‹ Correspondance entre George Sand et Gustave FlaubertChapitre 14 sur 73 · Nom en blague de Napoléon III · texte numérisé non relu

Nom en blague de Napoléon III

terminé dans deux ans, il faut que d'ici là, votre vieux ne bouge de son fauteuil. C'est ce qui fait que je ne vais pas à Nohant. Huit jours de vacances, c'est pour moi trois mois de rêverie. Je ne ferais plus que songer à vous, aux vôtres, au Berry, à tout ce que j'aurais vu. Mon malheureux esprit naviguerait dans des eaux étrangères. J'ai si peu de force.

Je ne cache pas le plaisir que m'a fait votre petit mot sur Salammbô. Ce bouquin-là aurait besoin d'être allégé de certaines inversions; il y a trop d'alors, de mais et de et. On sent le travail.

Quant à celui que je fais, j'ai peur que la conception n'en soit vicieuse, ce qui est irrémédiable; des caractères aussi mous intéresseront-ils? On n'arrive à de grands effets qu'avec des choses simples, des passions tranchées. Mais je ne vois de simplicité nulle part dans le monde moderne.

Triste monde! Est-ce assez déplorable et lamentablement grotesque, les affaires d'Italie! Tous ces ordres, contre-ordres de contre-ordres des contre-ordres! La terre est une planète très inférieure, décidément.

Vous ne m'avez pas dit si vous étiez contente des reprises de l'Odéon. Quand irez- vous dans le Midi? El où cela, dans le Midi?

D'aujourd'hui en huit, c'est-à-dire du 7 au 10 novembre, je serai à Paris, ayant besoin de flâner dans Auteuil pour y découvrir des petits coins. Ce qui serait gentil, ce serait de nous en revenir à Croisset ensemble. Vous savez bien que je vous en veux beaucoup pour vos deux derniers voyages en Normandie.

A bientôt, hein? Pas de blague! Je vous embrasse comme je vous aime, chère maître, c'est-à-dire très tendrement.

Voici un morceau que j'envoie à votre cher fils, amateur de ce genre de friandises :

Un soir, attendu par Hortense, Sur la pendule ayant les yeux fixés, Et sentant son cœur battre à mouvement pressés, Le jeune Alfred séchait d'impatience.

{Métnoires de l'Académie de Saint-Quentin.)

Nohant, 5 décembre 1867.

Ton vieux troubadour est infect, j'en conviens. Il a travaillé comme un bœuf, pour avoir de quoi s'en aller, cet hiver, au golfe Juan, et, au moment de partir, il voudrait rester. Il a de l'ennui de quitter ses enfants et la petite Aurore; mais il souffre du froid, il a peur de l'anémie et il croit faire son devoir en allant chercher une terre que la neige ne rend pas impraticable, et un ciel sous lequel ou puisse respirer sans avoir des aiguilles dans le poumon.

Voilà.

Il a pensé à toi, probablement plus que toi à lui; car il a le travail bête et facile, et sa pensée trotte ailleurs, bien loin de lui et de sa tâche, quand sa main est lasse d'écrire. Toi, tu travailles pour de vrai et tu l'absorbes, et lu n'as

pas dû entendre mon esprit, qui a fait plus d'une fois toc toc à la porte de ton cabinet pour te dire : Cest moi. Ou lu as dit : « C'est un esprit frappeur ; qu'il aille au diable ! »

Est-ce que tu ne vas pas venir à Paris? J'y passe du 15 au 20. J'y reste quelques jours seulement, et je me sauve à Cannes. Est-ce que tu y seras? Dieu le veuille! En somme, je me porte assez bien; j'enrage contre toi, qui ne veux pas venir à Nohant; je ne te le dis pas, parce que je ne sais pas faire de reproches. J'ai fait un tas de pattes de mouches sur du papier; mes enfants sont toujours excellents et gentils pour moi dans toute l'acception du mot ; Aurore est un amour.

Nous avons ragé politique; nous tâchons de n'y plus penser et d'avoir patience. Nous parlons de toi souvent, et nous t'aimons. Ton vieux troubadour surtout, qui t'embrasse de tout son cœur, et se rappelle au souvenir de ta bonne mère.

G. SAND

A GEORGE SAND

Nuit de mercredi.

Chère maître, chère amie du bon Dieu, « parlons un peu de Dozenval », rugissons contre M. Thiers! Peuton voir un plus triomphant imbécile, un croûlard "plus abject, un plus étronii'orme bourgeois! Non, rien ne peut donner l'idée du vomissement que m'inspire ce vieux

melou diplomatique, arrondissant sa bèlise sur le fumier de la bourgeoise! Est- il possible de traiter avec un sansfaçon plus naïf et plus inepte la philosophie, la religion, les peuples, la Hberté, le passé et l'avenir, Thisloire et riiistoire naturelle, tout, et le reste! Il me semble éternel comme la médiocrité! Il m'écrase.

Mais le beau, ce sont les braves gardes nationaux qu'il a fourrés dedans en 1848, et qui recommencent à l'applaudir! Quelle inGnie démence! Ce qui prouve que tout consiste dans le tempérament. Les prostituées, — comme la France, — ont toujours un faible pour les vieux farceurs.

Je tâcherai, du reste, dans la troisième partie de mou roman (quand j'en serai à la réaction qui a suivi les journées de Juin), d'insinuer un panégyrique dudit, à propos de son livre : De la Propriété, et j'espère qu'il sera content de moi.

Quelle forme faut-il prendre pour exprimer parfois son opinion sur les choses de ce monde, sans risquer de passer, plus tard, pour un imbécile? Cela est un rude problème. Il me semble que le mieux est de les peindre, tout bonnement, ces choses qui vous exaspèrent. Disséquer est une vengeance.

Eh bien ! ce n'est pas à lui que j'en veux^ ni aux autres ; mais aux nôtres.

Si l'on se fût préoccupé davantage de l'instruction des classes supérieures en reléguant pour plus tard les comices agricoles ; si on avait mis enfin la tète au-dessus du ventre, nous n'en serions pas là probablement?

Je viens de hre, celle semaine, la Préface de Bûchez à

ET GUSTAVE FLAUBEKT 109

son Histoire parlementaire. C'est de là entre autres que sont sorties beaucoup de l)èlises, dont nous portons le poids aujourd'hui.

Et puis, ce n'est pas bien de dire que je ne pense pas à « mon vieux Troubadour »; à qui donc penser? à mon bouquin peut-être? mais c'est bien plus diflicile et moins agréable.

Jusques à quand restez-vous à Cannes?

Après Cannes est-ce qu'on ne reviendra pas à Paris? Moi, j'y serai vers la fin de janvier.

Pour que j'aie fini mon livre dans le printemps de 1869, il faut que d'ici là je ne me donne pas huit jours de congé! voilà pourquoi je ne vais ])oinl à Nohant. C'est toujours l'histoire des amazones. Pour mieux tirer de l'arc, elles s'écrasaient le téton. Est-ce un si bon moyen, après tout!

Adieu, chère maître, écrivez-moi, hein!

Je vous embrasse tendrement.

A GUSTAVE FLAUBERT, A CROISSET

Nohant, 31 décembre 1867.

Je ne suis pas dans ton idée qu'il faille supprimer le sein pour tirer l'arc. J'ai une croyance tout à fait contraire pour mon usage et que je crois bonne pour beaucoup d'autres, probablement pour le grand nombre. Je viens de développer mon idée là-dessus dans un roman qui est à la Revue et qui paraîtra après celui d'About.

Je crois que Tarliste doit vivre dans sa nature le plus possible. A celui qui aime la lutte, la guerre; à celui qui aime les femmes, l'amour; au vieux qui, comme moi, aime la nature, le voyage et les fleurs, les roches, les grands paysages, les enfants aussi, la famille, tout ce qui émeut, tout ce qui combat l'anémie morale.

Je crois que l'art a besoin d'une palette toujours débordante de tons doux ou violents suivant le sujet du tableau; que l'artiste esl un instrument dont tout doit jouer avant qu'il joue des autres; mais tout cela n'est peut-être pas applicable à un esprit de ta sorte, qui a beaucoup acquis et qui n'a plus qu'à digérer. Je n'insisterai que sur un point, c'est que l'être physique esl nécessaire à l'être moral et que je crains pour toi, un jour ou l'autre, une détérioration de la santé qui te forcerait à suspendre ton travail et à le laisser refroidir.

Enfin, tu viens à Paris au commencement de janvier et nous nous verrons; car je n'y vais qu'après le premier de l'an. Mes enfants m'ont fait jurer de passer avec eux ce jour-là, et je n'ai pas su résister, malgré un grand besoin de locomotion. Ils sont si gentils! Maurice est d'une gaieté et d'une invention intarissables. \\ a fait de son théâtre de marionnettes une merveille de décors, d'effets, de trucs, et li'S [lièces qu'on joue dans cette ravissante boîte sont inouïes de fantastique.

La dernière s'appelle « 4870 ». On y voit Isidore avec Antonelli commandant les brigands de la Galabre pour reconijuérir son trône et rétablir la papauté. Tout est à l'avenant ; à la fin, la veuve Euphémie épouse le Grand Turc, seul souverain resté debout. Il est vrai que c'est un

ancien démoc et on rèconuaît qu'il n'est autre que Coqenbois, le grand tombeur masqué. Ces pièces-là durent jusqu'à deux heures du malin et on est fou en sortant. Ou soupe jusqu'à cinq heures. Il y a représentation deux fois par semaine et le reste du temps ou fait des trucs, et la pièce continue avec les mêmes personnages, traversant les aventures les plus incroyables.

Le public se compose de huit ou dix jeunes gens, mes trois petits-neveux et les fils de mes vieux amis. Ils se passionnent jusqu'à hurler. Aurore n'est pas admise; ces jeux ne sont pas de son âge; moi, je m'amuse à en être éreintée. Je suis sûre que tu t'amuserais follement aussi; car il y a dans ces improvisations une verve et un laisseraller splendides, et les personnages sculptés par Maurice ont l'air d'être vivants, d'une vie burlesque, à la fois réelle et impossible; cela ressemble à un rêve. Voilà comme je vis depuis quinze jours que je ne travaille plus.

Maurice me donne cette récréation dans mes intervalles de repos, qui coïncident avec les siens. Il y porte autant d'ardeur et de passion que quand il s'occupe de science. C'est vraiment une charmante nature et on ne s'ennuie jamais avec lui. Sa femme aussi est charmante, toute ronde en ce moment; agissant toujours, s'occupant de tout, se couchant sur le sofa vingt fois par jour, se relevant pour courir à sa fille, à sa cuisinière, à son mari, qui demande un tas de choses pour son théâtre, revenant se coucher; criant qu'elle a mal et riant aux éclats d'une mouche qui vole; cousant des layettes, lisant des journaux avec rage, des romans qui la font pleurer; pleurant aussi aux marionnettes quand il y a un bout de sentiment.

car il y en a aussi. Enfin, c'est une nature et un type : ça ciiante à ravir, c'est colère el tendre, ça fait des friandises succulentes pour nous surprendre^ et chaque journée de notre phase de récréation est une petite fête qu'elle organise.

La petite Aurore s'annonce toute douce et réfléchie, comprenant d'une manière merveilleuse ce qu'on lui dit et cédant à la raison à deux ans. C'est très extraordinaire et je n'ai jamais vu cela. Ce serait même inquiétant si on ne sentait un grand calme dans les opérations de ce petit cerveau.

Mais comme je bavarde avec toi! Est-ce que tout ça t'amuse? Je le voudrais pour qu'une lettre de causerie te remplaçât un de nos soupers, que je regrette aussi, moi, et qui seraient si bons ici avec toi, si tu n'étais un cul de plomb qui ne te laisses pas entraîner à la vie pour la vie. Ah! quand on est en vacances, comme le travail, la logique, la raison semblent d'étranges balançoires! On se demande s'il est impossible de retourner jamais à ce boulet.

Je t'embrasse tendrement, mon cher vieux, et Maurice trouve ta lettre si belle, qu'il va en fourrer tout de suite des phrases et des mots dans la bouche de son premier philosophe. Il me charge de t'embrasser. , "

Madame Juliette Lamber* est vraiment charmante; tu l'aimerais beaucoup, et puis il y a là-bas 18 degrés audessus de zéro, elici nous sommes dans la neige. C'est dur; aussi, nous ne sortons guère, el mon chien lui-même ne

i. Depuis, madame Edmond Adam.

veut pas aller dehors. Ce n'est pas le personnage le moins épalant de la sociélé. Quand on l'appelle Badinguet, il se couche par terre honteux et désespjré, et boude toute la soiroe.

A GEORGE SAND

l" janvier 1868.

Ce n'est pas gentil de m'attrister avec le récit des amusements de Nohant, puisque je ne peux en prendre ma part. Il me faut tant de lemps pour faire si peu que je n'ai pas une minute à perdre (ou à gagner), si je veux avoir fini mon lourd bouquin dans l'été de 1869.

Je n'ai pas dit qu'il fallait se supprimer le cœur, mais le contenir^ hélas !

Quant au régime que je mène et qui est hors des lois de l'hygiène, ce n'est pas d'hier, j'y suis fait. J'ai néanmoins un éreinlement assez conditionné et il est lemps que ma seconde partie finisse, après quoi j'irai à Paris. Ce sera vers la fin de ce mois. Vous ne me dites pas quand vous reviendrez de Cannes.

Ma fureur contre M. Thiers n'est pas calmée, au contraire ! Elle s'idéalise et s'accroît.

N'ohant, 12 janvier 1868.

iSon, ce n'est pas bètc de s'embrasser au jour de Tan : au conlraire, c'est bon et c'est gentil. Je te remercie d'y avoir pensé et je t'embrasse sur tes beaux gros yeux. Maurice t'embrasse aussi. Je suis claquemurée ici par la neige et le froid, et mon voyage est ajourné. Nous nous amusons follement à domicile pour oublier que nous sommes prisonniers et je prolonge mes vacances d'une façon insensée. Pas une panse d'à du matin au soir. Quelle chance quand lu pourras en dire autant! — Mais quel bel hiver, dis? Est-ce beau, ce clair de lune sur les arbres couverts de neige? Regardes-tu ça la nuit en travaillant? — Si tu vas à Paris à la fin du mois j'ai encore la chance de t'y rencontrer.

De loin ou de près, cher vieux, je pense à toi et je t'aime de tout mon vieux cœur qui ne connaît pas le chiffre des années.

G. SAND

Mes tendresses à ta mère toujours. Je pense qu'elle est à Rouen par ce grand froid.

Paris, 10 mai 1808.

Oui, ami de mon cœur, si je ne suis pas dans des choses terribles, celle pauvre petite madame Lambert' est bien menacée. J'ai vu M. Depaul aujourd'hui. Il faut s'attendre à tout! — Si la crise est passée ou retardée, car il est question de provoquer l'événement, je serai heureuse de passer deux jours avec mon vieux troubadour que j'aime tendrement.

G. SAND

Paris, 11 mai 18G8.

Si tu étais chez toi mercredi soir, j'irais bavarder seule avec toi, une heure, en sortant de dîner dans ton quartier. Je désespère un peu d'aller à Croisset, c'est demain qu'on décide du sort de ma pauvre amie.

Un mol de réponse et surtout ne le dérange d'aucun projet. Que je le voie ou non, je sais que les deux vieux troubadours s'aiment bien!

G. SAND

Lundi soir.

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