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Correspondance entre Goethe et Schiller. Volume 1

INTRODUCTION « Je détestais Schiller. parce que son talent vigou-rcux, mais sans maturité, avait déchaîné à travers l'Allemagne, comme un torrent impétueux, tous les paradoxes moraux et dramatiques dont je m'étais efforcé de purifier mon intelligence. Le vacarme que ses œuvres avaient fait dans le pays, le succès que ces productions étranges avaient obtenu de tous côtés, chez la dame de cour au goût délicat aussi bien quechez l'étudiant grossier, tout cela m'épouvantait; je craignais de voir tous mes efforts absolument per-dus les sujets auxquels je m'étais préparé me sem-hlaient devenus impossibles; le tour,' la façon que j'avais donnés à mon esprit, mon nouvel être, eu un mot, était comme frappé de paralysie. ùî qui me

connEsroNiuNCE l,; causait surtout la douleur Ja plus vive, c'est que tons mes amis, ceux qui m'étaient attachés par les liens d'une pensée commune, Henri Meyer, Moritz, et les artistes qui se développaient dans te même sens, Tischbein et Ihiry me paraissaient exposés a un péril semblable. Sla perplexité était grande. J'aurais volontiers renoncé à l'élude des arts et à la pratique de la poésie, si cela m'eut été possible; comment me promettre, en effet, de surpasser ces œuvres, où des 'nspirations de génie se déployaient sous une forme sauvage? Qu'on se représente mon état je cherchais a nourrir en mot, je me disposais à eoiumuniquiu- aux autres les conceptions les plus pures, d soudain je me sentais .étranglé entre Ardiughetlo et Charles Moor1. Il était impossible de songer à un accord entre Schiller et moi. Même la douce intervention d'un ftalberg demeura sans résultat; les raisons que j'opposais a tous ceux qui voulaient nous rapprocher l'un de l'autre étaient difficiles à réfuter. Personne ne pouvait nier qu'entre deux antipodes intellectuels la distance est plus grande que le diamètre de la terre. »

Voilà ce que Gœtlie pensait de Schiller pendant les • (fin sait que l.tiarles Mitor e«t Ir flirt de ces lil'igtimls que Schiller tnil sur la scéro? lTxt',et qui reluvsentent la l'éçllite des genêt iw tions nouvelles iiinliv la suriêté du dix-lmitit-me siècle. (JiKint à Ar-tliiifjlicllo, r'csl h- hi'ii^ tt'uit iuiiuiii ili' .Ic-in-.liicijnes llrinsc, Ar-dingheUo mt les tien bienheureuses, truvre j.>i'«s>ii"i'<'mont sriisucllc où le fiimmnii^ini'1 de i» vftlrtptê <i pifcliê a*<w cITronirri»1. Arding-htllo avait \ma vu 17H1.

EJiTHE fiO- THE ET SCHILLER. 5 sept ou huit années qui suivirent son retour d'Italie (1787–1794). De son côté, Schiller écrivait a son ami Kocrncr « Je serais malheureux si je me ren-contrais souvent avec Goethe, Il n'a pas un seul mo-ment d'expansion, même avec ses amis les plus in-times on n'a prise sur lui d'aucune façon; je crois en vérité, que c'est un égoïste nu suprême degré. Il [(ossèdf! le talent d'enchaîner les hommes it se les attache par maintes attentions, et les petites lui réus-sissent aussi bien que les grandes; quanta lui,, il sait toujours conserver sa liberté tout entière. U annonce son exigence par des bienfaits, mais à la manière d'un Dieu, sans se donner lui-même. Cette façon d'agir me semble trés-conséquente, très-appropriée au plan de sa vie, parfaitement calculée pour les jouissances suprêmes de l'amour-propre. Les hommes tic devraient pas permettre â un tel être d'approcher Irop près d'eux. Pour moi, je le déteste. »

C'est au mois de février 178!) que Schiller s'expri-mait ainsi suiGteUie. Transportez-vous seize ans plus lard, entrez dans la chambre de (iœlhe te 1 0 mai 805; le poêle de Faust est malade, et personne n'ose luian-noncerque Scbillcr vient de mourir. La veille au soir, à ta tristesse mal dissimulée des personnes qui t'entou-rent, à une certaine agitation de ses serviteurs et descs amis, il st deviné que Schiller était plus mal, et on l'a entendu pleurer pendant la nuit. Au point du jour, sa compagne s'élant approchée de son lit « N'est-ce pas, dit-il, Schiller était bien malade hier? n 1/ac-cent de ses paroles émeut si vivement la pauvre femme qu'elle écl.'ite en sanglots. « H est mort » s'écrie Goethe d'une voix qui commande une réponse.- « Vous l'avez dit. » « Il est mort t » répète le poète, et il couvre de sa main ses yeux noyés de larmes. Quelque temps après, il écrivait à Zelter « J'ai per-dit la moitié de mon éirc. » Pour disputer à la mort cette moitié de son élrc, il va ressusciter au fond de son ùme la figure vivante do son ami. Magique puis-sance du cœur! Schiller esl là comme -autrefois; l'au-teur de Famt et l'auteur de Guillaume Tell conversent encore ensemble, échangeant leurs pensées, s'éle-vant d'un mémo vol aux plus haulcs régions de l'art et complétant l'un par t'autre l'éducation de leur génie. Schiller a laissé ttn drame inachevé; Goethe veut terminer ce drameet le faire jouer sur tous les théâtres de l'Allemagne.

Dans toutes les œuvres de sa dernière période, le souvenir de Schiller ne te quitte pas un instant. Qu'il revienne it la poésie pure ou qu'il se passionne pour la science, qu'il écrive le Divan, les Hallades, la se-conde partie «le Faust, ou hien que, dans son éclec-tisme universel, il embrasse avec un zèle et une clairvoyance incomparables toutes les productions de l'esprit humain, il semble toujours se dite Schiller serait-il ronUwit Ses recherches les plus spéciales portent niaittfrstcnieul l'empreinte de cette religion

E5TRK GŒÎTHE ET SCHILLER.

de son cœur. Quand il écrit son Histoire de la théorie des tonlenn, arrivé à la dernière page, il ne peut se séparer de son livre et prendre congé de ses études sans avoir fait hommage à Schiller des résultats qu'il a obtenus. C'est Schiller qui le ranimait sans cesse; c'est Schiller qui, par ses objections et ses conseils, le remettait sur la voie de la vérité. Botanique, phy-sique, analomie comparée, les choses les plus étran-gères à ses travaux, il les comprenait sans effort. Qu'importe qu'il n'y fut pas initié? Le grand instinct de la nature, qui était le fond de son génie 1, lui per.mettait de diriger en maintes occasions le prédéces-seur de Candollc et de Geoffroy Saint-IIilaire. Direction merveilleuse, dont («oellie recueillait encordes fruits après que la mort lui avait enlevé son guide Il ex-primait simplement la vérité, lorsque, le 10 mai IMf», faisant représenter, sur le théâtre de Wehnar, lt'|i(io'me de lu Cloche arrangé pour lascéne, il s'écriait dans un louchant épilogue « Il est avec nous, il reste avec nous, celui qui, depuis tant d'années, depuis dix années déjà, s'est éloigné de nous » r~ Que s'est-if donc passé entre ces deux époques? De 1794 à 1805, pourquoi un tel changement? Une circonstance fortuite a rapproché (iwtlte et Schiller, ei ces deux hommes, qui croyaient se haïr, ont re-connu l'étroite fraternité de loues à nies, La haine, on Die grosse NatûrlkMeil tciites (ienie't. (i«'Uu>, Geschiclde der Vurbeuhhrc. fl Ta dit souvent, est voisine de l'amour. L'antipathie violente de ces deux grands esprits cachait une at-traction involontaire. L'effroi mutuel qu'ils s'inspi-raient était comme le pressentiment de l'empire qu'ils exerceraient l'un sur l'autre le jour où ils au-raient le murage de se réformer eux-mêmes. Schil-ler, avec «a cordialité si franche, an moment même où il s'écrie Je le déteste! exprime ce pressentiment de la façon I» plus vive « Ce que Goethe a éveillé en moi, écrit-il it Kœrner c'est un singulier mélange de haine et d'amour, un sentiment assez semblable à celui que Brntus et Cassius doivent avoir éprouvé en face de César. Jf serais capable de tuer son es-prit, pour l'aimer ensuite de tout mon cœur. Et plus loin « Je fais grand cas de l'opinion de Go'the; les Dicu.r tic la Grèce ont obtenu son approbation; il a trouvé seulement la pièce trop longue et il est bien possible qu'il n'ait pas tort. Sa tète est mûre, et les ju-gements qu'il porte sur moi sont animés d'une partia-lité (pour ne rien dire do phiKlhostUe plutôt que bien-veillante; or, connue je. liens avant tout à savoir la vérité sur mon compte, (ïn>the est précisément, de tous les hommes que je connais, celui (lui est le mieux en mesure df me rendre ce service. Je l'entourerai dVs-pions pour savoir ce qu'il pense de mes tt'ttvres. » Schiller n'eut pas besoin de faire épier longtemps les Schillt'rs Brkfwtchtd mit Kœmcr. i«n fiHi Im zunt Tode Schil-tm, l vol. Uerlin, mi. I. II. p. al, 22.

ENTRE GŒTnE ET SCH1UER.

pensées et les paroles de Gœlhe; il devint bientôt le maitre de tous les secrets de son esprit. Rapprochés par lmc:ird, ils se comprirent enfin; la défiance qui les avait séparés si longtemps fit place à une sympa-thie ardente; et pendant onze ans, de 1794 à 1805, ils (tonnèrent au monde le spectacle le plus noble et le plus touchant, celui de deux esprits supérieurs qui, mettant de coté toutes les préoccupations mes-quines, s'oubliant eux-mêmes pour ne songer qu'à la poursuite du beau, se consacrent tout entiers, pleins de foi et d'amour, à la religion de l'idéal. L'Allemagne possède enfin la correspondance où se (rouve retracée cette merveilleuse communauté d'études. Le 50 octobre 1824, Gœthc écrivait à Zel-ter « Je rassemble ma correspondance avec Schil-ler, de 1794 à 1805. Ce sera un précieux présent pour l'Allemagne, bien plus, j'ose le dire, pour l'hu-manité tout entière. » De recueil, que l'auteur d'Her-mimn et Dorothée avait le droit d'annoncer en ces ter-mes, fut publié en 1829, et prit rang aussitôt parmi les monuments de la littérature moderne. Il s'en fallait bien cependant que la publication fût com-plète (îœtlic n'avait osé reproduire tous les libres éjianchfîincnls contiés à ces lettres inltnws. Les écri* vains jugés, commentés et parfois stigmatisés par les deux puissants artistes avec une franchise si ré-solue, n'avaient pas tous disparu de la scène. Com-ment jeter au publie de familières causeries qui au-- 8 CORUESrONDANa raient blessé tant d'amours-propres'J Bien des lettres | furent supprimas, bien des passages adoucis. Ouant • aux noms, ils étaient remplacés presque tous par des initiales, choisies de façon a dépister les ctmenx. A ces altérations volontaires se joignaient des erreurs sans motifs. Pourquoi Gwthc, dans cette première édition, avait-il mis de côté des lettres tout à fait in-oi'fcnsivcs? Pourquoi l'ordre naturel était-il inter- i verti en maints endroits? Pourquoi même aux dates 1 réelles avait-on <;à et là substitut* «les dates inexactes? ( On serait fort embarrassé aujourd'hui de répondre à ces questions. Au lien de chercher le mot de l'énigme, il valail mieux publier une édition fidèle et complète de cette correspondance. Les scrupules pour lesquels Gœlhe a cru devoir modifier sou texte n'exi-stent plus désormais; les négligences qu'il a pu se permettre seraient inexcusables sous une autre plume. L'éditeur des œuvres de (Iflpthe, M. le baron Colla, a compris ainsi son devoir; un écrivain dis-tingué, M. tl. Hatiff, rédacteur du Mortjenbhtt, a été chargé par lui (le rassembler, de publier, suivant t ordre des dates, sans suppression ni altération au*cime, avec tous les noms propres et toutes tes vives hardiesses du dialogue, cette série de lettres ou plu-tôt celte conversation des deux poètes.

C'est cette édition délinitivo do la correspondance de Gn'tlie et «le Schiller qu'une plume studieuse et intelligente vient de traduire pour la France. Madame

KNTRE GflKTHE ET SCHILLER.

U baronne de Carlowitz, qui a reproduit heureuse-ment dans notre langue quelques-uns des chefs-d'œuvre de la littérature germanique 1, a voulu y ajouter les précieuses confidences des deux grands poètes allemands, On a pensé que notre concours pourrait servir cette entreprise fidèle à nos prin-cipes littéraires et à lu tâche de notre vie, nous nous tendons à Kappe) qui nous est fait. Sans doute Gœlhe a eu raison de le dire « Une. telle publication ne s'a-dresse pas seulement a l'Allemagne, elle intéresse le L'onrc humain tout entier. » fl y a pourtant ici bien dus détails qui n'ont de dateur que pour les compa-triotes des deux illustres maîtres. Ces pages, qui in-l('»rcssent le genre hunrain tout entier, il a fallu les dégager de toutes celles qui s'adressent exclusive-ment aux contrées germaniques. Ce n'est pas tout pour répondre à la pensée de Gœlhe et nous associer ii l'œuvre du consciencieux traducteur, nous nous proposons de tracer ici une introduction à cette cor-respondance; nous essayerons aussi d'y joindre un commentaire. II est difficile d'apprécier la rencontre, le choc sympathique, l'union sereine et féconde de deux génies aussi opposés que l'auteur de Faust et l'auteur de (luitluume Tell à inoins de connaître exactement leur point de départ. Voltaire a dit

Ile nos iviillmu frutlf's il sort dos ïiincellcs. 1 l.si Veuiarif, dl' Klopsiwfc.– \:fhxtmre île la guerre de Trente Ans, di- Srliillvr. ttilhetm Miinter, île iin!ilii!. ttc. etc.

OORRKSPONIHSCE Ces ciiiUoux, ici. ce sont des diamants. A l'heure oit Gœllie etSchiller se rapprochent, ces diamants sont-ils déjà (aillés, façonnés? Le lapidaire les a-l-il dégagé du voile qui les couvrait? Ne faut-il pas encore plus d'un frottement pour qu'ils puissent jeter tout leur feu? Ne négligez pas de répondre à ces questions, si vous voulez savoir tout ce que renferme le long en*trelicn des deux artistes. Ht quand ces diamants sont transformés, quand ces nobles âmes s'unissent, se pénètrent l'une l'autre, se communiquent leurs qua-lités originales, quel est te résultat de ces transmu-tations merveilleuses? Nouveau problème qu'il est impossible d'éviter. Nous dessinerons donc grands traits la biographie de Goethe et la biographie de Schiller, nous arrêtant au jour où leurs destinées, distinctes et opposées jusque-là, commencent à pren-dre un même essor. Il sera temps alors de laisser la parole aux illustres maitres; nous suivrons, nous expliquerons les principaux épisodes de leur correspondance, nous ferons le commentaire de leur vie racontée par eux-mêmes, et le jour où cette cor-respondance s'arrêtera, c'est-à-dire à la mort de Schiller, nous continuerons encore, eu retraçant la vieillesse de Gœlhc, le tableau de cette noble éduca-tion poétique et morale écrite à chaque page du pré-cieux travail.

ENTRE CŒTHE ET SCHILLER

GOETHE sv jKL'Ntssr. srs piiEMifinns ciaviiKs; phases mvebsks dk soy «fixif:

iis<jï\ i.'i-i'oqcE m; son mmtIé auc sciiii.i.ch Itons «no de ces petites pièces de vers qu'il cise-lait, avec un art si merveilleux, Goethe a tracé gaie-ment son portrait au milieu des portraits de ses an-- (•êtres. « J'ai de mon père la stature, la gravité, l'es-prit de conduite. Ma mère m'a donné la sérénité joyeuse et le goût des inventions poétiques. Mon grand-père aimait toutes les choses belles; cet amour reparait chez moi ça et là. Ma grand'mèrc aimait l'éclat et l'or; celle passion de ma grand'mère, je la sens frémir encore dans les fibres de mon être. Sé-parez maintenant les éléments du composé qui les renferme, que trouvez-vous d'original en toute cette chètive créature1; Il Cette originalité que Gœlhc, à la (in tic sa carrière1, se refusait avec tant de bonne grâce .et «le modestie, il en décrit le véritable au moment même où il semble ne pas y croire. Génie d'ordre composite, si je puis ainsi parler, il excelle à s'assimiler toute chose. Son père, sa mère, son grand'père et sa grand'mérc, lui ont donné chacun, I.r rrctieil dos /.uhme /.enien, au<(Ui'l j'emprunte ces vers, a roinircncv ik. paraître ci» Wïl. 12 COhRESPONn'ANCF.

dit-il, une qualité différente; ils lui ont donne sur- | tout, par cet assemblage de présents si divers, une 1 prodigieuse souplesse d'imagination. Comprendre et combiner tes contraires, toile est la vocation et la joie I de son esprit. A la fois grave et passionne, dévoué a la ] science autant qu'à la poésie, pourvu d'instincts et de facultés qu'aucun lien ne semble unir, il n pour di-riger tous ses instruments le plus accompli des chefs d'orcheslrr. Cet esprit de conduite, dont il parle mo-destement et qui est ta véritable originalité de son ({unie, c'est la recherche de l'unité, c'est l'amour et la méditation constante de l'harmonie universelle. Personne n'a étudié un fait, un être, une manifesta-tion quelconque de la vie, avec un sentiment pins net de la réalité; personne n'a su les replacer comme lui dans le seiu de l'immense nature. Mais c'est lui-même surtout, ce sont ses dispositions, ses instincts, les événements de sa destinée, ses joies et ses dou-leurs, ses passions et ses idées, c'est tout son être enfin qu'il interrogeait sans cesse, afin de pacifier en lui les luttes intérieures et d'atteindre a la séré-nité suprême. If ïv ;«: «vif t^ïss, disait le noble stoïrcien, héritier des Césars. Ces paroles de Marc Au-rèle semblent la devis»» de tïœthc: elles expliquent les phases diverses de sa carrière, les transformations de sa pensée, les contrastes sans nombre dont Four-millent ses œuvres, cetlc passion, si impétueuse d'abord et bientôt si froidement subtile, cette ab--

ENTnE GfF.THB ET SCII1M.ER.

ï sence complètu de fiel et de jalousie au milieu des luttes littéraires les plus vives, cet égoïsme presque superbe au milieu de sympathies ardentes pour ses oiiiules; elles expliquent, en un mot, le magnifique et mystérieux spectacle que la vie de Goethe va dérou-ler à nos regards.

GiRthc vint au monde à midi, le 28 août 1740. Son père, citoyen de r'rancfoi't-sur-Mem, était un esprit grave, sévère, plus solide que brillant, un juriscon-sulte, laborieux et intégre, qui, l'année précédente, âgé déjà de trente-sept ans, avait épousé une jeune tille plus jeune que lui de vingt années, la vive et charmante Catherine-Elisabeth Textor. Son grand-père maternel, Jean-Wolfgang Textor, lui donna ses deux prénoms sur les fonts baptismaux. L'enfant était superbe et admirablement constitué la vigueur du père, la vivacité joyeuse de la mère, s'épanouis-saient sur ce visage enfantin,

IVan, frais, souriant tVaise à cette vie amfac* On s'arrêtait pour le voir aux bras de sa nourrice, quand elles le promenait par les rues de Francfort. Quatre, uns après, on n'eut pas admiré seulement la beauté de ses traits, la vigueur de sa santé, mais l'ar-deur et la précocité de son esprit. Son éducation ve-liait de commencer sous la discipline rigide du chef de la famille, et déjà tout attestait chez l'enfant une in-- 1 Sjintol)eMv>>. l'oftkt dcioseplt Delorme.

CORRKSrONUASCK 9 tciligciicc du premier ordre. Grave et appliqué avec son père, il était initié par sa mère aux joies naïves de l'imagination. Catherine-Elisabeth Textor était un esprit alerte et joyeux qui, comprit souvent par la sévérité taciturne de son mari, prenait sa revanche avec ce petit compagnon si vif, si prompt à tout com-prendre et qui souriait si volontiers. Quand l'écolier, sa lâche finie auprès de son père, rentrait dans la chambre maternelle, que de causeries sans tin entre la jeune femme et le petit Wolfgang! Elle avait tou-juursdc nouvelles tiistoiresà lui conter; elle dessinait, pour ainsi dire, devant son esprit toute une suite d'images étincelantes, et l'enfant émerveillé concevait déjà ce goût de l'invention, ce goût des fables, des ré-cits, cette joie poétique, cette verve d'artiste pour la-quelle il composera un jour ce mot charmant que je ne sais comment traduire, Lust m fahuliren.

Au reste, malgré la rigidité du pérede Goethe, rien de plus libre, et, il faut bien le dire, rien de plus ir-régulier que l'éducation qu'il donna on laissa donner à son {ils. Quand on parle d'une éducation sévère-ment dirigée, on pense aussitôt aux méthodes de Port-- Royal; on se représente les hommes du dix-septième siècle, l'unité qui présidait à leurs études, leur fami-liarité de tous les jours avec les écrivains antiques. Les exigences du père de Goethe étaient d'une nature particulière; il voulait que son fils apprit beaucoup de choses, acquit les connaissances les plus variées

ENTRE GŒTIIE ET SCHILLER

dans quel ordre et de quelle façon ce point, à ce qu'il semble, inquiétait peu. De là une extrême diversité d'études dans l'enfance et la première jeunesse de (itrthe musique, peinture, langues anciennes, lan-gues orientales, il étudie tout avec une curiosité ar-drnte. On a remarqué avec raison que l'auteur de Faust et de Werther n'avait jamais pu s'astreindre à un même travail obstinément suivi. Ce n'est pas seu-lement à titre de lecteur, c'est comme écrivain qu'il pouvait dire:

Les longs ouvrages me font peur.

Il travaillait toujours, mais toujours à des œuvres nouvelles, ayant besoin de changer sans cesse et de voler à Uml sujet, Werther, (ïoete de Rerlkhitujen, un yrand nombre de ses romans et de ses drames l'oc-cupèrent seulement pendant quelques semaines; il les enlevait d'une touche légère et sûre, avec une rapidité merveilleuse. Quant à ses poèmes, comme IL'rmnnn et Dorothée^àses tragédies savantes comme Ifihiijenle, ù ses romans compliqués, laborieux, qui ne sont plus seulement le cri de la passion, mais le résultat d'une observation approfondie, comme Wil-helm Mehter, il n'a jamais pu se résoudre à s'y enfermer courageusement pour les achever sans distraction. il en écrivait une partie, puis s'arrêtait, passait à une autre œuvre, sauf ù reprendre au bout (le quelques années le travail interrompu. Ses écrits ifl les plus importants, travaux de science ou d'imagi-nation, ont été composes ainsi par fragments, à de longs intcrvalles, avec les intermèdes les plus singu-lièrement variés. Est-il nécessaire de rappeler le dra-me de Faust, commencé en H7'2 et terminé en 18">1? Ce n'était pas chez lui dilettantisme, encore moins fatigue et impuissance: esprit sûr de lui-même et amoureux de la variété, il w portait de tous eofés dans l'immense domaine de l'univers, bien persuadé qu'il retrouverait à heure fixe, fut-ce après vingt an-nées, l'inspiration du premier jour. Eh hien cette variété de travaux, ce désir de tout voir, celte dissé-mination de l'intelligence, qui aurait pu être funeste à bien d'autres, mais qui était vhm lui un signe de force en même temps qu'un exercice salutaire, nous les trouvons déjà dans le naïf essor de sa jeunesse. Les circonstances favorisaient d'ailleurs cet in-stinct de son esprit; les études du jeune Wolfgang furent interrompues plus d'une fois par de singuliers épisodes, Il n'était encore qu'un enfant, lorsque la guerre de Sept Ans agita rAHcmagneentièrc, et bien qu'il fut né dans une ville impériale, bien que sa fa-mille fut attachée par tradition à la cause de l'Au-triche, toutes ses sympathies étaient pour I« roi de t'russe. Était-ce la Prusse qui l'intéressait? nulle-ment; c'était l'intrépide monarque luttant sent con-tre une moitié de l'Europe: le n'étais pas Prussien, a dit Gœlhc, j'étais Frédéricicn nicht Premsiseh,

ENTRE GŒT1IE ET SCHILLER

l'iinisch (jesiuiil. Au-dessus des questions générales et des intérêts de patrie, il y avait déjà pour lui quel-que chose qui dominait tout, je veux dire le mérite (le l'individu, le rôle de la personne; on devine ici l'artiste curieux qui recherchera pendant toute sa vie les beaux exemplaires de l'humanité. En même temps qu'il suivait avec une émotion si vive les campagnes de Frédéric (notez ce trait de caractère et l'étrange impartialité de son esprit), il se sentait aussi attiré vers les Français, bien qu'ils fussent alors les adver-de son héros. On sait la part que nous avons prise à la guerre de Sept Ans. Le 2 janvier 175H, la ville de Francfort fut occupée militairement; les ha-bitants de la paisible cité ayant été obligés de fournir le logement à nos soldats, un officier, un lieutenant du roi (c'était le titre que lui donnait une mission particulière), M. le comte de Thorane devint l'hôte de la famille de Goethe. Le comte (le Thorane était un {.rcntilhonime provcnçat, grave et sévère dans sa te-nue, très-instruit, grand amateur des arts; frappé tout d'abord d'une collection de payssi^es exposés dans le salon de son hôte, il s'informe du nom des peintres, et, apprenant que ce sont des artistes de Francfort, il va les voir et leur commande des copies de. leurs «'il vies. Aussitôt voilà la maison envahie par les artistes, et la chambre de Wolfgang transformée en atelier. A ces distractions, qui devenaient pour lui des études, ajoutez d'autres épisodes non moins cu-ts rieux. Francfort ressemblait à une colonie française. Ilendant que nos soldats occupaient la ville, une troupe d'acteurs parisiens jouait les comédies de Des-touches et de Marivaux. L'occasion était bonne pour apprendre le français. Son grand-père Textor voulant qu'il en profitât, lui avait procuré une carte d'entrée au théâtre. Wolfgang, qui avait alors une dizaine d'années, était donc fort assidu à la comédie, et on peut croire qu'il ne perdait pas les heures qu'il y passait. Aussi attentif qu'à une leçon, il tâchait de s'accoutumer peu a peu à ce langage étranger, puis, revenu à la maison maternelle, il prenait dans la bibliothèque de son père une tragédie de Haciric, une cnniMlie de Molière, et s'appliquait à en réciter plu-sieurs pages « haute voix. Ses yeux n'étaient pas moins captivés que ses oreilles; le jeu des acteurs avait pour lui un singulier attrait, et quand on pense à son gotlt si vif du Ihéùtrc, à ce goût qui ne le quitta jamais et qui est, sous maintes formes différentes, un des traits dominants de son esprit, ne peut-on pas en rapporter quelque chose à ces vives impressions df son enfance? Bien plus, un enfant de son tige, le jeune Dernucs, frère do. l'une des comédiennes, l'introduisit bientôt dans 1rs coulisses et lui ouvrit le foyer des acteurs. Rappelez-vous la troupe de comé-diens dans Wilhelm Meister; souvenez- vous du gra-cieux poème intitulé Euphroshie relisez les vers si doux, si touchants, expression d'une si franche ca--

ENTRE GIF. THE ET SCIIIM.Rn. 10 H maradcrie d'artiste, composés par Goethe à la mort du machiniste du théâtre de Weimar, l'infatigable 1 Mieding; n'oubliez pas enfin que ce grand poète, ce savant passionné, a été lui-même, à Weimar, un ac-w teur du premier ordre et un admirable directeur de I théâtre. Il est permis de dire, je pense, que le jeune ̃ Wolfgang n'a pas absolument perdu son temps, s'il m est vrai que ces épisodes aient développé chez lui le B si;ns merveilleux Ac l'imagination et laissé dans son S intelligence une trace ineffaçable.

I Cette éducation un peu vagabonde dura autant que

M l'occupation de Francfort par les Français. Le père de

S (iu'tlic était fort irrité de la présence de nos troupes;

il eut plus d'une fois des querelles assez vives avec le

S comte de Thorane, et son humeur déjà sombre et ta--

̃ ritiirne avait tourné à la misanthropie. H renonça,

pour ainsi dire, il diriger les études de son fils. (-'est

pendant ce temps-là que l'enfant, devenu libre, cou--

rait les rues avec Derones, assistait aux revues, aux

̃ parades, allait à la comédie-française, écoutait au

I loyer les acteurs et les actrices, revenait auprès du

̃ comte de Thorane, voyait travailler les peintres éta--

̃ bits dans sa chambre, et souvent aussi assistait à des

B conflits d'amour-propre qui dégénéraient parfois en

9 disputes. Sa mère, qui s'amusait beaucoup de la viva--

is cité piquante de ses observai ions, ne voyait pas grand S »ial a cette vie de bohémien, sachant bien d'ailleurs

S que cela ne durerait pas toujours. Dès que le comte

COnnESl'ONDANCF.

de Ttioranc eut quitte lit maison til y était resté envi-ron deux ans), l'éducation de Wolfgang reprit ses allures régulières. Il n'aura plus de distractions si nombreuses; il n'aura plus tant d'occasions d'étudier notre langue et notre théâtre le voilà revenu aux littératures anciennes et aux mathématiques.

H faut noter pourtant qu'il n'y eut jamais aucune contrainte dans le développement intellectuel de tiœlhc. A l'époque même où ses études deviennent plus méthodiques, la liberté dont il jouit peut sembler excessive. Les fantaisies de sa curiosité l'entrainent d'un travail à un autre: curiosité féconde, après tout, cl qui préparait d'avance l'uclivilé multiple de son génie. Quand il quitta sa ville natale, ù seize ans, pour aller suivre les cours de l'université de Leipzig, il était déjà riche de connaissances acquises et dft poé-tiques projets. Aux langues anciennes il avait joint l'hébreu initie aux beautés de Sophocle, passionne pour les Métamorphoses d'Ovide, dont la riante ima-gination l'enchantait, il avait eu l'ambition de tire la Bible dans te texte original. H pratiquait In langue de Sliakspeare et celle de Racine. La France, nous venons de le voir, représentée par de brillants gen-tilshommes, et aussi par une troupe d'acleurs qui jouaient avec les irmres classiques toutes les nou-veautés à la mode, avait exerce maintes séductions sur son intelligence. Lorsqu'il racontera dans sa vieil-lesse l'histoire de ses premières années, il se sou--

ENTHE GŒTUE ET SCHILLER, viendra de l'élégante affabilité du maréchal de Bro. jïlie, qu'il a vu chez le lieutenant du roi dans la mai-son de son père. Les années qui suivent étendent et complètent cette instruction déjà si variée il lit, non plus en écolier, mais en critique, un grand nombre des tragédies de Corneille, tout Racine, tout Molière, et bien des secrets de l'art lui sont révélés. Un jour, un des amis dp sa famille, M. d'Ohieschlager, échc-vin et sénateur de Francfort, ayant organisé unspec-faele d'enfants, on représenta le liriUmnkns du poêle français, et le futur auteur de Werther et de Faust fut chargé du rôle de Néron. Il eut dès lors un goût particulier pour Racine, Les classiques de la France, ouvrant à sa pensée des perspectives lointaines, lui plaisaient beaucoup plus que les prétendus classiques de son pays il semblait que cette jeune imagination fut mal à l'aise dans le monde un peu étroit des Ca-ntlz, des Besser, des Hagedorn. Soixante ans plus tard, lorsque M. Varnhagen d'Ense publiera ses excel-lentes biographies des poètes allemands du dix-sep»tiètne siècle, G«clhe s'écriera « Aujourd'hui encore, eu lisant ces biographies, je vois se dresser devant moi ces fantômes du passé, et je sens de quel poids ils pesaient alors sur mon esprit. » Et plus loin « Com-bien une telle critique in'cùt été salutaire aux heures de ma jeunesse » C'est bien là le cri de l'homme qui veut tout comprend»!, afin de dominer tout Wnlf-gang ne pouvait possédera quinze ans cette indépen-- (lance souveraine, et cependant l'espèce de malaise que lui faisait éprouver une littérature uniforme, t'a.vidité insatiable de son intelligence, cette mobilité ardente qu'il ne faut pas confondre avec la légèreté du premier âge, tout cela n'atteste-t-i! pas qu'il cher-chait d'instinct sa liberté intellectuelle et morale dans la variété de ses études '? Pour moi, quand je vois cette naïve universalité d'esprit, quand je vois (kr>the pas-ser sans embarras de Molière à Klopslork, et des co.médies du dix-huitième siècle aux cantiques des pro-phètes, je pressensdans l'écolier de Francfort l'homme qui voudra fonder un jour une littérature sympa-thique, cosmopolite, vraiment humaine, une littéra-turc qui accueillera, qui comprendra toutes les uuivresdu Midi et ;lu Nord, la littérature du monde ritiicr, disait-il, die Weltliterutur.

« Mon bon ami, je vous conseille d'aliord un cours de logique; là ou vous dressera l'esprit comme il faut; un vous le chaussera de bottes à l'espagnole, afin qu'il file droit, avec circonspection, sur te chemin de la pensée, et n'aille pas s'égarer il droite et à gauche cointiw un feu follet dans l'espace. (loinmencez pat* vous imposer, pour cette demi-nnnée, une régularité ponctuelle. Vous en avez tous les jours pour cinq heures soyez iii au coup de cloche; ne manquez pas de vous bien préparer d'avance, d'étudier avec soin le paragraphe, afin d'être d'autant plus à même rie voir qu'il ne. dit rien qui ne soit dans le livre.

ENTRE CŒTHE ET SCHILLER

Néanmoins, ne laissez pas d'écrire comme si le Saint-- Esprit vous dictait1 • Ces sarcasmes de Méphisto-pholés sont un souvenir des années que Gœthe a pas-sées à Leipzig. Logique, ponctualité, ennui, voilà trois mots qui résument assez bien la physionomie de l'uni. versilé sous le gouvernement de tioltsched. Une faut pas, je le sais, répéter sans réserve les condamnations encourues par ce solennel chancelier de la poésie allemande. Gottschcd n'est pas toujours pédant; il a en des ambitions généreuses; on ne peut lui refuser mi ardent désir de susciter une littérature qui relevât l'Allemagne aux yeux de l'Europe; t'histoirc littéraire, ou regrettant que le génie lui ait manqué, en blâmant surtout les lois stériles qu'il prétendait imposer aux intelligences, doit cependant lui tenir compte d'une si généreuse ambition. Mais comment demander à un poète de seize ans l'impartialité de la critique? <!«'Uic se sentait étouffer dans cette atmosphère offi-cielle. L'excellent Gcllcit lui-même, héritier de l'in-uueiice de Gottschcd, lui enseignait bien l'élégance ut la correction du style, sans fournira sa juvénile ardeur l'aliment dont elle avait besoin. Toute cetle période est triste; le feu divin qui animait l'écolier de Francfort semble prêt à s'éteindre. Non, rassurez' vous l'inquiétude qui t'agite est un bon signe; il irrit, il fait des satires, des pièces lyriques, de petites 1 l'ami, iimiiuTi' partie. J'emprunte l'eiecltente traduction de H. Henri \ii.\jv. ilf llury. 21 COnRKSPONDAKCE comédies, et si toutes ces oeuvres paraissent froides | et faibles, il en c§t plus d'une cependant qui révèle une pensée originale. N'est-ce pas un des (rails les plus particuliers du génie de (îœlhc, que cette dispo-sition à transporter dans la poésie, pour s'en délivrer lui-même, les aventures et les tourments de son cœur? Ce que fera un jour l'auteur de Werther de Gluvijoy de Sklla, A'EtfmoiityieToyquato Tasso, l'étu-diant de Leipzig commence a le faire à sa manière. A Francfort, à Leipzig, il a aimé déjà, il a souffert et cherché à secouer sa souffrance; il a été coupable, et il a voulu se débarrasser de ses remords; ces pctt-sées qui l'obsèdent, il les produit sous la forme de la comédie ou du drame, et son âme retrouve la sérénité, l'eu importe que ces comédies, le Caprice ih t'amrlttl, les %oient une imitation mala-droite de notre théâtre, si nous savons ce qu'il faut y chercher, et si celui qui dira un jour, à l'occasion de douleurs plus sérieuses <* Poésie, c'est délivrance,» H commence à se rejeter a nous dans ces naïves ébauches?

Pour se soustraire à l'action énervante de la litté-rature ofticielle, l'étudiant de Leipzig recherchait les occasions de voir le inonde. Au sortir des habitudes patriarcales des» maison de Francfort, il avait besoin de quelques leçons d'élégance, et ce fut la Saxe qui les lui donna. Maintes familles, très-fières aujourd'hui de ce titre d'honneur, l'accueillirent avec bonté; il a

ENTRE GŒTItE ET SGNIUEfl.

• I consacre'; leurs noms dans ses Mémoires. Citons seule-ment une femme d'esprit, madame Bœhmc, qui lui enseigna mieux que Gellerl les vrais principes de la littérature et de l'art. Kilo lui fit comprendre tout ce qu'il y avait d'insipide dans l'ahondance deGottscIicd, « dans ce déluge de mots qui inondait le sol allemand et menaçait de submerger les montagnes. » Ce fut après un entretien avec madame Bœiime qu'il jeta an feu tout un volume de vers et de prose commencé à Krancforl et fini à Leipzig. H n'en était pas plus dévoué à ces éludes de droit que lui imposait son père; ta société des femmes, les réunions du monde, comme une espèce de préparation à la poésie, l'atti-raient chaque jour davantage, et s'il entreprit vers celle époque de traduire le Menteur de Corneille, ce lut sans nul doute pour s'appliquer gaiement ces vers de Dorante

Mon pi'-re a consenti que je suive mon choix

Et je fais banqueroute à ce fatras de Inix.

La banqueroute est complète. Qu'il fasse des vers nu qu'il les brille, qu'il vive avec les étudiants ou recherche la société des salons, le feu de la poésie couve an fond de son ame. C'est un poète, à coup sur, (Tjeunciiomuiciuqutet, passionne, si prompt à passer •le la débauche à la mélancolie c'est un poêle qui \mn Ir curieux recueil ptihlié par M. Otlo Jahn: f/Mres de Girttie t ses amis de Leipzig, 1810.

COnnESPONDAKR s'ignore, une âme errante qui cherche vainement sa route. An milieu des ombres qui l'enveloppent, si un rayon de lumière Mate, il en pousse un cri «le joie. « H faut avoir été jeune, disait-il plus tard, pour se représenter l'effet produit sur nous par l'apparition du Laocooinh Leasing; du sein (le nos idées indécises ef de nos ntijtjjf niions pénibles, ce livre nous entrai-ns dans lenibre domaine Ac la pensée. » N'est-ce III .1.

drws là, le cri de l'artiste aspirant à la lumière? Au Vlh^mçh't ois il va naître;» la poésie, le mot qui jaillit dc-sfis lèvres est celui qu'il prononcer:! en mourant JWirftr LicUt (lut enthousiasme pour Lessing, son culte pour Winckclinaun et lechayrin (pie lui causa sa mort, autant de signaux qui nous permettent de suivre le développement intérieur de Goethe an milieu de l'ob-scure agitation des trois années de Leipzig. Cette agitation même est une promesse. Isolé, sans direc-tion, malgré tous ses efforts pour en trouver une, abandonné à lui-méine, emporté par des passions ardentes, mécontent du culte réformé, regrettant /« merveilleuse unité des symboles mthol'mites, cette chaîne biithtnti' d'actes sacres qui font que le berceau et la tombe, à quelque distance que le hasard les place l'un de l'antre y se tiennent par un indissoluble ahkcuh, seul, enfin, dans le monde de l'àrne comme dans le inonde de l'esprit, il n'a plus de ressources qu'en lui-même. Kti nous exposant ainsi l'état de son âme, CuL'tlie ne songe pu» à s'approprier orgueilleusement

ENTRE fiŒTIlE ET SCHILLER.

le mot de l'héroïne de Corneille « Que vous rostc-t-il ? Moi » 11 ne songe qu'à expliquer, sans pré-tention comme sans fausse modestie, les habitudes de son imagination, dont il rapporte l'origine à ses années de Leipzig. « Ainsi se déclara, dit-il, cette disposition dont je n'ai pu me départir pendant toute ma vie, j'entends cette disposition à transformer en image, en poëme, tout ce qui me causait de lit joie et <1h tourment, tout ce. qui m'occupait d'une manière on d'une autre, et à régler là-dessus mes comptes avec moi-même, non moins pour rectifier mes idées sur les objets extérieurs que pour me calmer inté-rieurement. Ce don m'était nécessaire plus qu'à per-sonne, à moi <(ue mon naturel emportait toujours d'un extrême il t'autre. Toutes les œuvres de moi que le public a tues depuis ce moment ne sont que l*s fragments d'une grande confession »

(iirtlu* avait passé trois années à Leipzig. Le 28 août ITliS, le jour même où il accomplissait sa dix-neu-vième année, il dit adieu à ses amis et se mil cri route pour Francfort. « Ceux dont il venait de prendre congé, dit un de ses biographes, ne soupçonnaient pas qu'un petit nombre d'années plus tard ta gloire de son nom remplirait l'Europe entière. El cependant cette période de Leipzig a contribué sous plus d'un rapport à former le (îwtlie futur2. » Sans mécon-- Vioti lr rrnieit intiliiir- Writfet Paduie, 7» partie. ̃ liœthe't Ube», von J. W. Scluufer, I85H, t. 1, p. 84.

COnHESPOXDANCE sa naitre le travail intérieur du poêle naissant pendant cette période d'agitation et d'inquiétude, nous réser-verions à l'Alsace riionneurd'avoir formé le véritable Gœthe. La ville de Strasbourg, nous t'avons dit ail-leurs, peut être fière de l'influence qu'elle a exercée sur le génie de (ïœthe. Itcvetiu à Francfort des les premiers jours de septembre, le jeune Wolfgang passe dix-huit mois dans sa famille, mais assez mal ceci» par son père, le errur et l'esprit malades, gravement ('̃branlé par ses débauches de Leipzig', il s'était laissé entraîner sans trop de résistance, à de bizarres études de mysticisme et d'alchimie. Heureusement cette maladie nouvelle (GoHhe lui-même désigne ainsi l'état de son âme), cette maladie extraordinaire que lui avait inoculée une personne d'une dévotion talle-ment exaltée, mademoiselle de Klcttcnberg, ne laissa pas de traces dans son intelligence; il arrive à Stras-bourg et tous les mauvais rêves se dissipent. C'est en 1770, aux premiers jours de printemps, que Wolfgang entra dans la capitale de l'Alsace. Il y venait, sur l'ordre de son père, afin de réparer le temps perdu à Leipzig et de gagner les diplômes né-cessaires à ta carrière de magistrat. H les gagnera, ces diplômes, il sera docteur en droit de l'université de Strasbourg mais qu'est-ce que cela, si l'on songe à tout ce que lui réserve son séjour en ces belles colt-- 1 « ItaiiK ev maudit l,<>i|>7.i{r ou lirrtli» ccnnmp mt<> torche tle i-réino. » ljtlltn de Grr.lhe ï~ scx arnis de Leip:.ip.

ESTIU: GŒTIIK ET SCIIll.l.F.n.

Irées? Ce n'est pas un juriste que Strasbourg a forint1, c'est un poëte. H y «Hait venu malade, inquiet, presque découlé de lui-même et île la vie; il s'en retournera joyeux, plein de confiance et d'enthousiasme. Que de journées fécondes pour son génie pendant ces dix-huit mois! La cathédrale, la ville, cette riche plaine de l'Alsace, le Tthin qui In traverse d'un bout « l'autred« l'horizon tout l'enchante, T»es compagnons dignes de lui partagent et multiplient ses émotions. Ici, c'est le doux, le pieux Jung Stilling; là c'est le poète Len1, et cet excellent Lente don) il a si hien reproduit la loyale figure dans son Gœtz de Berlkhingen. Gœlhc éfait à Strasbourg depuis six mois, quand il apprend l'arrivée d'un jeune écrivain, connu déjà par quelques manifestes hardis, .Jean-Gottfried Hcrder. Avec la confiance de la jeunesse, il va frapper à sa porte; it l'interroge, lui confie ses pensées, ses doutes, ses projets, v\y sans su laisser rebuter par les allures un peu altières du critique, il s'attache lui comme le disciple à son maitre. Cette rencontre est un événe-ment décisif dans l'histoire de la poésie, allemande. 1/ofïice que llcrdcr remplît auprès de l'étudiant de Strasbourg est à la fois sévère el bienfaisant. Plus Agé de cinq années, investi déjà d'une certaine auto-rité dans le monde des lettres, on petit dire qu'il 'ait l'éducation poétique de Gcrthe et dégage son génie des liens qui l'cnli-avaicnt. Il lui révèle la philosophie de l'histoire littéraire; il lui montre comment les

COnHESPONDANCE E grandes œuvres de la poésie et de art sont intimement unies aux destinées sociales de l'homme et représen-tent la vie des nations. Éclairés de cette lumière, les immenses domaines de la littérature resplendissent tout à coup de trésors qu'on ne soupçonnait pas. Goethe et ses amis s'y élancent comme sur une terre conquise et y font maintes découvertes. La Bible, Shahspeare, l'art allemand dti moyen Age, prennent il leurs yeux une signification inattendue, Ils aiment surtout la nature les poésies artificielles n'usurpe-ront plus, dans les ardentes sympathies de Wolfgang, le rang qui appartient aux inspirations vraies. Dénier ne travaille pas seulement à exciter l'enthousiasme de son ami, il ne craint pas d'employer le sarcasme pour le guérir de ses erreurs. (ïénie lumineux et rigide, bienfaisant et bourru, l'auteur des Fragments et des ForêU critiques corrige le futur auteur de Fuusl avec une rudesse familière; et rien de plus touchant que l'humilité, la joie, la reconnaissance de ce glo-rieux disciple. Herder a beau se montrer dédaigneux et acerbe, Wolfgang ne se décourage pas il subit vo-lontiers les railleries de son mentor, pourvu qu'il puisse entendre cette voix inspirée expliquer l'épopée d'Homère, les chants des prophètes hébreux et les drames de Sliakspcarc. En 1811, au (aile de lu re-nommée, Gœthe se souvient encore avec joie de ces 1 KrUische Waelder. 1702.

ENTÎïE GOÎTIIE ET SCIULLER. 31 ibraiix jours où s'épanouissait son génie, et il écrit irians ses Mémoires « Je n'ai pas passé auprès de Illerder une seule heure qui n'ait été pour moi in-islnictive et féconde. » Ces heures si pleines, si riches, Ile rude maitre les rendait pourtant bien amères. [a C'était, ajouta Oœthc, un généreux bourru. Je ne [nie souviens pas d'avoir reçu de lui le moindre con-- Iseil ni le moindre encouragement. N'importe! tout icc qui émanait de lui me causait une impression, non pas agréable, assurément, mais profonde. » [(iwtlte va jusqu'à dire que l'ëcrilurc même «le tarder, [les signes qu'avait tracés sa plume, exerçaient sur lui une influence magique ieine mutjische Getvalt). « Jamais, s'écrie-t-il, je n'ai déchiré une seule de ses lettres, ni même une seule adresse écrite de sa iiiiiin. » Naïféblouisscincnl de cette âme novice en-core, en face du guide qui t'introduisait dans les ré-irions de la poésie!

11 y a un épisode d'une autre nature qui eut aussi une action décisive sur le développement moral du poêle. Cœur tendre et passionné, (iosIIic, dès la pre-mière jeunesse, avait connu les extases de l'amour. A Francfort, à peine àgè de quinze ans, il aimait une fille du peuple, la douce, la sensée Marguerite, qui brillait par sa réserve et sa distinction native, au mi-lieu d'une famille tort équivoque. Pendant qu'il assis-tait aux fêtes de l'élection impériale dans les rues de l' rancfori ou les salles du liœmcr, l'écolier vagabond

cnnnKsrosRANCf:

r>ï jouissait de voir toutes ces splendeurs aristocratiques servir de cadre a son idylle populaire. A Leipzig, deux ans ptus tard, il était devenu amoureux de Ca-therine Sehœnkopf, lu fille de l'hôtelier chez lequel it prenait ses repas, cette qu'il a baptisée du nom d'Amictlc dans ses poétiques confidences. C'est cette pauvre Catherine si tendre, si dévouée, qu'il prit plai-sir à tourmenter de la façon la plus truelle', sauf à en éprouver ensuite nn repentir amer et à se châtier lui-même dans un petit drame expiatoire intitulé fc Caprice de l'amant. Marguerite, Catherine, humbles créatures qui les premières avez fait battre le emur de Goethe, vous voilù remplacées aujourd'hui par une figure plus digne quand ta fille du pasteur alsacien parait dans l'histoire du poêle, tous l«s soin-cuirs antérieurs doivent s'évanouir.

Entre toutes les femmes que Gœllie a aimées (la liste est longue, hélas!), la plus sympathique et la plus pure, c'est Frédérique.. Bile s'appelait Frédé-rique lirion, mais it semble que, par un instinct naïf, l'Allemagne ait voulu l'anoblir Frêdériquc Driuti, pour l'Allemagne et pour l'histoire, c'est Fré-dérique de Sesenlieiin, du nom du petit village où son père exerçait te ministère évangéliquo. Quelle apparition suave que Frédériqtie de Sescnhcim dans la destinée dcCoMhc! Marguerite était plus âgée que Wolfgang, et, malgré cette réserve gracieuse que le poète a si bien décrite, clic a fini par rejeter son

ENTRE flfl-THE KT SCHILLER nntour avec autant de légèreté qu'elle l'avait d'abord accueilli- Catherine, blessée par lui, est devenue, fort innocemment sans doute, la cause de son désespoir et des distractions qu'il a cherchées dans le mal. Fré-dériqtie a été l'amie de Gœlhe; «Ile aélé pour lui un ange de poésie, la messagère d'une révélation idéale, et le jour oit Gunllie, rappelé à Francfort par sa fa-mille, a dû engager Frédérique » ne plu» songer » lui, la douce enfant, sans dépit, sans rancune, est demeurée obstinément fidèle au souvenir de celui qui l'avait aimée. Frédériquc avait seize ans, Goethe en avait vingt et un, quand ils se rencontrèrent au mois d'octobre 1770. Pourquoi Gœlhe n'a-l-il pas voulu attacher son sort à celui de celle ravissante fille? Pourquoi ce départ? Pourquoi cette rupture? Tons ses biographes l'excusent par la nécessité des circonstances; ils allèguent la sévérité du père, l'am-bition de la mère pour son fils, maintes exigences de famille qu'il eut vainement essayé de combattre; ils ne craignent même pas d'appeler Frédériquc en té-moi<çnage, et la candide enfant vient déposer contre elle-même. « Il était trop grand, disait-elle plus tard, quand l'auteur de liœl» et de Werther eut rem-pli l'Allemagne du bruit de son nom, • it était trop grand et appelé à de trop hautes destinées, je n'avais pas le droit de m'emparer «le lui. » C'est précisé-ment cette résignation qui doit faire regretter avec larmes la rupture de t-ïédêriquc el de Wolfgang. Un

cortiiEsrosiuscE r.t a dit « Pourquoi iâ plaindre, puisqu'elle ne se plai-gnait pas elle-même? Ce n'est pas elle que je plains, c'est le poète. Ot'i eût-il trouvé une compagne plus digne de lui? Les biographes de Gœlhe, toujours si prompts à excuser les fautes de son rieur au nom des droits du génie, devraient se rappeler un peu mieux le dénoûmont do celle histoire. Dix-sept ans plus tard, en 7MK, Gfpthe, l'ami et le compagnon de plai-sirs du grand-duc de Weimar, est abordé un jour dans le parc du château par une jeune fille qui le sup-plie de remettre un plaret an souverain. C'était la tille d'un pauvre diable nommé Vutpius, que l'ivro-gnerie avait réduit à la misère; elle demandait pour son père un petit emploi qui le rattachât au travail et II la vie. l-a suppliante était jeune, jolie, et la dou-leur prêtait à sa physionomie une expression qui de-vait toucher un poète. Gœlhe l'attire chez lui, l'installe dans sou ménage, et, après dix-huit ans d'une vie commune, it épouse la tille de l'ivrogne. Christiaiic Vulpius assurément ne mérite pas tout te mal qu'on a dit d'elle; la pauvre femme, dans sa simplicité, ne manquait pas de sens, et de nobles esprits, Schiller, Kœrner, llumboldt, Caroline de Wolzogen, lui ont rendu témoignage en excellents termes; il est impos-sible cependant de la comparer à cette Heur des champs et des bois qui s'appelle Krédérique. de Sesenheim.

•Jue devenait-elle cependant, la pauvre Frédérique?

ENTRE GŒTI1K ET SCHILLER

Elle repoussa tous ceux qui prétendirent à sa main, et l'un d'entre eux était le compagnon de Wolfgang, le jioëlc livonieii Jean Reinholri Lenz. « Celle que Gœthe a aimée, disait-elle, ne peut appartenir à un autre homme. » Son père et sa mère étant morts, elle fut recueillie par une de ses parentes qui avait épousé M. de Roscnsliel, secrétaire d'ambassade au-près de la cour de France; c'est ainsi qu'elle vécut à Versailles et à l*aris dans les années qui précédèrent et suivirent immédiatement la Révolution. Son poé-tique roman, dont elle portait le souvenir avec grâce, sans prétention ni embarras, lui avait fait dans la société d'élite une discrète célébrité. Elle quitta la I rance sous la Terreur, et trouva un asile chez son beau-frère, M. Marx, pasteur à Diessbourg, et plus tard à Meissenheim dans le duché de Rade. Sa sœur, madame .Marx, mourut bientôt, lui laissant le soin df diriger l'éducation de sa fille; elle éleva l'enfant, la maria, puis, sa biche finie, elle mourut le 15 no-vembre JNlft. Gœthe s efforça en vain de l'oublier; ni les passions, ni l'étude, ni la gloire ne purent effacer de son conur colle qui tui avait révélé la poé-sie. L'auteur de Famt, il l'a dit lui-même, n'aurait [>as connu tout son génie, s'il n'avait eu le bonheur rie rencontrer un ami comme Schiller; l'historien littéraire peut se demander si ce génie n'eut pas été )>lus complet encore avec une compagne telle que l'ïéd érique de Sesenhcim. Après dix-huit mois d'études, de révélations et de ravissements de toute sorte, Goethe dut quitter Strasbourg et retourner a Francfort. Il avait obéi cette fois aux vœux de son père; une thèse sur les rapports de l'Kglise et de l'État, soutenue avec beau-coup d'esprit devant la Faculté de droit le 6 août 1771, lui avait valu le titre officiel dont il avait be-soin pour entrer dans la magistrature. Mais ce qu'il rapportait de Strasbourg, son père ne tarda pas à le savoir, c'était bien autre chose qu'une thèse; que de projets dans cette tète ardente! il avait ébauché déjà dans son esprit les premières scènes de Faust, pré-parait Gœli (le llerlichingcn et levait tut drame sur César. L'espérance de créer en Allemagne une poésie toute nouvelle le transportait d'enthousiasme. Quel-ques-uns des hommes éminents de Strasbourg, Oher-lin'et Kocli, disciples et amis de l'illustre Schœpflin, lui avaient offert une chaire à l'Académie; it n'eut pas de peine i la refuser son antipathie pour la France allait croissant de jour en jour. Ce génie qui brillera pins tant par l'impartialité la plus large, cette intelligence cosmopolite (lui sera si heureuse de tout comprendre et de tout embrasser, obéit en ce moment à une inspiration toute contraire, In ar-tiste, un poëte, dans la jeunesse surtout, est néces-sairement exclusif; ifwthe, en quittant Strasbourg, voyait tmtlr la poésie dans Shakspeare. Les historiens littéraires de l'Allemagne ont uu terme aujourd'hui

ENïllE IUKÎIIB ET SCIIILUM.

consacré pour désigner l'ardente période où l'esprit germanique, s'affranchissant des règles de la France, pénétra violemment dans le domaine de la nature réelle et de l'imagination libre; ils l'appellent la pé-riode de l'assaut et (le l'irruption, Sturm und Drang-- \wriode. Cette période d'assaut et d'irruption com-mence pour Goethe en 1771 au moment de son re-tour à Francfort, et se prolonge jusqu'à l'heur*? où il est appelé à Weimar, auprès du grand-duc Char-les-Augtiste. 11 y a là quatre années décisives dans sa vie. C'est l'époque oi'i, par de hardis chefs-d'œuvre coup sur coup répétés, il renouvelle à la fois le drame, le roman et la poésie lyrique. Quel éblouisse-ttmnt pour l'Allemagne, quel événement pour l'Eu-rope entière, quand ce poêle de vingt-quatre ans pu-hlie à de rapides intervalles Gaetz tle lïerlkhingen, les Souffrances dit jeune Werther, et tant de mer-veilleux lied* où le sentiment profond, la naïveté pénétrante des vieilles poésies du peuple jaillissent tout à coup en flots purs, comme l'eau qui sort du rorher 1 On sait quel est le sujet de Gœtz de lieilkhimjen. Le poète, dans un vaste et tumultueux tableau, dans une composition à la Shakspcarc, a vqulu peindre 1 Allemagne au moment où le système du moyen âge se dissont. t.es vieiltesinœurs ne sont plus; au milieu de l'anarchie morale et politique, un homme, un chevalier, le dernier des chevaliers allemands, ose

CORUKSl'ONDANCK se lever encore pour l'honneur et la justice. Peu lui importe que de nouveaux intérêts soient nés; Y hon-neur parle, il suffit. Partout où un opprimé jette un cri de détresse, Gmtz accourt avec ses compagnons. JI prend au sérieux les devoirs de sa caste au mo-ment où chacun ne songe qu'à soi. Seul contre tout un monde, que pourra faire ce don Quichotte su-blime? Son exaltation, inspirée par l'honneur, met-tra son honneur en péril; il deviendra le chef de ces paysans qui ont souillé de sang une cause juste; le loyal chevalier passera pour un rebelle, il sera ca-lomnie, condamne, nétri. Voilà le tragique intérêt de cette peinture. GoUlic a développé ce grand sujet dans une série de scènes et d'épisodes que d'énti-tients critiques voudraient voir liés d'une façon plus étroite. Est-ce une faute? ne serait-ce pas plutôt un artifice du poêle? Sans absoudre entièrement la com-position du drame, on ne peut nier qu'au sein de cette confusion la figure du héros n'apparaisse plus grande. C'est cette figure qui forme .l'unité du ta-bleau on la voit s'élever descène en scène, et lors-que tîo'lz, expirant entre sa pieuse Elisabeth et son vaillant frère d'armes, s'écrie d'une voix éteinte: « Reçois mon inné, pauvre femme! J«> te laisse dans un monde corrompu tarse, ne abandonne pas.

rennes vos ctrurs avec plus lie soin que vos portes; le temps de la perfidie approche. lis régneront par la ruse, Ics misérables le noble couir sera pris dan*

KKTflR GfKTHB ET SGttlM.EB.

Icnrs filets. » le lecteur ému répond avec les amis qui ferment les yeux du vieux soldat « Malheur ait siècle qui t'a repoussé! malheur à la postérité qui le méconnaîtra 1 »

Lorsque Gmthe mettait si vivement en action l'his-toire de son chevalier à la main de fer1, il y cherchait une distraction h des douleurs poignantes. Une année auparavant, au printemps de 1772, il était allé à Wetzlar achever ses études de droit. Wetzlar, oit siégeait la chambre impériale, était le rendez-vous naturel des jeunes jurisconsultes qui voulaient étu-dier dans la pratique la vieille constitution de l'em-pire d'Allemagne. Parmi les compagnons que Gnrthe y avait rencontrés, le secrétaire de la légation hano-vrienne, Jean Christian Kestner, son aine de sept ou huit ans, était devenu un de ses plus intimes amis. Keslncr devait épouser une jeune fille de Welzlar, Charlotte de Kuff, dont le père, bailli de l'Ordre alle-mand, avait rang parmi les notables de la cité. Gœthc la vit et l'aima. Il ignorait alors que Charlotte était fiancée ùKcstner. A vrai dire, il n'y avait pas encore de fiançailles: c'était tout simplement un lien secret, une de ces conventions tacites comme les autorisent les mœurs allemandes, et qui équivalent à une pro-messe officielle. Le jour où Goethe apprit la liaison le litre primitif, dans l'intention de (io'tlie. «luit rrtui-ct Ilis-loire dramatique de <kHI!'ried de Ikrtichingen à la main de fer. l.n l'tvmit'-re iMilion, (uililicc kuis nom d'auteur au pi'inic-iips de l'an-inV I7ï:i. est intitulée.- fat de Uerlichiugtu /lia main (fe/t'r, drame. 4l> CORRESPONDANCE de Kestner et de Charlotte de ltoff, son cœur déjà ne I s'appartenait pins. Cette belle jeune fille, avec sa grâce, sa sérénité virginale, surveillant et dirigeant ses petites so'iirs c.omme une jeune mére, était trop 1 sûre d'elle-même pour ne pas s'abandonner sans 1 erainle aux charmes d'une telle amitié,. « Elle aimait § la société; bientôt Gœthe ne put vivre loin d'elle, car 1 eUe lu. embellissait la vie île tons les jours; les soins 1 d'un ménage considérable l'appelaient soit dans les 1 champs, soit dans le pré, dans le verger ou dans le 1 jardin; ils devinrent bientôt en tous lieux deux com- | pagnons inséparables. Le fiancé était de la partie 1 quand ses affaires le lui permettaient; ils s'étaient S tous trois habitués les uns aux autres, sans le vouloir, 1 et ils en étaient venus, sans savoir comment, à ne 1 pouvoir pas vivre séparés. C'est ainsi qu'ils passèrent 1 un été splendide au sein d'une idylle vraiment aile- I mande, il laquelle une terre fertile fournissait la prose, t et une tendresse pure, la poésie*. » C'est Gœlhe lui- | même qui parle ainsi citons les paroles d'un écri-vain bien digne de compléter ce tableau « Pendant toute cette belle saison de 1772, dit M. Sainte-Beuve, (îœthe, accueilli par Kestner, adopté par Charlotte et par toute la famille, mena une vie d'exaltation, de ten-dresse, d'intelligence passionnée par le sentiment, d'amour naissant et confus, d'amitié encore invin--

• rl él~rl~eit mnt Oichtreug. 'Ln»H/tra Ifueh.

ENTRE GOCTIIE ET SCIHM.ER. 41 laWe, une vie d'idylle et de paradis terrestre impos-sible à prolonger sans péril, mais délicieuse une fois à saisir. Il eut, en un mot, une saison morale toute poétique et divine, quatre mois célestes et fugitifs qui sutïisent à illuminer tout un passé. L'orage toutefois était imminent et s'amassait en lui, un orage qui n'éclata point l'idylle resta pure. Grothe, sage et fort jusque dans ses oublis, s'éloigna à temps. H avait fait la connaissance de Charlotte; le 0 juin 1772, et il partit brusquement de Wetzlar le 11 sep-tembre1. » Son drame de Gœtz, je l'ai dit, fut une diversion puissante à sa douleur; pour étouffer com-plètement sa souffrance, il employa le procédé dont il nous a déjà parlé lui-même à l'occasion de ses aven-tures de Leipzig il se délivra de ses souvenirs, il en effaça du moins ce qu'ils avaient de cruel et d'amer, en les transportant dans le pur domaine de l'idéal. « La vie est triste, l'art'est serein; » ce fut l'art qui rendit la sérénité à l'amant de Charlotte Hul'f. In de» collègues de Kestner, Charles VVilheli» Jérusalem, secrétaire de lu légation de Brunswick à Wetzlar, s'était trouvé en même temps que Gu'lhe dans une situation analogue; amoureux de la femme d'un de ses amis, il tomba dans le désespoir et se brûla la ccnelle, Il n'y avait pas deux mois que (iu'lhc avait quitté Wetzlar quand il apprit le suicide de Jérusa-- S:iiiii(>-lli-Hv.>, Cmmriex du lundi, t. M. '.»it-5. fctn. Cette mort, qui mit en émoi toute la jeunesse allemande, devait le frapper d'une façon particulière; aiguillonné de nouveau par le maiiage (IcKcsIriord de Charlotte, qui eut lieu vers l'époque où il venait d'achever Gœtz de BerlielmujeHy il se mit décidément à l'ouivre, et, combinants» propre histoire avec celle du malheureux Jérusalem, il écrivit les Souffrances du jeune Werther.

Le succès fut immense. La publication de Werther (1774) est une des grandes dates de la littérature européenne au dix-huitième siècle. L'ardente généra. (i«n suscitée pas Leasing et Herder se produisait de tous cotés, impatiente du repos, tourmentée de vapies désirs et aspirant de toutes les forces de son Ctre à une existence nouvelle; Werther répondait admirablement à cette situation des esprits. M. Sainte-- Beuve a fait preuve d'une rare sagacité lorsqu'il ca.ractérise ainsi la première partie du roman « Ce n'est pas le désespoir, c'est plutôt l'ivresse bouillon-nante et la joie qui président it la conception de Werther c'est le génie de la force et de la jeunesse, l'aspiration, douloureuse sans doute, mais ardente avant tout et conquérante, vers l'inconnu et vers l'in-lini. » N'oublions pas, en effet, que Gœthe était déjà guéri, ou peu s'en faut (nous le savons par ses lettres;, quand il prit la plume pour écrire Werther. A demi débarrassé de son mal, il put faire une pein-ture générale au lieu d'une confidence personnelh1.

BNTRE GttTIIK ET SCIHURR.

il put se peindra dans fa plénitude de sa force et te désespoir de l'inaction, de manière à représenter dans ce tableau l'étal même de son pays et, j'ajoute-rai, d'une grande partie de l'Europe. En décrivant 1rs souffrances du jeune Werther, Gœthe a peint l'Allemagne intellectuelle et morale à la veille des révolutions qni allaient régénérer l'Europe, et la peinture est si vraie, si vivante, dit te sévère his-torien (icrvitius, que, malgré les transformations du modèle, on ne le lira jamais sans être ému. Cette émotion a-t-clle toujours été salutaire? Ne répétons pas ici d'insipides lieux communs; un poète ne peut éire responsable des sottises deses imitateurs, et (lœlhe lui-même, on ne doit pas l'oublier, a raillé plus vivement et plus spirituellement que personne le faux désespoir des faux Werther. « Pourquoi, dit-il en ses Mémoires, pourquoi exige-t-on qu'une œuvre île poésie ait un but didactique? La véritable peinture n'en pas; elle n'approuve ni ne blâme elle déroule dans leur enchaînement les sentiments elles actions, et par là elle éclaire et instruit. » 11 est certain ce-pendant que te bruit de son roman ne fut pas sans influence sur les transformations ultérieures de sa pensée; en voyant la jeunesse de son temps faire éclater « ses prétentions exagérées, ses passions in-assouvies, et ses souffrances imaginaires', ? it n'agit 1 fucltr, Waltrliiït umt Oiclilung, breitehute* ttuth. peu à peu contre ces maladies de son temps et re- g chercha toujours davantage, dans sa vie comme dans 1 se» œuvres, ta santé de l'âme, la vigueur de l'esprit, I une pleine et harmonieuse possession de soi-même. 1 L'agitation, en effet, fut extraordinaire l'explosion I de 1» initie, c'est Gœthe qui parte, avilit été formi- I dable, et l'incendie gagnait de proche en proche, i Ardemment discuté en Allemagne, accueilli par les | uns avec une admiration mêlée de reproches amers, i par les autres avec des transports d'enthousiasme, il I est bientôt traduit en français (177(5– 1777i, en I anglais (177O|, en italien tl 781 ~l 78*2», en suédois I (J78t)i, en russe (1788), et en espagnol (1801;. On 1 en publie des commentaires et des imitations. Le 1 théâtre, en France, eu Allemagne, s'empare de cette g douloureuse histoire. Werther a décidément le piïvi- 1 I*gt» de passionner la société européenne. Les décla- I millions de Julie, les rnalheursdcClarissesontoublié»; 1 te candide bourgeois au fmr bleu ef à la nifoffe jaune i vient de proposer aux esprits des questions bien g autrement «'̃mouvantes. Qu'on te plaigne ou qu'on le 1 iiiiitiiltsse, il est impossible de ne pas s'intéresser à j son sort, fendant son voyage d'Italie, Gn'the est I comme obsédé par le souvenir de soit héros à Kome même, ce sont ses expressions, ii ne « peut échapper à ses titanes irrités. » 11 y a des hommes ((iu'lhe est lit l'épreuve à Païenne) qui ne savent pas encore le nom du poète et qui connaissent les aventures de j

ENTRE GIKTIIK ET SCHILLER

4& l'amant de Charlotte. Lorsque le général Bonaparte aborde en Kg)'pte, il a dans sa bibliothèque de cam-pagne une traduction française de Werther il lit ces pages ardentes au pied des pyramides, il tes lit avec los yeux d'un homme né pour conduire les hommes, et pins tard, à Erfurl, quand il s'entretient avec le poetc, il discute la conduite de son héros, « comme un juge, dit Gœtlie, examine la vie d'un accusé. » l'ii des plus singuliers incidents, au milieu de cette agitation des esprits, c'est l'enthousiasme de ceux qui demandent avec instance a l'auteur une nouvelle iiuvi'i! du même genre. « Plaise à Dieu, écrit Gwllie il Kckcrmann, et cette réponse est à la fois l'excuse c( la critique de son livre; plaise à Dieu que je ne me retrouve jamais dans une situation d'esprit on j'aie besoin de composer une pareille «ruvre » »

Non, les enthousiastes avaient tort; on n'écrit pas deux fois un roman comme Werther, Goethe avait pris goût cependant à ces études passionnées du 1 Vins n'avons fait f|ii<> résumer ici la jipitsép de (îirtlie; voici ses (uroU'S iik'iiu's tt'apri-s l'excellente, traduction «le M. limite llt'U'i-.rt t IVntrelieiisefanirnn alors sur Werther. Voilà !»̃-». enefTel, un <tiT, dit (iiftlic. t|in-, roiimif l«> IV'lii'iii), j'sti nourri ovi'c le sang df tnnii |>iof>r«' fo'iir. Il y » l£k j*w ili* ih<'< Minutions inlimcs, assez <lf« sciiiiiniMil-- ri il<> iH'iisùm pimr suiliic ù ?h rnmuiis. non en un petit tuliiini1. mais pu dix. Je n'ai rftlii i|ii'uiii' lois «r livii-. et ji> mi1 (rnr-- •liTïi "le le rrlim. O> siintilrs fus'ra je m* tramerai < fuit mal île celte lecture, it je nn vcu\ |ias îotiimlier dans i'ôtnt mitliiilil d'itii il est s.irti. Convenaiions de lUtthe avec Eckermmm traduction de M. Emile Délernt, l-'vnl,. \< 81. {lUMMhèquc Char ̃̃• petit ier. «I CORRESPONBANCK cxpur, à cette subtile et ardente casuistique. Deux i drames, romjiosés quelques mois après Werther, g Clavijo iill\\ et Stella (177;»}, appartiennent a« 1 même ordre d'idées. l'n jour qu'il avait lu dans les 1 Mémoires de Beaumarchais l'épisode de Clavijo et 1 de Marie, son idylle de Sesenheim, interrompue 1 d'une façon si brusque, se représenta plus vivement I à son imagination. Cette Frédéi ique si gracieusement I belle, cette douce messagère de poésie, il l'avait ai- 1 mée, il lui avait laissé croire qu'il unirait sa vie à In E sienne, puis il avait rompu avec elle comme Clavijo I avec Marie fie Beaumarchais. Tourmenté par ce sou- I venir, il essaya desedélivrerde son remordsau moyeu I d'une confession poétiquement idéalisée. Sans être j une confession aussi directe, Stella se rattache aussi 1 à un épisode de son voyage en Alsace. Goethe avait été aimé de deux sœurs, et les scènes douloureuses de cette histoire avaient laissé dans son ilme une impression pénible; le Fernando du drame de Stella, j partagé entre les deux sœurs qui l'aiment et coupable envers toutes les deux, rappelle, en les exagérant, quelques traits de la réalité. Soit que ramant de Stella et de Cécile s'accommode de la situation et con-tinue de vivre avec les deux femmes (c'était le pie* mier dénoùmcnt de cette triste intrigue), soit que, dans un dénouaient postérieur, il se donne la mort pour échapper à son supplice, on voit quelle était encore l'agitation inquiète de Gœthe et le désordm

ENTRE GfKTIlE ET SCHILLER.

de ses idées. Bigamie ou suicide, il n'y avait pas d'autre conclusion pour son œuvre.

Heureusement les pièces lyriques composées par lui pendant cette période nous le montrent avec toute sa grâce et toute sa vigueur sereine. Ce Werther, qui lisait YOdtjssée avec tant d'enthousiasme et qui y re-trouvait, au liou d'un poème classique, la naïveté de l'imagination primitive, a senti quelque chose d'ho-mérique dans la vieille poésie du peuple allemand. C'est au moment où il lisait Homère, oit il en tra-duisait maintes pages, où il en détachait des fleurs d'or pour les semer dans ses lettres familières c'est à ce moment-là même qu'il écrit tant de lieds merveilleux et qu'il s'approprie les accents joyeux ou plaintifs de la poésie d'instinct. La franchise du 1 Ii faut se rappeler, entre m'en d'autres, la lettre qu'il adresse » Kestner au mois du février 1775 « Ma su-tir tous salue, mes de-moiselles vous saluent, mes dieu* vous saluent, nommément le licau l'ittïs ii ma tlniile et la Vénus d'or de l'antre côte", et Mercure le llewiger qui se réjouit des courriers rapides, et qui attacha hier à mes pieds tes lit-lies et divines semelles d'or, qui le portent aveu le souille dit veut ù travers la mer stérile et la terre sans limites. » V. llœtUe rt Werther, lettres médite» de (iirllie. traduites par I.. Poley. Paris, IH.V>. |>. 115 lio'tlie. comme Kli<p!<toclc, était un patineur hardi et passionné. Ces semellin d'or que Mercure atlaolie à ses pieds, e'étuient tes patins rapides avec lesquels il volait sur le lit pincé du Mem dans les matinées d hiver. II pensait ù ces ver» do VOdl/sgée Elle dit et attache » ses pieds ces belle et divines semelles dur •tut la portent, au souille du veut, sur la mer et la terre immense. »

Y): tiffoûi' jrti JtGJîiv i&faazv x«/.i îtiCùa

X!t6t6t<K, 'l~~<;u«, TX ieey :d~ 4I t;llti7t 6~. ú1pic~t

r.'t' tt àrtïtfova yxia» kuz nr,5ii?; zvi/Mio.

Obïsséi:, I, VM.]

COUBESPONDANCB sentiment n'est égalée ici que par la simplicité de In forme. C'est l'Ame qui chante, une âme qui a vécu et souffert, mais chez qui les douleurs sont apaisées. Point de cris, point de déclamations, une musique pénétrante et suave. Quelquefois, en deux on trois strophes, le pacte dessine des tableaux de la nature qui font penser tour à tour a Albert Cuyp et à Claude Lorrain. Qu'on lise le Calme de la mtr, Yhmoeence, le Sentiment d'automne, Sur le lac, le Lied nocturne dn. voyageur; qu'on lise ces ballades où la naïveté de la légende est associée à la perfection de l'art, le Roi de Thtdé, le Chant du comte prisonnier; et si l'on peut sentir toutes 1rs délicatesses du texte original, on comprendra l'espèce de révolution que Goethe a faite dans la poésie lyrique. Et pendant qu'il écrivait tons ces petits chefs-d'œuvre, il méditait de grands poèmes où des pensées philosophiques et religieuses devaient se produire sous la forme de l'épopée ou du drame. Mahomet, Proniéthéc, le Juif errant, atti-raient son imagination; il voulait y représenter, dans une série de symboles, les destinées du génie et ta mission du genre humain. Les fragments qu'il a laissés de ces œuvres appartiennent a ces quatre années éclatantes (1772-1770) qui, en consacrant déjà sa gloire juvénile, préparent et annoncent tous ses triomphes à venir.

Tue période toute différente va commencer. Le euue duc de SaxeWeimar, Charles-Auguste, qui

KSTHB (iIKtIIB ET SCIIII.t.Kn.

avait perdu son père dans sa première enfance, venait d'atteindre sa majorité, le 5 septembre 177f>. Sa mère, ta propre nièce de Frédéric le Grand, avait un ^mït livs-vif pour les choses de l'esprit; nourri des sentiments les plus nobles et passionné pour la "loire,- le jeune prince était impatient de déployer «es facultés ardentes. « Je n'ai pas encore vu, disait Frédéric, un jeune homme de cet âge donner de si belles espérances. » Mais que faire, dans le calme apathique de l'Allemagne, la tète d'un filai qui ne pouvait prendre aucune initiative? Il restait il Charles*- Auguste le domaine de l'esprit et des arts; il s'y pré-cipita tumultueusement, avec les passions sensuelles de lit jeunesse. Cette cour dr Weimar, qui devint plus tard l« sanctuaire des Muses décentes {gratis- //cYVMf «•*•), commença tout d'nhnrd par de poétiques bacchanales. Peu de temps après son mariage avec la duchesse Louise fie Hesse-Darinsladt, Charles-- Augnste avait rencontré (imllieâ Franclort, et, séduit aussitôt par ce génie ardent que venait de consacrer If triomphe do (intis et de Werther il il s'était tïin-piossé de rattacher à sa personne, l/atitour de fferr-- Iher avait vingt-sept ans lorsqu'il s'établit à Weimar: li1 prince en avait dix-huit. Précédé d'une réputation iniiiii'iisc, Jt'imo, passionné, aussi beau (tous ses lontcniporaitis l'ont ditt, aussi beau que les jeunes (lieux de la (iréce, (iœtlic entra comme une appari-fiitft idéale «u milieu de <elfe cour de Weimar, ra--

COIlRESPONMSCR ê~ .V) vie et fascinée. Ce fui, on peut le diret un éblouis» sèment. Ceux-là mente que Gœlhe allait détrôner l'accueillaient avec Le poêle Wicland, qui avait été chargé, en 1 772, (l'achever l'éducation littéraire du jeune duc; oui, Wielaitd, déjà renié si amèrement par la génération nouvelle, Wioland pousse des cris d'enthousiasme; « 0 frère très-chéri! écrit-il à Jacohi le 10 novembre 1770, que te dirai-jc de Gœthc? le premier instant où je l'ai vu, comme il m'a été au e.aniri.Moii Ame est pleine de Gœthe, comme la goutte de rosée est pleine des rayons du soleil qui se lève. Cet homme divin restera, je l'espère, avec nous plus longtemps qu'il ne l'avait projeté d'abord, et s'il est possible de fa in; ici quelque chose de bon, nous le devrons à sa pré-sence. » Deux mois il écrivait à Ziinmeiinann « Je viens de passer neuf semaines avec Goethe. Nos ame* se sont unies naturellement, insensiblement, sans le moindre effort; je vis tout en lui. C'est bien, sous tous les rapports et de tous les côtés, lu plus grande, la meilleure, la plus spleudîde nature d'homme que ait créée l'uissê-j« le dire au monde entier! Puisse le inonde entier connaître, pt'iièlrct-, aimer, comme je le fais, le plus aimable des hommes! » rit, pour que le monde entier le eon-- « fcV ut in jedem lletrutltt mut tint ail tu Seiltii dus grœnule. batte. licrrlitMie meimclilklie Weseii lias Gott iimliaffen liât. ̃ Witl.mil. ·

ENTRE fiiKTIIB ET SCHILLER.

naisse en effet, il multiplie ses lettres, fteoutex ces Mies paroles adressées à Merek a fionnaissejs-vous mi exemple d'un tel fait un poêle aimant un autre poiMc d'une affection si enthousiaste! Il n'y a plus de vie possihle pour moi sans ce merveilleux enfant, <[iie j'aime comme un fils unique et comme il cou*vient à un vrai père, j'éprouve une joie intime voir qu'il est si beau, qu'il grandit si bien, qu'it me dé-passe delà 161e, qu'il est déjà ce qucjen'ai pu devenir.» Quelques mois après, dans une pièce de vers adres-sée, sous le nom de Psyché, à madame de Hechtolds-heiin, il complétait ainsi ce portrait « Soudain un enchanteur a paru au milieu de nous! Mats ne crois pas qu'il soit venu avec un visage funeste, à cheval sur un dragon. C'était un beau nécromant avec des yeux noirs, des yeux qui fascinent, et des regards divins aussi puissants pour donner lu mort que pour ravir les âmes. Jamais, dans le monde de Dieu, nu le! (ils de l'homme ne s'est levé, unissant en lui tonte ia houle et toute la puissance de l'humanité. » A cAté de ces lignes qui ne tout pas moins d'honneur à Wicland qu'à (>n?lhe lui-même, ou pourrait rassem-bler encore bien d'autres témoignages. Les mots de dieu, île jeune dieu, de jeun** Olympien, reviennent sans cesse dans tous ces récits, comme ils seront ('•ititinuellemcnl sur les lèvres de la mère du piiële ̃• ft~ mt<7< ixt 6-ein l.e:ben n)f'/t<eAM<<M<'jW'KM<<<r<M~«AM~-- Ivn » Wiirlaiiif an Slcrok.

COIUIESPONDANCB et sons la plume de liettma, lorsque IJettina ira re-cueilli i ii Francfort les souvenirs de jeunesse du grand poëf<\ « II s'est levé parmi nous comme une étoile, h dit Knchcl. « Je t'ai vu, écrira bien des années plus tard l'illustre médecin flufeland, je l'ai vu pa-raître à Wcîinar dans toute lit force et la fleur de la jeunesse et des premiers temps de la virilité. Jamais je n'oublierai 1 impression qu'il produisait, lorsque, révolu du costume grec, il jouait le rôle d'Oreste dans son Iphiijéuie; on croyait voir un Apollon. Non, jamais il n'y a eu, comme chez le Gnrtlic de ce temps-lit, une telle réunion de la parfaite beauté physique et de la parfaite beauté intellectuelle. »

Qu'on se le représente, ce jeune dieu, au milieu d'une cour enivrée. S'il teste fidèle à son génie, ait milieu de ces tentations périlleuses, c'est alors qu'il justifiera les paroles enthousiastes quejeviensde citer, lue étroitcamitié unit bientôt le poète et le souverain, Wolfgang et Charles-Auguste. On eut dit tour à tour deux amis comme Xisus et Kniyale, ou deux com-pagnons intrépides comme tes personnages lies an-ciens poèmes germaniques. Ils se tutoyaient et ne pouvaient viutî l'un sans l'autre. Tutifûf chassant, patinant, hiuraul leurs trumeaux sur la neige, «alo fiant bride abaltn«> a travers les forêts, tantôt prépa-rant les buis, les mascarades, combinant des inter-mèdes comme ceux des pièces de Molière, faisant servir la poésie aux amusements d'un monde frivole.

ENTRE GIKTflF, ET SCMII.I.KH.

cl la réduisant parfois à égayer l'orgie, ils jetaient aux vents tour folle jeunesse. Un jour, le patriarche di' la poésie gcnniini([iie, le vénérable Klopslock, t dans sa retraite de Hambourg, entendit parler des plaisirs effrénés de la cour de Weimar. On racontait des choses étrange»; il était grand bruit de débau-ches, d'impiétés joyeuses, de scandales de toute sorte. l.t: chaste poëte s'émut. Quoi! l auteur de Gœte, celui qui avait si bien chanté la vieille Allemagne, ce gé-nie si hicn doué sur lequel l'Allemagne nouvelle avait les yeux, nu craignait pas de compromettre ainsi sa dignité! Ne savait-il donc pas que la poésie f-t un sacerdoce? Il lui écrit tme lettre d'avertisse-ments et de reproches. La lettre, il fatit l'avouer, était pédacifesque <»( peut-être un peu blessante dans la forme, mais Gnrcthe aurait du sentir l'inspiration pa-ternelie (illi l'avait dictée. Il était entraîné alors dans le tourbillon des plaisirs; il avait fondé un théâtre d amateurs (c'est le titre même qu'il porta plusieurs uuuéest,et les plus grandes daines de la cour se dis-putaient l'honneur d'y jouer avec lui les premiers rôles. Celte mercuriale chagrine impatienta le lier i''i!iH" homme; au moment où tout un monde arislo-rrn tique saluait eu lui un dieu de l'Ohuipe, d'où sor-tait ivitc voix morose et de quel droit parlait-elle si haut1.' Il répondit avec une froide et hautaine impertinence, à peu près connue le don Juan de Molière répom? à sou pure «loti Louis, nu plutôt connue un

OOnHESPONDASCK FI Latmtn à peine émancipé put répondu à un mentor importun; il oubliait qu il était (itvlhe H quecemen-tor s'appelait Klnpslork. Patience! un jour viendra, et ce jour n'est pas loin, où it reureltera ces joins turbulentes et ces paroles coupables. Il aimera la solitude, il recherchera les occasions de quitter la cour; soit qu'il reste à Weimar dans la jolie maison que l«> duc lui a donnai!, soit qu'il parcoure le duché sous prétexte d'affaires et se cache des semaines en-tières dans quelque village isolé, il rentrera peu à peu on lui-même; ces avertissements de Klopstoels, repoussas d'alwu'd avec tant d'amertume, ne lui au-ront pas «Hé inutiles. Revenu ensuite à la cour après ces heures de méditation et de retraite, i! y rappor-tera la poésie, la gaieté, mais une poésie qui ne se dégradera plus, une gaieté humoristique et char-mante que l'art ne désavouera jamais. Son ami. son jeune inaitiv, le duc Charles-Auguste, subira aussi l'influence de ces pensées plus sereines; la corn* se transformera comme le poète, une savante et déliralc élégance remplacera bientôt tes plaisirs désordonnés. C est vers cette époque, en 1782, que Gœtlie écrivait à Jacohi « laisse-moi me servir d'une comparaison. Quand tu vois sur un fourneau de forge une masse de fer incandescent, tu ne penses pas a toutes tes scories qui y sont cachées, tu ne soupçonnes pas cet alliage impur qui va se d(''»a«t'r sous tes coups du grand marteau. Alors seulement tes immondices,

KSTIIF. ««KTIIE ET SCIIILI.KR 55 que le feu lm-mémp n'a pu séparer du métal, «* tli'jïîijîftnl, elles s'écoulent en gouttes brûlantes, elles s 'envolent en étincelles, cl l'airain sans mélange de-meure dans les tenailles du forgeron. Il semble qu'il ait fallu un marteau de cette force-là pour délivrer nia nature de toutes ses scories et purifier mon cœur. F,t combien, combien d'immondices s'y cachent en-core i » Confession naïve et touchante chez un tel esprit; cette rie de cour. cette vie de plaisirs, que bien (tes envieux lui reprochaient, ce n'était plus pour lui désormais que le grand marteau de la forge. A Strasbourg, a WeUlar, à Francfort, son cœur avait brillé comme le fer dans la fournaise; à Weimar, au sein des dissipations voluptueuses, le grand marteau frappait, et tandis que les scories jaillissaient en étin-rrllfis, le pur métal se dégageait d'heure on d'heure. Il est difficile de résumer en une page une période comme celle-là, période stérile et vide en apparence, Irèsremplie en réalité, mais d'un travail secret. Les dix années du premier séjour de Gcnthe à Weimar 1 1770-1 78b" pourraient fournir le sujet d'une étude morale aussi neuve, aussi intéressante, mais à un point de vue opposé, que les souffrances du jeune Werther. Ces milliers d'étincelles dont Gwthe nous parle dans sa lettre â Jacobi, c'étaient ces poésies de cour, ces strophes, ces épignunrnes, ces petites co-médies légères comme le Frère et la Sœur, ces petits ti)K>>riis-cnniù|ue.s tels que Lifo, Jèry et BWefy, œuvres

«:«nKKSI»OM)AN(:K E do chambellan poétique, bien peu «lignes de l'auteur de Gœl&rtAv. Werther, laissez jaillir ces élineellrs, l'airain n'en sera quo plus pur. Lorsque fîœlhc, in-quiet, mécontent do lui-même, va- se cacher dans quelque village on dans tes montagnes du llarz, il rclrunvc sa poésie aussi fraîche qu'an premier jour, aussi fraîche et plus pure: cor ce regret du temps perdu, ces aspirations vers l'idéal enfui» ce désir de, solitude et de recueillement, tons les sentiments qu'oui éveillés en lui les turbulentes années deWei-innr lui révèlent peu Ci peu le secret d'une Iteanté majestueuse que sa jeunesse ne soupçonnait pas. C'est dans une auberge «le village qu'il écrit le Uoi den Aulnes; c'est à la suite d'une de ces excursions qu'il écrit une autre belle pièce lyrique, le Voyage du Hun; des romans, des drames, des poèmes se des-sinent dans son imagination; il eu trace les pre-mières ébauches; mais, au Heu de s'y jeter avec fougue, au lieu de les enlever vivement, rapidement, eu quelques semaines, comme il a fait pour Werther et pour fîrrfs, il les médite à loisir, il vise a une foi nie pure, sereine, à une sorte de perfection idéale. Wilhelm iïkiater, Torqtuito Tosso, Eijmoul, Iphigénk, Faust, H et manu il Dorothée, occupent tour à tours.-) pensée. Avec quelle joie il \a de l'uife il l'antre, tes prenant et les quittant tour à tour! (iepciidanl toutes ces belles images n'existent encore qu'à moitié; cr. sont des ombres, d<<s fantômes qui demandent à

ESTIIK Gff.TIIE ET SCHILLER.

hi vivre; d'où vient qu'il ne se décide pas » leur donner ta forme suprême? Est-ce indifférence ou défiance de se* dures' l'ctifhinf ce temps- là, de jeunes poétesse lèvent; Heinse, Klinger, Schiller reprennent avec fougue, et au point où l'a laissé l'auteur de Gn'tx, In mouvement de l'amtnt et de l'irruption. Slurm und ttrantj, c'est le titre d'un draine de Klinger tes Rri-ijiiudH (le Schiller il 7Kh, d'un bout de l'Allemagne à l'autre, passionnent toute la jeunesse; Gœthe, na-- RHèro encore l'orgueil et l'espérance des générations nouvelles, n'est plus considéré <jne comme un poêle d« cour: on croit que Weimar a épuisé son génie. Encore une fois, pourquoi ne se li;Ho-f-il pas dedon-ncr lu foniK! et la vie à tant d'inspirations, à tant de ligures à demi élmiieliées qui l'entourent comme une famille invisible? H ne se rend pas compte lui-même du motif qui l'arrête it jouit en silence de ces belles formes qu'it médite, sans trop s'inquiéter dit moment où il réalisera ses projets. Un jour cepen-ihuit, en 1780. occupé à faire une édition de ses H'nvres, ayant à rawemhler autour de Gwlz et de Werther tontes ses pièces lyriques, toutes ses petites cumédics, ses intermèdes, ses opéras, el aussi maints Fragments eu prose, maintes esquisses de poésie, il •><l effrayé de voir un si grand nombre de plans qui ullciulntl l'inspiration de l'artiste, et il se demande ïmez Viirliclt1 <|ue inm< avons musnen- à Kliuppr dans la 11011-- ̃•lli' riliiiim il(> h tliogranhie iiuwe ruelle «le >li<-li»ml, t. \XH. *i8 COIUESI'ONDANCK le motif de son retard. Dos marbres vaguement dégrossis encombrent son atelier; il est bien temp> qu'il prenne le ciseau et tjit'il tire de tous ces blocs tes ligures sublimes qu'il enl revoit. Mais non, il ne peut. Tour la beauté qu'il a conçue, une éilucatinn nouvelle est nécessaire. Celte Allemagne, sans formt\ sans contours arrêtes', lui fournissait bien des inspirations et des couleurs quand it écrivait b*s œuvres nrdontes de sa jetinesso; s'il veut réaliser à présent los types de son idt'al, il faut qu'il aille au pnysdi la lumière. Voilà, il le sait aujourd'hui, le secret instinct qui l'empochait de se ineltre à l'oeuvre,; il ne se sentait pas assez forttatit qu'il n'avait pas vu le ciel de Naples et tes horizons de la campagne io-inaine.

f. 'Italie! l'Italie! it en rêvait déjà, tout enfant, quand il admirait les paysages napolitains d;ins In collection de son père; maintenant qu'il sent le lie-soin d'achever son éducation d'artiste., son parti est pris. Le duc sait ses projets, madame de Slein, III sirur de sa pensée, la directrice de son {renie, est aussi diuts la confidence. Nul autre n'eu sera inl'or-mû. Il faut qu'il parte et qu'il parte seul. Pendant l'été de 178(i, le. est aux «ans de (larlsbad avec une partie de sa cour (în-tlic l'a accompagné, Ilenier • E\|inssi«ii île Ccr'tlii1 ̃̃ twx tlnliiii dtm formrtirhn) irar irh in liiiK 1/i'slolllose Iti'ulmhlami :iin<(l.i)inu:«fii » Vojr* l'inivragc in-liittli1 Morpholnfiif. tiesrliiehtr mêmes iwtaninehcn xtutlium's. *2' <-li:i-- (iitn1.

RNTItF. GŒÎHE ET SCIIILI.KK.

aussi, (tenter redevenu, après bien des refroidisse-ments, l'un des amis intimes de Gœltie, et qui lui lit dimme semaine nu nouveau chapitre de son grand ouvrage, les Idées sur la philosophie de l'histoire dc ï humanité. Si (tenter apprend que Goethe se dispose à partir pour l'Italie, il voudra partir avec lui. Non, (iœtlio a besoin d'être seul; it veut s'arracher à son passé, et se plonger sans distraction dans l'élude du "(̃nie antique et de l'immortelle nature. Le ."» sep-tembre 4780, quelques jours après que ses amis oui fêté avec lui le trente-septième anniversaire de si naissance, en pleine auit, n trois heures du malin, il se l;lisse furtivement dans une chaise de l'osle ut se dirige vers le putjs oh fleurissent les citron-niers.

Voilà GoUheà Venise, à Florence, à Home, à Naples i'l à l'alernic. Tout ce cortège de poétiques figures ôhaue.hoes dans son imagination, Faust, Wilhelm )h'istei\ Hermann et Dorothée, raccompagnent au milieu des enchantements de Naples cl fie ta Sicile, li l'crit à Florence, sou» les ombrages des Cantines, li s scènes tes plus heureuses de Tvrquuto Tusso, et <-Vst ;i Home qu il termine Ipltitjenie. H y a trente mus, un de nos [(uëlos visitant aussi l'Italie contenir- [il;iil le (iumpo Vact:iuo et m- répandait en plaintes l'Iotjiit'tilessur tant de beaux monumeiiLs détruits ou (li'shoiiorés. l.'iuuige dclîœthe qui venait de mourir lui iippaiail nu milieu du ces décombres; Home, fi» oo»iu:si'osi».\?i«:K FI Goethe, ces deux grands noms s'unissent naturelle- la ment dans son chant de douleur H

Et loi, tlivin aiirnut <le ivH> chaste Héli'-m», ||ï

Sculpteur au bras immense, à la piiissiinti- haleine, |||

ArtiMe ;m Iront i«isil>tf avec les mains en feu, M

R:iyon Innilti'- du ciel <'t n'inonU* vers Dieu;

0 (iii-ihp, ri xranri viciliitnt, prince de (ienn;inic

Pciicht' sur lUxttn atilir|ut' ut sou tuâlc géain, I|

Je ne puis m'ettipôcluir, dans mon chant cploré, M

A ce grand nom crmtlê d'unir ton nom sairrô. |Ë|

M. Auguste Uarbicr a raison le souvenir de Goethe I

est étroitement associé au notn de Rome, liten que M

l'auteur «le. Torqwtto Tmtto n'ait guère séjourné que H

dix-huit mois en Italie, ce voyage est une époque B

décisive dans sa earriùre. L'amant de ta forme, ||

l'îiinant île cette chaste Hélène, connue l'appelle le g

|»oêfe du Pianto, revint de Home et de Florence avec E

des richesses nouvelles. l,cs conceptions poétiques M

de Weiruar avaient enfin revêtu un corps splondidc. 1

La beauté, la heauté pure, sereine, inaltérable, la i

beauté des dieux de l'OUiupect des peuples du Midi, g

comprise avec le sentiment profond d'un homme du I

Nord, avait remplacé dans sou imagination la puis- |

sance désordonnée de Shakspeare et les complications 1 de l'art gothique. Les premières œuvres qu'il public g

à son retour. tph'ujènie en Tauride (1787), Egmont |

(USSi, Tarquato Tasso ilTJO», attestent la Iransfor- 1

mal ion de son ^énic. Par lélévalion de ta pensée, 1

par la simple et solennelle ordonnance de ta compo* f

ENTHK (ilKTIIK FT SCHILLER.

sition, Iph'ujënie est certainement une des grandes papes de l'art moderne. La France la commit à peine di' nom l'Allemagne en est frère comme d'une créa-tion aussi originale que savante, et la met au premier n»n« parmi les chefs-d'œuvre du poète. Gurthe a-t-il voulu donner dans son Iphigénie une reproduction de la poésie antique? Non, certes; ce n'est pas là ce qu'il a cherché, ce n'est pas là. non plus ce qu'on admire en Allemagne. L'Jphiijénie de Goethe est une œuvre moderne et surtout une trtivrc germanique. On peut blâmer ce mélange de la philosophie reli-- «iouso de l'Allemagne et des souvenirs de la tragédie athénienne; tel fut dès l'origine le sentiment de Schiller, et deux éminents critiques de nos jours, M. l'.ilm, dans ses Éludes sur les trarfiques grecs, M. Julien Schmidt, dans son Histoire de la littérature allemande art dix-neuvième siècle, ont porté, par des motifs différents, un même jugement sur ce procédé de l'auteur. Mais ce procédé une fois admis, com-ment ne pas admirer la merveilleuse poésie des iliHiu'Is et surtout cette dialectique morale qui fait oublier l'absence, de l'action"! Les péripéties du drame m- déroulent dans l'àrne des personnages. La conclu-sion est d'une admirable beauté philosophique, et l'impression qui en résulte est aussi élevée que bicu-- Imsaufc. La liberté triomphant d'une fatalité odieuse, la civilisation triomphant de la barbarie, sont repré-sentées par In su;ur d'Oresle avec une grâce ittcuni--

COllKESI'ONDASCE pai-ablo. Une vierge accomplit ces miracles, et quand on la voit, si forte en sa douceur, délivrer te martyr des Euménidcs, soumettre les barbares instincts du roi des Scythes, en un mut réconcilier llioinme avec lui-même, on ne sait plus en vérité si cette vierge est une prêtresse «le Diane on une ma-done chrétienne.

Cette union de l'antiquité et du christianisme de-vait charmer l'esprit contemplatif de l'Allemagne et satisfaire son goûl dos .symboles. La nouveauté des idées, la simplicité extrême de la composition décon-certèrent d'abord les admirateurs du poète accou-tumés, nous dit-il, aux ardentes peintures de ses premiers écrits, Us s'attendaient à une lewre beiii-- (ktM)icnne1 Heu à peu cependant l'inspiration de Gcrtlie fut comprise, et il n'est pas d'oeuvre moderne en Allemagne qui soit étudiée avec plus de ferveur pur tes esprits d'élite. Schiller, qui en admirait d'ail-leurs le caractère moral, y trouvait trop de casuis-tique; cette casuistique a été pour d'éminenls penseurs un sujet de méditations fécondes. L' Iphhjénu ittlcinnndc est commentée aujourd'hui par tes phi-losophes, les historiens littéraires et tes artistes comme Faust et lu Divin*' comédie.

l<c drame <l'%Hni»f, dont Gu-llie avait ébuttclié le plan depuis plus de douze années et qu'il acheva en 1 Viiyi-/ lu |>urtir '!<.̃•< Miiiiioin-s tic (iirtliet|ii'il a intiluti'1*' Airnale*: kl mat llertfcitmgmlu* crwarii-lm. ».

ESTRB GfKTIfR RT SCRtMEK.

us Italie pendant l'été de t787; n« saurait offrir la simple el magnifique imité de composition qui re-commande lphtijénie ru Tauridc. Les deux systèmes de l'auteur s'y produisent à la fois. A coté des scènes populaires qui rappellent Gâte de Berlkhhujen, le poète ;> tracé des peintures morales, (les développe.ments psychologiques ait la réflexion remplace le mouvement et la vie." Madame de Staël a glorifie l'tfmonf comme la plus belle tragédie deGorthe; les critiques allemands les plus autorises y signalent des disparates de ton qui nuisent à l'harmonie de l'en-semble. Mais que de traits profonds! que de beautés éparse*! comme le caractère d'Egmont, (contraire» ¡'t l'histoire, il finit le reconnaître), est finement conçu et finement représente! Quelle grâce, quelle légèreté même dans son héroïque ardeur! Avec quel art celle tignre de Clara, si douce, si dévouée, est jetée au milieu des «'motions du drame Goethe cxcellcitaiis ces «•onlraslfts. Ce personnage de Clara n'est pas seule-ment une des plus pures créations de la poésie alle-mande; il nous révèle, dans ses plis les plus secrets, nue pensée qui domine toute la vie du poëlo. L'au-teur d Etjmont n'admet pas que les plus grands évé-nements de l'histoire, les intérêts les plus urgents de la chose publique, puissent gêner le libre dévelop-pement de la vie individuelle. Uans l'épisode d'Eg-monl et do Clara, (i<iilhe revendique le droit de l'individu, comme il le revendiquera plus fard pour lui-même, comme il l'exercera, sans se soucier des i reproches de l'opinion, au milieu des angoisses ou § des malheurs de In patrie. Ici, du moins, tout est 1 concilie la liberté de la vie intime ne détruit pas te I sentiment du devoir puhlic; l'indifférence égoïste | qu'où a si cruellement reprochée à Gcrthe ne souille I pas un instant l'âme généreuse de l'amant de Clara; 1 et, au montent de tomber sons la hache, il peut jeter | fièrement ces paroles qui présagent l'affranchisse- I ment de son pays « Peuple, défends tes biens Pour 1 sauver ce que tu as de plus cher, tombe avec joie, I comme je t'en donne ici l'exemple. » I Torqwilo Tasso est encore une des œuvres conçues [ par Goethe ù Weimar, et remaniées par lui de fond 1 en comble pendant son voyage d'Italie. I.e jour où il j s'embarqua pour la Sicile, au mois de février 1787, I il emportait le plan complet de son drame et les deux premiers actes, déjà rédigés en prose. S'il l'eût exé-cuté d'après ec plan et dans le ton qu'il avait choisi d'abord, la pièce eut été une confession volontiers mélancolique des inquiétudes de son esprit à la cour de Wcimar. Sous le soleil italien, à la clarté de ce ciel d'azur reflété par les Ilots d'Homère et de Virgile, les brouillards allemands se- dissipèrent. Quand le navire aborda au port de Païenne, toute l'économie du drame était changée, et déjà les |H>rsonuages se mouvaient dans 1 imagination du poêle, parlant non plus en prose, mais dans le langage des dieux. L'an--

t.NTflE GflKTHE ET SCHILLER.

née suivante, au printemps de 88, comme il retour-nait à petites journées en Allemagne, il voulut se faire une occupation poétique pour se distraire des ennuis <Io la route, pour se consoler surtout de quitler cctlf." terre d'enchantements; il revint ù ce Torquato Tmso qu'il avait conçu de Naples à Païenne. Composé ainsi en pleine lumière, écrit sous les der-nières impressions que lui laissait l'Italie, on ne s'étonnera pas que ce drame soit une transfigura»tion si parfaite des sentiments qui l'avaient inspiré d'abord. Gœthe aimait ces confessions qui étaient pour lui un moyen d'écarter de fâcheux souvenirs on dt! se délivrer des soucis de son ihne; la confes-sion est dissimulée cette fois avec taufd'art, qu'on en est réduit aux conjectures. Les critiques allemands mi sont encore à .se demander quel est le véritable sujet de Torquato Tasso. Artiste et poète dans une société d'hommes de cour, Gœthe avait-il souffert de ce contraste? en avait-il souffert simplement par ré-flexion et, si l'on peut ainsi parler, d'une manière idéale? ou bien avait-il connu en réalité les pénibles l'inotions de son héros? Faut-il croire que l'auteur de Werther, comme le Tasse avec Antonio, ait été exposé a l'un de ces conflits où la froide expérience du courtisan triomphera toujours de l'irritable sen-sibilité du songeur? Que ce conflit ait existé ou non, il snf'tit que (iwtlic en ait pressenti l'amertume, et il :i composé son drame du Tasse. Kn un mol, comme

COHUKSl'ONDA.NCK (Mi l'a dit un «tes pins intéressants biographes de Gopfhe, M. Henri Viohoiï: « Le sujet <lc Torquato Tmso, c'ctil la lutte! du réalisme et de l'idéalisme sur le terrain où Goethe se trouvait placé à Weimar, la lutte du poëte et de la vie de cour. » Au moment de repren-dre cette existence brillante, flatteuse, où il regret-tait si souvent la solitude et la liberté, il avait besoin de régler ses comptes avec lui-même. L'œuvre ac-complie, son Ame fut soulagée; la lutte était apaisée au fond do sort cœur. Le Tasse, dans la dernière scène, se réconcilie, avec Antonio; il s'attache à l'homme qu'il provoquait la veille, comme le matelot s'attache au roc contre lequel il devait échouer; ainsi chez Gn'tli»» le génie de l'idéal triomphe de ses ré-voltes intérieures et se soumet i la réalité. Le poète n'y perdra rien « La nature, sï:cric le Tasse, m'a donné une voix mélodieuse pour égaler par mes lamentations la profondeur de ma peine. Tandis que chez d'antres la douleur étouffe la voix, un dieu m'ac-corda de dire combien je souffre. » N'oublions pas ces détails; rappelons- nous ce? transformations et ces complications du drame dedrcthe, si nous vou-tons le comprendre; œuvre languissante an point de vue du théâtre, Torquato Tasso offre au penseur et au poêle les plus délicates analyses revêtues de tous les prestiges du style.

lue biographie complète de (îtmthe exigerait plus d'un volume. Sa pensée a toujours été. si active, son

KNTRK f.IKTISR RT SCIUM.RR.

«7 rupiir a été toujours si occupé; il y a pu dans sa vie îles épisodes si nombreux; tant d'hommes diverse-ment remarquables, tant de femmes aussi, à des titres bien différents, ont été mêlés à son existence, i|tio l'histoire du développement du poète serait le tableau môme de son siôele. Dans la période où nous sommes arrivés, j'aurais à signaler ses études d'his-toire naturelle, commencées à Weimar, poursuivies en Italie, et dont les premiers résultats furent pn-blics on 1790; je devrais raconter la rencontre qu'il (il de Chrisltonc Vutpius, ses rapports avec elle, ce ilcmi-mariagc qui s'ensuivit, et toutes les consé-quences fâcheuses qui en résultèrent pour l'auteur (ÏEijnwHt, soit vis-à-vis de la société de Weimar, soit vis-à-vis du public et de la nation tout entière; il faudrait parler des modifications profondes, inat-tendues, que son voyage d'Italie avait opérées dans m's sentiments religieux; de son antipathie contre le christianisme, de sa haine de la croix, haine toute personnelle, sans nul désir de prosélytisme, sans le moindre accès d'intolérance, mais décidée, tenace, assez tenace ait moins pour l'empêcher quelques années après d'être le parrain de l'un des enlants de Schiller, et qui, heureusement adoucie à la longue, liuit par s'effacer (levant une intelligence impartial du ruïiir de l'homme et (le ses besoins sublimes. Je ne pourrais me dispenser enfin d'cxpliquer sa rup-- Inrenvec sa noble amie de Weimar, cette spirituelle

COBRESPONDASCE es Charlotte de Stein, qui avait été si longtemps la «lé. posilaiic de ses ptus secrètes pensées; et comment ne pas suivre d'aimée cri année ces autres conlidents intimes de sa vie, ces lieds, ces strophes, ces épi-grummes, tous ces vers tristes ou joyeux qu'it semait sur son chemin à toute occasion et qui faisaient de son existence une poésie continuelle? Il avait publié en 171)0 m petit livre, la Métamorphose des plantes, par lequel il préludait aux découvertes de l'illustre botaniste, M. dcCandoIlc'; quelques années après, il écrivait sous le même titre une pièce de vers vrai-ment exquise où il expliquait à Cliristiane Vulpius le sens moral de son ouvrage. Poésie, pensée, science, tout cela ne fait qu'un avec sa vie; pour tracer l'his-toire de ses écrits, il faudrait, comme M. Vielioffou M. Lcwcs, le suivre de semaine en semaine et presque 1 Sons avons fxpnsi' cis rapport* de Cm'tlir et île M. div GamMI' flnns un discours prononcé « Moulpollior te 4 Wfi1 185t. C'était l'amiivcoairu île In ii;iis>amo do l'illuslrr savant lï'rnle botanique-du Jardin îles l'I.mti^. iliuit M. île Omdolli' avait t'tt* le ilirpctctir. iinni(.'uv:iit skii lmct>' nn milieu des imnp's «!«̃ ses «loviiiicicrs. l<^ lldinli'lfl, 1rs IVlliciir. Icn Itii lier «II1 l)cllc\;il, Irs Jia^nol, li's llitniN-- «uiiii'I. li's Goiiuii, li's ni'iipani'auit. Cli;nt;i; de iiicttro iin linni.'n> rc ijiio la |iliil"S"|iliic rt 1rs lotira peuvrtit rcvriiilinucr dans lr> lru\;ui\ «lu (jlorirnx <liM-i|il(; il • Liniu;, nous ii'uvons eu (ianlf1 iV «('•frlif;' r li1 ciiniiix i;|iismli' où il nmts :ipp:ii"iit ciiinni» lt'iimlc in-viitoiiluii'i* ilo (îkIIic d l<- continuatr'iir tW sw dw-onvertes. »'»t wirtoul ii |ii'ii|ios île ta iiiclaiiiorpliiisr tir» platilo. t.'t cil l;ii:C dit itivllix-dii|iii> esprit de M.di.' C;>nd<<tl> ipi ou prut iippiVi'iiT l'oriu'inaliU'' Ae Ixiilif <iiiniii(' iiatiir.ili-tc. cl mhi (.mh', si -lUrnii'iit. si |niifond>iiirnt intuitif. \u\a Iwiwjurathm du limite rfM. île Camlollr dims 1,'janlin Heu tilatilex *> Vinitfellifr le i frvrier <K.»i. in-S. Mitiilpillii-r, tKM.

ENTRK (i(KTHE ET SCHILLER. 60 île jour en jour. Mais nous avons* ici un sujet plus s)U!(ial; ce que nous devons rassembler dans cette rapide esquisse, ce sont les traits essentiels de ce i grand poète, les phases principales de sa carrière, aiin de faire comprendre au lecteur dans quelle situation d'esprit se trouvait Gœtlie lorsque Schiller [ devint son ami, et queUe espèce de services un tel [ ami pouvait lui rendre.

i A l'époque où nous sommes parvenus, Gœthe dé-- I ploie encore avec ardeur ses facultés créatrices. Il a [ renouvelé son inspiration en Italie, et trois chefs-- [ (l'œuvre, Iphigénie, Egmont, Tarquato Tmso, ont I inauguré sa seconde manière. Une période moins I heureuse s'approche, la France de 89 vient de se I lever, et l'âme de Gmthe, amoureuse désormais de l'ordre et de l'harmonie, est affectée péniblement I par ces secousses extraordinaires. A l'heure même où le généreux élan de KO enthousiasmait les tneil-- I leurs esprits de l'Allemagne, où Klopstock, Schiller, ̃ George Forster, Guillaume et Alexandre de lium-- Iliolilt s'associaient si noblement à nos espérances, ̃l'auteur A'Eijmonl ef de Gœtz de Berlichhtgen mécon-- I naissait de la façon la plus mesquine les événements |<lc la France. l,e tunmlte de la Révolution lui en Ic-M'lie la grandeur; il n'y voit qu'une explosion for-- ̃tuile des passions humaines. Celte méprise porta litiiilliuur uu porte; les comédies et les satires dans ̃lesf|ueHe.H il essaya de ridiculiser le mouvement de 7»

80 sont certainement tes plus médiocres «le ses œuvres. Béjfe très-frappé de l'affaire du collier de la reine, à laquelle il attribuait une importance exagérée, il avait recueilli avidement en Sicile toutes sortes d'informations sur Cagliostro, et de cette enquête était sortie «ne ennuyeuse comédie, intitulée if Grand Cophte (1700). Les compiles qui suivent sont plus faihles encore. Le Citoyen général (4705), le» Exaltés il 707»), ne nous offrent qu'une froide parodie des sentiments qui passionnent la France et l'Europe, tes Entretiens d'émigrés allemands ( 1 795} attestent déjà une pensée plus impartiale; mais combien l'invention est languissante, si on la compare aux évé-nements qui l'inspirent Gœihc sera plus heureux quelques années plus tard, lorsque dans tlermann et Dorothée il glorifiera en beaux vers les pure émotions de 89 et flétrira les forfaits de la Terreur. Parmi les écrits du poëte qui appartiennent à cette période, il faut mentionner encore la Campagne de France et le Siéije de Mmjenee; le poëte, qui avait j accompagné son souverain il l'armée du duc de l BruiiKuk'k, nous donne le journal de sa vie pendant [ les campements et tes batailles. Ce sont là du moins des pages intéressantes pour l'histoire de sa pou- 1 sée; on m> connaît titpthc qu'à demi, si on ne l'a pas I vu s'occuper de ses travaux d'optique et versifier te Ueinelit' (uch* au milieu de ces luttes mémorable? 1 on fut consacré le drapeau de la France nouvelle J

ESTHE (itKTIIË KT SCHILLEIl. il (jue devenait cependant l'esprit public de l'Alle-magne? Quelle direction suivaient la poésie et les let-tres? J ai déjà dit qu'une génération nouvelle s'était levée; Schiller en est le chef. Tandis que le génie de (îfi'lhc semble décliner, tandis qu'il s'enferme du moins dans des études toutes personnelles et parait se soucier assez peu des jugements de la foule, Schil-ler grandit tous les jours. il a poursuivi avec fougue la rrvolulion littéraire et morale commencée par l'auteur de Gwtz et de 1<i'er~tlrer, de Siella et de (,'la-vijo; il a écrit les Brigands, lnlrUfue et Amour, la Conjuration de Fiest/ue, don Carlos; il est allé ensuite ttenuftider des inspirations nouvelles à la philoso-phie, il est devenu le disciple d'Emmanuel Kant il pense, il cherche, il croit avoir découvert la loi souveraine du heau dans le principe de la liberté morale, d'une liberté active, créatrice, toujours cu éveil, qui dégage sans cesse la personne humaine tics entraves des sens et de la nature. Or, soit que Schiller passionne la jeunesse au théâtre, soit que parscs théories il agite le monde littéraire, tous ses écrits sont antipathiques il Gullie. lin ï 71)5, Schiller a publié dans un recueil célèbre une dissertation Sur lu ijnke et la ditjuitë\ et Goethe a cru y recon-naître une condamnation exprcsse de ses écrits; au-teur y parle avec dédain de ces génies qui se con-- 1 Libtr Antnuth uitd Wurde, dum, la Souvtile ïltalit, ï' iviu. -un, lïtK».

COItRESl'OSIVANCK tentent de jouir, qui produisent sans efforts, sans désir de se façonner, de se perfectionner eux-mêmes, de ces génies chez lesquels la nature seule est en jeu, sans que la lihcrli'1 morale intervienne. L'appli-cation de cette théorie à ta personne de Goethe a beau être excessive et injuste, il est impossible de se mé-prendre sur l'intention de Schiller; le hardi jeune homme exprimait ici avec, une éloquente amertume la pensée de ses contemporains. El d'où venaient ces cruelles paroles? de l'Université d'Iéna. Iéna, comme on sait, appartient au duché de Saxe-Weimar Gœtlic, devenu l'un «tas dignitaires de l'Ktat, avait précis»1'-ment dans ses attributions la surveillance de cette illustre école. Il y faisait de fréquentes visites, il s'intéressait a ses collections, à ses travaux, aux hommes qui en étaient l'honneur; les naturaliste!» surtout, Lodcr, liatsch, étaient en relations intimes avec lui. Quant à Schiller, qui y professait la philo-sophie de fart depuis le printemps «le 1789, il l'évi-tait avec une sorte de répugnance qui cachait sans doute une généreuse honte bien plutôt qu'une vul-gaire antipathie. On eut dit que ta présence de Schil. ter était un reproche pour Gœthe. Que de contrastes, en flfiel, et que de contrastes chaque jour plus ac-cus»* entre ces deux hommes! Goethe a méconnu la Révolution, Schiller l'a salue»: d'un cri d'ettthou-siasme. Goethe s'amuse à persifler la Terreur; Schitler veut adresser à la Convention la défense de

KNÎBK ET Sr.HIM.EK.

?r> Louis XVI. Gœïhe est devenu le poète des princes; Schiller est le poêle de la jeunesse. Goethe, en philo-sophie, a pour maître Spinoza Schiller est le dis-ciple de celui qui aimait à contempler le ciel l'toité au-dessus de nos têtes et lei loi morale au fond de nos cœurs, (ttt'die, après la première explosion de son génie, s'aiTûte et sc renferme en fui- môme; Schiller. après ses premiers drames, prend im nouvet était et u-til se faire tout à tous. lîœlhe s'csl donne pour compagne une femme simple et bonne, mais peu digne tle lui, incapable du moins de s'associer à sa peiistV, d'ciitretcnir et d'élever sou inspiration i .Schiller a épousé une créature d'élite, une louum; qui épure et. afline son inteiligenee, qui t'aide à se débarrasser chaque jour des grossiers instincts, des penchants déclamatoires du premier âge, qui l'en-courage à monter, à gravir les so:innots, à s'élancer toujours plus haut vers l'idéal.

Mais il faut reprendre tout cela en détail. Nous savons ce qu'était Guethe en 1704; plaçons en lace de lui la vivante figure de Schiller.

COniUiSl'ONDANCE

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SCHILLER >» V1K KT St> iEI.MlV.S Jl.SOl-A l/t.VOQt'F. DE SON MIlTlt AVEC GtETflF On peut dire que Schiller se révéla au monde, il vingt-deux ans, par une véritable explosion dp- colon» et <ta génie. Il a résume lui-même avec une auda-cieuse franchise l'histoire rie s.i jeunesse: et la con-clusion «le colle histoire, c'est le drame des Brigands. ïveontez si confession.

« Une étrange méprise de la nature m'a condamné à être poète dans mon pays. Le goût de la poésie offen-sait les lois de l'institut où j'ai été élevé et contra-riait les plans île Mn fondateur. Pendant huit années, mon enthousiasme eut à lutter contre la discipline militaire. Mais la passion de la poésie est ardente cl forte comme le premier amour: ce qui devait l'étoulfer l'enflamma. Afin d'échapper à une situation qui était pour moi une torture, mon cnfiir se mit u diva-- ̃•uer dans un inonde idéal. Ignorant le monde réel dont j'étais séparé par des barrières de fer ignorant tes hommes, car les quatre cents condisciples qui m'citlnuniient n'étaient qu'une seule créature, la copie exacte d'un seul et mémo modèle, et la nature, lu grande artiste, n'eût p*» reconnu un seul d'cnui' eux ignorant les tendances des êtres libres et aban--

ENTRE «(KTIIE ET SCHILLER, donnas à eux-mêmes, car dp tontes tes facultés hu-maines, de toutes les forces de la volonté, une seulo (•tait exercée dans le inonde où je me trouvais, uneseule si» tendait d'une façon eonvulsive, les autres langiûs-- «a jeu! engourdies: les parfîciilarîtés, les de lu nature qui aime à s'épanouir sous mille formes diverses, allaient se perdre toutes indistinctement dansl>ir£gHforit£m(vcnntqiir>rte Indiscipline régnante; ignorant les femmes, car les portos dp cet institut ne leur sont ouvertes qu'à l'âge où elles n'ont pas com-mencé d'être intéressantes et à l'âge où elles ont cessé de l'ctre; enfin, ignorant l'homme et la des-tinée humaine, mon pinceau nécessairement devait manquer la juste ligne, la ligne intermédiaire entre les anges ot les diables; il devait produire un monstre qui par bonheur n'avait pas d'analogue dans l'uni-vers. je parle des ftiujands. La pièce a paru, cl le monde moral tout entier a cite l'auteur à sa barre comme accusé du de lèse-majesté. Lu justifi-cation complète d'uun telle œuvre est dans les con-ditions même île <a naissance. Entre les attaques sans nombre que m'ont attirées mes Brigands, une M'ttfe a fouetté juste je m'étais mis en tête de pein-dre les domines, deux années avant d'en avoir ren-contré un seul. »

Voila, eu quelques mots, l'histoire de Schiller en-tant et le prélude de son oeuvre. Le jour où le jeune géant lirisu tes liens qui l'euchainaieiil, le cri qu'il

COnilKSI'ONFUNOE 1»

poussa nleiilit par loirte l'Allemagne. Un poêle dra* uiattque était iif\etccp(tëLi\ qui s'accuse d'avoir peint les hommes avant de tes avoir vus, ce poète, sans le savoir, venait d'exprimer la situation de son pays cl lit; son siècle.

«Jcan-Christophe-Frédèric Schiller naquit à Mar-baclt, jolie petite ville du Wurtemberg, au bord de ce doux ISeckar que tant de poêles ont chanté. Il avait failli naître dans un camp; son père, qui était alors lieutenant d'infanterie, se trouvait à quelques lieues de là, occupé avec son régiment aux exercices d'automne; on raconte que ta mère, étant allée le voir, ressentit sous !a tente les premières douleurs de l'enfantement. EUe put cependant être ramenée à Marhaeli, et c'est là que, le 10 novembre 1759, elle mit au monde ce fils destiné à une gloire si pure C'est aussi te 10 novembre inie sont iws iIcun autres personnages cliors :i l'Mlemaitiie tin mml, te pranrt réformateur «lu seiiihiir siêeleet luit tics liih'ns de la (îhmw «1« 1815, tuilier ci le gOiitiral Stlt;u nliiirst. Co rn|i|>i'ncluMiii'iit no nu-oil plus |mssi|il«' si Schiller i-iiit ii<>, non pas le 10 nnveinl.i'o, mais le II, l'omm ̃ Ta |>r<Heudii 51. lins' ave Sclnviilt. le rrj;islio des liaptiMucs <l<« Slarliàch, consulté par M. Schwal», flxp. on ett'rt, au « novi «ihro 175» la naissance de l'cntiinl, et M. Scliwiili s'tiluit cm autorise ù rectilicr d'uni? muniére (Minilive l'crreui' iwnmise jusque-là par tous les historiens ttttôi':ities. \.c dernier )>i(>g{r.i|ttie de Stlnlirr. )t. Èinilo l'alleske, es! lienli'iii; it<> i-('l:ililir I» cl.it'' du 10 novemhrc ot le rii|ipr«clieinent qui en résulte, t.cs aiguiueiils île il. l'alleskp sont pêrem|)<oireg. llrap-- {u-Ile (i'nltnril i{nt'. dit \ivunt du pntli. c'est toujours l<> 10 noveiiibn que sa famille a Ifttô l'annivei-saiit* <lf «n naiss.iiife; mais la jwmi1 décisive, c'est un mémoii-e tuauust rit m« itut«> C.urrkiilum vitte meiim. dans lecjucl le |n-iv du pot-le a i\| us.- lui-ii.<'tme les [niiK ipans iHi;neuients de sa rarrière. (> iniinusrrit, daté de la Solitude., 17 mai

ENTRB GŒTIIE ET SCHILLER.

ï Le père, saisi d'une pieuse émotion, prit le nouveau-né dans ses bras, et l'élevant vers le ciel « Être des êlros, sV'cria-l-il, je te le recommande; accorde-lui la force île l'esprit, supplée par la grâce à ce que te manque d'éducation m'empêchera de faire pour mon rnfant! »

(>. père du poiMe, Jean-(iaspard Schiller, était un homme simple, Inlmrieux, sévère pur mi-même et pour les autres, nn vrai type d'honneur et de vertu populaire. « Pnissé-jc, dira 4e poète en apprenant s:i mort, puissé-je sortir de ce monde aussi pur qu'il eu est sorti! » A vingt-deux ans, il était entré en qualité tic chirurgien -barbier dans un régiment de hussards, et il y avait gagné bientôt des épaulettes de sous-oflieier. Licencié en 1748, à lu paix d'Aix-la-Chapelle, il reprit du service au commencement de la guerre île Sept Ans, fut admis comme enseigne dans te régi-ment du prince Louis de Wurtemberg et lit vaillam-ment plusieurs campagnes. Ce fut pendant cette guerre que son fils vint au monde. La guerre finie, Jean-Gaspard Schiller vint tenir garnison à Luclwigs-hotirg, et pour occuper ses loisirs il se livra à des travaux d'agriculture et de jardinage qui lui attirè-rent bientôt les faveurs du souverain. Il avait établi à Ludwigsbourg une pépinière qui prospérait à mer-lîii'.i, «lait reste inconnu à tous les biographes; H. Palleskc s'en psi ^i>vvi l»> jimnipr, ot rt y a trouvé «'lie date da 10 nowmluv I7TiO Mir l»|iidio il n'y a plus de iluutr |K>ssiblc désarmais. veille; le duc Charles de Wurtemberg, informé de ses succès, lui confia la direction de ses jardins.et de ses parcs, dans ce beau château «lt* la Solitude qu'il avait fait construire au milieu des bots. C'est là que l'ancien chirurgien -barbier, revêtu désormais du titre do capitaine, acheva tranquillement ses jours. Il était fort apprécie de son souverain et jouissait de l'estime universelle. Tout privé qu'il était de culture littéraire, il sentit vivement la gloire de son fils. Chaque fois que Schiller envoyait ù la librairie Cotta le manuscrit d'une u'uvre nouvelle, il avait soin de le luire communiquer d'abord à son père: et n'étaitce pas un spectacle touchant de voir le vieux jardi-nier de la Solitude l'eu il le ter avec émotion les pages de WaUemlein ou de Guillaume Tell? Un des bio-graphes de Schiller, M. Gustave Schwab, à qui nous empruntons ces détails, nous dit que les mains de l'excellent père tremhlaient de joie. Je le vois d'ici ému, inquiet, troublé ou charmé tour à tour, com-prenant avec son c»ur ce que son esprit n'entendait pas, se rappelant peut-être la prière qu'il faisait le tU novembre t7;»0, et remerciant Dieu de l'avoir m pleinement exaucée.

La mère du noble poêle était aussi un excellent type des classes populaires en Allemagne, le type gracieux et pur eu face du type rustique, la douceur affectueuse à coté de la rudesse, honnête. Elle s'ap-pelait KUsabcth-ttorothée Kodwrag. Son grand-père

ENTHE G (ETRE ET SCHILLER

7!> et son aïeul étaient boulangers à Marbnch; son père, aubergiste et marchand de bois, avait amassé labo-ricuscnienl mie petite fortune qui fut engloutie pres-que ton! entière dans les inondations chi Neckar. Le pnnvre homme, à peu près ruiné, obtint comme une aumône une place de gardien de ville \Th»rwart) avec un misérable logejnent près des remparts. Kli-saMii-Uorothétt était mariée déjà quand ce malheur frappa son père; elle ne souffrit pas des rigueurs de l'indigence et reçut même une certaine éducation qui (li'-veloppa licureusement tes purs instincts de son àmc. Kllc aimait la lecture et la musique; elle chan-tait ites mélodies populaires en Raccompagnant sur la harpe; on a conservé d'elle; quelques strophes ailressros à son mari, accents candides, paroles sans nrt, murmure confus et harmonieux d'un cœur lomire. C'était bien une fille du peuple souabe simple, dévouée, pieuse, naïvement sensible au charme de la nature. Dorothée Schiller eut une in-fluence manifeste sur l'esprit et le cœur de son fils. fondant que le père était à l'année, elle dirigea M'tile à Marhach les premiers pas de l'enfant, et grava dans son ame ces impressions que rien n'ef-face. « Je le vois encore, disait plus tard sa swur iiitiéc Oiiislophine, quand il épelait la Bible, et que, joignant les mains, il levait ses yeux vers le ciel; avec ses beaux cheveux blonds et bouclés, il avait l'air «l'un auge. » gn COKUKSrOMtANCE Ce petit ange rustique avait srs ans lorsque son I père alla s'établir sur la frontière du Wurtemberg, 11 dans le village de Lorch, où le fixaient ses fonctions i d'officier recruteur. Il fallut quitter Marbach et la maison du grand-père Kodweiss; on le confia bientôt au pasteur de Lorch, l'excellent Moser, dont le pofite un jour conservera le souvenir et le nom dans une scène célèbre de ses Brigands. Ce fut loi qtti | enseigna les éléments du tatin et du grec an futur 1 poille <le ta Fiancée de Messine; il lui inspira sans I doute aussi une ardeur enfantine pour la théologie, I et l'ambition d'expliquer aux hommes la jwrole <lc | Dieu. «Je veux Mm prédicateur, » disait l'écolier du g pasteur Moser quand il rentrait le soir au foyer pn | tornel, et, sarrangeant une sorlt» de chaire avec un 1 fauteuil, il prononçait devant sa tin re et ses trois I sd%urs de petits sermons improvisas. « Schiller ne se I trompait pas, a dit un de ses biographes'; il est de- I venu, en effet, un prédicateur, mais ce n'est pas | dans une chaire, c'est sur la scène qu'il a prêche; I ce n'est pas à mie conimunnnlê de croyants, c'est à ta grande famille humaine que s'adressait sa voh puissante. »

Après trois années passées à Lorch, la familleSciiil-- Icr fut appelée à Ludwigsbourg (170H), et sept siif plus tard, nous l'avons dit, l'humble ollicicr du due

1 lUtfiuuHstcr. hUit'n Schiller* I, {>• lu-

ENTRE 6(FTiiSLT Sf:HII,I.ER,

lit Charles était n«mmé directeur des jardins de la Soli-ludc1. De 1708» 1773, Schiller commença ses éludes à l'école de Ludwigsbourg; là, sous la discipline assez brutale d'un maitre capricieux, sa franche et impé-tueuse nature se déploya soudainement. Si Goethe, à vingt-six ans, apparaissait comme un jeune dieu à la cour de Weimar, Schiller, des la première enfance, apparat à ses camarades comme un jeune fils dos N'ichelungen. Fier, hardi, prompt a In bataille, ton-jours prêt à se sacrifier pour ses amis, on ne résistait ni a la vigueur de sa colère ni à la générosité de son ciwir. Il était toujours, et de toute manière, à la tête de sa classe. Longtemps encore après, ses condisciples ne pariaient qu'avec admiration de la singulière in-fluence exercée si naturellement par l'écolier de Lud-wigsbourg. Ce jeune Siegfried aux cheveux blonds n'avait pas encore renoncé à la théologie; il appre-nait l'hébreu en même temps que le grec et le latin. V treize ans, après qu'il eut reçu la confirmation, ^s parents étaient décidés à le faire entrer dans une des quatre écoles théologiques du Wurtemberg, cs-- |iiV,cs de petits séminaires où Ton avait conservé certaines traditions du catholicisme et dont les élèves portaient la soutane. Mais ce n'était pas la discipline catholique d'un séminaire protestant qui devait ar~- .Vous suivons ici l'opinion de H. Emile l'ullcs-ke; selon MM, IloiTii» Mi.i\ (Jiisi.ivi' Sehwah, ftilouanl Boas, &• M'.tait eu 1770 que Jruu-ti:>*par<t Schiller aurait •Ht» jilaeé au dutle;m de In SolilucK comptir chez ce mâle jeune homme les desseins de la Providence; il aurait trouvé là de sublimes extases qui Toussent dédommagé de la contrainte; son ar-dent génie, aussi amoureux de l'action que de l'idéal, l'aurait placé peut-être, comme Luther, mais avec d'autres principes, parmi ces novateurs qu'un poêtft appelle les chevaliers de 1'Kspril-Saint. Dieu lui ré-servait des destinées différentes*. Pour faire jaillir le poétique génie de son cœur et lui imprimer un élan victorieux, il fallait une compression étouffante, un joug sans dédommagement, l'intolérable joug d'un doitre mititairc. Suivons Schiller à la Kark-Sciiule, Ce n'était pas un homme ordinaire que le duc Charles de Wurtemlierg. iïsprit vif, imagination turbulente, il avait le sentiment des choses élevées, et s'il avait reçu une éducation plus complète, s'il i1 avait pu se soustraire à l'oisiveté ou aux dissipations de sa charge, il aurait sans doute laissé un nom dans l'histoire de son pays. Ces petites souverainetés alle-mandes du dix-hiiitiéinc siècle, n'imposant aucun devoir et ne subissant aucun contrôle, étaient des postes périlleux pour les âmes les plus fortes; après avoir follement dépensé sa jeunesse et son ilge mûr, h; duc Charles voulut honorer la tin de sa vie par un emploi sérieux de ses (acuités et de son pouvoir. Il comprenait li valeur de la science, et regrettait amèrement tout ce qui manquait il la culture de sou esprit l'ambition lui vint d'attacher son nom ù des

ENTRE GJET11E ET SOUILLER

établissements utiles, à une série d'écoles modèles destinées à faire des agriculteurs et des soldats De ces projets, un peu confus d'abord, était sortie en premier lieu une espèce d'académie de musique et de danse, établie au château de la Solitude; la pensée <ln fondateur se transforma bientôt, l'École de la Solitude fut remplacée par une grande institution militaire, connue a» dht-huitiéme siècle sous le nom do Kark-Sehule, École de Charles. L'École de ht Sû-l'tlntk avait été fondée en i 700 la première tratis-t'imrinlioti avait eu lieu l'année suivante; en 177à l'œuvre était complète rétablissement, pourvu de tous ses professeurs, rempli d'élèves venus de divers points de l'Allemagne, était transporté à Stuttgart avec le titre à Académie militaire. En réalité, c'était un cloître. Séparés du monde entier, les élèves vi-vaient là connue «'.es moines dans une abbaye. La discipline était aussi impérieuse que les études étaient fortes. On y apprenait les mathématiques et les langues anciennes, l'histoire et la géographie, la religion et les sciences naturelles, le droit et la mé-decine, ta musique et tes arts du dessin; on y appre-nail surtout à dépouiller toute initiative, à se transfor-mer en <*hiu"re,à obéir comme une machine. Chacun des ('lèves devait être le règlement en action. Costu-mes, n lli Indes, mouvements du corps, tout cela était prévu et déterminé avec une précision impitoyable: ou devine de quelle liberté jouissait l'intelligence.

COKIIESPOMMKCE E lit Toute la journée, d'heure en heure, le duc Maries pouvait savoir exactement ce que faisait chaque ôlève de son académie. Ce pédagogue passionné voulait ah-solument former des hommes d'élite comme le père de Frédéric le Grand formait des soldats et des capo-raux, Un tel régime, on le comprend, pouvait pro-duire à la fois beaucoup de bien et hcitucoup de mstl, suivant la nature des esprits. L'académie de Charles, élevée bientôt pur l'empereur Joseph II au rang des écoles supérieures de l'Empire, attira peu à peu des disciples venus de toutes les contrées de l'Europe; la Suède, la Pologne, la Russie, la t'rance même et l'Angleterre y étaient représentées. Parmi tant d'es-prits si différents, il en est sans doute qui puisèrent dans cotte rude discipline un sentiment profond de la règle et un ardent amour du travail on sait que notre grand Cuvier et l'illustre naturaliste allemand Kiclmeyer ont été élèves de l'académie de Charles. Combien d'autres, frémissant sous le joug, ne re-cueillirent là que des inspirations de révolte I

Sciriller n'avait que treize ans et deux mois quand le duc Charles le fit entrer, malgré ses parents et malgré Im-mcuie, dans le redoutable cloitre (17 jan-vier 1775). Le duc, occupé à recruter des élèves, se faisait rendre compte chaque année de l'état des écoles primaires du Wurtemberg; lc brillant écolier tle Liidwigshourg ne pouvait échapper ù ses réquisi-tions. Eu vain te père et lit mère, qui voulaient faire

ENTRE GiKTIIK HT SCUH.I.KU.

ti «le lent" fils un ministre de l'Évangile, en vain le jeune écolier, bien décidé il être théologien, essayè-rent-ils de résister, l'offre du prince devint un ordre; il faillit renoncer à la théologie, endosser l'uniforme, apprendre l'exercicc, apprendre à s'asseoir et à se lever, à marcher et à rester immobile, à vivre enfin sur un signe du chef et aux sons du tambour. Tout en achevant ses humanités, il devait commencer l'élude du droit: ainsi l'avait décidé le ntaftre. On comprend qu'un enfant de treize ans n'ait pu conce-voir un goût très'vif pour celte étude du droit, si noble, mais si sévère, et qui suppose d'abord la préparation littéraire et morale de l'esprit. Avec un instinct plus sur que les règlements de ses chefs, il réservait toute soit ardeur pour ses humanités. La première année de son séjour à l'académie, il obtint le prix de grec; l'antiquité l'enchantait, et il tradui-sait les poètes latins avec amour. Ce ne furent pas cependant ces études littéraires qui éveillèrent chez lui le génie poétique; nous avons un écrit tic sa main, composé cette époque, où il sc peint naïve-ment lui-même et déclare ses prédilections « de serais heureux, dit-il encore en 1774, de donner un théologien à mon pays. » Ce qui le fit poëte, ce fut le besoin de protester contre une éducation oppres-sive. La poésie fut pour lui le refuge de la liberté. In jour, un de ses camarades ayant résisté à je ne sais quelle injonction du directeur, Schiller lui i» c«>nnEsw>?ii>AS*eE 9 adressa une ode. Ce camarade, nommé Scharffcn- M stein, qui depuis est devenu général, et à qui l'on j| doit d'intéressants détails sur la jeunesse de son glo- j| riem ami, avait lui-même des goùts poétiques très- 1 décidés ils formeront bientôt avec deux antres de 1 leurs condisciples, Iloven et Petersen, une espèce de B société littéraire, société secrète, bien entendu, dont 1 tes séances cnnlidcnticilos avaient lieu à voix liasse, g aux heures de récréation et pendant les loisirs du I dimanche. Hovcn méditait un roman à la Werther, g IV.lersen tin drame bourgeois, Scharffcnstcm une 1 pièce chevaleresque, Schiller voulait faire une tra- 1 gédie, mais une tragédie dont les héros fussent em- I pruntés à la société de son siècle, et il avait choisi g pour sujet h suicide d'un étudiant. L'Étudiant (le I Nassau* tel était le titre de son œuvre. On voit quelle était l'inllueiice do Gœthc sur nos impatients prison- I iiiers. A» inoinciit même où l'autour de Werther et s de G<et% de tterlkhingen, allait s'établir à la cour de | Wciniar, au moment où la ~t~ t0~ d'arr~ottt et ~'trruptum, comme disent nos voisins. semblait iuterrompue, un nouvel assaut, une irruption nouvelle j r so prtipari'nt dans l'ombre de l'académie de Charles, j sous l'œil trompé, des surveillants, an milieu d'un régiment d'automates'. t

Schiller, qui décidément avait pris l'élude du droit en dépiiit, fut autorisé à suivre le cours de médecine (1775). Cette science de l'homme captiva

ENTRE filKTHE ET SCHILLER. 87 son esprit philosophique,- les écrits de llaller et de Itoerliaavc provoquaient ses méditations; if fit des progrés rapides, obtint «les prix, des récompenses, pi, cinq ans après, il couronna ses travaux par une dissertation des plus remarquées sur les rapports du physique et du moral1. C'est au mois de décembre 11HO que Schiller, ses épreuves brillamment soute-nues, fut nommé médecin militaire et quitta l'aca-démie de Chartes. Mais sa grande œuvre, pendant sa dernière année de réclusion, l'oeuvre qui «Hait déri-der de toute sa vie, ce n'était pas cette dissertation I médiate, c'était un drame, un drame sauvage, I monstrueux, un drame tout rempli de déclamations I l'meenées, drame de génie toutefois, et dont les vio-- | tances mémos attestaient un poëte de premier ordre. I .l'ai nommé les BriyaMli.

I Où avait-il pris, cet étudiant cloîtré, tous ces types I extraordinaires? Oit avait-il trouvé l'image de Charles I Mn»r? D'où lui \eimit l'idée d'armer ainsi la jeunesse, I de rassembler les cœurs tes plus francs, tes plus géné-- 1 iviix, d'en former une troupe de bandits, et de les |l<iiuer, le fer et le feu à la main, contre ta société llmit entière? ha société, pour lui, c'est l'académie ̃ i:wtc dissi r(;iii(>ii n'iMutt |i,is une tltèse pnm* le doctorat, comme ll'iml i ru |ilu-i. urs des |ji<){,'r:i|ilics du ïdiîllcr. Ce fut seult'uit'iil Bl.iini.'v snivniilo ru 1781, !|ne Ini-nJéniic de Cluirlcs. ('levée par Krmi»-rt<)ir il' Mtcinanm-, Jotit'j)h H, an rang d'université, cul le W\i .:<• ,(,:̃. ntvi- .tos (li|iliinu>ti. M. Émili' l'uiltaKea liès-iictti-mcul ailiniilé (miles nr- i(iii!sIm>iis iliMliIaiJ, m OOURKSI'ONFtVNr.E dé Charles il n'en commit pas d'antre. La tyrannie I? qui l'étouffé, devenue chaque jour plus intolérable à & mesure que ses facultés grandissent, a fini par lui | donner la fièvre chaude Tout son Ati« se révolte, el | ces idées de révolte prenant un eorps, it se repré- | sente la jeunesse de son temps, obligée, pour vivre, | 'w pour déployer ses forces, de déclarer la guerre à f toutes les institutions humaines. Charles Mow, c'est | lui c'est sa liberté qu'on étouffe, c'est sa persomiii- jj Hlé qui proteste. « Je wux vivre, j'ai le droit de I vivre, et la société nie refuse ce droit; eh bien, for- y mons-noiis une société nouvelle. Tontes tes sociétés | ont commencé par la violence; tes premières tribus humaines ont été des associations armées créons un monde, et recommençons l'histoire; notre société è- v bandits sera plus juste que cette vieille sociélédespo- 1 tique où les plus nobles cœurs sont condamnes d'à- 1 vanec à mourir. »

Ces déclamations furieuses, Schiller les («rivait ̃ dans lu lièvre. Il composait son drame le soir. h nuit, en cachette, et les précautions qu'il èlait force de prendre rcdoitldaipitt sa fureur. A ces violenci1? j de langage, ces inventions monstrueuses, commun! l ne pas reconnaître un écolier en délire, un écrivain l qui veut peindre les hommes avant d'en avoir retiens- 1 Iré nu seul"! C'est là qu'est la déclamation; voyez | maintenant le génie. Dans celte éruption de feu M de lave, il y a des matières impures qui seront n'y

ENTRE GfETHB ET Sf.tlIMER. 8tt jour des diamants. Ce tableau d'imagination, tout insensé qu'il est, se trouve répondre à la situation I générale. An moment où Schiller écrivait les Bri~iftiuds, il y avait en Allemagne un sentiment de malaise universel. Ce que lo jeune pof»te éprouvait dans son couvent de Stuttgart, des milliers d'âmes l'avaient ressenti dans les tiens de l'ancien régime. Dos institutions surannées entravaient pnrtotrf te libre essor de ta vie; les esprits étouffaient. De 1770 à 17X0, pendant que Schiller, séparé du monde, étudie le droit et la médecine sous la rude discipline «If l'académie de Charles, l'esprit de révolte éclate de fous cotés sous tes voiles de la poésie. La littéra-ture des générations nouvelles n'est qu'une protes-tation ardente et confuse contre le vieux monde. Voltaire, en 1704, dans une lettre au marquis de Chauvelin, annonçait l'imminence d'un bouleverse-ment social, et s'écriait avec envie « Ce sera un beau litpagc. l.o jeunes gens sont bien heureux ils ver-ront de belles choses. » rît deux ans plus tard, en 17(i(i, écrivant » d'Alembert, il ajoutait: «Ne pour-liez-vous point me dire ce que produira dans trente mis ta révolution qui se fait dans les esprits depuis Maples jusqu'à Moscou? Je suis trop vieux pour espé-rer de voir quelque chose mais je vous recommande le siècle qui se tonne. » Ce siècle était déjà tout forme au delà du lUiiu, lorsque Schiller, comme un jeune néant, étouffait dans son cachot. Savaient-ils cxaitc--

CORttESPONDASCE no ment ce qu'il voulaient, tous ces poêles, tous ces rêveurs impétueux, un Mûller, un l.eiw, un Wagner, qui sr livraient dans tours drames à de titaniques fureurs'.1 Non, certes; mais la révolution était com-mencée: on démolissait tes bastilles sous forme allé-gorique et idéale; presque tous les héros de leurs draines sont de hardis aventuriers qui, au nom du droit naturel, se constituent justiciers suprêmes ci réforment une société inique. Aucun scrupule ne tes arrête vols, 'rimes, ut les crimes môme tes plus vils, tous les moyens leur sont bons. Une année avant l'ap-parilion des Brigands, un compatriote de Uœthe, un homme qui était, comme Schiller, l'admirateur pas-sionii('it\e,l(ian-,lac(|Ui1sH(iiisseav>,Maxiii)iii»!ViKling(ir, donnait un drame intitulé (es Escrocs, (lu jeune homme, (ils d'un riche négociant, est chassé de chez sou père par les intrigues et tes calomnies d'un aven-turier qui veut usurper sa place; devenu aventurier ù son tour, il tombe, de chute eu chute, dans une compagnie d'escrocs qui exploitent sur tes tapis verls la cupidité des joueurs. Il est bientôt lu roi des filous et remue les pièces d'or à pleines mains. Itavinex-vous <*c que te poêle va faire de ce personnage avili' '1 Un demi-dieu réformateur du monde, l.e héros de Klingcr exerce, tes autos à la main, une sorte de justice sociale il ne vole que tes riches, et si ces riches qu'il dépouille ont eux-mêmes dépouillé leur prochain, comme il triomphe eu vidant kur bourse!

ENTRE GCKÏWB ET SCHILLER

ai Quant aux pauvres, aux malheureux, ceux qui ne jouent que par désespoir et pour demander au sort la réparation des injustices humaines, notre escroc, s'utfrihuant le rôle d'une providence terrestre, les renvoie <)u jeu les mains pleines. N'est-ce pas ainsi que François Moor, dans le drame de Schiller, a chassé son frère de I» maison paternelle? NVst-ee jiits ainsi que (.'hurles Moor, à la tète de ses bandits, exerce; la justice dans tes forets de la Bohème et sur les montagnes du Danube? Schiller ne connaissait pas les Escrocs de Klingcr; it n'avait pas lu un seul de ces drames «ni Lcnz, Wagner, Frédéric Millier et liint d'autres exprimaient tumultueusement les sourdes colères de l'AlIeiiiiUjne. De toute cette littérature fiévreuse du 1 770 à 1 780, quelques livres seulement riaient touillés entre ses mains le Guita et le Wer-ther de (iœtlte, les principaux drames de Lessing, le Jules de Turentf) de LeisewiU; je ne parle pas de Yiïjolin de Gei'sleiiberg, un peu antérieur à cette période 1 1 708), drame violent, informe, et qui dut son succès à l'imitation de Shakespeare bien plutôt t\ni\ des inspirations révolutionnaires, tes «ouvres de Jciiii-Jac(jiie.s, tes hio^raphies de l'iutarque, voilà smloiil les lectures qui eullainiuaient l'iUuie de Schiller. Mais n'y a-t-il pas dans le génie une puis-sance divinatrice? Ces colères qui couvaient dans l'ombre, ces murmures, ces cris étouffés, ces trans-ports de la lièvre, le poète semble avoir tout entendu

CORRKSPONÎUNCK au fond de son doitro. On dirait qu'il a recueilli toutes ces plaintes, et que, charge de les exprimer publiquement, il a jeté, au nom de plusieurs mil-liers d'hommes, celte clameur formidable.

Le drame de Schiller, malgré tant de scènes im-possibles, est si bien eu rapport avec la situation générale dos"*esprits, que la critique a pu faire des rapprochements singuliers entre les inventions du po«"ito et les événements de 89. « La génération à la-quelle Schiller adressait son drame, dit M. Gustave Schwab, n'avait pas encore disparu de la sc<vne, qu'on vit se lever dans un pays voisin, et bientôt dans le monde; entier, des hommes pareils aux compagnons de Charles Moor, des hommes qui pouvaient dire comme lui Mou œuvre, c'est d' exécuter la lui du ta-lion mon métier, c'est lu vengeance. » On sait les pa-roles <pie prononce François Moor lorsqu'il prend possession de la seigneurie de son père « Un jour, je te jure, l'amènerai les choses à ce point dans mes domaines, que les pommes de terre et la petite bière soient le régal «les jours de fête, et malheur à qui se présentera devant moi avec des joues vermeilles! La pâleur de la misère, l'effroi livide de iWlavage, voilà les couleurs que j'aime; je vous habillerai df cette livrée-là. Il Ce cri de haine rappelle à M. Schwab celui que poussa le financier Foulon pendant la fa-mine de 80 « S'ils ont faim, qu'ils broutent de l'herbe! i'alience! que je suis ministre, je leur ferai

ENTRE <.<KTIIK ET SCIil I.I,EH.

m.inper du foin. Mes chevaux en mangent. » Kl se rappelant alors. tout ce qui suivit, Foulon, arrêté par le (M'iipltî, trainûà pied jusqu'à l'a ris, avec une botte di! Coin sur le dos, un bouquet d'orties à lu main, un cul lier de chardons au cou, puis pendu et décapité en place de Grève, il se demande si ce ne sont pas là des emprunts que ta réalité a faits ta poôsie des Hrhimtd*. «Doiiïeans après t'apparition de sa poésie, iijoute le biographe, Schiller fut nommé citoyen fran-ciis par un décret de la Convention nationale'. » Ces rapprochements font bien comprendre tout ce qu'il y avait d'originalité et de puissance dans ce (trame désordonné, véritable prédiction du génie, peinture anticipée d'une catastrophe inévitable. H y en a un autre cependant que M. Schwab a oublié, et qui achève de peindre l'inspiration du poêle lorsque Charles Moor, à la dernière scène du drame, dépose le commandement, lorsqu'il congédie les exécuteurs de ses vengeances et qu'il s'écrie avec désespoir « Oh! nialhetir à moi, misérable fou, qui ai cru pou-voir perfectionner le monde par le crime et rétablir les lois par t'anarchie! J'appelais cela vengeance et justice. Je m'arrogeais le droit, ô Providence! d'ai-guiser ton glaive ébréché et de réformer tes sentences partiales. Mais, o vanité d'enfant me voilà au bord M. (îu.stavc Sdiwnb se t rompt'; ce décret, on le verra plus loin. h pas <'̃!«̃̃ volé ('il1 la Cumeiilian, maïs |>ar IMsicinlilée lt!(tis--

0OIIRF.Sl>ON!)\NCE <Jt d'un gouffre, au bord (l'une vie abominable, et je rcamiinisaujourd'hui,avcc des grincements de dents, avec des hurlements de douleur, que deux hommes tels que moi renverseraient de fond en comble l'édi-fice du monde moral. Grâce pour l'enfant qui u voulu usurper ton pouvoir! A toi seule appartient ta ven-geance. Tu n'as pas besoin de la main de l'homme. Sans doute, je ne saurais plus rappeler te passé ce qui est détruit est délruit; ce que j'ai renversé ne se relèvera pins jamais, non, jamais plus. mais il me reste encore un moyen de réparer t'ordre troublé. » Lorsque Charles Moor, disais-je, n'élève ainsi au-des-sus de lui-même, ne croit-on pas entendre le noble. Schiller du temps de la ltévolutioii, celui qui jugeait l'Assemblée, constituante avec une raison si ferme, celui qui écrivait à Kœrner, le 2t décembre 1792: a Je ne puis résister à la tentation de me mêler au procès du roi. Cette entreprise me parait assez im-portante ]H»ir occuper la plume d'un homme raison-nable un écrivain -allemand qui élèverait dans cette affaire une voix éloquente et libre produirait sans duute quelque impressionsur ces cerveaux en délire. a

Le drame des Brigands était déjà terminé lorsque Schiller quitta l'académie de Charles. (Voyez-vous que le poëte soit libre enfin? Non, il est libre dans Stuttgart, lihre de courir les tavernes, de s'enivrer avec ses compagnons, de s'abandonner il la fougue des sens pour se dédommager de la contrainte du

BKTRB «H- THE ET SCHILLER

Uà rloilrc, ce sont là les résultats ordinaires d'une eom-piessio» étouffante; mais si, dans cette crise péril-leuse', ses passions peuvent se déchaîner, sa pensée est encore sous le joug. L'étudiant de la Kavh-Schule, devenu chirurgien militaire, est toujours soumis à une tyrannique surveillance; écrire, publier, faire représenter une oeuvre comme ce drame des Bri-- //ffiirfs, assurément, pour h chirurgien du duc de Wurtemberg, c'est un acte de révolte.

Mais que de joies dans cette révolte! Ses amis, Vc-tersen, Hovo», Scliaiffcnslein, s'associaient à toutes tes émotions de la lutte. Une verve belliqueuse les 1 Heureusement la eiiso no fut pus longue Madame Caroline de rtdlfîngon, <jui en parle à tnots couverts, nous dit que la lihcrlé iiinf.ilc chez le noble poète no tarda pas à triompher des sens. Sehil-li'i- lialiitail alors dans ta maison d'une certaine dame Vacher, dont lu ii'|iiil;ilii)ii l'iail li'irt'i'cniciil oi|iiivoqmv H y avait loué une. cliunilit'c ;>'t nv-(li'-ili:!ii--s(''e <|ti il ot'(ii|intl en commun ovw: un de se» cu-iiMtmlcs, le lieutenant Kajiff. bon vivani, joyeux compagnon, mais île n, h lus :i.s«;:t giiissicrcs. lis influentes auraient (iu elre. l'unesta s'il en :nai( eu d'autres pour les («mil'dtlie. < [,e voisinnge de a» laiiiille, c'est madame de \VoH«>ite» qui \ttrtoa, le voisinage de >m famille <|»i demeuniit à la Solitude, ri à l.ii|iieHe il êtnit coi'di»-- Icuii'iit ;iU:it.l)f'>, le désir de ne pas tromper ses espérnuoes, surtout mi ;i\e)'ti.«.seiiient de .sa inéie |>r<moneê aveu Cneccnl ti iIdun de In plu.- wve tendresse, ce lut ajsc/ umir ré|iiiiner ces entraînements jiniÈiilc-. et ii':t:d)lir liquililiiY d;ms lame dnpoi-te. i> Je dois njott-ii'i ijiii' M. Ktmle l'allc^ki' n juciti'-st'- contre tes paroles tte madame ili Wnlt(it)ti>n rt surtout n uire ht- iiib*rpri-liiii<ins(|ni les appravent. Niliin M. Pallcslifi. les <lél nuelics reproclwes à Schiller st-raieut sim-ll'ii.'iit îles gaietés d'éliidianl si jeunesse uuruit été aussi pure il'i'ai-ilcnw et imjK-iut'Use. l'eut-élie ne laut-il elierrlier les excès 'l»ui on parle t|tie daii> lis pniuicrs yris tin pt«"ite, dans i«s firn-- ?i!"Ums stioptie> h Litme, ijui. viml.uil ei|'t-imer l'amour, ressem-- Lient pur instants aux cris désordonnés de l'instinct.

COHHKSl'l>NI>\NCt, un animait tous. Au moment où Schiller pié|>i*rait l'im-pression de son drame, on délibéra sur ta vignette qui devait orner la première page un des élèves de la section des beaux-arts à la Karls-Sckule avait offert son burin à l'auteur des Ihufonds. On avait choisi d» bord In scène où Charles Moor apprend tes cruau-tés commises par Franz sur son vieux p6rt%e|, appe-lant Ions ses compagnons, les excite h ta vengeance; un se décida ensuite à représenter un lion furieux, la crinière hérissée, les yeux jetant des flammes, avec «elle légende au-dessous 1m tijrannos. Les deux vignot (es lurent gravées, la scène de Charles Moor pour I» première édition, et pour la seconde, l'image du lion qui s'élance. Dans la troisième édition, qui suivit de près les deux premières, la vignette fut en-core modifiée; au lieu du lion partant en guerre, c'était le Unir victorieux, terrassant et déchirant une btHe féroce, laquelle représentait sans doute ces ty-rans signalés dans l'inscription latine. On voit que Schiller et ses amis prenaient au tragique leur pro-clamation de la guerre sociale. C'était bien le révolu-tionnaire de vingt ans, qui, tout plein des souvenirs de Jean -Jacques t>l lui enviant ses triomphes, avait dit un jour à Scharffenstein «Je veux écrire un ouvrage qui soit digue dï'lro brûlé par la main du bourreau. »

la première édition, imprimée aux frais de Schil-ler, h»; portait p;is le nom du poète; on y lisait ce

it il t;tk,.TIIE ET snittililvit. qi shnpi^tjlïr^jfe* Brigands, piéct* de théiMrc, Francloi 1 et,^ij)îî|>, 4 781 ("«lait un petit volume in-16, extrêmement rare aujourd'hui, et qu'on paye au poids de l'or. On ne le recherchait pas si avidement en 1781. Le jour où Srhiller en reçut les premiers exemplaires, ce fui une véritable ivresse chez les poétiques révoltés de Stuttgart; mais bientôt, quand d'autre» volumes «('rivèrent, quand il y en eut de longues colonnes alignées dans sa chambre, on le voyait souvent, ses compagnons nous le disent, cou-templer avec un dépit tragi-coin iqnc ses balaillorl. immobiles. Ce drame, qui devait bouleverser le inonde, allait-il donc rester enfoui dans une man-sarde? l'aliénée! l'heure de la bataille n'est pas loin. In lihraire de Manheim, M. Schwa», il qui Schiller Il envoyé plusieurs exemplaires des Brigands, est frappé de cette inspiration audacieuse, et s'empresse de taire lire le draine à l'intendant du théâtre, M. le baron de Ualberg. Une correspondance s'engage entre t'intendant et le jeune poète: Schiller em-ploie plusieurs mois de l'année 1781 à refaire sa pièce [tour le théâtre de Manltcitti. H eût mieux aimé, c'est lui-même qui nous le dit, en composer une toute nouvelle, mais il iatl.-iil bien se soumettre aux exigences du directeur, pour limonier eiiiin la jiiande épreuve i! se soumet, non sans gronder, et cette soumission ne l'empêche |>as de maintenir sur bien des points sa conception première. Après bien

CftlltlfcM'OMVMitb !lit des luttes, la pièce remaniée par fauteur est apprise, répétée, mis<? en scène, prête enfin à paraitre devant le public aux premiers jours de l'année 1782. Le 45 janvier, on lisait à fous les coins de rues de Manheim une affiche de théâtre ainsi conçue les Bnf/ff«rfs, tragédie en sept actes, refaite pour le théâtre par l'auteur, M. Schiller. A t'affiche était jointe une proclamation écrite par Schiltcr et cor-rigée par Dalberg, dans laquelle le poète expliquait aux spectateurs t'intention morale de sa pièce. Au moment où il allait frapper tm coup si fort sur la société do son époque, l'auteur des Brigands évoquait avec une confiance hardie ridée de la Providence. « Nul ne sortira de ce spectacle, s'écriatl-il, sans avoir appris que la main de la Providence sait em-ployer mètne un coquin à l'accomplissement de ses décrets, et qu'elle peut dénouer d'une façon surpre-nante les tuvuds tes plus embrouillés du destin. » Cette affiche, «elle proclamation solennelle, tout annonçait un événement. Il y avait déjà quelques semaines que 1 attention publique était vivement excitée; on savait que 'élève de la Karls-Schule avait écrit un «haine d'un genre tout nouveau; on savait que; les premiers artistes de l'Allemagne lui prêtaient leur concours, et l'on devinait, dans celte représentation des Brigands, le, sijiiud d'une révolution littéraire. De toutes tes villes voisines mu1 foule immense était accourue. Le spectacle avait été

ENTRE f.ff.THB ET SMflFJ.ER.

fl»

annoncé pour cinq heures précises dûs une heure de l'après-midi, !a salle était ploine. Enfin la foife se lève, Franz Moor est en scène et la ténéhreuse in-trigue se déroule or, soit que les acteurs fussent un peu émus de cette affluence extraordinai.re, soit que Jos exigences des spectateurs fussent accrues par Ics bruyantes annonces de la pièce, soit plutôt que le public ait en besoin de s'accoutumer peu à peu aux inventions violentes du jeune poète, les trois pre-miers actes ne produisent pas tout l'effet qu'on avait attendu; mais que dire des quatre autres? Ils dépas-sèrent tout ce qu'on pouvait espérer. te public était pris tons ira cœurs battaient i l'unisson de cette poésie véhémente, et les exagérations du dialogue disparaissaient, pour ainsi dire, au sein de l'émotion universelle. iHlunri, si célèbre depuis cette date, et qui n'avait alors que vingt-six ans, interpréta d'une façon magistrale le personnage de Franz Moor. lioecfc fut admirable dans le roie de Charles; il était seule-ment un peu trop petit, au gré de Schiller, pour un «•Itcf ik brigands. Madame Toscani sul exprimer, chef <)~ br~Mnds. Madame Toscani sut <'xpnm<'r, scion l'idéal du poète, la généreuse et touchante figtnv d'Amélie. Ttoil et Meyer, qui représentaient tes compagnons de Charles Moor, contribuèrent vail-lamment au succès. Presque tous étaient sortis de l'école du grand comédien Eckhof, qui, sous l'in-fluence de Lessing, nvait fait toute nue. révolution <lans l'art dramatique des Allemands. Eckhof était à

ConUESPONÏUNCB H1O la fois un acteur inspiré et un critique d'un ordre supérieur « I>e premier, dilNieolaï, il se mit à étu-dier les (t'iivres dramatiques de tous les peuples d'après les mœurs de ces peuples marnes, et à tes interpréter chacune d'une façon différente; mépri-sant cette déclamation théâtrale qui s'avance tou-jours couverte de clinquant et guindée sur deséchas-ses, il cherchait à reproduire l'accent vrai de la nature. H introduisit dans la tragédie un ton simple, ('gaiement propre à exprimer la dignité «le lame et lu délicatesse des sentiments, et ce ton, il sut mer-veilleusement en graduer toutes tes nuances, en fixer toutes les notes, depuis la sentence la plus fa-milière, jusqu'aux cris les pins ardents de la pas-sion. Ce grand homme réforma de fond en comble font le IhéAtrc de Hambourg, et v instruisit ;< son exemple un grand nombre d'excellents comédiens; i tous les acteurs, toutes les actrices sur lesquels on peut compter aujourd'hui pour le perfectionnement de l'art, se smtt tonnés à Hambourg ou d'âpres les comédiens de. Hambourg » t'es détails ne sont pas inutiles; m les acteurs de Manlieim avaient appli-qué l'ancienne tléet;tin;itn>n ù ltiunie révolutionnaire du jeune poète, ils l'eussent rendue ridicule et bur-lesque. Ce n'est p;\s «ssm de l'inspiration ardente tic

« J'emprunte o-lte «ituUou à reviirUonU! Itislmrr rfu thMlre alk-mnmt. ili1 M. Uni cd \n\i. l nrff sidifliii «ter die (kmhklile des lUutuken Tftfflltrs. tw U. IVitfï. t vol. lloiliu, 18V7. Voy. v. STitt.

KNTflEG(ETffE ET SCHILLER. foi

m Schiller et de la fiévreuse agitation de l'esprit public gm pour expliquer le succès extraordinaire des Bri-m ijands; il faut se rappeler ces disciples de Lessing et

» d'Kckhof, ces comédiens sincères, amoureux du na--

9 ImivI, habitués à reproduire le mouvement vrai de la §fi vie, et qui, en atténuant les fautes du dm me, y met--

Il i.wnl l'empreinte d'une réalité poignante. 'M Schiller, inconnu à tous, excepté à deux ou trois

M amis, assistait dans une loge au triomphe de sou

M œuvre. Pour conter une joie si légitime, il avait été

S obligé de tromper la surveillance de ses chefs et de

M violer la discipline. Le duc Charles, mécontent déjà

m do la publication des Brigands, ne lui eût cerfame--

m nu'iit pas permis de partir pour Manlicim. Ihus le

9 courant de l'année i78i, le bruit s étant répandu

m qui' Schiller négligeait la médecine et songeait à se

M foire comédien, ses supérieurs, au nom du souve-- B liiiii, tui avaient signifié un avertissement qui conte*-

̃ unit une menace. On lui ordonnait de se conformer

̃ plus exactement désormais aux exigences de son M service et de ne pas s'exposer à des reproches comme m par le passé; « sinon, ajoutait l'avertissement ducal, M. Schiller ne pourrait imputer qu'à tui-meme l«s m mesures désagréables qu'on serait obligé de pren-- I die contre lui. » Le innitre qui parlait de la sorte 8 ;inr.iitil pu autoriser le voyage de Schiller à Man-i Itriui? Lui en faire seul(!inen( la dcmattde, c'eut ét<* 3 le ln.tver en liice. Schiller parfit secrètement, et l»2 CORHEhPO.NDANCK revint queues jours après, sans que personne eût H soupçonné son absence. Il revint, comme on pense, | enivré do son triomphe, l'imagination enflammée et | tout** remplie do projets. Ce premier contact avec la j réalité, ses conversations avec les comédiens, cette w étude comparée du public et du théâtre, tout ceta I redoublait son ardeur. Maintes idées, maintes figures 5 vivantes se levaient autour de lui. Un cortège de a visions dramatiques accompagnait ses pas. Uésor- | mais il avait conscience de son génie, il se sentait 1 poêle et appelé à régner du haut de la scène surîtes 1 hommes de son temps. Régner! régner! Hélas! ce 1 roi futur n'est pas libre. Le voilà «le retour à Stult- I gatt, voilà te pwAeredevenu chirurgien de régiment, I et le duc Charles lui a dit « J» vous défends de rien 1 publier a l'avenir sans m avoir soumis votre tw- 1 vail; je vous détends de faire imprimer aucune 1 <«u\rc poétique. » Schiller voudrait se soustraire ù 1 ce joug odieux, déposer l'uniforme, s'enfuir, puis- i qu'il le faut, et redevenir un homme le peut-il' In 1 scrupule, arrête cette aine loyale. C'est ^ratuitetnciit qu'il a été élevé dans l'académie de Charles; n' est-il tt pas engagé envers le duc, et tenu de consacrera son service l'instruction qu'il lui doit'MJuil tache donc de se soumettre. Mais quoi! te joug est Itien dur, la souffrance est de toutes les heures. S'il veut assister à la seconde représentation des liritjnmls tel cette seconde représentation, ajournée depuis plusieurs

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ENTRE GIKTIIE ET SCIIUJ.EH. 105 mois, préparée avec un soin nouveau, attendue par I une foute impatiente, va ùive un bien autre événc-- I ment que la première); s'il veut y assister, I il faut (ju'il se dérobe à Ions tes regards, comme s'il I méditait un mauvais coup. Précaution inutile. Le I duc Otaries apprend bientôt que Schiller est ailé en I cachette il Manheim il le mande au château, lui re-- I nouvelle dans les termes les pins sévères ta défense I de [millier aucune («uvre de poésie, lui interdit tout I rapport, toute communication avec l'étranger, (lu-- I franger! une ville allemande! une cité des bords du I Illiin.') puis il lui donne l'ordre de se rendre au I corps de garde principal, de rendre son épée, et île garder les arrêts pendant qniii/e jours. Ce n'est pas lotit. Il y avait il dans le Wurtemberg une prison •l'Klnl, la forteresse d'Ilohenasperg, où le duc Charles tenait enfermés des hommes que vénérait Schil-ler. (*n des plus illustres compatriotes de l'auteur des llrujdiute, l'impétueux Schubari, expiait depuis Imi^ ans, dans les cnoliols d'Ilohenasperg, ses har-iliesse-i de poète et de pid)lkiste. Tandis que Srhiller t'iinlail les »m>b, du f "nu là juillet t7H*2, ne d«-viiil-il pas se croire déjà coudatuné à partager le snrtde Schubart' A celte pensée, tous ses anciens scrupules s'évanouissent; il quittera ce sol odieux, oii il ne lui est pas permis de suivre l'impérieuse vocation de son .'hue.

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