Princesse Mathilde
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OU tout cas, il m'aura i-lé mortellement euuuyeux. Je ne suis pas VhoDDne de la nature et je ne comprends rien aux pays qui n'ont pas d'histoire. Je donnerais tous les glaciers pour le musée du Vatican. C'est là qu'on rêve. Enfin, dans une vingtaine de jours je serai recollé à ma table verte! dans un humble asile, où vous m'avez l'air de ne plus vouloir venir!
CCLXXVIIl
Nohant, 1 juillet 1874.
Je ne sais oîi tu es à présent, Cruchard de mon cœur. Je t'adresse à Paris d'où j'imagine qu'on te renverra ma lettre. J'ai été malade, mon révérend, aucune souffrance mais une anémie stupide, pas de jambes et pas d'appétit, toujours la sueur au front et le cœur barbouillé comme nue femme grosse; c'est injuste, cet état-là, quand on arrive à la septanlaine, j'entre demain dans mon soixante-dixième printemps, guérie depuis une dizaine de bains de rivière. Mais j'ai trouvé si bon de me reposer que je n'ai jias encore fait une panse c?'a, depuis mon retour de Paris et que je rouvre mon encrier aujourd'hui pour t'écrire. Nous relisions ce malin ta lettre où tu dis que Maurice a perdu son pari. 11 prétend l'avoir gagné puisque tu ôtes les Vertus théologales.
Moi je désire que, pari ou non, tu gardes la version nouvelle qui est tout à fait dans la couleur, tandis que les
vertus théologales n\y sont pas. — As-tu des nouvelles de Tourgueneff? J'en suis inquiète. Madame Vianlot m'écrivait, il y a quelques jours, qu'il avait fait une chute et qu'il s'était blessé à la jambe. — Oui, j'ai lu V Abandonnée, c'est très beau, comme tout ce qu'il fait. Pourvu ({ue sa blessure ne soit pas grave! c'est toujours grave avec la goutte.
Tu travailles donc toujours avec rage? Malheureux! tu ne connais pas l'ineffable plaisir de ne rien faire ! Et comme le travail va me paraître bon après cela! Je m'y mettrai pourtant le plus tard possible. J'arrive de ])lus en ))lus à la notion que rieu ne vaut la peine d'être dit !
N'en crois rien, fais de belles choses et aime ton vieux troubadour qui te chéris toujours.
G. SAXD.
Tendresses de tout Nohant.
CGLXXIX
Nohant, 0 juillet 1814.
(Hier soixante-dix ans.)
J'ai été à Paris du 30 mai au 10 juin, tu n'y étais pas. Depuis mon retour ici, je suis malade, grippée, rhumalisée et souvent privée absolument de l'usage du bras droit. Je n'ai pas le courage de garder le lit : je passe la soirée avec mes enfants et j'oublie mes petites misères qui passeront; tout passe. Voilà pourquoi je n'ai pu t'écrire, même
pour te remercier de la bonne Jellre que tu m'as écrite à l»ropos de mon roman. X Paris, j'ai été surmenée de l'aligne. Voilà (jne je vieillis et que je commence à le sentir; je ne suis ]»as plus souvent malade, mais la maladie me met jilus à bas. Ça ne l'ail rien, je n'ai pas le droit de me plaindre, étant bien aimée et bien soignée dans mon nid. Je pousse Maurice à courir sans moi, puisque la force me manque pour l'accompagner. Il part demain pour le Cantal avec un domestique, une tente, une lampe et quantité d'ustensiles poin- examiner les micros de sa c??*conscription entomologique. Je lui dis que tu t'ennuies sur le Riglii. Il n'y comprend rien.
Du 7.
Je reprends ma lettre, commencée liicr; j'ai encore beaucoup de peine à remuer ma plume, et même, en ce moment, j'ai une douleur au côté, et je ne peux pas...
A demain.
Du 8.
Enfin, je pourrai peut-être aujourd'hui; car j'enrage de penser que tu m'accuses peut-être d'oubli, tandis que je suis empêchée jiar une faiblesse toute [thysique, où mon cœur n'est pour rien. Tu me dis qu'on te trépigne trop. Je ne hs que le Temps^ et c'est déjà beaucoup jiour moi d'ouvrir un journal et de voir de quoi il jiarle. Tu devrais l'aire comme moi et ignorer la critique quand elle n'est l)as sérieuse, et même ({uaud elle l'est. Je n'ai jamais bien vu à quoi elle sert à l'auteur critiqué.
La critique pari toujours d'un point de vue personnel dont Tartiste ne reconnaît pas lanlorité. C'est à cause de cette usurpation de pouvoirs dans Tordre intellectuel que Ton arrive à discuter le Soleil et la Lune; ce qui ne les empêche nullement de nous montrer leur bonne face tranquille.
Tu ne veux pas être l'iionuue de la nature, tant pis pour loi! lu attaches dès lors trop d'importance au détail des choses humaines, et tu ne te dis pas ([u'il y a en loi-même une force naturelle qui défie les si et les mais du bavardage humain. Nous sommes de la nature, dans la nature, par la nature, et pour la nature. Le talent, la volonté, le génie, sont des phénomènes naturels comme le lac, le volcan, la montagne, le vent, l'astre, le nuage. Ce que l'homme tripote est gentil ou laid, ingénieux ou bête; ce qu'il reçoit de la nature est bon ou mauvais; mais cela est^ cela existe et subsiste. Ce n'est pas au tripotage d'appréciation appelé la critique, qu'il doit demander ce qu'il a fait et ce qu'il veut faire. La critique n'en sait rien; son affaire est de jaser.
La nature seule sait parler à l'intelligence une langue impérissable, toujours la même, parce qu'elle ne sort pas du vrai éternel, du beau absolu. Le difficile, quand on voyage, c'est de trouver la nature, parce que partout l'homme l'a arrangée et presque partout gâtée; c'est pour cela que tu t'ennuies d'elle probablement, c'est que partout elle l'apparail déguisée ou travestie. Pourtant les glaciers sont encore intacts, je présume.
Mais je ne peux plus écrire, il faut que je te dise vite que je t'aime, que je t'embrasse tendrement. Donne-moi de les nouvelles. J'espère que, dans quelques jours, je serai
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sur i>i»'(l. Maurice alleud pour partir que je sois vaillante : je me dépêche tant ([ue je peux ! Mes petites t'embrassent, elles sont superbes. Aurore se passionne pour la mythologie (George Cox, traduction Baudrv). Tu connais cela? Travail adorable pour les enfants et les parents. Assez, je ne peux plus. Je t'aime; n'aie pas d'idées noires et résigne-loi à t'ennuyer si l'air est bon là-bas.
A GEORGE s AND
Le Riglu, 11 juillet 1874.
Gomment? malade? pau\re chère maître! Si ce sont des rhumatismes, faites donc comme mon frère, qui, en sa qualité de médecin, ne croit guère à la médecine. 11 a été l'année dernière aux eaux d'Aix, en Savoie, et en quinze jours il s'est guéri de douleurs qui le tourmentaient depuis six ans. Mais il faudrait pour cela vous déplacer, quitter vos habitudes, Nobant et les chères petites. Vous resterez chez vous et vous aurez tort. On doit se soigner... pour ceux qui vous aiment.
Et à ce propos vous m'envoyez dans votre dernière lettre un vilain mol. Moi, vous soupçonner d'oubli envers Gruchard! Allons donc! J'ai, primo, trop de vanité, et ensuite trop de foi en vous.
Vous ne me dites pas ce qui en est de votre pièce à rOdéon.
A propos de pièces, je vais derechef m'exposer aux
injures de la populace el des folliculaires. Le directeur du théàlre de Cluiiy, à (]ui j'ai porté le Sexe faible, m'a écrit une lettre admirative el se dispose à jouer celle pièce au mois d'octobre. Il comiite sur un grand succès d'argent. Ainsi soit-il! Mais je me souviens de l'enthousiasme de Garvalho, suivi d'un rel'roidissement absolu! et tout cela augmente mon mépris pour les soi-disanl malins qui prétendent s'y connaître. Car, enfin, voilà une œuvre dramatique déclarée par les directeurs du Vaudeville el de Cluny « parfaite », par celui des Français « injouable » el par celui de l'Odéon « à refaire d'un bout à l'autre ». Tirez une conclusion maintenant! el écoulez leurs avis! N'importe, comme ces quatre messieurs sont les maîtres de vos destinées parce qu'ils ont de l'argent, et qu'ils ont jdus d'esprit que vous, n'ayant jamais écrit une ligne, il faut les en croire et se soumettre.
C'est une chose étrange combien les imbéciles trouvent de plaisir à patauger dans l'œuvre d'un autre! à rogner, corriger, faire le pion! Vous ai-je dit que j'étais, à cause de cela, très en froid avec le nommé ***. Il a voulu remanier, dans le temps, un roman que je lui avais recommandé, qui n'était pas bien beau, mais dont il est incapable de tourner la moindre des phrases. Aussi ne lui ai-je ])oint caché mon opinion sur son compte; inde irœ. Cependant il m'est impossible d'être assez modeste ]jour croire que ce brave Polaque soit plus fort que moi en prose française. Et vous voulez que je reste calme! chère maître! Je n'ai pas votre tempérament! Je ne suis pas comme vous toujours planant au-dessus des misères de ce monde. Votre Cruchard est sensitif comme un écorché. Et la bêtise, la
suffisance, l'injustice l'exaspèrent de jilus en itlus. Ainsi la laideur des Allemandes (jui m'entourent me bouclie la vue de Riglii! ! ! Nom d'un nom! quelles gueules!
Dieu merci, « de mon horrible aspect je purge leurs États! »
A GEORGE SAND
Samedi, 20 septembre 1871.
Donc, après m'èlre embêté comme un àne au Rigbi, je suis revenu chez moi au commencement d'août et je me suis mis à mon bouquin. Le début n'a pas été commode, il a été même « espovan table « et j'ai « cuydé » en périr de désespoir; mais à présent ça va, j'y suis, advienne que pourra! Du reste, il faut être absolument fol pour entreprendre un pareil livre. J'ai peur qu'il ne soit, par sa conception même, radicalement inqtossible. Nous verrons. Ah! si je le menais à bien... quel rêve!
Vous savez sans doute (pi'une fois de plus, je m'expose aux orages de la rampe (jolie métaithore) et « qu'affrontant la publicité du théAlre », je comparaîtrai sur les tréteaux de Cluny, probablement, vers la fin de décembre. Le directeur de celle boîte est enchanté du Sexe faible. Mais Carvalho, aussi, l'était, ce qui n'a pas empêché... Vous savez le reste.
Il va sans dire que tout le monde me blâme de me faire jouer dans un pareil boui-boui. Mais puis(|ue les autres ne
veulent pas de celle pièce et que je tiens à ce qu'elle soit représentée pour faire gagner à riiérilier de Bouilhet quelques sous, je suis bien obligé d'en passer par là. Je garde, pour vous en faire le récit, quand nous nous verrons, deux OU trois jolies anecdotes à ce propos. Pourquoi le théâtre est-il une cause générale de délire? Une fois qu'on est sur ce lerrain-là, les conditions ordinaires sont changées. Si on a eu le malheur (léger) de ne pas réussir, vos amis se détournent de vous. On est très déconsidéré. On ne vous salue plus! Je vous jure ma parole d'honneur que cela m'est arrivé pour le Candidat. Je ne crois pas aux conjurations d'Holbachiques, cependant tout ce qu'on m'a fait depuis le mois de mars m'étonne. Au reste, je m'en bats l'œil profondément et le sort du Sexe faible m'inquiète moins que la plus petite des phrases de mon roman.
L'esprit public me semble de plus en plus bas! Jusqu'à quelle profondeur de bêtise descendrons-nous? Le dernier livre de Belot s'est vendu en quinze jours à huit mille exemplaires, la Conquête de IHassans de Zola à dix-sepcents en six mois, et il n'a pas eu un article! Tous les idiots du lundi viennent de se pâmer sur une Chaîne de M. Scribe!... La France est malade, très malade, quoiqu'on dise; et mes pensées, de plus en plus, sont couleur d'ébène.
Il y a pourtant de jolis éléments de comique : 1° l'évasion Bazaine avec l'épisode de la sentinelle ; 3° Y Histoire d'un Diamant du sieur Paul de Musset (voir laJîevue des Deux Mondes du 1" septembre); 3° le vestibule de l'ancien établissement de Nadar, 7iear old Fngland, où l'on peut contempler la photographie d'Alexandre Dumas grandeur nature.
Je suis sur (jiie vous me trouvez grincheux et que vous allez me répondre : Qu'est-ce que tout cela fait? Mais tout fait et nous crevons par la blague, par l'ignorance, par routrecuidance, par le mépris de la grandeur, par Tamour de la banalité et le bavardage imbécile.
« L'Europe qui nous hait nous regarde en riant », dit Ruv Blas. Ma foi, elle a raison de rire.
CGLXXXIÏ
Nohant. 5 novembre 1871.
Gomment, mon Cruchard, tu as été malade? Voilà ce que je craignais, moi qui vis dans les maux d'entrailles et qui pourtant ne travaille guère, je m'inquiète de ton genre de vie, excès de dépense intellectuelle et trop de claustralion. Malgré le charme que j'ai constaté cl apprécié à Croisset, je crains pour toi cette solitude où tu n'as plus personne pour te rappeler qu'il faut manger, boire et dormir, et surtout marcher. Voire climat jtluvieux vous rend casaniers. Ici, où il ne pleul pas assez, on est du moins poussé dehors par le beau et chaud soleil et ce Phébus-là nous ravigote, tandis que notre Phébus-ApoUo nous assassine.
Mais je te parle toujours comme à un Cruchard [ihilosophe et revenu de sa personnalité, à un Cruchard fanatique de littérature et ivre de production. Quand donc pourras-tu te dire : voici l'heure du repos, savourons l'innocent plaisir
de vivre pour vivre, de regarder avec éloniiemeut l'agitaliun des autres el de uc leur donner de soi que l'excédenl de son Irojj-plein? 11 fait bon remâcher pour soi-même ce qu'on s'est assimilé dans la vie, parfois sans attention et sans discernement.
Les vieilles amitiés nous soutiennent et tout à coup nous désolent. Je viens de perdre mon pauvre aveugle Duvernet que tu as vu chez nous et qui s'est éteint tout doucement sans s'en douter et sans souffrir. C'est encore un vide énorme autour de nous et mon neveu le substitut est nommé à Châteauroux. Sa mère l'a suivi.
Nous voilà donc tout seuls de notre famille. Heureusement nous nous aimons tant que nous pouvons vivre comme cela, mais non sans regret des absents. Plauchut nous a quittés hier pour revenir à Noël. Maurice est déjà à l'œuvre pour nous préparer une splendide rej)résentation de marionnettes. Et toi, si tu es à Paris, ne viendras-tu pas faiie le réveillon avec nous? Tu auras fini tes répétitions, tu auras eu un succès, tu seras peut-être en humeur de revenir à la vie matérielle en mangeant des truffes?
Donne de tes nouvelles, ne sois plus malade, aime toujours ton vieux troubadour et les siens qui t'aiment aussi.
G. SAND
Eï GUSTAVE FLAUBERT 411
CCLXXXTIl
A GEORGE SAND
Mercredi 2 décembre 18*4.
J'ai des remords à votre endroit. Laisser si longtemps sans réponse une lettre pareille à votie dei-nière est un crime. J'attendais pour vous écrire que j'eusse à vous apprendre quelque chose de certain, sur le Sexe faible. Ce ((u'il y a de certain, c'est que je l'ai relire de Cluny il y a huit jours. Le personnel que Weinschenk me proposait était odieux de hétise, et les engagements qu'il m'avait promis il ne les a pas faits. Mais, Dieu merci, je me suis retiré à temps. Actuellement ma pièce est présentée au Gymnase. Point de nouvelles, jusqu'à présent, du sieur Montigny.
Je me donne un mal de cinq cents diables pour mon bouquin ', me demandant quelquefois si je ne suis pas fou de l'avoir entrepris. Mais, comme Thomas Diafoirus, je me raidis contre les difficultés d'exécution qui sont effroyables, il me faut apprendre un tas de choses (jue j'ignore. Dans un mois j'espère en avoir fini avec l'agriculture et le jardinage et je ne serai (ju'aux deux tiers de mon premier chapitre.
A propos de livre lisez donc Fromont et Bisler, de mon ami Daudet, et les Diaboliques de mon ennemi Barbey d'Aurevilly. C'est à se tordre de rire. Cela tient peut-être à la perversité de mon esprit qui aime les choses malsaines,