‹ Correspondance entre George et Gustave FlaubertChapitre 30 sur 63 · CAMILLE DOUCET · texte numérisé non relu

CAMILLE DOUCET

Mais mon sempiternel roman m'assomme parfois d'une façon incroyable! Ces minces particuliers me sont lourds à remuer! Pourquoi se donner du mal sur un fond si piètre?

Je voulais vous en écrire très long sur Cadio; mais il est tard et les yeux me cuisent.

Donc, merci, tout bonnement, ma chère maître.

«\,^ A M. GUSTAVE FLAUBERT, A CROISSET V^ r\»\ > Paris, fin septembre 186S.

. \ Cher ami,

C'est pour samedi prochain, 3 octobre. Je suis au théâtre tous les soirs de six heures du soir à deux heures du malin. On parle de mettre des matelas dans les coulisses pour les acteurs qui ne sont pas en scène. Quant à moi, habituée aux veilles comme toi-même, je n'éprouve aucune fatigue; mais j'aurais bien de l'ennui sans la ressource qu'on a toujours de penser à autre chose. J'ai assez l'habitude de faire une autre pièce pendant qu'on répète, et il y a quelque chose d'assez excitant dans ces grandes salles sombres où s'agitent des personnages mys-

lérieux jiailaiit à demi-voiv, dans des costumes invraisemblables; rien ne resseni])lc plus à un rêve, à moins qu'on ne songe à une cons|iiration d'évadés de Bicèlre.

Je ne sais pas du tout ce que sera la représentation. Si on ne connaissait les prodiges d'ensemble et de volonté qui se font à la dernière heure, on jugerait tout impossible, avec trente-cinq ou quarante acteurs parlants, dont cinq ou six seulement parlent bien. On passe des heures à faire entrer et sortir des personnages en blouse blanche ou bleue qui seront des soldats ou des paysans, mais qui, en attendant, exécutent des manœuvres incompréhensibles. Toujours le rêve. Il faut être fou pour monter ces machines-là. Et la fièvre des acteurs, pâles et fatigués, qui se traînent à leur place en bâillant, et tout à coup partent comme des énergumènes pour débiter leur tirade ; toujours la réunion d'aliénés.

La censure nous a laissés tranquilles quant au manuscrit; demain, ces messieurs verront des costumes qui les effaroucheront peut-être.

J'ai laissé mon cher monde bien tranquille à Nohant. Si Cadio réussit, ce sera une petite dot pour Aurore ; voilà toute mon ambition. S'il ne réussit pas, ce sera à recommencer, voilà tout.

Je te verrai. Donc, dans tous les cas, ce sera un heureux jour. Viens me voir la veille, si tu arrives la veille, ou le jour même. Viens dîner avec moi la veille ou le jour; je suis chez moi d'une heure à cinq heures.

Merci; je l'embrasse et je t'aime.

G. SAND

Paris, 6 octobre 1868.

Cher bon ami, je te recommande de nouveau mon ami Despruneaux pour que tu fasses encore une fois tout ton possible pour le servir dans une cause bien juste el déjà jugée en sa faveur.

A loi.

GEORGE SAND

Noliant, 15 octoliro 1S68.

Me voilà cheux nous, où, après avoir embrassé mes enfants et ])etits-enfanls, j'ai dormi trente-six heures d'affilée. Il faut croire que j'étais lasse, et ne m'en apercevais pas. Je m'éveille de cet hibernage tout animal, el tu es la première personne à qui je veuille écrire. Je ne t'ai pas assez remercié d'être venu })our moi à Paris, loi qui te déplaces peu; je ne l'ai pas assez vu non plus; quand j'ai su que lu avais soupe avec Plauchut', je m'en suis voulu d'être restée à soigner ma patraque de Thuillier, à

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