‹ Correspondance entre George Sand et Gustave FlaubertChapitre 59 sur 73 · Tourgueneff · texte numérisé non relu

Tourgueneff

excellent el digne homme! El quel talent modeste! On l'adore ici el je donne l'exemple. On t'adore aussi, Cruchard de mon cœur. Mais tu aimes mieux ton travail que tes camarades, et, en cela, tu es un être inférieur au vrai Cruchard, qui, du moins, adorait notre sainte religion.

A propos, je crois que nous aurons Henri V. On me dit que je vois en noir; je ne vois rien, mais je sens une odeur de sacristie qui gagne. Si cela ne devait pas durer longtemps, je voudrais voir nos bourgeois cléricaux subir le mépris de ceux dont ils ont acheté les terres et pris les litres. Ce serait bien fait.

Quel temps admirable dans nos campagnes ! Je vais encore tous les jours me plonger dans le bouillon froid de ma petite rivière el je me rétablis. J'espère reprendre demain le travail absolument abandonné depuis six mois. Ordinairement, je prends des vacances plus courtes ; mais toujours la floraison des colchiques dans lés prés m'avertit qu'il faut se remettre à la pioche. Nous y voici, piochons. Aime-moi comme je l'aime.

Mon Aurore, que je n'ai pas négligée et qui travaille bien, t'envoie un gros baiser. Lina, Maurice, des tendresses.

G. SAND

GGLxiv ' ;

A GEORGE SAND

Croisset, jeudi. j

Quoi qu'il advienne, le catholicisme en recevra un J^

terrible coup, et si j'étais dévot, je passerais mon temps à ;'

répéter devant un crucifix : « Gardez-nous la République, ô mon Dieu ! >

Mais on a peur de la monarchie. A cause d'elle-même et à cause de la réaction qui s'ensuivrait. L'opinion publique est absolument contre elle. Les rapports de MM. les Préfets sont inquiétants; l'armée est divisée en bonapartistes et en républicains ; le haut commerce de Paris s'est prononcé contre Henri V. Voilà les renseignements que je rapporte de Paris, où j'ai passé dix jours. Bref, chère maître, je crois maintenant qu'ils seront enfoncés! Amen!

Je vous conseille de lire la brochure de Cathelineau et celle de Ségur. C'est curieux! On voit le fond nettement. Ces gens-là se croient au xn" siècle.

Quant à Cruchard, Carvalho lui a demandé des changements qu'il a refusés. (Vous savez que Cruchard, quelquefois, n'est pas commode.) Ledit Carvalho a fini par reconnaître qu'il était impossible de rien changer au Sexe faible sans dénaturer l'idée même de la pièce. Mais il demande à jouer d'abord le Candidat, qui n'est pas fait et qui l'enthousiasme, — naturellement. Puis, quand la chose sera terminée, revue et corrigée, il n'en voudra peut-être plus. Bref, après VOncle Sam, si le Candidat est terminé, il le jouera. Si non, ce sera le Sexe faible.

An reste, je m'en moque, tant j'ai envie de me mettre à mon roman, qui m'occupera plusieurs années. Et puis, le sl3le théâtral commence à m 'agacer. Ces petites phrases courtes, ce pétillement continu m'irrite à la manière de l'eau de Seltz, qui d'abord fait plaisir et qui ne tarde pas à vous sembler de l'eau pourrie. D'ici au mois de janvier, je

vais donc dialoguer le mieuxpossible, après quoi je reviens à des choses sérieuses.

Je suis coulent de vous avoir un peu diverlie avec la biographie de Cruchard. Mais je la trouve hybride, et le caractère de Cruchard ne se tient pas! Un homme si Qn dans la direction n'a pas autant de préoccupations littéraires. L archéologie est de trop. Elle appartient à un autre genre d'ecclésiastiques. C'est peut-être une transition qui manque? Telle est mon humble critique.

On avait dit, dans un courrier de théâtres, que vous étiez à Paris; j'ai eu une fausse joie, chère bon maître que j'adore et que j'embrasse.

CGLXV

Ton pauvre vieux troubadour au sortir d'un cruel accès de rhumatisme, pendant lequel il n'a pas su se coucher ni manger, ni s'habiller tout seul, est entin debout. Il a passé par le mal de foie, la jaunisse, l'urticaire, la lièvre, enfin il était bon à jeter à la borne.

Le voilà debout, très faible, mais pouvant écrire quelques lignes et dire avec toi amen aux dictatures catholiques enfoncées; ce n'est même pas catholicjue^ qnil faudrait dire, ces gens-là ne le sont pas. Ce ne sont que des cléricaux.

Je vois aujourd'hui dans les feuilles, qu'on a joué l'Oncle Sam. On dit ([ue c'est mauvais, mais cela peut bien être un succès quand même. Je te vois bien ajourné, et Car-

valho me semble aussi capricieux, aussi insaisissable que les autres directeurs de théâtre.

Tout Nohant t'embrasse et moi je t'embrasse encore plus, mais je ne peux pas écrire davantage.

G. SAND

Lundi.

Bon travail? Quand pourrai-je m'y mettre, moi? je suis cM/fe.

A GEORGE SAND

Janvier IS'ÎJ.

Puisque j'ai un moment de tranquillité, jeu profite pour causer un peu avec vous, chère bon maîlre! Et d'abord, embrassez de ma part tous les vôtres, et recevez tous mes souhaits de bonne année!

V'oici maintenant ce qu'il advient de votre P. Cruchard.

Gruchard est très occupé, mais serein (ou serin?) et fort calme, ce qui étonne tout le monde. Oui, c'est comme ça. Pas d'indignation! pas de bouillonnements! Les répétitions du Candidat sont commencées, et la chose paraîtra sur les planches au commencement de février. Carvalho m'en a l'air très content! Néanmoins, il a tenu à me faire fondre deux actes en un seul, ce qui rend le premier acte d'une longueur démesurée !

J'ai exécuté ce travail en deux jours, et le Cruchard a été beau ! Il a dormi sept heures en tout, depuis jeudi malin

3S0 CORRESI'ONDANCE ENrKE GEORGE SAND

(jour de Noël) jusqu'à samedi, et il ne s'en porte que mieux.

Pour compléter mon caractère ecclésiastique, savez-vous ce que je vais faire? Je vais être parrain. Madame Charpentier, dans son enthousiasme pour Saint- Antoine, est venue me prier d'appeler Antoine l'enfant qu'elle va mettre au monde! J'ai refusé d'infliger à ce jeune chrétien le nom d'un homme si agité, mais j'ai dû accepter l'honneur qu'on me faisait!

Voyez-vous ma vieille trombine près des fonts baptismaux, à côté du poupon, de la nourrice et des parents. 0 civilisation, voilà de tes coups! Belles manières, telles sont vos exigences !

J'ai été dimanche à l'enterrement civil de François- Victor Hugo. Quelle foule! et pas un cri, pas le plus petit | désordre! Des journées comme celle-là sont mauvaises pour le catholicisme. Le pauvre père Hugo (que je n'ai pu me retenir d'embrasser) était bien brisé, mais stoïque.

Que dites-vous du Figaro qui lui a reproché d'avoir, à l'enterrement de son fils, « un chapeau mou »!

Quant à la politique, calme plat. Le procès Bazaine est de l'histoire ancienne. Rien ne peint mieux la démoralisalion contemporaine que la grâce octroyée à ce misérable! D'ailleurs, le droit de grâce (si Ton sort de la théologie) est un déni de justice. De quel droit un homme peut-il empêcher l'accomplissement de la loi?

Les bonapartistes auraient dû le lâcher; mais pas du tout : ils l'ont défendu aigrement, en haine du 4 Septembre. Pourquoi tous les partis se regardent-ils comme solidaires des coquins qui les exploitent? C'est que tous

les partis sont exécrables, bêtes, injustes, aveugles! Exemple : Thistoire du sieur Azor (quel nom!). Il a volé les ecclésiastiques. N'importe! les cléricaux se considèrent comme atteints.

A propos d'Église. J'ai lu entièrement (ce que je n'avais jamais l'ait) VFssai sur Vindifférence de Lamennais. Je connais maintenant et à fond tous les immenses farceurs qui ont eu sur le xix* siècle une influence désastreuse. Établir que le critérium de la certitude est dans le sens commun, autrement dit dans la mode et la coutume, n'était-ce pas préparer la voie au suffrage universel qui est, selon moi, la honte de l'esprit humain?

Je viens de lire, aussi, la Chrétienne de l'abbé Baiitain. Livre curieux pour un romancier. Cela sent son époque, son Paris moderne. Pour me décrasser, j'ai avalé un volume de Garcin de Tassy sur la littérature hindoustane. Là dedans, au moins, on respire.

Vous voyez que votre père Cruchard n'est pas complètement abruti par le théâtre. Du reste, je n'ai pas à me plaindre du Vaudeville. Tout le monde y est poli et exact! Quelle différence avec FOdéon !

Notre ami Cliennevières est maintenant notre supérieur, puisque les théâtres se trouvent dans son compartiment. Lagent artiste est enchantée.

Je vois le Moscove tous les dimanches. Il va très bien et je l'aime de plus en plus.

Saint-Antoine sera imprimé en placards à la fin de janvier.

Adieu, chère maître ! Quand nous reverrons-nous?Nohanl est bien loin! et je vais être, tout cet liiver, bien occupé!

Janvier 1874.

Je suis grippée avec mal de tète, mais, bien que parfailement imbécile je veux t'embrasser et te remercier de m'avoir écrit au nouvel an. Tout ISohant t'aime et te hige comme on dit au pay?.

On te souhaite un magnifique succès et on se réjouit qu'il ne soit pas acheté par des embêtements. Au reste, ce n'est guère de la part des acteurs que j'en ai connus, et au Vaudeville je n'ai trouvé que des bons enfants. As-tu un rôle pour mon ami Parade? Et pour Saint-Germain, qui t'a paru idiot un jour où peut-être il avait trop déjeuné, mais qui n'en est pas moins un brave toqué plein de cœur et d'esprit. Et du talent! du vrai.

Je ne lis pas toutes ces ordures dont tu te nourris, pour mieux sentir apparemment les bons morceaux dont tu les entrecoupes. J'ai fini de rire de la bêtise humaine, je la fuis et tâche de l'oublier. Quant à l'admiration, je suis 'oujours prête, c'est le régime sain par excellence, aussi je me réjouis de savoir que je relirai bientôt Saint-Antoine.

Tiens-moi au courant de ta pièce, et ne sois pas malade pour ce vilain hiver.

Ton vieux troubadour qui l'aime,

G. SAND

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