‹ Correspondance entre George Sand et Gustave FlaubertChapitre 46 sur 73 · CORRESPOKDANCE ENTRE GEORGE SAND · texte numérisé non relu

CORRESPOKDANCE ENTRE GEORGE SAND

faudra bien que la vie s'étende et reparte de tous côtés. Les ordures de la Commune nous montrent des dangers qui nV'laienl pas assez prévus et qui commandent une vie politique nouvelle à tout le monde : faire ses affaires soimême et forcer le joli prolétaire créé par l'Empire à savoir ce qui est possible et te qui ne Test pas. L'éducation n'apprend pas rhonnêtelé et le désintéressement du jour au lendemain. Le vote est l'éducation immédiate. Ils ont nommé des Raoul Rigault et compagnie. Ils savent maintenant ce qu'en vaut l'aune, qu'ils continuent et ils mourront de faim. 11 n'y a pas autre chose à leur faire comprendre à bref délai.

Travailles-tu? Saint-Antoine marche-t-il? Dis-moi ce que tu fais à Paris, ce que lu vois, ce que tu penses. Moi je n'ai pas le courage d'y aller. Viens donc me voir avant de retourner à Croisset. Je m'ennuie de ne pas te voir, c'est une espèce de mort.

G, S.\ND

A GEORGE S.VND

25 juillet mil.

Je trouve Paris un peu moins affolé qu'au mois de juin, à la surface du moins. On commence à haïr la Prusse d'une façon naturelle, c'est-à-dire qu'on rentre dans la tradition française. On ne fait plus de phrases à la louange de ses civilisations. Quant à la Commune, on s'attend à la voir

renaître plus lard, et les « gens d'ordre » ne font absolument rien pour en empêcher le retour. A des maux nouveaux on applique de vieux remèdes, qui n'ont jamais guéri (ou prévenu) le moindre mal. Le rétablissement du cautionnement me parait gigantesque d'ineptie. Un de mes amis a fait là-contre un bon discours; c'est le filleul de voire ami Michel de Bourges, Bardoux, maire de Clermont- Ferrand.

Je crois, comme vous, que la république bourgeoise peut s'établir. Son manque d'élévation est peut-être une garantie de solidité. C'est la première fois que nous vivons sous un gouvernement qui n'a pas de principe. L'ère du positivisme en politique va commencer.

L'immense dégoût que me donnent mes contemporains me rejette sur le passé, et je travaille mon bon Saint- Antoine de toutes mes forces. Je suis venu à Paris uniquement pour lui, car il m'est impossible de me procurer à Rouen les livres dont j'ai besoin actuellement; je suis perdu dans les religions de la Perse. Je tâche de me faire une idée nette du Dieu Hom, ce qui n'est pas facile. J'ai passé tout le mois de juin à étudier le bouddhisme, sur lequel j'avais déjà beaucoup de notes. Mais j'ai voulu épuiser la matière autant que possible. Aussi ai-je fait un petit Bouddha, que je crois aimable. Comme j'ai envie de vous lire ce bouquin-là (le mien)?

Je ne vais pas à Nohant parce que je n'ose plus maintenant m'éloigner de ma mère. Sa compagnie m'afflige et m'énerve, ma nièce Caroline se relaie avec moi pour soutenir ce cher et pénible fardeau.

Dans une quinzaine, je serai revenu à Croissel. Du 15

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au 20 août j'y attends le bon Tourgueneff. Vous seriez bien gentille de lui succéder, chère maître. Je dis succéder, car nous n'avons qu'une chambre de propre depuis le séjour des Prussiens. Voyons, un bon mouvement. Venez au mois de septembre.

Avez-vous des nouvelles de l'Odéon?!! m'est impossible d'obtenir du sieur de Chilly une réponse quelconque. J'ai été chez lui plusieurs fois et je lui ai écrit trois lettres : pas un mot ! Ces gaillards-là vous ont des façons de grand seigneur qui sont charmantes. Je ne sais pas s'il est encore directeur, ou si la direction est donnée à la société Berton, Laurent, Bernard?

Berton m'a écrit pour le (et les) recommander à d'Osmoy, député et président de la commission dramatique, mais depuis lors je n'entends plus parler de rien.

A GUSTAVE FLAUBERT, A CROISSET

Nohant^ août 1871.

Tu as envie et besoin de me voir et tu ne viens pas! ce n'est pas bien ; car moi aussi, et nous tous ici, nous soupirons après toi. Nous nous sommes quittés si gais, il y a dix-huit mois, et tant de choses atroces ont passé entre nous! Se revoir serait la consolation due. Moi, je ne peux pas bouger; je n'ai pas le sou, et il faut que je travaille comme un nègre. Et puis je n'ai pas vu un seul Prussien, et je voudrais garder mes yeux vierges de cette souillure.

Ah! mon ami, quelles amiées nous passons là! C'est à n'en pas revenir, car l'espérance s'en va avec le reste.

Quel sera le contre-coup de celte infâme Commune? Isidore ou Henri V, ou le règne des incendiaires ramené par l'anarchie? Moi qui ai tant de patience avec mon espèce et qui ai si longtemps vu en beau, je ne vois plus que ténèbres. Je jugeais les autres par moi-même. J'avais gagné beaucoup sur mon propre caractère, j'avais éteint les ébullilions inutiles et dangereuses, j'avais semé sur mes volcans de l'herbe et des fleurs qui venaient bien, et je me figurais que tout le monde pouvait s'éclairer, se corriger ou se contenir ; que les années passées sur moi et sur mes semblables ne pouvaient pas être perdues pour la raison et l'exjjérience : et voilà que je m'éveille d'un rêve jiour trouver une génération partagée entre le crétinisme et le delirium tremens\ Tout est possible à présent.

C'est pourtant mal de désespérer. Je ferai un grand effort, et peut-être me retrouverai-je équitable et patiente ; mais, aujourd'hui, je ne peux pas. Je suis aussi troublée que toi, et je n'ose ni parler, ni penser, ni écrire, tant je crains d'aviver les plaies béantes de toutes les âmes.

J'ai bien reçu ton autre lettre, et j'attendais le courage d'y répondre; je ne voudrais faire que du bien à ceux que j'aime, à loi surtout qui sens si vivement. Je ne vaux rien en ce moment. J'ai une indignation qui me dévore et un dégoût qui m'assassine.

Je t'aime, voilà tout ce que je sais. Mes enfants t'en disent autant. Embrasse pour moi la bonne petite mère.

G. SAND

GXGIII

Nohant, 6 septembre 1871.

Où es-tu, mon cher vieux troubadour?

Je ne t'écris pas, je suis toute troublée dans le fond de l'âme. Ça passera, j'espère; mais je suis malade du mal de ma nation et de ma race. Je ne peux pas m'isoler dans ma raison et dans mon irréprochabililé personnelles. Je sens les grandes attaches relâchées et comme rompues. 11 me semble que nous nous en allons tous je ne sais où? As-tu plus de courage que moi? Donne-m'en!

Je t'envoie les minois de nosfiUeltes. Elles se souviennent de toi et disent qu'il faut t'envoyer leurs portraits. Hélas! ce sont des filles, on les élève avec amour comme des plantes précieuses. Quels hommes rencontreront-elles pour les protéger et continuer notre œuvre? Il me semble qu'il n'y aura plus dans vingt ans que des cafards et des voyous !

Donne-moi de tes nouvelles, parle-moi de ta pauvre maman, de ta famille, de Croisset. Aime-nous toujours comme nous t'aimons.

G. s AND.

CXCIY

A GEORGE SAND

Croisset, mercredi soir, 6 septembre.

Eh bien, chère maître, il me semble qu'on oublie son troubadour? Vous êtes donc bien accablée de besogne!

Comme il y a longtemps que je n'ai vu vos bonnes grosses lignes! Comme il y a longtemps que nous n'avons causé ensemble! Quel dommage que nous vivions si loin l'un de l'autre! J'ai un grand besoin de vous.

Je n'ose plus quilter ma pauvre mère! Quand je suis obligé de m'absenter, Caroline vient me remplacer. Sans cela, j'irais à Nohant. Y resterez-vous indéfiniment? Faut-il attendre jusqu'au milieu de l'hiver pour s'embrasser?

Je voudrais bien vous lire Saint-Antoine, qui en est à sa première moitié, puis m'épandre et rugir à vos cjtés.

Quelqu'un qui sait que je vous aime et qui vous admire m'a apporté un numéro du Gaulois, où se trouvaient des fragments d'un article de vous sur les ouvriers, publié dans le Temps. Comme c'est ça! Comme c'est juste et bien dit! Triste! triste! Pauvre France! et on m'accuse d'être sceptique !

Que dites-vous de mademoiselle Papavoine, une pétroleuse, qui a subi au milieu d'une barricade les assauts de dix-huit citoyens! Cela enfonce la fin de V Éducation sentimentale où on se borne à offrir des fleurs.

Mais ce qui dépasse tout maintenant, c'est le parti conservateur qui ne va même plus voter, et qui ne cesse de trembler! Vous n'imaginez pas la venette des Parisiens. « Dans six mois, monsieur, la Commune sera établie partout » , est la réponse ou plutôt le gémissement universel.

Je ne crois pas à un cataclysme prochain, parce que rien de ce qui est prévu n'arrive. L'Internationale finira peutêtre par triompher, mais pas comme elle l'espère, pas comme on le redoute. Ah! comme je suis las de l'ignoble

ouvrier, de Tineple bourgeois, du slupide paysan el de l'odieux ecclésiastique!

C'est pourquoi je me perds, tant que je peux, dans l'anliquité. Actuellement, je fais parler tous les dieux, à l'élal d'agonie. Le sous-titre de mon bouquin pourra être : le Comble de Vinsanité. Et la typographie se recule dans mon esprit, de plus en plus. Pourquoi publier? Qui donc s'inquiète de l'art maintenant? Je fais de la litléralu/epour moi comme un bourgeois tourne des rom's de serviette dans son grenier. Vous me direz qu'il vaudrait mieux être utile. Mais comment l'être! Comment se faire écout-r?

Tourgueneff m'a écrit qu'à partir du mois d'octobre il venait se fixer à Paris pour tout l'hiver. Ce sera quelqu'un à qui parler. Car je ne peux plus parler de quoi que ce soit avec qui que ce soit.

Je me suis occupé aujourd'hui de la tombe de mon pauvre Bouilhet; aussi, ce soir, ai-je un redoublemei.t d'amertume.

A GEORGE SAND

Croisset, 8 septembre 1871.

Ah! comme elles sont gentilles! Quels amours! Quelles bonnes petites têtes sérieuses el douces! Ma mère en a été tout attendrie el moi aussi. Cela s'appelle une attention délicate, chère maître, et je vous en remercie bien. J'envie Maurice, son existence n'est pas aride comme la mienne.

Nos deux lettres se sont croisées encore une fois. Cela prouve sans doute que nous sentons les mêmes choses en même temps et au même degré.

Pourquoi êtes-vous si triste? L'humanité n'offre rien de nouveau. Son irrémédiable misère m'a empli d'amertume, dès ma jeunesse. Aussi, maintenant, n"ai-je aucune désillusion. Je crois que la foule, le troupeau sera toujours haïssable. Il n'y a d'important qu'un petit groupe d'esprits, toujours les mêmes, et qui se repassent le (lambeau. Tant qu'on ne s'inclinera pas devant les mandarins, tant que l'Académie des sciences ne sera pas le remplaçant du pape, la politique tout entière et la société, jusque dans ses racines, ne sera qu'un ramassis de blagues écœurantes. Nous pataugeons dans l'arrière-faux de la Révolution, qui a été un avorlement, une chose ratée, un four, « quoi qu'on dise ». Et cela parce qu'elle procédait du moyen âge et du christianisme. L'idée d'égalité (qui est toute la démocratie moderne) est une idée essentiellement chrétienne et qui s'oppose à celle de justice. Regardez comme la grâce, maintenant, prédomine. Le sentiment est tout, le droil rien. On ne s'indigne même plus contre les assassins, et les gens qui ont incendié Paris sont moins punis que le calomniateur de M. Favre.

Pour que la France se relève, il faut qu'elle passe de lïnspiration à la science, qu'elle abandonne toute métaphysique, qu'elle entre dans la critique, c'est-à-dire dans l'examen des choses.

Je suis persuadé que nous semblerons à la postérité extrêmement bêles. Les mots république et monarchie la feront rire, comme nous rions, nous autres, du réalisme

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