquence à renoncer à une carrière que j'aurais poursuivie pendant dix-huit

mois, qu'à celle qui ne m'aurait coûté que six mois. Même les amis de ma tante avouent que le Droit esl un complément indispensable de l'éducation. Qu'ai-je à craindre, puisque c'est d'eux que me viennent et les promesses et les espérances? Ajoute a cela qu'il nous serait impossible de nous revoir; tous les commis, les mieux famés, obtiennent à peine un congé de quinze jours en quatre ans ; la raison en est simple : le bureau où je travaille n'esl composé que de trois employés, en me comptant. La tâche de chaque jour est absolument la même; pour peu que je vienne à m'absenter, je serais sûr de trouver à mon retour un remplaçant en litre; personnelle se déciderait à taire gratuitement, et sans rester attache à la maison, mon labeur quolidien. I >e la vient aussi que je ne pourrais faire marcher ensemble la maison de banque et le cours de Droit.

Pense que ma jeunesse se passe sans espoir pour l'avenir; le neoplus ultra sera une place de commis, avec douze cents francs; et cela après des épreuves surannées ! Je ne doute pas que tu supplies mon père de me rendre a une étude qui devient de plus en plus indispensable dans toutes les carrières honorables.

J'ai vu M. C... a son passage ici, il se plaint aussi de l'argent et des soucis de ménage, ce qui ne l'empêche pas de composer dans la cuisine qui est

138 RESPONDANCE

eu même temps sa chambre à coucher, son salon

et son cabinet, des odes sur la mort de Nap

J'aime beaucoup les petits Ney qui sont sans façon et ne se ressouviennent pas trop de la pompe impériale ; ils me viennent voir ici, ils inscrivent des Coudreaux, ils m'invitent.

Adieu je te demande pardon de t'éerire si vite, avec une plume qui ne va pas.

année 1821 i3y

Paris. 18 octobre 1*21.

Chère mère, il y a longtemps que je ne t'ai écrit comme je veux, et toi tu deviens tous les jours moins prodigue de tes lettres. Ce n'est pas ce que nous nous étions promis en nous quittant. Où es-tu? Que fais-tu ? Adrien Latournelle pourra-t-il arriver jusqu'à toi? te trouvera-il repartie pourCharolles? Voici les froids qui reviennent ; les portes de la maison de Certines ne ferment pas; que deviens-tu avec tes maux ? Tu sais combien ma vie et mes sentiments de tous les jours se ressemblent. Je n'ai guère de vrai plaisir que les livres. Je viens de finir Dix ans d'exil, de madame de Staël; tu auras certainement lu ce livre. Dans tous les cas, le voici qui accompagne ma lettre. Il y a là une grande mélancolie et, averplus de simplicité d'expression, au moins autant de paroles consolantes que dans un cours de morale religieuse. S'il y a tant de charme à s'entretenir ainsi avec les idées élevées d'un autre, si on trouve dans ce commerce uû remède a ses maux, pourquoi se refuserait-on

1 iO corrf.sp !fl ■

le plaisir d'exprimer ses propres sentiments, ses propres impressions ? Si je pense à tous les chagrins qui naissent de ton extrême sensibilité, de ton esprit si actif, je me demande pourquoi tu n'écrirais pas toi aussi ? Qui sait, au milieu de ces douces rêveries, tu atteindrais peut-être au bonheur ; tu trouverais en toi ce qui fait le vrai talent, une grande force d'émotion, et au contraire de tant d'écrivains qui invoquent leur muse, toi, tu écrirais parce que depuis longtemps elle te sollicite en se mêlant à toutes tes peines, en te créant de nouvelles douleurs.

Songe d'ailleurs à ceux qui t'ont aimée et qui par la nature sont destines à te survivre. Crois-tu que ce ne soit pas le plus grand des bienfaits que de leur léguer l'histoire de tes idées et de tes sentiments ?

Si tu vois madame Bruys, demande-lui de parler de moi à M. de Lacretelle. Sa femme est excellente, bonne, sensible, sans affectation. Gomme une de tes lettres ou un de tes regards la charmerait! Il n'en esl pas de même de cette dame de la haute banque; c'est bien la statue la plus glacée qui existe depuis la création; elle n'a pas même le petit mérite de L'esprit.

A-lieu. Que deviendrais-je, si mes idées ne se

rtaient constamment vers toi ? Au sens des

métaphysiciens, celui oui ii<i peut considérer quun

ANNKK 1821 lil

objet est déclaré inepte. J'ai grand'peur, malgré la prophétie poétique de M. Raveau, de finir par être compris dans cette disposition.

Adieu, ma bonne petite famille, je vous aime et n'ai d'espoir qu'en vous.

Que devient Chanel? et Brun?

LU A monsieur Jérôme Quinet

A Bourg.

Paris, 13 décembre 1821.

Mon cher père,

Je ne sais si je dois chercher à m'excuser du long silence que j'ai gardé avec vous. Loin de cesser, comme je l'espérais, de vous être à charge, j'ai paru à vos yeux avec un cœur sans pitié pour

s malheurs, sans respect pour vos ordres "f Quand les faits parlent avec tant de force, que puis-je alléguer pour ma défense ? Que je n'aie pas suivi les routes qui égarent la plupart des jeunes gens, que j'aie pense un moment, oui ou non, trouver dans des succès littéraires, imaginaires, un refuge contre le besoin, le résultat n'est-il pas le même? Mon repentir, tout sincère qu'il est, ne m'excusera pas; et avec l'insouciance que vous me croyez, vous me soupçonnerez quand je vous dirai quec<' temps passé dans l'incertitude, les regrets,

• Il avait quitté depuis deux motfl les bureaux de la maison

de banque. Voyei U - Notêi à la fin <lu volume.

l'agitation, a été le plus malheureux de ma vie. Cependant les moyens que j'imaginais pour me sauver d'un abandon que j'avais mérité feront foi de l'état de mon esprit.

Je n'ai pas encore pu trouver de pla 3 chez un avoué, parce que les jeunes gens ne les quittent d'ordinaire qu'à la fin du mois, mais je ne manquerai pas d'être employé d'ici à peu de jours. J'espère bien aussi vous envoyer une attestation qui marquera que l'on est content de moi. En attendant, je suis régulièrement le cours de Droit; je rédige mes analyses, je copie des cahiers et je fais partie d'une société d'élèves qui se réunissent une fois par semaine pour se faire mutuellement des questions sur l'objet des leçons.

Je ne crois pas que personne ait des plaintes à faire sur ma conduite ; j'aurais mauvaise grâce à dire que mes goûts ne sont pas dépensiers, et que je cherche en tout l'économie. Chers parents, que ce soit au moins une vertu que j'aie acquise à votre école.

Maman m'a appris, en même temps que la perte que nous avons faite de ma grand'nière, les nouvelles dispositions de son testament. Que je vous sais bon gré de la part de tristesse que vous avez prise à ce qui semblait me toucher de si près ! j'en ai été affligé, parce queje me réjouissais d'apporter ce petit trésor à la bourse commune. Mais c'est

ainsi que sont toutes les espérances d'ici-bas ; il ne faut compter que sur soi et ses efforts. Pour moi, je regarde cela comme une nouvelle obligation de ne devoir mon existence qu'à un travail assidu, et de me hâter de mériter un état indépendant de la bonne ou mauvaise volonté des hommes. Heureux sera le jour où je pourrai vous dire : Vous avez soutenu mon enfance, et moi je vous viens en aide à mon tour.

Pour arriver là, il faut du courage, de la persévérance Ni l'un, ni l'autre, ne me manqueront, tant que Dieu et mes parents ne me refuseront pas leur bénédiction. Je vous embrasse et je vous chéris.

ANNÉE 1821 1 i.

lui

Paris, 27 décembre 1821.

Oserai-je, mon cher père, vous parler de mes vœux ardents pour votre bonheur? Qu'il me soit au moins permis de réclamer votre indulgence. Ce qu'il y a de malheureux pour moi, c'est d'avoir mérité vos reproches; car je ne puis me convaincre que la perte que j'ai faite soit si grande. Vous avez vu que les belles promesses ne sont venues qu'après l'événement.

Quoi qu'il en soit, j'espère par une application suivie retrouver votre bienveillance. Ce sera la meilleure étrenne que j'aurai reçue de ma vie.

Votre réponse, si vous avez la boute de m'ecrire, ne m'arrivera plus dans ma chambre rue Buffault. Je vais emporter mon petit ménage dans la rue la Harpe où je serai très-bien logé pour quatre-vingts francs par an. Ma fenêtre donnera sur des arbres, je ne serai qu'à un second étage et je n'entendrai pas le bruit de la rue. Les autres économies clans ce quartier sont à l'avenant. J'aurais tort de ne pas vous dire avec quel charme je me livre à des

i 16 CORRESPONDANCE

études sérieuses. Malgré mon apparente légèreté, mes goûts n'ont jamais cessé de me porter de ce côte. Je ne puis penser sans ivresse qu'il ne tient qu'a moi d'avoir un état libre.

Plus je vois les protecteurs et les protégés, plus je sens que Ton ne vaut bien que ce que l'on vaut par soi-même.

Il nous a été impossible de trouver à la fin du mois aucune place chez un avoue ; je ne manquerai pas de vous en reparler bientôt.

Je vous chéris tendrement.

A madame Eugénie Quinet

A Bourg.

Paris, 27 décembre 1821.

Que de reproches tu aurais à me faire sur ma négligence à t'écrire durant ces deux derniers mois; mais que de choses aussi j'aurais à te répondre. Permets-moi de nen rien dire aujourd'hui pour ne pas rappeler au milieu d'un jour de fête des jours de tristesse. Il y aura bientôl dixliuil ans que tu me bénis chaque année. D'abord je fus ton enfant chéri, doux, bien élevé. Je t'écrivais de Jasseron ' une longue epitre avec une allumette, M. Salles était content de moi. Je Lisais, sans en manquer un mot, V Histoire de Camille. Je pleurais aux aventures dc> Orphelins du hameau. J'étais obéissant, j'étais laborieux, j'allais glaner dans les champs de Certines aux rayons ardents du soleil. Je déclamais, avec mon teint brûlé et mon chapeau à larges bords, la scène de Joas, d'iiihalie. Alors ta bénédiction avait réussi. Plus tard,

* Voyez y oie t.

je te suivis dans nos montagnes de Charolles. Je devins farouche, sauvage, je vivais au milieu d'une horde indisciplinée. A peine la quittais-je quelques fois pour aller me montrer à toi. Tu ne reconnaissais plus dans ce petit garçon vagabond, ton ancien favori. L'élève de M. Terrât n'avait pas même l'esprit de t'amuser. Je crois que sans les tragédies de Voltaire qu'il lisait chaque soir avec toi, il serait revenu à l'état de nature. Et cependant ta bénédiction avait encore réussi, parce qu'il était près de toi. Enfin, il fallut nous séparer, et je crois que cette époque solennelle n'était pas fort éloû du jour de l'an1.

La contrainte de la pension, le pédantisme des maîtres, insupportable pour le disciple du mentor joyeux qu'il venait de quitter, et plus que tout cela le sot esprit des élèves, achevèrent de m'ôter toute espèce de goût pour les professeurs et pour ce qu'ils m'enseignaient. M. Olivier ne voyait plus en moi l'élève diligent qui recitait de longues fables dans sa maison de Bourgneuf et qui y remportait le prix d'honneur. Pourtant ta bénédiction ne perdit alors qu'une partie de son pouvoir, puisque Dieu te laissa ta santé, et à moi ta tendresse.

Les autres années qui suivirent sont encore trop près de moi pour que j'en parle a présenl ; je ne sais ce que l'avenir me présage, mais tant

« Voyez Lettre XX.

que tu m'aimeras et que je me sentirai sous ton influence, le malheur ne m'atteindra pas.

Je reviens à l'instant de chez la maréchale Ney, qui est bien la clame que j'admire le plus, parce que chez elle tout vient du cœur et qu'on n'y trouve pas la gène ordinaire des salons. Je rencontre quelquefois chez ma tante Gaétan de la Rochefoucauld ; il me parle souvent de toi. On le dit à moitié fou avec se- projets d'éducation. Il a une grande fille à qui il ne veut apprendre rigoureusement qu'à parler le latin de Cicéron. Figure-toi une demoiselle Huronne qui ne sait ni marcher, ni danser, ni parler, les dents écornées et les cheveux rasés. Mais avec tout cela elle connaît les infinitifs et les subjonctifs et son père la trouve suffisamment parée. Ma tante m'a promis, pour nous donner une récréation amusante, de l'inviter une seconde fois.

Adieu, ma bonne et chère mère, quoique je sois en marché pour une autre chambre, tu peux toujours m'adresser tes lettres ici, rue Butfault.

Tu ne me fois point, comme je l'espérais, l'itinéraire de ton voyage, ma chère petite sœur. Pense donc qu'au milieu de cette grande ville rien ne me plail que ton souveniret que cette foule d'indifférents laisse mon cœur bien vide et bien triste. Ne me

diras-tu rien de Bourg'7 Uue deviennent ces grandes demoiselles que j'ai vues autrefois en si petit comité: Zélie, qui venait pécher avec moi

touilles, et la fille de madame Riboud dont j'ai oublié le nom? Je n'ai pas oublié les heureux jours que j'ai passés avec elles. Notre vie s'employait à courir à cheval sur de longues perches^ nous jeter des marrons verts a la tête, à taire rôtir des panais, à nous barbouiller le visage de raisin rouge.

Je m'imagine qu'aujourd'hui bien pincées, bien tirées, on aurait beaucoup de peine à les ramener, l'une auprès des grenouilles de la Tranquillière, et l'autre auprès des panais de Jasseron.

Tu sais aussi bien que moi, chère amie, que notre château en Espagne s'est écroulé à Tréconat. Qu'y faire? J'aurai dans quelques années un état libre, je ferai le Perin Dandin jusqu'à ce que je t'aie bâti le plus joli donjon que tu aies vu de ta vie. Je ne suis pas peu embarrassé pour savoir quelle bonne aubaine je dois te souhaiter; tous les étraL, qui vont vous voir me racontent que tu as toutes les perfections.

Permets-moi de remercier ici les fabricants de

poire- tapées, quels qu'ils soient. La bonne année soit

pour eux accompagnée de plusieurs autres, ou, pour

parler comme ta Péruvienne, que l'arbre dubonheur

■ son feuillage. Adieu, chère amie, l'an-

ANNÉE 1821 loi

née est si dure, les fermiers rapportent si peu, qu'il faut se roidir contre son propre sang. J'enverrai pourtant à ma parente, par la première occasion, la Jérusalem du Tasse. Mes amitiés à ton chat s'il est en vie, et à tous les animaux avec qui j'ai eu des relations.

A madame Eugénie Quinet

A Charolles.

Paris, rue de la Harpe, r.O bis, janvier 1822,

C'est pour toi seule que j'écris aujourd'hui, chère mère, .le ne puis plus tenir aux formules embarrasséea «le notre correspondance officielle. Quand tant d'accusations s'élèvent contre moi, il me semble que ta tendresse aussi va m'abandonner, alors mon cœur se déchire et je maudis tous mes mytinrs. A ce mot rassure-toi, ce n'est point de sentiments honteux, ni d'actions basses que je vais m'accuser; ce n'est que d'une folie qu'on eût peut-être excusée, si elle eût été consommée. Je n'ai point à me reprocher d'avoir oublié un seul instant la position de mes parents, mais je me suis dit : ce que l'en me propose ne peut me mènera rien (et je n'ai pensé cela qu'après quatre mois d'expérience). Je

l"'i CORRESPONDANCE

oe suis ni remuant, ni intrigant pour briller de ce côté; les protections ne sont rien si on ne commence par bien s'annoncer soi-même. Au contraire, si l'on arrive avec quelques talents, on est toujours sûr d'être bien reçu. Quand on est jeune et presque sans secours, on sait gré de vos succès à votre jeunesse, ou l'on pardonne à l'inexpérience des -us qui plus tard seraient ridicules.

Je te demande pardon de ces précautions oratoires qu'il m'a fallu employer pour l'expliquer comment je me suis avisé d'entreprendre un livre ! Avant de rien commencer cependant, j'ai eu l'idée de faire un court extrait de mon plan et d'aller le soumettre au libraire Grandet, bien résolu a me décider d'après lui. Qui eût pensé à son air froid et lier avec le pauvre auteur, cà la première entrevue, que le lendemain il lui ferait de longs compliments, l'engageant, l'excitant à exécuter son œuvre, promettant en tout son entremise, et assurant qu'il se chargerait de l'impression et du payemenl pour peu que la manière repondit à l'idée première.

Je dois dire que cette réception ne changea rien à ma défiance, et que ce fut avec les mêmes hésitations que j'en parlai d'abord indirect émeut à ma tante et plus tard à deux professeurs. MM. Andrieux et de Lacretelle,qui tousdeuz voulurent bien regar der mon plan informe comme reposant sur une idée

Aifidffi 1822 156

très-originale et susceptible de développements charmants. Je m'imaginais que dès lors je ne risquais rien de tenter l'entreprise, et je le fis avec un courage héroïque, puisque ni les plaintes qui s'élevèrent contre moi, ni une certaine défiance de mes forces et une sourde inquiétude, comme si j'eusse commis une mauvaise action, ne m'arrêtèrent. Mon sujet * s'était tellement emparé de ma malheureuse nivelle, queje ne voyais plus que siècles antiques, siècles modernes, etc. Mais il se trouvait que j'avais tant de bouquins a lire, tant de notes à prendre, que les matériaux seuls étaienl un long travail, et que l'ouvrage, puisqu'il faut l'appeler par son nom, n'avançail pas.

Je n'avais encore rien écrit, quand je rencontrai il y a quelque temps chez ma tante un rédacteur de journal. Je fis un article pour un feuilleton, je le montrai à ma tante qui eut la bonté d'en être trèsétonnée. Le journaliste me dit qu'il était pétillant d'esprit et qu'il m'en donnerait cinquante francs. Je n'eus garde de refuser ; mais depuis , les discours des Chambres, les accouchements fortuits, les coups de tonnerre, les chiens enragés ont pris tant de place dans les culonnes du journal que je suis encore à attendre le nerf de la guerre. Je devais joindre à cette paperasse un petit diminutif de poëme en deux chants, dont je t'envoie ici un

» Voyez Tablettes du Juif enant. Œuvres complètes.

fragment : lu verras aussi une courte analyse mal faite et que j'aurais envie de recommencer.

Voilà le récit sincère de mes méfaits; telle est l'explication de mon silence, de mes réticences, etc.

J'ai toujours conservé assez de bon sens pour voir qu'il ne faudrait avouer cette folie que dans le peu prévu) de succès. Pourrai-je pousser jusqu'au bout l'expérience? Dans l'état informe où sont mes brouillons, je ne puis rien faire de suite ; je comprends fort bien la nécessité de se plier aux circonstances; il m'en coûtera bien des efforts d'abandonner cette entreprise formée et suivie avec tant d'ardeur. Je suis content de l'aveu que je t'ai fait. Ma conscience est tranquille. C'est le premier secret que j'aie eu avec ma chère mère, et il m'a trop coûté de le garder, pour que j'essaie jamais d'en avoir un second. Je m'attends à tous tes reproches, peut-être à tes malicieuses moqueries, et cependant, s'il m'arrive jamais de vieillir, je penserai sans remords à ces moments heureux où je pouvais oublier l'incertitude de ma situation et trouver dans l'étude tous les remèdes del'àme. Je i ppellerai que lorsque mesamis cherchaient partout de turbulentesdistractionsjem'enfermais avec livres, et que dan- ces instants bien rares, mais précieux d'illusion, je n'aurais pas changé ma mans itre toutes les hourisdu ciel etdela terre.

année 182-2 157

M. Bléehamp t'a demandé si je n'étais pas devenu libertin, buveur? Je ne m'aviserai pas de me faire un mérite d'avoir su me préserver de tout penchant honteux, quand les exemples étaient sous mes yeux et les occasions à ma porte. Ma tète et mon cœur étaient trop bien occupés pour que j'eusse le temps et le désir d'y p 'user.

Peut-être ces erreurs que je te confias." m'ontelles éloigné de ton cœur ; tu ne comptes plus sur moi pour ton bonheur; tu me demanderas compte de tes chagrins. Ce qu'il y a de certain, (ù'sl que lu serais cent fois plus heureuse si je n'étais pas né. dette idée m»* dégoûte singulièrement de la vie.

Je reçois à L'instant ta dernière lettre, et le ton de découragement, et tes reproches n'ont pas dû me consoler. Je ne saurais dire mon étonnement de ce que tu m'apprends, sur ma liaison avec Perlet !

Voici la vérité biensimple. Il y a six mois à peu près que Chanel vint me prendre un matin dans ma chambre et me pria de l'accompagner chez Perlet auquel il voulait montrer une petite comédie de sa façon. Je le suivis chez le dit comédien, et j'y restai trois minutes. Depuis ce jour, je ne l'ai revu qu'une seule fois, au Gymnase, il y a cinq mois, étant dans une loge avec ma tante. Je n'ai point

té à cette représentation dont on a parlé; je n'eu ai rien su que par les journaux. Voilà ce que lu peux déclarer à la face de tous les Charollais. Libres cà eux de gloser ; ces messieurs, que je ne connais pas. auront arrange cette dramatique aventure pour avoir quelque chose à raconter à madame P... M.Bléchamp apprend tout cela, n'y voit plus qu'un buveur, un baladin, un libertin! Et voilà comme toutes les choses s'enchaînent dans le meilleur des inondes possibles.

J'arrive à l'histoire non moins instructive et plus véridique que la précédente.

I rencontrai l'année dernière, dans mon restaurant, Adrien de Latournelle, qui me supplia de venir le voir dans huit jours, sans manquer. J'arrive, fidèle au rendez-vous, et quelle est ma surprise quand l'hôtesse m'explique qu'elle a envoyé a la Morgue tous ses valets charges d'examiner si Adrien ne se trouve point dans les filets.

En attendant, elle m'apprend qu'il est accablé

de dettes, Qu'il a vendu sa montre, ses habits, et

CRie, depuis huit jours, on ne sait plus où il est. En

ce moment, l'oncle arrive, et comme on peut bien

douter, me demande mon nom, me conjure

de partir pour Melun où je verrai son neveu prêt

dans un régiment de dragons. Il me

munit de lettre pour le colonel, pour la maréchaus-

m'autorisant a m'aider de la force armée, si

l'éloquence de mes paroles ne suffit pas à ramener son neveu.

L'envie secrète de me rendre en ce jour digne de mon grand'pôre que tu m'as cité comme un grand conciliateur, me décide aussi lot. La véritable difficulté était de déterrer le délinquant au milieu d'une ville de vingt mille âmes. Je parcours toutes les guinguettes, à partir des plus bas étages. Enfin, après bien des visites inutiles, je vois près (Tune petite table ronde dans un café une grande ligure blanche appuyée sur la Quotidienne, sans mouvement sensible. C'était le pauvre enfant prodigue qui n'avail qu'un bou dans sa pc/tie. J'arrivais comme la Providence pour l'assister de onze sols, prix d'une bavaroise qu'il avait eu l'insigne audace de demander. Ce ne lut pas sans de longs combats que je parvins à lui faire promettre de revenir sous le toit paternel.

Je donnai à son hôte la moitié de l'argent que j'avais dans ma poche et je gardai le reste pour nous transporter sans encombre a la ville. Adrien n'osa pas sortir d'abord, et ma chambre lui servit de refuge. Avant d'aller à mon bureau je lui préparais à manger et je le retrouvais le soir. Heureusement cela ne dura que quelques jours.

En vérité, je ne comprends pas aujourd'hui ce qu'il serait devenu, comment aurait fini le roman, si je ne m'étais hâté d'arriver. L'hôtelier de Melun

avait averti la police et l'hospitalité courait grand risque d'être violée au mépris de toutes les lois des romantiques. Ce qu'il y a d'étonnant, c'esl que le héros ne s'occupait nullement du dang> position, et, se fiant tout entier à la Providence, passait les jours à lire le Solitaire, ivanhoë et le Vampire. Je ne m'autoriserai pas de cet exemple pour te dire qu'il y a de par le monde des g plus fous que moi.

Je ne saurais t'exprimer la tristesse et le mécontentement de moi-même où je suis tombé, depuis que je me sens si coupable a tes yeux ! Ajoute à cela, que je n'ai pas un seul ami que je voie avec plaisir ; je passe des semaines entières sans parler à personne autre qu'à mon portier. Je finirai par avoir relocution aussi variée que l'honnête trappiste de Gertines, d'heureuse et vertueuse mémoire, i'ai quitté le quartier de ma tante; depuis que je dépends moins d'elle, je suis bien plus cà mon aise dans sa maison. De son côté, elle oublie peu à peu le ton grondeur du mentor. Je suis si disposé à l'aimer (quoiqu'elle pense le contraire), que le moindre mot d'amitié me bouleverse et m'attendrit tout à coup.

Elle m'a mené dimanche dernier dans une soirée de musique où j'ai vu de bien grands talents, surtout un violon qui m'a fait faire de tristes réflexions sur moi-même. Elle a bien voulu aussi

m'envoyor hier à la nouvelle tragédie de S y lia. C'est bien, je crois, le plus grand plaisir que j'aie eu depuis que je suis ici. Impossible de concevoir rien de plus dramatique que la simplicité orgueilleuse et le sourire sardonique de Talma. Je me le I rappellerai toute ma vie avec son long manteau de pourpre, sa voix grave, son profil de Romain.

Il se mêlait cependant à ces deux demi-bonheurs une idée douloureuse ; je pensais que tu étais triste et que, pendant que j'étais là à m'amuser, tu m'accusais dans ton cœur. Un adage bien rebattu, c'est qu'une bonne conscience est la première cond^ion du bonheur. La seconde est sans doute la pn-sence de ce qu'on aime.

Mon nouveau logement, où j'ai transporté mes pénates d'argile, me plaît beaucoup, à cause de la vie silencieuse de mes voisins. C'est une chose bien singulière que l'humeur acariâtre deslocataires de la rue Buffault, depuis la cave jusqu'au grenier inclusivement. Il s'est peu prisse de jours et de nuits où un mari n'ait battu sa femme et réciproquement, une vieille actrice sa servante, et ainsi du reste. Comme j'étais le seul qui n'avait rien à battre, j'étais ordinairemement pris même aux heures les plus indues pour arbitre suprême. La portière était le digne cerbère de ce Tartare. J'ai gagné en tout au change. Jusqu'à présent mes nouveaux portiers sont les gens les plus complai-

santsel les plus attentifs du monde, et les maris fi leurs femmes les plus pacifiqu<

Le restaurateur où je dine très-bien pour vingt bous est à ma porte. Je ne suis qu'à cinquante pas de l'École de droit. Comme le professeur nous invite à lui écrire nos doutes sur quelques points de lois obscures, je lui ai adressé mes commentaires dont il a eu la bonté de me féliciter. Je

la journée dans un cabinet d'études où je

trouve tous les livres de droit nécessaires.

Je t'assure que j'étudie avec la plus grande ardeur, et qu'avec les trois professeurs dont je suis les leçons, mon temps se trouve très-bien employé.

Je voudrais f écrire du cabinet d'un avoué. Le besoin de te demander pardon de mes erreurs1, en t 'annonçant enfin une action d'obéissance et de raison, a longtemps retardé ma lettre. Mais je ne peux plus résister et garder un plus long silence. Je suis encore à l'affût d'une place chez un avoué ; ma tante a parlé à ses avocats, moi de mon côté à Piaget, Rodet. Je n'ai trouvé qu'un avoué, rue du Marché-Saint- Joseph, mais il ne pouvait pas me laisser le temps d'aller au cours de droit.

Je comprends que mécontente de moi comme tu

l'es, ma réponse ne te satisfait point. J'ai parlé de

toul cela à mon nouveau cousin Théophile Destail-

- : il m'a été au>>i inutile que les autres. Je le

» V >yeq \utes.

ANNKK 1822 1H3

vois quelquefois; c'esl un assez bon garçon, sans façon, à l'accru! provençal, et un son de voix aussi lui de mon oncle est élevé. Je fais de la musique avec lui. J'ai été faire visite à madame de Lacretelle. Quand j'y suis, je ne voudrais plus m'en aller ; j'ai bien jure de ne plus faire des absences si longues. La maréchale Ney m'a invité doux dimanches de suite; ses fils sont excellents pour moi. Ils sont tristes, sans Le dire, du testament de Bonaparte.

Quoi ? madame Honoré a douté de mon emj sèment à aller lui rendre mes hommages ? auraitelle oublié les heureux jours où elle avait si peur eu bateau et où nous jouions si gaîmenf a colin-maillard, et tant de beaux souvenirs que sa présence me rappelle? Quand j'y pense, je deviens W/rà, à ma façon : je ne prêche plus que pour le temps posté.

Adieu, je te supplie de me dire quelques mots qui me rappellent ton ancienne confiance en moi.

Je n'oublie pas mon père, mais je comprends si bien mes torts que je ne sais plus quel ton prendre avec lui.

Paris, mai 1v22.

Comment t' expliquer ce nouveau retard? J'ai là sous les yeux le commencement d'une lettre que je t'écrivais il y a fort longtemps. Le soir même, je fus malade de ma fièvre ordinaire du printemps, ce qui m'empêcha de continuer pour ne pas prendre un air dolent qui t'eût inquiétée. Je me rappellerai toujours que tu devinas autrefois ma rougeole a la seule lecture de mes jérémiades.

Il faut dire encore que l'on m'annonçait l'arrivée de deux dames deCharolles et que j'avais l'effronterie d'espérer par elles une seconde lettre a laquelle j'aurais repondu en même temps qu'a la première.

Il faut que je cherche maintenant à mettre un peu d'ordre dans tout ce que j'ai à te dire de tes aimables émissaires. L'une m'a reçu, si j'ose dire, comme un ancien ami de collège. Elle m'a développé au long les ennuis du joug conjugal etm'a l»r< >mis de venir m'endoctriner de nouveau dans deux mois. Je lui ai offert de lui servir de cicérone

à son retour. Tu comprends avec quel charme je les entendais parler de toi et de ma -sœur. Tous les ennuis de l'absence ont été évoqués... dans trois jours je pourrais vous revoir!...

J'attendais l'arrivée de mademoiselle Bleton. Elle a enfin paru à une fenêtre précisément vis-à-vis de la maison «le ma tante. J'ai été effrayé de sa résolution de quitter Charolles. Que vont devenir les beaux arts? C'est bien alors qu'on sera obligé de venir à Paris pour apprendre l'histoire ancienne. Je ne sais trop comment L'aider dans ce mauvais dessein. J'en ai parle a ma tante qui repond que imis n'ont pas de filles. En attendant, je la vois tivs-souvent, et quand j'en ai le temps, je l'accompagne dans la rue. Elle est bien bonne et sans façon; elle me raconte mille histoires de Gharolles.

Je ne veux pas revenir sur les causes de mon silence. Hélas! quand viendra le temps où je peurrai aider ma famille? J'ai pris un grand goût à l'étude, je travaille en conscience et je ne vois pas pourquoi je ne réussirais pas un jour. J'entends des avocats, et chez les plus fameux il y a encore bien du charlatanisme, qui, heureusement n'est pas inimitable.

Les professeurs distingués dont j'ai pu suivre les leçons l'année dernière m'ont un peu accoutumé aux grandes réputations, et je ne suis plus saisi à

leur approche de la terreur panique qui nous ôtala parole à tous, excepte a toi pourtant, à l'arrivée de M. deLacretelle chez madame Bruvs.

Adieu, aime-moi maigre tous mes torts; si tu me délaissais aussi, que deviendrais-je?

Je vais tous les dimanches à ton église, il me semble que je suis plus près de toi.

En attendant que je rende compte à mon père de ma conduite, oserais-je lui dire combien les marques de son mécontentement me remplissent de tristesse? Tu jugeras si c'est véritablement un grand malheur pour moi d'avoir quitté la maison de banque de M. L... Voila qu'une ordonnance du ministre la supprime; un de ses; — iss'enempare, la transporte dans un autre quartier.Cet associé, vrai garçon de bureau, vient de refuser le neveu de la maréchale Xey, qui m'a précédé. Il a erré depuis à Dunkerque, au Havre, puis à Paris; sa mère, l'amie intime de ma tante, n'a pu obtenir qu'on le reprenne, quoiqu'on n'ait rien à lui reprocher. Il est donc bien clair qu'on n'eût pas pris à moi un plus grand intérêt.

Il faut, ma bonne petite sœur, que je compte vraiment but toi pour recommencer notre corresj.nndance. Imagine que j'espère en toi ; tu prendras ma

J défense; ta voix est plus connue, plus aimée que la

mienne, elle sera mieux entendue.

Quand nous étions (oui petite et que j'étais enfermé dans le grand salon rouge, déjà tu venais me consoler à travers le trou de la serrure et me foire passer des tranches de pommes par-dessous la porte.

Que je te remercie, chère amie, de ton cordon de montre; il ne me quittera jamais. La longueur de tes cheveux la il la désolation des demoiselles auxquelles je le fais voir. Je ne le mets que les dimanches et que le jour vu je veva me marier, comme dit ma tante. Le reste du temps, je renferme précieusement avec mon joli porte-montre.

Sais-tu <[ue ta traduction de l'italien m'a étonné. Il tant que tu aies bien étudié depuis le temps d'heureuse mémoire où je jetais mon livre contre le plancher. Tu as parfaitement compris et rendu la teinte romantique de l'admirateur des tombeaux et la haute philosophie du discours de Cicéron. Il faut que tu saches que ce livre est un des plus difficiles pour les étrangers à cause de la marche un peu obscure des périodes et d'un certain grandiose qui ne semblait pas appartenir à la langue italienne, du moins dans la prose. Tu liras très-bien le Tasse que je t'enverrai à la première occasion. Si tu as ouvert Ciiarîni, tu as dû y trouver un autre genre de difficultés. C'est le langage affecté d'un amour

lr,s CORRESPONDANCE

fade et qui vit «le pointes et de concetti, de froide galanterie. C'était le goût du siècle.

Tu te plains, chère amie, que plus tu lis, plus tu as de choses à apprendre. Il m'en arrive absolument de même, et quoi qu'en dise M. Raveau, j'ai Lien peur de rester longtemps ineptissime. Je travaille du matin au soir au Traité du Mariage, à la Procédure civile et criminelle, je n'ai en tête que délits et que potence.

Quand je serai avocat, si j'ai des causes, j'espère que tu n'oublieras pas ce que tu m'as promis '. Tout bien réfléchi, je suis l'homme le plus facile à vivre que j'aie jamais connu.

Je t'enverrai quelques romances assez jolies et à la mode; quant à l'air que tu me demandes, je ne me crois pas assez savant pour en faire un, digne de toi. Tu recevras ma chanson sur un air connu. Adieu, quand je pense à toi, je trouve Paris ennuyeux.

Venez Histoire de met Idées, p. 252.

à.n.née Î822 1GJ

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