Jérôme Napoléon
tu aimes et que tu appelles maître. Un joli maître, qui aime mieux s'amuser que travailler!
Méprise-moi profondément, mais aime-moi toujours. Lina me charge de le dire que tu n'es qu'un pas grand'chose, et Maurice est furieux aussi; mais on t'aime malgré soi et on t'embrasse tout de même. L'ami Plauchut veut qu'on le rappelle à ton souvenir; il t'adore aussi.
A toi, gros ingrat.
G. SAND
J'avais lu la bourde du Figaro et j'en avais ri. Il parait que ça a pris des proportions grotesques. Moi, on m'a flanqué dans les journaux un petit-fils à la place de mes deux fillettes et un baplême catholique à la place d'un baptême protestant. Ça ne fait rien, il faut bien mentir un peu pour se distraire.
A GEORGE SAND Nuit de la Saint-Sylvestre, une heure, 1869.
Pourquoi ne commencerais-je pas l'année 1869 en vous la souhaitant, à vous, et aux vôtres, « bonne et heureuse» accompagnée de plusieurs autres? » C'est rococo, mais ça me plaît. Maintenant, causons.
Non, «[ je ne me brûle pas le sang », car jamais je ne me suis mieux porté. On m'a trouvé à Paris « frais comme une jeune fille », et les gens qui ignorent ma biographie
ont attribué celte apparence de santé à l'air de la campagne. Voilà ce que c'est que les idées reçues. Chacun a son hygiène. Moi, quand je n'ai pas faim, la seule chose que je puisse manger c'est du pain sec. Et les mets les plus indigestes, tels que les pommes à cidre vertes et du lard, sont ce qui me retire les maux d'estomac. Ainsi de suite. Un homme qui n'a pas le sens commun ne doit pas vivre d'après les règles du sens commun.
Quant à ma rage de travail, je la comparerai à une dartre. Je me gratte en criant. C'est à la fois un plaisir et un supplice. Et je ne fais rien de ce que je veux! Car on ne choisit pas ses sujets, ils s'imposent. Trouverai-je jamais le mien? Me tombera-t-il du ciel une idée en rapport avec mon tempérament? Pourrai-je faire un livre où je me donnerai tout entier? Il me semhle, dans mes moments de vanité, que je commence à entrevoir ce que doit être un roman. Mais j'en ai encore trois ou quatre à écrire avant celui-là (qui est d'ailleurs fort vague), et au train dont je vais, c'est tout au plus si j'écrirai ces trois ou quatre. Je suis comme M. Prudhomme qui trouve que la plus belle église serait celle qui aurait à la fois la flèche de Strasbourg, la colonnade de Saint-Pierre, le portique du Parlhénon, etc. J'ai des idéaux contradictoires. De là embarras, arrêt, impuissance.
Que « la claustration où je me condamne soit un état de délice », non. Mais que faire? Se griser avec de l'encre vaut mieux que de se griser avec de l'eau-de-vie. La muse, si revêche qu'elle soit, donne moins de chagrins que la femme. Je ne jjeux accorder l'une avec Vautre. 11 faut opter. Mon choix est fait depuis longtemps. Reste l'histoire
ET GUSTAVE FLAUBERT 14îJ
des sens. Ils ont toujours été mes serviteurs. Même au temps de ma plus verte jeunesse, j'en faisais absolument ce que je voulais. Je touche à la cinquantaine et ce n'est pas leur fougue qui m'embarrasse.
Ce régime-là n'est pas drôle, j'en conviens. On a des moments de vide et d'horrible ennui. Mais ils deviennent de plus en plus rares à mesure qu'on vieillit. Enfin, vivre me semble un métier pour lequel je ne suis pas fait, et cependant!
Je suis resté à Paris trois jours, que j'ai employés à chercher des renseignements et à faire des courses pour mon bouquin. J'étais si exténué vendredi dernier, que je me suis couché à sept heures du soir. Telles sont mes folles orgies dans la capitale.
J'ai trouvé les de Goncourt dans l'admiration frénétique [sic) d'un ouvrage intitulé : Histoire de ma vie, par G. Sand. Ce qui prouve de leur part plus de bon goût que d'érudition. Ils voulaient même vous écrire pour vous exprimer toute leur admiration. (En revanche j'ai trouvé *** stupide. Il compare Feydeau à Chateaubriand, admire beaucoup le Lépreux de la cité d'Aoste, trouve Don Quichotte ennuyeux, etc.)
Remarquez-vous combien le sens littéraire est rare? La connaissance des langues, l'archéologie, l'histoire, etc., tout cela devrait servir pourtant! Eh bien, pas du tout! Les gens soi-disant éclairés deviennent de plus en plus ineptes en fait d'art. Ce qui est l'art même leur échappe. Les gloses sont pour eux chose plus importante que le texte. Ils font plus de cas des béquilles que des jambes.
!"■ janvier 1869.
Il est une heure du matin, je viens d'embrasser mes enfants, je suis lasse d'avoir passé la nuit dernière à faire le costume complet d'une grande poupée pour Aurore; mais je ne veux pas aller pioncer, sans t'embrasser aussi, mon grand ami et mon gros enfant chéri. Que 69 le soit léger et voie la fin de ton roman, que tu le portes bien et sois toujours toi ! Je ne vois rien de mieux — et je l'aime.
G. SAND
Je n'ai pas l'adresse des Goccourt. Veux-tu faire mettre la réponse ci-jointe à la poste?
cm
A GUSTAVE FLAUBERT, A CROISSET
Nohant, 17 janvier 1869.
L'individu nommé George Sand se porte bien ; il savoure le merveilleux hiver qui règne en Berry, cueille des fleurs, signale des anomaUes botaniques intéressantes, coud des robes et des manteaux pour sa belle-fille, des costumes de marionnettes, découpe des décors, habille des poupées, lit de la musique, mais surtout passe des heures avec la petite Aurore, qui est une fillette étonnante. Il n'y a pas d'être
plus calme et plus heureux dans son intérieurque ce vieux troubadour retiré des affaires, qui chante de temps en temps sa petite romance à la lune, sans grand souci de bien ou mal chanter, pourvu qu'il dise le motif qui lui trotte dans la tète, et qui, le reste du temps, flâne déUcieusemeut. Ça n'a pas été toujours aussi bien que ça. Il a eu la bêtise d'être jeune; mais, comme il n'a point fait de mal, ni connu les mauvaises jicissions^ ni vécu pour la vanité, il a le bonheur d'être paisible et de s'amuser de tout.
Ce pâle personnage a le grand plaisir de t'aimer de tout son cœur, de ne point passer de jour sans penser à l'auti^ vieux troubadour, conliné dans sa solitude en artiste enragé, dédaigneux de tous les plaisirs de ce monde, ennemi de la loupe et de ses douceurs. Nous sommes, je crois, les deux travailleurs les plus ditïérents qui existent; mais, puisqu'on s'aime comme ça, tout va bien. Puisqu'on pense l'un à l'autre à la même heure, c'est qu'on a besoin de son contraire ; on se ccmiplète en s'identifiant par moments à ce qui n'est pas soi..
Je t'ai dit, je crois, que j'avais fait une pièce en revenant de Paris. Ils l'ont trouvée bien ; mais je ne veux pas qu'on la joue au printemps, et leur lin d'hiver est remplie, à moins que la pièce qu'ils répètent ne tombe. Comme je ne sais pas faire de vœux pour le mal de mes confrères, je ne suis pas pressée et mon manuscrit est sur la planche. J'ai le temps. Je fais mou petit roman de tous les ans, quand j'ai une ou deux heures par jour pour m'y remettre; il ne me déplaît pas d'être empêchée d'y penser. Ça le mûrit. J'ai toujours, avant de m'endormir, un petit quart d'heure agréable pour le continuer dans ma tête ; voilà !
Je ne sais rien, mais rien de Tincident Sainte-Beuve; je reçois une douzaine de journaux dont je respecte tellement la bande, que, sans Lina, qui me dit de temps en temps les nouvelles principales, je ne saurais pas si Isidoi^e est encore de ce monde.
Sainte-Beuve est extrêmement colère, et, en fait d'opinions, si parfaitement sceptique, que je ne serai jamais étonnée, quelle que chose qu'il fasse, dans un sens ou dans l'autre. Il n'a pas toujours été comme ça, du moins tant que ça; je l'ai connu plus croyant et plus républicain que je ne l'étais alors. Il était maigre, pâle et doux; comme on change! Son talent, son savoir, son esprit ont grandi immensément, mais j'aimais mieux son caractère. C'est égal, il y a encore bien du bon. Il y a l'amour et le respect des lettres, et il sera le dernier des critiques. Le critique proprement dit disparaîtra. Peut-être n'a-t-il plus sa raison d'être. Que l'en semble?
Il paraît que tu étudies le pignouf; moi, je le fuis, je le connais trop. J'aime le paysan berrichon qui ne l'est pas, qui ne l'est jamais, même quand il ne vaut pas grand'chose ; le mol pign ou fù sa profondeur; il a été créé pour le bourgeois exclusivement, n'est-ce pas? Sur cent bourgeoises de province, quatre-vingt-dix sont pignouflardes renforcées, même avec de jolies petites mines, qui annonceraient des instincts délicats. On est tout surprisde trouver un fond de suffisance grossière dans ces fausses dames. Où est la femme maintenant? Ça devient une excentricité dans le monde.
Bonsoir, mon troubadour; je t'aime et je t'embrasse bien fort; Maurice aussi.
G. SAND
CIY
A GEORGE SAND
Croisset, mardi 2 février 1869.
Ma chère maître,
Vous voyez en voire vieux troubadour un homme éreinté. J'ai passé huit jours à Paris, à la recherche de renseignements assommants (sept à neuf heures de fiacre tous les jours, ce qui est un joli moyen de faire fortune avec la littérature). Enfin!
Je viens de relire mon plan. Tout ce que j'ai encore à écrire m'épouvante, ou plutôt m'écœure à vomir. Il en est toujours ainsi, quand je me remets au travail C'est alors que je m'ennuie, que je m'ennuie, que je m'ennuie! Mais cette fois dépasse toutes les autres! Voilà pourquoi je redoute tant les interruptions dans la pioche. Je ne pouvais faire autrement, cependant. Je me suis trimballé aux Pompes funèbres, au Père-Lachaise, dans la vallée de Montmorency, le long des boutiques d'objets religieux, etc.
Bref, j'en ai encore pour quatre ou cinq mois. Quel bon « ouf; » je pousserai quand ce sera fini, et que je ne suis pas près de refaire des bourgeois! Il est temps que je m'amuse.
J'ai vu Sainte-Beuve et la princesse Mathilde, et je connais à fond l'histoire de leur rupture, qui me j'araît irrévocable. Sainte-Beuve t été indigné contre Dalloz et est passé au Temps. La princesse l'a suppUé de n'en rien