‹ Correspondance entre George et Gustave FlaubertChapitre 55 sur 63 · C CL XVI · texte numérisé non relu

C CL XVI

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Nohant, 15 février 1871.

Tout va bien et lu es content, mou troubadour. Alors nous sommes heureux ici de ton contentement et nous faisons des vœux pour le succès et nous attendons avec impatience Saint-Antoine pour le relire. Maurice a eu une grippe qui le reprend tous les deux jours. Lina et moi nous allons bien. Les petites supérieurement. Aurore ap[)ren(l tout avec une facilité et une docilité admirables,.

c'est ma vie el mon idéal que cette enfant. Je ne jouis plus que (le son ])rogrès. Tout mon passé, tout ce que j'ai pu ac(iuénr on produire n'a plus de valeur à mes yeux que celle qui peut lui profiter. Si j'ai en en partage une certaine dose (rintelligence et de bonté, c'est pour ({u'elle puisse en avoir une plus grande. — Tu n'as i)as d'enfant, sois donc un littérateur, un artiste, un maître, c'est logique, c'est ta compensation, Ion bonheur el ta force. Aussi, dis-nous bien que tu marches en avant, cela nous semble capital dans la vie. — El porte-toi bien, je crois que ces répétitions qui te font aller el venir te sont bonnes. Nous l'embrassons tous bien tendrement.

G. SAND

A GEORGE SAND

Samedi soir, 28 février 1874.

Chère maîti'e,

La première du Candidat est fixée à vendredi prochain à moins que ce ne soit samedi, ou peut-être lundi 9? Elle a été relardée par une indisposition de Delannoy et par VOncle Sam, car il fallait attendre que ledit Sam fût descendu au-dessous de quinze cents francs.

Je crois que ma pièce sera très bien jouée, voilà tout. Car pour le reste je n'ai aucune idée el je suis fort calme sur le résultat, indifférence qui m'étonne beaucoup. Si je n'étais harcelé par des gens qui me demandent des places,

j'oublierais absolunieul ijuc je vais bientùl coniijarailre sur les planclies, et me livrer, malgré!; mon grand âge, aux lisées (le la populace. Est-ce stoïcisme ou l'aligue?

J'ai eu et j'ai encore la grippe, il eu résulte pour voire Crucbanl une lassitude générale aecom[)agnée d'une violente (ou |)lutùl profonde) mélancolie. Tout en cracbanl et toussant au coin de mon l'eu, je rumine ma jeunesse. Je songe à tous mes morts, je me roule dans le noir! Est-ce le résultat de trop d'activité depuis luiit mois, ou l'absence radicale de l'élément femme dans ma vie? Mais jamais je ne me suis senti plus abandonné, plus vide et plus meurtri. Ce que vous me dites (dans votre derinère lettre) de vos chères petites m'a remué jusqu'au fond de l'âme! Pourquoi n'ai-je pas cela? J'étais né avec toutes les tendresses pourtant! Mais on ne fait pas sa destinée, on la subit. J'ai été lâche dans ma jeunesse, fai eu peur de la vie! Tout se paye.

Causons d'autre chose, ce sera plus gai.

S. M. l'Empereur de toutes les Russies n'aime point les Muses. La censure de « rautocrale du Nord » a formellement défendu la traduction de Sahit-Anloine et les épreuves m'en sont revenues de Saint-Pétersbourg, dimanche dernier; l'édition française sera, mémement, interdite. C'est pour moi une perte d'argent assez grave.

11 s'en est fallu de très peu que la censure française n'empêchât ma pièce. L'ami Chennevières m'a donné un bon COU}) d'épaule. Sans lui, je ne serais pas joué. Cruchard déplaît au Temporel. Est-ce drôle cette haine naïve de l'autorité, de tout gouvernement, quel qu'il soit, contre l'art!

Je lis maintenant des livres d'hygiène. Oh! que c'est comique ! Quel aplomb que celui des médecins ! quel toupet! quels ânes, pour la plupart! Je viens de finir la Gaule poétique du sieur Marchangy (l'ennemi de Béranger). Ce bouquin m'a donné des accès de rire.

Pour me retremper dans quelque chose de fort, j'ai relu l'immense, le sacro-saint, l'incomparable Aristophane! Voilà un homme, celui-là! Quel monde où de pareilles œuvres se produisaient!

^ y* ccLxviii

IS'ohant, mars 187-1.

Nos deux ])etites cruellement grippées m'ont pris tout mon temps, mais je suis, dans les journaux, la marche de ta pièce, j'irais t'applaudir, mon Cruchard chéri, si je pouvais quitter ces chères petites malatles.

C'est donc mercredi qu'on te juge. Le jury peut être bon, on bète, on ne sait jamais!

Je me suis remise aussi à la pioche après m'ètre reposée du long roman publié par la revue et qui a du succès. Je te l'enverrai quand il sera en volume.

Toi, donne-moi vite des nouvelles jeudi, je n'ai pas besoin de te dire que le succès et l'insuccès ne prouvent rien, et que c'est un billet à la loterie. Il est agréable de réussir; il doit être, pour un esprit philosophe, peu désolant d'échouer. Moi, sans rien savoir de la pièce, je crois à

ET GUSTAVE FLAUBERT 38u

un succès du prcniitM- jour. Pour le succès de durée, c'est toujours rincounu et liniprévu au jour le joui'. Nous fenibrassons tous bien lendrement.

G. SANU.

A GEORGE S.\NI

Jeudi, une heure, IQ mars 1814.

Pour être un four, c'en est un! Ceux qui veulent me flatter prétendent que la pièce remontera devant le vrai public, mais je n'en crois rien! Mieux que personne je connais les défauts de ma pièce. Si Carvalho ne m'avait point, durant un mois, blasé dessus avec des corrections que j'ai enlevées, j'aurais fait des retouches ou peut-être les changements qui eussent peut-être modifié l'issue finale. Mais j'en était tellement écœuré que pour un million je n'aurais pas changé une ligne. Bref, je suis enfoncé.

Il faut dire aussi que la salle était détestable, tous gandins et boursiers qui ne comprenaient pas le sens matériel des mois. On a pris en blague des choses poétiques. Un poète dit : « C'est que je suis de 1830, j'ai appris à lire dans Hernani et j'aurais voulu être Lara». Là-dessus une salve de rires ironiques, etc.

Et puis, j'ai dupé le public à cause du titre. Il s'attendait à un autre Rabagas\ Les conservateurs ont été fâchés de ce que je n'attaquais pas les républicains. De même les communards eussent souhaité quelques injures aux légitimistes.

Mes acteurs ont suiiérieurement joué, Saint-Germain entre autres, Delannoy, qui porte toute la pièce, est désolé et je ne sais comment l'aire pour adoucir sa douleur. Quant à Cruchard, il est calme, très calme! Il avait très bien dîné avant la représentation, et après il a encore mieux soupe. Menu : deux douzaines d'Ostende, une bouteille de cham})agne frapi)é, trois tranches de roastbeef, une salade de truffes, café et pousse-café. La religion et Testomac soutiennent Cruchard.

J'avoue qu'il m'eût été agréable de gagner quelque argent, mais comme ma chute n'est ni une affaire d'art ni une affaire de sentiment, je m'en bats l'œil profondément.

Je me dis : « Entin c'est fini! » et j'éprouve comme un sentiment de délivrance.

Le pire de tout cela, c'est le potin des billets! Notez que j'ai eu douze orchestres et une loge! (Le Figaro avait dix-huit orchestres et trois loges.) Je n'ai même pas vu le chef de claque. On dirait (jue l'administration du Vaudeville s'était arrangée pour me faire tomber. Son rêve est accompli.

Je n'ai pas donné le quart des places dont j'avais besoin et j'en ai acheté beaucoup, jtour des gens qui me débinaient éloquemment dans les corridors. Les bravos de quelques dévoués étaient étouffés tout de suite par des « chut ». Quand on a prononcé mon nom à la fin, il y a eu des applaudissements (pour Thomme mais non pour l'œuvre) avec accompagnement de deux jolis coups de siffiet pai'tant du paradis. Voilà la vérité.

La Petite Presse de ce matin est polie. Je ne peux pas lui en demander davantage.

ET GUSTAVE FLAUlîERT 387

Adieu, cIu'to bon niaîtio, ne me plaignez pas, car je ne me trouve pas à plaindre.

P.-S. — Un beau mol de mon domeslique, en me remeltanl ce matin votre lettre. Comme il connaît voire écriture, il ma dit, en soupirant : « Ah! la meilleure n'était |tas là hier soir! » Ce qui est bien mon avis.

Mercredi... avril 1874.

Merci de votre longue lettre sur le Candidat. Voici maintenant les critiques que j'ajoute auv vôtres : 11 fallait : 1° baisser le rideau après la réunion électorale et mettre au commencement du quati-ième acte toute la moitié du troisième; 2° enlever la lettre anonyme qui fait double emploi, puisque Arabelle apprend à Rousselin que sa femme a un amant ; 3° intervertir l'ordre des scènes du quatrième acte, c'est-à-dire commencer par l'annonce du rendez- vous de madame Rousselin avec Julien et faire Rousselin un peu plus jaloux. Les soins de son élection le détournent de son envie d'aller pincer sa femme. Les exploiteurs ne sont pas assez développés. Il en faudrait dix au lieu de trois. Puis, il donne sa fille. C'était là la fin, et, au moment où il s'aperçoit de la canaillerie, il est nommé. Alors son rêve est accompli, mais il n'en ressent aucune joie. De cette façon-là, il y aurait eu progression de moralité.

Je crois, quoi que vous en disiez, que le sujet était bon, mais je Tai raté. Pas un des ciitiqnes ne m'a montré en quoi. Moi, je le sais, et cela me console. Que dites-vous de La Rounat, qui dans son feuilleton m'engage, « au nom de notre vieille amitié », à ne pas faire imprimer ma pièce, tant il la trouve « bête et mal écrite! » Suit un parallèle entre moi et Gondinel.

Une des choses les }>lus comiques de ce temps, c'est Varcane Ihéàtral. On dirait que l'art du théâtre dépasse les bornes de l'intelligence humaine, et que c'est un mystère réservé à ceux qui écrivent comme les cochers de fiacre. La question du succès immédiat prime toutes les autres. C'est l'école de la démoralisation. Si ma pièce avait été soutenue par la direction, elle aurait pu faire de l'argent comme une autre. En eût-elle été meilleure?

La Tentation ne se porte pas mal. Le premier tirage à deux mille exemplaires est épuisé. Demain le second sera Hvré. J'ai été déchiré par les petits journaux et exailé par deux ou trois personnes. En somme, rien de sérieux n'a encore paru et, je crois, ne paraîtra. Renan n'écrit plus (dit-il) dans les Débals, et Taine est occupé de son installation à Annecy.

Je suis exécré par les sieurs Villemessanl et Ruloz, qui feront tout leur possible pour m'èlre désagréables. Villemessanl me reproche de ne }>as m'ètre « fait tuer par les Prussiens ». Tout cela est à vomir!

Et vous voulez que je ne remarque pas la sottise humaine, et que je me prive du plaisir de la peindre ! Mais le comique est la seule consolation de la vertu. W y a, d'ailleurs, une manière de la prendre qui est haute; c'est ce que je vais

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tâcher de l'aire dans mes deux bonshommes. Ne craignez pas que ce soit trop réaliste! J'ai peur, au contraire, que ça ne paraisse impossible, tant je pousserai l'idée à outrance. Ce petit travail, que je commencerai dans six semaines, me demandera quatre ou cinq ans!

... avril 1874.

Gomme il aurait fallu liiUer et «pie Cruchard a en horreur l'action, j'ai retiré ma i»ièce sur cin({ mille francs de location; tant pis! Je ne veux pas qu'on siftle mes acteurs! Le soir de la seconde, quand j'ai vu Delannoy rentrer dans la coulisse avec les yeux humides, je me suis trouvé criminel et me suis dit : « Assez ». (Trois personnes m'attendrissent : Delannoy, Tourgueneff et mon domesli(|ue!) Bref, c'est fini. J'imprime ma pièce, vous la recevrez vers la fin de la semaine.

Tous les partis m'éreintent ! le Figaro et le Rappel, c'est complet! Des gens que j'ai obligés de ma bourse ou de mes démarches me traitent de crétin. Jamais je n'ai eu moins de nerfs. Mon stoïcisme (ou orgueil) m'étonne moi-même, et quand j'en cherche la cause, je me demande si vous, chère maître, vous n'en êtes pas une des causes.

Je me rappelle la première de Villemer, qui fut un triomphe, et la première des Don Juan de village^ qui fut une défaite. Vous ne savez pas combien je vous ai

admirée, ces deux fois-là! La haïUeur de votre caractère (chose plus rare encore que le génie) m'édifia! et je formulai en moi-même cette prière : « Oh ! que je voudrais être comme elle, en pareille occasion. » Qui sait, votre exemjilem'a i)eut-être soutenu? Pardon de la comparaison! Enfin^ je laen bals Vœil profondémenl. Voilà le vrai.

Mais j'avoue que je regrette les « milles » francs que j'aurais pu gagner. Mon petit pot au lait est brisé. Je voulais renouveler le mobilier de Croisset, bernique!

Ma répétition générale a été funeste! Tous les reporters de Paris! On a pris tout en blague! Je vous soulignerai dans votre exemplaire les passages que l'on a empoignés. Avanl-hioi- et hier on ne les empoignait plus! Tant pis! il est trop tard. Lasuperbe de Gruchard Ta peut-être emporté.

Et on a fait des articles sur mes domiciles, sur mes pantoufles et sur mon chien Les chroniqueurs ont décrit mon appartement oîi ils ont vu; « aux murs, des tableaux et des bronzes ». Or, il n'y a rien du tout sur mes murs I Je sais qu'un critique a été indigné que je ne lui aie pas fait de visite; et un intermédiaire est venu me le dire ce matin en ajoutant : « Que voulez-vous que je lui réj)onde? — ... — Mais MM. Dumas, Sardou et même Victor Hugo ne sont pas comme vous. — Oh! je le sais bien! — Alors, ne vous étonnez pas, etc. »

Adieu, chère bon maître adoré, amitiés aux vôtres. Baisers aux chères petites, et à vous toutes mes tendresses.

P.- S. ■ — Pourriez-vous me donner une copie ou l'original de la hiograidiie de Cruchard; je n'ai aucun brouillon et j'ai envie delarelirc pour me retremper dans mon idéal.

A GUSTAVE FLAUBERT, A CROISSET

Nohant, 10 avril 1874.

Ceux qui disent que je ne trouve pas Saint- Antoine beau et excellent en ont menti, je n'ai pas besoin de te le dire. Je te demande un peu comment j'aurais été faire mes confidences aux commis de Lévy, que je ne connais pas! Je me souviens, quant à Lévy, de lui avoir dit ici, l'été dernier, que je trouvais la chose superbe et de premier numéro.

Je t'aurais déjà l'ail un article, si je n'avais refusé à Meurice, ces jours derniers, d'en faire un pour le Quatrevingt-treize de Victor Hugo. J'ai dit que j'étais malade. Le fait est que je ne sais pas faire d'articles et que j'en ai tant fait pour Hugo, que j'ai épuisé mon sujet. Je me demande pourquoi il n'en a jamais fait pour moi; car, enfin, je ne suis pas plus journaliste que lui, et j'aurais plus besoin de son appui qu'il n'a besoin du mien.

En somme, les articles ne servent à rien, à présent, pas plus que les amis au théâtre. Je le l'ai dit, c'est la lutte d'un contre tous, et le mystère, s'il y en a un, c'est de provoquer un courant électrique. Le sujet importe donc beaucoup au théâtre. Dans un roman, on a le temps d'amener à soi le lecteur. Quelle différence ! Je ne dis pas comme loi qu'il n'y a rien de mystérieux; si l'ait, c'est très mystérieux par un côté : c'est qu'on ne peut pas juger son effet

392 COKRESI'ONDANCE ENTRE GEORGE SAND

d'avance, el que les plus malins se trompe dix fois sur quinze. Tu dis toi-même que tu t'es trompé. Je travaille en ce moment à une pièce, il m'est impossible de savoir si je ne me trompe pas. Et quand le saurai-je? Le lendemain de la première représentation, si je la fais représenter, ce qui n'est pas sûr. Il n'y a d'amusant que le travail qui n'a encore été lu à personne. Tout le reste est corvée et métier, chose horrible !

Moque-toi donc de tous ces potins; les plus coupables sont ceux qui le les rapportent. Je trouve bien étrange qu'on dise tant contre toi à tes amis. On ne me dit jamais rien, à moi : on sait que je ne laisserais pas dire. Sois vaillant et content puisque Saint-Antoine va bien el se vend supérieurement. Que l'on t'éreinte dans tel ou tel jouinal, qu'est-ce que ça fait? Jadis, ça faisait quelque chose; à présent, rien. Le public n'est pas le public d'autrefois, et le journalisme n'a plus la moindre intluence littéraire. Tout le monde est critique et fait son opinion soi-même. On ne me fait jamais d'articles pour mes romans. Je ne m'en aperçois pas.

Je l'embrasse et nous t'aimons.

CGLXXIII

A GEORGE SAM

Vendredi soir, l'''' mai 187-J.

Ça va bien, chère maître, les injures s'accumulent ! C'est un concerto, une symphonie où tous s'acharnent dans leurs

inslnimonls. J'ai ôli' éreinlé depuis le Figaro jusqu'à la Revue des Deux Mondes, en passant par la Gazelle de Franceei le Coustilulionnel. Et ils n'ont pas Uni! Barbey d'Aurevilly m'a injurié personnellement, et le bon Saint- René Taillandier, qui me déclare « illisible », m'attribue des mois ridicules. Voilà pour ce qui est de l'imprimerie. Quant aux paroles, elles sont à l'avenant. Saint-Victor (est-ce servilité envers Michel Lévy?) me déchire au dîner de Brébant, ainsi que cet excellent Charles Edmond, etc. En revanche, je suis admiré i)ar les professeurs de la Faculté de théologie de Strasbourg, par Renan, et par la caissière de mon boucher! sans compter quebjues autres. Voilà le vrai.

Ce qui m'étonne, c'est qu'il y a sous plusieurs de ces critiques une haine contre moi, contre mon individu, un parti pris de dénigrement, dont je cherche la cause. Je ne me sens pas blessé, mais cette avalanche de sottises m'at- Irisle. On aime mieux inspirer des bons sentiments (jue des mauvais. Au reste, je ne pense plus à Sainl-Anloinc. Bonsoir !

Je vais me mettre, cet été, à un autre hvre du même tonneau ; après quoi, je reviendrai au roman pur et simple. J'en ai, en tête, deux ou trois que je voudrais bien écrire avant de crever. Présentement, je passe mes jours à la Bibliothèque, où j'amasse des notes. Dans une quinzaine, je m'en retourne vers ma maison des champs. Au mois de juillet, j'irai me décongestionner sur le haut d'une montagne, en Suisse, obéissant au conseil du docteur Hardy, lequel m'ai»pelle « une femme hystérique », mot que je trouve profond.

Le bon Tourguenelî pari la semaine prochaine pour la Russie, le voyage va forcémenl interrompre sa rage de tableaux, car notre ami ne sort plus de la Salle des ventes! C'est un homme passionné, tant mieux ])0ur lui!

Je vous ai bien regrettée chez madame Yiardot, il y a quinze jours. Elle a chanté de VIphigénie en Aulide. Je ne saurais vous dire combien c'était beau, transportant, enfin sublime. Quel artiste que cette femme-là! Quel artiste! De pareilles émotions consolent de Fexistence.

Eh bien! et vous, chère bon maître, cette pièce dont on parle, est-elle finie? Vous allez retomber dans le théâtre ! Je vous plains! Ai)rès avoir mis sur les planches de l'Odéon des chiens, on va peut-être vous demander d'y mettre des chevaux! Voilà où nous en sommes!

Et toute la maison, depuis Maurice jusqu'à Fadet, comment va?

Embrassez pour moi les chères petites et qu'elles vous le rendent de ma part.

Votre vieux.

A GUSTAVE FLAUliERT

Noliant, 4 mai 1874.

Ils diront tout ce (ju'ils voudront, Saint-Antoine est un chef-d'œuvre, un livre magnifique. Moque-loi des critiques, ils sont bouchés. Le siècle actuel n'aime pas le lyrisme, attendons la réaction, elle viendra pour toi, et splendide.

ET r. USTAVE FLAUHERT 395

Héjoiiis-toi des injures, ce soiil de grandes [)romesses d'avenir.

Je (ravaille toujours ma pièce, je ne sais pas du loul si elle vaut quelque cliose et ne m'en tourmente point. On me le dira «piand elle sera linie, et si elle ne paraît pas intéressante, je la remettrai au clou. Elle m'aura amusée six semaines, c'est le jilus clair de notre affaire à nous autres.

Plauchut fait les délices des salons! heureux vieillard! toujours content de lui et des autres, ça le rend bon comme un ange, je lui pardonne toutes ses grâces.

Tu as été heureux en écoulant la Diva Paulita, nous l'avons eue, avec Iphigénie^ pendant (piinze jours à Nohant, l'automne dernier. Ah oui, voilà du beau et du grand. Tâche de venir nous voir avant d'aller à Croissel, tu nous rendrais tous heureux.

Nous t'aimons et tout mon cher monde l'embrasse d'un grand bon cœur.

Ton vieux loujours troubadour,

G. SAND

A GEORGE SANU

Croisset, mardi 26 mai 1871.

Chère bon maître,

JMe voilà revenu dans ma solitude! Mais je n'y resterai pas longtemps, car, dans un petit mois, j'irai passer une vingtaine de jours sur le Righi pour respirer un peu, me

396 CORRESPOISDANCE EXTRE GEORGE SAND

Jélasser, me dénévropaihiser! Voilà trop longtemps que je n'ai pris l'air, je me sens fatigué. J'éprouve le besoin d'un peu de repos. Après quoi, je me mettrai à mon grand bouquin qui me demandera au moins quatre ans. Il aura ça de bon !

Le Sexe faible^ reçu au Vaudeville par Carvalho, m'a été rendu j>ar ledit Vaudeville et rendu mèmement par Perrin, ({ui trouve la pièce scabreuse et inconvenante. « Mettre un berceau et une nourrice sur la scène des Français! » Y pensez-vous! Donc, j'ai porté la chose à Duquesnel qui ne m'a point encore (bien entendu) rendu de réponse. Comme la démoralisation que procure le théâtre s'étend loin! Les bourgeois de Rouen, y compris mon fi'ère, m'ont parlé de la chute du Candidat à voix basse [aie) et dun air contrit, comme si j'avais passé en cour d'assises pour accusation de faux. Ne pas réussir est un crime et la réussite est le critérium du bien. Je trouve cela grotesque au suprême degré.

Expliquez-moi aussi pourquoi on met des matelas sous certaines chutes et des épines sous d'autres? Ah! le monde est drôle, et vouloir se régler d'après son opinion me semble chimérique.

Le bon TourguenelT doit être maintenant à Saint-Pétersbourg; il m'a envoyé de Berlin un article favorable sur Saint-Antoine. Ce n'est pas Tarticle qui m'a fait plaisir, mais lui. Je l'ai beaucoup vu cet hiver et je l'aime de plus en plus.

J'ai aussi fréquenté le père Hugo, qui est (lorsque la galerie politique lui manque) un charmant bonhomme.

Est-ce que la chute du ministère de Broglie ne vous a

ET GUSTAVE KLAlliEHT 397

pas été agréable? A moi, exlrèmemeul ! mais la suite? Je suis encore assez jeune pour espérer que la prochaine Chambre nous amènera un changement en mieux. Cependant?

Ah saitrelotte! comme j'ai envie de vous voir et de causer avec vous longuement ! Tout est mal arrangé dans ce monde. Pourquoi ne pas vivre avec ceux qu'on aime? L'abbaye de Thélème est un beau rêve, mais rien qu'un rêve.

Embrassez bien fort pour moi les chères petites cl tout à vous.

R. I'. CRUCHARD.

Plus cruchard que jamais. Je me sens bedolle, vache, éreinté, cheik, déliquescent, enfin calme et modéré, ce qui est le dernier terme de la décadence.

^0 juin 1874?

Ton pauvre vieux troubadour au sortir d'un cruel accès de rhumatisme, pendant lequel il n'a pas su se coucher ni manger, ni s'habiller tout seul, est enfin debout. Il a passé par le mal de foie, la jaunisse, l'urticaire, la fièvre, enfin il était bon à jeter à la borne.

Le voilà debout, très faible, mais pouvant écrire quelques lignes et dire avec toi amen aux dictatures catholiques

enfoncées; ce n'est même pas catholiques qu'il faiulrait dire, ces gens-là ne le sonl pas. Ce ne sont que des cléricaux.

,Je vois aujourd'hui dans les feuilles, qu'on a joué V Oncle Sam. On dit que c'est mauvais, mais cela peut bien être un succès quand même. Je te vois bien ajourné, et Carvalho me semble aussi capricieux, aussi insaisissable que les autres directeurs de théâtre.

Tout Nohant t'embrasse et moi je t'embrasse encore plus, mais je ne peux pas écrire davantage.

Lundi.

Bon travail? Quand pourrai-je m'y mettre, moi? je suis chiffe.

CCLXXYII

A GEORGE SAND

Kalt-Bad. Riylii. Vendredi 3 juillet ISTl.

Est-il vrai, chère maître, (jue la semaine dernière vous êtes venue à Paris? J'y passais pour aller en Suisse et j'ai lu « dans une feuille » que vous avez été voir les Deux Orphelines^ fait une promenade au bois de Boulogne, dîné chez Magny, etc. ; ce qui prouve que, grâce à la liberté de la presse, on n'est jias maître de ses actions. D'où il résulte que le P. CruchanI vous garde rancune

ET GUSTAVE FLAUlîERT 399

j>our ne l'avoir pas averti de volie présence clans la « nouvelle Âllièncs ». 11 m'a semblé qu'on y élait plus bêle et plus plat que d'IiabiUule. La i>olitique en est arrivée au bavachement ! On m'a corné les oreilles avec le retour de l'Empire. Je n'y crois pas! Cependant?... Alors, il faudrait s'expatrier. Mais où et comment?

C'est pour une pièce que vous êtes venue? Je vous plains d'avoir affaire à Duquesnel! 11 m'a fait remettre le manuscrit du Sexe faible par l'intermédiaire de la direction des théâtres, sans un mot d'explication, et dans renveloi)pe ministérielle se trouvait une lettre d'un sous-chef, qui est un morceau! je vous la montrerai. C'est un chef-d'œuvre d'impertinence ! On n'écrit pas de cette façon-là à un gamin de Carpentras ajjportant un vaudeville au théâtre Beaumarchais.

C'est cette même pièce le Sexe faible qui, Tannée dernière, avait enthousiasmé Carvalho! Maintenant personne n'en veut plus, car Perrin trouve qu'il serait inconvenant de mettre sur la scène des Français i une nourrice et un berceau ». Ne sachant qu'en faire je l'ai portée au théâtre de Cluny.

Ah! que mon pauvre Bouilhel a bien fait de crever t Mais je trouve que l'Odéon pourrait marquer plus d'égards pour ses oeuvres posthumes.

Sans croire à une conjuration d'Holbachique, je trouve aussi qu'on me trépigne un peu trop depuis quelque temps; et on est si indulgent pour certains autres.

L'Américain H...^ m'a soutenu l'autre jour que Saiut-

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