LXXXVIII
A GEORGE SAND
Croisset, mercredi soir 9 septemlre 1868.
Est-ce une conduite, cela, chère maître? Voilà près de deux mois que vous n'avez écrit à votre vieux troubadour! Ètes-vous à Paris, à Nohant ou ailleurs?
On dit que Cadio est présentement en répéiition à la Porle-Saint-Marlin (vous êtes doue fâchés, vous et Chilly?). On dit que Thuillier fera sa réapparition dans votre pièce? (Mais je la croyais mourante, Thuillier, pas votre pièce.) El quand le jouera-t-on, ce Cadio? Ètes-vous contente? etc., etc.
Je vis absolument comme une huilre. Mon roman est le rocher qui m'attache, et je ne sais rien de ce qui se passe dans le monde.
Je ne lis même pas ou plutôt n'ai pas lu la Lavterne! Rochefort me scie, entre nous. Il faut de la bravoure pour oser dire timidement que ce n'est peut-être pas h- premier écrivain. du siècle. 0 Velches! Velches! comme soupirait (ou rugissait) M. de Voltaire! Mais, à propos du même Rochefort, ont-ils été assez coines? Quels pauvres i;ens!
Et Sainte-Beuve? le voyez-vous? Moi, je travaille furieusement. Je viens de faire une description de la forêt de Fontainebleau, qui m'a donné envie de me pendre à un de ses arbres. Comme je m'étais interrompu pendant trois semaines, j'ai eu un mal abom.inahle pour me reuiellre en
train. Je suis de l'acabit des chameaux, qu'on ne peut ni arrêter quand ils marchent, ni faire partir quand ils se reposent. J'en ai encore pour un an. Après quoi, je lâche les bourgeois définitivement. C'est trop difficile, et en somme trop laid. Il serait temps de faire quelque chose de beau et qui me plaise.
Ce qui me plairait bien pour le quart d'heure, ce serait de vous embrasser. Quand sera-ce? D'ici là, mille bonnes tendresses.
A GUSTAVE FLAUBERT, A CROISSET
Paris, 10 septembre 1868.
Pour le coup, cher ami, il y a une rafle sur les correspondances. De tous les côtés, on me reproche à tort de ne pas répondre. Je l'ai écrit de Nohant, il y a environ quinze jours, que je partais pour Paris, afin de m'occuper de Cadio : — et, maintenant je repais pour ?>ohaul, demain dès l'aurore, pour revoir mon Aurore. J'ai écrit, depuis huit jours, quatre tableaux du drame, et ma besogne est finie jusqu'à la fin des répétitions, dont mon ami et collaborateur, Paul Meurice, veut bien se charger. Tous ses soins n'empêchent pas que les débrouillages du commencement ne soient un affreux gâchis. Il faut voir les difficultés de monter une pièce pour y croire, et, si l'on n'est pas cuirassé d'humour et de gaieté intérieure pour étudier la nature humaine, dans les individus réels que va recouvrir
la fiction, il y a de quoi rager. Mais je ne rage plus, je ris; je connais trop tout ça, pour m'en émouvoir, et je l'en conterai de belles quand nous nous verrons.
Comme je suis optimiste quand même, je considère le bon côté des choses et des gens; mais la vérité est que tout est mal et que tout est bien en ce monde.
La pauvre Tliuillier n'est pas brillante de santé; mais elle espère porter le fardeau du travail encore une fois. Elle a besoin de gagner sa vie, elle est cruellement pauvre. Je te disais, dans ma lettre perdue, que Sylvanie ' avait passé quelques jours à Nohant. Elle est plus belle que jamais et bien ressuscitée après une terrible maladie.
Croirais-tu que je n'ai pas vu Sainte-Beuve? que j'ai eu tout juste ici le temps de dormir un peu et de manger à la hâte? C'est comme ça. Je n'ai entendu parler de qui que ce soit en dehors du théâtre et des comédiens. J'ai eu des envies folles de tout lâcher et d'aller te surprendre deux heures ; mais on ne m'a pas laissé un jour sans me temr aux arrêts forcés.
Je reviendrai ici à la fin du mois, et, quand on jouera Cadio, je te supplierai de venir passer ici vingt-quatre heures pour moi. Le voudras-tu? Oui; tues trop bon troubadour pour me refuser. Je l'embrasse de tout mon cœur, ainsi que ta chère maman. Je suis heureuse qu'elle aille bien.
G. SAND