G. SAN'I
A GUSTAVE FI.AUIiKRT
Xoliaut. 11 juin 18G7.
Cher ami de mon cœur,
Je pars avec mon Ois et sa femme le 20 courant pour passer quinze jours à Paris, ]ieul-ètre plus, si la reprise de Villemer me mène plus tard. Donc, ta bonne chère mère, que je ne veux pas manquer non jtlus, a tout le temps d'aller voir ses filles. J'attentlrai à Paris que tu me dises si elle est de retour, ou bien, si je vous fais une vraie visite, vous me donnerez l'éitoque qui vous ira le mieux.
Mon intention, pour le moment, était tout bonnement d'alter passer une heure avec vous, el Lina était tentée d'en être; je lui aurais montré Rouen, el puis nous eussions été l'embrasser, pour revenir le soir à Paris ; car la chère petite a toujours l'oreille et le cœur au guet quand elle est séparée d'Aurore, et ses jours de vacances lui sont comi)tés par une inquiétude continuelle que je comprends
hieii. Aurore osl un Irésor Je gentillesse (lui nous absorbe luus. Si cela peut s'arranger nous irons donc en courant te serrer les mains. Si cela ne se peut pas, j'irai seule plus tard ([uand le c(eur l'en dira, et, si tu vas dans le Midi, je reniellrai jusqu'à ce que tout s'arrange sans entraver en (juoi (jue ce soil les projels de la mère ou les tiens. Je suis très libre, moi. Donc, ne l"iu([uièle |tas, et arrange ton été sans te préoccuper de moi.
J'ai trente-six projels aussi; mais je ne maltacbe à aucun; ce qui m'amuse, c'est ce qui me prend et m'emmène à l'improviste. 11 en est du voyage comme du roman : ce qui passe est ce qui commande. Seulement, quand on est à Paris, Rouen n'est pas un voyage, et je serai toujours à même, quand je serai là, de répondre à ton appel. Je me fais un peu de remords de le i)rendre des jours entiers de travail, moi qui ne m'ennuie jamais de ilàner, et (}ue tu pourrais laisser des lieures entières sous un arbre, ou devant deux bûches allumées avec la certitude que j'y trouverai quelque chose d'intéressant. Je sais si bien vivre hors de moil ça n'a pas toujours été comme ça. J'ai été jeune aussi et sujelle aux indignations. C'est lini!
Depuis ((ue j'ai mis le nez dans la vraie nature, j'ai trouvé là un ordre, une suite, une placidité de révolutions (]ui manquent à l'homme, mais (pie l'homme peut, jus- (pi'à un certain point, s'assimiler, quand il n'est pas trop directement aux prises avec les ditlîcultés de la vie qui lui est propre. Quand ces diCfieullés reviennent, il faut bien qu'il s'elTorce d'y parer; mais, s'il a bu à la coupe du vrai éternel, il ne se iiassionne plus trop pour ou contre le vrai éphémère et relatif.
Mais pourquoi est-ce que je le dis cela? C'est (|ue cela vi(;nt au courant de la plume; car, en y pensant bien, ton étal de surexcitation est probablement plus vrai, ou tout au moins plus fécond et plus bumain que ma tran([uillilé sénile. Je ne voudrais pas te rendre semblable à moi, quand même, au moyen d'une opération magique, je le pourrais. Je ne m'intéresserais pas à moi, si j'avais l'honneur de me rencontrer. Je me dirais (|ue c'est assez d'un troubadour à gouverner et j'enverrais l'autre à Chaillot.
A pro])OS de bohémiens, sais-tu qu'il y a des bohémiens de mer? J'ai découvert, aux environs de Tamaris, dans des rochers perdus, de grandes barques bien abritées, avec des femmes, des enfants, une poi)ulation côtière, très restreinte, toute basanée; péchant pour manger, sans faire grand commerce; parlant une langue à part que les gens du pays ne comprennent pas; ne demeurant nulle part que dans ces grandes barques échouées sur le sable, quand la tempête les tourmente dans leurs anses de rochers; se mariant entre eux, inofFensifs et sombres, timides ou sauvages; ne répondant pas quand on leur parle. Je ne sais plus comment on les appelle. Le nom que l'on m'a dit a glissé, mais je pourrais me le faire redire. Naturellement les gens du pays les abominent et disent qu'ils n'ont aucune espèce de religion : si cela est, ils doivent être supérieurs à nous. Je m'étais aventurée toute seule au milieu d'eux. « Bonjour, messieurs ». Réponse : un léger signe de tête. Je regarde leur campement, personne ne se dérange. Il semble qu'on ne me voie pas. Je leur demande si ma curiosité les contrarie. Un haussement d'épaules comme pour dire : « Qu'est-ce que ça nous fait? » Je m'adresse à
un jeune gareuu (jui retaisail Irès adroiteaieiil îles mailles à un filel ; je lui montre une pièce de cinq francs en or. Il regarde d'un autre ccMé. Je lui en montre une en argent. Il daigne la regarder. « La veux-tu? » Il baisse le nez sur son ouvrage. Je la place près de lui, il ne bouge pas. Je m'éloigne, il me suit des yeux. Quand il croit que je ne le vois plus, il prend la pièce et va causer avec un groupe. J'ignore ce qui se passe. J'imagine qu'on met cela au fonds commun. Je me mets à lierboriser à quelque distance en vue, pour savoir si on viendra me demander autre chose ou me remercier. Personne ne bouge. Je retourne comme par hasard de leur côté, même silence, même indifférence. Une heure après, j'étais au haut de la falaise et je demandais au garde-côte ce que c'était que ces gens-là qui ne parlaient ni français, ni italien, ni patois. 11 me dit alors le nom, que je n'ai pas retenu.
Dans son idée, c'étaient des Mores, restés à la côte de|)uis le temps des grandes invasions de la Provence, et il ne se trompait peut-être pas. Il me dit qu'il m'avait vue au milieu d'eux, du haut de son guettoir, et que j'avais eu tort, parce que c'étaient des gens capables de tout ; mais quand je lui demandai quel mal ils faisaient, il m'avoua qu'ils n'en faisaient aucun. Ils vivaient du produit de leurpêche et surtout des épaves qu'ils savaient recueillir avant les plus alertes. Ils étaient l'objet du plus pariait mépris. Pourquoi? Toujours la même histoire. Celui qui ne fait pas comme tout le monde ne peut faire que le mal.
Si tu vas dans ce pays-là, tu pourras peut-être en rencontrer à la pointe du Brusq. Mais ce sont des oiseaux de passage, et il y a des années où ils ne paraissent plus.
Je n'ai pas seulement aperçu le Parh-Gmde. On me devait pourtant bien un exemplaire; car j'y ai donné quelque chose sans recevoir aucun payement. C'est à cause de ca, probablement, qu'on m'a oubliée.
Pour conclure, je serai à Paris du HO juin au 5 juillet. Donne-moi là de les nouvelles, loujoui's rue des Feuillantines, 97. Je resterai peut-être davantage, mais je n'en sais rien. Je l'embrasse tendrement, mon grand vieu.v. Marche un peu, je t'en supplie. Je ne crains rien pour le roman; mais je crains pour le système nerveux prenant trop la place du système musculaire. Moi, je vais très bien, sauf des coui)S de foudre où je tombe sur mon lit pendant quarante-huit heures sans vouloir qu'on me parle. Mais c'est rare, et, pourvu ([ue je ne me laisse pas attendrir pour qu'on me soigne, je me relève parfaitement guérie.
Tendresses de Maurice. L'entomologie l'a repris cette année; il trouve des merveilles. Embrasse ta mère pour moi et soigne-la bien. ,]e vous aime do tout mon cœur.
G. SAN'D
Nohant. -il juillet 18i:
Cher bon ami, j"ai passé trois semaines à Paris avec mes enfants, espérant te voir arriver ou recevoir un mot de toi qui me dirait d'aller t'embrasser. Mais tu étais
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plongé, cl je res|)Oclc ces crises de travail : je les connais! Me voilà reveiuie dans le vieux Nohanl, el Maurice à ^'él■ac, lerniinanl par un arrangement le procès qui le trnslre de son héritage. Son agréable jière vole environ trois cent mille francs à ses entants jiour complaire à sa cuisinière; heureusement tandis (jue monsieur menait celte vie édifiante, je travaillais el n'entamais pas mon l'onds. Je n'ai rien, moi. mais je laisserai le pain assuré.
On m'écrit (]ue Villemer va bien.
La petite Aurore est jolie comme tout, cl l'ait mille singeries gracieuses. Ma tille Lina est toujours ma vraie fille. Vautre se porte bien et elle est belle, c'est tout ce que j'ai à lui demander.
Je retravaille; mais je ne suis pas forte. Je paie l'énergie et l'activité de Paris. Ça ne fait rien, je n'ai pas d'humeur contre la vie, je t'aime de tout mon cœur. Je vois, quand je suis glooiny, ta bonne figure el je sens ta bonté rayonner autour de la puissance de ton être. Tu es un charme dans l'arrière-saison de mes douces et [mres amitiés, sans égoïsme et sans déceptions par conséquent.
Pense à moi quebiuefois, tiavaille bien et appelle moi quand tu seras en train de llàner. Autrement pas de gène. Si le cœur te disait de venir ici, ce serait fêle et joie dans la fandlle. J'ai vu Sainte-Beuve, je suis contente et fière de lui.
Bonsoir, ami de mon conir. Je l'embrasse ainsi que ta bonne mère.