‹ Correspondance entre George et Gustave FlaubertChapitre 8 sur 63 · Colliers gaulois · texte numérisé non relu

Colliers gaulois

20 CORRESPONDAiVCE ENTRE GEORGE SAND

Croissct, samedi soir... 1866.

Eh bien, je l'ai, cette belle, chère et illustre mine! Je vais lui faire faire un large cadre et Tappendre à mon mur, pouvant dire comme M. de ïalleyrand à Louis-Philippe : « C'est le plus grand honneur qu'ait reçu ma maison. » Mauvais mot, car nous valons mieux que ces deux bonshommes.

Des deux portraits, celui que j'aime le mieux, c'est le dessin de Couture. Quant à Marchai, il n'a vu en vous que « la bonne femme » ; mais moi, qui suis wn vieux romanlique, je retrouve dans l'autre « la tète de l'auieur » (jui m'a fait tant rêver dans ma jeunesse.

A GEORGE SAND

Croissct, samedi soir, 1866.

L'envoi des deux portraits m'avait fait croire que vous étiez à Paris, chère maître, et je vous ai écrit une lettre qui vous attend rue des Feuillantines.

Je n'ai pas retrouvé mon article sur les dolmens. Mais j'ai le manuscrit entier de mon voyage en Bretagne parmi

ET GUSTAVE FLALHEUT 21

mes « œuvres médites ».Nons eu aurons à .l6goiser quand vous serez ici. Prenez courage.

Je n'éprouve pas, comme vous, ce senlimenl d'une vie ,iui commence, la slupélaclion de l'existence Iraiche rclose. 11 me semble, au contraire, que j'ai toujours exi'^té' et je possède des souvenirs qui remontent aux Pharaons. Je me vois à dilTérents âges de l'histoire très nettement, exerçant des métiers dilTérents et dans des lorluues multiples. Mon individu actuel est le résultat de mes individualités disparues. J'ai été batelier sur le Nil, leno a Rome du temps des guerres i)uniques, puis rhéteur grec dans Suburre, où j'étais dévore de punaises. Je suis mort, pendant la croisade, pour avoir trop mange de raisin sur la plage de Syrie. J'ai été pirate et moine, sallinibanque et cocher. Peut-être empereur d'Orient, aussi. Bien des choses s'expliqueraient si nous pouvions connaître notre généalogie véritable. Car les éléments qui lont un homme étant bornés, les mêmes combinaisons doivent se reproduire? Ainsi l'hérédité est un principe juste qui a été mala|ipliqué.

11 en est de ce mot-là comme de bien d'autres. Lliacun le prend par un bout et on ne s'entend pas. Les sciences psvchologiques resteront où elles gisent, c'est-à-dire dans les ténèbres et la folie, tant qu'elles n'auront pas une nomenclature exacte, qu'il sera permis d'employer la même expression pour signifier les idées les plus diverses. Quand on embrouille les catégories, adieu la morale!

Ne trouvez-vous pas au fond que, depuis 89, on bat la breloque? Au lieu de continuer par la grande route, qui était large et belle comme une voie triomphale, on s'est

enfui par les petits chemins, et on |)atauge dans les fondrières. Il serait peut-être sage de revenir momentanément à d'Holbach? Avant d'admirer Proudhon, si on connaissait Turgol?

Mais le Chic, cette religion moderne, que deviendraitelle!

Opinions chic (ou chiques) : être pour le catholicisme (sans en croire un mot), être pour l'esclavage, être pour la maison d'Autriche, porter le deuil de la reine Amélie, admirer Orphée aux Enfers, s'occuper de comices agricoles, parler sport, se montrer froid, être idiot jusqu'à regretter les traités de 181 o. Gela est tout ce qu'il y a de plus neuf.

Ah! vous croyez, parce que je passe ma vie à tâcher de faire des phrases harmonieuses en évitant les assonances, que je n'ai pas, moi aussi, mes petits jugements sur les choses de ce monde? Hélas oui ! et même je crèverai enragé de ne pas les dire.

Mais assez bavardé, je vous ennuierais à la fin.

La pièce de Bouilhet passera dans les premiers jours de novembre. C'est donc dans un mois que nous nous verrons.

Je vous embrasse très fort, chère maître.

A GUSTAVE FLAUBERT, A CROISSET

Noliaut, lundi soir, l"'"' octobre 1866.

Cher ami.

Votre lettre m'est revenue de Paris. Il ne m'en manque pas, j'y tiens trop pour en laisser perdre. Vous ne me parlez pas inondations, je pense donc que la Seine n'a pas t'ait de bêtises chez vous et que le tulipier n'y a pas trempé ses racines. Je craignais pour vous quehiue ennui, et je me demandais si votre levée était assez haute pour vous protéger. Ici, nous n'avons rien à redouter en ce genre; nos ruisseaux sont très méchants, mais nous en sommes loin.

Vous êtes heureux d'avoir des souvenirs si nets des autres existences. Beaucoup d'imagination et d"éruiiition, voilà votre mémoire; mais, si on ne se rappelle rien de distinct, on a un sentiment très vil' de son propre renouvellement dans l'éternité. J'avais un frère très drôle, qui souvent disait : « Du temps que j'étais chien... » Il croyait être homme très récemment. Moi. je crois que j'étais^ végétal on pierre. Je ne suis pas toujours bien sûre d'exister complètement, et, d'autres t'ois, je crois sentir une grande fatigue accumulée i)Our avoir trop existé. Enfin, je ne sais pas, et je ne pourrais pas, comme vous, dire : « Je possède le passé. »

Mais alors vous croyez qu'on ne meurt pas, puisqu'on

redevient? Si vous osez le dire aux chiqueurs, vous avez du courage, el c'esl bien. Moi, j'ai ce courage-là, ce qui me fait passer pour imbécile; mais je n'y risque rieu : je suis imbécile sous tant d'autres rapports.

Je serai encbanlée d'avoir votre impression écrite sur la Bretagne; moi, je n'ai rien vu assez pour en parler. Mais je cbercbais une impression générale, et ra m'a servi j)0ur reconstruire un ou deux tableaux dont j'avais besoin. Je vous lirai ça aussi, mais c'est encore un gàcbis informe.

Pourquoi votre voyage est-il resté inédit? Vous êtes coquet; vous ne trouvez pas tout ce que vous faites digne d'être montré. C'est un torl. Tout ce qui est d'un maitre est enseignement, et il ne faut pas craindre de montrer ses croquis et ses ébaucbes. C'est encore très au-dessus du lecteur, et on lui donne tant de clioses à son niveau, que le pauvre diable reste vulgaire. Il faut aimer les bêtes }dus que soi ; ne sont-elles pas les vraies infortunes de ce monde? Ne sontce pas les gens sans goût et sans idéal qui s'ennuient, ne jouissent de rien et ne servent à rien? Il faut se laisser abîmer, railler et méconnaître par eux, c'est inévitable; mais il ne faut pas les abandonner, et toujours il faut leur jeter du bon pain, qu'ils préfèrent ou non la m.; quand ils seront soûls d'ordures, ils mangeront le pain; mais, s'il n'y en a pas, ils mangeront la m. in secula seculorum.

Je vous ai entendu dire : « Je n'écris que pour dix ou douze personnes. »

On dit, en causant, bien des clioses qui sont le résultat de l'impression du moment ; mais vous n'étiez pas seul à le dire : c'était l'opinion du lundi ou la tlièse de ce jour-

là; j'ai protesté intérieuremont. Les douze personnes pour les(|uelles on écrit et qui vous apprécient, vous valent ou vous surpassent; vous n'avez jamais eu, vous, aucun besoin de lire les onze autres pour être vous. Donc, on écrit pour tout le monde, pour tout ce qui a besoin d'être initié ; quand on n'est pas compris, on se résigne et on recommence. Quand on Test, on se réjouit et on continue. Là est tout le secret de nos travaux persévérants et de notre amour de l'art. Qu'est-ce que c'est que l'art sans les C(eurs et les esprits où on le verse? Un soleil qui ne projetterait pas de rayons et ne donnerait la vie à rien.

En y réllécbisssant, n'est-ce pas votre avis? Si vous êtes convaincu de cela, vous ne connaîtrez jamais le dégoût et la lassitude. Et, si le présent est stérile et ingrat, si on perd toute action, tout crédit sur le public, en le servant de son mieux, reste le recours à ra\enir, qui soutient le courage et elTace toute blessure d'amour-propre. Cent fois dans la \ie, le bien que l'on fait ne paraît seivir à rien d'immédiat; mais cela entretient quand même la tradition du bien voulnii-cl du jàcu lairu, sans laquelle lnul pi'rirait.

Est-ce depuis 89 qu'on patauge? Ne fallait-il pas patauger pour arriver à 48, où l'on a pataugé plus encore, mais pour arriver à ce qui doit être? Vous me direz comment vous l'entendez, et je lelirai Turgot pour vous plaire. Je ne promets pas d'aller jusqu'à d'Holbacb, bien qu'il ait du bon., la rosse!

Vous m'appellerez à ré|)oque de la pièce de Bouilhet. Je serai ici, piochant beaucou}), mais prête à courir et vous aimant de tout mon cœur. A présent que je ne suis plus une femme, si le bon Dieu était juste, je deviendrais un

homme; j'aurais la force physique el je vous dirais : « Allons donc faire un lour à Cartilage ou ailleurs. » Mais voilà, on marche à l'enfance, qui n'a ni sexe ni énergie, et c'est ailleurs, bien ailleurs, qu'on se renouvelle; où? it saurai ra avant vous, et, si je peux, je reviendrai vous le dire en songe.

Noliant, 19 octobre.

Cher ami, on m'écrit de l'Odéon que la pièce de Bouilhet est pour le 27. Je dois être à Paris le 26. Des affaires m'y appellent dans tous les cas. Je dînerai chez Magny ce jour-là et le lendemain, et le surlendemain. Donc vous saurez où me prendre, car je pense que vous venez pour la première représentation. A vous de cœur toujours et tout plein.

G. SAND

Nohant, -23 octobre 1860.

Cher ami, puisque la pièce est pour le 29 je donne deux jours de plus à mes enfants et je pars d'ici le 28. Vous ne m'avez pas dit si vous vouliez dîner avec moi et votre ami,

le ^d, en camarades, chez Magnv, de bonne "heure, à rheure qu'il voudra. Faites que je trouve un mol de réponse rue des Feuillantines 97, le 28.

Nous irons ensuite chez vous, le jour que vous voudrez. Ma grande causerie avec vous sei'a de vous écouter et de vous aimer de tout mon cœur.

Je vous jiorterai ce que j'ai en Irain^ ça me baillera coiiraige, comme on dit chez nous, de vous lire mon /'élus. Si je pouvais vous porter le soleil de Nohant !

Il est splendide.

Je vous embrasse et vous bénis.

Paris, 10 novembre 1S66.

En arrivant à Paris, j'apprends une triste nouvelle. Hier soir, pendant que nous causions, — et je crois qu'avanthier nous avions parlé de lui, — mourait mon ami Charles Duveyrier, le plus tendre cœur et l'esprit le plus naïf. Ou l'enterre demain! Il avait un an de plus que moi. Ma génération s'en va pièce à pièce. Lui survivrai je? Je ne le désire pas ardemment, surtout les jours de deuil et d'adieux. C'est comme Dieu voudra, à condition qu'il me permette d'aimer toujours dans cette vie et dans l'autre.

Je garde aux morts une vive tendresse. Mais on aime les vivants autrement. Je vous donne la part de mon cœur

qu'il avail; ce qui, joint à celle que vous avez, fait une grosse pari. Il me semble que ça me console de vous faire ce cadeau-là. Littérairement, ce n'était pas un homme de premier ordre, on l'aimait pour sa bonté et sa spontanéité. Moins occupé d'affaires et de philosophie, il eût eu un talent charmant. Il laisse une joUe pièce : Michel Perrïn.

J'ai fait la moitié de la route seule, pensant à vous et à la maman, à Croisset, et regardant la Seine, qui, grâce à vous, est devenue une dwinité amie. Après cela, j'ai eu la société d'un particulier et de deux femmes d'une bêtise bruyante et fausse comme la musique de la pantomime de l'autre jour. Exemple : « J'ai regardé, le soleil ça m'a laissé comme deux points dans les yeux. » Le mari : « Ça s'appelle des points lumineux. »

Et ainsi pendant une heure sans débrider.

Je ferai toutes les commissions de la maison, car j'en suis, n'est-ce pas?

Je vas dormir toute cassée; j'ai pleuré comme une bête toute la soirée, et je vous embrasse d'autant plus, cher ami.

Aimez-moi plus qu'avant, puisque j'ai de la peine.

G. s AND.

x\vez-vous un ami dans les magistrats de Rouen?

Si oui, écrivez-lui un mot pour qu'il prenne note de ce nom-ci : Aniédée Desprunenux. C'est une cause civile qui viendra à Rouen d'un jour à l'autre. Faites savoir que ce Despruneaux est le plus iionnètc homme du monde. Vous en pouvez répondre comme de moi.

En laisant ceci, — si la chose esl faisable, — vous me rendrez ])ersonnellemenl service. A charge de revanche pour vos amis.

11 novembre 1866.

Je vous envoie mon ami Despruneaux en personne. Si vous connaissez un juge ou deux, — ou que votre frère puisse lui donner un mot d'appui, faites, je vous embrasserai trois fois sur chaque teil.

G. SAND

Cinq minutes d'audience et voilà tout le dérangement.

Paris dimanche.

Nuit de lundi. 'vj'

Vous êtes triste, pauvre amie et chère maître; c'est à vous que j'ai pensé en apprenant la mort de Duveyrier. Puisque vous l'aimiez, je vous plains. Celte perte-là s'ajoute aux autres. Gomme nous en avons dans le cœur, de ces morts! Chacun de nous porte en soi sa nécropole.

Je suis tout dévissé depuis votre départ ; il me semble

Ni

que je ne vous ai pas vue depuis dix ans. Mon unique sujet de conversation avec ma mère est de parler de vous, tout le monde ici vous chérit.

Sous quelle constellation êles-vous donc née pour réunir dans votre personne des qualités si diverses, si nombreuses et si rares?

Je ne sais pas quelle espèce de sentiment je vous porte, — mais j'éprouve pour vous une [emlvesse particulière et que je n'ai resscnlie pour jiersonne, jusqu'à présent. Nous nous entendions bien, n'est-ce pas, c'était gentil.

Je vous ai surtout regrettée hier au soir à dix heures. Il y a eu un incendie chez mon marchand de bois. Le ciel était rose et la Seine couleur de sirop de groseille. J'ai travaillé aux pompes pendant trois heures et je suis rentré aussi affaibli que le Turc de la girafe.

Un journal de Rouen, le Nouvellisle, a relaté votre visite ^* ' dans Rouen, si bien que samedi, après vous avoir quittée, '^' j'ai rencontré plusieurs bourgeois indignés contre moi parce que je ne vous avais pas exhibée. Le plus beau mot m'a été dit par un ancien sous-préfet : « Ah! si nous avions su qu'elle était là. ..nous lui aurions... nouslui aurions...» un temps de cinq minutes, il cherchait le mot; « nouslui aurions, ., souri. » C'eût été bien peu, n'est-ce pas? ^.V' ^1. I Vous aimer « plus » m'est difficile, — mais je vous embrasse bien tendrement. Voire lettre de ce malin, si mélancolique, a été au fond. Nous nous sommes séparés ^au moment où il allait nous venir sur les lèvres bien des |choses! Toutes les portes, entre nous deux, ne sont pas liencore ouvertes. Vous m'ins{)irez un grand respect et je |îi'ose pas vous faire de questions.

A CxUSTAVE FLAUBERT, A CROISSET

Paris, 13 novembre ISOG, nuit de mardi à mercredi.

Je n'ai pas encore lu ma iiiècc. J'ai encore quelque chose à refaire; rien ne presse. Celle de Bouilliel va admirablement bien, et on m'a dit que celle de mon petit ami Cadol* viendrait ensuite. Or, pour rien au monde, je ne veux passer sur le corps de cet enfant. Cela me remet assez loin et ne me contrarie ni'uc me nuil en rien. Quel stvle! heureusement, je n'écris pas pour Buloz. J'ai vu votre ami, hier soir, au foyer de l'Odéon. Je lui ai serré les mains. Il avait l'air heureux. Et puis j'ai causé avec Duquesnel, de la féerie. Il a grand envie de la connaître; vous n'avez qu'à vous montrer quand vous voudrez vous en occuper : vous serez reçu à bras ouverts.

Mario Proth me donnera demain ou après-demain les renseignements exacts sur la transformation du journal. Demain, je sors et j'achète les souliers de votre chère maman; la semaine prochaine, je vas à Palaiseau et je cherche mon livre sur la faïence. Si j'oublie quelque chose, rappelez-le-moi.

J'ai été malade deux jours. Je suis guérie. Votre lettre m'apporte du bien au cœur. Je répondrai à toutes les questions, tout bonnement, comme vous avez répondu aux

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