CORRESPONDANCE ENTRE GEORGE SAXD
faire. Il ne l'a pas écoutée. Voilà tout. Mou jugement làdessus, si vous tenez à le savoir, est celui-ci. Le premier tort est à la princesse, qui a été vive ; mais le second et le plus grave est au père Beuve, qui ne s'est pas conduit en galant homme. Quand on a pour ami un aussi bon bougre, et que cet ami vous a donné trente mille livres de rente, on lui doit des égards. Il me semble qu'à la place de Sainte-Beuve, j'aurais dit : « Ça vous déplaît, n'en parlons plus! » Il a manqué de manières et d'attitude. Ce qui m'a un peu dégoûté, entre nous, c'est l'éloge qu'il m'a fait de l'empereur ! oui, à moi l'éloge de Badinguet ! — Et nous étions seuls !
La princesse avait pris, dès le début, la chose trop sérieusement. Je le lui ai écrit, en donnant raison à Sainte- Beuve, lequel, j'en suis sûr, m'a trouvé froid. C'est alors que, pour se justifier par devers moi, il m'a fait ces protestations d'amour isidorien qui m'ont un peu humilié; car c'était me prendre pour un franc imbécile.
Je crois qu'il se prépare des funérailles à la Béranger et que la popularité d'Hugo le rend jaloux. Pourquoi écrire dans les journaux quand on peut faire des livres et qu'on ne crève pas de faim? Il est loin d'être un sage, celui-là; il n'est pas comme vous !
Votre force me charme et me stupéfie. Je dis la force de toute la personne, pas celle du cerveau seulement.
Vous me parlez de la critique dans votre dernière lettre, en me disant qu'elle disparaîtra prochainement. Je crois, au contraire, qu'elle est tout au plus à son aurore. On a pris le contrepied de la précédente, mais rien de plus. Du temps de La Harpe, on était grammairien; du temps de
Sainte-Beuve et de Taine, on esl historien. Quand serat-on artiste, rien qu'artiste, mais bien artiste? Où connaissez-vous une critique? qui s'inquiète de l'œuvre en soi, d'une façon intense? On analyse très finement le milieu où elle s'est produite et les causes qui l'ont amenée ; mais la poétique insciente? d'où elle résulte? sa composition, son style? le point de vue de l'auteur? Jamais.
Il faudrait pour cette critique-là une grande imagination et une grande bonlé, je veux dire une faculté d'enthousiasme toujours prèle, et puis du goût^ qualité rare, même dans les meilleurs, si bien qu'on n'en parle plus du tout- Ce qui m'indigne tous les jours, c'est de voir mettre sur le même rang un chef-d'œuvre et une turpitude. Ou exalte les petits et on rabaisse les grands; rien n'est plus bête ni plus immoral.
J'ai été pris, au Père-Lacliaise, d'un dégoût de l'humanité profond et douloureux. Vous n'imaginez pas le fétichisme des tombeaux. Le vrai Parisien est plus idolâtre qu'un nègre 1 Ça ma donné envie de me coucher dans une des fosses.
Et les gens avancés croient qu'il n'y a rien de mieux à faire que de réhabiliter Robespierre! Voir le livre de Hamel! Si la République revenait, ils rebéniraient les arbres de la liberté par politique et croyant cette mesure-là forte.
Quand se verra-t-on? Je compte être à Paris de Pâques à la fin de mai. Cet été, j'irai vous voir àNohant. Je le jure.
lo6 CORRESPONDANCE ENTRE GEORGE SAND
iNohant, 11 février 1869.
Pendant que lu trottes pour ton roman, j'invente tout ce que je peux pour ne pas faire le mien. Je me laisse aller à des fantaisies coupables, une lecture m'entraîne et je me mets à barbouiller du papier qui restera dans mon bureau et ne me rapportera rien. Ça m'a amusé ou plutôt ça m'a commandé, car c'est en vain que je lutterais contre ces caprices; ils m'interrompent et m'obligent... Tu vois que je n'ai pas la force que tu crois.
Quant à notre ami, il est ingrat, tandis que notre amie est trop exigeante. Tu l'as dit : ils ont torl tous deux et ce n'est pas leur faute, c'est l'engrenage social qui le veut. Le genre de reconnaissance, c'est-à-dire de soumission qu'e//c exige, tient à une tradition que le temps présent met encore à profit (c'est là le mal) mais n'accepte plus comme un devoir. Les notions de l'obligé sont changées, celles de l'obligeur devraient changer aussi. Il devrait se dire qu'on n'achète la liberté morale par aucun bienfait,' — et quant à lui, il eut dû prévoir qu'on le croirait enchaîné. Le plus simple eût été de ne pas tenir à avoir trente mille livres de rente. Il est si facile de s'en passer. Laissons-le se débrouiller. On ne nous y prendra pas : pas si bête!
Tu dis de très bonnes choses sur la critique. Mais, pour a faire comme lu dis, il faudrait des artistes, et l'artiste
est trop occupé de son œuvre pour s'oublier à approfondir celle des autres.
Mon Dieu, quel beau temps! En jouis-tu au moins de la fenêtre? Je parie que le tulipier est en boulons. Ici, pêchers et abricotiers sont en fleurs. On dit qu'ils seront fricassés; ça ne les empêche pas d'être jolis et de ne pas se tourmenter.
Nous avons fait noire carnaval de famille : la nièce, les pelils-neveux, etc. Nous tous avons revèlu des déguisements; ce n'est pas difficile ici, il ne s'agit que de monter au vestiaire et on redescend en Cassandre, Scapin, Mezzetin, Figaro, Basile, etc., tout cela est très joli. La perle, c'était Lolo en petit Louis XIII salin cramoisi, rehaussé de salin blanc frangé et galonné d'argenl. J'avais passé trois jours à faire ce costume avec un grand chic ; c'était si joli et si drôle sur celte fillette de trois ans, que nous étions tous stupéfiés à la regarder. Nous avons joué ensuite des charades, soupe, folâtré jusqu'au jour. Tu vois que, relégués dans un désert, nous gardons pas mal de vitalité. Aussi je relarde tant que je peux le voyage à Paris et le chapitre des affaires. Si tu y étais, je ne me ferais pas tant tirer- l'oreille. Mais tu y vas à la (in de mars et je ne pourrai tirer la ficelle jusque-là. Enfin, lu jures de venir cet été et nous y comptons absolument. J'irai plutôt te chercher par les cheveux.
Je t'embrasse de toute ma force sur ce bon espoir.
G. SAND
CYI
A GUSTAVE FLAUBERT, A CROISSET
Nohant, 24 février 1869.
Je suis toute seule à Nohant, comme tu es tout seul à Croisset. Maurice et Lina sont partis pour Milan, pour voir Calamatta dangereusement malade. S'ils ont la douleur de le perdre, il faudra que, pour liquider ses affaires, ils aillent à Rome; un ennui sur un chagrin, c'est toujours comme cela. Celte brusque séparation a été triste, ma pauvre Lina pleurant de quitter ses filles et pleurant de ne pas être auprès de son père. On m'a laissé les enfants que je quitte à peine et qui ne me laissent travailler que quand ils dorment; mais je suis encore heureuse d'avoir ce soin sur les bras pour me consoler. J'ai tous les jours, en deux heures, par télégramme, des nouvelles de Milan. Le malade est mieux ; mes enfants ne sont encore qu'à Turin aujourd'hui et ne savent pas encore ce que je sais ici. Gomme ce télégraphe change les notions de la vie, et, quand les formalités et formules seront encore simpUfîées, comme l'existence sera pleine de faits et dégagée d'incertitudes.
Aurore, qui vit d'adorations sur les genoux de sou père et de sa mère et qui pleure tous les jours quand je m'absente, n'a pas demandé une seule fois où ils étaient. Elle joue et rit, puis s'arrête ; ses grands beaux yeux se fixent elle dit : Mon père?\Jne autre fois elle dit Maman? Je la disirais, elle n'y songe plus, et puis elle recommence. C'est très mystérieux, les enfants! ils pensent sans com-
prendre. Une faudrait qu'une parole triste pour faire sortir son chagrin. Elle le porte sans savoir. Elle me regarde dans les yeux pour voir si je suis triste ou inquiète ; je ris et elle rit. Je crois qu'il faut tenir la sensibilité endormie le plus longtemps possible et qu'elle ne me pleurerait jamais si 11 ne lui parlait pas de moi.
Quel est ton avis, à toi qui as élevé une nièce intelligente et charmante? Est-il bon de les rendre aimants et tendres de bonne heure? J'ai cru cela autrefois : j'ai eu peur en voyant Maurice trop impressionnable et Solange trop le contraire et réagissant. Je voudrais qu'on ne montrât aux petits que le doux et le bon de la vie, jusqu'au moment où la raison peut les aider à accepter ou à combattre le mauvais. Qu'est-ce que tu en dis?
Je l'embrasse et te demande de me dire quand tu iras à Paris, mon voyage étant retardé, vu que mes enfants peuvent être un mois absents. Je pourrai peut-être me trouver avec toi à Paris.
Ton vieux solitaire.
G. SAND
Quelle admirable définition je retrouve avec surprise dans le fataliste Pascal !
« La nature agit par progrès, itus et reditus. Elle passe et revient, puis va plus loin, puis deux fois moins, puis plus que jamais*. »
Quelle manière de dire, hein? Comme la langue fléchit, se façonne, s'assouplit et se condense sous cette patte grandiose !
1. George Sand avait copié et collé cette phrase sur son bureau de travail à Nohant.
iûO COHUESPOiNDAKCE ENTRE GEORGE SA.ND
A GEORJE SAND
Nuit de mardi.
Ce que j'en dis, clière maître! S'il faut exaller ou réprimer la sensibilité des enfants? Il me semble qu'il ne faut avoir là-dessus aucun parti pris. C'est selon qu'ils inclinent vers le trop ou le trop peu. On ne change pas le fond, d'ailleurs. Il y a des natures tendres et des natures sèches, irrémédiablement. Et puis le même spectacle, la même leron peut produire des elTets opposés. Rien n'aurait dû me durcir plus que d'avoir été élevé dans un hôpital et d'avoir joué, tout enfant, dans un amphithéâtre de dissection? Personne n'est pourtant plus apitoyable que moi sur les douleurs physiques. Il est vrai que je suis le fils d'un homme extrêmement humain, sensible dans la bonne acception du mot La vue d'un chien souffrant lui mouillait les paupières. Il n'en faisait pas moins bien ses opérations chirurgicales, et il en a inventé quelques-unes de terribles.
a Ne montrer aux petits que le doux et Me bon de la vie jusqu'au moment où la raison peut les aider à accepter ou à combattre le mauvais. » Tel n'est pas mon avis. Car il doit se produire alors dans leur cœur quelque chose d'affreux, un désenchantement infini. Et puis, comment la raison pourrait-elle se former, si elle ne s'applique pas (ou si on ne l'applique pas journellement) à distinguer le bien
du mal? La vie doit être une éducation incessante, il faut tout apprendre, depuis parler jusqu'à mourir.
Vous me dites des choses bien vraies sur l'inscience des enfants. Celui qui lirait nettement dans ces petits cerveaux y saisirait les racines du genre humain, l'origine des dieux, la sève -qui produit plus tard les actions, etc. Un nègre qui parle à son idole, et un enfant à sa poupée, me semblent près l'un de l'autre.
L'enfant et le barbare (le primitif) ne distinguent pas le réel du fantastique. Je me souviens très nettement qu'à cinq ou six ans je voulais « envoyer mon cœur » à une petite fille dont j'étais amoureux (je dis mon cœur matériel). Je le voyais au milieu de la paille, dans une bourriche, une bourriche d'huîtres!
Mais personne n'a été si loin que vous dans ces analyses. Il y a dans VHistoire de ma vie des pages là-dessus qui sont d'une profondeur démesurée. Ce que je dis est vrai, puisque les esprits les plus éloignés du vôtre sont restés ébahis devant elles. Témoin les de Concourt.
Ce bon Tourgueneff doit être à Paris à la fin de mars. Ce qui serait gentil, ce serait de dîner tous les trois ensemble.
Je repense à Sainte-Beuve. Sans doute on peut se passer de trente mille livres de rente. Mais il y a quelque chose de plus facile encore : c'est, quand on les a, de ne pas débagouler, toutes les semaines, dans les journaux. Pourquoi nt' fait-il pas de livres puisqu'il est riche et qu'il a du talent?
Je relis en ce moment Don Quichotte. Quel gigantesque bouquin! Y en a-t-il un plus beau?
A GLSTAVE FLAUBERT
Nohant, 7 mars 18C9.
Toujours seule avec mes petites-filles; mes neveux et les amis viennent passer trois jours sur deux, mais je m'ennuie de Maurice et de Lina. Le pauvre Calamalla est au plus mal.
Donne-moi donc l'adresse des Concourt, tu ne me l'as jamais donnée. Je ne la saurai donc jamais? Ma lettre pour eux est là qui attend.
Je t'aime et je t'embrasse, je l'aime beaucoup, beaucoup, et je t'embrasse bien fort.
G. SAND
Nohant, 12 mars 1869.
Le pauvre Calamatta est mort le 9, mes enfants reviennent. Ma Lina doit être désolée, je n'ai de leurs nouvelles que par télégramme. De Milan ici, en une heure et demie. Mais cela manque de détails, et je me tourmente
Je t'embrasse tendrement.
Merci pour l'adresse.
ET GUSTAVE FLAUUEnT 163
ex
A GUSTAVE FLAUBERT, A CROISSET
Notant, 2 avril 1869.
Cher ami de mon cœur, nous voici rerlevenus calmes. Mes enfants me sont arrivi-s bien fatigués. Aurore a été un peu malade. La mère de Lina est venue s'entendre avec elle pour leurs affaires. C'est une loyale et excellente femme, très artiste et très aimable. J'ai eu aussi un gros rhume, mais tout se remet, et nos charmantes fillettes consolent leur petite mère. S'il faisait moins mauvais temps et si j'étais moins enrhumée, je. me rendrais tout de suite à Paris, car je veux t'y trouver. Combien de temps y restes-tu? Dis-moi vite.
Je serai bien contente de renouer connaissance avec Tourgueneff, que j'ai un peu connu sans l'avoir lu, et que j'ai lu depuis avec une admiration entière. Tu me parais l'aimer beaucoup : alors je l'aime aussi, et je veux que, quand ton roman sera fini, lu l'amènes chez nous. Maurice aussi le connaît et l'apprécie beaucoup, lui qui aime ce qui ne ressemble pas aux autres.
Je travaille à mon roman de cabotins\ comme un forçat. Je tâche que cela soit amusant et explique Vart ; c'est une forme nouvelle pour moi et qui m'amuse. Ça n'aura peutêtre aucun succès. Le goût du jour est aux marquises et