CCLXVIII
Samedi soir, " février 1S71.
J'ai enfin un moment à moi, chère maître; donc causons un petit peu.
J'ai su par Tourguenefî que vous alliez maintenant très bien. Voilà l'important. Or, je vais vous donner des nouvelles de cet excellent P. Cruchard.
J'ai, hier, signé ie dernier bon à tirer de Saint-Anloine . . . Mais le susdit bouquin ne paraîtra pas avant le l"" avril (comme poisson?) à cause des traductio*is. C'est fini, je n'y pense plus! Saint-Antoine est réduit, pour moi, à l'état de souvenir! Cependant je ne vous cache point que j'ai eu un quart d'heure de grande tristesse lorsque j'ai contemplé la première épreuve. 11 en coûte de se séparer d'un vieux compagnon !
Quant au Candidat^ il sera joué, je pense, du fîO au 25 de ce mois. Comme cette pièce m'a coûté très peu d'efforts et que je n'y attache pas grande importance, je suis assez calme sur le résultat.
Le départ de Carvalho m'a contrarié et inquiété pendant quelques jours. Mais son successeur Cormon est plein de zèle. Je n'ai jusqu'à présent qu'à me louer de lui, comme de tous les autres du reste. Les gens du Vaudeville sont charmants. Votre vieux troubadouf , que vous vous figurez agité et continuellement furieux, est doux comme un
mouton et même débonnaire! J'ai fait d'abord tous les changements qu'on a voulu, puis on a rétabli le texte primitif. .Mais j'ai de moi-même enlevé ce qui me semblait trop long et ça va bien, très bien. Delannoy et Saint- Germain ont des binettes excellentes et jouent comme des anges. Je crois que ça ira.
Une chose m'embête. La censure a abîmé un rôle de petit gamin légitimiste, de sorte que la pièce, conçue dans un esprit d'impartialité stricte, doit maintenant flatter les réactionnaires : effet qui me désole. Car je ne veux complaire aux passions politiques de qui que ce soit, ayant, connue vous le savez, la haine essentielle de tout dogmatisme, de tout parti.
Eh bien, le bon Alexandre Dumas a fait le plongeon! Le voilà de l'Aca^Jémie! Je le trouve bien modeste. Il faut l'être pour se trouver honoré par les honneurs.
Nohant, 15 février 1871.
Tout va bien et tu es content, mon troubadour. Alors nous sommes heureux ici de ton contentement et nous faisons des vœux pour le succès et nous attendons avec impatience Saint-Antoine pour le relire. Maurice a eu une grippe qui le reprend tous les deux jours. Lina et moi nous allons bien. Les petites supérieurement, Aurore apprend tout avec une facilité et une docilité admirables,
c'est ma vie et mou idéal que cette enfaul. Je ne jouis plus que de son progrès. Tout mou passé, tout ce que j'ai pu acquérir ou produire n'a plus de valeur à mes yeux que celle qui peut lui profiter. Si j'ai eu en partage une certaine dose d'intelligence et de bonté, c'est pour qu'elle puisse en avoir une plus grande. — Tu n'as pas d'enfant, sois donc un littérateur, un artiste, un maître, c'est logique, c'est ta compensation, ton bonheur et ta force. Aussi, dis-nous bien que tu marches en avant, cela nous semble capital dans la vie. — Et porte-toi bien, je crois que ces répétitions qui te font aller et venir te sont bonnes. Nous t'embrassons tous bien tendrement.
G. SAND
Samedi soir, 28 février 1874.
Chère maître,
La première du Candidat est fixée à vendredi prochain à moins que ce ne soit samedi, ou peut-être lundi 9"? Elle a été retardée par une indisposition de Delannoy et par Y Oncle Sam^ car il fallait attendre que ledit Sam fût descendu au-dessous de quinze cents francs.
Je crois que ma pièce sera très bien jouée, voilà tout. Car pour le reste je n'ai aucune idée et je suis fort calme sur le résultat, indifférence qui m'étonne beaucoup. Si je n'étais harcelé par des gens qui me demandent des places,
j'oublierais absolument que je vais bientôt comparaître sur les planches, et me livrer, malgré mon grand âge, aux risées de la populace. Est-ce stoïcisme ou fatigue?
J'ai eu et j'ai encore la grippe, il en résulte pour votre Cruchard une lassitude générale accompagnée d'une violente (ou plutôt profonde) mélancolie. Tout en crachant et toussant au coin de mon feu, je rumine ma jeunesse. Je songe à tous mes morts, je me roule dans le noir! Est-ce le résultat de trop d'activité depuis huit mois, ou l'absence radicale de l'élément femme dans ma vie? Mais jamais je ne me suis senti plus abandonné, plus vide et plus meurtri. Ce que vous me dites (dans votre dernière lettre) de vos chères petites m'a remué jusqu'au fond de l'âme! Pourquoi n'ai-je pas cela? J'étais né avec toutes les tendresses pourtant! Mais on ne fait pas sa destinée, on la subit. J'ai été lâche dans ma jeunesse, j'at eu peur de la vie! Tout se paye.
Causons d'autre chose, ce sera plus gai.
S. M. l'Empereur de toutes les Russies n'aime point les Muses. La censure de « l'autocrate du Nord » a formellement défendu la traduction de Saint-Antoine et les épreuves m'en sont revenues de Saint-Pétersbourg, dimanche dernier; l'édition française sera, mèmement, interdite. C'est pour moi une perte d'argent assez grave.
11 s'en est fallu de très peu que la cefisure française n'empêchât ma pièce. L'ami Chennevières m'a donné un bon coup d'épaule. Sans lui, je ne serais pas joué. Cru chard déplaît au Temporel. Est-ce drôle cette haine naïve de l'autorité, de tout gouvernement, quel qu'il soit, contre l'art 1
Je lis maintenant des livres d'hygiène. Oh! que c'est comique! Quel aplomb que celui des médecins! quel toupet! quels ânes, pour la plupart! Je viens de finir la Gaule ■poétique du sieur Marchangy (l'ennemi de Déranger). Ce bouquin m'a donné des accès de rire.
Pour me retremper dans quelque chose de fort, j'ai relu l'immense, le sacro-saint, l'incomparable Aristophane! Voilà un homme, celui-là! Quel monde où de pareilles œuvres se produisaient!
Nohant, mars 1874.
Nos deux petites cruellement grippées m'ont pris tout mon temps, mais je suis, dans les journaux, la marche de la pièce, j'irais t'applaudir, mon Cruchard chéri, si je pouvais quitter ces chères petites malades.
C'est donc mercredi qu'on te juge. Le jury peut être bon, ou bêle, on ne sait jamais!
Je me suis remise aussi à la pioche après m'ètre reposée du long roman publié par la revue et qui a du succès. Je te l'enverrai quand il sera en volume.
Toi, donne-moi vile des nouvelles jeudi, je n'ai pas besoin de te dire que le succès et l'insuccès ne prouvent rien, et que c'est un billet à la loterie. Il est agréable de réussir; il doit être, pour un esprit philosophe, peu désolant d'échouer. Moi, sans rien savoir de la pièce, je crois à
un succès du premier jour. Pour le succès de durée, c'est toujours l'inconnu et l'imprévu au jour le jour. Nous t'embrassons tous bien tendrement.
G. SANU.
A GEORGE SAND
Jeudi, une heure, 1-2 mars 18'74.
Pour être un four^ c'en est un! Ceux qui veulent me flatter prétendent que la pièce remontera devant le vrai public, mais je n'en crois rien! Mieux que personne je connais les défauts de ma pièce. Si Garvalho ne m'avait point, durant un mois, blasé dessus avec des corrections que j'ai enlevées, j'aurais fait des retouches ou peut-être les changements qui eussent peut-être modifié l'issue finale. Mais j'en était tellement écœuré que pour un million je n'aurais pas changé une ligne. Bref, je suis enfoncé.
Il faut dire aussi que la salle était détestable, tous gandins et boursiers qui ne comprenaient pas le sens matériel des mots. On a pris en blague des choses poétiques. Un poète dit : « C'est que je suis de 1830, j'ai appris à lire dans Hernani et j'aurais voulu être Lara». Là-dessus une salve de rires ironiques, etc.
Et puis, j'ai dupé le public à cause du titre. 11 s'attendait à un autre Rabagas\ Les conservateurs ont été fâchés de ce que je n'attaquais pas les républicains. De même les communards eussent souhaité quelques injures aux légitimistes.
Mes acteurs ont supérieurement joué, Saint-Germain entre autres, Delannoy, qui porte toute la pièce, est désolé et je ne sais comment faire pour adoucir sa douleur. Quant à Gruchard, il est calme, très calme! Il avait très bien dîné avant la représentation, et après il a encore mieux soupe. Menu : deux douzaines d'Ostende, une bouteille de Champagne frappé, trois tranches de roastbeef, une salade de truffes, café et pousse-café. La religion et l'estomac soutiennent Gruchard.
J'avoue qu'il m'eût élc agréable de gagner quelque argent, mais comme ma chute n'est ni une affaire d'art ni une affaire de sentiment, je m'en bats l'œil profondément.
Je me dis : « Enfin c'est fini! » et j'éprouve comme un sentiment de délivrance.
Le pire de tout cela, c'est le potin des billets! Notez que j'ai eu douze orchestres et une loge! (Le Figaro avait dix-huit orchestres et trois loges.) Je n'ai mèaie pas vu le chef de claque. On dirait que l'administration du Vaudeville s'était arrangée pour me faire tomber. Son rêve est accomph.
Je n'ai pas donné le quart des places dont j'avais besoin et j'en ai acheté beaucoup, pour des gens qui me débinaient éloquemment dans les corridors. Les bravos de quelques dévoués étaient étouffés tout de suite par des * chut ». Quand on a prononcé mon nom à la fin, il y a eu des applaudissements (pour l'homme mais non pour l'œuvre) avec accompagnement de deux jolis coups de sifflet partant du paradis. Voilà la vérité.
La Petite Presse de ce matin est polie. Je ne peux pas lui en demander davantage.