‹ Correspondance entre George et Gustave FlaubertChapitre 31 sur 63 · Edmond Plauciuit, écrivain ami de George Sand · texte numérisé non relu

Edmond Plauciuit, écrivain ami de George Sand

qui je ne pouvais faire aucun bien, el qui ne m'en a pas su grand gré.

Les artistes sont des enfants gâtés, et les meilleurs sont de grands égoïstes. Tu dis que je les aime trop; je les aime comme j'aime les bois et les champs, toutes les ciioses, tous les êtres que je connais un peu et que jY'tudie toujours. Je fais mon état au milieu de tout cela, et, comme je l'aime, mon état, j'aime tout ce qui l'alimente el le renouvelle. On me fait bien des misères, que je vois, mais que je ne sens plus. Je sais qu'il y a des épines dans les buissons, ça ne m'empêche pas d'y fourrer toujours les mains et d'y trouver des Heurs. Si toutes ne sont i)as belles, toutes sont curieuses. Le jour où tu m"as conduite à l'abbaye de Saint-Georges, j"ai trouvé la scrofularia borealis, plante très rare en France. J'étais enchantée; il y avait beaucoup de... à l'endroit où je l'ai cueiUie. Such is life!

Et, si on ne la prend pas comme ça, la vie, on ne jieut la prendre par aucun bout, el alors, comment fait-on i)our la supporter? ^loi, je la trouve amusante et intéressante, et, de ce que j'accepte tout, je suis d'autant plus heureuse et enthousiaste quand je rencontre le beau el le bon. Si je n'avais pas une grande connaissance de l'espèce, je ne t'aurais pas vile compris, vite connu, vite aimé. Je peux avoir l'indulgence énorme, banale peut-être, tant elle a eu à agir; mais l'appréciation est tout autre chose, el je ne crois pas qu'elle soit usée encore dans l'esprit de ton vieux troubadour.

J'ai trouvé mes enfants toujours bien bons et bien tendres, mes deux fillettes jolies el douces toujours. Ce

malin, je rêvais, et je me suis éveillée en disant celte sentence bizarre : « Il y a toujours un jeune grand premier rôle dans le drame de la vie. Premier rôle dans la mienne : Aurore. » Le fait est qu'il est impossible de ne pas idolâtrer celle petite. Elle est si réussie comme intelligence et comme bonté, qu'elle me fait Teffet d'un rêve.

Toi aussi, sans le savoir, t'es un rêve... comme ça. Plauchul t'a vu un jour, et il l'adore. Ça prouve qu'il n'est pas bête. En me quittant à Paris, il m'a chargée de le rappeler à ton souvenir.

J'ai laissé Cadio dans des alternatives de receltes bonnes ou médiocres. La cabale contre la nouvelle direction s'est lassée dès le second jour. La presse a été moitié favorable, moitié hostile. Le beau temps est contraire. Le jeu détestable de Roger est contraire aussi. Si bien que nous ne savons pas encore si nous ferons de l'argent. Pour moi, quand l'argent vient, je dis tant mieux sans transport, et, quand il ne vient pas, je dis tant pis sans chagrin aucun. L'argent, n'étant pas le but, ne doit pas être la préoccupation. II n'est pas non plus la vraie preuve du succès, puisque tant de choses nulles ou mauvaises font de l'argent.

Me voilà déjà en train de faire une autre pièce pour n'en pas perdre l'habitude. J'ai aussi un roman en train sur les cabots. Je les ai beaucoup étudiés celle fois-ci, mais sans rien apprendre de neuf. Je tenais le mécanisme. Il n'est pas compliqué et il est très logique.

Je l'embrasse londremenl, ainsi que la petite maman. Donne-moi signe de vie. Le roman avance-t-il?

G. SAND

A GEORGE SAND

Samedi soir.

C'est un remords [JOur moi que de n'avoir pas répondu longuement à votre dernière lettre, ma chère maître. Vous m'y parliez « des misères » que l'on vous faisait. Croyezvous que je l'ignorais? Je vous avouerai même (entre nous) qu'à votre occasion j'ai été blessé, plus encore dans mon bon goût que dans mon alTection pour vous. Je n'ai pas tronvé plusieurs de vos intimes sulTisammenl chauds. « Mon Dieu ! mon Dieu ! comme les hommes de lettres sont bêtes! » Fragment de la correspondance de Napoléon P"". Quel joli fragment, hein? Ne vous senible-t-il pas qu'on le débine troj), celui-là?

L'infinie stupidité des masses me rend indulgent pour les individualités, si odieuses qu'elles puissent être. Je viens d'avaler les six premiers volumes de Bûchez et Roux. Ce que j'en ai tiré de plus clair, c'est un immense dégoût à rencontre des Français. Nom de Dieu! a-l-on été inepte de tout temps dans notre belle patrie ! Pas une idée libérale qui n'ait été impopulaire, pas une chose juste qui n'ait scandalisé, pas un grand homme qui n'ait reçu des pommes cuites ou des coups de couteau!! « Histoire de l'esprit humain, histoire de la sottise humaine! » comme dit M. de Voltaire.

Et je me convaincs de plus en plus de cette vérité : la

doctrine de la grâce nous a si bien pénétrés que le sens de la justice a disparu. Ce qui m'avait effrayé dans l'histoire de 48 a ses origines toutes naturelles dans la Révolution, qui ne s'est pas dégagée du moyen âge, quoi qu'on dise. J'ai retrouvé dans Marat des fragments entiers de Proudhon {sic) et je parie qu'on les retrouverait dans les prédicateurs de la Ligue.

Quelle est la mesure que les plus avancés proposèrent après Varennes? La dictature et la dictature militaire. On ferme les églises, mais on élève des temples, etc.

Je vous assure que je deviens slupide avec la Révolution. C'est un gouffre qui m'attire.

Cependant, je travaille à mon roman comme plusieurs bœufs. J'espère, au jour de l'an, n'avoir plus que cent pages à écrire, c'est-à-dire encore six bons mois de travail. J'irai à Paris le plus tard possible. Mon hiver va se passer dans une solitude complète, bon moyen de faire écouler la vie rapidement.

Nohaiit, 20 novembre 1868.

Tu me dis « Quand se verra-l-on? » Vers le 15 décembre, ici, nous baptisons protestantes nos deux fillettes. C'est l'idée de Maurice, qui s'est marié devant le })asteur, et qui ne veut pas de persécution et d'inlluence catholique autour de ses filles. C'est notre ami Napoléon qui est le

parrain (rAtirore; moi la marraine. Mon neveu est le parrain do raiilre. Tout cela se passe entre nous, en l'amille. Il tant venir, Maurice le veut, et, si lu dis non, tu lui feras beaucou}) de peine. Tu apporteras ton roman, et, dans une éclaircie, lu me le liras; ça te fera du bien de le lire à qui écoule bien. On se résume et on se juge mieux. Je connais ça. Dis oui à ton vieux troubadour, il t'en saura un gré soigné.

Je t'embrasse six fois, si tu dis oui.

G. s AND.

A GEORGE SAND

Mardi.

Chère maître,

Vous n'imaginez pas la peine que vous me faites! Malgré l'envie que j'en ai, je réponds « non ». Cependant, je suis déchiré pour l'envie de dire « oui ». Cela me donne des airs de monsieur indérangeable, qui sont fort ridicules. Mais je me connais : si j'allais chez vous à Nohanl, j'en aurais ensuite pour un mois de rêverie sur mon voyage. Des images réelles remplaceraient dans mon pauvre cerveau les images fictives que je compose à grand'peine. Tout mon château de caries s'écroulerait.

11 y a trois semaines, pour avoir eu la bêtise d'accepter un diner dans une camjjagne des environs, j'ai perdu

quatre jours {sic). Que serait-ce en sortant de Nolianl? Vous ne comprenez pas ça, vous, être fort!

Il me semble que Ton en veut un tantinet à son vieux troubadour (mille excuses si je me trompe!) de n'être pas venu au baptême des deux amours de l'ami Maurice? Il faut que la obère maître m'écrive si j'ai tort et pour me donner de ses nouvelles !

En voici des miennes! Je travaille démesurément et suis, au fond, réjoui par la perspective de la fin qui commence à se montrer.

Pour qu'elle arrive plus vite, j'ai pris la résolution de demeurer ici tout l'hiver, jusqu'à la fin de mars probablement. En admettant que tout aille pour le mieux, je n'aurai pas terminé le tout avant la thi de mai. Je ne sais rien de ce qui se passe et je ne lis rien, sauf un peu de Révolution française après mes repas, pour faire la digestion. J'ai perdu la bonne coutume que j'avais autrefois de lire tous les jours du latin. Aussi n'en sais-jeplus un mot! Je me remettrai au beau quand je serai délivré de mes odieux bourgeois, et je ne suis pas près d'en reprendre !

Mon seul dérangement consiste à aller dîner tous les dimanches à Rouen, chez ma mère. Je pars à six heures et je suis revenu à dix. Telle est mon existence.

Vous ai-je dit que j'avais eu la visite de Tourgueneff? comme vous l'aimeriez !

Sainte-Reuve se soutient. Au reste, je le verrai la semaine prochaine, car je serai à Paris pendant deux jours, afin d'y trouver des renseignements dont j'ai besoin. Sur quoi les renseignements? Sur la garde nationale! ! !

Ouïssez ceci : le Figaro., ne sachant avec quoi epiplir

ses colonnes, s'est imaginé de dire que mon roman racontait la vie du cliancelier Pasquier. Là-dessus, venette de la famille dudil, (|ui a écrit à une autre partie de la même l'amille demeurant à Rouen, laquelle a été trouver un a\oeat dont mon frère a reru la visite, afin que... Bref, j"ai été assez stupide pour ne pas « tirer parti de l'occasion ». Esl-ce beau comme bêtise, hein?

A GUSTAVE FLAUBERT, A CROISSET

Xohant, -21 décembre 1868.

Certainement que je te boude et que je Teu veux, non pas par exigence ni par égoïsme, mais, au contraire, parce que nous avons été joyeux et hilares, et que tu n'as pas voulu le distraire et t'amuser avec nous. Si c'était pour t'amuser ailleurs, tu serais pardonné d'avance; mais c'est pour l'enfermer, pour te brûler le sang, et encore pour un travail que tu maudis, et que — voulant et devant le faire quand môme — lu devrais pouvoir faire à ton aise el sans t'y absorber.

Tu me dis que tu es comme ça. 11 n'y a rien à dire; mais on peut bien se désoler d'avoir pour ami qu'on adore un captif enchaîné loin de soi, et qu'on ne peut pas délivrer. C'est peut-être un ])eu coquet de ta part, pour te faire plaindre el aimer davantage. Moi qui ne me suis pas enterrée dans la littérature, j'ai beaucoup li el vécu dans ces jours de fêle, mais en pensant toujours à loi el en

parlant de toi avec Tami du Palais-Royal \ qui eût été heureux de te voir et qui t'aime et t'apprécie beaucoup. Tourgueneff a été plus heureux que nous, i)uisqu'il a pu l'arracher à Ion encrier. Je le connais très peu, lui, mais je le sais par cœur. Quel talent! et comme c'est original et trempé! Je trouve que les étrangers font mieux que nous. Ils ne posent pas, et nous, ou nous nous drapons, ou nous nous vautrons ; le Français n'a plus de milieu social, il n'a plus de milieu intellectuel.

Je t'en excepte, loi qui te fais une vie d'exception, et je m'en excepte à cause du fonds de bohème insouciante qui m'a été départi; mais, moi, je ne sais pas soigner et polir, et j'aime trop la vie, je m'amuse trop à la moutarde et à tout ce qui n'est pas le dîner, pour être jamais un littérateur. J'ai eu des accès, ça n'a pas duré. L'existence où on ne connaît plus son moi est si bonne, et la vie où on ne joue pas de rôle est une si johe pièce à regarder et à écouter! Quand il faut donner de ma personne, je vis de courage et de résolution, mais je ne m'amuse plus.

Toi, troubadour enragé, je te soupçonne de t'amuser du métier plus que de tout au monde. Malgré ce que tu en dis, il se pourrait bien que ïart fût ta seule passion, et que ta claustration, sur laquelle je m'attendris comme une bête que je suis, fût ton état de délices. Si c'est comme ça, tant mieux, alors; mais avoue-le, pour me consoler.

Je te quitte pour habiller les marionnettes, car on a repris les jeux et les ris avec le mauvais temps, et en voilà pour une partie de l'hiver, je suppose. Voilà l'imbécile que

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