‹ Correspondance entre George Sand et Gustave FlaubertChapitre 13 sur 73 · Mademoiselle Merquem · texte numérisé non relu

Mademoiselle Merquem

Aime toujours ton vieux troubadour et parle-lui de Paris ; quelques mots quand tu as le temps.

Fais un canevas pour Nobanl à quatre ou cinq personnages, nous te le jouerons.

On t'embrasse et on t'appelle.

G. SAND

Nohant, 18 août 1867.

Où es-tu, mon cher vieux? Si par hasard tu étais à Paris dans les premiers jours de septembre, tâche que nous nous voyions. J'y passe trois jours et je reviens ici. Mais je n'espère pas t'y rencontrer. Tu dois être dans quelque beau pays, loin de Paris et de sa poussière. Je ne sais même pas si ma lettre te joindra. N'importe, si tu peux me donner de tes nouvelles, donne-m'en. Je suis au désespoir. J'ai perdu tout à coup et sans le savoir malade, mon pauvre cher vieux ami RoUinat, un ange de bonté, de courage, de dévouement. C'est un coup de massue pour moi. Si tu étais là, tu me donnerais du courage ; mais mes pauvres enfants sont aussi consternés que moi : nous l'adorions, tout le pays l'adorait.

Porte-toi bien, toi, et pense quelquefois aux amis absents. Nous t'embrassons tendrement. La petite va très bien, elle est charmante.

Nohant, août 1867.

Je te bénis, mon cher vieux, pour la bonne pensée que tu as eue de venir; mais tu as bien fait de ne pas voyager malade. Ah! mon Dieu, je ne rêve que maladie et malheur : soigne-toi, mon vieux camarade. J'irai te voir si je peux me remonter ; car, depuis ce nouveau coup de poignard, je suis faible et accablée et je traîne une espèce de fièvre. Je t'écrirai un mot de Paris. Si tu es empêché, tu me répondras par télégranmie. Tu sais qu'avec moi, il n'y a pas besoin d'explication : je sais tout ce qui est empêchement dans la vie et jamais je n'accuse les cœurs que je connais. — Je voudrais que, dès à présent, si tu as un moment pour m'écrire, tu me dises où il faut que j'aille passer trois jours pour voir la côte normande sans tomber dans les endroits où va le monde. J'ai besoin, pour continuer mon roman, de voir un paysage de la Manche, dont tout le monde n'ait pas parlé, et où il y ait de vrais habitants chez eux, des paysans, des pêcheurs, un vrai village dans un coin à rochers. Si tu étais en train, nous irions ensemble. Sinon ne t'inquiète pas de moi. Je vas partout et je ne m'inquiète de rien. Tu m'as dit que cette population des côtes était la meilleure du pays, qu'il y avait là de vrais bonshommes trempés. Il serait bon de voir leurs figures, leurs habits, leurs maisons et leur horizon. C'est

assez pour ce que je veux faire, je n'en ai besoin qu'en accessoires; je ne veux guère décrire; il me suffît de voh', pour ne pas mettre un coup de soleil à faux. Gomment va ta mère? as-tu pu la promener et la distraire un peu? Embrasse-la pour moi comme je t'embrasse.

G. SAND

Maurice t'embrasse; j'irai à Paris sans lui : il tombe au jury pour le 2 septembre jusqu'au... on ne sait pas. C'est une corvée. Aurore est très coquette de ses bras, elle le les offre à embrasser; ses mains sont des merveilles et d'une adresse inouïe pour son âge.

Au revoir donc, si je peux me tirer de l'état où je suis. Le diable, c'est l'insomnie; on fait trop d'efforts le jour, pour ne pas attrister les autres. La nuit, on retombe dans soi.

A GUSTAVE FLAUBERT, A CROISSET

Nohant, 10 septembre 1861.

Cher vieux,

Je suis inquiète de n'avoir pas de tes nouvelles depuis cette indisposilion dont lu me parlais. Es-lu guéri? Oui, nous irons voir les galets et les falaises le mois prochain, si tu veux, si le cœur l'en dit. Le roman galope; mais je le saupoudrerai de couleur locale après coup.

En attendant, je suis encore ici, fourrée jusqu'au menton dans la rivière tous les jours, et reprenant mes forces tout à fait dans ce ruisseau froid et ombragé que

j'adore, et où j'ai passé tant d'heures de ma vie à me refaire après les trop longues séances en tète à têle avec l'encrier. Je pars dérinilivemenl le 16 pour Paris; le 17 à une heure, je pars pour Rouen et Jumièges, où m'attend, chez M. Lepel-Cointet, propriétaire, mon amie madame Lebarbier de Tinan; j'y resterai le 18 pour revenir à Paris le 19. Passerai-je si près de toi sans t'embrasser? J'en serai malade d'envie; mais je suis si absolument forcée de passer la soirée du 19 à Paris, que je ne sais pas si j'aurai le temps. Tu me le diras. Je peux recevoir un mol de toi le 16 à Paris, rue des Feuillantines, 97. Je ne serra pas seule : j'ai pour compagnon de voyage une charmante jeune femme de lettres, Juliette Lamber. Si tu étais joli, joli, tu viendrais te promener à Jumièges le 19. Nous reviendrions ensemble, de manière que je puisse être à Paris à six heures du soir au plus lard. Mais, si tu es tant soit peu souffrant encore, ou plongé dans l'encre, prends que je n'ai rien dit et remettons à nous voir au mois prochain. Quant à la promenade dliiver à la grève normande, ça me donne froid dans le dos, moi qui projette d'aller au golfe Juan à celte époque-là !

J'ai été malade de la mort de mon pauvre Rollinat. Le corps est guéri, mais l'âme! Il me faudrait passer huit jours avec toi pour me retremper à de Té^iergie tendre; car le courage froid et purement philosophique, ça me fait comme un cautère sur une jambe de bois.

Je t'embrasse et je t'aime et (aussi ta mère). Maurice aussi, quel français! On est heureux de l'oublier, c'est une scie. Ton Troubadour

G. SAND

A GEORGE SAND

Chère maître,

Coromeat! pas de nouvelles?

Mais vous allez me répondre puisque je vous demande un service. Je lis ceci dans mes notes : « National de 1841. Mauvais traitements infligés à Barbes, coups de pieds sur la poitrine, on le traîne par la barbe et les cheveux pour le transférer dans un in-pace. Consultation d'avocats signée : E. Arago, Favre, Berryer, pour se plaindre de ces abominations, »

Informez-vous près de lui si tout cela est exact; je vous en serai obUgé.

A GUSTAVE FLAUBERT, A CROISSET

Paris, mardi l" octobre 1876.

Cher ami, tu auras ton renseignement. J'ai demandé hier soir à Peyrat, j'écris aujourd'hui à Barbes qui te répondra directement.

D'où crois-tu que j'arrive? De Normandie! Une charmante occasion m'a enlevée il y a six jours. Jumièges m'avait passionnée. Cette fois, j'ai vu Étretat, Yport, le plus joli de tous les villages, Fécamp, Saint-Valery, que

je connaissais, et Dieppe, qui m'a éblouie; les environs, le château d'Arqués, la cité de Limes, quels pays! J'ai donc repassé deux fois à deux pas de Groisset et je t'ai envoyé de gros baisers, toujours prête à retourner avec toi au bord de la mer ou à bavarder avec toi, chez toi, quand tu seras libre. Si j'avais été seule, j'aurais acheté une vieille guitare et j'aurais été chanter une romance sous la fenêtre de ta mère. Mais je ne pouvais te conduire une smala.

Je retourne à Nohant et je t'embrasse de tout mon cœur.

G. SAND

Je crois que les Bois-Doré vont bien, mais je n'en sais rien. J'ai une manière d'être à Paris, le long de la Manche, qui ne me met guère au courant de quoi que ce soit. Mais j'ai cueilli des gentianes dans les grandes herbes de l'immense oppidum de Limes avec une vue de mer un peu chouette. J'ai marché comme un vienx cheval : je reviens toute guillerette.

A GEORGE SAND

Enfin, enfin, on a donc de vos nouvelles, chère maître, et de bonnes, ce qui est doublement agréable.

Je compte m'en retourner vers ma maison des champs avec madame Sand, et ma mère l'espère aussi. Qu'en

(liles-vous? Car enfin, dans tout ca on ne se voit pas, nom d'une balle !

Quant à mes di'placemcnls, à moi, ce n'est pas l'envie de m'y livrer qui me manque. Mais je serais perdu si je bougeais d'ici la fin de mon roman. Votre ami est un bonhomme en cire; tout s'imprime dessus, s'y incruste, y entre. Revenu de chez vous, je ne songerais plus qu'à vous et aux vôtres, à votre maison, à vos paysages, aux mines des gens que j'aurais rencontrés, etc. Il me faul de grands efforts pour me recueillir; à chaque moment je déborde. Voilà pourquoi, chère bon maître adorée, je me prive d'aller m'asseoir et rêver tout haut dans votre logis. Mais, dans l'été ou l'automne de 1869, vous verrez quel joli voyageur de commerce je fais, une fois lâché au grand air. Je suis abject, je vous en préviens.

En fait de nouvelles, il y a du re-calme depuis que l'incident Kerveguen est mort de sa belle mort. Était-ce farce? et bête!

Sainte-Beuve prépare un discours sur la loi de la presse. 11 va mieux, décidément. J'ai dîné mardi avec Renan. 11 a été merveilleux d'esprit et d'éloquence, et artiste! comme jamais je ne l'avais vu. Avez-vous lu son nouveau volume? Sa préface fait du bruit.

Mon pauvre Théo m'inquiète Je ne le trouve pas roide.

Nohant, 1-2 octobre 1S67.

J'ai envoyé ta lettre à Barbes; elle est bonne et brave comme toi. Je sais que le digne homme en sera heureux. Mais, moi, j'ai envie de me jeter par les fenêtres; car mes enfants ne veulent pas entendre parler de me laisser repartir si tôt. Oui; c'est bien bête d'avoir vu ton toit quatre fois sans y entrer. Mais j"ai des discrétions qui vont jusqu'à l'épouvante. L'idée de t'appeler à Rouen pour vingt minutes au passage m'est bien venue. Mais tu n'as pas, comme moi, un pied qui remue, et qui toujours est prêt à partir. Tu vis dans ta robe de chambre, le grand ennemi de la liberté et de l'activité. Te forcer à t'habiller, à sortir, peut-être au milieu d'un chapitre attachant, et tout cela pour voir quelqu'un qui ne sait rien dire au vol et qui, plus il est content, tant plus il est stupide. Je n'ai pas osé. Me voilà forcée d'ailleurs d'achever quelque chose qui traîne, et, avant la dernière façon, j'irai encore en Noimandie probablement. Je voudrais aller par la Seine à Honfleur : ce sera le mois prochain, si le froid ne me rend pas malade, et je tenterai, cette fois, de t'enlever en passant. Sinon, je te verrai du moins, et puis j'irai en Provence.

Ah! si je pouvais t'enlever jusque-là! Et si tu pouvais, si tu voulais, durant cette seconde quinzaine d'octobre où

tu vas être libre, venir me voir ici! C'était promis, et mes enfants en seraient si contents! Mais lu ne nous aimes pas assez pour ça, gredin que tu es! Tu te figures que tu as un tas d'amis meilleurs : tu le trompes joliment; c'est toujours les meilleurs qu'on néglige ou qu'on ignore.

Voyons, un peu de courage; on part de Paris à neuf heures un quart du matin, on arrive à quatre à Châteauroux, on trouve ma voiture, et on est ici à six pour dîner. Ce n'est pas le diable, et, une fois ici, on Ht entre soi comme de bons ours; on ne s'habille pas, on ne se gêne pas, et on s'aime bien. Dis oui.

Je l'embrasse. Et moi aussi, je m'embête d'un an sans

te voir.

Ton vieux troubadour

A GUSTAVE FLAUBERT, A CROISSET

Nohant, 27 octobre 1867

Je viens de résumer en quelques pages mon impression de paysagiste sur ce que j'ai vu de la Normandie : cela a peu d'importance, mais j'ai pu y encadrer entre guillemets trois hgnes de Salammbô qui me paraissent peindre le pays mieux que toutes mes phrases, et qui m'avaient toujours frappée comme un coup de pinceau magistral. En feuilletant pour retrouver ces lignes, j'ai naturellement relu presque tout, et je reste convaincue que c'est un des plus beaux livres qui aient été faits depuis qu'on fait des livres.

Je me porte bien et je travaille vite et beaucoup, pour vivre de mes rentes cet hiver dans le Midi. Mais quels seront les délices de Cannes et où sera le cœur pour s'y plonger? J'ai l'esprit dans le pot au noir en songeant qu'à celle heure on se bal pour le pape. Ah! Isidore^!

J'ai vainement lenlé d'aller revoir ma Normandie ce mois-ci, c'est-à-dire mon gros cher ami de cœur. Mes enfants m'ont menacée de mort si je les quittais si vite. A présent, il nous arrive du monde. Il n'y a que loi qui ne parles pas d'arriver. Ce serait si bon pourtant! Le mois prochain je ferai le diable pour te trouver où que tu sois et en attendant je l'aime comme tout. El loi. Le travail? la santé de la mère? La tienne? Je m'ennuie de n'avoir pas de les nouvelles.

A GEORGE SAND

1*'' novembre 186".

Chère maître,

J'ai été aussi honteux qu'attendri hier au soir en recevant votre « tant gente » épilre. Je suis un misérable de n'avoir pas répondu à la première. Comment cela se fait-il? Car ordinairement je ne manque pas d'exactitude.

Le travail ne va pas trop mal. J'espère avoir fini ma seconde partie au mois de février. Mais pour avoir tout

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