CORRESPONDANCE ENTRE GEORGE S\ND
nisme, miiflisme : voilà les trois grandes évolutions de l'humanité! Il est triste de se trouver au début de la troisième.
Je ne vous dirai pas tout ce que j'ai souffert depuis le mois de septembre. Comment n'en suis-je pas crevé? Voilà ce qui m'étonne! Personne n'a été plus désespéré que moi. Pourquoi cela? J'ai eu de mauvais moments dans ma vie, j'ai subi de grandes pertes, j'ai beaucoup pleuré, j'ai ravalé beaucoup d'angoisses. Eh bien! toutes ces douleurs accumulées ne sont rien en comparaison de celle-là. Et je n'en reviens pas! Je ne me console pas! Je n'ai aucune espérance !
Je ne me croyais pas progressiste et humanitaire, cependant. N'importe! j'avais des illusions! Quelle barbarie ! Quelle reculade ! J'en veux à mes contemporains de m'avoir donné des sentiments d'une brute du douzième siècle! Le fiel rri' étouffe! Ces officiers qui cassent des glaces, en gants blancs, qui savent le sanscrit et qui se ruent sur le Champagne, qui vous volent votre montre et vous envoient ensuite leur carte de visite, celte guerre pour de l'argent, ces civilisés sauvages me font plus horreur que les cannibales. Et tout le monde va les imiter, va être soldat! La Russie en a maintenant quatre millions. Toute l'Europe portera l'uniforme. Si nous prenons notre revanche, elle sera ultra-féroce, et notez qu'on .ne va penser qu'à cela, à se venger de l'Allemagne! Le gouvernement, quel qu'il soit, ne pourra se maintenir qu'en spéculant sur cette passion. Le meurtre en grand va être le but de tous nos efforts, l'idéal de la France!
Je caresse le rêve suivant : aller vivre au soleil dans un pays tranquille!
Attendons-nous à des hypocrisies nouvelles : déclamelions sur la vertu, diatribes sur la corruption, auslérilé d'habits, etc. Cuistrerie complète!
J'ai actuellement à Croisse! douze Prussiens. Dès que mon pauvre logis (que j'ai en horreur maintenant) sera vidé et nettoyé, j'y retournerai; puis j'irai sans doute à Paris, malgré son insalubrité! Mais de cela je me fiche profondément.
A GUST'vVE FLAUBERT, A CROISSET
Nohant, 17 mars 18T1.
J'ai reçu hier ta lettre du 11.
Nous avons tous souffert par l'esprit plus qu'en aucun autre temps de notre vie, et nous souffrirons toujours de cette blessure. Il est évident que linslinct sauvage tend à prendre le dessus; mais j'en crains un pire : c'est l'instinct égoïste et lâche; c'est l'ignoble corruption des faux patriotes, des ultra-républicains qui crient à la vengeance et qui se cachent; bon prétexte pour les bourgeois qui veulent une forte réaction. Je crains que nous ne soyons même pas vindicatifs, — tant ces fanfaronnades doublées de poltronnerie nous dégoûteront et nous pousseront à vivre au jour le jour comme sous la Restauration, subissant tout et ne demandant qu'à nous reposer.
Il se fera plus lard un réveil. Je n'y serai plus, et toi, lu seras vieux! Aller vivre au soleil dans u;i pays trau-
quille! Où? quel pays va être tranquille dans celle luUe de la barbarie contre la civilisation, lutte qui va devenir universelle? Le soleil lui-même n'est-il pas un mythe? ou il se cache ou il vous calcine, et c'est ainsi de tout sur cette malheureuse planète. Aimons-la quand même et habituons-nous à y soulTfir.
J'ai écrit jour par jour mes impressions et mes réflexions durant la crise. La Bévue des Deux Mondes pubUe ce journal. Si tu le lis, tu verras que partout la vie a été déchirée à fond, même dans les pays où la guerre n'a pas pénétré.
Tu verras aussi que je n'ai pas gobé, quoique très gobeuse, la blague des partis. Mais je ne sais pas si tu es de mon avis, que la liberté pleine et entière nous sauverait de ces désastres et nous remettrait dans la voie du progrès possible. Les abus de la liberté ne me font pas peur par eux-mêmes; mais ceux qu'ils effraient penchent toujours vers les abus du pouvoir. A l'heure qu'il est, M. Thiers semble le comprendre : mais pourra-t-il et saura-t-il garder le principe par lequel il est devenu arbitre de ce grand problème?
Quoi qu'il arrive, aimons-nous, et ne me laisse ignorer rien de ce qui te concerne. J'ai le cœur gonflé et un souvenir de toi le dégonfle un peu d'une perpétuelle inquiétude; j'ai peur que ces immondes hôtes n'aient dévasté Croisset; car ils conHnuent malgré la paix à se rendre partout odieux et dégoûtants. Ah! que je voudrais avoir cinq milliards pour les chasser! Je ne demanderais pas à les ravoir.
Viens donc chez nous, on y est tranquille; matérielle-
ment, on l'a toujours été. On s'efforce de reprendre le travail, on se résigne; que faire de mieux? Tu y es aimé, on y vit toujours en s'aimant; nous tenons nos Lambert, que nous garderons le plus longtemps possible. Tous nos enfants sont revenus de la guerre sains et saufs. Tu vivrais là en paix et pouvant travailler; car il le faut, qu'on soit en train ou non! La saison va être charmante. Paris se calmera pendant ce temps-là. Tu cherches un coin paisible. Il est sous ta main, avec des cœurs qui sont à toi! Je t'embrasse mille fois pour moi et pour toute ma nichée. Les petites sont superbes. Le petit des Lambert charmant.
G. SAiND.
A GEORGE SAND Neuville près Dieppe, vendredi 3) mars 1871
Chère maître,
Demain, enfin, je me résigne à rentrer dans Groisset! C'est dur! mais il le faut! Je vais tâcher de reprendre mon pauvre Saint- Antoine et d'oublier la France.
Ma mère reste ici chez sa petite-fille, jusqu'à ce qu'on sache où aller sans crainte de Prussiens ni d'émeute.
Il y a quelques jours, je suis parti d'ici avec Dumas pour Bruxelles, d'où je comptais revenir directement à Paris. Mais « la nouvelle Athènes » me semble dépasser le Dahomey en férocité et en bêtise.
Est-ce la fin de la blagueJ En aura-t-on fini avec la métaphysique creuse et les idées reçues? Tout le mal vient de notre gigantesque ignorance. Ce qui devrait être étudié est cru sans discussion. Au lieu de regarder, on affirme!
Il faut que la Révolution française cesse d'être un dogme et qu'elle rentre dans la science, comme le reste des choses humaines. Si on eût été j)]us savant, on n'aurait pas cru qu'une formule mystique est capable de faire des armées et qu'il suffit du mot « République » pour vaincre un million d'hommes bien disciplinés. On aurait laissé Badinguet sur le trône exprès pour faire la paix, quitte à le mettre au bagne ensuite. Si on eût été plus savant, on aurait su ce qu'avaient été les volontaires de 92 et la retraite de Rrunswick gagné à prix d'argent par Danton et Westermann. Mais non! toujours les rengaines! toujours la blague! Voilà maintenant la Commune de Paris qui en revient au pur moyen âge! C'est carré! la question des loyers, particulièrement, est splendide! Le gouvernement se mêle maintenant de droit naturel ; il intervient dans les contrats entre particuliers. La Commune affirme qu'on ne doit pas ce qu'on doit et qu'un service ne se paie pas par un autre service. C'est énorme d'ineptie et d'injustice.
Beaucoup de conservateurs qui, par amour de l'ordre, voulaient conserver la République, vont regretter Badinguet et appellent dans leur cœur les Prussiens. Les gens de THôtel de Ville ont déplacé la haine. C'est de cela que je leur en veux. Il me semble qu'on n'a jamais été plus bas.
Nous sommes ballottés entre la société de Saint-Vincent de Paul et l'Internationale. Mais cette dernière fait trop de bêtises pour avoir la vie si longue. J'admets qu'elle batte
les troupes de Versailles et renverse le gouvernement, les Prussiens entreront dans Paris et « Tordre régnerai à Varsovie ». Si, au contraire, elle est vaincue, la réaction sera furieuse et toute liberté étranglée.
Que dire des socialistes qui imitent les procédés de Badinguet et de Guillaume : réquisitions, suppressions de journaux, exécutions capitales sans jugement, etc;? Ah! quelle immorale bête que la foule! et qu'il est humiliant d'être homme!
Je vous embrasse.
GLXXXVI
A GEORGE SAND
Croisset, lundi soir, deux heures.
Chère maître,
Pourquoi pas de lettres? Vous n'avez donc pas reçu les miennes envoyées de Dieppe? Êtes-vous malade? Vivezvous encore? Qu'est-ce que ça veut dire? J'espère bien que vous (ni aucun des vôtres) n'êtes à Paris, capitale des arts, foyer de la civilisation, centre des belles manières et de l'urbanité?
Savez-vous le pire de tout cela. C'est qu'on s'y habitue. Oui! on s'y fait. On s'accoutume à se passer de Paris, à ne plus s'en soucier, et presque à croire qu'il n'existe plus.
Pour moi, je ne suis pas comme les bourgeois; je trouve que, après l'invasion, il n'y a plus de malheurs.
La guerre de Prusse m'a fait l'effet d'un grand bouleversement de la nature, d'un de ces cataclysmes comme il en arrive tous les six mille ans; tandis que l'insurrection de Paris est, à mes yeux, une chose très claire et presque toute simple.
Quels rétrogrades! quels sauvages 1 comme ils ressemblent aux gens de la Ligue et aux maillotins! Pauvre France, qui ne se dégagera jamais du moyen âge ! qui se traîne encore sur l'idée gothique de la commune, qui n'est autre que le municipe romain.
Ah! j'en ai gros sur le cœur, je vous le jure!
El la petite réaction que nous allons avoir après cela? Comme les bons ecclésiastiques vont refleurir !
Je me suis remis à Saint-Anloine, et je travaille violemment.