‹ Correspondance entre George Sand et Gustave FlaubertChapitre 10 sur 73 · Alexandre Dumas fils · texte numérisé non relu

Alexandre Dumas fils

b6 CORRESPONDANCE ENTRE GEORGE SAND

trois jours la notion de soi-même et de se relever aussi affaibli que si on avait lait quelque chose de pénible et d'utile. Ce n'était rien, au bout du compte, qu'une impossibilité momentanée de digérer quoi que ce soit. Froid, ou faiblesse, ou travail, je ne sais pas. Je n'y songe plus guère. Sainte-Beuve inquiète davantage, on a dû te l'écrire. Il va mieux aussi, mais il y aura infirmité sérieuse, et, à travers cela, des accidents à redouter. J'en suis toute attristée et inquiète.

Je nai pas travaillé depuis plus de quinze jours; donc, ma tâche n'est pas avancée, et, comme je ne sais pas si je vas être en train tout de suite, j'ai donné campo à l'Odéon. Ils me prendront quand je serai prête. Je médite d'aller un peu au Midi quand j'aurai vu mes enfants. Les plantes du littoral me trottent par la tête. Je me désintéresse prodigieusement de tout ce qui n'est pas mon petit idéal de travail paisible, de vie champêtre et de tendre et pure amitié. Je crois bien que je ne dois pas vivre longtemps, toute guérie et très bien que je suis. Je tire cet avertissement du grand calme, toujours plus calme, qui se fait dans mon âme jadis agitée. Mon cerveau ne procède plus que de la synthèse à l'analyse; autrefois, c'était le contraire. A présent, ce qui se présente à mes yeux, quand je m'éveille, c'est la planète; j'ai quelque peine à y retrouver le moi qui m'intéressait jadis et que je commence à appeler vous au pluriel. Elle est charmante, la planète, très intéressante, très curieuse, mais pas mal arriérée et encore peu praticable; j'espère passer dans une oasis mieux percée et possible à tous. Il faut tant d'argent et de ressources pour voyager ici! et le temps qu'on perd à se

procurer ce nécessaire est perdu pour l'étude ei la contemplation. Il me semble qu'il m'est dû quelque chose de moins compliqué, de moins civilisé, de plus naturellement luxueux et de plus facilement bon que cette étape enfiévrée. Yiendras-tu dans le monde de mes rêves, si je réussis à en trouver le chemin? Ah! qui sait?

Et ce roman marche-t-il? Le courage ne s'est pas démenti? La soUtude ne le pèse pas? Je pense bien qu'elle n'est pas absolue, et qu'il y a quelque part une belle amie qui va et vient, ou qui demeure par là. Mais il y a de l'anachorète quand même dans ta vie, et j'envie ta situation. Moi, je suis trop seule à Palaiseau, avec un mort; pas assez seule à Nohant, avec des enfants que j'aime trop pour pouvoir m'apparlenir, — et, à Paris, on ne sait pas ce qu'on est, on s'oublie entièrement pour mille choses qui ne valent pas mieux que soi. Je t'embrasse de tout cœur, cher ami; rappelle-moi à ta mère, à la chère famille, et écris-moi à Nohant, ça me fera du bien.

Les fromages? Je ne sais plus, il me semble qu'on m'en a parlé, mais je ne me souviens plus. Je te dirai ça de là-bas.

A GEORGE SANU

Croisset, nuit de samedi.

Non, chère maître, vous n'êtes pas près de votre fin. Tant pis pour vous, peut-être. Mais vous vivrez vieille

et très vieille, comme vivent les géants, puisque vous êtes de cette race-là : seulement, il faut se reposer. Une chose m'étonne, c'est que vous ne soyez pas morte vingt fois, ayant tant pensé, tant écrit et tant souffert. Allez donc un peu, comme vous en avez envie, au bord de la Méditerranée. L'azur détend et retrempe. Il y a des pays de Jouvence, comme la baie de Naples. En de certains moments, ils rendent peut-être plus triste? Je n'en sais rien.

La vie n'est pas facile! Quelle affaire compliquée et dispendieuse! J'en sais quelque chose. 11 faut de l'argent pour tout\ si bien qu'avec un revenu modeste et un métier improductif il faut se résigner à peu. Ainsi fais-je! Le pli en est pris, mais les jours où le travail ne marche pas, ce n'est pas drôle. Ah! oui, ah! oui, je veux bien vous suivre dans une autre planète. Et à propos d'argent, c'est là ce qui rendra la nôtre inhabitable dans un avenir rapproché, car il sera impossible d'y vivre, même aux plus riches, sans s'occuper de son bien\ il faudra que tout le monde passe plusieurs heures par jour à tripoter ses capitaux. Charmant! Moi, je continue à tripoter mou roman, et je m'en irai à Paris quand je serai à la fin de mon chapitre, vers le milieu du mois prochain.

Et quoi que vous en supposiez, « aucuner belle dame » Devient me voir. Les belles dames m'ont beaucoup occupé l'esprit, mais m'ont pris très peu de temps. Me traiter d'anachorète est peut-être une comparaison plus juste que vous ne croyez.

Je passe des semaines entières sans échanger un mol avec un être humain, et à la fin de la semaine il m'e^l

impossible de me rappeler un seul jour, ni un fait quelconque. Je vois ma mère et ma nièce les dimanches, et puis c'est tout. Ma seule compagnie consiste en une bande de rats qui font dans le grenier, au-dessus de ma tête, un tapage infernal, quand l'eau ne mugit pas et que le vent ne souffle plus. Les nuits sont noires comme de l'encre, et un silence m'entoure, pareil à celui du désert. La sensibilité s'exalte démesurément dans un pareil milieu. J'ai des battements de cœur pour rien.

Tout cela résulte de nos jolies occupations. Voilà ce que c'est que de se tourmenter l'âme et le corps. Mais si ce tourment-là est la seule chose propre qu'il y ait ici-bas?

Je vous ai dit, n'est-ce pas? que j'avais relu Consuelo et la Comtesse de Rudolstadt; cela m'a pris quatre jours. Nous en causerons très longuement, quand vous voudrez. Pourquoi suis-je amoureux de Siverain? C'est que j'ai les deux sexes, peut-être.

Nobant, 15 janvier 1867.

Me voilà chez nous, assez valide, sauf quelques heures le soir. Enfin, ça passera. Le mal ou celui qui Vendure^ disait mon vieux curé, ça ne peut pas durer.

Je reçois ta lettre ce matin, cher ami de mon cœur. Pourquoi que je t'aime plus que la plupart des autres,

même plus que des camarades anciens el bien éprouvés? Je cherche, car mon étal à celle heure, c'esl d'èlre

Toi qui vas cherciiant, Au soleil couchant, ForUinc!...

Oui, forlune inlelleciuelle, lumièrel Eh bien, voilà: on se fait, étanl vieux, dans le soleil couchant de la vie, — qui est la plus belle heure des tons et des reflets, — une notion nouvelle de toute chose el de l'affection surtout.

Dans Tâge de la puissance el de la personnalité, on tàte l'ami comme on tâte le terrain, au point de vue de la réciprocité. Solide on se sent, solide on veut trouver ce qui vous porte ou vous conduit. Mais, quand on sent fuir Fintensilé du moi, on aime les personnes et les choses pou; ce qu'elles sont par elles-mêmes, pour ce qu'elles représentent aux yeux de votre âme, et nullement pour ce qu'elles apporteront en ]dus à votre destinée. C'est comme le tableau ou la statue que l'on voudrait avoir à soi, quand on rêve en même temps un beau chez soi pour l'y mettre.

Mais on a parcouru la verle Bohème sans y rien amasser; on est resté gueux, sentimental et droubadour. On sait très bien que ce fera toujours de même et qu'on mourra sans feu ni lieu. Alors, on pense à la stalue, au tableau dont on ne saurait que faire et que l'on ne saurait où placer avec honneur si on les possédait. On est content de les savoir eu quelque temple non profané par la froide analyse, un peu loin du regard, et on les aime d'autant

plus. On se dit : Je repasserai par le pays oîi ils sont. Je verrai encore et j'aimerai toujours ce qui me les a fait aimer et comprendre. Le contact de ma personnalité ne les aura pas modifiés, ce ne sera pas moi que j'aimerai en eux.

Et c'est ainsi, vraiment, que l'idéal, qu'on ne songe plus à fixer, se fixe en vous parce qu'il reste lui. Voilà tout le secret du beau, du seul vrai, de l'amour, de l'amitié, de l'art, de l'enthousiasme et de la foi. Penses-y, tu verras.

Cette solitude où tu vis me paraîtrait délicieuse avec le beau temps. En hiver, je la trouve sloïque et suis forcée de me rappeler que lu n'as pas le besoin moral de la locomolion à l'habitude. Je pensais qu'il y avait pour toi une autre dépense de forces durant cette claustration; — alors c'est très beau, mais il ne faut pas prolonger cela indéfiniment; si le roman doit durer encore, il faut l'interrompre ou le panacher de distractions. Vrai, cher ami, pense à la vie du corps, qui se fâche et se crispe quand on la réduit trop. J'ai vu, étant malade, à Paris, un médecin très fou, mais très intelligent, qui disait là-dessus des choses vraies. Il me disait que je me spiritualisais d'une manière inquiétante, et, comme je lui disais justement à propos de toi que l'on pouvait s'abstraire de toute autre chose que le travail et avoir plutôt excès de force que diminution, il répondait que le danger était aussi grand dans l'accumulation ([ue dans la déperdition, et, à ce propos, beaucoup de choses excellentes que je voudrais savoir te redire.

Au reste, tu les sais, mais tu n'en tiens compte. Donc, ce travail que tu traites si mal en paroles, c'est une passion

et une grande! Alors, je te dirai ce que tu me dis. Pour l'amour de nous et pour celui de ton vieux troubadour, ménage-toi uii peu.

Consuelo, la Comtesse de Rudolstadt^ qu'esl-ce que c'est que ça? Est-ce que c'est de moi? Je ne m'en rappelle pas un traître mot. Tu lis ça, toi ! Est-ce que vraiment ça t'amuse? Alors, je le lirai un de ces jours et je m'aimerai si tu m'aimes.

Quest-ce que c'est aussi que d'être hystérique? Je l'ai peut-être été aussi, je le suis peut-être; mais je n'en sais rien, n'ayant jamais approfondi la chose et en ayant ouï parler sans l'étudier. N'est-ce pas un malaise, une angoisse causés parle désir d'un impossible quelconque^, ^n c& cas, nous en sommes tous atteints, de ce mal étrange, quand nous avons de l'imagination ; et pourquoi une telle maladie aurait-elle un sexe?

El puis encore, il y a ceci pour les gens forts en anatomie : il ny a quun sexe. Un homme et une femme, c'est si bien la même chose, que l'on ne comprend guère les tas de distinctions et de raisonnements snhlils dont se sont nourries les sociétés sur ce chapitre-là. J'ai observé l'enfance et le développement de mon fils et de ma fille. jMôn fils était moi, par conséquent femme bien plus que ma fille, qui était un homme pas réussi.

Je t embrasse; Maurice et Lina, qui se sont pourléchés de tes fromages, t'envoient leurs amitiés, et mademoiselle Aurore te crie : Attends, attends, attends! C'est tout ce qu'elle sait dire en riant comme une folle quand elle rit ; car, au fond, elle est sérieuse, attentive, adroite de ses mains comme un singe et s'arausant mieux du jeu qu'elle

invente que de tous ceux qu'on lui suggère. Je crois qu'elle aura une trompette à elle.

Si je ne guéris pas ici, j'irai à Cannes, où des personnes amies m'appellent. Mais je ne peux encore en ouvrir la bouche à mes enfants. Quand je suis avec eux, ce n'est pas aisé de bouger. Il y a passion et jalousie. Et toute ma vie a été comme ça, jamais à moi! Plains-toi donc, toi qui t'appartiens !

A GEORGE SAND

Nuit de mercredi...

J'ai suivi vos conseils, chère maître, fai fait de Vexercice !!/

Suis-je beau, hein?

Dimanche soir, à onze heures, il y avait un tel clair de lune sur la rivière et sur la neige que j'ai été pris d'un prurit de locomotion et je me suis promené pendant deux heures et demie, me montant le bourrichon, me figurant que je voyageais en Russie ou en iNorvège. Quand la marée est venue et a fait craquer les glaçons de la Seine et l'eau gelée qui couvrait les cours, c'était, sans blague aucune, superbe. Alors j'ai pensé à vous et je vous ai regrettée.

Je n'aime pas à manger seul. Il faut que j'associe l'idée de quelqu'un aux choses qui me font plaisir. Mais ce quelqu'un est rare. Je me demande, moi aussi, pourquoi je vous aime. Est-ce parce que vous êtes grand homme ou un

être charmant? Je n'en sais rien. Ce qu'il y a de sîir, c'est que j'éprouve pour vous un sentiment 'particulier et que je ne peux pas définir.

Et à ce propos, croyez-vous (vous qui êtes un maître en psychologie) qu'on aime deux personnes de la même façon? et qu'on éprouve jamais deuxsensationsidentiques? Je ne le crois pas, puisque notre individu change à tous les moments de son existence.

Vous m'écrivez de belles choses sur « TalTection désintéressée ». Cela est vrai, mais le contraire aussi ! Nous faisons toujours Dieu à notre image. Au fond de tous nos amours et de toutes nos admirations, nous retrouvons : nous, ou quelque chose d'approchant. Qu'importe, si nows est bien!

Mon moi m'assomme pour le quart d'heure. Comme ce coco-là me pèse sur les épaules par moments! Il écrit trop lentement et ne pose pas le moins du monde quand il se plaint de son travail. Quel pensum ! et quelle diable d'idée d'avoir été chercher un sujet pareil ! Vous devriez bien me donner une recette pour aller plus vite; et vous vous plaignez de chercher fortune! Vous!

J'ai reçu de Sainte-Beuve un petit billet qui me rassure sur sa santé, mais qui est lugubre. Il me paraît désolé de ne pouvoir hanter les bosquets de Gypris! Il est dans le vrai, après tout, ou du moins dans son vrai, ce qui revient au même. Je lui ressemblerai peut-être quand j'aurai son âge? Je crois que non, cependant. N'ayant pas eu la même jeunesse, ma vieillesse sera différente.

Cela me rappelle que j'ai rêvé autrefois un livre sur Sainte-Périne. Champfleuryamal traité ce sujet-là. Car je ne vois pas ce qu'il a de comique; moi, je l'aurais fait atroce

et lamentable. Je crois que le cœur ne vieillit pas; il y a même des gens chez qui il augmente avec l'âge. J'étais plus sec et plus âpre il y a vingt ans qu'aujourd'hui. Je me suis féminisé et attendri par l'usure, comme d'autres se racornissent, et cela m'indigne. Je sens que je deviens vache^ il ne faut rien pour m'émouvoir; tout me trouble et m'agite, tout m'est aquilon comme au roseau.

Un mot de vous, qui m'est revenu à la mémoire, me fait relire maintenant la Jolie Fille de Perth. C'est coquet, quoi qu'on en dise. Ce bonhomme avait quelque imaginalion, décidément.

Allons, adieu. Pensez à moi. Je vous envoie mes meilleures tendresses.

XLYI

Nohant, 18CT,

Bah! zut! Iroulala! aïe donc! aïe donc! je ne suis plus malade ou du moins je ne le suis plus qu'à moitié. L'air du pays me remet, ou la patience ou l'autre, celui qui veut eucore travailler et produire. Quelle est ma maladie? Rien, Tout est en bon élat, mais quelque chose qu'on appelle anémie, effet sans cause saisissable, dégringolade qui, depuis quelques années, menace, et qui s'est fait sentir à Palaiseau, après mon retour de Groisset. Un amaigrissement trop rapide pour être logique, le pouls trop lent, trop faible, l'estomac paresseux ou capricieux, avec

un sentiment d'étouffement et des velléités d'inertie. Il y a eu impossibilité de garder un verre d'eau dans ce pauvre estomac durant plusieurs jours, et cela m'a mise si bas que je me croyais peu guérissable; mais tout se remet, et même, depuis hier, je travaille.

Toi, cher, tu te promènes dans la neige, la nuit. Voilà qui, pour une sortie exceptionnelle, est assez fou et pourrait bien te rendre malade aussi. Ce n'est pas la lune, c'est le soleil que je te conseillais ; nous ne sommes pas des chouettes, que diable! Nous venons d'avoir trois jours de printemps. Je parie que tu n'as pas monté à mon cher verger qui est si joli et que j'aime tant. Ne fût-ce qu'en souvenir de moi, tu devrais le grimper tous les jours de beau temps à midi. Le travail serait plus coulant après et regagnerait le temps perdu et au delà.

Tu es donc dans des ennuis d'argent? Je ne sais plus ce que c'est depuis que je n'ai plus rien au monde. Je vis de ma journée comme le prolétaire; quand je ne pourrai plus faire ma journée, je serai emballée pour l'autre monde, et alors je n'aurai plus besoin de rien. Mais il faut que tu vives, toi. Comment vivre de ta plume si tu te laisses toujours duper et tondre? Ce n'est pas moi qui t'enseignerai le moyen de te défendre. Mais n'as-tu pas un ami qui sache agir pour loi? Hélas! oui, le monde va à la diable dé ce côté-là; et je parlais de loi, l'autre jour, à un bien cher ami, en lui montrant l'artiste, celui qui est devenu si rare, maudissant la nécessité de penser au côté matériel de la vie. Je t'envoie la dernière page de sa lettre ; tu verras que tu as là un ami dont lu ne te doutes guère, et dont la signature te surprendra.

Non, je n'irai pas à Cannes malgré une forle lenlalion! Figure-loi que je reçois une petite caisse remplie de {leurs coupées en pleine terre, il y a déjà cinq ou six jours; car l'envoi m'a cherchée à Paris et àPalaiseau. Ces fleurs sont adorablcment fraîches, elles embaument, elles sont jolies comme loul. — Ah! partir, partir tout de suite pour les pays du soleil. JMais je n'ai pas d'argent, et, d'ailleurs, je n'ai pas le temps. Mon mal m'a retardée et ajournée. Restons. Ne suis-je pas bien? Si je ne peux pas aller à Paris le mois prochain, ne viendras-tu pas me voir ici? Mais oui, c'est huit heures de route. Tu ne peux pas ne pas voir ce vieux nid. Tu m'y dois huit jours, ou je croirai que j'aime un gros ingrat qui ne me le rend pas.

Pauvre Sainte-Beuve! Plus malheureux que nous, lui qui n'a pas eu de gros chagrins et qui n'a plus de soucis matériels. Le voilà qui pleure ce qu'il y a de moins regrettable et de moins sérieux dans la vie, entendu comme il l'entendait! Et puis très altier, lui qui été janséniste, son cœur s'est refroidi de ce côté-là L'intelligence s'est peut-être développée, mais elle ne suffit pas à nous faire vivre, et elle ne nous apprend pas à mourir. Barbes, qui depuis si longtemps attend à chaque miaule qu'une syncope l'emporte, est doux et souriant. Il ne lui semble pas, et il ne semble pas non plus à ses amis, que la mort le séparera de nous. Celui qui s'en va tout à fait, c'est celui qui croit finir et ne tend la main à personne pour qu'on le suive ou le rejoigne.

El bonsoir, cher ami de mon cœur. On sonne la représentation, Maurice nous régale ce soir des marionnettes.

G'esl très amusant, et le théâtre est si joli! un vrai bijou d'artiste. Que n'es-tu là! C'est bête de ne pas vivre porte à porte avec ceux qu'on aime.

A GEORGE SAND

Mercredi.

J'ai reçu hier le volume de votre fils. Je vais m'y mettre quand je serai débarrassé de lectures moins amusantes probablement. Ne l'en remerciez pas moins en attendant, chère maître.

D'abord, parlons de vous, « de l'arsenic ». Je crois bien! Il faut boire du fer, se promener et dormir et aller dans le Midi, quoi qu'il en coûte, voilà! Autrement, la femme en bois se brisera. Quant à de l'argent, on en trouve; et le temps, on le prend. Vous ne ferez rien de ce que je vous conseille, naturellement. Eh bien! vous avez tort, et vous m'aftligez.

Non, je n'ai pas ce qui s'appelle des soucis d'argent; mes revenus sont très restreints, mais sûrs. Seulement, comme il est dans l'habitude de votre ami d'anticiper sur iceux, il se trouve gêné, par moments, et il grogne « dans le silence du cabinet », mais pas ailleurs. A moins de bouleversements extraordinaires, j'aurais toujours de quoi manger et me chauffer jusqu'à la fin de mes jours. Mes héritiers sont ou seront riches (car c'est moi qui suis le pauvre de la famille). Donc, zut!

Quant à gagner de l'argent avec ma plume, c'est une prétention que je n'ai jamais eue, m'en reconnaissant ladicalement incapable.

Il faut donc vivre en petit rentier de campagne, ce qui n'est pas extrêmement drôle. Mais tant d'autres qui valent mieux que moi n'ayant pas le sol, ce serait injuste de se plaindre. Accuser la Providence est d'ailleurs une manie si commune, qu'on doit s'en abstenir par simple bon ton.

Encore un mot sur le pécune et qui sera seulement entre nous. Je peux, sans que ça me gêne en rien, dès que je serai à Paris, c'est-à-dire du 20 au 23 courant, vous prêter mille francs, si vous en avez besoin pour aller à Cannes. Je vous fais cette proposition carrément, comme je la ferais à Bouilhet, ou à tout autre intime. Pas de cérémonie! voyons!

Entre gens du monde, ça ne serait pas convenable, je le sais, mais entre troubadours on se passe bien des choses.

Vous êtes bien gentille avec votre invitation d'aller à Nohant. J'irai, car j'ai grande envie de voir votre maison. Je suis gêné de ne pas la connaître, quand je pense à vous. Mais il me faut reculer ce plaisir-là jusqu'à l'été prochain. J'ai actuellement besoin de rester à Paris quelque temps. Trois mois ne sont pas de trop pour tout ce que je veux y faire.

Je vous renvoie la page de ce bon Barbes, dont je connais la vraie biographie fort imparfaitement. Tout ce que je sais de lui, c'est qu'il est honnête et héroïque. Donnezlui une poignée de main de ma part, pour le remercier de sa sympathie. Est-il, entre 7ious, aussi intelligent que brave?

J'aurais besoin, maintenant, que des hommes de ce monde-là fussent un peu francs avec moi. Car je vais me mettre à étudier la Révolution de 48. Vous m'avez promis de me chercher dans votre bibliothèque de ^'ohant : 1° un article de vous sur les faïences; 2° un roman du père X..., jésuite, sur la sainte Vierge.

Mais quelle sévérité pour le père Beuve qui n'est ni jésuite ni vierge! Il regrette, dites-vous, « ce qu'il y a de moins regrettable, entendu comme il l'entendait ». Pourquoi cela? Tout dépend de Vinteiisité qu'on met à la chose.

Les hommes trouveront toujours que la chose la plus sérieuse de leur existence, c'est jouir.

La femme, pour nous tous, est l'ogive de l'infini. Cela n'est pas noble, mais tel est le vrai fond du mâle. On blague sur tout cela, démesurément, Dieu merci, pour la littérature, et pour le bonheur individuel aussi.

Ah! je vous ai bien regrettée tantôt. Les marées sont superbes, le vent mugit, la rivière blanchit et déborde. Elle vous a des airs d'Océan qui font du bien.

iNohant, 8 février 1867.

Non, je ne suis pas catholique, mais je proscris les monstruosités. Je dis que le vieux laid qui se paye des tendrons ne fait pas l'amour et qu'il n'y a là ni cyprès, ni

Ogive, ni infini, ni mâle, ni femelle. Il y a une chose contre nature ; car ce n'est pas le désir qui pousse le tendron dans les bras du vieux laid, et, là où il n'y a pas liberté et réciprocité, c'est un attentat à la sainte nature. Donc ce qu'il regrette n'est pas regrettable, à moins qu'il ne croie que ses petites cocoles regretteront sa personne et, je vous le demande, regretteront-elles autre chose que leur malpropre salaire? Ceci a été la gangrène de ce grand et admirable esprit, si lucide et si sage à tous autres égards. On pardonne tout à ceux qu'on aime, quand on a à les défendre de leurs ennemis. Mais ce que nous disons entre nous deux est enterré, et je peux vous dire que le vice a bien gâté mon vieux ami.

Il faut croire que nous nous aimons tout de bon, cher camarade, car nous avons eu tous les deux en même temps la même pensée. Tu m'offres mille francs pour aller à Cannes, toi qui es gueux comme moi, et, quand tu m'as écrit que tu étais embêté de ces choses d'argent, j'ai rouvert ma lettre pour l'offrir la moitié de mon avoir, qui se monte toujours à deux mille : c'est ma réserve. Et puis je n'ai pas osé. Pourquoi? C'est bien bête; tu as été meilleur que moi, tu as été tout bonnement au fait. Donc je t'embrasse pour celte bonne pensée et je n'accepte pas. Mais j'accepterais, sois-en sûr, si je n'avais pas d'autre ressource. Seulement, je dis que, si quelqu'un doit me prêter, c'est le seigneur Buloz, qui a acheté des châteaux et des terres avec mes romans. Il ne me refuserait pas, je le sais. Il m'offre même. Je prendrai donc chez lui, s'il le faut. Mais je ne suis pas en état de partir, je suis retombée ces joursci. J'ai dormi trente-six heures de suite, accablée. A pré-

sent, je suis sur pied, mais faible. Je t'avoue que je n'ai pas l'énergie de vouloir vivre. Je n'y liens pas: me déranger d'où je suis hien, chercher de nouvelles fatigues, me donner un mal de chien pour renouveler une vie de chien, c'est un peu bête, je trouve, quand il serait si doux de s'en aller comme ça, encore aimant, encore aimé, en guerre avec personne, pas mécontent de soi et rêvant des merveilles dans les autres mondes; ce qui suppose l'imagination encore assez fraîche.

Mais je ne sais pourquoi je te parle de choses réputées tristes, j'ai trop Thabitude de les envisager doucement. J'oubhe qu'elles paraissent aflligeantes à ceux qui semblent dans la plénitude de la vie. N'en parlons plus et laissons faire le printemps, qui va peut-être me souffler l'envie de reprendre ma tâche. Je serai aussi docile à la voix intérieure qui me dira de marcher qu'à celle qui me dira de m'asseoir.

Ce n'est pas moi qui l'ai promis un roman sur la sainte Vierge. Je ne crois pas du moins. Mon article sur la faïence, je ne le retrouve pas. Regarde donc s'il n'a pas été imprimé à la Cn d'un de mes volumes pour compléter la dernière feuille. Ça s'appelait Giovanni Freppa, ou les Maïoliques.

Oh! mais quelle chance! En l'écrivant, il me revient dans la tête un coin où je n'ai pas cherché. J'y cours, je trouve! Je trouve bien mieux que mon article, et je t'envoie trois ouvrages qui te rendront aussi savant que moi. Celui de Passeri est charmant.

Barbes est une intelligence, certes! mais en pain de sucre. Cerveau tout en hauteur, un crâne indien aux ins-

tincls doux, presque introuvables; tout pour la pensée métaphysique, devenant instinct et passion qui domine tout. De là un caractère que l'on ne peut comparer qu'à celui de Garibaldi. Un être invraisemblable à force d'être saint et parfait. Valeur immense, sans application immédiate en France. Le milieu a manqué à ce héros d'un aulre âge ou d'un autre pays.

Sur ce, bonsoir. — Dieu, que je suis veau! Je te laisse le titre de vache, que tu t'attribues dans tes jours de lassitude. C'est égal, dis-moi quand tu seras à Paris. Il est probable qu'il me faudra y aller quelques jours pour une chose ou l'autre. Nous nous embrasserons, et puis vous viendrez à Nohant cet été. C'est convenu, il fautl

Mes tendresses à la maman et à la belle nièce.

Tu m'accuseras réception des trois brochures; ce serait une perte.

A GEORGE SANn

Chère maître.

Vous devriez vraiment aller voir le soleil quelque part ; c'est bêle d'être toujours souffrante ; voyagez donc ; reposezvous; la résignation est la pire des vertus.

J'aurais besoin d'en avoir pour supporter toutes les bêtises que j'entends dire! Vous n'imaginez pas à quel point on en est. La France, qui a été prise quelquefois de la danse de saint Guy (comme sous Charles VI), me

paraît maintenant avoir une paralysie du cerveau. On est idiot de peur. Peur de la Prusse, peur des grèves, peur de l'Exposition qui « ne marche pas », peur de tout. Il faut remonter jusqu'en 4849 pour trouver un pareil degré de crétinisrae.

On a tenu, au dernier Magny, de telles conversations de portiers, que je me suis juré intérieurement de n'y pas remettre les pieds. Il n'a été question tout le temps que de M. de Bismarck et du Luxembourg. J'en suis encore gorgé! Au reste, je ne deviens pas facile à vivre. Loin de s'émousser, ma sensibilité s'aiguise ; un tas de choses insignifiantes me font souffrir. Pardonnez-moi cette faiblesse, vous qui êtes si forte et si tolérante !

Le roman ne marche pas du tout. Je suis plongé dans la lecture des journaux de 48. Il m'a fallu faire (et je n'en ai pas fini) différentes courses à Sèvres, à Creil, etc.

Le père Sainte-Beuve prépare un discours sur la librepensée, qu'il lira au Sénat, à propos de la loi sur la presse. Il a été très crâne, savez-vous.

Vous direz à votre fils Maurice que je l'aime beaucoup, d'abord parce que c'est votre fils et secundo parce que c'est lui. Je le trouve bon, spirituel, lettré, pas poseur, enfin charmant « et du talent »

Nohant, -i mars 1867.

Cher bon ami, l'ami de ton cœur, le vieux troubadour se perle comme dix mille hommes, — qui se portent bien, et il est gai comme un pinson, puisque de nouveau le soleil brille et la copie marche.

Il ira probablement bientôt à Paris pour la pièce de son fils Dumas, lâchons d'y être ensemble. ,

Maurice est tout fier d'être décrété coq par un aigle. En ce moment il fait la noce avec du veau et du vin bleu en l'honneur de ses pompiers.

h' américain * en question est charmant. Il a pour toi, littérairement parlant, une passion, et il m'écrit qu'après l'avoir vu il l'aime davantage, ça ne m'étonne pas.

Pauvre Bouilhet! Fais-lui tenir le petit mot ci-joint. Je partage sa douleur, je la connais.

T"amuses-lu à Paris? Y es-tu aussi sédentaire qu'à Croisset?

En ce cas je ne l'y verrai guère, à moins que je n'aille te voir.

Tu me diras les heures où tu ne reçois pas le beau sexe, eloii les troubadours sexagénaires ne te dérangent pas.

Cadio est tout refait et récrit jusqu'à l'endroit que je t'ai lu, c'est moins infect.

Page 1