Prince Jérôme Napoléon
ET GUSTAVE FLAUBERT li7
Si ça ne le va pas ces jours-là, un mot et moi je te préviencirai encore. Aie l'obligeance de mettre l'adresse à la lettre ci-incluse et de la faire jeter à la poste.
Paris, 21 jeudi-piai 1868.
Je vois que les trains du jour sont très lents, je ferai un grand eflort et je partirai à huit heures dimanche, pour aller déjeuner avec toi, si c'est trop tard, ne m'attends pas. Je déjeune de deux œufs en omelette ou sur le plat, et d'une lasse de café. Je dîne d'un peu de poulet ou de veau et de légumes.
En renonçant à m'efforcerde manger des viandes vraies, j'ai retrouvé l'estomac solide. Je bois du cidre avec enthousiasme, plus de vin de Champagne! A Nohant je vis de picjuette et de galelle, et depuis que je ne cherche plus à me bien nourrh\ plus d'anémie, croyez donc à la logique des médecins !
Enfin il ne faut pas plus s'occuper de moi que du chat même pas tant. Dis bien cela à la petite Maman. Je vas donc entin te voir mon saoul pendant deux jours! Sais-tu qu'à Paris, tu es inabordable'^ Pauvre vieux, as-tu enfin dormi comme un loir dans la cambuse? Je voudrais te donner un peu de mon somme que rien, pas même le canon, ne peut troubler.
Mais j'ai fait de bien mauvais rêves depuis quinze jours
sur ma pauvre Eslher, et voilà qu'enfin Depaul, Tarnicr, Guéniaux et Nélalon nous déclarent hier qu'elle accouchera toute seule et très bien, d'un enfant qui n'a pas de raison pour n'être pas superbe? Je respire, je renais, et je vas t'embrasser si fort que tu en seras scandahsé. A dimanche donc, et ne te dérange pas.
G. SAND
Paris, 26 mai 1868.
Arrivée en pionçant. Dîne avec ton brave et charmant ami Du Camp. Nous avons parlé de toi, rien que de toi et de [9 maman et nous avons dit cent fois que nous vous aimions. Je vas dormir pour déménager demain matin.
J'ai un charmant local. sur le jardin du Luxembourg.
Je vous embrasse, mère et fils, de tout mon cœur qui est à vous.
G. SAND
Mardi soir, rue Gay-Lussac, 5.
Paris, 28 mai 1863.
Ma petite amie a mis au monde ce malin en deux heures de crise, un garçon qui semblait mort et qu'on a si bien
taquiné qu'il est très vivant et très gentil ce soir. La mère va très bien, quelle chance!
Mais quelle scène! C'était là quelque chose à voir. Je suis bien lasse, mais bien contente et je te le dis, parco que tu m'aimes.
G. SAND
Jeudi soir.
Je pars mardi pour Nohant,
A GUSTAVE FLAUBERT, A CROISSET
Nohant, 21 juin 1868.
Me voilà encore à Vembêter avec l'adresse M, Du Camp, que tu ne m'as jamais donnée, bien que tu lui aies fait parvenir une lettre de moi, et à qui [lui) je n'ai pas songé à la demander en dînant avec lui à Paris. Je viens de lire son livre des Foixes perdues', je lui avais promis de lui en dire mon avis et je lui tiens parole. Écris l'adresse, puis donne au l'acteur, et merci.
Te voilà seul aux prises avec le soleil, dans ta villa charmante!
Que ne suis-je la... rivière qui te berce de son doux murmure et qui t'apporte la fraîcheur dans ton antre ! Je causerais discrètement avec toi entre deux pages de ton
roman, et je ferais taire ce fantastique grincement de chaîne ' que tu détestes et dont l'étrangeté ne me déplaisait pourtant pas. J'aime tout ce qui caractérise un milieu, le roulement des voilures et le bruit des ouvrieis à Paris, les cris de mille oiseaux à la campagne, le mouvement des embarcations sur les fleuves. J'aime aussi le silence absolu, profond, et, en résumé, j'aime tout ce qui est autour de moi, n'importe où je suis; c'est de Vidioiisme auditif, variété nouvelle. Il est vrai que je choisis mon milieu et ne vais pas au Sénat, ni autres mauvais lieux.
Tout va bien chez nous, mon troubadour. Les enfants sont beaux, on les adore; il fait chaud, j'adore ça. C'est toujours la même rengaine que j'ai à te dire, et je t'aime comme le meilleur des amis et des camarades. Tu vois, ça n'est pas nouveau. Je garde bonne et forte impression de ce que tu m'as lu; ça m'a seuiblé si beau, qu'il n'est pas possible que ce ne soit pas bon. Moi, je ne liche rien; la flânerie me domine. Ça passera; ce qui ne passera pas, c'est mon amitié pour toi.
G. s AND.
Tendresses des miens, toujours.
1. La cnaîno du bateau remorqueur descendanL ou remontant la Seine. %
ET GUSTAVE FLAUBEIIT 121
A GEORGE SAND
Croisset, dimanche 5 juillet 1858.
J'ai violemment bûché depuis six semaines. Les patriotes ne me pardonneront pas ce livre, ni les réactionnaires non plus ! Tant pis; j'écris les choses comme je les sens, c'està-dire comme je crois qu'elles existent. Est-ce bêtise de ma part? Mais il me semble que notre malheur vient exclusivement des gens de noire bord. Ce que je trouve de chrisliauisme dans le sociaHsme est énorme. Voilà deux petites notes qui sont là, sur ma table.
« Ce système (le sien) n'est pas un système de désordre, car il a sa source dans l'Évangile, et de celte source divine ne peuvent découler la haine, les guerres, le l'roissemenl de tous les intérêts ! car la doctrine formulée de l'Évangile est une doctrine de paix, d'union, d'amour. » (L. Blanc.)
« J'oserai même avancer qu'avec le respect du dimanche's'est éteinte dans l'àme de nos rimeurs la dernière étin-; celle du feu poétique. On l'a dit : Sans la religion, pas de poésie! » (Proudhon.)
A propos de celui-là, je vous supplie^ chère maître, de lire à la suite de son livre sur la célébration du dimanche une histoire d'amour intitulée, je crois, Marie et Maxime. Il faut connaître ça pour avoir une idée du style des Penseurs. C'est à mettre en parallèle avec le Voyage en Bretagne, du grand Veuillot; dans Çà et Là. Ce qui n'em-
pèche pas que nous avons des amis 1res admirateurs de ces deux messieurs.
Quand je serai vieux, je ferai de la critique; ça me soulagera, car souvent j'étouffe d'opinions rentrées. Personne, ' mieux que moi, ne comprend les indignations de ce brave Boileau contre le mauvais goût : « Les bêtises que j'entends dire à l'Académie hâtent ma fin. » Voilà un homme.
Toutes les fois, maintenant, que j'entends la chaîne des bateaux à vapeur, je songe à vous, et ce bruit-là m'irrite moins, en me disant qu'il vous plaît. Quel clair de lune il faisait cette nuit sur la rivière !
A GUSTAVE FLAUBERT, A GROISSET
Nohant, 31 juillet 1868.
Je t'écris à Croisset quand même, je doute que tu sois encore à Paris par cette chaleur de Tolède ; à moins que les ombrages de Fontainebleau ne t'aient gardé. Quelle jolie forêt, hein? mais c'est surtout en hiver, sans feuilles, avec ses mousses fraîches, qu'elle a du chie. As-tu vu les sables (VArbonne'! il y a là un petit Sahara qui doit être gentil à l'heure qu'il est.
Nous, nous sommes très heureux ici. Tous les jours, un bain dans un ruisseau toujours froid et ombragé; le jour, quatre heures de travail ; le soir, récréation et vie de polichinelle. Il nous est venu un Roman comique en tournée, partie de la troupe de TOdéon, dont plusieurs vieux amis,
à qui nous avons donné à souper à La Châtre, deux nuits de suite avec toute leur bande, après la représentation; chants et rires avec Champagne frappé, jusqu'à trois heures du matin, au grand scandale des bourgeois, qui faisaient des bassesses pour en être. Il y avait là un drôle de comique normand, un vrai Normand qui nous a chanté de vraies chansons de paysans dans le vrai langage. Sai^-lu qu'il y en a d'un esprit et d'un malin tout à fait gaulois? Il y alà une mine inconnue, des chefs-d'œuvre de genre. Ça m'a fait aimer encore ]dus la Normandie. Tu connais peutêtre ce comédien. Il s'appelle Fréville : c'est lui qui est chargé, dans le répertoire, de faire les valets lourdauds et de recevoir les coups de pied au cul. II est détestable, impossible, mais sorti du théâtre, c'est un garçon charmant et amusant comme dix. Ce que c'est que la destinée!
Nous avons eu chez nous des hôtes charmants, et nous avons mené joyeuse vie, sans préjudice des Lettres d'un voyageur dans la Jievue, et des courses botaniques dans des endroits sauvages très étonnants. Le plus beau de l'affaire, ce sont les petites filles. Gabrielle,un gros mouton qui dort et rit toute la journée ; Aurore, plus fine, des yeux de velours et de feu, parlant à trente mois comme les autres à cinq ans, et adorable en toute chose. On la retient pour qu'elle n'aille pas trop vile.
Tu m'inquièles en me disant que ton livre accusera les patriotes de toul le mal; est-ce bien vrai, ça? et puis les vaincus! c'est bien assez d'être vaincu par sa faute sans qu'on vous crache au nez toutes vos bêtises. Aie pitié. Il y a eu là tant de belles âmes quand même! Le christianisme a été une toquade, et j'avoue qu'en tout temps, il est une
séduction quand on n'en voit que le côté tendre; il prend le cœur. Il faut songer au mal qu'il a fait pour s'en débarrasser. Mais je ne m'étonne pas qu'un cœur généreux comme celui de Louis Blanc ait rêvé de le voir épuré et ramené à son idéal. J'ai eu aussi cette illusion; mais, aussitôt qu'on fait un pas dans ce passé, on voit que ça ne peut pas se ranimer, et je suis bien sûre qu'à cette heure Louis Blanc sourit de son rêve. Il faut penser à cela aussi!
Il faut se dire que tous ceux qui avaient une intelligence ont terriblement marché depuis vingt ans et qu'il ne serait pas généreux de leur reprocher ce qu'ils se reprochent probablement à eux-mêmes.
Quant à Proudhon, je ne lai jamais cru de bonne foi. C'est un rhéteur de génie, à ce qu'on dit. Moi, je ne le comprends pas: c'est un sp^cimen d'antithèse perpétuelle, sans solution. Il me fait l'effet d'un de ces sophistes dont se moquait le vieux Socrate.
Je me fie à toi pour le sentiment du généreux. Avec un mot de plus ou de moins, on peut donner le coup de fouet B3ns blessure quand la main est douce dans la force. Tu es Ki jon, que tu ne peux pas être méchant.
Irai-je à Croisset cet automne? Je commence à craindre que non et que Cadio ne soit en r^pétilio'n. Enfin je tâcherai de m'échapper de Paris, ne fût-ce qu'un jour.
Mes enfants t'envoient des amitiés. Ah diable! il y a eu une jolie prise de bec pour Salammbô ; quelqu'un que tu ne connais pas se permettait de ne pas aimer ça. Maurice l'a traité de bourgeois, et, pour arranger l'affaire, la petite Lina, qui est rageuse, a déclaré que son mari avait tort de
(lire un mot pareil, vu qu'il aurait dû dire imbécile. Voilà. Je me porte comme uu Turc. Je t'aime et je t'embrasse. Ton vieux Troubadour
A GEORGE SAND
Dieppe, lundi.
Mais oui, chère maître, j'étais à Paris par cette chaleur trop picale (comme dit M. X***, le gouverneur du château de Versailles), et j'y ai sué fortement. J'ai été deux fois à Fontainebleau, et la seconde fois, selon votre avis, j'ai vu es sables d'Arbonne. C'est tellement beau que j'ai « cuydé » en avoir le vertige.
J'ai été aussi à Sainl-Gratien. Me voilà à Dieppe, et mercredi je serai à Croisset, pour n'en plus bouger d'ici à longtemps; il faut avancer le roman.
Hier, j'ai vu Dumas; nous avons parlé de vous, bien entendu, et comme je le reverrai demain, nous en reparlerons
Je me suis mal expliqué, si je vous ai dit que mon livre « accusera les palrioles de tout le mal » ; je ne me reconnais le droit d'accuser personne. Je ne crois même pas que le romancier doive exprimer son opinion sur les choses de ce monde. Il peut la communiquer, mais je n'aime pas à ce qu'il la dise. (Cela fait partie de ma poétique à moi.) Je me borne donc à exposer les choses telles
qu'elles me paraissent, à exprimer ce qui me semble le vrai. Tant pis pour les conséquences; riches ou pauvres, vainqueurs ou vaincus, je n'admets rien de tout cela. Je ne veux avoir ni amour, ni haine, ni pitié, ni colère. Quant à de la S3'mpathie, c'est différent : jamais on n'en a assez. Les réactionnaires, du reste, seront encore moins ménagés que les autres, car ils me semblent plus criminels.
Est-ce qu'il n'est pas temps de faire entrer la justice dans l'art? L'imjiartialité de la peinture atteindrait alors à la majesté de la loi, — et à la précision de la science!
Enfin, comme j'ai dans votre grand esprit une confiance absolue, quand ma troisième partie sera terminée, je vous la lirai, et s'il y a dans mon travail quelque chose qui vous semble méchant, je l'enlèverai.
Mais je suis d'avance convaincu que vous ne me ferez pas une objection.
Quant à des allusions à des individus, il n'y en pas l'ombre.
Le prince Napoléon, que j'ai vu jeudi chez sa sœur, m'a demandé de vos nouvelles et m'a fait l'éloge de Maurice. La princesse Mathilde m'a dit qu'elle vous trouvait « charmante », ce qui fait que je l'aime un peu plus qu'auparavant.
Comment, les répétitions de Cadio vous empêcheront de venir voir votre pauvre vieux cet automne? Pas possible. Je connais Fréville, c'est un homme excellent et très lettré.