Tourgueneff
odeur de sacristie qui gagne. Si cela ne devait pas durer longtemps, je voudrais voir nos bourgeois cléricaux subir le mépris de ceux dont ils ont acheté les terres et pris les titres. Ce serait bien fait.
Quel temps admirable dans nos campagnes ! Je vais encoi-e tous les jours me plonger dans le bouillon froid de ma petite rivière et je me rétablis. J'espère reprendre demain le travail absolument abandonné depuis six mois. Ordinairement, je prends des vacances plus courtes; mais toujours la floraison des colchiques dans les prés m'avertit qu'il faut se remettre à la pioche. Nous y voici, piochons. Aime-moi comme je t'aime.
Mon Aurore, que je n'ai pas négligée et qui travaille bien, t'envoie un gros baiser. Lina, Maurice, des tendresses.
G. SAND
GGLXII
A GEORGE S A N D
Croisset, jeudi.
Quoi qu'il advienne, le catholicisme en recevra un terrible coup, et si j'étais dévot, je passerais mon tenq»s à répéter devant un crucilix : « Gardez-nous la République, ô mon Dieu ! »
Mais on a peur de la monarchie. A cause d'elle-même et à cause de la réaction qui s'ensuivrait. L'opinion publique est absolument contre elle. Les rapports de MM. les Préfets sont inquiétants; l'armée est divisée en
honapaiiisles et en républicains ; le liaul commerce de Paris s'csl jjrononcé contre Henri V. Yoilà les renseignements que je rajiporte de Paris, où j'ai passé dix jours. Bref, chère maître, je crois maintenant qu'i/s seront enfoncés! Amen!
Je vous conseille de lire la brochure de Cathelineau et celle de Ségur. C'est curieux! On voit le fond nettement. Ces gens-là se croient au xn" siècle.
Quant à Cruchard, Garvalho lui a demandé des changements qu'il a refusés, (Vous savez que Cruchard, quelquefois, n'est pas commode.) Ledit Carvalho a fini par reconnaître qu'il était impossible de rien changer au Sexe faible sans dénaturer l'idée même de la pièce. Mais il demande à jouer d'abord le Candidat, qui n'est pas fait et qui l'enthousiasme, — naturellement. Puis, quand la chose sera terminée, revue et corrigée, il n'en voudra peut-être |ilus. Bref, après V One le Sain, si le Candidat est terminé, il le jouera. Si non, ce sera le Sexe faible.
Au reste, je m'en moque, tant j'ai envie de me mettre à mon roman, qui m'occupera plusieurs années. Et puis, le style théâtral commence à m'agacer. Ces petites phrases courtes, ce pétillement continu m'irrite à la manière de l'eau de Sellz, qui d'abord fait plaisir et qui ne tarde pas à vous sembler de l'eau pourrie. D'ici au mois de janvier, je vais donc dialoguer le mieux possible, après quoi je reviens à des choses sérieuses.
Je suis content de vous avoir un peu divertie avec la biographie de Cruchard. Mais je la trouve hybride, et le caractère de Cruchard ne se lient pas ! Un homme si fin dans la direction n'a pas autant de i)réoccupalions litlé-
raires. L'archéologie est de trop. Elle appartient à un autre genre d'ecclésiastiques. C'est peut-être une transition qui manque? Telle est mon humble critique.
On avait dit, dans un courrier de tiiéàtres, que vous étiez à Paris ; j'ai eu une fausse joie, chère bon maître que j'adore et que j'embrasse.
A GEORGE SAND
Janvier 1S74.
Puisque j'ai un moment de tranqudlité, j'en profite pour causer uu peu avec vous, chère bon maître! E^ d'abord, embrassez de ma part tous les vôtres, et recevez tous mes souhaits de bonne année!
Voici maintenant ce quil advient de votre P. Cruchard.
Cruchard est très occupé, mais serein (ou serin?) et fort calme, ce qui étonne tout le monde. Oui, c'est comme ça. Pas d'indignation! pas de bouillonnements! Les répétitions du Candidat sont commencées, et la chose paraîtra sur les planches au commencement de février. Carvalho m'en a l'air très content! Néanmoins, il a tenu à me faire fondre deux actes en un seul, ce qui rend le premier acte d'une longueur démesurée !
J'ai exécuté ce travail en deux jours, et le Cruchard a été beau! Il a dormi sept heures en tout, depuis jeudi matin (jour de Noël) jusqu'à samedi, et il ne s'en porte que mieux.
Pour compléter mon caractère ecclésiastique, savez-vous ce que je vais l'aire? Je vais être parrain. Madame Cliarpentier, dans son enthousiasme pour Saint-Antoine, est venue me prier d'appeler Antoine Tenfant (juVlle va mettre au monde! J'ai refusé (rintliger à ce jeune chrétien le nom dun homme si agile, mais j'ai dû accepter l'honneur (ju'on me faisait!
Voyez-vous ma vieille Irombine près des fonts baptismaux, à côté du poupon, de la nourrice et des parents. 0 civilisation, voilà de tes coups! Belles manières, telles sont vos exigences!
J'ai été dimanche à renterremenl civil de François- Victor Hugo. Quelle foule! et pas un cri, pas le plus petit désordre! Des journées comme celle-là sont mauvaises pour le catholicisme. Le pauvre père Hugo (que je n'ai pu me retenir d'embrasser) était bien brisé, mais stoïque.
Que dites-vous du Figaro qui lui a reproché d'avoir, à l'enterrement de son fils, « un chapeau mou » !
Quant à la politique, calme plat. Le procès Bazaine est de l'histoire ancienne. Bien ne iteinl mieux la démoralisation contemporaine que la grâce octroyée à ce misérable! D'ailleurs, le droit de grâce (si l'on sort de la théologie) est un déni de justice. De quel droit un homme })eul-il empêcher l'accomplissement de la loi?
Les bonapartistes auraient dû le lâcher: mais pas du tout : ils l'ont défendu aigrement, en haine du 4 Septembre. Pourquoi tous les partis se regardent-ils comme solidaires des coquins qui les ex|doitenl? C'est que tous les partis sont exécrables, bêles, injustes, aveugles! Exemple : l'histoire du sieur Azor (quel nom!). Il a volé
les ecclésiastiques. N'importe! les cléricaux se considèrenl comme atteints.
A propos d'Église. J'ai lu entièrement (ce que je n'avais jamais fait) VEssai sur V indifférence de Lamennais. Je connais maintenant et à fond tous les immenses farceurs qui ont eu sur le xix'' siècle une influence désastreuse. Établir que le critérium de la certitude est dans le sens commun, autrement dit dans la mode et la coutume, n'était-ce pas préparer la voie au suffrage universel qui est, selon moi, la honte de l'esprit humain?
Je viens de lire, aussi, la Chrétienne de l'abbé Baulain. Livre curieux pour un romancier. Cela sent son époque, son Paris moderne. Pour me décrasser, j'ai avalé un volume de Garcin de Tassy sur la littérature hindoustane. Là dedans, au moins, on respire.
Vous voyez que votre père Cruchard n'est pas complètement abruti par le théâtre. Du reste, je n'ai pas à me plaindre du Vaudeville. Tout le monde y est }ioli et exact! Quelle différence avec l'Odéon !
Notre ami Chennevières est maintenant notre supérieur, puisque les théâtres se trouvent dans son compartiment. La genl artiste est enchantée.
Je vois le Moscove tous les dimanches. Il va très bien et je l'aime de plus en plus.
Saint-Antoine sera imi»rimé en placards à la fin de janvier.
Adieu, chère maître! Quand nous re verrons-nous? Nohant est bien loin! et je vais être, tout cet hiver, bien occupé !
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CGLXIV
.Tanvior 18~4.
Je suis grippée avec mal de tèle, mais, bien que parfaitement imbécile je veux t'enibrasser et le remercier de m'avoir écrit au nouvel an. Tout Nohant l'aime et le bige comme on dit au pays.
On te souhaite un magnifique succès et on se réjouit qu'il ne soit pas acheté par des embêtements. Au reste, ce n'est guère de la part des acteurs que j'en ai connus, et au Vaudeville je n'ai trouvé que des bons enfants. As-tu un rôle pour mon ami Parade? Et jiour Saint-Germain, qui t'a paru idiot un jour où peut-être il avait trop déjeuné, mais qui n'en est pas moins un brave toqué plein de C(pur et d'esprit. Et du talent! du vrai.
Je ne lis pas toutes ces ordures dont tu te nourris, pour mieux sentir a])paremment les bons morceaux dont lu les entrecoupes. J'ai fini de rire de la bêtise humaine, je la fuis et tâche de l'oublier. Quant à l'admiration, je suis toujours prête, c'est le régime sain par excellence, aussi je me réjouis de savoir que je relirai bientôt Saint-Antoine
Tiens-moi au courant de la pièce, et ne sois pas malade pour ce vilain hiver.
Ton vieux troubadour qui l'aime,
G. SAND
CGLXV
A GEORGE SAND
Sanicili soir, 1 février 1874.
J'ai enfin un moment à moi, chère maître; donc causons un petit peu.
J'ai su par ïourgueneff que vous alliez maintenant très bien. Voilà l'important. Or, je vais vous donner des nouvelles de cet excellent P. Cruchard.
J'ai, hier, signé le dernier bon à tirer de Sainl-Anloine... Mais le susdit bouquin ne paraîtra pas avant le l*"" avril (comme poisson?) à cause des traductions. C'est fini, je n'y pense plus! Saint-Antoine est réduit, pour moi, à l'état de souvenir! Cependant je ne vous cache point que j'ai eu un quart d'heiu-e de grande tristesse lorsque j'ai contemplé la première épreuve. 11 en coûte de se séparer d'un vieux compagnon!
Quant au Candidat^ il sera joué, je pense, du 20 au 25 de ce mois. Comme cette pièce m'a coûté très peu d'efforts et que je n'y attache pas grande importance, je suis assez calme sur le résultat.
Le départ de Carvalho m'a contrarié et inquiété pendant quelques jours. Mais son successeur Cormon est plein de zèle. Je n'ai jusqu'à présent qu'à me louer de lui, comme de tous les autres du reste. Les gens du Vaudeville sont charmants. Votre vieux troubadour, que vous vous figurez agité et conlinuellement furieux, est doux comme un
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nioulon et mi'iiie (lébomiairc! .lai l'ail (Tabonl lous les cliangeineiiis qu'on a voulu, puis on a rétabli le texte primitil'. Mais j'ai de moi-même enlevé ce qui me semblait trop long et ça va bien, très bien. Delannoy et Saint- Germain ont des binettes excellentes et jouent comme des anges. Je crois que ça ira.
Une chose m'embête. La censure a abîmé un rôle de petit gamin légitimiste, de sorte (jue la pièce, conçue dans un esprit d'impartialité stricte, doit maintenant flatter les réactionnaires : effet qui me désole. Car je ne veux complaire aux passions politiques de qui que ce soit, ayant, comme vous le savez, la haine essentielle de tout dogmatisme, de tout parti.
Eh bien, le bon Alexandre Dumas a fait le plongeon! Le voilà de l'Académie! Je le trouve bien modeste. 11 faut l'être pour se trouver honoré parles honneurs.