‹ Correspondance entre George Sand et Gustave FlaubertChapitre 45 sur 73 · CLXXXVIII · texte numérisé non relu

CLXXXVIII

A GEORGE SAND

Je réponds tout de suite à vos questions sur ce qui me concerne personnellement. Non! les Prussiens n'ont pas saccagé mon logis. Ils ont chipé quelques petits objets sans importance, un nécessaire de toilette, un carton, des pipes; mais, en somme, ils n'ont pas fait de mal. Quant à mon cabinet, il a été respecté. J'avais enterré une grande boîte pleine de lettres et mis à l'abri mes volumineuses notes sur Saint-Antoine. J'ai retrouvé tout cela intact.

Le pire de l'invasion pour moi, c'est qu'elle a vieilli de dix ans ma pauvre bonne femme de mère! Quel cbangemenl! Elle ne peut plus marcher seule et elle est d'une faiblesse navrante! Comme c'est triste de voir les êtres qu'on chérit se dégrader peu à peu !

Pour ne plus songer aux misères publiques et aux miennes, je me suis replongé avec finie dans Saint- Antoine, et si rien ne me dérange et que je continue de ce train-là, je l'aurai fini l'hiver prochain. J'ai joliment envie de vous lire les soixante pages qui sont faites. Quand on pourra re-circuler sur les chemins de fer, venez donc me voir un peu. Il y a si longtemps que votre vieux trotibadour vous attend! Votre lettre de ce matin m'a attendri. Quel fier bonhomme vous faites, et quel immense cœur vous avez!

Je ne suis pas comme beaucoup de gens que j'entends

se désoler sur la guerre de Paris. Je la trouve, moi, plus tolérable que l'invasion, il n'y a plus de désespoir possible, el voilà ce qui prouve, une fois de plus, notre avilissement. « Ah! Dieu merci, les Prussiens sont là! » est le cri universel des bourgeois. Je mets dans le même sac messieurs les ouvriers, et qu'on f... le tout ensemble dans la rivière! ça en preud le chemin d'ailleurs, et puis le calme renaîtra. Nous allons devenir un grand pays plat et industriel comme la Belgique. La disparition de Paris (comme centre du gouvernement) rendra la France incolore el lourde. Elle n'aura plus de cœur, plus de centre, et, je crois, plus d'esprit.

Quant à la Commune, qui est en train de râler, c'est la dernière manifestation du moyen âge. La dernière, espérons-le !

Je hais la démocratie (telle du moins qu'on l'entend en France), c'est-à-dire l'exaltation de la grâce au détriment de la justice, la négation du droit, en un mot l'anti-sociabiHté.

La Commune réhabilite les assassins, tout comme Jésus pardonnait aux larrons, et on pdle les hôtels des riches, parce qu'on a appris à maudire Lazare, qui' était, non pas un mauvais riche, mais simplement un riche. « La République est au-dessus de toute discussion » équivaut à cette croyance : « Le pape est infaillible! » Toujours des formules! toujours des dieux!

L'avanl-dernier dieu, qui était le suffrage universel, vient de faire à ses adeptes une farce terrible en nommant « les assassins de Versailles ». A quoi faut-il donc croire? A rien! c'est le commencement de la sagesse. Il était

temps de se défaire « des principes » et d'entrer dans la science, dans l'examen. La seule chose raisonnable (j'en reviens toujours là), c'est un gouvernement de mandarins, pourvu que les mandarins sachent quelque chose et même qu'ils sachent beaucoup de choses. Le peuple est un éternel mineur, et il sera toujours (dans la hiérarchie des éléments sociaux) au dernier rang, puisqu'il est le nombre, la masse, l'illimité. Peu importe que beaucoup de paysans sachent lire et n'écoutent plus leur curé, mais il importe infiniment que beaucoup d'hommes comme Renan ou Litlré puissent vivre et soient écoutés! Notre salul n'est maintenant que dans une aristocratie légitime, j'entends par là une majorité qui se composera d'autre chose que de eh i (Très.

Si l'on eût été plus éclairé, s'il y avait eu à Paris plus de gens connaissant l'histoire, nous n'auiions subi ni Gambetta, ni la Prusse, ni la Commune. Gomment faisaient les catholiques pour conjurer un grand péril? Ils se signaient en se recommandant à Dieu et aux saints. Nous autres, qui sommes avancés, nous allons crier : « Vive la Piépublique! » en évoquant le souvenir de 9i; et on ne doutait pas de la réussite, notez-le. Le Prussien n'existait plus, on s'embrassait de joie et on se retenait pour ne pas courir vers les défilés de l'Argonne, où il n'y a plus de défilés; n'importe, c'est de tradition. J'ai un ami à Uouen qui a proposé à un club la fabrication de piques pour lutter contre des cliassepots!

Ahl qu'il eût été plus pratique de garder Badinguet, afin de l'envoyer au bagne une fois la paix faite! L'Autriche ne s'est pas mise en révolution après Sadowa, ni rilalie

2o2 CORRESPONDANCE ENTRE GEORGE SaND

après Novare, ui la Russie après Sébastopol! Mais les bous Français s'empressent de démolir leur maison dès que le feu prend à la cheminée.

Enfin, il faut que je vous communique une idée atroce : j'ai jjeur que la destruction de la colonne Vendôme ne nous sème la graine d'un troisième empire! Qui sait si, dans vingt ans ou dans quarante ans, un petit-fils de Jérôme ne sera pas notre maître?

Pour le quart d'heure, Paris est complètement épileplique. C'est le résultat de la congestion que lui a donnée le siège. La France, du reste, vivait, depuis quelques années, dans un état mental extraordinaire. Le succès de la Lanterne et Troppmann en ont été des symptômes bien évidents. Celte folie est la suite d'une trop grande bêtise, et cette bêtise vient d'un excès de blague, car à force de mentir, on était devenu idiot. On avait perdu toute notion du bien et du mal, du beau et du laid. Rappelez-vous la critique de ces dernières années. Quelle dilïérence faisaitelle entre le sublime et le ridicule? Quel irresjjectl quelle ignorance! quel gâchis! « Bouilli ou rôti, même chose! » et en même temps, quelle servilité envers l'opinion du jour, le plat à la mode !

Tout était faux! faux réalisme, fausse armée, faux crédit et même fausses catins. On les appelait « marquises », de même que les grandes dames se traitaient familièrement de <t cochonnettes ». Les filles qui restaient dans la tradition de Sophie Arnould, comme Lagier, faisaient horreur. Vous n'avez pas vu les respects de Saint-Victor pour la Païva. Et cette fausseté (qui est peut-être une suite du romantisme, prédominance de la passion sur la forme et de

l'iiisiiiration sur la règle), s'appliquait surtout dans la manière de juger. On vantait une actrice, non comme actrice, mais comme bonne mère de famille! On demandait à Tart d'être moral, à la philosophie d'être claire, au vice d'être décent et à la science de se ranger à la portée du peuple.

Mais voilà une lettre bien longue. Quand je me mets à engueuler mes contemporains, je n'en finis i)lus.

A GEORGE SAND

Croisset, dimanche soir, 10 juin IS'/l

Chère maître,

Jamais je n'ai eu plus envie, plus besoin de vous voir que maintenant. J'arrive de Paris et je ne sais à qui parler. J'étouffe. Je suis accablé ou plutôt écœuré.

L'odeur des cadavres me dégoûte moins que les miasmes d'égoïsme s'exhalant par toutes les bouches. La vue des ruines n'est rien auprès de l'immense bêlise parisienne. A de très rares exceptions près, tout le monde m'a paru bon à lier.

Une moitié de la population a envie d'étrangler l'autre, qui lui porte le même intérêt. Gela se lit clairement dans les yeux des passants.

Et les Prussiens n'existent plus ! On les excuse et on les admire. Les « gens raisonnables » veulent se faire natura-

2o4 CORRESPONDANCE ENTRE GEORGE SAND

liser x\llemands. Je vous assure que c'est à désespérer de l'espèce humaine.

J'étais à Versailles jeudi. La droite fait peur par ses excès. Le vote sur les Orléans est une concession qu'on lui a faite, pour ne pas l'irriter et avoir le temps de se préparer contre elle.

J'excepte de la folie générale Renan, qui m'a paru, au contraire, très philosophe, et le hon Soulié qui m'a chargé de vous dire mille choses tendres.

J'ai recueilli une foule de détails horribles et inédits dont je vous fais grâce.

Mon petit voyage à Paris m'a extrêmement troublé, et je vais avoir du mal à me remettre à la pioche.

Que dites-vous de mon ami Maury, qui a maintenu le drapeau tricolore sur les Archives tout le temps de la Commune? Je crois peu de gens capables d'une pareille crâne rie.

Quand l'histoire débrouillera l'incendie de Paris, elle y trouvera bien des éléments, parmi lesquels il y a, sans aucun doute : 1° la Prusse, et 2° les gens de Badinguet; on n'a plus aucune preuve écrite contre l'Empire, et Haussmann va se présenter hardiment a-u.t élections de Paris.

Avez- vous lu, parmi les documents trouvés aux Tuileries en septembre dernier, un plan de roman par Isidore? Quel scénario!

CXG

Nohant, 23 juillet 1871.

Non, je ne suis pas malade, mon cher vieux troubadour, en dépit du chagrin qui est le pain quotidien de la France ; j'ai une santé de fer et une vieillesse exceptionnelle, bizarre même, puisque mes forces augmentent à Tâge où elles devraient diminuer. Le jour où j'ai résolument enterré la jeunesse, j'ai rajeuni de vingt ans. Tu me diras que l'écorce n'en subit pas moins l'outrage du temps. Ça ne me fait rien, le cœur de l'arbre est fort bon et la sève fonctionne comme dans les vieux pommiers de mon jardin, qui fructifient d'autant mieux qu'ils sont plus racornis. Je te remercie d'avoir été ému de la maladie dont les journaux m'ont gratifiée. Maurice t'en remercie aussi et t'embrasse. Il entremêle toujours ses études scientifiques, littéraires et agricoles de belles apparitions de marionnettes. Il pense à loi chaque fois et dit qu'il voudrait t'avoir pour constater ses progrès, car il en fait toujours.

Où en sommes-nous, selon toi?

A Rouen, vous n'avez plus de Prussiens sur le dos, c'est quelque chose, et on dirait que la République bourgeoise reut s'asseoir. Elle sera bêle, tu las prédit, et je n'en loute pas ; mais, après le règne inévitable des épiciers, il

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