‹ Correspondance entre George Sand et Gustave FlaubertChapitre 55 sur 73 · CCXXXVII · texte numérisé non relu

CCXXXVII

A GEORGE SAND

Chère maître,

Dans voire dernière lettre, parmi les choses gentilles que vous me dites, vous me louez de n'être pas « hautain » ; on n'est pas hautain avec ce qui est haut. Ainsi, sous ce rapport, vous ne pouvez me connaître, je vous récuse.

Bien que je me croie un bon homme, je ne suis pas toujours un monsieur agréable, à preuve ce qui m'es! arrivé jeudi dernier. Après avoir déjeuné chez une dame que j'avais appelée « imbécile », j'ai été faire une visite chez une autre que j'ai traitée de « dinde » ; telle est ma vieille galanterie française. La première m'avait assommé avec ses discours spiritualisles et ses prétentions à l'idéal ; la seconde m'a indigné en me disant que Renan était un « coquin ». Notez qu'elle m'a avoué n'avoir pas lu ses livres. Il y a des sujets sur lesquels je perds patience, et, quand on débine devant moi un ami, mon sang de sauvage revient, je vois rouge. Rien de plus sot! car ça ne sert à rien et ça me fait un mal affreux.

Ce vice-là, du reste, le lâchage des amis en sociéléf me semble prendre des proportions gigantesques!

334 CORRESPONDANCE ENTKt; GEORGE SAND

GCXXXVIII

Noliant, 26 octobre 1872.

Cher ami,

Yoilà encore un chagrin pour loi; un chagrin prévu mais toujours douloureux. Pauvre Théo! je le plains profondément, non d"êlre mort, mais de n'avoir pas vécu depuis vingt ans; et, s'il eût consenti à vivre, à exister, à agir, à oublier un peu sa personnalité intellectuelle pour conserver sa personne matérielle, il eût pu vivre longtemps encore et renouveler son fonds, dont il a trop fait un trésor stérile. On dit qu'il a beaucoup souffert de la misère pendant le siège, je le comprends, mais après? pourquoi et comment?

Je suis inquiète de n'avoir pas de les nouvelles depuis longtemps. Es-tu à Croisset? Tu as dû venir à Paris pour Tenterrement de ce pauvre ami. Que de séparations cruelles et répétées ! Je t'en veux de devenir sauvage et mécontent de la vie. Il me semble que tu regardes trop le bonheur comme une chose possible, et que l'absencç du bonheur, qui est notre état chronique, te fâche et l'étonné trop. Tu fuis tes amis, tu te plonges dans le travail et prends pour du temps perdu celui que lu emploierais à aimer ou à te laisser aimer. Pourquoi n'es-lu pas venu chez nous avec madame Viardol et Tourgueneff? Tu les aimes, tu les admires, tu te sais adoré chez nous, et tu le sauves pour

ET GUSTAVE PLAUBERT 335

être seul. Eh bien, pourquoi ne le marierais-tu pas? Èlrc seul, c'est odieux, c'est mortel, et c'est cruel aussi pour ceux qui vous aiment. Toutes tes lettres sont désolées et me serrent le cœur. N'as-tu pas une femme que tu aimes ou par qui tu serais aimé avec plaisir? Prends-la avec toi. îN'y a-t-il pas quelque part un moutard dont tu peux te croire le père? Élève-le. Fais-toi son esclave, oublie-toi pour lui.

Que sais-je? vivre en soi est mauvais. Il n'y a de plaisir intellectuel que la possibilité d'y rentrer quand on en est longtemps sorti; mais habiter toujours ce moi qui est le plus tyrannique, le plus exigeant, le plus fantasque des compagnons, non, il ne faut pas. — Je t'en supplie, écoute-moi! tu enfermes une nature exubérante dans une geôle, tu fais, d'un cœur tendre et indulgent, un misanthrope de parti pris, — et tu n'en viendras pas à bout. Enfin, je m'inquiète de loi et le dis peut-être des bêtises; mais nous vivons dans des temps cruels et il ne faut pas les subir en les maudissant. Il faut les surmonter en les plaignant. Voilà! Je t'aime, écris-moi.

Je n'irai à Paris que dans un mois pour faire jouer Mademoiselle La Quintinie. Où seras-tu?

CGXXXIX

A GEORGE SAND

Nuit de luadi, 28 octobre 1872.

Vous av^ez deviné, chère maîti'e, que j'avais un redonilement de chagrin, et vous m'avez écrit une bonne lettre

bien tendre, merci; je vous embrasse plus forlement encore que d'habitude.

Bien que prévue, la mort du pauvre Théo m'a navré. C'est le dernier de mes amis intimes qui s'en va. Il clôt la liste. Qui verrai-je maintenant quand j'irai à Paris? Avec qui causer de ce qui m'intéresse? Je connais des penseurs (du moins des gens qu'on appelle ainsi), mais un artiste, , où est-il?

Moi, je vous dis qu'il est mort de la « charognerie moderne ». C'était son mot, et il me l'a répété cet hiver plusieurs fois : « Je crève de la Commune, etc. »

Le 4 Septembre a inauguré un ordre de choses où les gens comme lui n'ont plus rien à faire dans le monde. Il ne faut pas demander des pommes aux orangers. Les ouvriers de luxe sont inutiles dans une société où la plèbe domine. Comme je le regrette! Lui et Bouilhet me manquent absolument, et rien ne peut les remplacer. Il était si bon d'ailleurs, et, quoi qu'on dise, si simple. On reconnaîtra plus tard (si jamais on revient à s'occuper de littérature) que c'était un grand poète. En attendant, c'est un auteur absolument inconnu. Pierre Corneille l'est bien.

Il a eu deux haines : la haine des épiciers dans sa jeunesse, celle-là lui a donné du talent; la haine du voyou dans son âge mûr, celte dernière l'a tué. Il est mort de colère rentrée, et par la rage de ne pouvoir dire ce qu'il pensait. 11 a été opprimé par Girardin, par Fould, par Dalloz et par la première République. Je vous dis cela parce que j'ai vu des choses abominables et que je suis le seul homme, peut-être, auquel il ait fait des confidences ntières. Il lui manquait ce qu'il y a de plus important

dans la vie pour soi comme pour les autres : le caractère. Avoir manqué TAcadémie a été pour lui un effroyable chagrin. Quelle faiblesse! et comme il laut peu s'estimer! La recherche d'un honneur quelconque me semble, d'ailleurs, un acte de modestie incompréhensible.

Je n'ai pas été à son enterrement par la faute de Catulle Mendès, qui m'a envoyé un télégramme trop tard. Il y avait foule. Un tas de gredins et de farceurs sont venus là pour se faire de la réclame, comme d'habitude, et aujourd'hui lundi, jour du feuilleton théâtral, il doit y avoir des morceaux àdiVi?, les feuilles, ça fera de la copie. En résumé, je ne le plains pas, ji'e l'envie. Car, franchement, la vie n'est pas drôle.

Non, je ne crois pas le bonheur possible, mais bien la tranquillité. C'est pourquoi je m'écarte de ce qui m'irrite. Un voyage à Paris est pour moi maintenant une grosse affaire. Sitôt que j'agite la vase, la lie remonte et trouble tout. Le moindre dialogue avec qui que ce soit m'exaspère, parce que je trouve tout le monde idiot. Mon sentiment de la justice est continuellement révolté. On ne parle que de poHtique,et de quelle façon! Où ya-t-il une ajjparence d'idée? A quoi se raccrocher? Pour quelle cause se passionner?

Je ne me crois pas cependant un monstre d'égoïsme. Mon moi s'éparpille tellement dans les livres que je passe des journées entières sans le sentir. J'ai de mauvais moments, il est vrai, maisje me remonte par cette réflexion : « Personne, au moins, ne m'embête. » Après quoi je me retrouve d'aplomb. Enfin, il me semble que je marche dans ma voie naturelle : donc je suis dans le vrai?

Quant à vivre avec une femme, à me marier comme vous me le conseillez, c'est un horizon que je trouve fantastique. Pourquoi? Je n'en sais rien. Mais c'est comme ça. Expliquez le problème. L'être féminin n'a jamais été emboîté dans mon existence; et puis, je ne suis pas assez riche, et puis, et puis... je suis trop vieux... et puis trop propre pour infliger à perpétuité ma personne à une autre. Il y a en moi un fonds d'ecclésiastique qu'on ne connaît pas. Nous causerons de tout cela bien mieux de vive voix (]ue par lettres.

Je vous verrai à Paris au mois de décembre, mais à Paris on est dérangé par les autres. Je vous souhaite trois cents représentations pour Mademoiselle La QvAntinie. Mais vous aurez bien des embêtements avec l'Odéon. C'est une boutique où j'ai rudement souffert l'hiver dernier. Toutes les fois que je me suis livré à l'action, il m'en a cuit. Donc, assez! assez! « Cache la vie », maxime d'Épictète. Toute mon ambition maintenant est de fuir les embêtements, et je suis certain par là de n'en pas causer aux autres, ce qui est beaucoup.

Je travaille comme un furieux, je lis de la médecine, de la métaphysique, delà politique, de tout. Car j'ai entrepris un ouvrage de graude envergure, et qui va me demander bien du temps, perspective qui me plaît.

Depuis un mois, j'attends Tourgueneff de semaine en semaine. La goutte le retient toujours.

A GUSTAVE FLAUBERT, A CROISSET

Nohant, 22 novembre 1872.

Je ne pense pas aller à Paris avant février. Ma pièce est relardée, par suite de la dil'fi culte de trouver l'interprèle principal. J'en suis aise, car quitter Nohant, mes occupations et les promenades si belles en ce teraps-ci, ne me souriait point; quel automne chaud et bienfaisant pour les vieux! Nous avons, à deux heures d'ici, des bois absolument déserts, où, au lendemain de la pluie, il fait aussi sec que dans une chambre, et où il y a encore des fleurs pour moi et des insectes pour Maurice. Les petites filles courent comme des lapins dans des bruyères plus hautes qu'elles. Mon Dieu, que la vie est bonne quand tout ce qu'on aime est vivant et grouillant! Tu es mon seul point noir dans ma vie du cœur, parce que tu es triste et ne veux plus regarder le soleil. Quant à ceux dont je ne me soucie pas, je ne me soucie pas davantage des malices ou des bêtises qu'ils peuvent me faire ou se faire à eux-mêmes. Ils passeront comme passe la pluie. La chose éternelle, c'est le sentiment du beau dans un bon cœur. Tu as l'un et l'autre, sacredié! tu n'as pas le droit de n'être pas heureux. — Peut-être eût-il fallu dans ta vie Vemboitement du sentiment féminin dont tu dis avoir fait fi. — Je sais que le féminin ne vaut rien; mais peut-être, pour être heureux, fant~il avoir été malheureux.

Je l'ai été, moi, et j'en sais long; mais j'oublie si bien

Enfin, Irisle ou gai, je t'aime et je t'attends toujours, bien que tu ne parles jamais de venir nous voir et que tu en rejettes l'occasion avec empressement; on t'aime chez nous quand même, on n'est pas assez littéraire pour toi, chez nous, je le sais ; mais on aime et ça emploie la vie.

Est-ce que Saint-Antoine est fini, que tu parles d'un ouvrage de grande envergure? ou si c'est le Saint-Antoine qui va déployer ses ailes sur l'univers entier? Il le peut, le sujet est immense. Je t'embrasse, dirai-je encore, mon vieux troubadour, quand lu es résolu à tourner au vieux bénédictin? Alors, moi, je reste troubadour, il n'y a pas à dire.

G. SAND

Je t'envoie deux romans pour la collection de moi; tu n'es pas obligé de les lire en ce moment si tu es plongé dans le sérieux.

A GEORGE SAND

Lundi soir onze heures, 25 novembre 1872.

Le facteur, tantôt, à cinq heures, m'a apporté vos deux volumes. Je vais commencer Nanon tout de suite, car j'en suis fort curieux.

Ne vous inquiétez plus ài votre troubadour (qui devient un sot animal, franchement), mais j'espère me remettre. J'ai passé, plusieurs fois, par des périodes sombres et j'en suis sorli. Tout s'use, l'ennui comme le reste.

Je m'étais mal expliqué : je n'ai pas dit que je méprisais c le sentiment féminin >. Mais que la femme, malériellemenl parlant, n'avait jamais été dans mes habitudes, ce qui est tout dilTérent. J'ai aimé plus que personne, phrase présomptueuse qui signifie « tout comme un autre », et peut-être même plus que le premier venu. Toutes les tendresses me sont connues, « les orages du cœur » m'ont « versé leur pluie ». El puis le hasard, la force des choses fait que la solitude s'est peu à peu agrandie autour de moi, et maintenant je suis seul, absolument seul.

Je n'ai pas assez de rentes pour prendre une femme à moi, ni même pour vivre à Paris six mois de l'année : il m'est donc impossible de changer d'existence.

Comment, je ne vous avais pas dit que Saint-Antoine était fini depuis le mois de juin dernier? Ce que je rêve, pour le moment, est une chose plus considérable, et qui aura la prétention d'être comique. Ce serait trop long à vous expliquer, avec la plume. Nous en causerons face à face.

Adieu, chère bon maître adorable, à vous avec ses meilleures tendresses.

Votre vieux.

Toujours HHindigné comme saint Polycarpe

Connaissez-vous, dans l'histoire universelle, en y comdrenant celle des Botocudos, quelque chose de plus bête que la droite de l'Assemblée nationale? Ces messieurs qui ne veulent pas du simple et vain mol Piépublique, qui trouvent Thiers trop avancé! ! ! 0 profondeur! problème,

revene

A GUSTAVE FLAUDERT

Nohant, 27 novembre 1872.

Maurice esl tout heureux et très fier de la lettre que tu lui as écrite; il n'y a personne qui puisse lui faire autant de plaisir et dont l'encouragement compte plus pour lui. Je t'en remercie aussi, moi ; car je pense comme lui.

Comment! tu as fini Saint-Antoine? Eli bien, faut-il s'occuper de l'éditeur, puisque tu ne t'en occupes pas? Tu ne peux pas garder cela en portefeuille. Tu ne veux pas de Lévy, mais il y en a d'autres; dis un mot, et j'agirai comme pour moi.

Tu me promets d'être guéri plus tard ; mais en attendant, tu ne veux rien faire pour te secouer. Viens donc me lire Saint-Antoine, et nous parlerons de la publication. Qu'est-ce que c'est que de venir de Groisset ici pour un homme? Si tu ne veux pas venir quand nous sommes en gaieté et en fête, viens pendant qu'il fait doux et que je suis seule.

Toute la famille t'embrasse.

Ton vieux troubadour

G.' SAND

A GEORGE SAND

Chère mailre,

Voilà une nuil el un jour que je passe avec vous. J'avais fini Nanon à quatre heures du matin et Francia à trois heures de l'après-midi. Tout cela me danse encore dans la lète. Je vais tâcher de recueillir mes idées pour vous parler de ces deux excellents livres. Ils m'ont fait du bien. Merci donc, chère bon maître. Oui, c'a été comme une large bouffée d'air et, après avoir été attendri, je me sens ranimé.

Dans Nanon j'ai d'abord été charmé par le style, par mille choses simples et fortes qui sont comprises dans la trame de l'œuvre et qui la constituent telles que celle-ci : a Comme la somme me parut énorme, la bête me sembla belle. » Et puis je n'ai plus fait attention à rien, j'ai été empoigné comme le plus vulgaire des lecteurs. (Je ne crois pas cependant que le vulgaire puisse admirer autant que moi.) La vie des moines, les premières relations d'Émilien et de Nanon, la peur que causent les brigands el l'incarcération du P. Fructueux qui pouvait être poncive et qui ne l'est nullement. Quelle page que la page 113! et comme c'était difficile de rester dans la mesure! « A partir de ce jour, je sentis du bonheur dans tout el comme une joie d'être au monde! »

La Hoche aux Fades est une idylle exquise. On voudrait partager la vie de ces trois braves gens.

^e trouve que l'inlérêt baisse un peu quand Nanon se met en tête de devenir riche? Elle devient trop forte, trop intelligente! Je n'aime pas non plus l'épisode des voleurs. La renlrôe d'Émilien avec son bras amputé m'a re-ému et j'ai versé un pleur sur la dernière page, au portrait de la marquise de Francqueville, vieille.

Je vous soumets les doutes suivants : Émilien me semble bien fort en philosophie politique? A cette époquelà, y avait-il des gens voyant d'aussi haut que lui? JVlèrae objection pour le prieur, que je trouve ailleurs charmant, au milieu du livre surtout. Mais comme tout cela est bien amené, entraîné, entraînant, charmant! Quel être vous faites!!! quelle puissance!

Je vous donne, sur les deux joues, deux bécots de nourrice et je passe à Francia! Autre style, mais non moins bon. Et d'abord j'admire énormément votre Dodore. Voilà la première fois qu'on fait un gamin de Paris vrai; il n'est ni trop généreux, ni trop crapule, ni trop vaudevilliste. Le dialogue avec sa sœur, quand il consent à ce qu'elle devienne une femme entretenue, est un joli tour de force. Votre madame de Thièvre, avec son cachemire qu'elle fait jouer sur ses grasses épaules, est-elle assez Restauration ! Et l'oncle qui veut souffler au neveu sa griselte! Et Antoine, le bon gros ferblantier si poli au théâtre! Le Russe est un simple, un homme naturel, ce qui n'est pas facile à faire.

Quand j'ai vu Francia lui enfoncer son poignard dans le cœur, j'ai d'abord froncé le sourcil, ne craignant que ce fût une vengeance classique, qui dénaturât le charmant caractère de cette bonne fille? Mais pas du tout! Je me

trompais, cet assassinat inconscient complète votre héroïne.

Ce qui me frappe dans ce livre-là, c'est qu'il est très spirituel et très juste. On est en plein dans l'époque.

Je vous remercie du fond du cœur pour cette double lecture. Elle m'a détendu. Tout n'est donc pas mort! Il y a encore du beau et du bon dans le monde.

Nohant, 29 novembre 1810.

Tu me gâtes ! je n'osais pas l'envoyer ces romans, qui étaient sous bande à ton adresse depuis huit jours. Je craignais de te déranger d'un courant d'idées et de l'ennuyer. Tuas tout lâché pour lire Maurice d'abord, et pais moi. Nous aurions des remords si nous n'étions pas des égoïstes, bien contents d'avoir un lecteur qui en vaut dix mille! Cela fait grand bien; car, Maurice et moi, nous travaillons dans le désert, ne sachant jamais que l'un par l'autre si c'est réussi ou gâché, échangeant nos critiques, et n'ayant pas de rapports avec les jugeurs patentés.

Michel ne nous dit jamais qu'au bout d'un an ou deux si ça s'est vendu. Quanl à Buloz, si c'est à lui que nous avons affaire, il nous déclare invariablement que c'est mauvais ou médiocre. Il n'y a que Charles Edmond qui nous encourage en demandant de la copie. Nous écrivons sans préoccupation du public; ce n'est peut-être pas mauvais; mais, chez nous, il v a excès. Aussi un encourage-

ment de toi nous rend le courage, qui ne nous quitte pas, mais qui est souvent un courage triste, tandis que tu nous le fais brillant et gai, et sain à respirer.

J'ai donc bien fait de ne pas jeter Nanon au feu, comme j'étais prête à le faire quand Charles Edmond est venu me dire que c'était très bien et qu'il le voulait pour son journal. Je te remercie donc et je te rends les bons baisers, pour Francia surtout, que Bulozn'a inséré qu'en rechignant et faute de mieux : tu vois que je ne suis pas gâtée, mais je ne me fàchc jamais de tout ça et je n'en parle pas. C'est comme cela et c'est tout simple. Du moment que la littérature est une marchandise, le vendeur qui l'exploite n'apprécie que le client qui achète, et, si le client déprécie l'objet, le vendeur déclare à l'auteur que sa marchandise ne plaît pas. La république des lettres n'est qu'une foire où on vend des livres. Ne pas faire de concession à l'éditeur est notre seule vertu ; gardons-la et vivons en paix, même avec lui quand il rechigne, et reconnaissons aussi que ce n'est pas lui le coupable. Il aurait du goût si le public en avait.

Voila mon sac vidé et n'en parlons que pour aviser à Saint- Antoine, tout en nous disant que les éditeurs seront bêtes. Lévy ne l'est pourtant pas, mais lu t'es fâché avec lui. Je voudrais parler de tout cela ave€ loi ; veux-tu venir? ou remettre à mon voyage à Paris? Mais quand irai-je? Je ne sais pas. Je crains un peu les bronchites d'hiver, et ne me déplace que quand il le faut absolument, par devoir d'état.

Je ne crois pas qu'on joue Mademoiselle La Quintinie. Les censeurs ont déclaré que celait un chef-d'œuvre de

la plus haute et de la plus saine moralité^ mais qu'ils ne pouvaient pas prendre sur eux d'en autoriser la représentation. Il faut que cela aille plus haut, c'est-à-dire au ministre qui renverra au général Ladmirault; c'est à mourir de rire. Mais je ne consens pas à tout cela, et j'aime mietix qu'on se tienne tranquille jusqu'à nouvel ordre. Si le nouvel ordre est la monarchie cléricale, nous en verrons bien d'autres. Pour mon compte, ça m'est égal qu'on m'eaipèche; mais pour l'avenir de notre génération?...

GCXLV

A GEORGE SANJD

Mercredi, 4 décembre 1812.

Chère maître,

Je relève une phrase dans votre dernière lettre : « L'éditeur aurait du goût si le public en avait... ou si le public le forçait à en avoir. » Mais c'est demander l'impossible. Ils ont des idées litléraires, croyez-le bien, ainsi que MM. les directeurs de théâtre. Les uns et les autres prétendent s'y connaître, et leur esthétique se mêlant à leur mercantilisme, ça fait un joli résultat.

D'après les éditeurs, votre dernier livre est toujours inférieur au précédent! que je sois pendu si ça n'est pas vrai! Pourquoi Lévy admire-t-il bien plus Ponsard et Octave Feuillet que le père Dumas et vous? Lévy est académique. Je lui ai fait gagner plus d'argent que Guvillicr- Fleury, n'est ce pas? Eh bien, faites un parallèle entre

nous deux, et vous verrez comme vous serez reçue. Vous n'ignorez pas qu'il n'a pas voulu vendre de Dernières Chansons plus de 1200 exemplaires, et les 800 qui restent sont dans le grenier à foin de ma nièce, rue de Glichy! C'est très étroit de ma part, j'en conviens; mais j'avoue que ce procédé m'a simplement enragé. 11 me semble que ma prose pouvait être plus respectée par un homme à qui j'ai fait gagner quelques sous.

Pourquoi publier, par l'abominable temps qui court? Est-ce pour gagner de l'argent? Quelle dérision! Comme si l'argent était la récompense du travail! et pouvait l'être! Cela sera quand on aura détruit la spéculation : d'ici là, non! Et puis comment mesurer le travail, comment estimer l'effort? Reste donc la valeur commerciale de l'œuvre. Il faudrait pour cela supprimer tout intermédiaire entre le producteur et l'acheteur, et quand même, cette question en soi est insoluble. Car j'écris (je parle d'un auteur qui se respecte) non pour le lecteur d'aujourd'hui, mais pour tous les lecteurs qui pourront se présenter, tant que la langue vivra. Ma marchandise ne peut donc être consommée maintenant, car elle n'est pas faite exclusivement pour mes contemporains. Mon service reste donc indéfini et, par conséquent, impayable.

Pourquoi donc publier? Est-ce pour être compris, applaudi? Mais vous-même, vous, grand George Sand, vous avouez votre solitude.

Y a-t-il maintenant, je ne dis pas de l'admiration ou de la sympathie, mais l'apparence d'un peu d'attention pour les œuvres d'art? Quel est le critique qui lise le livre dont il ait à rendre compte?

Dans dix ans on ne saura peut-être plus faire une paire de souliers, tant on devient effroyablement stupide! Tout cela est pour vous dire que jusqu'à des temps meilleurs (auxquels je ne crois pas) je garde Saint-Antoine dans un bas d'armoire.

Si je le fais paraître, j'aime mieux que ce soit en même temps qu'un autre livre tout différent. J'en travaille un maintenant qui pourra lui faire pendant. Conclusion : le plus sage est de se tenir tranquille.

Pourquoi Duquesuel ne va-t-il pas trouver le général Ladmirault, Jules Simon, Thiers? Il me semble que cette démarche le regarde. Quelle belle chose que la censure! Rassurons-nous, elle existera toujours, parce qu'elle a toujours existé! Notre ami Alexandre Dumas fils, pour faire un agréable paradoxe, n'a-t-il pas vanté ses bienfaits dans la préface de la Dame aux Camélias'^

Et vous voulez que je ne sois pas triste! J'imagine que nous reverrons prochainement des choses abominables, grâce à l'entêtement inepte de la droite. Les bons Normands, qui sont les gens les plus conservateurs du monde, inclinent vers la gauche très fortement.

Si l'on consultait maintenant la bourgeoisie, elle ferait le père Thiers roi de France. Thiers ôté, elle se jetterait dans les bras de Gambetta et j'ai peur qu'elle ne s'y jette bientôt !

Je me console en songeant que jeudi procha'n j"aurgi cinquante et un ans.

Si vous ne devez pas venir à Paris au mois de février, j'irai vous voir à la fin de janvier, avant de rentrer au parc Monceau ; je me le promets.

3d0 correspondance entre GEORGE SAND

La princesse m'a écrit pour me demander si vous étiez à Nohant. Elle veut vous écrire.

Ma nièce Caroline, à qui je viens de faire lire A'anon, en est ravie. Ce qui Ta frappée, c'est la « jeunesse » du livre. Le jugement me paraît vrai. C'est un bouquin, ainsi que Franda qui, bien que plus simple, est peut-être encore plus réussi, plus irréprochable comme œuvre.

J'ai lu, cette semaine, Vlllustre docteur Matheus, d'Erckmann-Chatrian. Est-ce assez pignouf! Voilà deux cocos qui ont l'âme bien plébéienne.

Adieu, chère bon maître. Votre vieux troubadour vous embrasse.

Je pense toujours à Théo, je ne me console pas de cette perte.

A GUSTAVE FLAUBERT, A CROISSET

Nohant, 8 décembre 1812.

Eh bien, alors, si tu es dans l'idéal de la chose, si tu as un livre d'avenir dans la pensée, si tu accomplis une tâche de conûance et de conviction, plus de colère et plus de tristesse, soyons logiques.

Je suis arrivée, moi, à un état philosophique d'une sérénité très satisfaisante et je n'ai rien surfait en le disant que toutes les misères qu'on peut me faire, ou toute l'indifférence qu'on peut me témoigner, ne me touchent réellement plus et ne m'empêchent pas, non seule-

ment d'être heureuse en dehors de la httérature, mais encore d'être littéraire avec plaisir et de travailler avec joie.

Tu as été content de mes deux romans? Je suis payée, je crois qu'ils sont bien, et le silence qui a envahi ma vie (il faut dire que je Tai cherché) est plein d'une bonne voix qui me parle et me suffit. Je n'ai pas monté aussi haut que toi dans mon ambition. Tu veux écrire pour les temps. Moi, je crois que, dans cinquante ans, je serai parfaitement oubliée et peut-être durement méconnue! C'est la loi des choses qui ne sont pas de premier ordre, et je ne me suis jamais crue de premier ordre. Mon idée a été plutôt d'agir sur mes contemporains, ne fût-ce que sur quelques-uns, et de leur faire partager mon idéal de douceur et de poésie. J'ai atteint ce but jusqu'à un certain poini, j'ai fait du moins pour cela tout mon possible, je le fais encore, et ma récompense est d'en approcher toujours un peu plus.

Voilà pour moi; mais, pour toi, le but est plus vaste, je le vois bien, et le succès plus lointain. Alors tu devrais te mettre plus d'accord avec toi en étant encore plus calme et plus content que moi. Tes colères d'un moment sont bonnes. Elles sont le résultat d'un tempérament généreux, et, comme elles ne sont ni méchantes ni haineuses, je les aime, mais ta tristesse, tes semaines de spleen, je ne les comprends pas et je te les reproche. J'ai cru, je crois encore, à trop d'isolement, à trop de détachement des liens de la vie. Tu as de puissantes raisons pour me répondre, si puissantes, qu'elles devraient te donner la victoire.

Fouille-toi et réponds-moi, ne fût-ce que pour dissiper les crainles que j'ai souvent sur ton compte, je ne veux pas que tu te consumes. Tu as cinquante ans, mon fils

352 CORRESPOiNDANCE EiNTRE GEORGE SAND

aussi OU à peu près. Il est dans la force de l'âge, dans son meilleur développement, loi de même, si tu ne chauffes pas trop le four aux idées. Pourquoi dis-tu souvent que tu voudrais être mort? Tu ne crois donc pas à ton œuvre? lu te laisses donc influencer par ceci ou cela des choses présentes? C'est possible, nous ne sommes pas des dieux, et quelque chose en nous, quelque chose de faible et d'inconséquent trouble parfois notre théodicée. Mais la victoire devient chaque jour plus facile quand on est sûr d'aimer la logique et la vérité. Elle arrive même à prévenir, à vaincre d'avance les sujets d'humeur, de dépit ou de découragement.

Tout cela me paraît facile, quand il s'agit de la gouverne de nous-mêmes : les sujets de grande tristesse sont ailleurs, dans le spectacle de l'histoire qui se déroule autour de nous; cette lutte éternelle de la barbarie contre la civilisation est d'une grande amertume pour ceux qui ont dépouillé l'élément barbare et qui se trouvent eil avant de leur époque. Mais, dans celle grande douleur, dans ces secrètes colères, il y a un grand stimulant qui justement nous relève, en nous inspirant le besoin de réagir. Sans cela, je confesse que, pour mon compte, j'abandonnerais tout.

J'ai eu assez de compliments dans ma vie, du temps où l'on s'occupait de littérature. Je les ai toujours redoutés quand ils me venaient des inconnus ; ils me faisaient trop douter de moi. De l'argent, j'en ai gagné de quoi me faire riche. Si je ne le suis pas, c'est que je n'ai pas tenu à l'être; j'ai assez de ce que Lévy fait pour moi. Ce que j'aimerais, ce serait de me livrer absolument à la botanique, ce serait pour moi le Paradis sur la terre. Mais il ne faut pas, cela ne servirait qu'à moi, et, si le chagrin

est bon à quelque chose, c'eslà nous défendre de régoïsme; donc, il ne faut pas maudire ni mépriser la vie. Il ne faut pas l'user volontairement; tu es épris de la justice, commence par être juste envers toi-même, tu te dois de te conserver et de te développer.

Écoute-moi ; je t'aime tendrement, je pense à toi tous les jours et à tout propos : en travaillant, je pense à toi. J'ai conquis certains biens intellectuels que tu mérites mieux que moi et dont tu dois faire un plus long usage. Pense aussi que mon esprit est souvent près du tien et qu'il te veut une longue vie et une inspiration féconde eu jouissances vraies.

Tu promets de venir; c'est joie et fête pour mon cœur et dans la famille.

Ton vieux troubadour.

Page 1