Les Don Juan de village
ET GUSTAVE FLALIJERT 9
râleur. Sovez bon ami, et tâchez de pouvoir! Je vous embrasse de tout cœur, dans celle espérance.
FEU GOULARD G. s AND.
Paris, 4 août 1866.
Cher ami, comme je suis toujours dehors, je ne veux pas que vous veniez pour vous casser le nez à mes antipodes. Venez à six heures el dînez avec moi el avec mes enfants que j'attends demain. Nous dînons chez Magny toujours à six heures précises. Vous nous ferez un sensible jjlaisir comme dirait, comme eût dit, hélas! FinforluHé Goulard. Vous êtes bon frère comme tout de me promeltre (Tèlre au Don Juan. Pour ça je vous embrasse deux fois de plus.
G. SAXD.
Samedi soir.
C'est jeudi prochain, 1 1 **«X ) Je vous ai écrit hier soir, nos lettres se croiseront.
A vous de cœur,
G. SAND
Dimanche, 5 août I86C.
Paris, mercredi soir, 9-2 août 1866.
Mon bon camarade el ami, je vas voir Alexandre à Saint-Valery samedi soir. J'y passerai dimanche et lundi. Je reviendrai mardi à Rouen el j'irai vous voir. Diles-moi comment on s'y prend. Je passerai la journée avec vous si vous voulez, je reviendrai coucher à Rouen, si je vous gêne où vous êtes, et je repartirai mercredi malin ou soir pour Paris. Un mot de réponse, tout de suite, par télégraphe si vous pensez que votre réponse ne m'arriverail pas i)ar la poste avant samedi quatre heures.
Je crois que je serai sur pied, car j'ai un rhume affreux. S'il empirait trop, je télégraphierais que je ne peux pas bouger, mais j'espère, je vas mieux déjà.
Je vous embrasse.
G. SAND
A GUSTAVE FLAUliERT
Saint-Valery, 96 août 1866.
Lundi, une heure du matin.
Cher ami, je serai mardi à Rouen à une heure, je m arrangerai en conséquence. Laissez-moi voir Rouen que je
ne connais pas, ou failes-le-moi voir si vous avez le
temps. Je vous embrasse. Dites à voire mère combien je
suis touchée et reconnaissante du bou petit mol qu'elle m'a écrit.
G SAND
A GUSTAVE FLAUBERT, A CROISSET
Paris, 31 août 1866.
Embrassez d'abord pour moi votre bonne mère et votre charmante nièce. Je suis vraiment touchée du bon accueil que j'ai reçu dans votre milieu de chanoine, où un animal errant de mon espèce est une anomalie qu'on pouvait trouver gênante. Au lieu de ça, on m'a reçue comme si j'étais de la famille et j'ai vu que ce grand savoir-vivre venait du cœur. Ne m'oubliez pas auprès des très aimables amies, j'ai été vraiment très heureuse chez vous.
Et puis, toi, tu es un brave et bon garçon, tout grand homme que tu es, et je t'aime de tout mon cœur. J'ai la tète pleine de Rouen, de monuments, de maisons bizarres. Tout cela vu avec vous me frappe doublement. Mais votre maison, votre jardin, votre citadelle, c'est comme un rêve et il me semble que j'y suis encore.
J'ai trouvé Paris tout petit hier, en traversant les ponts. J'ai envie de repartir. Je ne vous ai pas vus assez, vous et votre cadre ; mais il faut courir aux enfants, qui appellent et montrent les dents. Je vous embrasse et je vous bénis tous.
Paris, vendredi.
En rentrant chez moi hier, j'ai Ironvé CoiUiire à qui j'ai (Ut (le votre part que mon portrait de lui était selon vous, hî meilleur qu'on eût fait. Il n'a pas été peu tlatlé. Je vas chercher une très bonne épreuve pour vous l'envoyer.
J'ai oublié de prendre trois feuilles du tulipier, il faut me les envoyer dans une lettre, c'est pour quelque chose de cabalistique.
Paris, -2 septembre 1866.
Renvoyez-moi le cliàle de dentelle. Mon fidèle portier me le renverra où je serai, je ne sais pas encore. Si mes enfants veulent venir avec moi en Bretagne, j'irai les chercher, sinon j'irai seule, devant moi, où le hasard me mènera. En voyage je ne crains, moi, que les distractions. Mais je prends beaucou}) sur moi et j'arriverai à me corriger. Vous m'écrivez une bonne chère lettre que j'embrasse. N'oubliez pas mes trois feuilles de tulipier.
On me demande à l'Odéon de faire jouer une pièce fantastique : la Nuit de Noël du théâtre de Nohant, je ne veux pas, c'est trop peu de chose. Mais puisiju'ils ont celte idée, pourquoi donc n'essaierait-on pas votre féerie? Voulez-vous que j'en jiarle? J'ai dans l'idée que ce serait
11' vrai Ihéàli'o pour iiiio chose de ce genre. L'adminis- Iration Chilly et Duquesnel veut faire du décor et des trucs en restant littéraire. Nous parlerons de ça ensemble ({uand je serai revenue ici.
Vous avez le temps de m'écrire encore, je ne partirai pas avant trois jours.
Tendresses chez vous.
G. SAXD.
Dimanche soir.
J'oubliais! Lévy me promet de vous envoyer mon l^Mlvre complète, c'est énorme. Vous fourrerez ça sur des rayons, dans un coin, et vous y puiserez quand le cœur vous en dira.
A GUSTAVE FLAUBERT, A CROISSET
Nohant, 21 septembro 1866.
Je viens de courir pendant douze jours avec mes enfants, et, en arrivant chez nous, je trouve vos deux lettres; ce qui, ajouté à la joie de retrouver mademoiselle Aurore fraîche et belle, me rend tout à fait heureuse. Et toi, mon bénédictin, tu es tout seul, dans la ravissante chartreuse, travaillant et ne sortant jamais? Ce que c'est que d'avoir trop sorti! Il faut à monsieur des Syries, des déserts, des lacs Asphaltiles, des dangers et des fatigues !
El cependaiil on fait des Bovan/ où tous les petits recoins de la vie sont étudiés et peints en grand maître. Quel drôle de corps qui fait aussi le combat du Sphinx et de la Chimère! Vous êtes un être très à part, très mystérieux, doux comme un mouton avec tout ra. J'ai eu de grandes envies de vous questionner, mais un trop grand respect de vous m'en a empêchée; car je ne sais jouer qu'avec mes propres désastres, et ceux qu'un grand esprit a dû subir, pour être en étal de produire, me paraissent choses sacrées qui ne se louchent pas brutalement ou légèrement.
Sainte-Beuve, qui vous aime pourtant, prétend que vous êtes affreusement vicieux. Mais peut-être qu'il voit avec des yeux un peu salis, comme ce savant botaniste qui prétend que la germandrée est d'un jaune sole. L'observation était si fausse, que je n'ai pas pu m'empêcher d'écrire eu marge de son livre : C'est vous qui avez les yeux sales.
Moi, je présume que l'homme d'intelligence peut avoir de grandes curiosités. Je ne les ai pas eues, faute de courage. J'ai mieux aimé laisser mon esprit incomplet; ça me regarde, et chacun est libre de s'embarquer sur un grand navire à toutes voiles ou sur une barque de pêcheur. L'artiste est un explorateur que rien ne doit arrêter et qui ne fait ni bien ni mal de marcher à droite ou à gauche : son but sanctifie tout. C'est à lui de savoir, après un peu d'expérience, quelles sont les conditions de santé de son âme. Moi, je crois que la vôtre est en bon état de grâce, puisque vous avez plaisir à travailler et à être seul malgré la pluie.
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Savez-vous que, pendant que le déluge est paiioul, nous avons eu, sauf quelques averses, un beau soleil en Bretagne? Du vent à décorner les bœufs sur les plages de rOcéan; mais que c'était beau, la grande houle! et comme la botanique des sables m'emportait et que Maurice et sa femme ont la passion des coquillages, nous avons tout supi)orté gaiement. Pour le reste, c'est une fameuse balançoire que la Bretagne.
Nous nous sommes pourtant indigérés de dolmens et de menhirs, et nous sommes tombés dans des fêtes où nous avons vu tous les costumes qu'on dit supprimés et que les vieux portent toujours. Eh bien, c'est laid, ces hommes du passé, avec leurs culottes de toile, leurs longs cheveux, leurs vestes à poches sous les bras, leur air abruti, moitié pochard, moitié dévot. Et les débris celtiques, incontestablement curieux poui' l'archéologue, ça n'a rien pour l'artiste, c'est mal encadré, mal composé, Carnac et Erdeven n'ont aucune physionomie. Bref, la Bretagne n'aura pas mes os; j'aimerais mille fois mieux voli'e Normandie cossue, ou, dans les jours où l'on a du drame dans la trompette, les vrais pays d'horreur et de désespoir. Il n'y a rien, là où règne le prêtre et où le vandalisme catholique a passé, rasant les monuments du vieux monde et semant les poux de l'avenir.
Vous dites nous, à propos de la féerie : je ne sais pas avec qui vous l'avez faite, mais je me figure toujours que cela devrait aller h l'Odéon actuel. Si je la connaissais, je saurais bien faire j)our vous ce qu'on ne sait jamais faire pour soi-même, monter la tête aux directeurs. Une chose de vous doit être trop originale pour être comprise par ce
gros Dumaine. Ayez donc une copie chez vous, et, le mois prochain, j'irai passer une journée avec vous, pour que vous me la lisiez. C'est si près de Palaiseau, le Croisset! — et je suis dans une phase d'activité tranquille oii j'aimerais hien à voir couler votre grand lleuve et à rêvasser dans votre verger, tranquille lui-même, tout en haut de la falaise. Mais je havarde, et lu es en train de travailler. Il faut pardonner cette intempérance anormale à quelqu'un qui vient de voir des pierres, et qui n'a pas seulement aperçu une plume depuis douze jours.
Vous êtes ma première visite aux vivants, au sortir d'un ensevelissement complet de mon pauvre moi. Vivez! voilà mon oremiis et ma hénédiction. Et je t'embrasse de tout mon cœur.
A GEORGE SAND
Croissot, 1866.
Moi, un être mystérieux, chère Maître, allons donc! Je me trouve d'une platitude écœurante, et je suis parfois bien ennuyé du hourgeois que j'ai sous la peau. Sainte- Beuve, entre nous, ne me connaît nullement quoi qu'il dise. Je vous jure même (par le sourire de votre petite fille) que je sais peu d'hommes moins « vicieux » que moi. J'ai beaucoup rêvé et très peu exécuté. Ce qui trompe les observations superficielles, c'est le désaccord qu'il y a
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enlrc mes scnlimenls el mes idées. Si vous voulez uia confession, je vous la ferai loul entière.
Le sens du grotesque nf a retenu sur la pente des désordres. Je maintiens que le cynisme confine à la chasteté. Nous en aurons à nous dire beaucoup (si le cœur vous en dit) la première fois que nous nous verrons.
Voici le programme que je vous propose. Ma maison va être encombrée et incommode pendant un mois. Mais vers la fin d'octobre ou le commencement de novembre (api'ès la pièce de Bonilhet), rien ne vous empêchera, j'espère, de revenir ici, avec moi, non pour un jour, comme vous dites, mais pour une semaine au moins. Vous aurez votre chambre « avec un guéridon el tout ce qu'il faut pour écrire ». Est-ce convenu?
Quant à la féerie, merci de vos bonnes otTres de service. Je vous gueulerai la chose (elle est faite en collaboration avec Bonilhet). Mais je la crois un tantinet faible et je suis partagé entre le désir de gagner quelques piastres et la honte d'exhiber une niaiserie.
Je vous trouve un peu sévère jiour la Bretagne, non pour les Bretons qui m'ont paru des animaux rébarbatifs. A proj)os d'archéologie celtique, j'ai publié dans ÏArlisle, en 1838, une assez bonue blague sur les pierres branlantes, mais je n'ai pas le numéro el ne me souviens même plus du mois.
J'ai lu, d'une traite, les dix volumes de ï Histoire de ma Vie, dont je connaissais les dieux tiers environ, mais par fragments. Ce qui m'a surtout frappé, c'est la vie de couvent.
J'ai sur tout cela quantité d'observations à vous soumettre qui me reviendront.
Noliant, 28 septembre 1866.
C'est convenu, cher camarade et bon ami. Je ferai mon possible pour être à Paris à la représentation de la pièce de votre ami, et j'y ferai mon devoir fraternel comme toujours; après quoi, nous irons chez vous et j'y resterai huit jours, mais à la condition que vous ne vous dérangerez pas de votre chambre. Ça me désole, de déranger, et je n'ai pas besoin de tant de Chinois pour dormir. Je dors partout, dans les cendres ou sous un banc de cuisine, comme un chien de basse-cour. Tout est reluisant de propreté chez vous, donc ou est bien partout. Je ferai le grabuge de votre mère et nous bavarderons, vous et moi, tant et plus. S'il fait beau, je vous forcerai à courir. S'il pleut toujours, nous nous cuirons les os des guiboles en nous racontant nos peines de cœur. Le grand fleuve coulera noir ou gris, sous la fenêlre, disant toujours : Vile! vite! et emportant nos pens 'es, et nos jours et nos nuits, sans s'arrêter à regarder si peu de chose.
J'ai emballé et mis à la grande vitesse une bonne épreuve du dessin de Couture, signée du graveur, mon pauvre ami Manceau. C'est la meilleure que j'aie et je ne l'ai retrouvée qu'ici. J'y ai joint une épreuve photographique d"un dessin de Marchai, qui a été ressemblant aussi; mais d'année en année, on change. L'âge donne
sans cosse un autre caractère à la figure des gens (|ui pensent et cherchent, c'est pourquoi leurs })orlraits ne se ressemhlent [)as et ne leur ressemblent pas longtemps. Je rêvasse lanl, et je vis si peu, que je n'ai parfois que trois ans. Mais, le lendemain, j'en ai trois cents, si la rêverie a été noire. N'est-ce pas la même chose pour vous? Ne vous semble-t-il pas, par moments, que vous commencez la vie sans même savoir ce que c'est, et, d'autres fois, ne sentezvous pas sur vous le poids de plusieurs milliers de siècles, dont vous avez le souvenir vague et l'impression douloureuse? D'où venons-nous et où allons-nous? Tout est pjûsciblc^--fiuisqu e toul~esï"încoflTri¥'."'' """""'"" "'"™"' ""'"""***'^
Embrassez pourmmT^lJeiie"érEônne maman que vous avez. Je nie fais une joie d'être avec vous deux. Tâchez donc de retrouver cette blague sur les pierres celtiques, ça m'intéresserait beaucoup. Avait-on, quand vous les avez vues, ouvert le galgal de Lockmariaker et déblayé le dômanie auprès de Plouharnel? Ces gens-là écrivaient, puisqu'il y a des pierres couvertes d'hiéroglyphes, et ils travaillaient l'or très bien, puisqu'on a trouvé des torques ' très bien façonnées.
Mes enfants, qui sont, comme moi, vos grands admirateurs, vous envoient leurs coiiqdiments, et je vous embrasse au front, puisque Sainte-Beuve a menti.
G. SAND
Avez-vous du soleil aujourd'hui?
Ici on étouffe. Le pays est beau.
Quand y viendrez-vous?