‹ Correspondance entre George Sand et Gustave FlaubertChapitre 62 sur 73 · COURESPONDANCE ENTRE GEORGE SAND · texte numérisé non relu

COURESPONDANCE ENTRE GEORGE SAND

tâcher de faire dans mes deux boashommes. Ne craignez pas que ce soit trop réaliste! J'ai peur, au contraire, que ça ne paraisse impossible, tant je pousserai Tidée à outrance. Ce petit travail, que je commencerai dans six semaines, me demandera quatre ou cinq ans!

CGLXXIV

A GEORGE SAND

... avril 1874.

Comme il aurait fallu lutter et que Cruchard a en horreur l'action, j'ai retiré ma pièce sur cinq mille francs de location ; tant pis ! Je ne veux pas qu'on siffle mes acteurs ! Le soir de la seconde, quand j'ai vu Delannoy rentrer dans la coulisse avec les yeux humides, je me suis trouvé criminel et me suis dit : « Assez ». (Trois personnes m'allendrissent : Delannoy, Tourgueneff et mon domestique!) Bref, c'est flni. J'imprime ma pièce, vous la recevrez vers la fin de la semaine.

Tous les partis m'éreintent! le Figaro et le Rappel, c'est complet! Des gens que j'ai obligés de ma bourse ou de mes démarches me traitent de crétin. Jamais je n'ai eu moins de nerfs. Mou stoïcisme (ou orgueil) m'étonne moi même, et quand j'en cherche la cause, je me demande si vous, chère maitre, vous n'en êtes pas une des causes.

Je me rappelle la première de Villemer, qui fut un triomphe, et la première des Do7i Juan de village, qui fut une défaite. Vous ne savez pas combien je vous ai

aum'.ée, ces deux fois-là! La hauteur de voire caractère (chose plu.s rare encore que le génie) m'édifia ! et je formulai en moi-même cette prière : « Oh ! que je voudrais être comme elle, en pareille occasion. » Qui sait, votre exemple m'a peut-être soutenu? Pardon de la comparaison! Enfin^ je m en bals Vœil profondément. Voilà le vrai.

Mais j'avoue que je regrette les « milles » francs que j'aurais pu gagner. Mon petit pot au lait est brisé. Je voulais renouveler le mobilier de Croisset, bernique !

Ma répétition générale a été funeste! Tous les reporters de Paris! Ou a pris tout en blague! Je vous soulignerai dans votre exemplaire les passages que l'on a empoignés. Avant-hier et hier on ne les empoignait plus! Tant pis! il estlrop tard. Lasuperbe deCruchardla peu t-iHre emporté.

Et on a fait des articles sur mes domiciles, sur mes pantoufles et sur mon chien Les chroniqueurs ont décrit mon appartement où ils ont vu; « aux murs, des tableaux et des bronzes ». Or, il n'y a rien du tout sur mes murs ! Je sais qu'un critique a été indigné que je ne lui aie pas fait de visite; et un intermédiaire est venu me le dire ce matin en ajoutant : « Que voulez-vous que je lui réponde? — ... — Mais MM. Dumas, Sardou et même Victor Hugo ne sont pas comme vous. — Oh! je le sais bien! — Alors, ne vous étonnez pas, etc. »

Adieu, chère bon maître adoré, amitiés aux vôtres. Baisers aux chères petites, et à vous toutes mes tendresses.

P. -S. — Pourriez-vous me donner une copie ou l'original de la biographie de Cruchard-^ je n'ai aucun brouillon et j'ai envie de la relire pour me retremper dans mon idéal.

CGLXXV

A GUSTAVE FLAUBERT, A CROISSET

Nohant, 10 avril 18'74.

Ceux qui disent que je ne trouve pas Saint-Antoine beau et excellent en ont menti, je n'ai pas besoin de le le dire. Je te demande un peu comment j'aurais été faire mes confidences aux commis de Lévy, que je ne connais pas! Je me souviens, quant à Lévy, de lui avoir dit ici, l'été dernier, que je trouvais la chose superbe et de premier numéro.

Je t'aurais déjà fait un article, si je n'avais refusé à Meurice, ces jours derniers, d'en faire un pour le Quatrevingt-treize de Victor Hugo. J'ai dit que j'étais malade. Le fait est que je ne sais pas faire d'articles et que j'en ai tant fait pour Hugo, que j'ai épuisé mon sujet. Je me demande pourquoi il n'en a jamais fait pour moi; car, enfin, je ne suis pas plus journaliste que lui, et j'aurais plus besoin de son appui qu'il n'a besoin du mien.

En somme, les articles ne servent à rien, à présent, pas plus que les amis au théâtre. Je te l'ai dit, c'est la lutte d'un contre tous, et le mystère, s'il y en a un, c'est de provoquer un courant électrique. Le sujet importe donc beaucoup au tliéàlre. Dans un roman, on a le temps d'amener à soi le lecteur. Quelle différence ! Je ne dis pas comme toi qu'il n'y a rien de mystérieux; si fait, c'est très mystérieux par un côté : c'est qu'on ne peut pas juger son effet

d'avance, et que les plus malins se [trompent dix fois sur quinze. Tu dis toi-même que tu t'es trompé. Je travaille en ce moment à une pièce, il m'est impossible de savoir si je ne me trompe pas. Et quand le saurai-je? Le lendemain de la première représentation, si je la fais représenter, ce qui n'est pas sûr. Il n'y a d'amusant que le travail qui n'a encore été lu à personne. Tout le reste es! corvée et métier, chose horrible !

Moque-toi donc de tous ces polins; les ])lus coupables sont ceux qui te les rapportent. Je trouve bien étrange qu'on dise tant contre toi à tes amis. On ne me dit jamais rien, à moi : on sait que je ne laisserais pas dire. Sois vaillant et content puisque Saint-Antoine va bien et se vend supérieurement. Que l'on t'éreinle dans tel ou tel journal, qu'est-ce que ça fait? Jadis, ça faisait quelque chose; à présent, rien. Le public n'est pas le public d'autrefois, et le journalisme n'a plus la moindre influence littéraire. Tout le monde est critique et fait son opinion soi-même. On ne me fait jamais d'articles pour mes romans. Je ne m'en aperçois pas.

Je t'embrasse et nous t'aimons.

Ton vieux troubadour.

CGLXXVI

A GEORGE SAND

Vendredi soir, 1" mai 1874.

Ça va bien, chère maître, les injures s'accumulent! C'est un concerto, une symphonie où tous s'acharnent dans leurs

inslruments. J'ai été éreinlé depuis le Figaro jusqu'à la Revue des Deux Mondes, en passant par la Gazette de France ei le Constitutionnel. Et ils n'ont pas fini! Barbey d'Aurevilly m'a injurié personnellement, et le bon Saint- René Taillandier, qui me déclare « illisible », m'attribue des mots ridicules. Voilà pour ce qui est de l'imprimerie. Quant aux paroles, elles sont à l'avenant. Saint-Victor (est-ce servilité envers Michel Lévy?) me déchire au diner de Brébanl, ainsi que cet excellent Charles Edmond, etc. En revanche, je suis admiré par les professeurs de la Faculté de théologie de Strasbourg, par Renan, et par la caissière de mon boucher! sans compter quelques autres. Voilà le vrai.

Ce qui m'étonne, c'est qu'il y a sous plusieurs de ces critiques une haine contre moi, contre mon individu, un parti pris de dénigrement, dont je cherche la cause. Je ne me sens pas blessé, mais celte avalanche de sottises m'attriste. On aime mieux inspirer des bons sentiments que des mauvais. Au reste, je ne pense plus à Saint-Antoine. Bonsoir!

Je vais me mettre, cet été, à un autre livre du même tonneau; après quoi, je reviendrai au roman pur et simple. J'en ai, en tète, deux ou trois que je voudrais bien écrire avant de crever. Présentement, je passe mes jours à la Bibliothèque, où j'amasse des notes. Dans une quinzaine, je m'en retourne vers ma maison des champs. Au mois de juillet, j'irai me décongestionner sur le haut d'une montagne, en Suisse, obéissant au conseil du docteur Hardy, lequel m'appelle « une femme hystérique », mot que je trouve profond.

Le bon TourguenelT part la semaine prochaine pour la Russie, le voyage va forcément interrompre sa rage de tableaux, car notre aminé sort plus de la Salle des ventes! C'est un homme passionné, tant mieux pour lui!

Je vous ai bien regrettée chez madame Yiardot, il y a quinze jours. Elle a chanté de Vlphigénie en Aulide. Je ne saurais vous dire combien c'était beau, transportant, enfin sublime. Quel artiste que cette femme-là! Quel artiste! De pareilles émotions consolent de Texistence.

Eh bien! et vous, chère bon maître, cette pièce dont on parle, est-elle finie? Vous allez retomber dans le théâtre! Je vous plains ! Après avoir mis sur les planches de TOdéon des chiens, on va peut-être vous demander d'y mettre des chevaux ! Voilà où nous en sommes !

Et toute la maison, depuis Maurice jusqu'à Fadet, comment va?

Embrassez pour moi les chères oetites et qu'elles vous le rendent de ma part.

Votre vieux.

CGLXXVII

Nohant, 4 mai 1874.

Ils diront tout ce qu'ils voudront, Saint-Antoine est un chef-d'œuvre, un livre magnifique. Moque-toi des critiques, ils sont bouchés. Le siècle actuel n'aime pas le lyrisme, attendons la réaction, elle viendra pour toi, et splendide.

39S COUIiESPONDANCE E.NTRE GEOlldE SAND

Réjouis-toi des injures, ce soiil de grandes promesses d'avenir.

Je travaille toujours ma pièce, je ne sais pas du tout si elle vaut quelque chose et ne m'en tourmente point. On me le dira quand elle sera finie, et si elle ne paraît pas intéressante, je la remettrai au clou. Elle m'aura amusée six semaines, c'est le plus clair de notre affaire à n us autres.

l'iauchul fait les délices des salons! heureux vieillard! toujours content de lui et des autres, ça le rend bon comiue un ange, je lui pardonne toutes ses grâces.

Tu as été heureux en écoutant la Diva Pauiita, nous l'avons eue, aveclphigénie, pendant quinzejoursàNohant, l'automne dernier. Ah oui, voilà du beau et du grand. Tâche de venir nous voir avant d'aller à Croisset, tu nous rendrais tous heureux.

Nous t'aimons et tout mon cher monde t'embrasse d'un grand bon cœur.

Ton vieux toujours troubadour,

G. SANU,

CGLXXVÎH

A GEORGE SAN

Croisset, mardi 26 mai 1874.

Chère bon maître,

Me voilà revenu dans ma solitude! Mais je n'y restera pas longtemps, car, dans un petit mois, j'irai passer une vingtaine de jours sur le Righi pow respirer un peu, me

délasser, me dénévropathiser ! Voilà trop longtemps que je n'ai pris l'air, je me sens fatigué. J'éprouve le besoin d'un peu de repos. Après quoi, je me mettrai à mon grand bouquin qui me demandera au moins quatre ans. Il aura ça de bon !

Le Sexe faible, reçu au Vaudeville par Carvalho, m'a été rendu [.ar ledit Vaudeville et rendu mèmemenl [ar Perrin, qui trouve la pièce scabreuse et inconvenante. « Mettre un berceau et une nourrice sur la scène des Français! » Y pensez-vous! Donc, j'ai porté la chose à Duquesnel qui ne m'a point encore (bien entendu) rendu de réponse. Comme la démoralisalion que procure le théâtre s'étend loin! Les bourgeois de Rouen, y compris mon frère, m'ont parlé de la chute du Candidat à voix basse (sic) et d'un air contrit, comme si j'avais passé en cour d'assises pour accusation de faux. ?se pas réussir est un crime et la réussite est le critérium du bien. Je trouve cela grotesque au suprême degré.

Expliquez-moi aussi pourquoi on met des matelas sous certaines chutes et des épines sous d'autres? Ah! le monde est drôle, et vouloir se régler d'après son opinion me semble chimérique.

Le bon Tourguenelï doit être maintenant à Saint-Pétersbourg; il m'a envoyé de Berlin un article favoiable sur Saint-Antoine. Ce n'est pas l'article qui m'a fait plaisir, mais lui. Je lai beaucoup vu cet hiver et je l'aime de plus en plus.

J'ai aussi fréquenté le père Hugo, qui est (lorsque la galerie politique lui manque) un charmant bonhomme.

Est-ce que la chute du ministère de Broghe ne vous a

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