G. S. MAURICE
Y W^JiAj , iSamedi soir.
Nohant, 11 avril 1867.
Me voilà revenue dans mon nid et remise à peu près il 'un gros accès de lièvre qui m'avait i)rise à Paris la veille de mondé|»art.
Vraiment Ion vieux tioul)adoiir a la sanlé folle depuis six mois. Il a le mois de mars el d'avril slupides. Ça ne fait rien, il en revient encore, et voit encore fleurir les arbres et les herbes, c'est toujours la même chose et c'est pour ça que c'est beau et bon. Maurice a été tout attendri de l'amitié que tu lui as témoignée; lui qui n'est pas démonslralif tu l'as si'duil et ravi.
Lui et sa femme, — (jui n'est pas une femme ordinaire du tout, — veulent absolument (jue tu viennes chez nous cette année, je suis chargée de te le dire très sérieusement et ohslinément, au besoin. Et celle vilaine grippe est-elle passée? Maurice voulait aller savoir de tes nouvelles; mais, en me voyant si aplatie par la fièvre, il n"a plus songé qu'à m'emballer et à m'apporler comme un colis. Je n'ai fait qu'un somme de Paris à Nohant et je me suis ravigotée en recevant les baisers d'Aurore qui sait à i)résent donner de gros baisers en riant connue une folle, elle trouve ça très drôle.
Et le roman? Il va toujours son train à Paris comme à Croissel? Il me semble que tu mènes partout la même vie érémitique. Quand tu as le temps de penser aux amis, souviens-loi de Ion vieux camara(b:' et dis-lui en deux lignes que lu le portes bien et ne Tonblies i>as.
A GEORGE SAND
Je m'ennuie de ne pas avoir de vos nouvelles, chère maître. Que devenez-vous? Quand vous reverrai-je?
ET r.rSTAVE FLAUBERT 79
Mon voyage à Nohant est luaiKiué. Voici pourquoi : ma mère a eu, il y a huit jours, une petite attaque. Il n'en reste rien, mais cela peut reconmiencer. Elle s'ennuie de moi, et je vais hâter mon retour à Croisset. Si elle va bien vers le mois d'août, et que je sois sans inquiétude, pas n'est besoin de vous dire (jue je me |)récipiterai vers vos pénates.
En fait de nouvelles, Sainte-Beuve me paraît gravement malade, et Bouilhet vient d'être nommé bibliothécaire à Rouen.
Depuis que les bruits de guerre se calment, on me semble un peu moins idiot. L'écœurement que la lâcheté publique me causait s'apaise.
J'ai été deux fois à lExposition ; cela est écrasant. Il y a des choses splendides et extra-curieuses. Mais l'homme n'est pas fait pour avaler l'infini; il faudrait savoir toutes les sciences et tous les arts pour s'intéresser à tout ce qu'on voit dans le Champ de Mars. N'importe; quelqu'un qui aurait à soi trois mois entiers, et qui viendrait là tous les matins prendre des notes, s'épargnerait par la suite bien des lectures et bien des voyages.
On se sent là très loin de Paiis, dans un monde nouveau et laid, un monde énorme qui est peut-être celui de l'avenir. La première fois que j'y ai déjeuné, j'ai pensé tout le temps à l'Amérique, et j'avais envie de parler nègre.
A GUSTAVE FLAUIÎERT, A CROISSET
Xohant, 9 mai 1867.
Cher ami de mon cieur,
Je vas bien, je travaille, j'achève Caclio. Il fait chaud, je vis, je suis calme et triste, je ne sais guère pourquoi. Dans cette existence si unie, si tranquille et si douce que j'ai ici, je suis dans un élément qui me débilite moralement en me fortifiant au physique; et je tombe dans des spleens de miel ol de roses qui n'en sont pas moins des spleens. Il me semble que tous ceux que j'ai aimés m'oublient et (jue c'est justice, })uisque je vis en égoïste, sans avoir rien à faire pour eux.
J'ai vécu de dévouements formidables qui m'écrasaient, (pii dépassaient mes forces et que je maudissais souvent. Et il se trouve (jue, n'en aj'ant plus à exei'cer, je m'ennuie d'être bien. Si la race humaine allait très bien ou très mal, on se rattacherait à un intérêt général, on vivrait d'une idée, illusion ou sagesse. Mais tu vois où en sont les esprits, toi qui tempêtes avec énergie contre les trembleurs. Cela se dissipe, dis-tu? mais c'est pour recommencer! Qu'est-ce que c'est qu'une société ijui se paralyse au beau milieu de son expansion, parce (pic demain peut amener un orage? Jamais la pensée du danger n'a produit de pareilles démoralisations. Est-ce que nous sommes déchus à ce point qu'il faille nous prier de manger en
Eï GUSTAVE FLAUHEKT 81
nous jiiiaiil (|ii(' rien ne viendra Iruniilei- noire (lig(^slion? Oui, c'est bête, c'est liontenx. Est-ce le résultat du bienêtre, et la civilisation va-l-elle nous pousser à cet égoïsme nialadit' et lâche?
Mon 0})limisme a reçu une rude atteinte dans ces derniers temps. Je nie faisais une joie, un courage à Fidée de te voir ici. C'était coninie une guérison que je mijotais; mais te voilà in([uiet de ta chère vieille mère, et certes je n'ai pas à réclamer.
Enfin, si je peux, avant t(jn départ de Paris, finir le Cudlo auquel je suis attelée sous peine de n'avoir plus de (|uoi payer mon tabac et mes sonUers, j'irai t'embrasser avec Maurice. Sinon, je t'espérerai pour le milieu de Tété. Mes enfants, tout déconfits de ce retard, veulent l'espérer aussi, et nous le désirons d'aulant jdus que ce sera signé de bonne santé pour la chère niauian.
Maurice s'est replongé dans l'histoire naturelle; il veut se perfectionner dans les micrns; j'ajiprends par contrecoup. Quand j'aurai fourré dans ma trompette le nom et la ligure de deux ou trois mille espèces imperceptibles, je serai bien avancée, n'est-ce pas? Eh bien, ces études-là sont de véritables pieuvres qui vous enlacent et qui vous ouvrent je ne sais quel infini. Tu demandes si c'est la destinée de l'homme de boire Vinfini-, ma foi, oui, n'en doute pas, c'est sa destinée, }iuis(pie c'est son rêve et sa passion.
Inventer^ c'est passionnant aussi; mais quelle fatigue, après! Comme on se sent vidé et épuisé inlellectuellemenl, quand on a écrivaillé des semaines et des mois sur cet animal à deux pieds qui a seul le droit d'être représenté
dans les romans! Je vois Maurice tout ralVaîchi el tout rajeuni quand il retourne à ses bêles et à ses cailloux, el, si j'aspire à sortir de ma misère, c'est pour m'enlerrer aussi dans les éludes qui, au dire des épiciers, ne servent à rie». Ça vaut toujours mieux que de dire la messe et de sonner l'adoration du Créateur.
Est-ce vrai, ce que lu me racontes de G...? est-ce possible? je ne peux pas croire ca. Est-ce qu'il y aurait, dans l'atmosphère que la terre engendre en ce moment, un gaz, hilariant ou autre, qui empoigne tout à coup la cervelle et porte à faire des extravagances, comme il y a eu, sous la première révolution, un fluide exaspérateur qui portait à commettre des cruautés? Nous sommes tombés de l'enfer du Dante dans celui de Scarron.
Que penses-tu, toi, bonne tète et bon cœur, au milieu de cette bacchanale? Tu es en colère, c'est bien. J'aime mieux caque si tu en riais; mais quand tu l'apaises et quand lu rétléchis?
Il faut pourtant trouver un joint pour accepter l'honneur, le devoir et la fatigue de vivre? Moi, je me rejette dans l'idée d'un éternel voyage dans des mondes plus amusants; mais il faudrait y passer vite et changer sans cesse. La vie que l'on craint tant de perdre est toujours trop longue pour ceux qui comprennent vile ce qu'ils voient. Tout s'y répèle el s'y rabâche.
Je t'assure qu'il n'y a qu'un plaisir : apprendre ce qu'on ne sait pas, el un bonheur : aimer les exceptions. Donc, je l'aime et je t'embrasse tendrement.
G. SANU.
ET r. L'STAVE FLAUBERT 83
Je suis inquiète de Sainle-Beuvc. Quelle perte ce serait! Je suis contenir si Bouilhet est content. Est-ce une position et une bonne?
LYII
A GEORGE SAM
Paris, vendredi matin.
Je m'en retourne vers ma mère lundi piochain, chère maître, d'ici là je n'ai guère l'espoir de vous voir!
Mais quand vous serez à Paris, qui vous empêchera de pousser jusqu'à Croissel où tout le monde vous adore, y compris moi. Sainte-Beuve a enfin consenti à voir un spécialiste et à se faire sérieusement traiter. Aussi va-t-il mieux. Son moral est remonté.
La place de Bouilhet lui donne ([ualre mille francs par an et le logement. Il peut, maintenant, ne plus penser à gagner sa vie, ce qui est le vrai luxe.
On ne parle ]»lus de la guerre, on ne parle plus de rien.
L'exposition seule « occupe tous les esprits » et les cochers de fiacre exaspèrent tous les bourgeois.
Ils ont été bien beaux (les bourgeois), pendant la grève des tailleurs. On aurait dit que la société allait crouler.
Axiome : la haine du bourgeois est le commencement de la vertu. Mais je comprends dans ce mot de bourgeois, les bourgeois en blouse comme les bourgeois en redingote. C'est nous, et nous seuls, c'est-à-dire les lettrés
qui sommes le peuple ou pour parler mieux : la Iraditiou (le riiumanilé.
Oui je suis susceptible de colères désintéressées et je vous aime encore plus de m'aimer pour cela. La bêtise et rinjustice me foui rugir. — Et je gueule, dans mon coin contre un tas de choses « qui ne me regardent pas » .
Comme c'est triste de ne pas vivre ensemble, chère maître. Je vous admirais avant de vous connaître. Du jour que j'ai vu votre belle et bonne mine je vous ai aimé. Voilà. — Aussi je vous embrasse très fort, Votre vieux,
Je fais remettre rue des Feuillantines le paquet de brochures relatives aux faïences. Une bonne poignée de main à Maurice. Un baiser sur les quatre joues de mademoiselle Auroi-e.
A GEORGE SAXD
J'ai passé trente-six heures à Paris au commencement de cette semaine, pour assister au bal dos Tuileries, Sans blague aucune, c'étail splendide. Paris, du reste, tourne au colossal. Cela devient fou et démesuré. Nous retournons peut-être au vieil Orient. Il me semble que des idoles vont sortir de terre. On est menacé d'une Babylone,
Pourquoi pas? Vindlvidu a été tellement nié, jtar la
(!(''innci;(li(', (|iril s'al)aiss(M"a jiis(jirà iiii alVaisscmenl com- [ilel, comiiu' sons les gramls (Icsiiolisincs lliéocratii|ues.
Le Isai' (!(•' llnssie m'a profoiidi'meiil déplu; je Tai lioiivé pii^nioiil'. Kii parallèle avec le sieur Floipiel qui crie, sans danger aucun : « Vive la Pologne! » nous avons des gens chic qui se sonl l'ail inscrire à l'Elysée. Oh ! la bonne époque !
Mon roman va piano. A mesure que j'avance, les difficultés surgissent. Quelle lourde charrelte de moellons à traîner! Et vous vous iilaignez, vous, d'un travail qui dure six mois!
J'en ai encore pour deux ans, au moins [du mien). Comment diable l'ailes-vous pour trouvi-r la liaison de vos idées? C'est cela (jui me retarde. Ce livre-là, d'ailleurs, me demande des recherches fastidieuses. Ainsi, lundi, j'ai été successivement au Jockey-Club, au Café Anglais et chez un avoué.
Aimez-vous la préface de Victor Hugo à Paria-Guidel Pas trop, n'est-ce pas? La philosophie d'Hugo me semble toujours vague.
Je me suis pâmé, il y a huit jours, devant un campement de bohémiens qui s'étaient établis à Piouen. Voilà la troisième fois que j'en vois et toujours avec un nouveau plaisir. L'admirable, c'est qu'ils excitaient la Itaine des bourgeois, bien ({u'inoffensifs comme des moutons.
Je me suis fait très mal voir de la foule en leur donnant quelques sols, et j'ai entendu de jolis mots à la Prudliomme . Cette haine-là tieid^ à ([uelqiic chose de très profond et de complexe. On la retrouve chez tous les (lenx d'ordre.
C'est la haine que l'on porte au bédouin, à l'hérétique,
au philosophe, au soUlaire, au poêle, el il y a de la peur dans cette liaiue. Moi, qui suis toujours pour les minorités, elle m'exaspère. Il est vrai que beaucoup de choses m'exaspèrent. Du jour où je ne serai plus indigné, je tomberai à plat, comme une poupée à qui on relire son bâton.
Ainsi, le pal qui ma soutenu cet hiver, c'était l'indignation que j'avais contre notre grand historien national, M. Thiers, lequel était passé à l'étal de demi-dieu, et la brochure Trochu, el l'éternel Changarnier revenant sur l'eau. Dieu merci, le délire de l'Exposition nous a délivrés momentanément de ces grands hommes.
A GUSTAVE FLAUBERT, A CROISSET
Noliant, 30 mai 1867.
Te voilà chez toi, vieux de mon cœur, el il faudra que j'aille l'y embrasser avec Maurice. Si tu es toujours plongé dans le travail, nous ne ferons qu'aller et venir. C'est si près de Paris, qu'il ne faut point se gêner. Moi, j'ai fini Cadio, ouf! ! ! Je n'ai plus qu'à le relicher un peu. C'est une maladie que de porter si longtemps celle grosse machine dans sa Iroinpetle. J'ai été si interrompue par la maladie réelle, que j'ai eu de la peine à m'y remettre. Mais je me porte comme un charme depuis le beau temps el je vas prendre un bain de botanique.
ET GUSTAVK FLAUBERT 87
Maurice en piond un (renlomologie. Il l'ail Irois lieues avec un ami ik sa force pour aller clierclier, au milieu d'une lande immense, un animal qu'il laul regarder à la loupe. Voilà le bonheur! c'est d'être bien toqué. Mes tristesses se sont dissipées en faisant Cadio; à présent, je n'ai plus que quinze ans, et tout me parait pour le mieux dans le meilleur des mondes possibles. Ça durera ce que ça pourra. Ce sont des accès d'innocence, où l'oubli du mal é<]uivaul à l'inexpérience de l'âge d'or.
Comment va la chère mère? Elle est heureuse de te reirouver près d'elle!
Elle roman? Il doit avancer, que diable! Marches-tu un peu? es-tu plus raisonnable?
L'autre jour, il y avait ici des gens pas trop bêtes qui ont parlé de Madame Bocary très bien, mais qui goûtaient moins Salammbô. Lina s'est mise dans une colère rouge, ne voulant pas permettre à ces malheureux la plus petite objection; Maurice a dû la calmer, et, là-dessus, il a très bien apprécié l'ouvrage, en artiste et en savant; si bien (|ue les récalcitrants ont rendu les armes. J'aurais voulu écrire ce qu"il a dit. Il parle peu, et souvent mal; celte fois, c'était extraordinairemenl réussi.
Je veux donc te dire non pas adieu, mais au revoir, dès que je pourrai. Je t'aime beaucoup, beaucoup, mon cher vieux, lu le sais. L'idéal serait de vivre à longues années avec un bon et grand c<eur comme loi. Mais alors on ne voudrait })lus mourir, et, quand on est vieux de fait comme moi, il faut Itien se tenir prêt à tout.
Je t'embrasse tendrement, Maurice aussi. Aurore est la personne la plus douce et la plus farceuse. Son père la
fait boire en disant : Domiiius voOiscum! puis elle boil, et répond : Amen! La voilà (pii marche. Quelle merveille que le développement d'un petit enfant! On n'a jamais fait cela. Suivi jour par jour, ce serait précieux à tous égards. C'est de ces choses que nous voyons tous sans les voir.
Adieu encore; pense à ton vieux troubadour, qui pense à loi sans cesse.