‹ Correspondance entre le comte de mirabeau et le comte de la MarckChapitre 1 sur 38 · INTRODUCTION · texte numérisé non relu

INTRODUCTION

L'existence des pièces que nous publions aujourd'hui était depuis longtemps connue. La plupart des auteurs qui, dans les dernières années, ont écrit sur la révolution française en ont fait mention. On a même donné des extraits de quelques-unes des notes rédigées par Mirabeau pour la cour, et sa lettre au roi, en date du 40 mai 1790, a déjà été imprimée. On peut croire cependant que ces publications n'ôteront pas à celle-ci 1 intérêt qu'elle devra à la connaissance exacte des relations du comte de Mirabeau avec la cour. Ces relations ont été déjà l'objet de bien des commentaires : violemment attaquées par les uns, elles ont été louées avec ou sans restriction par les autres. Il est permis de penser que la connaissance incomplète des faits a dû les faire juger inexactement, et que l'histoire trouvera encore à s'éclairer dans la publication actuelle. Quoi qu'il en soit, cette publication était un devoir, le résultat d'un engagement pris au lit de mort de Mirabeau par celui qui recueillit ses dernières intentions. Et pour qu'il ne reste pas de doute sur la volonté du comte de Mirabeau qu'on publiât un jour tout ce qui se rapportait à ses relations avec la cour, relations dont il se faisait gloire, nous appellerons ici l'attention sur trois billets de la correspondance i. i

qui se trouveront à leur date dans la série des pièces publiées aujourd'hui.

Au mois de juillet 4790, le comte de Mirabeau ressentit une des premières atteintes du mal qui l'emporta quelques mois plus tard. Depuis deux mois déjà ses relations avec la cour étaient établies, et il avait fait parvenir un grand nombre de notes qui lui étaient fidèlement restituées après qu'on en avait pris connaissance. Inquiet des suites du mal dont il souffrait, le comte de Mirabeau rassembla à la bâte ces notes et les transmit en deux paquets au comte de La Marck, avec le billet suivant :

« 17 juillet 1790.

<t Voilà, mon cher comte, deux paquets que vous ne remet- « trez qu'à moi, quelque ebose qu'il arrive, et qu'en cas de mort <; vous communiqueriez à qui prendra assez d'intérêt à ma mé- « moire pour la défendre. Mettez à ces deux paquets quelque « indication prudente, mais précise. »

Le comte de La Marck répondit le même jour :

« Ce dépôt, mon cher comte, aura tous mes soins. Quand « j'aurai placé sûrement ces deux paquets, je vous remettrai un <c écrit pour que vous puissiez les retirer d'où ils seront, en cas «t que je vinsse à mourir. Si j'existe lorsque la chose publique, K universelle, vous perdra , ma profonde amitié pour vous, le « culte que je rends à votre supériorité, assureront à votre mé- « moire tout ce dont je suis capable. Ce serait peu de chose, «t mais le zèle le plus exclusif saura, à défaut de toute autre qua- « lité, choisir ceux qui seront dignes de parler de vous. »

Le comte de Mirabeau répliqua à ce billet :

« 18 juillet 1790.

« Je suis très-touché de votre billet, mon cher comte, et je n vous assure que mon courage est très-ravivé de l'idée qu'un « homme tel que vous ne souffrira pas que je sois entièrement « méconnu. Ou je serai moissonné bientôt, ou je laisserai dans

« vos mains de nobles éléments d'apologie. Certes, je compte <« dans leur nombre la sorte de divination qui vous a appelé à « être mon ami, lorsque tant d'hommes vulgaires s'occupaient à « faire écho contre moi, ou essayaient de me garrotter sur leur « mesure. Mais passons aux affaires , etc., etc. »

Le comte de Mirabeau se rétablit quelques jours après , et M. de La Marck restitua les papiers; mais on verra plus tard comment ceux-ci et beaucoup d'autres revinrent entre ses mains.

La lecture de ces billets donne évidemment la conviction, comme nous le disons plus haut, que Mirabeau se faisait gloire de ses relations avec la cour et pensait qu'elles serviraient un jour à faire honorer sa mémoire. Telle était bien aussi l'opinion du comte de La Marck, qui, trente-six ans après la date de ces billets , écrivait la note qui suit, trouvée dans ses papiers et que nous insérerons aussi comme explication préliminaire à toutes celles qui seront données ensuite.

« Bruxelles, 1826.

« Nous vivons dans un temps où les hommes , pour peu qu'ils « aient marqué, soit par leur rang, soit par les circonstances « dans lesquelles ils se sont trouvés, soit par le rôle qu'ils au- « raient pu ou dû jouer, ne s'appartiennent plus tout entiers à «< eux-mêmes, lis entrent plus ou moins, malgré eux, dans le « domaine d'un public curieux, souvent malveillant, et sont à «( la merci d'écrivains intéressés et avides , qui, spéculant sur « cette curiosité du public , fabriquent des Mémoires, où le plus « souvent on trouve tout, excepté la vérité.

« J'ai vécu à une époque où il fallait nécessairement prendre « un parti , soit en défendant les institutions qui avaient existé « jusqu'alors, soit en se lançant dans le torrent qui les a rapi- « dément toutes renversées. — Lorsqu'on pressait l'empereur « Joseph II d'intervenir en faveur des Américains dans leur que- « relie avec l'Angleterre, il répondit que son métier était d'être « roi, et moi, d'après la position que le hasard m'avait donnée « dans le monde, je dirai : mon métier était de défendre les insti- « tutions existantes, autant (pie la raison pourrait le comporter.

« Etranger à la France, des circonstances particulières et « toutes personnelles m'avaient fait entrer au service de ce « pays : mon devoir était d'obéir au roi; mes sentiments, ma « reconnaissance m'attachaient plus particulièrement à sa perte sonne, ainsi qu'à la reine Marie-Antoinette. J'ai voulu contri- «i tribuer à la conservation du trône, comme à la défense du « malheureux roi qui l'occupait. Ramener à la cause de ce roi « le comte de Mirabeau qui semblait être le plus violent et le « plus dangereux ennemi de son trône, le mettre au rang de ses (i plus puissants défenseurs , me parut être un service essentiel u à rendre. C'est le but que je me proposai , et je m'en occupai « avec d'autant plus de résolution que j'avais pu juger qu'un « amour-propre froissé, un dépit provoqué par des injustices, « étaient bien plus les mobiles de la conduite de cet ennemi «i qu'un véritable sentiment de haine contre la cour , ou qu'un u penchant pour la démocratie.

« J'ai eu trop de rapports intimes avec ce célèbre orateur « pour que mon nom ne soit pas rappelé un jour à l'occasion du « sien , pour qu'on ne fasse pas des suppositions diverses sur <t l'influence que j'ai pu exercer près de lui, enfin pour qu'un « silence absolu de ma part ne devienne pas l'occasion de fausses « interprétations. 11 y a plus : je dois rompre ce silence pour « rendre au roi, à la reine , la justice qui leur est due, et pour « que la mémoire du comte de Mirabeau ne reste pas compro- « mise, quand, à mon avis , elle doit être honorée.

u Je possède des matériaux authentiques qui mettront dans u leur véritable jour la conduite de Louis XVI , celle de Maric- « Antoinette, et la manière dont le comte de Mirabeau y a été u associé. On connaît, mais mal en général , mes relations avec « ce géant de la révolution. Elles sont déjà dénaturées dans plu- «; sieurs écrits. — La vérité sera plus honorable pour tous.

« Ceux qui ont cru que je n'ai connu le comte de Mirabeau « que pour l'acheter au parti de la cour, et n'ont voulu voir dans « mes relations avec lui qu'une intrigue, se sont trompés ; la date « de ces rapports remonte à deux années avant la révolution.

« D'accord avec lui, dès la réunion des trois ordres aux états « généraux , nous n'avons plus l'un et l'autre entrevu rien de

« mieux pour la France qu'un gouvernement monarchique con- « stitutionnel. De tous les rois , Louis XVI était le plus propre à «i résoudre ce problème. Jamais avide de pouvoir, il n'était nul- «i lement jaloux de conserver son autorité telle qu'il l'avait « exercée jusqu'en 1780. Non-seulement il se résignait, mais « dans son constant amour pour son peuple, il croyait le gou- « veroement constitutionnel plus convenable, et il le désirait. « Son propre caractère , en outre , lui faisait voir , avec une cer- « laine satisfaction , qu'il n'aurait plus la charge personnelle « d'une aussi grande responsabilité. Et je puis le dire avec au- « tant ^de certitude que de conviction , la reine partageait à cet « égard les opinions et les penchants de Louis XVI. Les maté- « riaux qui sont dans mon portefeuille rendent ces assertions « incontestables.

« Après avoir réfléchi sur la forme qu'il conviendrait le mieux u de donner à la publication des pièces que je possède, j'ai pensé m que la plus simple était la meilleure , et qu'en publiant les « pièces elles-mêmes il suffirait d'y ajouter , dans quelques frag- «c méats isolés, les explications indispensables pour en faire bien « saisir l'ensemble et la portée. Cette forme exclut toute préten- « tion à l'art d'écrire , et me convient par ce motif. Elle a d'ail- < leurs le grand avantage d'être, ce me semble, plus favorable « que toute autre à l'expression de la vérité. En rassemblant les « pièces, je me bornerai donc à ce qui doit leur servir de liaison « et quelquefois à des notes propres à éclaircir le texte.

« J'ai été placé sur un théâtre où les acteurs étaient fort en « vue; j'ai été lié particulièrement avec quelques-uns des plus « célèbres; j'ai connu les cours et le monde : en voyant la ma- «t nière dont l'estime des hommes est distribuée, les motifs pour « lesquels ils l'accordent, la facilité avec laquelle les intrigants la «( surprennent, tandis qu'elle est le plus souvent refusée aux « hommes honnêtes, j'ai compris qu'il fallait, en bien des occasions, rabattre beaucoup du prix qu'on y attachait; mais en « même temps j'ai senti qu'il fallait, avant tout, être en paix avec « soi-même, et savoir vivre dans sa propre conscience.

« Depuis une vingtaine d'années , nous sommes inondés de «( Mémoires sur la révolution et sur les temps dans lesquels j'ai

h vécu ; les uns composés d'après des matériaux exhumés sans « choix, sans bonne foi, par pure spéculation ; les autres publiés « sous le nom de gens qui n'ont songé de leur vie à laisser des « Mémoires, et qu'il faut classer parmi les Mémoires supposés; « d'autres enfin, et ce sont les plus dangereux, dont les auteurs, « sans égard pour la vérité, s'y posent, eux et les leurs, comme « il convient le mieux à leur vanité, à leurs prétentions et surit tout à la justification de leur conduite.

<i Ces exemples m'auraient fait prendre peut-être la résoluce tion de ne rien écrire, mais de plus d'un côté on m'a repré- « sente que si cette indifférence m'était permise pour mon pro- « pre compte, je n'avais pas également le droit de l'étendre aux « autres; que lorsque je savais la vérité blessée, outragée dans u certains écrits , sur des faits et sur des personnages illustres « auxquels j'ai été attaché, je devais essayer de la venger; que « possédant les moyens de détruire la calomnie, j'aurais le tort « apparent de l'autoriser en ne les publiant pas. Mais la raison u suprême qui m'a déterminé, c'est rengagement que j'avais con- « tracté avec le comte de Mirabeau sur son lit de mort , de sou- «i mettre à la postérité les pièces du procès qu'on voudrait faire à «i sa mémoire et de rendre le témoignage que je devais à ses « énergiques et loyaux efforts pour sauver sa patrie et son roi.

« Mon parti bien arrêté sur ce point, je ne veux pourtant rien « publier de mon vivant; je ne sais même si mon grand âge me « permettra de mettre en ordre, comme je le voudrais, toutes les « pièces qui sont entre mes mains. Mais du moins ces matériaux, 1 ces souvenirs se trouveront après moi, et je laisserai à d'autres « le soin d'en faire un usage convenable. — La vérité arrive » toujours à temps pour l'histoire. »

Le comte de La Marck mourut quelques années après la date de la note que nous venonsde transcrire, en nous laissant la tâche de remplir rengagement qu'il avait pris avec le comte de Mirabeau et avec lui-même, et de compléter le travail qu'il avait fait commencer sous ses yeux pour la mise en ordre de tous les matériaux qu'il possédait.

Les fragments isolés dont parle le comte de La Marck dans sa

note, et qui sont sans liaison entre eux, ne suffiraient pas pour éclairer le lecteur, si on n'y ajoutait quelques renseignements biographiques plus détaillés que ceux qui se trouvent épars dans ces fragments. Il est impossible de ne pas éprouver le besoin de connaître le caractère et les principaux événements de la vie d'un homme auquel on doit les révélations qui se rencontrent dans cette publication. Nous croyons donc qu'ici l'intérêt historique sera d'accord avec notre désir de rendre un dernier et pieux hommage à la mémoire de celui qui nous a laissé un si honorable témoignage de sa confiance et de son amitié.

Auguste-Marie-Raymond, prince d'Arenberg, comte de La Marck, issu d'une des plus anciennes et des plus illustres maisons princières de l'Europe !, était né le 50 août 1755, à Bruxelles, résidence de ses parents. Il avait dix ans lorsque son père, dont il était le quatrième enfant et le second fds, y revint après avoir fait la guerre de Sept Ans. Le duc d'Arenberg avait servi avec beaucoup de distinction et de bravoure dans l'armée au Irichicnne, et s'était fait remarquer particulièrement à la bataille d'ÎIochkirchen, où le maréchal Daun remporta une importante victoire sur Frédéric le Grand. 11 avait obtenu la grande croix de l'ordre de Marie-Thérèse, à la création de cet ordre. On sait qu'on ne l'accorde que pour des faits de guerre très-brillants ou très-importants, et il n'y a pas à douter qu'au moment de sa création il ne fût donné que lorsqu'on remplissait rigoureusement toutes les conditions imposées par ses statuts. Le duc d'Arenberg était déjà feld-maréchal à lagc de quarante-deux ans, ce qui prouve des services éminents.

Pendant les sept années qu'il avait été aux armées et loin de ses enfants, la duchesse sa femme, alors très-jeune, était restée chargée de leur éducation qu'elle confia successivement à quatre instituteurs envoyés de Paris par un ami de la famille, tous honnêtes gens, mais hommes médiocres. Le prince Auguste disait n'avoir appris sous tous ces maîtres que fort mal le latin et peu de chose au delà.

Peu après le retour du duc d'Arenberg de ses campagnes, les

1 Voir la note I.

jésuites, renvoyés de France, vinrent en grand nombre à Bruxelles. Parmi eux se trouvait le père Griffet, homme marquant dans son ordre, et connu par plusieurs ouvrages historiques qui ne sont pas sans mérite. C'est à lui que le duc s'adressa pour choisir un précepteur dans les membres de son ordre. 11 paraît que le père Griffet fut plus soigneux de protéger un de ses confrères qu'il avait sous la main que de faire un bon choix. L'homme qu'il désigna ne manquait ni d'esprit ni de connaissances; mais c'était un mauvais prêtre et môme un assez mauvais sujet. Le père Griffet, en même temps, en désigna un autre pour instruire les deux jeunes princes dans la religion. Ce jésuite, heureusement pour les enfants, était homme de bien et d'esprit, et le prince Auguste se félicitait toujours d'avoir reçu de lui une bonne instruction morale, qui lui inspira pour la religion catholique un attachement et un respect qu'il conserva jusqu'à sa mort.

Pendant les premières années qui suivirent la paix d'Hubertsbourg , le duc d'Arenbcrg réunissait habituellement chez lui beaucoup d'officiers généraux avec lesquels il avait servi. La guerre qui venait d'être terminée restait un fait important dans l'histoire de la maison d'Autriche et faisait l'objet de leurs entretiens ; le jeune prince Auguste y assistait souvent. C'est là qu'avec la vivacité des premières impressions de la jeunesse, il prit le goût de la carrière militaire. Il existait, à cette époque, une extrême aversion entre les Prussiens et les Autrichiens, par suite d'une guerre qui avait enlevé à l'Autriche la Silésic et plusieurs provinces en Italie. Frédéric le Grand, qui avait provoqué cette aversion, l'entretenait avec soin dans la pensée de créer une nationalité prussienne en opposition à la nationalité autrichienne. Et c'était ainsi que deux armées allemandes en étaient venues à se haïr aussi profondément qu'auraient pu le faire des armées de races différentes.

A la suite de la guerre de Sept- Ans, le maréchal de Lacy ' introduisit dans Tannée autrichienne un nouveau système d'organisation et d'administration. Plusieurs régiments vinrent tenir garnison à Bruxelles pour y être organisés d'après les nouveaux

1 Yuir la note 2.

principes. Ces réunions de troupes amenèrent des manœuvres, des exercices fréquents ; les jeunes d'Arenberg y assistaient exactement ; ils entrèrent même tous deux alors comme cadets dans le régiment du duc Charles de Lorraine, gouverneur général des Pays-Bas. Le prince Auguste avait alors quinze ans. Il était destiné jusque-là à suivre sa carrière dans l'armée autrichienne. Mais vers la fin de l'année 1768, il fut question pour lui de prendre une autre direction.

Le comte Louis de La Marck ', dernier rejeton de cette illustre maison allemande, et père de la duchesse d'Arenberg, possédait en pleine propriété, au service de France, un régiment d'infanterie allemande, qui, au temps de Louis XIV, avait été conduit en France, tout formé et équipé, aux frais de son grand-père. Le comte Louis de La Marck, n'ayant point de fils, proposa au duc d'Arenberg, son gendre, de faire entrer l'un des siens au service de la France, et qu'à cette condition il lui donnerait son régiment dont il pouvait disposer.

Le duc d'Arenberg accepta cette proposition pour son second fils Auguste, qui fut dès lors destiné au service de France et à prendre le litre de comte de La Marck à la mort de son grand-père maternel.

Né d'une maison souveraine de l'Empire, le jeune prince Auguste n'était sujet ni de l'Autriche, ni d'aucune autre puissance; mais tous Ses ancêtres paternels ayant constamment servi en Autriche, sa famille n'avait pas cessé d'être distinguée par tous les souverains de ce pays. Son père, particulièrement honoré et aimé par l'impératrice Marie-Thérèse, jugea naturellement qu'il était convenable d'obtenir son agrément à l'entrée de son fils au service de France.

Précisément à ce moment se décidait le mariage de l'archiduchesse Marie-Antoinette avec le dauphin de France. Marie- Thérèse aquiesça avec bonté à la demande, et tout en exprimant le regret qu'il y eût un d'Arenberg qui ne fût pas à son service, elle ajouta qu'elle avait recommandé spécialement le prince d'Arenberg à la jeune archiduchesse. En conséquence, le duc d'Arenberg

1 Voir la note ô.

choisit, pour conduire son fils en France, l'époque où l'archiduchesse y arrivait, et où son mariage avec le dauphin allait être célébré.

Le prince Auguste, à peine âgé de dix-sept ans, fut présente à Louis XV qui l'accueillit très-bien. 11 assista à toutes les fêtes du mariage : l'étiquette, la pompe et les magnificences de la cour de France le frappèrent d'étonnement. Il fut présenté en particulier à la dauphine qui, des les premiers mots qu'elle lui adressa, lui parla de l'intérêt que Marie-Thérèse prenait à lui, et de la recommandation qu'elle lui avait faite à son sujet. C'est de ce jour qu'ont commencé les bontés constantes dont cette princesse honora le prince Auguste d'Arenberg.

Peu après le mariage du dauphin, le comte de La Marck, âgé alors de soixante et douze ans, conduisit son pctit-lils à son régiment, qui était en garnison à Uzès en Languedoc, et revenait de la guerre de Corse.

Le comte de La Marck resta trois semaines environ à son régiment qu'il n'avait pas vu depuis plusieurs années. Ce temps se passa à de très-courtes revues et à de très-longs dîners, car le vieux comte aimait la table. Après son départ, le prince Auguste commença son service de sous-lieutenant dans la compagnie dont i! fut capitaine au bout de trois mois. 11 s'occupa avec ardeur de toutes les parties du service : les souvenirs récents qu'il avait des troupes autrichiennes lui firent faire des comparaisons entre les deux services; aussi dès cette époque et plus tard, cssaya-t-il d'introduire, dans le régiment de La Marck, des améliorations imitées du règlement suivi dans les troupes autrichiennes. Cette lâche était d'autant plus facile que tout le régiment était composé d'Allemands, et que les commandements s'y faisaient en langue allemande. Les propriétaires de régiments allemands au service de France avaient d'ailleurs beaucoup de latitude pour loul ce qui concernait l'équipement et la discipline de leur régiment.

Le prince Auguste passa ainsi une année à son régiment, pendant laquelle il fit cependant quelques excursions en Languedoc et en Provence. 11 visita Montpellier pendant (pie les états de Languedoc y étaient rassemblés. M. le prince de Beauvau, commandant de la province, y tenait une grande maison. L'arche-

vèque de Narbonne, M. de Dillon, et l'archevêque de Toulouse, depuis cardinal de Bricnnc, s'y montraient à la tête du clergé ; ils jouissaient alors de la réputation d'administrateurs éclairés. La province de Languedoc, sous le régime de ses états, passait, en général , pour être très-bien administrée. Le luxe et la magnificence régnaient à Montpellier pendant la durée de ces états , et comme c'était la première fois que le prince Auguste assistait à un pareil spectacle, il prit une haute idée d'un pays où il existait tant de splendeur et d'éclat dans une ville de province. Durant son excursion en Provence, Marseille, dont le commerce était à un haut degré de prospérité, et Toulon, avec ses beaux établissements de marine militaire, le tinrent dans un continuel sentiment d'admiration.

En quittant Uzès, au bout d'un an de séjour, le prince d'Arenberg se rendit à Paris, et c'est alors réellement qu'il fit son entrée dans le monde.

Les princes allemands des maisons souveraines n'avaient point de rang à la cour de France. Le duc d'Arenberg, qui tenait à la dignité de sa maison, avait désiré que son fils, puisqu'il était destiné à être attaché à cette cour, ne s'y trouvât pas dans un rang inférieur à qui que ce fut, et voici le moyen qu'il employa pour y parvenir.

Depuis que la maison de Bourbon régnait en Espagne, il avait été décidé qu'aux deux cours de France et d'Espagne, les ducs et pairs de France et les grands d'Espagne de première classe jouiraient réciproquement du même rang et des mêmes honneurs. En conséquence de la mort du vieux comte de La Marck , survenue en 1775, le duc d'Arenberg demanda à la cour d'Espagne que son fils , le prince Auguste , qui prit alors le titre de comte de La Marck (sous lequel nous le désignerons désormais), succédât a la grandessc dont jouissait le comte qui venait de mourir. La cour d'Espagne accorda cette faveur, dont la demande avait élé appuyée par l'impératrice Marie-Thérèse. Le jeune comte de La Marck se trouva ainsi à la cour de France avec le rang de duc et pair, parla grandessc qui avait été attachée à son nouveau titre. Mais tous les biens de la maison de La Marck, qui étaient entrés dans la maison d'Arenberg, restèrent destinés à son frère aîné.

Ces titres, ce nouveau rang à la cour de France donnèrent au comte de La Marck toutes les facilités qui devaient lui assurer une brillante carrière lorsqu'il arriva à Paris au mois d'octobre 1775.

C'est à cette époque que commencèrent ses liaisons avec le prince de Poix et le vicomte de Noailles, tous deux fds du comte de Noailles , depuis maréchal de France sous le nom de duc de Mouchy, et qui fit preuve plus tard, ainsi que sa femme, d'une si noble fermeté, lorsqu'ils périrent tous deux sur l'échafaud révolutionnaire. La comtesse de Noailles avait été dame d'honneur de la reine Marie Leczinska et remplissait alors les mêmes fonctions près de la dauphine Marie-Antoinette. Bien qu'elle et son mari missent une importance peut-être excessive aux plus petits détails de l'étiquette, cette faiblesse était bien effacée par la bonté parfaite et les qualités essentielles du comte et de la comtesse de Noailles. Et peut-être trouverait-on parmi les gens qui plaisantaient sur les singularités du comte et de la comtesse de Noailles quelques-uns de ceux qui plus tard firentun crime à la reine Marie- Antoinette de son peu de goût pour les rigueurs de l'étiquette, et prétendirent y trouver une des causes de la révolution. L'équité est une vertu peu commune dans les cours et même ailleurs.

Le comte de Noailles, de même que son frère aîné, le duc de Noailles, avait passé sa jeunesse avec Louis XV. Leur maison, en partie à cause de sa parenté avec la famille de madame de Maintenon, était, depuis le temps de Louis XIV, traitée avec une grande faveur à la cour ; elle était en possession de presque toutes les charges qui rapprochaient le plus constamment du monarque. Ain^i le comte de Noailles était gouverneur de Versailles, deTrianon, de Marly et de Saint-Hubert. Louis XV faisait très-fréquemment ce qu'on appelait des petits voyages dans ces trois dernières résidences, et c'était sous les yeux du roi que le comte de Noailles faisait la liste des courtisans admis à ces parties de plaisir. Le cointc et la comtesse de Noailles avaient pris le comte de La Marck en grande amitié, et le traitèrent bientôt avec une bonté toute paternelle. Comme les faveurs de la cour étaient pour eux d'une haute importance, ils furent fort empressés à en faire jouir leur jeune protégé.

Peu après l'arrivée de celui-ci à Paris, la cour fit un voyage de cinq semaines à Fontainebleau. Le comte de Noailles, en y faisant inviter M. de La Marck, lui procura une autre faveur, celle d'un logement au château. Ces grands voyages de Fontainebleau étaient très-brillants par les spectacles, les chasses, les maisons toujours ouvertes aux étrangers, qui, dans aucun autre pays, n'auraient pu être accueillis avec autant de magnificence et plus de prévenances. Aussi, aux époques de ces voyages, les étrangers abondaient toujours en France, et, comme alors les ambassadeurs et ministres étrangers tenaient à Fontainebleau d'excellentes maisons, chacun trouvait tous les moments de la journée fort agréablement remplis.

L'ambassadeur de l'empereur d'Allemagne, le comte de Mercy- Argenteau % ami du père du comte de La Marck , et le protecteur naturel de celui-ci en France, le prévint qu'il devait le présenter à la comtesse du Barry. Il était dans les intentions de Marie-Thérèse qu'on ne manquât jamais de présenter à cette favorite tous les personnages qui venaient d'Autriche à la cour de France. C'est ainsi que, quelques mois plus tard que l'époque dont nous parlons, le comte de Mercy présenta le maréchal de Lacy et le duc d'Arenberg, père du comte de La Marck, qui étaient venus en France.

L'éducation que M. de La Marck avait reçue chez ses parents, à Bruxelles, lui avait inspiré des principes d'honneur et des habitudes de décence qui furent singulièrement froissés de ce qu'il vit à cette présentation chez Mme du Barry. Les ambassadeurs, les ministres étrangers, les plus hauts personnages de la cour se pressaient tous dans une salle étroite pour y attendre la favorite. Elle parut enfin au bout d'une demi-heure d'attente. Aussitôt tout le monde de reculer, de se presser les uns sur les autres pour lui faire place et lui témoigner le respect le plus empressé. Le comte de Mercy, en présentant le comte de La Marck à la comtesse du Barry, lui expliqua qu'il était entré nouvellement au service du roi et qu'il habiterait désormais la France. Elle adressa, comme une princesse aurait pu le faire, quelques ques-

1 Voir la note &.

tions insignifiantes à M. de La Marck, qui avait eu à peine le temps de répondre, lorsque d'autres personnes vinrent se placer devant lui, pressées d'obtenir quelque attention de la favorite et d'attirer un moment ses regards. Quoique jeune, M. de La Marck fut assez blessé d'un spectacle qui renversait toutes les idées qu'il s'était formées sur la véritable dignité.

Après trois semaines de séjour à Fontainebleau, M. de La Marck fit un voyage à Bruxelles. Là, entouré d'une famille respectable, de parents qu'il aimait, allant souvent à la cour du prince Charles de Lorraine, de ce prince si connu pour sa bonté et pour l'affection que lui portaient les habitants des Pays-Bas, il vécut dans une atmosphère bien différente de celle de la cour de France. Son esprit élevé, son caractère déjà plein de cette noble dignité qui le fit remarquer pendant toute sa vie, se trouvèrent à l'aise dans ce cercle distingué, et c'est avec de vifs regrets qu'il le quitta au bout de trois mois pour retourner en France.

Il devait cependant y retrouver des relations agréables et des amis qui pouvaient, autant que possible, lui tenir lieu de famille: c'étaient le prince de Poix, le vicomte de Noailles, le vicomte de Ségur et les deux fils de la comtesse de Gramont. Madame de Gramont, qui était amie d'enfance de la duchesse d'Arenberg, se plaisait à traiter M. de La Marck comme son propre fils. C'est dès ce temps-là qu'il se lia intimement avec le vicomte de Noailles et avec le vicomte Louis de Ségur.

Il était sans cesse attiré à Versailles par le comte de Noailles qui le faisait chasser avec le roi, et inviter, au moins de deux fois l'une, aux soupers qui suivaient les chasses et qu'on appelait les soupers dans les cabinets. Madame du Barry était toujours de ces soupers; d'autres femmes s'y trouvaient aussi, telles que la maréchale de Mircpoix, la comtesse de Bosen, la comtesse d'Harville. Il y avait en outre une trentaine de courtisans pris parmi ceux qui remplissaient des charges de cour et une vingtaine de personnes choisies entre celles qui fréquentaient la cour et les chasses. Le prince de Poix, fils aîné du comte de Noailles, y assistait de droit, car il était déjà alors gouverneur de Versailles, Trianon, Marly, etc., tandis que son père, qui était en exercice de ces places, en avait la survivance. Cette manière bizarre de

donner une place au fils, en en réservant l'exercice et la survivance au père , n'était pas sans exemple pour les charges de cour.

A ces soupers, le roi jouait au piquet, toujours avec madame du Barry, le plus souvent contre la maréchale de Mirepoix et le prince de Soubise, et quelquefois contre le marquis de Chauvelin qui était au rang des favoris du roi. C'est même vers cette époque que le marquis, faisant la partie du roi, tomba mort, frappé d'apoplexie. On l'emporta aussitôt dans la galerie. Le roi se montra à peine sensible à cet événement.

Pendant cette partie du roi, il s'en formait d'autres clans l'appartement. On finissait avant le roi, afin de s'approcher de lui. Louis XV était remarquablement poli, surtout avec les femmes, et quoique, au temps dont il est ici question, il eût déjà plus de soixante ans, il avait encore un très-beau visage et le sourire agréable.

En hiver, il y avait fréquemment ce qu'on appelait de petits voyages à Marly. Le soir tout s'y passait comme aux soupers dans les cabinets. On n'y dînait pas avec le roi, mais on était parfaitement servi. Tous les jours il y avait chasse : ceux qui n'y allaient pas passaient la journée à jouer. D'ailleurs il y avait tous les jours la cérémonie du lever et du coucher, et ceux qui ('(aient du voyage ne devaient jamais manquer d'y assister.

Pour le comte de La Marck, ces voyages étaient un temps d'ennui. Peu sensible à l'honneur, qu'on faisait tant valoir, d'y être admis, il regrettait souvent Paris, où mille amusements l'attiraient davantage. Aussi il lui arrivait quelquefois de monter en voiture au moment où le roi partait pour la chasse et d'aller passer quelques heures à Paris. Il avait soin d'être de retour pour l'heure du souper; mais si le comte de Noailles s'apercevait de ces escapades , il n'échappait pas à de fortes réprimandes.

Tandis qu'on vivait ainsi à la cour du roi, il régnait des manières bien différentes à celle du dauphin et de la dauphine. Le dauphin, dont les mœurs étaient austères, avait à la vérité des dehors peu agréables et un ton brusque; mais la dauphine charmait tous ceux qui rapprochaient par l'élégance et la noblesse

de ses manières, et surtout par la grande bonté de son cœur.

Monsieur, comte de Provence, et Madame avaient une maison à part. Monsieur rechercha de bonne heure l'esprit et l'instruction dans les personnes dont il s'entourait. Il avait du goût pour l'étude et la lecture, et, doué d'une grande mémoire, il aimait à en foire parade, à raconter des anecdotes, à faire des citations : du reste, ses manières maussades attiraient peu, et sa pédanterie fatiguait la dauphine. Quant à Madame, elle vivait beaucoup dans son intérieur, même avec ses femmes de chambre; elle ne manquait cependant pas d'esprit.

31. le comte d'Artois avait une figure et une taille agréables, des manières séduisantes ; habile à tous les exercices du corps, il y montrait de la grâce et de la légèreté : il cherchait à plaire, et aimait beaucoup la société de la dauphine, qui, de son côté, avait une véritable amitié pour lui. Madame la comtesse d'Artois, laide, gauche, ennuyeuse, déplaisait à tout le monde et avait des goûts moins relevés encore que ceux de sa sœur Madame, comtesse de Provence. Ces deux princesses n'offrirent jamais de ressources à madame la dauphine ni comme intimité, ni comme société.

C'est dans ces différents cercles que vivait le comte de La Afarck, lorsque son devoir ne le retenait pas à son régiment : il y était cependant plus assidu que la plupart des colonels ne l'étaient à cette époque. 11 avait étudié l'art militaire dans tous ses détails et n'avait pas manqué d'appliquer ses connaissances à l'instruction de son régiment, qui était cité comme un des plus distingués de l'armée française.

Il n'entre pas dans notre plan de rappeler ici les événements qui se passèrent, soit en France, soit en Europe, après la mort de Louis XV et pendant les premières années du règne de Louis XVI. Nous devons cependant dire quelque chose de la guerre qui éclata entre la France et l'Angleterre, à l'occasion de la déclaration d'indépendance des Etats-Unis de l'Amérique du Nord. Cette guerre s'étendit, comme on le sait, sur tous les points du globe, et fournit à la marine française l'occasion de se distinguer en effaçant le souvenir des désastres qui l'avaient accablée pendant la guerre de Sept-Ans. Le régiment de La Marck

fut envoyé dans l'Inde, et son colonel se trouva placé sous les ordres du lieutenant général comte de Bussy et avec l'escadre brillamment commandée par le bailli de Suffren. Quoique cette campagne dans l'Inde n'eût pas eu de résultat bien important, M. de La Marck avait été assez heureux pour se faire remarquer dans la petite armée dont il faisait partie. A la bataille de Gondclour, il fut grièvement blessé par un coup de feu dans la poitrine dont il se ressentit longtemps.

Après la paix, il rentra en France avec son régiment et eut, bientôt après son retour, un duel qui fit alors quelque bruit à Paris, et-qui eut pour lui de funestes conséquences.

En 1777, il avait reçu dans son régiment, comme capitaine à la suite, un jeune officier suédois, nommé Peyron, qui lui avait été fort recommandé par le comte de Creuz, alors ambassadeur de Suède à Paris, et qui était fort protégé, disait-on, par le roi Gustave III. A la suite de quelques démêlés, dans lesquels M. Peyron avait eu tous les torts, il eut le tort plus grand de vouloir quitter le régiment de La Marck au moment même de son embarquement pour les Indes. Le comte de La Marck le laissa s'éloigner, mais non sans lui avoir adressé quelques paroles assez vives, qui furent entendues par d'autres officiers suédois, également attachés au régiment de La Marck. La réputation de M. Peyron souffrit de la situation fausse qu'il s'était faite en n'accompagnant pas l'expédition. Cette situation était devenue telle, qu'il résolut d'en sortir en provoquant le comte de La Marck en duel après son retour de l'Inde.

La provocation eut lieu dans un grand bal masqué que la cour donnait au roi Gustave III, qui, au retour de son second voyage en Italie, s'était arrêté à Paris. Le comte de La Marck aurait pu, en se tenant aux strictes règles de la discipline militaire,, refuser de se battre avec un officier qui avait été placé sous ses ordres et pour un fait résultant d'une question de service. Il n'hésita pas pourtant à rendre raison à M. Peyron. On convint de se rencontrer le lendemain matin au bois de Boulogne. Le comte de La Marck s'y trouva avec son ami le vicomte de Noaillcs; M. Peyron arriva bientôt après, accompagné du comte de Schwerin, officier suédois, arrivé la veille de Stockholm en courrier.

Après quelques minutes de combat, M. Peyron tomba roide mort : il avait reçu un coup d'épée dans l'œil. Ce fut en s'approchant de son adversaire que M. de La Marck s'aperçut qu'il avait été lui-même frappé : il sentit sa bouche se remplir de sang, qui sortait également par le nez. En effet, le coup d'épée qu'il avait reçu lui était entré sous le bras, presque dans l'aisselle, avait percé les deux lobes du poumon et avait laissé une petite marque dans le dos. — Les deux coups d'épée devaient avoir été portés presque dans la même seconde.

Le vicomte de Noailles, voyant son ami vomir du sang, fut douloureusement effrayé, et croyant qu'il allait aussi rester sur la place, voulut que, du moins, il emportât avec lui la certitude du sort de son adversaire; aussi il lui criait à tue-tète : h Mon «< ami, mon ami, je m'y connais, il est mort, il est bien mort! »

Le comte de La Marck ne perdit pas la tête un instant : il remonta en cabriolet avec M. de Noailles, par lequel il se fit reconduire chez lui, rue de Grenelle-Saint-Germain, près la Croix- Rouge. Il était obligé de pencher la tète hors du cabriolet, pour laisser couler le sang. A son arrivée chez lui, il eut encore la force de monter sans secours à son appartement, qui était au second étage; et, pendant que M. de Noailles courait chercher M. Dcfouarre, chirurgien fameux et, depuis quarante ans, chirurgien-major des gardes françaises, M. de La Marck se fit bander le bras et obligea un de ses gens, qui d'abord s'y refusait, à lui ouvrir la veine. Une demi-heure après, M. Defouarre arriva, fit pratiquer une saignée à l'autre bras, et d'heure en heure on répéta les saignées. Le blessé ne tarda pas à éprouver des défaillances, à travers l'une desquelles il voulut faire des dispositions testamentaires. Dufouarre lui dit : h Vous êtes dans le plus grand <i danger; vous pouvez cependant vous en tirer; niais la pre- « mière condition pour y parvenir est de ne vous occuper de « quoi que ce soit et de vous maintenir dans le plus grand « calme. » M. de La Marck se le tint pour dit et échappa clfectiveraent à la mort.

Sa convalescence fut très-longue, néanmoins, et plus de quatre mois s'écoulèrent avant qu'il se crut guéri : il ne le fut jamais complètement toutefois; les suites de cette blessure et de celle

qu'il avait reçue à la prise de Gondelour se manifestèrent plus d'une fois pendant le reste de sa vie : il eut plusieurs maladies de poitrine très-graves, dont l'une entre autres le condamna à un silence absolu pendant près de deux ans.

M. Peyron avait amené avec lui un chirurgien, qu'il avait laissé au cabaret de la Porte-Maillot et qui, arrivé, après le combat, au lieu où était le corps, le trouva sans vie. Pendant qu'il l'examinait, la maréchaussée survint, s'empara du cadavre et arrêta le comte de Schwerin, qui, étranger à Paris, ne savait comment se tirer d'embarras. On le conduisit à Paris, où l'on commença aussitôt l'instruction de l'affaire. Le parlement sévissait toujours rigoureusement dans de pareilles occasions, et 31. de La Marck était ainsi exposé à des poursuites graves. Le vicomte de Noailles courut à Versailles et raconta tout au comte d'Artois, qui ordonna immédiatement qu'on conduisît M. de La Marck dans son propre appartement au Temple. Le Temple était encore un lieu de franchise où la juridiction du parlement ne pouvait s'exercer. Mais le chirurgien s'opposa à ce qu'on transportât le blessé, en déclarant qu'il succomberait, si on le changeait seulement de lit.

La reine, sur le récit que lui fit aussi le vicomte de Noailles, alla en parler au roi , qui donna sur-le-champ l'ordre au baron de Breteuil , ministre chargé de la police , de prendre les mesures nécessaires pour assurer la sécurité de M. de La Marck. Le baron de Breteuil fit dresser un procès-verbal par le chirurgien de la police, qui, sur l'examen du cadavre, déclara que M. Peyron avait été frappé d'apoplexie. Cette déclaration mit fin aux poursuites du parlement. .

A celte époque, où les esprits, à Paris et à la cour, n'étaient pas occupés de grands événements, tout ce qui sortait un peu du cours habituel des choses devenait aussitôt le sujet de toutes les conversations et fournissait un aliment à la curiosité publique. Ce duel eut donc un grand retentissement, et M. de La Marck reçut de la cour et de la ville de nombreux témoignages d'intérêt qui prouvaient qu'on appréciait généralement ses nobles qualités. Quand il reparut à la cour, le roi ne lui dit pas nn mot au sujet de son duel, qui était un fait contraire aux lois ;

mais la reine et les princes lui exprimèrent avec affection les inquiétudes qu'ils avaient éprouvées sur son compte.

A son retour des Indes , M. de La Marck avait été traité avec distinction parmi les officiers de son grade : il était alors brigadier; son régiment, nous l'avons déjà dit, était cité comme modèle, et il n'y en avait aucun dans l'armée qui lui fût supérieur. Il ne tarda pas à devenir maréchal de camp et inspecteur général d'infanterie : plus tard, on le nomma membre de la commission établie pour rédiger l'ordonnance concernant les manœuvres de cette arme. Le duc de Guines était président de cette commission, et M. de La Marck, qui en était le vice-président, eut la plus grande influence sur la rédaction de l'ordonnance, et, ce qui doit faire croire qu'elle était bonne, c'est qu'elle a été maintenue en grande partie, même après les guerres de la révolution et de l'empire. Outre cela, M. de La Marck inspecta une vingtaine de régiments français, et, malgré sa sévérité, on fut satisfait de lui dans l'armée et au ministère de la guerre.

En dehors des affaires militaires qui l'occupèrent toujours sérieusement jusqu'en 1789, il menait une vie agréable, soit à Paris, soit à Versailles, soit plus tard, après son mariage avec M1,e de Cernay, dans sa terre de Raismes, près de Valenciennes. A Versailles, il était toujours bien accueilli par le roi et surtout par la reine Marie-Antoinette. Nous allons insérer ici textuellement un des fragments laissés par le comte de La Marck, et desquels nous avons extrait en partie les détails précédents. Ce fragment se rapporte spécialement à la reine, « cette princesse « infortunée qui, dit-il, fut poursuivie par la calomnie avec un « rare acharnement , et qui cependant méritait un autre sort, « par les qualités qui la distinguaient. »

« Je vais essayer de rassembler quelques souvenirs qui me sont restés des diverses circonstances dans lesquelles j'ai été personnellement à portée de connaître la reine et de la juger.

« Lllc avait, avant tout, une grande bonté de cœur et un désir persévérant d'obliger les personnes qui s'adressaient à elle. Aussi a-t-on bien souvent abusé de cette disposition .

« Marie-Antoinette n'avait pas une très-grande étendue d'es^

prit; mais elle saisissait et comprenait rapidement les choses dont on lui parlait. La gaieté de son caractère lui inspirait pour la plaisanterie un certain penchant qui quelquefois allait jusqu'à la moquerie : c'était un tort dans une personne placée comme elle; car les gens qui l'entouraient, lui connaissant cette faihlesse, cherchaient à la divertir aux dépens des autres; et comme il régnait alors en France, dans la bonne compagnie, un ton léger accompagné de beaucoup de grâce et de finesse, on ne manquait guère d'amuser la reine et de lui plaire, en flattant son goût pour la moquerie. — C'est le malheur des princes que, dès qu'on leur a reconnu un défaut, c'est précisément dans ce défaut même qu'ils sont le mieux servis.

» Le cœur de Marie •Antoinette éprouvait le besoin de l'amitié, et sa première liaison dans ce genre fut avec Mme la princesse de Lamballe. Je raconterai comment elle se forma. Lorsqu'elle était encore dauphine, sa dame d'honneur, la comtesse de Noailles, lui donnait tous les hivers, pendant le carnaval, un bal par semaine. L'appartement de la comtesse à Versailles était petit et resserré et ne pouvait réunir que les personnes qui tenaient à la cour par leurs charges, et un petit nombre de celles qu'on choisissait parmi les plus distinguées de Paris.

« Le dauphin, Monsieur, M. le comte d'Artois, les princes et princesses du sang venaient à ces bals. Parmi ces princesses, Mme de Lamballe fut, dès les premiers bals, distinguée par la reine, qui ne tarda pas à la traiter avec amitié et avec confiance : c'était avec elle que la reine s'entretenait le plus souvent à part, et leur liaison devint bientôt très-intime.

« Le dauphin et Monsieur dansaient avec gaucherie, tandis que M. le comte d'Artois, élégant de taille et de manières, dansait très-bien. Aussi plaisait-il par là à la dauphine, qui était très-sensible à la grâce. En général, la tournure chez les hommes, la figure chez les femmes ne lui étaient pas indifférentes : elle riait et se moquait de tout ce qui était laid et maussade. Il ne faut pas oublier qu'elle était encore bien jeune alors. — Aussi longtemps que ces bals durèrent, c'est-à-dire jusqu'à la mort de Louis XV, il n'y eut que Mme la princesse de Lamballe qui parût avoir part à l'amitié de la reine.

« Après la mort de Louis XV, dans l'hiver de 4774 à 1775, les bals de la comtesse de Noailles furent remplacés par des bals chez la reine, où on invitait alors tous les hommes et les femmes qui faisaient partie de la cour. Il y eut de grands quadrilles, et au premier de ces quadrilles, j'eus l'honneur d'être le danseur de la reine. Je crois que ce qui me valut cette distinction, c'est que, comme on envoyait chaque jour à l'impératrice Marie-Thérèse le détail de tout ce qui se faisait à Versailles , on tint à ce qu'elle remarquât que la reine avait dansé d'abord avec une personne qui avait l'honneur d'être connue de l'impératrice, dont elle aimait la famille, et qui enfin avait été de sa part l'objet d'une recommandation spéciale.

« C'était parmi les personnes les plus distinguées de la cour que la reine faisait les choix pour les quadrilles, et je ne tardai pas à remarquer qu'elle témoignait une certaine préférence pour MmC la comtesse de Dillon , nièce de l'archevêque de Narbonnc. M. de Dillon, comme archevêque et comme membre des états de Languedoc, avait la réputation de bien servir le roi. — Mme de Roothc, mère de Mme de Dillon, était intrigante, et n'avait point d'agréables manières. A peine la reine eut-elle témoigné de l'amitié à Mme de Dillon et fait choix d'elle pour l'admettre au nombre de ses dames du palais, qu'elle s'aperçut que Mm0 de Roothe cherchait à tirer parti de cette faveur pour se mêler de beaucoup de choses. Cela suffit pour que la reine se tint sur la réserve : sans retirer son amitié à Mme de Dillon, elle en modéra les témoignages et ne la rapprocha plus d'elle aussi particulièrement.

« Ce fut après cette tentative d'amitié sans suite, pour les raisons que je viens de rapporter, que la reine remarqua la comtesse Jules de Polignae. Jamais ligure n'avait annoncé plus de charme et de douceur que celle de Mm0 de Polignae ; jamais maintien n'avait exprimé plus que le sien la modestie, la décence et la réserve. — Le comte Jules de Polignae avait une fortune trèsmédiocre, et vivait dans la plus grande économie. Cela fut encore, je crois, un des motifs qui accrurent le penchant de la reine pour la comtesse Jules : elle entrevit là l'occasion d'être utile à une personne qu'elle se sentait disposée à aimer. Depuis ce moment, le goût et l'amitié de la reine pour la comtesse de Polignae

furent publiquement connus, et il en résulta que celle-ci sortit bientôt de la vie retirée où la retenait son peu de fortune. Tout le monde alla au-devant d'elle; on la rechercha, et le nombre de ses amis et de ses habitués devint bientôt considérable. Malheureusement pour elle , et encore plus pour la reine , la comtesse Jules de Polignac avait pour ami intime le comte de Vaudrcuil. Cet homme joignait à une jolie figure et à d'agréables manières un caractère violent , impérieux et la plus grande avidité pour les faveurs de la cour et pour les avantages qu'elles procurent. Il voulait intervenir en toutes choses , petites ou grandes , insignifiantes ou importantes, et son empire sur la comtesse de Polignac lui donnait beaucoup de moyens pour parvenir à ses fins, qui ordinairement ne se rapportaient qu'à ce qui lui convenait personnellement.

« La tendre amitié de la reine pour la comtesse fit qu'elle ne sut pas assez secouer le joug de M. de Vaudreuil. Celui-ci composait à son gré la société de la comtesse Jules. Les hommes qu'on y voyait constamment étaient le baron de Besenval, le comte d'Adhemar et quelques autres personnages insignifiants. Je nomme ces deux, parce que c'étaient ceux qui exerçaient le plus d'influence.

« Le baron de Besenval, homme d'esprit, mais très-immoral , aimait l'intrigue pour l'intrigue, dut-elle même ne lui rien rapporter. Il suffit de lire ses Mémoires pour prouver ce que j'avance ici. Il était Suisse, et, ce qui est peu commun dans cette nation, riche par lui-même. Il joignait à cela de grands traitements du roi, et, comme il était garçon , sa fortune lui permettait d'autant plus de jouissances qu'il l'administrait avec beaucoup d'ordre et d'intelligence. Il n'avait pas l'ambition d'occuper une grande place; il n'aurait pas voulu être ministre. Lieutenant-colonel des gardes suisses, son seul désir était d'en devenir colonel après la mort du comte d'Àffry. Mais tout en ne se souciant pas d'être ministre, il voulait se mêler d'en faire, afin d'avoir sur eux beaucoup d'influence. En tout il s'amusait de l'intrigue. On voit dans ses Mémoires que ce fut lui qui poussa la reine à s'opposer au choix que le roi voulait faire du comte de Puységur comme ministre de la guerre , et qui fit prendre à sa place le marquis de

Ségur. M. de Besenval savait bien que ce dernier serait entièrement dans sa dépendance et qu'il ferait ainsi au ministère de la guerre tout ce qui lui conviendrait.

« Quant au comte d'Adhemar, il était, de toute la société Polignac, celui qui avait le plus d'esprit, avec non moins d'adresse que le baron de Besenval pour parvenir à ses lins. 11 avait servi pendant la guerre de Sept-Ans comme officier subalterne, et s'y était fait remarquer par sa bravoure et sa belle figure. Après la guerre, il s'était d'abord retiré dans sa province ; mais se rappelant que le marquis de Ségur, comme général, lui avait témoigné de la bienveillance pendant la guerre , il vint à Paris réclamer sa protection. Ses vues ne s'élevaient pas très-liaut alors. Le marquis de Ségur l'accueillit très-bien , mais , ce qui était plus important pour lui , la marquise de Ségur, qui jouissait de beaucoup de considération dans le grand monde , prit intérêt à son sort. M. d'Adhemar joignait des talents à son esprit et à sa jolie figure : il chantait agréablement, jouait très-bien la comédie, et faisait de jolis couplets. C'était plus qu'il n'en fallait pour réussir dans la société. Au nom de Montfalcon qu'il avait porté jusquelà , il substitua celui d'Adhemar, plus connu et plus illustre : ce fut une facilité de plus pour appuyer ses prétentions ; on parvint ainsi à le faire colonel du régiment d'infanterie de M. le duc d'Orléans.

« Mais tous ces avantages ne lui donnaient pas encore de fortune pour se soutenir dans le monde. Mme de Ségur parvint alors à lui faire épouser une veuve riche, Mme la comtesse de Valbelle, l'une des dames du palais de la reine : déjà âgée, elle était devenue follement éprise de lui; mais M. d'Adhemar, une fois marié, ne s'occupa plus d'elle, et profita seulement de sa fortune, et du rang que lui procurait sa place de dame du palais. Il se trouva alors bien établi , dans les premiers rangs de la société, et prétendit à tout. Il voulut entrer dans la carrière diplomatique, et débuta par le poste de ministre du roi à Bruxelles. Le voisinage de Paris lui offrait l'avantage de pouvoir s'y rendre aussi souvent qu'il le croyait utile a ses intérêts. Mais M. d'Adhemar, qui joignait l'audace à ses talents pour l'intrigue, ne fut pas plutôt ministre qu'il voulait déjà avoir une am-

bassadc. Il s'était lié avec le comte de Vaudreuil, et, connaissant bien le caractère et l'amour-propre effréné de cet homme , il sut habilement en tirer parti. Sans jamais se mettre au rang de ses flatteurs, il savait le louer à propos, de manière que sans que Vaudreuil s'en aperçût , il se laissait influencer par d'Adhemar.

k Ces trois hommes , Vaudreuil , Besenval et d'Adhemar , dominaient la société Polignac. Aucun d'eux n'avait un jugement profond, ni des vues élevées; c'étaient d'habiles gens en trigauderies de cour, et rien de plus. Ils désiraient des places pour eux et les leurs, et ne tenaient aucun compte des talents qu'il aurait fallu avoir pour les bien remplir. Complètement dépourvus tous les trois de cet esprit d'observation qui fait découvrir dans les événements présents ceux que prépare l'avenir; sacrifiant tout à leurs intérêts personnels , ils se laissaient aller au courant des choses qui fait marcher au jour le jour , et ne regardaient jamais au delà.

<c C'est ainsi que cette société Polignac a beaucoup nui , je ne dirai pas seulement à la malheureuse reine, mais aussi aux vrais intérêts du roi, et par conséquent à ceux de la monarchie. Au reste , il faut , pour être vrai , dire que les torts de Maric- Antoinclte à ce sujet n'étaient point tels que ses ennemis ont voulu les dépeindre; son amitié l'abusait, j'en conviens, sur le mérite et la valeur des hommes qui lui étaient recommandés comme les plus distingués ; mais d'autres plus habiles qu'elle auraient pu être trompés par des hommes d'un esprit aussi fin et, à quelques égards, aussi distingué que celui de MM. de Besenval et d'Adhemar.

« Quant aux dépenses auxquelles la société Polignac aurait entraîné la reine, on lésa extrêmement exagérées dans le public. On ne peut pas comparer les avantages pécuniaires que les membres favorisés de cette société ont tirés de leurs relations avec la cour à ces fortunes des anciens favoris. Dans le fait, le comte et la comtesse Jules de Polignac n'ont reçu que ce qu'il fallait au juste pour soutenir a Versailles une maison devenue pendant quelque temps celle de la reine , et où le roi se montrait quelquefois. Aussi , quand la révolution est venue et les a renversés , avaient-ils plutôt des dettes que des richesses. — Mais il fallait à

leurs amis et à leurs parents des places de cour, des ambassades. Ces places devaient toujours être remplies; si ce n'était par les leurs , c'était par d'autres ; il n'y avait donc pas là de dilapidation. Le mal, et c'était un mal grave, je le reconnais, c'est que ces places ne se donnaient pas à ceux qui les avaient méritées et qui les auraient bien remplies. Le père du comte Jules de Polignac, par exemple, était totalement dépourvu d'esprit, et sa conduite sans dignité , ce qui n'empêcha pas qu'on lui donna l'ambassade de Suisse, parce qu'elle était lucrative et qu'ellel'éloignait de la cour, où sa présence gênait ses enfants. — La comtesse Diane de Polignac , sœur du comte Jules , et chanoinesse , fut faite dame d'honneur de madame Elisabeth , et cependant elle avait une conduite libre jusqu'au scandale. Ce qui, au fond, faisait le plus mauvais effet dans le public, c'est que cette société n'avait d'égards et de considération que pour les personnes qui avaient des rapports avec elle.

<c Le baron de Bcscnval après avoir, pour ainsi dire, contraint la reine à faire faire le marquis de Ségur ministre , jugea bien qu'il avait abusé de son crédit, et que plus tard il aurait de la peine à la faire encore agir selon ses vues. Aussi dressa-t-il différemment ses batteries. 11 se tourna du côté du comte d'Artois, et parvint en peu de temps à s'emparer de son esprit. Ce prince , dont le caractère est, en général, assez faible, possède néanmoins et au plus haut degré une qualité : c'est une constance et une fidélité inébranlables en amitié. — Le baron de Bcscnval, qui avait alors cinquante ans, conservait encore pour cet âge une belle figure et une santé de fer qui lui permettait de prendre part à tous les plaisirs de l'âge de vingt-cinq ans : en société , son humeur était très-gaie ; des réparties vives , de la hardiesse dans ses discours, l'art de se prêter au besoin à tous les goûts; — tout cela réuni devait lui assurer et lui assura bientôt la première place dans l'intimité du comte d'Artois. Les princes, presque toujours, ont besoin d'être amusés ; le comte d'Artois en cela ne différait pas des autres , et il trouvait dans le baron de Bcscnval de grandes ressources en ce genre. Le prince croyait d'ailleurs avoir rencontré en lui un homme distingué , mûri par l'expérience, habile dans les affaires publiques aussi bien que dans

celles du monde et de la cour ; il recherchait donc ses conseils et les suivait avec docilité. Aussi M. de Besenval, qui était destiné à être colonel des gardes suisses, disposait-il, par le moyen du prince, qui en était le colonel général, de tout ce qui tenait aux régiments suisses. — Mais j'en ai dit plus qu'il ne fallait sur cet homme.

« Je renvoie ceux qui voudront le mieux connaître à ses Mémoires, dans lesquels il s'est dépeint assez véridiquement : ce qu'il y dit de lui suffit, ce me semble, pour faire apprécier l'immoralité et l'intrigue qui formaient la base de son caractère.

« Revenons à la reine , qui était bien supérieure à son entourage. Cependant, pour faire mieux connaître encore cet entourage , je veux remonter à une époque qui a précédé celle dont je viens de parler.

u Lorsque le mariage du dauphin avec l'archiduchesse Marie- Antoinette fut décidé, l'impératrice Marie-Thérèse s'adressa au duc de Choiscul pour qu'il lui envoyât un ecclésiastique capable d'instruire la jeune archiduchesse dans la langue et la littérature françaises. Le duc de Choiscul consulta sur ce choix M. de Brienne , alors archevêque de Toulouse, qui indiqua l'abbé de Vermont , bibliothécaire du collège des Quatre-Nations, et celuici partit aussitôt pour Vienne. Qu'on se figure un prêtre, dont la fortune semblait bornée pour toute sa vie à l'obscur emploi de bibliothécaire, transporté tout à coup à la cour devienne, distingué, accueilli, bien traité et même cajolé avec cette grâce et cette séduction que Marie-Thérèse savait si bien employer dans l'occasion !3

«i L'abbé de Vermont avait un esprit médiocre, mais les qualités d'un bon homme et un cœur reconnaissant. Il revint en France, à la suite de l'archiduchesse, plein de sentiments favorables à l'Autriche, et il conserva toujours un sincère attachement et un grand dévouement pour l'archevêque de Toulouse , auteur de son heureuse fortune. L'impératrice Marie-Thérèse avait recommandé très-particulièrement l'abbé de Vermont au comte de Mercy, son ambassadeur près la cour de France, en lui indiquant qu'il devait d'autant plus le soigner qu'il avait gagné la confiance de madame la dauphinc. L'abbé fut donc pour la

cour de Vienne une espèce de personnage qu'elle voulait employer à servir ses intérêts politiques.

« Mes liaisons particulières avec le comte de Mercy, chez lequel je dînais fréquemment et dans la plus grande intimité, me mirent dans le cas d'y rencontrer souvent l'abbé de Vermont, qui n'y venait que les jours où il n'y avait guère que les personnes attachées à l'ambassade. C'est alors que j'appris de quelle utilité l'abbé était au comte de Mercy, comme intermédiaire avec la dauphine, lorsqu'il ne voulait pas se rendre lui-même chez elle. L'ambassadeur conserva toujours cette voie indirecte de communication, et elle acquit plus d'importance lorsque Marie-Antoinette fut devenue reine. Celle-ci avait pris une telle habitude de se servir de l'abbé de Vermont et avait en lui une telle confiance, que c'était lui qui faisait la plupart de ses lettres qu'elle se bornait à copier. 11 était attaché à la reine, on pourrait dire avec passion , et quoiqu'il fût très-bavard (les bavards sont assez souvent bonnes gens, et c'était le cas avec lui) et qu'il parlât sans cesse de ses relations avec la reine, il ne lui est jamais échappé une indiscrétion compromettante pour sa souveraine. Marie-Antoinette , au reste, le regardait comme un homme fort ordinaire sous le rapport de l'esprit, et comptait plus sur son dévouement que sur ses lumières. Elle ne l'écoutait avec attention que lorsqu'il lui transmettait quelque message du comte de Mercy, et alors même elle ne prenait de ces messages que ce qui lui paraissait convenable, sans permettre jamais à l'abbé d'insister ou de revenir a la charge.

« Modeste dans ses vœux et très-satisfait de l'aisance que lui procuraient les revenus d'une abbaye, l'abbé de Vermont ne demanda jamais rien pour lui-même, et demanda très-rarement pour les siens. Il n'ambitionna jamais le titre d'évêque, même in partibus Inftddium. Cette réserve contribua beaucoup à l'affermir dans la confiance de la reine, qui était bien souvent fatiguée d'indiscrètes sollicitations. Je me rappelle à ce sujet un mot d'elle qui me frappa vivement. — Parmi les personnes admises dans son intimité, il y avait beaucoup d'étrangers, tels que les comtes Estcrhazy, de Fersen , le baron de Stédingk , etc. , etc. C'était évidemment avec ceux-là qu'elle se plaisait davantage. Je me per-

mis un jour de lui faire observer que cette préférence trop marquée accordée à des étrangers pourrait lui nuire près des Français.— « Vous avez raison, me dit-elle avec tristesse; mais c'est « que ceux-là ne me demandent rien. »

« Dans le public, si souvent mal informé, on a fort accusé la reine d'un attachement aveugle pour les intérêts de l'Autriche qu'elle aurait préférés, disait-on, à ceux de la France. C'était une accusation bien injuste. Je me suis trouvé à portée de connaîtrela vérité sur ces fausses inculpations, et je vais en citer plusieurs exemples.

« A la mort de l'électeur de Bavière, en 1778, l'empereur Joseph fit aussitôt passer des troupes en Bavière pour s'emparer des parties de cet électorat sur lesquelles il avait des prétentions à faire valoir. Le roi de Prusse, pour s'opposer à cet accroissement de l'Autriche, mit immédiatement sur pied deux armées avec lesquelles il menaça d'entrer en Bohême et publia des manifestes qui représentaient les prétentions de l'Autriche comme au moins fort douteuses.

« Alarmé de cette opposition , l'Empereur réclama du roi de France le secours de 24,000 hommes, stipulé par le traité de 17 .'i(i, pour le cas où il serait attaqué dans ses possessions. Il présenta le roi de Prusse comme agresseur et menaçant la Bohême, tandis que celui-ci faisait le même reproche à l'Empereur au sujet de la Bavière. Le comte de Mercy fut chargé d'insister en France pour obtenir les 24,000 hommes ou un équivalent en argent. [/Empereur écrivit en même temps à la reine Marie-Antoinette sa sœur, pour qu'elle pressât instamment le roi de le secourir.

«t Avant de parler au roi, la reine fit venir chez elle le comte de Maurepas, et lui exprima l'intérêt qu'elle prenait à la demande de son frère, et le désir qu'à l'égard de cette demande, lui, M . de Maurepas , disposât favorablement le roi.

» Dans ce moment-là même, et après plusieurs années d'attente, la reine était enceinte pour la première fois. M. de Maurepas saisit avec à-propos cette circonstance, et après avoir exposé à la reine les raisons qui s'opposaient à ce que la France prît part à une guerre qui n'était d'accord ni avec ses intérêts, ni peut-être même avec la justice, il ajouta : Que les intérêts de la France devaient être, s'il était possible, plus chers que jamais à la reine

dans la circonstance heureuse qui lui promettait de donner un héritier au trône.

« La reine répondit aussitôt à M. de Maurepas qu'il rendait justice à ses sentiments pour la France, et qu'après la conversation qu'elle venait d'avoir avec lui , elle ne se mêlerait plus de cette affaire, qu'elle n'en parlerait même pas au roi. Elle tint parole.

m Les démarches pressantes du comte de Merey restèrent infructueuses. J'ignore ce que la reine répondit à son frère ; mais ce que je sais, c'est que, me trouvant à Vienne au mois de janvier 1779, l'empereur Joseph me dit à moi-même qu'il était peu satisfait de la reine sa sœur et très-mécontent de la cour de France. La conduite politique du roi dans cette occasion, me ditil, est bien éloignée de celle que f aurais dû attendre dune cour alliée et qui se disait amie. Telles furent ses propres paroles , qu'il m'autorisa même à répéter lorsque je serais de retour à Versailles.

« On sait que la France et la Russie intervinrent dans celte affaire de la succession de Bavière, par leurs ambassadeurs, réunis à Teschcn, et qu'elles amenèrent l'empereur Joseph à renoncer à la presque totalité de ses prétentions sur la Bavière et à signer la paix.

«: Plus tard, en 1784, lorsque l'empereur Joseph voulut violer les traités existants avec la Hollande, exiger l'ouverture de l'Escaut et réclamer la possession de Macstricht, il eut encore recours à la reine , pour qu'elle engageât le roi à ne pas s'y opposer. La reine refusa également de se mêler de cette affaire, et se borna à demander qu'on aidât son frère à se tirer le plus honorablement possible de l'embarras dans lequel il s'était si étourdimcnl engagé.

« Je me trouvais encore à Vienne lorsque l'Empereur apprit que les Hollandais avaient fait tirer sur celui de ses vaisseaux auquel il avait ordonné de forcer le passage de l'Escaut. Il rassembla aussitôt des troupes avec la résolution d'appuyer ses prétentions par la force des armes. Le même jour, il me lit appeler et j'eus de lui une longue audience. Je démêlai bien vite qu'il était plein d'inquiétude sur les dispositions de la France, et qu'il s'attendait non-seulement à ne pas obtenir son appui, mais même

à la trouver opposée à ses vues. Il me dit qu'il avait écrit à sa sœur pour qu'elle fît valoir sa conduite passée auprès du roi. Aussi longtemps que la France a été engagée dans la guerre (V Amérique, dit-il, je me suis abstenu de faire valoir mes droits contre la Hollande, quoiqu' alors il eût été difficile à la France de s'y opposer : on doit donc à Versailles me tenir compte de la confiance et de la modération que j ai montrées dans ce temps-là.

a II ne me cacha pas l'humeur que lui causaient les réponses qu'il avait déjà reçues de sa sœur aux très-vives instances qu'il lui avait adressées. J'essayai de lui faire comprendre combien la position de la reine était délicate dans cette circonstance ; mais je ne parvins pas à calmer son mécontentement. L'événement a prouvé que la reine avait résisté à tous les efforts de son frère. Peu de mois après, le traité de Fontainebleau fit avorter cette guerre contre la Hollande. Toute l'intervention de la France se borna à faire obtenir à l'Empereur quelques millions de florins , qui lui furent payés par les Hollandais, et la cession très-peu importante de deux ou trois misérables forts démantelés et presque abandonnés sur les rives de l'Escaut , et la Hollande se trouva heureuse d'en être quitte à si bon marché. Tout ce qu'on répandit dans le public sur les millions que la reine avait fait donner par la France à l'Empereur, pour qu'il se désistât de ses prétentions, est de la plus insigne fausseté. Cette fausseté a d'ailleurs été suffisamment prouvée quelques années plus tard , par les comptes de finances du royaume , remis à l'Assemblée constituante, qui les soumit à l'examen le plus rigoureux et le plus malveillant, spécialement en ce qui concernait l'affaire dont je viens de parler.

« Voilà ce que j'avais à dire sur la part qu'on a attribuée à la reine dans la politique extérieure de la France; je n'ai avancé que des faits certains, positifs, avérés, et qui, pour l'histoire, doivent rester incontestables.

« Je puis également et sans hésiter nier la prétendue influence que la reine aurait exercée sur le choix des ministres du roi , à la seule exception de la nomination du marquis de Ségur, dont j'ai déjà parlé. J'ajouterai même que la reine, loin d'avoir le désir et le goût de se mêler des affaires du royaume, avait plutôt pour

ces affaires une véritable répugnance , qui tenait peut-être à un peu de légèreté d'esprit assez commune chez les femmes. Je déclare donc parfaitement faux tout ce qu'on a dit à ce sujet, ainsi que sur le rôle que l'abbé de Vermont aurait joué dans les rapports de la France avec l'Autriche au delà de ce que j'ai raconté plus haut, et qui, par le fait, se borna à des choses peu importantes. Je citerai des faits à l'appui de mon opinion , et je commencerai par un qui me revient d'abord à la mémoire, quoiqu'il se soit passé après ceux que je rapporterai ensuite.

« Lorsque M. Nccker fut renvoyé après son premier ministère, je me trouvais à Bruxelles en même temps que l'empereur Joseph, que je voyais presque chaque jour et qui causait volontiers avec moi de la France et de la reine. Ce fut lui qui m'apprit le renvoi de M. Necker : il venait d'en recevoir la nouvelle au moment même, par une lettre de sa sœur. 11 me parla avec éloge de ce ministre et des talents qu'il lui supposait , et blâma assez sévèrement le roi de l'avoir renvoyé. Il ajouta : La reine aussi en est très-fàchée; elle m'écrit qu'elle n'a participé en rien à ce changement de ministère.

« Passons à d'autres faits. — Après la mort de Louis XV, la cour de Vienne désirait vivement voir le duc de Ghoiseul entrer dans le ministère du nouveau roi. Il s'était toujours montré le défenseur le plus zélé du traité de 1756, c'est-à-dire de l'alliance intime de la France avec l'Autriche. On adressa donc les instructions les plus pressantes dans ce sens au comte de Mercy, qui devait trouver dans l'abbé de Vermont un homme dévoué àM. de Choiseul, puisque, comme nous l'avons vu, c'était à celui-ci en partie qu'il devait d'avoir été envoyé à Vienne.

« De son côté, le parti Choiseul, alors si nombreux parmi ceux qui formaient la nouvelle cour, intriguait activement. Ce parti ne négligea rien pour intéresser la reine à la nomination de M. de Choiseul. On alla même jusqu'à lui dire que c'était à lui qu'elle devait son mariage : comme si l'archiduchesse n'était pas dans ce temps-là le parti le plus convenable pour le dauphin, et qu'il fût possible de faire un meilleur choix ! — Mais M. de Choiseul et son parti étaient peu scrupuleux sur les moyens qu'ils employaient ; ils cherchaient à tirer parti de tout.

Louis XVI, après la mort de son grand-père, consulta Mesdames de France, ses tantes, sur l'homme auquel il devait confier le ministère, et c'est d'après leur conseil qu'il fit appeler M. de Maurepas, après avoir hésité entre lui et M. de Machault. La jeune reine se réjouit sincèrement de la déférence que le roi avait montrée pour l'avis de Mesdames. Plus tard cependant, entourée comme elle Tétait par ceux qui désiraient porter M. de Choiseul à un département ministériel , elle finit elle-même par partager ce désir. On ne peut pas douter qu'elle n'en ait parlé au roi, mais elle rencontra de prime abord dans Louis XVI une aversion prononcée contre M. de Choiseul, aversion qui s'explique par celle que le grand-dauphin, son père, n'avait cessé jusqu'à sa mort de mani l'ester fortement contre ce ministre. Ce qu'il y a de certain, et que j'ai su d'une manière positive par le comte de Mercy, c'est que, peu de mois après la mort de Louis XV, la reine s'expliqua très-nettement sur les dispositions qu'elle avait rencontrées chez îe roi à l'égard de M. de Choiseul, en déclarant qu'elle avait renoncé pour jamais à lui en reparler.

« On accusa dans le temps M. de Maurcpas, qui ne voulait pas de M. de Choiseul dans le ministère, d'avoir fortifié l'aversion du roi contre celui-ci. Quoi qu'il en soit, M. de Maurcpas étant fort âgé, le parti Choiseul ne lâcha pas prise et ajourna jusqu'à la mort de ce ministre le renouvellement de ses intrigues. Mais, celte fois encore, elles furent infructueuses , et la reine se refusa positivement à faire la moindre démarche.

<: L'abbé de Vcrmont, qui jugeait de près les dispositions de la reine, avait bien prévenu M. de Mercy qu'il ne serait jamais possible de la faire revenir sur sa résolution, et l'ambassadeur amena bientôt la cour de Vienne à renoncer à M. de Choiseul.

<c Cependant un autre ambitieux, un autre intrigant, travaillait activement et sourdement à parvenir un jour au ministère par l'influence de la cour de Vienne et par l'entremise de l'abbé de Vermont ; c'était M. de Briennc, archevêque de Toulouse. Celui-ci ménageait beaucoup l'abbé ; c'était par lui qu'il avait abouti au comte de Mercy, et qu'il était parvenu à lui persuader qu'arrivé au ministère , il serait un ferme soutien du traité de 1756. L'ambassadeur rendit compte de cet incident à Vienne,

où dès lors on conçut le projet de porter M. de Brienne au ministère par l'appui de la reine.

« Tant que M. de Maurepas vécut, on tint ce projet assez couvert; le grand âge du ministre produisait le même effet sur les auteurs du projet que dans le camp Choiscul : il faisait prendre patience. On se bornait à entretenir la reine dans l'opinion que l'archevêque était un homme de beaucoup d'esprit, d'une grande capacité, et qu'il serait un jour un excellent ministre. Le comte de Mcrcy lui en parlait quelquefois dans ce sens, et il était fortement secondé d'un autre côté par l'abbé de Vermont, qui, trompé par son attachement et sa reconnaissance pour l'archevêque, le croyait effectivement le plus grand homme de France. La reine, obsédée par toutes ces insinuations, avait fini elle-même par concevoir une haute opinion de M. de Brienne. A la mort de M. de Maurepas, ces intrigues et l'appui de M. de Mercy donnèrent beaucoup de poids aux espérances de l'archevêque, mais pour cette fois elles furent promptement déçues; la confiance du roi se porta immédiatement sur M. de Vergennes, homme entièrement étranger à tous ceux qui entouraient habituellement la reine. Dès que celle-ci connut le choix du roi, non-seulement elle ne chercha point à détourner sa confiance de M. de Vergennes, mais elle n'eut pas même l'idée d'insister pour M. de Brienne, en faveur duquel clic avait, à la vérité, parlé précédemment au roi. J'ai même connu, et avec certitude, la réponse que le roi lui avait faite. — Le roi répondit qu'il ne fallait appeler ni archevêque ni évoque au ministère, parce que, dès qu'ils y arrivaient, ils visaient au cardinalat, et qu'une fois parvenus à cette dignité, ils élevaient dans le conseil des prétentions d'importance et de préséance qui les conduisaient h être premiers ministres, et que c'était pour cette raison qu'il ne voulait pas de M. de Brienne au conseil, attendu qu'il ne voulait pas avoir de premier ministre.

« Quand cette réponse fut connue de M. de Mcrcy et de l'abbé de Vermont, elle les contraria beaucoup, mais elle ne les rebuta point. Ils firent encore de temps à autre de nouvelles tentatives, mais ne purent jamais déterminer la reine à revenir à la charge près du roi, quoiqu'elle conservât sa bonne opinion de M. de

Bricnne. Celui-ci pourtant réussit plus tard, mais par des circonstances absolument étrangères à la reine, et que je vais raconter.

« En 1787, M. de Calonne, alors ministre des finances, avait déterminé le roi à convoquer une assemblée des notables. Cette mesure avait été concertée dans le plus grand secret entre le roi, le comte de Vergennes, M. de Calonne et le garde des sceaux, M. de Miroménil. La reine n'en fut informée par le roi que peu de jours avant la publication des lettres de convocation, ce qui prouve une fois de plus encore combien elle se mêlait peu des questions politiques, et qu'à cette époque le roi ne la consultait pas sur les affaires du royaume, pour lesquelles, je le répète, elle navait aucun goût. Si plus tard elle y intervint, ce fut plutôt, ainsi que je le montrerai, comme la confidente du roi, et dans des circonstances si graves d'ailleurs qu'elles ne justifiaient que trop bien son intervention.

« A peine les notables furent-ils réunis, que la légèreté, l'étourderic et les inconséquences de M. de Calonne, et par-dessus cela la mort de M. de Vergennes, mirent le roi dans le plus grand embarras. Pressé parl'animosité qui se manifestait généralement contre M. de Calonne, il dut prendre le parti de le renvoyer; mais, privé des lumières de M. de Vergennes, il ne savait plus qui consulter sur le choix du successeur de M. de Calonne. Les intrigues alors recommencèrent avec une grande activité.

u Un parti voulait M. Nccker au département des finances; l'autre, l'arclievêque de Toulouse. Ce département fut, en attendant, confié à M. de Fourqucux, et M. de Lamoignon eut les sceaux, sans que la reine participât en rien à ces choix.

« Les partis des deux rivaux, MM. de Briennc et Necker, n'en restaient pas moins en présence. On chercha cependant à négocier, et ce fut la maréchale de Beauvau, grande amie de M. Necker, qui travailla le plus à amener une conciliation entre les deux prétendants. Elle avait aussi des relations assez intimes avec l'archevêque, et en conséquence elle lui proposa d'unir ses efforts à ceux des amis de M. Necker pour les faire arriver tous les deux au ministère. Comme on connaissait la répugnance particulière que Louis XVI avait pour M. Necker, il fut convenu qu'on ferait

d'abord entrer l'archevêque au conseil, et qu'une fois installé là, il y ferait appeler M. Necker.

« Sur cette transaction d'intrigues, l'archevêque, auquel les promesses coûtaient peu pourvu qu'il obtint le pouvoir, s'engagea à ce que M. Necker aurait le département des finances trois mois après que lui-même serait devenu premier ministre.

« Les deux partis unis obsédèrent le roi, qui, trompé par leurs efforts incessants, finit par croire que la nomination de M. de Brienne était généralement désirée par l'opinion publique. Il s'y décida donc, et ce ne fut qu'alors qu'il en parla à la reine, qui lui répondit : J'ai toujours entendu parler de M. de Brienne comme d'un homme très-distingué, et je le vois avec plaisir entrer au ministère.

»c L'archevêque avait été nommé chef du conseil des finances, place vacante par la mort du comte de Vergennes, et, bien loin de tenir la promesse qu'il avait faite à M. Necker, il s'efforça au contraire de lui nuire dans l'esprit du roi. Aussi ce fut M. de Villedeuil qui remplaça M. de Fourqucux, comme surintendant des finances, et les espérances de M. Necker se trouvèrent ajournées.

«( On sait comment se passa le court ministère de M. de Brienne : son incapacité rendit impossible de le conserver, et le roi se trouva replongé dans ses embarras et ses irrésolutions sur le choix de celui qui pourrait le remplacer. Cette fois encore on lui répéta de tous les côtés que l'opinion publique était universellement prononcée en faveur de M. Necker. Le pauvre roi crut donc céder au vœu général de son peuple et surmonta sa répugnance personnelle pour M. Necker. Toutefois, comme il pensa que cette répugnance, qui était connue de M. Necker, et que les discussions qu'ils avaient eues ensemble lors du premier ministère de celui-ci, seraient des obstacles qui empêcheraient 31. Necker d'accepter, il chercha le meilleur moyen de les écarter. Il fit venir le comte de Mercy chez la reine, et là lui confia ses embarras en lui proposant d'être son intermédiaire près de M. Necker. M. de Mercy, qui connaissait très-bien le caractère de M. Necker, s'empressa de rassurer le roi, mais refusa d'abord de se charger de la mission qu'il voulait lui confier. Le roi cepen-

dan t ayant insisté, il fallut se soumettre, et M. de Mercy se rendit à Saint-Ouen pour s'acquitter de son message. Comme il l'avait prévu, il rencontra peu de difficulté, et, à travers quelques phrases vagues sur l'état des choses et la nécessité que le roi ne le contrariât plus dans ses vues, M. Neckcr se hâta d'accepter et ne dissimula même pas la joie que lui causait la démarche de M. de Mercy. C'est de celui-ci que je tiens tous ces détails.

« Ce que je viens de raconter a été connu de très-peu de personnes, mais je puis en certifier l'exacte vérité, et j'espère, en rapportant ces faits, avoir aussi hien justifié la reine des reproches qu'on lui a faits de s'être mêlée des affaires de la politique intérieure du pays que je l'avais fait précédemment pour ce qui concernait les affaires étrangères.

<t Ce que la reine recherchait et aimait, je l'ai déjà dit, c'était à obtenir des places pour ceux qui lui étaient agréables ou qui réclamaient son appui. Cela se bornait le plus souvent à des régiments, à des postes dans la diplomatie, à quelques pensions, à des avantages de cour. Encore, si le ministre auquel elle s'adressait en pareil cas lui démontrait qu'en accordant la place à son protégé, il ferait du tort à quelqu'un qui avait plus de mérite et plus de droits pour l'obtenir, elle n'insistait pas. Si des injustices dans ce genre ont été commises, c'est donc moins la reine, qui croyait faire une bonne action en sollicitant, qu'on doit en accuser, que les ministres servilcs, plus empressés de plaire à la reine, en ne résistant pas à ses désirs, que de faire des représentations qui auraient été écoutées. Sous quel régime, d'ailleurs, n'a-t-onpas vu le favoritisme l'emporter sur le mérite? Si ce n'est pas la protection d'un roi ou d'une reine qui fait accorder des faveurs, sans droits pour les obtenir, c'est celle d'un ministre, de la femme ou de la maîtresse de celui-ci, souvent celle même d'un commis, ou plus bas encore. Quand on se reporte au temps dont je parle et qu'on songe à ce qu'était une reine de France, ne faut-il pas la juger avec une impartiale indulgence, lorsqu'on la voit solliciter pour ses amis et pour ceux qu'elle croyait dignes i\v* faveurs demandées pour eux? — Au reste, les coryphées de la société Polignac ont trouvé bien souvent que la reine résistait à leurs prétentions: aussi cajolaient-ils beaucoup plus M. le

comte d'Artois, parce qu'il se prêtait mieux à tout ce qu'on désirait de lui.

« Je citerai encore un fait qui prouvera que le roi savait mettre des bornes au crédit qu'on supposait à la reine, quand il s'agissait de nommer aux emplois importants.

« La place de grand maître des postes et relais de France était restée vacante depuis que Louis XV l'avait ôtée au duc de Choiseul, lors de la disgrâce et de l'exil de ce ministre. M. d'Ogny, magistrat intègre, et qui menait une vie retirée, en remplissait les fonctions sous un titre subalterne. Cette place, considérable par le revenu, était en même temps d'une grande importance par Youverture des lettres, qui s'y rattachait. On prétend que, du temps de Louis XV, l'ouverture des lettres avait servi à alimenter la curiosité du roi pour tous les intérêts privés des familles, et qu'elle lui fournissait aussi une espèce de chronique scandaleuse. Mais je suis certain qu'à l'avènement de Louis XVI, on avait restreint cette partie de la surveillance de la police à ce qui concernait seulement les intérêts de l'État et la tranquillité publique, ce qui n'empêchait pas que la place d'où ressortissait ce service ne fût une place de grande confiance.

« Quand la famille de Polignac fut arrivée au plus haut point de sa faveur près de la reine et du roi, la reine, pressée par la duchesse de Polignac de faire obtenir à son mari la grande maîtrise des postes, fit plusieurs tentatives infructueuses auprès du roi; mais tourmentée continuellement par son amie, la reine revenait sans cesse à la charge. Enfin la faiblesse du roi le fit succomber : il promit que la place serait donnée au duc de Polignac, et tarda néanmoins encore quelques semaines à remplir cette promesse, jusqu'à ce que, ne pouvant plus résister aux sollicitations, il nomma tout d'un coup le duc de Polignac grand maître des relais de France, mais sans la partie de la poste aux lettres. Celle-ci resta séparément à M. d'Ogny, qui travaillait seul avec le roi pour lui en rendre compte.

« Les Polignac, très- désappointés et mécontents de cette division des attributions de la place, poussèrent la reine à une nouvelle démarche près du roi, pour que le tout fût remis sur le pied où il était sous le duc de Choiscul ; mais cette fois le roi

resta inébranlable dans sa résolution. Il dit à la reine que le secret des lettres était trop important pour qu'on osât le confier à quelqu'un qui vivait dans le grand monde, que cette partie devait donc rester à celui dont la discrétion et la sagesse éprouvées offraient toutes les garanties nécessaires pour prévenir les inconvénients d'un service si délicat. La reine, convaincue par les excellentes raisons du roi, déclara aux Polignac mécontents qu'elle ne voulait plus entendre parler de cette affaire.

« M. et Mme de Polignac ne se montrèrent jamais soigneux de réunir chez eux les personnes qu'il aurait le mieux convenu à la reine d'y rencontrer : elle^en était souvent peinée. Le comte de 3Icrcy, qui connaissait ces particularités de l'intérieur Polignac, s'y montrait rarement et seulement ce qu'il fallait pour ne pas faire trop remarquer son éloignement. Le comte de Fersen *, certainement inspiré par la reine, se refusa toujours à entrer dans cette intimité, quoiqu'on lui eût fait toutes les avances pour l'y attirer. Enfin, quatre ans avant la révolution, c'est-à-dire en 1785, les choses en étaient venues au point que la reine, avant de sortir de chez elle pour aller chez Mme de Polignac, envoyait toujours s'informer par un de ses valets de chambre des noms des personnes qui s'y trouvaient, et s'abstenait souvent, d'après la réponse. Elle avait une aversion prononcée pour M. de Calonnc; elle avait fini aussi par en concevoir pour M. de Vaudreuil, dont le caractère impérieux et exigeant lui avait extrêmement déplu. M. de Calonnc faisait cependant tous les frais possibles pour gagner ses bonnes grâces ; il cherchait à deviner m ;s moindres désirs et allait au-devant de tout ce qu'elle pouvait demander. C'étaient, je pense, ces frais extraordinaires qui avaient impatienté la reine; ce qu'il y a de certain, c'est qu'elle ne pouvait le supporter; tandis que lui, ambitieux de devenir important dans la société Polignac, afin d'obtenir la faveur et l'appui de la reine, s'était lié intimement avec le comte de Vaudrcuil et se prêtait avec complaisance aux incessantes demandes d'argent de celui-ci. Aussi, quand M. de Calonnesortit du ministère, on trouva des billets pour 800,000 francs, que Vaudreuil devait à Calonnc.

1 Voir la note 5.

« La reine se hasarda une fois à exprimer à MmP de Polignac la déplaisance que lui inspiraient plusieurs des personnes qu'elle rencontrait chez elle. Mme de Polignac, soumise à ceux qui la dominaient, et malgré sa douceur habituelle, n'eut pas honte de répondre à la reine : Je pense que, parce que Votre Majesté veut bien venir dans mon salon, ce n'est pas une raison pour qu'elle prétende en exclure mes amis. — Ceci m'a été raconté en 1790 par la reine elle-même, qui ajouta : Je n'en veux pas pour cela à madame de Polignac; dans le fond, elle est bonne et elle m'aime ; mais ses alentours l'avaient subjuguée.

«t La reine, n'ayant rien obtenu de ce côté, s'éloigna insensiblement du salon de Mmc de Polignac et prit l'habitude d'aller souvent et familièrement chez Mmc la comtesse d'Ossun, sa dame d'atours a, dont le logement était très-près de l'appartement de la reine : elle y venait dîner avec quatre ou cinq personnes:, elle y arrangeait de petits concerts, dans lesquels elle chantait; enfin elle montrait là plus d'aisance et de gaieté qu'elle n'en avait jamais laissé apercevoir chez Mme de Polignac.

« Mmc la comtesse d'Ossun n'avait rien de brillant dans les manières : elle avait peu d'esprit; mais, en revanche, elle était parfaitement bonne et douce, et douée d'une haute vertu. Elle était dévouée de cœur et d'âme à la reine ; jamais personne ne fut plus éloignée qu'elle de l'intrigue; elle ne recherchait point la faveur de la reine, et désirait seulement que la reine se plût chez elle et fût contente d'elle. Sa fortune étant très-médiocre et ne lui permettant pas, sans se déranger, de recevoir souvent la reine chez elle a dîner, ni de donner des soirées où il y avait quclque-

1 Geneviève île Gramont, fille d'Antoine- Adrien-Charles de Gramont, née le 28 janvier 1752, mariée le 26 janvier 1766, à Charles-Pierre-Hyacinthe, comte d'Ossun, grand d'Espagne héréditaire, fils de Pierre-Paul, comte d'Ossun, auteur et signataire du Pacte de famille. La comtesse d'Ossun avail été d'abord damede Madame, comtesse de Provence, puis s. M. la reine Marie-Antoinette la nomma sa dame des atours en 17!K>. N'étanl pas de service auprès de la peine, en I7S!>, elle sortit de France; mais S. M. ayant témoigné le désir de la revoir, elle y rentra en 1792, sachant le sort inévitable qui l'attendait. Victime de son dévouement à ses devoirs, elle péril sur l'échafaud la veille de cette réaction qui, en détruisant Robespierre, suspendit temporairement les exécutions révolutionnaires. La coratesse d'Ossun, qui était sœur du duc de Gramont, était aussi nièce du duc de Choiseul.

fois de petits bals ou des concerts, elle le dit franchement à la reine, en lui demandant que les dépenses de cette espèce fussent faites par les gens du roi. La reine, pour l'indemniser, préféra lui offrir un traitement. A la place de Mmc d'Ossun, beaucoup de gens auraient profité d'une pareille offre pour demander au delà de ce qui était nécessaire pour couvrir la dépense : elle n'en fit rien et se borna à demander 6,000 livres par mois, ce qui était très-modéré; car, la reine venant très-fréquemment chez elle depuis qu'elle avait la conscience à l'aise sur ce point, il en résulta qucMnic d'Ossun dépensa bien au delà de ce qu'elle recevait.

«c La préférence que la reine témoignait à Mme d'Ossun ne pouvait pas manquer de déplaire à la société de Mmc de Polignac : cela eut de plus l'inconvénient de placer Mme d'Ossun dans une situation délicate envers les Polignac, avec lesquels elle avait des relations de parenté; son frère, le duc de Guiche, depuis duc de Gramont, avait épousé la fille de la duchesse de Polignac, et c'est par là qu'il avait obtenu la survivance de la compagnie des gardes du corps que commandait le duc de Villeroy. Mme d'Ossun se tira cependant très-bien de cette difficulté; jamais elle ne laissa échapper un mot qui pût faire du tort aux Polignac dans l'esprit de la reine : elle se tint dans la plus extrême réserve à cet égard et se borna à faire tous ses efforts pour plaire à la reine, sans nuire à personne, et aussi, je dois le dire, sans chercher à tirer parti de sa faveur pour obtenir des grâces, soit pour elle-même, soit pour sa famille ou ses amis.

« Il n'en fut pas de même avec tous les membres de la société Polignac, où le mécontentement contre la reine devint des plus vifs. Cela se conçoit jusqu'à un certain point; mais ce qui ne se concevra pas si facilement, c'est que l'humeur de cette société soit allée jusqu'à répandre sur la reine une atroce calomnie. On y parlait avec malignité de ce que la reine aimait à danser des écossaises avec un jeune lord Strathavon l, aux petits bals chez Mm« d'Ossun. Un habitué du salon Polignac, et qui devait avant tout une profonde reconnaissance et les plus respectueux égards

1 George Gordon, marquis de Huntly, coinlc d'Enzie et d'Aboync, baron Gordon cl Badenoch, et baron Gordon de Strathavon et Glenlivet, né le 28 juin 1761, portail alors le nom de lord Strathavon.

à la reine, fit contre elle un couplet très-méchant, et ce couplet, fondé sur un infâme mensonge, alla circuler dans Paris.

« Il faut le reconnaître, l'infortunée Marie-Antoinette a trouvé de bien dangereux ennemis parmi ceux qui auraient dû être ses serviteurs les plus dévoués et les plus reconnaissants. Ils ont été d'autant plus dangereux que ce sont eux qui ont livré à la malignité publique d'odieuses calomnies , qui sont retombées si cruellement sur la tête de cette malheureuse princesse dès le début de la révolution française. Et c'est dans les méchancetés et les mensonges répandus de 1785 à 1788 par la cour contre la reine, qu'il faut aller chercher les prétextes des accusations du tribunal révolutionnaire, en 1795, contre Marie-Antoinette. »

Cette notice du comte de La Marck sur la reine nous paraît donner une idée vraie et exacte du caractère et de l'existence de cette princesse avant la révolution française. L'auteur de ce récit a du moins le mérite de savoir bien ce qu'il raconte, d'avoir connu tous les personnages qu'il met en scène , et de les avoir jugés sans partialité et sans haine : car il fout bien remarquer que lui n'avait aucun intérêt à les juger autrement. Sa position à la cour de France le mettait en dehors de toutes les jalousies, petites et grandes, de toutes les rivalités qui, à cette époque, se disputaient l'influence et les faveurs de la cour. M. de La Marck était un grand seigneur étranger, très-riche, qui avait obtenu dans Farinée française le rang dû aux services militaires qu'il avait rendus, et qui , par conséquent , n'avait besoin ni de place à la cour, ni d'argent, ni de faveurs pour lui ou pour sa famille. 11 n'avait ni le goût ni l'ambition de s'occuper des affaires publiques, et si , plus tard, nous l'y trouvons mêlé, on verra que ce sont les circonstances et son dévouement pour la famille royale qui l'y ont porté. Nous pensons donc que ses opinions et ses jugements sur les hommes et les événements de cette époque ont une valeur historique à part. Aussi, avant de parler des relations du comte de La Marck avec le comte de Mirabeau, qui sont l'objet principal de la présente publication , croyons-nous utile de rapporter encore deux notices de 31. de La Marck sur M. le marquis de La Fayette et sur M. le duc d'Orléans. Ces deux person-

nages d'ailleurs se retrouvent assez souvent dans la correspondance entre MM. de Mirabeau et de La Marck pour qu'il soit important de faire connaître la nature des relations que celui-ci avait eues avec eux, et ce qu'il pensait d'eux avant l'époque de la révolution. Laissons donc parler M. de La Marck :

« Je connus M. de La Fayette bien des années avant 1789, et presque à son début dans le monde. Il avait perdu son père et sa mère lorsqu'il était encore fort jeune. Il avait dix-neuf ans lorsqu'en 1775 il parut dans le monde avec une fortune de 120,000 livres de rente. Peu après, il épousa une des filles du duc d'Àyen,se trouva ainsi allié aux Noailles, placé au milieu du nombreux entourage de cette famille, la plus favorisée alors à la cour de Versailles, et dans l'intimité de laquelle je vivais. Mme de La Fayette était une femme de mérite, avec de l'esprit et encore plus de piété.

« M. de La Fayette recherchait avec soin tout ce qu'il croyait être de bon air dans les personnes et dans les choses. Mais, malgré ce goût pour le bon air, il était gauche dans toutes ses manières ; sa taille était très-élevée , ses cheveux très-roux; il dansait sans grâce, montait mal à cheval, et les jeunes gens avec lesquels il vivait se montraient tous plus adroits que lui dans les divers exercices du corps alors à la mode. Aux bals dont j'ai parlé, qu'on donnait à Versailles et auxquels la reine prenait grand plaisir à danser dans des quadrilles arrangés , elle admettait les jeunes gens qui brillaient le plus à la cour, et cette faveur était très-recherchée. Par l'appui des parents de sa femme, M. de La Fayette fut admis dans un de ces quadrilles; mais il s'y montra si maladroit et si gauche que la reine ne put s'empècher d'en pire, et on imaginera aisément que les courtisans ne manquèrent pas de la seconder dans cette occasion.

« La plupart des jeunes gens, compagnons de M. de La Fayette, avaient encore leurs parents et peu d'argent à dépenser, tandis que lui, jouissant de la libre disposition de toute sa fortune, faisait des dépenses impossibles pour les autres. Il avait beaucoup de chevaux et en prêtait avec obligeance à ses amis : il tenait une grande et bonne maison, recevait beaucoup de monde et faisait très-bonne chère.

« M. le duc d'Orléans était ordinairement entouré à Monceaux d'une société dans laquelle on était admis plutôt pour sa gaieté que pour sa moralité. On avait l'habitude d'y boire outre mesure. Ce genre devint à la mode parmi les jeunes gens à leur entrée dans le monde, et M. de La Fayette, quoique ce ne fût nullement son penchant naturel, ne crut pas cependant pouvoir rester en arrière. Parmi tous ces jeunes gens, celui qui se distinguait le plus était le vicomte de Nouilles, beau-frère et cousin de M. de La Fayette; il avait épousé M,le de Noaillcs-d'Aycn, sa cousine et sœur de Mme de La Fayette. Il était grand et bien fait, dansait et montait à cheval supérieurement , jouait gros jeu et gagnait souvent, buvait à l'excès et avait enfin la malheureuse passion de vouloir toujours se signaler dans tout ce qui produisait de l'effet, penchant qui, pendant la révolution française, l'a poussé aussi ù se mettre en avant à tort et à travers. C'est lui que M. de La Fayette choisit pour son modèle, en s'efforçant constamment, mais en général avec peu de succès, de suivre ses traces. Je me souviens qu'un jour, à un diner auquel le vicomte de Noailles n'assistait pas, M. de La Fayette avait bu au point qu'il fallut le porter dans sa voiture pour le ramener chez lui : pendant tout le trajet, il répétait à ceux qui l'entouraient : N'oubliez pas de dire à Noailles comme j ai bien bu.

« En réalité, cependant M. de La Fayette avait plus d'esprit que le vicomte de Nouilles qui, lui, se distinguait par les qualités du cœur et de l'âme. M. de Noailles avait aussi de vrais lalenls militaires et une valeur brillante, portée quelquefois jusqu'à la témérité. C'était un excellent officier de cavalerie. 11 était allé en Prusse, y examiner l'organisation des troupes et leurs manœuvres.. Frédéric 11 l'avait remarqué et lui avait même permis de suivre, en qualité de volontaire, son année, qui alors se mettait en inarche pourlaguerredcla succession de Bavière( 1778-1 77!)). Mais la cour de France ne voulut pas permettre, à cause de ses relations avec l'Autriche, que des officiers français servissent le roi de Prusse, et le vicomte de Noailles reçut Tordre de rentrer sur-le-champ en France.

« A son retour, toujours dominé par la passion de faire de l'effet, il eut l'idée d'aller en Amérique servir la cause des in-

surgés, dont le succès était alors encore très-douteux. La France secondait déjà sous main la cause des Américains, mais ne voulant pas encore en venir à une rupture avec l'Angleterre, elle évitait dans sa conduite tout ce qui aurait pu dévoiler ses projets. Le vicomte de Noailles sollicitait son beau-père, le duc d'Ayen, d'obtenir pour lui de M. de Maurepas la permission tacite d'aller joindre les insurgés. Il mit beaucoup de suite dans ses démarches. Un jour qu'il en parlait au duc d'Ayen en présence de M. de La Fayette, celui-ci voulant, selon son habitude, faire comme son beau-frère, témoigna aussi le désir d'aller en Amérique. Le duc d'Ayen, qui reprochait sans cesse assez durement à son gendre ce qu'il appelait sa niaiserie, lui répondit ironiquement : Qu'il ne lui allait pas de faire une pareille demande. Cette réponse blessa justement et irrita M. de La Fayette. Je suis convaincu qu'elle influa beaucoup sur la direction qu'il prit dès cette époque et qui le mena si loin. Elle donna à sa conduite une impulsion qu'il a constamment suivie depuis, avec une force de volonté qu'on rencontre très-rarement.

« Il y avait alors en France un homme de beaucoup d'esprit et de talent, le comte de Broglie x, dont la correspondance diplomatique et secrète qu'il entretint avec le roi Louis XV tient une place considérable dans l'histoire du xvinc siècle. Il attirait à lui beaucoup déjeunes gens dont il cherchait à discerner la capacité : de ce nombre était M. de La Fayette, qui lui confia son désir d'aller en Amérique et l'essai infructueux qu'il avait fait auprès de son beau-père. Le comte de Broglie accueillit avec empressement les vues de M. de La Fayette. Un jeune officier plein d'ardeur, disposant d'une fortune considérable, pouvait servir utilement une cause encore très-incertaine , il est vrai , mais pour laquelle le comte de Broglie entrevoyait déjà bien des chances favorables. Il encouragea donc M. de La Fayette dans ses projets, et promit de les diriger.

« Le comte de Broglie trouva aisément des officiers sans place

1 Charles-François, comle do Broglie, né le 20 août 1710, ambassadeur de France près de l'électeur de Saxe, roi do Pologne en 17.J2. Il devint maréchal de camp cl lieutenant général pendant la guerre de Sept-Ans.

et sans fortune, parmi lesquels il en choisit plusieurs pour servir d'escorte à M. de La Fayette ; celui-ci leur donna de l'argent. Le comte de Broglie fit préparer un petit bâtiment qui, de Bordeaux, devait les conduire en Amérique. M. de La Fayette cependant n'avait pas su faire ses préparatifs assez secrètement pour que le duc d'Ayen n'en fût pas instruit ; dès qu'il les eut découverts, il courut en informer M. de Maurepas. Des ordres furent immédiatement expédiés à M. de Fresnel, commandant à Bordeaux, pour qu'il y retînt M. de La Fayette. Il fut en même temps convenu que M. de Maurepas enverrait à M. de La Fayette l'ordre de se rendre à Avignon, où il trouverait le duc d'Ayen prêt à entreprendre le voyage d'Italie avec sa sœur Mme la comtesse de Tessé, et que M. de La Fayette les accompagnerait.

« M. de La Fayette, qui ne se souciait pas de rejoindre son beau-père, par lequel il avait été traité avec si peu de ménagement, refusa de se rendre à Avignon et se disposait à retourner à Paris, lorsque le comte de Broglie le tira d'embarras. Il n'avait pas perdu de temps pour faire passer au port du Passage, en Espagne, le bâtiment qui avait été frété à Bordeaux. Il en avertit M. de La Fayette, en l'engageant à se rendre en Espagne et à ne pas revenir à Paris, où l'avortement de ses projets l'exposerait au ridicule. Le courrier qui portait la lettre du comte de Broglie à M. de La Fayette rencontra celui-ci déjà en route pour revenir; mais des qu'il eut pris connaissance de la lettre du comte de Broglie, il n'hésita pas un instant à suivre son avis. Il se rendit au Passage, où il fut bientôt rejoint par les officiers qui s'étaient engagés à le suivre, et, peu de temps après, ils mirent tous à la voile pour l'Amérique sur un petit navire, nommé la Vicloire \ De cette époque, la vie de M. de La Fayette a pris une importance qui lui assignera une place remarquable dans l'histoire.

« Quant à M. le duc d'Orléans, qui, par d'autres litres que ceux de M. de La Fayette, occupera aussi une place dans l'histoire, j'ai eu avec lui des relations assez intimes pour qu'il m'ait

] Nous donnons en noie le récit, que M. de La Fayette a fait lui-même dans ses Mémoires, des motifs qui le conduisirent en Amérique. Le lecteur sera ainsi en état de comparer et de juger. (Voir la noie G.)

été possible de me former de lui une opinion que je crois être exacte. J'appuierai d'ailleurs sur des faits qui sont à ma connaissance personnelle les observations que j'ai été dans le cas de faire à son sujet.

« Le duc d'Orléans avait un caractère très-faible : il a toujours conservé la légèreté de l'enfance, et je l'ai vu bien souvent s'amuser de niaiseries. Incapable d'une attention suivie, même pour un quart d'heure, quand il s'agissait de choses sérieuses, il n'avait de l'esprit que pour une phrase, un mot gai ou plaisant. 11 était insolent, paresseux, et apportait dans la conduite de ses propres affaires une facilité qu'on aurait pu nommer de l'incurie. Je me souviens de deux circonstances dans lesquelles j'ai pu me faire une opinion de son insouciante légèreté.

« J'avais connu aux Indes un M. de Launay, qui était commissaire de la marine, faisant les fonctions d'intendant de l'armée sous le comte de Bussy. Ce de Launay avait fait auparavant deux voyages aux Indes comme négociant, et s'était créé une fortune de 5 ou 600,000 livres. Dans ses fonctions d'intendant je l'avais reconnu pour être un comptable fort exact, et, quoiqu'il fût très-intéressé lorsqu'il pouvait faire des profits légitimes, je l'avais toujours trouvé de la plus sévère probité dans les affaires qui regardaient son emploi. Il revint en France avec moi sur la frégate l'HervMone9 et pendant les cinq mois que dura notre traversée, je l'avais vu constamment, et j'avais eu fort à me louer de ses soins et de ses attentions. Je tenais à lui en témoigner ma reconnaissance. Aussi, après mon retour, M. le duc d'Orléans m'ayant dit un jour qu'il avait dans sa maison la place de trésorier vacante, et qu'il ne savait où trouver un homme sûr qui pourrait la remplir, en me priant de lui indiquer quelques personnes parmi lesquelles il pourrait faire un choix, l'idée de de Launay me vint sur-le-champ. Je le nommai à M. le duc d'Orléans et lui dis ce que je savais de lui et de sa probité. Il me répondit qu'un pareil homme devait lui convenir et me demanda de le lui envoyer.

« J'avertis de Launay, qui fut enchanté de l'espoir d'obtenir la position pour laquelle je l'avais recommandé ; car outre l'honneur qu'il y avait alors d'être attaché à la maison de M. le duc

d'Orléans, le traitement, le logement et tous les avantages qui se joignaient au titre de trésorier valaient au moins 40,000 livres de rente. Je donnai à de Launay une lettre pour M. le duc d'Orléans, auquel je lui dis d'aller la présenter le lendemain matin. Il fut très-bien accueilli, obtint la place et entra immédiatement dans ses nouvelles fonctions.

« Lorsque je revis M. le duc d'Orléans, il me dît : J'ai vu et j'ai causé avec votre protégé; je l'ai nommé mon trésorier; mais il est bien lourd et bien ennuyeux.

« Je ne savais pas, lui répondis-jc, que vous vouliez chercher un trésorier parmi les beaux esprits, les faiseurs de madrigaux ou d'épigrammes.

« Oh ! quand je dis qu'il est bien lourd et bien ennuyeux, répliqua-t il, cela ne signifie pas que je le croie incapable de remplir sa place : j'espère bien au contraire que je serai content de lui.

« En effet, M. le duc d'Orléans s'est toujours montré depuis satisfait des services de de Launay, quoiqu'il ne lui ait jamais parlé cinq minutes de suite. Il fut certes très-heureux dans cette circonstance d'avoir trouvé un honnête homme ; mais je restai très-surpris, moi, je l'avoue, que le prince eût accepté si légèrement et sur ma simple recommandation un homme qui était appelé à remplir dans sa maison une place d'une si grande importance et qui entraînait avec elle la responsabilité de si graves intérêts.

«< M. le duc d'Orléans fut non moins facile, mais beaucoup moins heureux, dans l'autre affaire que je vais raconter.

« Lorsque ce prince était exilé, en 4 787, à Villers-Cottercts, à la suite de la scène scandaleuse qui s'était passée au parlement contre l'autorité du roi, et à laquelle il avait pris une pari si marquée, je me trouvais à ma terre de Raismes, près de Valenciennes, avec mon ami M. de Meilhan ' , intendant de la pro-

1 Seine de Meilhan, fils du premier médecin île Louis XV, né en 1730, intendant d'Aunisen 1766. II le fut ensuite de Provence et de Hainaut, et montra beaucoup de capacité dans l'administration de ces différentes provinces. Il ne prit aucune pari à la révolution française, et quitta la France. Il habita successivement l'Allemagne, la Pologne, Pétersbourg, et mourut à Vienne le 10 août 1803. il est auteur de plusieurs ouvrages, dans lesquels il se montre homme d'esprit, observateur lin et

vincc du Hainaut. Des lettres de Paris nous apprirent que M. Ducrest, père de Mme de Gcnlis, et chancelier de M. le duc d'Orléans, allait être obligé, par suite de ses extravagances, de quitter cette place. Elle valait 400,000 livres de rente, et tentait beaucoup M. de Meilhan, qui pensait qu'elle conviendrait à un homme de robe. Il me demanda si je serais en mesure d'écrire à M. le duc d'Orléans et de le proposer pour cette place. — Très en mesure d'écrire, répondis-je, mais sans me flatter beaucoup de réussir.

«< J'écrivis à M. le duc d'Orléans et envoyai ma lettre par un de mes gens à Villers-Cotterets. Il ne tarda pas àm'apporter la réponse, danslaquelleM. le duc d'Orléans me disait qu'il serait assez disposé à faire choix de M. de Meilhan, mais qu'une sorte d'engagement déjà pris le gênait à cet égard ; que cependant il ne presserait pas la nomination, qu'il désirait me voir avant de la faire, et qu'alors il entrerait avec moi dans plus de détails.

« M. le duc d'Orléans se désolait d'être retenu à Villers-Cotterets, à quinze lieues de Paris, comme un enfant qu'on a privé de ses jouets. 11 sollicita de la grâce du roi, avec une insistance qui manquait de dignité, de passer le temps de son exil à son château du Raincy, situé à trois lieues de la capitale. Il l'obtint, et c'est là que j'allai le voir après mon retour à Paris. Après quelques mots échangés sur l'événement qui le retenait au Raincy, j'abordai la question de M. de Meilhan. — 11 me dit que M. de Meilhan lui aurait fort convenu comme chancelier, parce que c'était un homme du monde de beaucoup d'esprit, et un magistrat ayant une très-bonne réputation, mais qu'il avait été plusieurs fois question de le faire contrôleur général des finances, et qu'il savait qu'il avait l'ambition de le devenir. II y aurait donc eu là une première difficulté, car en le nommant, me dit-il, mon chancelier, j'aurais exigé de lui l'engagement de renoncer à rentrer au service du roi. Mais d'ailleurs j'ai une

ingénieux. Celui qui fil le plus de bruil a été publié avant la révolution; ce sont les mémoires supposés d'Anne de Gonzague, princesse Palatine. Paris, 178(5. — Le public fut très-occupé alors de la question de l'authenticité de ces Mémoires, et ce n'est qu'après une assez longue discussion qu'on reconnut que l'ouvrage n'était qu'une imitation très-liabile et très-piquante.

autre raison pour ne plus songer à M. de Meilhan. Le duc de Lauzun a beaucoup connu un M. de la Touche, capitaine de vaisseau, qui commandait la frégate sur laquelle il est revenu d'Amérique. 11 y a déjà six mois que Lauzun, prévoyant que Ducrest ne pourrait pas rester mon chancelier, m'a proposé ce M. de la Touche, que, du reste, je ne connais pas personnellement. Il a renouvelé sa proposition dernièrement, et j'ai accepté M. de la Touche pour mon chancelier : il sera nommé dans quelques jours. — Puis, après quelques instants de silence, il ajouta : Je crois pourtant que j'ai fait un mauvais choix.

« En effet, M. de la Touche ne connaissait rien aux affaires; il avait peu d'esprit et vivait clans la très-mauvaise compagnie ; il était très-dépensier, dérangé dans ses affaires, et apporta beaucoup de désordre dans celles de M. le duc d'Orléans; mais il était bon vivant et bon compagnon. — Au reste, il faut dire que si M. le duc d'Orléans fit un très-mauvais choix pour son chancelier dans la personne de M. de la Touche, il n'en avait pas fait un meilleur dans celle de son prédécesseur, M. Ducrest, qui était un homme sans conduite.

« Ces deux faits relatifs à MM. de Launay et de la Touche suffiront, je pense, pour justifier mon opinion sur la légèreté de M. le duc d'Orléans dans les affaires sérieuses. Ce qui est incompréhensible, c'est comment cette légèreté pouvait se concilier avec la crainte extrême qu'avait ce prince d'être dupe, ou du moins de paraître l'avoir été. Au jeu, il se montrait intéressé et avide de gagner, ce qui lui donnait l'apparence d'être avare, tandis qu'il prodiguait des sommes considérables pour la fantaisie la plus passagère. Je suis convaincu que, même sans la révolution, ses affaires auraient été en peu d'années dans le plus effroyable désordre. 11 aimait beaucoup la table; il en sortait le plus souvent très-animé, mais jamais je ne l'ai vu dans un état de complète ivresse. Cela arrivait cependant parfois à plusieurs de ses habitués, et il s'en divertissait. Ses fréquents voyages en Angleterre et ses relations assez intimes avec le prince de Galles avaient contribué à l'enfoncer dans l'habitude de ce genre de vie et dans la disposition et la volonté de former un parti d'opposition au gouvernement.

« Pendant plusieurs années , à ses soupers dans sa petite maison de Monceaux, il y avait toujours des femmes de mauvaise vie au nombre de quatre ou cinq, avec une douzaine d'hommes. La très-grande habitude de voir toujours les femmes qui se trouvaient là avait réduit à très-peu de chose la gaieté qu'elles y apportaient. Avant et après le souper, on était à peu près absorbé par les jeux de creps ou de trente et quarante. Pendant le souper, le vin et la bonne chère faisaient oublier les femmes.

« En 1787, M. le duc d'Orléans devint amoureux de Mme de Buffon. De ce moment on cessa de voir des filles à Monceaux, et il n'en parut plus jamais depuis.

u M. le duc d'Orléans fut très-sincèrement et très-vivement aimé par Mme de Buffon. C'était une personne de peu d'esprit, mais qui avait beaucoup de grâce et une douceur pleine de charme. Elle était incapable d'intriguer ; elle n'en eut jamais la volonté, ni même le désir. Elle sacrifia beaucoup à M. le duc d'Orléans, en déclarant publiquement sa liaison avec lui; car elle fut mise tout à fait hors de la bonne compagnie, dans laquelle elle avait vécu auparavant. Elle quitta son mari et resta avec une très-petite fortune. M. le duc d'Orléans n'y ajouta jamais rien. Elle vivait modestement de son médiocre revenu, dans une très-petite maison où je l'ai vue bien souvent. Elle n'était point jalouse et ne chercha jamais à éloigner M. le duc d'Orléans de Mme de Genlis, qu'elle regardait comme une femme supérieure, capable de le bien conseiller.

« J'ai la certitude qu'au commencement de la révolution, lorsque 31. le duc d'Orléans était en Angleterre, il sollicita avec instance Mme de Buffon de partir avec lui pour l'Amérique et d'aller s'y retirer tous les deux ensemble. Elle s'y refusa en donnant pour raison qu'elle ne survivrait pas au chagrin que lui causeraient les regrets que 31. le duc d'Orléans pourrait un jour ('prouver d'avoir pris ce parti extrême. J'ai également la certitude qu'après le massacre de 3Ime la princesse de Lamballc et pendant le procès du roi, elle implora 31. le duc d'Orléans pour qu'il s'arrachât aux pernicieux conseils des gens qui le dirigeaient, et qu'elle lui parla alors avec beaucoup d'énergie et une grande sévérité.

« La conduite de M. le duc d'Orléans dans la révolution est assez connue, et je n'ai pas l'intention d'en parler ici 3 d'ailleurs, dès l'année 4790, j'avais cessé toute relation intime avec lui. Je dirai cependant que je ne pense pas qu'il ait formé le projet de s'emparer du trône, comme on le croit ; je sais que c'est une opinion généralement répandue et qui sera probablement adoptée par l'histoire. Eh bien! moi, je crois qu'elle est très -hasardée. L'audace de M. le duc d'Orléans ne s'est jamais élevée si haut. Sans doute, si, au mois de juillet 1789, les factieux, comme on put le craindre un moment, étaient parvenus à renverser Louis XVI du trône, il est possible qu'ils y eussent porté M. le duc d'Orléans ; mais j'ai la conviction qu'il n'avait pas, lui, conçu d'avance l'idée d'un pareil attentat. 11 faut donc, à mon avis, chercher une autre explication à la conduite de M. le duc d'Orléans pendant la révolution, et je ne crois pas me tromper en la trouvant dans un sentiment haineux et vindicatif qui domina son caractère avec une suite qu'on ne rencontre chez lui en quoi que ce soit d'autre. Le sentiment de haine que M. le duc d'Orléans avait conçu contre le roi et la famille royale, et la soif de vengeance qui en fut la conséquence, remontaient à une époque bien antérieure à celle de la révolution française. Plusieurs incidents fâcheux entretinrent et nourrirent ces mauvaises dispositions dans le prince.

« Louis XVI, qui, à son avènement au tronc, aurait voulu bannir de sa cour les manières peu décentes qui avaient flétri le règne précédent, se montra de bonne heure mécontent de la conduite du duc d'Orléans, alors encore duc de Chartres : elle lui parut trop souvent scandaleuse, et il le témoigna au prince avec la brusquerie qui lui était naturelle.

a La reine, jeune encore, fut au contraire, dans les premiers temps, disposée assez favorablement pour M. le duc d'Orléans, qui vivait aussi alors dans une assez grande intimité avec M. le comte d'Artois. Mais un événement, fort peu important en luimême, vint bientôt donner une autre direction aux dispositions de la reine. Je dirai quelques mots de cet événement, que je n'ai trouvé mentionné par aucun historien ou auteur de mémoires.

« Au commencement de l'année 1775, l'archiduc Maximilien d'Autriche ' , âgé de quatorze ans et frère de la reine Marie- Antoinette, vint à Paris en se rendant à Bruxelles pour y devenir coadjuteur de la grande-maîtrise de l'ordre Teutonique, et de là à Cologne pour y être prince-électeur.

« Ce jeune prince voyageait sous le titre incognito de comte de Burgau ; il était accompagné des comtes de Rosenherg et de Lamberg, qui avaient reçu pour instructions de l'impératrice Marie-Thérèse de diriger la conduite du prince pendant son séjour à Paris d'après les indications que donnerait la reine.

« C'était la première fois, depuis son départ de Vienne, que Marie- Antoinette revoyait un membre de sa famille : aussi en éprouva-t-elle un bonheur extrême, et l'archiduc passa les premiers jours après son arrivée à Versailles presque entièrement seul avec la reine, qui ne fut avertie par personne de ce qu'il aurait été convenable que fit l'archiduc.

« Sans entrer ici en discussion sur le rang des archiducs d'Autriche et celui des princes du sang de France, il suffira de dire qu'il n'y avait pas le moindre doute que c'était l'archiduc, voyageant sous un titre incognito, qui aurait dû faire la première visite aux princes de la maison d'Orléans, de la maison de Condé, de la maison de Conti et de la maison de Penthièvrc. C'est cependant ce qu'il ne fit pas à sa première course de Versailles à Paris. Les princes de ces maisons crurent qu'il y avait là une prétention d'archiduc d'Autriche de recevoir la première visite de leur part; comme de raison, ils en furent choqués et se tinrent sur la réserve.

«< J'ai vu de très-près tout ce qui avait rapport à cette affaire, et si j'affirme que les princes français étaient entièrement dans leur droit, je puis également aflirmer que, du coté de la reine, il n'y avait nulle intention de les blesser. Elle était jeune, sans expérience, ignorant les règles de l'étiquette de la cour de France; et malheureusement, comme je le disais plus haut, elle ne fut avertie par personne.

<c Elle s'attendait à ce que les princes donneraient des fêtes à

1 .Maximilien d'Autriche, né en 1761, prince électeur de Cologne, mort en 1800.

son frère. Huit ou dix jours s'étaient déjà écoulés depuis l'arrivée de celui-ci, lorsque la reine me fit l'honneur de me parler de son étonnement de la conduite des princes envers l'archiduc. Elle se montra surtout peinée de ce que M. le duc de Chartres, qu'elle avait toujours si bien traité jusque-là, ne fit aucune politesse à son frère, et qu'il fût même, à ce qu'on lui avait dit, le plus mal disposé de tous les princes du sang dans cette circonstance. Avant cette époque, M. le due de Chartres allait presque chaque jour à Versailles, et il n'y avait pas paru une seule fois depuis que l'archiduc y était. Mon ignorance des usages de la cour et mon inexpérience dans les affaires de ce genre firent que je ne pus redresser les idées fausses de la reine à cet égard. Je ne vis que sa peine, et mon premier mouvement fut de m'y associer.

« Le lendemain je revis la reine, et je lui dis que j'avais pensé à engager les jeunes gens les plus marquants et les plus distingués de la cour à se réunir pour offrir une fête à l'archiduc. Elle saisit cette idée avec tant de joie qu'en la quittant j'allai en parler à ceux de mes amis que je savais être le mieux disposés à se mettre en avant pour plaire à la reine. Il ne me fallut pas longtemps pour être d'accord avec les Noailles, Durfort, Tavannes, Ségur, etc., etc., et nous convînmes de demandera Monsieur, comte de Provence, et à 31. le comte d'Artois, de se placer à notre tète. Ils acceptèrent avec beaucoup de bonne grâce.

« Notre fête fut très-bien ordonnée, magnifique. Elle se donna aux grandes écuries du roi; le manège avait été décore, des salles adjacentes rapidement construites. Il y eut bal paré, quadrilles de Hongrois et Flamands , spectacle , souper , jeu , foire, etc., etc., tout ce qu'il fallait enfin pour occuper et amuser pendant huit heures.

« Cette fêle augmenta le mécontentement des princes du sang, et c'est depuis ce jour que la reine, qui ne savait pas dissimuler ce qui lui déplaisait, se montra habituellement froide envers le duc de Chartres. De son côté, ce fut lui qui de tous les princes du sang témoigna le plus d'humeur et conserva le plus de rancune de ce qui s'étnit passé. On le vit constamment, depuis cette époque, saisir avec empressement toutes les occasions de blâmer

les démarches de la reine et de jeter du ridicule sur elle et sur les membres de la coterie Polignac, devenue la société particulière de la reine. Il ne ménagea pas davantage le roi. Ainsi, il savait que Louis XVI détestait les modes et les usages des Anglais : cela suffît pour qu'il les adoptât avec une sorte de fureur et qu'il se présentât toujours devant le roi avec ce qui pouvait les rappeler. Lorsqu'on chassait avec le roi, il était de rigueur pour tout le monde d'avoir des équipages à la française, ce qui n'empêcha pas M. le duc de Chartres de se montrer à ces chasses avec des équipages à l'anglaise. La trop grande bonté du roi ou sa faiblesse lui fit supporter cette inconvenance et beaucoup d'autres, quoiqu'il fût bien souvent très-impatienté contre le prince. De telles choses n'auraient pas été endurées sous Louis XIV, ni même sous Louis XV.

« Enfin, c'est un fait bien certain que, depuis à peu près le commencement du règne de Louis XVI jusqu'à la révolution, M. le duc d'Orléans n'a pas cessé, soit de taquiner la cour, soit de se mettre en opposition contre le gouvernement. Je citerai encore un exemple de ses taquineries.

m Sou père, le gros duc d'Orléans, était le premier prince du sang. En cette qualité, il avait un grand nombre des officiers de sa maison payés par le roi. A sa mort, le duc de Chartres, qui lui succéda, devait perdre les prérogatives et les avantages de ce rang de premier prince du sang 5 ils devaient passer à M. le due d'Angoulème, iils aîné de M. le comte d'Artois. Cependant, quelques jours après la mort de son père, le nouveau duc d'Orléans me dit confidentiellement qu'il avait été prévenu, de la manière la plus positive, quoique indirecte, que s'il faisait au roi la demande de conserver le rang de premier prince du sang, elle lui serait accordée. Je m'empressais de lui faire mon compliment de celle faveur, lorsque, à mon grand étonnement, il me dit : — Vous vous trompez, je ne ferai pas la demande, et je ne veux pas de la faveur qu'on m'offre. — Et pourquoi donc? — Vous ne \o\ez pee, me dit-il, qu'on ne me veut pour premier prince du sang <pie parce que la reine désire qu'on donne aux enfants de M. le comte d'Artois le rang de lils de France. — Mais, mon Dieu, que vous fait le motif? Commencez par accepter l'avan-

tage qui en résultera pour vous. — Non, je ne serai pas leur dupe; je ne veux pas être premier prince du sang : M. le duc d'Angoulème devra l'être et ne sera pas fils de France.

« Ainsi, par taquinerie et pour impatienter la reine, il se privait d'un avantage positif, se nuisait à lui-même. Il arriva, au reste, ce que j'avais prévu : il ne fut pas premier prince du sang, et les deux fils de M. le comte d'Artois furent reconnus fils de France.

« Deux circonstances plus graves vinrent encore ajouter au mécontentement de M. le duc d'Orléans contre la cour et le gouvernement ; l'une fut la mortification qu'il essuya à l'occasion du combat d'Ouessant, et l'autre le refus de la charge de grand amiral qu'il avait demandée au roi. Sur le premier point, il a été clairement prouvé, depuis, que l'opinion publique avait été trompée, et que le prince avait montré une très-brillante valeur pendant tout le combat d'Ouessant. Mais M. le duc d'Orléans n'en resta pas moins ulcéré de la fausse accusation répandue sur sa bravoure, et, plus tard, il fut irrité outre mesure du refus de la charge de grand amiral.

« C'est à cet enchaînement, pour ainsi dire fatal, de taquineries entre la cour et M. le duc d'Orléans et de torts plus ou moins graves de celui-ci, que je n'hésite pas à attribuer la haine qui a poussé ce malheureux prince dans la voie qu'il a suivie dès le commencement de la révolution.

« L'équité et l'impartialité me commandent, avant de terminer cette esquisse incomplète du caractère de M. le duc d'Orléans, de ne pas passer sous silence les bonnes qualités que j'ai observées en lui.

« 11 était on ne saurait plus éloigné d'une disposition (pie malheureusement on rencontre dans beaucoup de princes. 11 craignait d'embarrasser les personnes, de quelque rang et de quelque classe que ce fût, qu'il recevait chez lui ou qu'il renconhail dans le monde : il cherchait au contraire à mettre chacun à l'aise avec lui ; il en avait même besoin, car il ne voulait pas être gêné, et rien ne l'embarrassait plus que de se rencontrer avec des personnes embarrassées. Sa gaieté s'exerçait toujours sans méchanceté.

« Il avait aussi des qualités qui, en général, n'appartiennent qu'à la bonté de l'âme. J'ai été témoin d'un événement qui révéla en lui une sensibilité touchante. Il aimait passionnément la chasse à tir, et tirait fort bien. Un jour, en 1782, qu'il chassait dans une vigne encore chargée de raisins, il avait défendu sévèrement h ceux qui raccompagnaient de toucher à ces raisins. Une perdrix partit un peu en arrière de lui. Il la mit en joue, ne voyant personne qui pût l'empêcher de tirer; mais, à l'instant où son coup partait, son coureur, nommé Joseph, qui, pour manger du raisin, s'était caché et tapi par terre, se leva tout à coup et reçut, à quinze pas, tout le plomb dans l'épaule et le cou. La blessure était très-grave sans être mortelle. Le duc s'élança avec la douleur la plus vive vers ce serviteur, s'occupa de le conduire et de le soigner lui-même : il alla le voir tous les jours jusqu'à ce qu'il fut complètement guéri. Il lui fit un sort magnifique et le dispensa de tout service. Ce coureur, qui lui était très-attaché, sollicita cependant et obtint de rester près de son maître; mais il ne faisait que ce qui lui convenait. Après cet accident, M. le duc d'Orléans renonça pour toujours à la chasse à tir. 11 m*a dit plusieurs fois depuis que lorsqu'il tenait un fusil en main, il lui prenait aussitôt un tremblement, et qu'il croyait voir un homme au bout de son fusil.

<c M. le duc d'Orléans était scrupuleusement attaché à sa parole : il se regardait comme irrévocablement engagé par un mot, prononcé même imprudemment. Il était extrêmement timide, et s'embarrassait aisément dès qu'il sortait des habitudes ordinaires de sa vie. C'est peut-être un défaut pour un prince; mais ce défaut chez les hommes s'allie, en général, à de la douceur et de la bonté de cœur. 31. le duc d'Orléans ne parvint jamais à vaincre sa timidité, par exemple pour parler en public. Lorsqu'à une des séances du parlement, il voulut s'opposer aux volontés du roi, on lui avait mis par écrit quelques lignes qu'il devait réciter. Au moment de les lire, il s'embarrassa, balbutia et parvint à peine à se faire entendre. Il en fut de même à l'assemblée des états généraux. Au commencement de la réunion de cette assemblée, il s'était engagé avec ses amis à parler dans la chambre de la noblesse pour déterminer la minorité à passer à la chambre du

tiers. On lui avait, cette fois encore, préparé un petit écrit de quelques lignes; mais, lorsqu'il voulut le lire, il perdit connaissance, et il fallut ouvrir les fenêtres pour le faire revenir à lui. « Et c'est un caractère de cette trempe que, dans la révolulion, on a conduit d'horreurs en horreurs, jusqu'à celle de voter la mort du chef de sa maison ! ! ! — C'est sans doute dans cette faiblesse même et cette timidité qu'il faut chercher la véritable explication de sa conduite. Entouré et entraîné par des hommes pervers qui s'étaient emparés de lui, on l'a conduit d'un pas à l'autre, sans qu'il ait jamais eu la force de s'arrêter, bien moins encore celle de rétrograder. »

C'est ici que s'arrêtent les notes du comte de La Marck sur les personnages dont il avait voulu tracer les portraits. Nous croyons que chacun rendra, comme nous, justice à l'impartialité de ses jugements. Ils sont fondés sur des faits qui se sont passés sous ses yeux, dont il a été témoin ou confident, et qui, par la manière dont ils sont racontés, ne peuvent pas laisser le moindre doute sur la scrupuleuse exactitude du narrateur.

Nous allons maintenant, à l'aide de notes du même genre, mais moins complètes, raconter ce qui se rapporte aux relations du comte de La Marck avec le comte de Mirabeau, avant le commencement de leur intimité, et c'est alors que nous arriverons aux faits et aux circonstances qui donnèrent lieu à la correspondance publiée à la suite de cette Introduction.

Le comte de La Marck, sensé et d'un esprit observateur, comme on l'a vu, aimait à s'éclairer et à connaître les hommes remarquables, même en dehors de la société dans laquelle le plaçaient ses devoirs, son rang et ses rapports de famille. Dans cette société, comme il le dit lui-même, qui croyait cire exclusivement la bonne compagnie, les hommes étaient rarement appréciés pour leur esprit et leurs talents : la conduite personnelle, la soumission aux formes et aux habitudes de la cour assuraient le succès bien plus promptement et bien plus sûrement que des qualités distinguées on des connaissances profondes: aussi y donnait-on souvent la préférence à la médiocrité. Nous savons que ce n'était pas dans cette société que le comte de La Marck eût

jamais pu rencontrer le comte de Mirabeau, célèbre déjà par divers écrits, par des procès scandaleux et par les persécutions que son père avait exercées contre lui. Ce fut M. Senac de Meilhan, cet intendant de la province de Hainaut, dont il a déjà été question, qui, en Tannée 1788, proposa à M. de La Marck de faire la connaissance de Mirabeau. Cette proposition acceptée avec empressement, il fut convenu que M. de Meillian mènerait le comte de Mirabeau dîner chez M. le prince de Poix, gouverneur de Versailles, où se trouvèrent en outre réunis Mme la princesse de Poix, M. le comte et Mme la comtesse de Tessé, M. de Mun et le vicomte de Noaillcs , qui , tous , avaient également témoigné le désir ou la curiosité de voir Mirabeau.

En voyant entrer Mirabeau, M. de La Marck fut frappé de son extérieur. Il avait une stature haute, carrée, épaisse. La tète, déjà forte bien au delà des proportions ordinaires, était encore grossie par une énorme chevelure bouclée et poudrée. Il portait un habit de ville dont les boutons, en pierre de couleur, étaient d'une grandeur démesurée ; des boucles de souliers également très-grandes. On remarquait enfin, dans toute sa toilette, une exagération des modes du jour, qui ne s'accordait guère avec le bon goût des gens de cour. Les traits de sa figure étaient enlaidis par des marques de petite vérole. 11 avait le regard couvert, mais ses yeux étaient pleins de feu. En voulant se montrer poli, il exagérait ses révérences; ses premières paroles furent des compliments prétentieux et assez vulgaires. En un mot, il n'avait ni les formes, ni le langage de la société dans laquelle il se trouvait, cl quoique, par sa naissance, il allât de pair avec ceux qui le recevaient, on voyait néanmoins tout de suite à ses manières qu'il manquait de l'aisance que donne l'habitude du grand monde.

Pendant le dîner, la conversation resta à peu près dans les lieux communs, ce qui n'empêcha pas plusieurs fois Mirabeau de lancer des traits fins et spirituels, qu'il gâtait bientôt par des phrases prétentieuses et d'une politesse exagérée. C'était surtout lorsqu'il s'adressait aux dames, qu'il manquait de grâce et de facilité. Mais, après le dîner, M. de Meilhan ayant amené la conversation sur la politique et l'administration, tout ce qui avait pu frapper d'abord comme ridicule dans l'extérieur de Mirabeau

disparut à l'instant. On ne remarqua plus que l'abondance et la justesse de ses idées, et il entraîna tout le monde par sa manière brillante et énergique de les exprimer.

M. de La Marck parvint à causer à part avec Mirabeau sur l'Allemagne. Quelques écrits de celui-ci sur ce pays avaient déjà paru, et M. de La Marck remarqua qu'il en parlait encore mieux qu'il n'en avait écrit : il fut en général si satisfait de sa conversation, qu'il se promit bien de chereber les occasions de le rencontrer. Mirabeau alla au-devant de ses désirs, en lui demandant d'aller le voir chez lui. Cette demande fut accueillie avec un empressement qui convainquit Mirabeau de l'intérêt vif qu'il avait inspiré au comte de La Marck. On se promit de se retrouver.

Le comte de La Marck rapporte une anecdote assez plaisante à l'occasion de ce dîner. M. Necker était l'objet d'une sorte de culte pour la plupart de ceux qui se trouvaient là. Mirabeau avait attaqué avec beaucoup de véhémence les opérations et la réputation administrative du contrôleur général. Le prince de Poix, qui lisait peu et n'était pas fort au courant des affaires publiques, n'avait pas trop saisi le sens des observations de Mirabeau. M. de Meilban, d'ailleurs, avait détourné, autant qu'il avait pu , la conversation chaque fois qu'on avait nommé M. Necker; mais, au moment où Mirabeau se préparait à partir, M. de Poix, persuadé que tout le monde partageait ses idées sur M. Necker et son admiration pour lui, l'arrêta, en lui disant : « Un moment, nous n'avons pas parlé de M. Necker. Ah! par « exemple, voilà un homme! » — Le comte de Mirabeau, surpris de cette apostrophe, resta un instant interdit, puis, faisant deux pas en arrière et s'inclinant profondément devant le prince de Poix, dit : « Ah ! oui, c'est un grand joueur de gobelets! » — Le prince ne sut trop que faire de cctlc réponse. On se salua et on se sépara.

A la suite du dîner chez le prince de Poix, 3IM. de Mirabeau et de La Marck se revirent souvent. Celui-ci l'invita plusieurs fois à dîner, en ayant toujours soin de réunir avec lui des personnes qui pussent lui convenir et animer la conversation par leur esprit ou leurs connaissances, telles que MM. de Meilhan, du Bacq, ancien premier commis du ministère de la marine, et le

vicomte de Noailles, qui, dit M. de La Marck, se mettait toujours trop en avant et impatientait Mirabeau par son admiration exclusive pour la Prusse.

M. le duc d'Orléans, ayant appris que M. de La Marck avait vu plusieurs fois Mirabeau chez lui, exprima le désir de s'y rencontrer avec lui. Mirabeau parut flatté de ce désir du duc et s'empressa d'accepter le dîner que lui proposa M. de La Marck. Ce diner, cependant, ne fut point agréable ; les convives en sortirent peu satisfaits les uns des autres, et, quelques jours après, Mirabeau, tout en remerciant M. de La Marck de lui avoir fait connaître un monde auquel jusqu'alors il était à peu près étranger, ne lui cacha pas que le langage de M. le duc d'Orléans lui avait déplu : il répéta plusieurs fois que ce prince ne lui inspirait ni goût, ni confiance.

Tel a été le commencement des relations entre MM. de La Marck et de Mirabeau , qui ne devinrent plus intimes qu'en 1789, où ils se revirent à l'assemblée des états généraux.

Lorsque ceux-ci furent convoqués, M. de La Marck partagea le désir généralement répandu parmi les gens du monde , d'y être élu. Il était sujet autrichien, il est vrai, et commandait un corps de troupes allemandes ; mais ces troupes étaient au service de France, et, s'il n'avait pas été naturalisé Français, il possédait une terre considérable en France, du chef de sa femme. D'ailleurs, d'après le mode de convocation adopté par M. Necker, il n'était pas nécessaire d'être naturalisé Français pour être élu : il suffisait, pour la noblesse, de posséder des fîefsdanslc royaume, et, pour le clergé, d'y exercer une autorité ecclésiastique : ainsi, par exemple, le prince de Salm, évèque de Tournay, et le comte d'Arbcrg, évèque d'Ypres, furent nommés députés de l'ordre du clergé par les curés de la partie de leur diocèse située en France.

M. de La Marck se présenta au bailliage du Quesnoy, dans l'arrondissement duquel se trouvait la terre de Raismes, provenant de sa femme. La plus grande partie des fiefs de ce bailliage était la propriété de nobles domiciliés dans les Pays-Bas autrichiens. 11 obtint facilement leurs procurations, et c'est au moyen de ces procurations et de beaucoup de votes que lui don-

lièrent les gentilshommes du pays, qu'il fit partie de la députation du Qucsnoy, dont l'autre député de la noblesse était M. le duc de Croy.

M. de La Marck assistait h la séance d'ouverture des états généraux le S mai 1789, et il se trouve une petite note de lui à l'occasion de cette séance, qui mérite d'être citée; la voici :

u M. de la Fare, évêque de Nancy, homme d'un caractère doux, mais assez médiocre orateur, avait été désigné par le roi pour prononcer la harangue dans l'église de Saint-Louis de Versailles, en présence de toute la cour et des députés, à propos de l'ouverture de l'assemblée. Dans cette harangue, il fit une énumération emphatique et follement exagérée des malheurs et des vexations qui désolaient les habitants des campagnes. Puis, se tournant vers Louis XVI, il lui adressa cette apostrophe : Et tout cela s'exerce au nom du meilleur des rois! — Ce mouvement produisit l'effet désiré par l'orateur. Il fut applaudi avec enthousiasme, avec fureur même, par ceux qui rêvaient déjà une révolution. Certes, cet évêque se croyait bon royaliste; mais l'envie de faire effet, peut-être aussi de ne pas paraître étranger aux idées philosophiques , l'entraîna dans cette occasion au delà des bornes de la vérité, et lui fit commettre une inconvenance et, à mon sens, une injustice *. »

Les débats qui eurent lieu dès les premiers jours , entre les trois ordres composant l'assemblée , sont assez généralement connus pour qu'il soit inutile d'en parler ici. M. de La Marck resta fidèle à la volonté de la majorité de l'ordre qui l'avait élu , « attendu, dit-il, qu'il lui a toujours paru qu'un corps politique « est placé dans une situation révolutionnaire du jour où les dé- « cisions de la majorité ne lient plus la minorité. » Ce ne fut donc qifavcc la majorité de l'ordre de la noblesse qu'il se joignit aux deux autres ordres, lorsque le roi l'eut fortement demandé.

Jusqu'à ce moment, MM. de La Marck et de Mirabeau ne s'étaient point vus à l'assemblée, mais, peu de jours après la réunion des trois ordres, Mirabeau s'approcha de M. de La Marck et lui dit : « Ne reconnaissez-vous plus vos anciens amis? vous ne

1 Voir la noie 7.

« m'avez encore rien dit. » — M. de La Marck lui rappela comment il n'avait pu le voir, puisqu'ils ne se trouvaient point dans la même salle, mais se hâta d'ajouter qu'à présent qu'ils se rencontreraient chaque jour dans l'assemblée , il espérait bien le voir et s'entretenir souvent avec lui. Mirabeau répliqua : « Avec un « aristocrate comme vous, je m'entendrai toujours facilement. »

A quelques jours de là, M. de La Marck lui proposa de venir dîner tète à tête avec lui, ce qu'il accepta. A peine entré chez M. de La Marck, Mirabeau lui dit: « Vous êtes bien mécontent de moi, « n'est-ce pas? — De vous et de bien d'autres. — Si cela est, vous « devez commencer par l'être de ceux qui habitent le château. h Le vaisseau de l'État est battu par lapins violente tempête, et il « n'y a personne à la barre. »

Mirabeau continua longtemps sur ce ton, s'anima jusqu'à la passion contre les fautes déjà commises, accusa M. Necker d'incapacité et d'ignorance. Il soutint qu'il était honteux pour ce ministre qu'on n"cût pas présenté, dès l'ouverture des états généraux, un plan général de finances, propre non-seulement à couvrir le misérable déficit de 140 millions, mais même à augmenter pour l'avenir les revenus du royaume. Il dit que, pour un pays tel que la France , ce serait un véritable jeu que d'atteindre ce résultat ; mais qu'il fallait pour cela avoir des vues plus profondes , des conceptions plus hardies que celles de M. Necker, qui, à son avis, était en tout point au-dessous de sa place.

M. de La Marck, sans discuter toutes ces graves questions, se borna à lui répliquer : « Mais, où voulez-vous en venir, vous, « avec la marche incendiaire que vous avez adoptée dans l'inté- <c rieur de l'assemblée et au dehors ? »

« Le sort de la France est décidé, s'écria Mirabeau, les mots de «t liberté, d'impôts consentis par le peuple, ont retenti dans tout « le royaume. On ne sortira plus de là sans un gouvernement «t plus ou moins semblable à celui de l'Angleterre. »

A travers toutes ces déclamations et le mépris qu'il répandait sur les ministres, il se montrait monarchique, et répétait que ce n'était pas sa faute si on le repoussait, et si on le forçait, pour sa sûreté personnelle, à se faire le chef du parti populaire. « Le « temps est venu, dit-il, où il faut estimer les hommes d'après

«t ce qu'ils portent dans ce petit espace , sous le front , entre les « deux sourcils. »

M. de La Marck voulut vainement lui démontrer que tout ce qu'il disait là ne justifiait ni n'excusait l'audace de ses discours révolutionnaires à l'assemblée, et que son éloquence, tout admirable qu'elle fût, ne valait pas le mal qu'elle faisait au pays. — « Le jour où les ministres du roi consentiront à raisonner avec u moi , répondit-il , on me trouvera dévoué à la cause royale et « au salut de la monarebie. »

Enfin, sur la question de son interlocuteur : « Mais à quoi la « marche actuelle des choses aboutira-t-ellc ? — A perdre la « France, répondit-il, et si on veut la sauver, il n'y a plus à tarte der d'employer les seuls moyens pour y parvenir. Le système « que l'on suit est absurde, insensé. On abandonne l'assemblée « à elle-même , et on se flatte , ou de la soumettre par la force, « comme le prétend le parti aristocratique, ou de la ramener par « les phrases vides et redondantes de M. Necker, tandis qu'il te faudrait que le gouvernement cherchât à s'y former un parti « au moyen des hommes qui ont le pouvoir de l'influencer, de « l'entraîner et de la calmer. »

C'était à la fin du mois de juin 1789 que Mirabeau tenait ce langage. Après le dîner, MM. de La Marck et de Mirabeau se séparèrent; mais avant de partir, Mirabeau dit au comte de La Marck : « Je désirerais bien que nous pussions nous revoir souvent d'une « manière aussi intime. »

Après l'avoir quitté, M. de La Marck resta longtemps à réfléchir sur tout ce qu'il venait d'entendre. Il se sentit bien plus éclairé sur les dangers du moment; il comprit aussi toute l'importance du rôle que Mirabeau était appelé à jouer dans les mémorables événements qui se préparaient, et résolu! de l'observer de près , et de mettre autant que possible à profit la confiance qu'il lui témoignait et qu'il exprimait par de vives protestations de dévouement et d'amitié.

Plusieurs jours se passèrent avant que Mirabeau revînt dîner chezM.de La Marck. Cette fois il y eut avec lui le duc de Lauzun, le duc d'Arcnberg, frère aîné de 31. de La Marck, et quelques autres personnes. M. de La Marck pria Mirabeau de peu parler

sur les événements du moment, ou du moins de s'exprimer sans véhémence sur les hommes. Il le promit et tint parole; mais avant de sortir, il dit à voix basse au comte : » Faites donc qu'aie « château on me sache plus disposé pour eux que contre eux. »

Cette phrase, et quelques autres du même genre, échappées précédemment à Mirabeau, révélèrent à M. de La Marck quelles étaient les véritables dispositions du fougueux tribun. Il comprit bien que ce que le roi avait de mieux à faire était de gagner les chefs du parti révolutionnaire. Or, parmi ces chefs, Mirabeau était sans contredit le plus puissant et le plus marquant, celui qu'il importait le plus d'avoir pour soi. Une crainte l'arrêtait cependant : il soupçonnait Mirabeau de vénalité. Un tel homme servirait-il sincèrement et fidèlement la monarchie ? N'était-il pas déjà lié secrètement au parti d'Orléans? Un événement, qui arriva à cette époque, le rassura sur le premier de ces points : ce fut la mort du marquis de 3ïirabeau qui eut lieu la veille de la prise de la Bastille \ 11 laissait à son fils une fortune de 50,000 livres de rentes en terres, mais en même temps beaucoup de difficultés pour le partage avec son frère et ses sœurs.

Lorsque le comte de Mirabeau apprit à M. de La Marck la mort de son père, il lui dit : « Je ne retirerai pas de quelque temps un « écu de la succession de mon père, et je n'ai pas le temps de « m'occuper de mes affaires particulières qui réclameraient tous « mes soins ; je manque tous les jours de l'argent nécessaire, même i pour payer mon laquais. » — Ce langage, certes, était la preuve l,i plus évidente qu'il n'avait reçu ni ne recevait d'argent d'aucun parti, pas plus de M. le duc d'Orléans que de tout autre. 11 constatait aussi que Mirabeau, en s'occupant exclusivement des affaires publiques, négligeait les grands avantages qu'il aurait retirés de l'arrangement de ses affaires privées.

Le 15 juillet 1789 , jour où M. Bailly fut élu maire de Paris, cl M. de La Fayette général en chef de la garde nationale, Mirabeau dit à 31. de La Marck : « Si la décence ne m'avait pas cm- « péché de me montrer à cause de la mort de mon père, je suis « sur que j'aurais été nommé maire, au lieu de Bailly. » —Ceci

1 Le marquis de Mirabeau; né en 1713, mourut le 13 juillet 1781).

a été confirmé par les personnes les mieux informées à cette époque ; et il est d'autant plus probable que Mirabeau eût réussi, que l'élection du maire fut décidée dans un moment d'exaltation populaire, et que M. Bailly ne fut nommé que sur le compte rendu de sa conduite à l'Assemblée nationale par quelques personnes qui avaient franchi le cordon de troupes placé entre Versailles et Paris. L'hôtel de ville était encombré d'une foule énorme qui fit l'élection du maire, non en votant, mais par acclamations, et on ne peut contester que, dans cette foule, le nom de Mirabeau ne fût plus connu et plus populaire que celui de M. Bailly.

Si Mirabeau avait été élu , le roi se serait trouvé immédiatement dans la nécessité d'entretenir des rapports avec lui, et il lui eût certainement inspiré d'autres idées que celles qu'il avait sur la direction à donner à l'opinion publique d'une ville qui renfermait toute la révolution dans son sein. Ne peut-on pas penser que Mirabeau se serait fait comprendre par le roi, qu'il aurait conquis sa confiance de bonne heure , et qu'il aurait pu l'amener, longtemps avant que le mal ne fût invétéré profondément, à des mesures décisives de conservation ? Tandis que , ne pouvant parvenir au roi , comme homme suspect et simple député , étant craint, ou jalousé, ou haï par les ministres, on l'écarta soigneusement. Pour parvenir où Mirabeau tendit dès l'ouverture des états généraux , et où sa nomination aux fonctions de maire l'aurait placé presque instantanément, il lui fallut attendre une année entière. Pendant cette année, les événements marchèrent avec une effrayante rapidité, et l'entraînèrent à jouer un rôle offensif et violent qui rendait encore d'un plus difficile succès, et plus dangereux pour lui-même, le rôle de conciliation et de réparation qu'il ne put embrasser qu'à compter du 10 mai 171)0.

Cependant Mirabeau s'était signalé à l'Assemblée par celle adresse fameuse sur le renvoi des troupes. Cette adresse n'était pas entièrement son ouvrage. 11 était intimement lié alors avec trois Genevois, hommes distingués par leurs talents et leur esprit, mais animés de sentiments très-républicains. Deux de ees hommes avaient leurs intérêts en Angleterre et y étaient pensionnés. L'un se nommait Dumont, cl c'est lui qui rédigea l'adresse

dont Mirabeau avait donné les principales idées, en causant avec lui, et à laquelle il imprima ensuite son cachet par quelques changements et additions. — Le second était Clavières, plus tard ministre des finances avec les Girondins. — L'autre, qui se nommait Du Roveray, était un homme d'une activité prodigieuse, qui allait partout, et se tenait au courant de tout ce qui se disait et se faisait dans Paris. Il venait ensuite flatter Mirabeau par le récit de tout ce qu'il avait entendu dire en sa faveur dans les réunions publiques et les groupes du peuple. Ce fut alors que Mirabeau prit confiance dans ce qu'il appelait son immense popularité. Elle était, en effet, fort grande et pouvait être dangereuse pour ceux (outre qui elle serait employée.

M. de La Marck, après avoir observé tout ce qui se passait autour de Mirabeau, et avoir reçu de lui-même les confidences que nous venons de rapporter, s'était plus que jamais convaincu que, parmi les principaux chefs de la révolution que le gouvernement devait chercher à se rattacher, Mirabeau était de tous le plus important à rallier au parti du gouvernement. Il résolut en conséquence d'entretenir à ce sujet M. de Cicé, archevêque de Bordeaux, alors garde des sceaux. Il l'avait vu souvent jadis (liez M. le duc de Choiseul, mais il ne lui avait pas parlé depuis qu'il était entré au ministère. Il le croyait entièrement dévoué à M. Necker, et espérait peu produire de l'effet sur son esprit eu lui communiquant ses idées sur les dangers qui menaçaient déjà le roi et la France, et sur la nécessité d'éloigner M. Necker du ministère. 11 fut donc extrêmement surpris quand, dès le début de la conversation, M. de Cicé lui dit : « M. Necker perd « la France; il n'y a rien à faire arec lui. » — Il s'étendit ensuite sur ce sujet, en avouant qu'il avait été longtemps dans I "erreur sur la capacité de M. Necker, mais que, depuis l'ouverture des états généraux, il était complètement désabusé, et qu'il était convaincu que tant que ce ministre resterait au pouvoir, tout irait (\r mal en pis. M. de Cicé, abondant ensuite dans le sens de M. de La Marck, reconnut que dès le début de l'Assemblée <>n aurait dû essayer de ramener ceux de ses membres qui se montraient hostiles au gouvernement, et que c'eût étéchosc assez facile. Il nomma parmi ceux-là l'abbé Sicyès, Barnave et plu-

sieurs autres, et avant tous le comte de Mirabeau. « Mais, « ajouta-t-il, tant que M. Necker restera au ministère, on ne « doit espérer aucune démarche de ce genre, et moi-même je « ne puis avoir sous ce rapport aucune influence sur ce mi- « nistre. »

M. de La Marck sortit de chez le garde des sceaux bien persuadé qu'on ne pouvait rien attendre d'utile de ce côté, et d'autant moins qu'il avait pu s'apercevoir que M. de Cicé, s'exagérant ses propres forces, se croyait lui seul capable de remplacer M. Necker. La première fois qu'il revit le comte de Mirabeau, après cette conversation, il lui exprima toute la peine que lui causait la marche des affaires. Mirabeau entra parfaitement dans ses sentiments, et lui tint un langage bien différent de celui qu'il avait à la tribune de l'Assemblée et dans la société des révolutionnaires. 31. de La Marck n'hésita pas alors à lui reprocher en termes assez vifs une pareille contradiction. Mirabeau se montra sensible à ces reproches, avoua qu'il les méritait : « Mais, ajouta-t-il, quelle position m'est-il donc possible de pren- « dre? Le gouvernement me repousse, et je ne puis que me « placer dans le parti de l'opposition, qui est révolutionnaire, « ou risquer de perdre ma popularité qui est ma force. Les ar- <( niées sont en présence; il faut négocier ou se battre; le gou- « vernement, qui ne fait ni l'un ni l'autre, joue un jeu très- « dangereux. »

Autant il était d'accord avec son ami sur la marche qu'il suivrait, s'il était dans une autre position, autant il se montrait résolu à ne pas sortir, en attendant, de la route qui lui assurait la conservation de sa popularité. 11 était difficile de condamner ce système de conduite, dans l'état de choses donné, et, ce qui ajoutait encore à la difficulté, c'est que, dans la discussion des questions les plus graves à l'Assemblée, Mirabeau, malgré l'éloignement que le gouvernement montrait pour lui, n'en soutenait pas moins les principes monarchiques. C'est ainsi qu'il s'était déclaré énergiquement pour qu'on maintint au roi le droit de veto absolu; et s'il renonça à prononcer son opinion sur ce point à la tribune, c'est que M. Necker lui-même déserta la cause royale, en se montrant satisfait du veto sus-

pensif1. Mirabeau, qui avait sur cette question un travail tout prêt, qu'un M. Reibasc avait rédigé sous sa direction, ne prit pas la parole quand il vit le ministre abandonner le principe monarchique. 11 prévit qu'il serait battu, s'il se mettait seul en avant, et préféra ne point s'exposer a une défaite. Il désapprouva aussi très-hautement tout ce qui se fit dans la fameuse séance de nuit du 4 août 1789, qu'il nomma une orgie : c'est dans cette séance que l'Assemblée en délire vota, non-seulement l'abolition de tous les droits féodaux sans aucune compensation, mais détruisit, pour ainsi dire, par ses votes, les bases de la propriété en France. Informé d'avance de ce qui devait se faire dans cette séance, Mirabeau s'abstint d'y assister; mais il publia à cette occasion, dans/e Courrier de Provence, journal alors sous sa direction et sous celle de MM. Dumont et De Rovcray, un article dont l'extrait suivant suffira pour montrer ce qu'il pensait de la conduite de l'Assemblée dans cette séance :

« 11 est certain que la séance du 4 août 4789 offrait à des observateurs un spectacle singulier. Des hommes d'un rang distingué, proposant l'abolition du régime féodal et la restituton des premiers droits du peuple (car ce ne sont pas eux qui ont déshonoré ces actes en les appelant des sacrifices), excitèrent des acclamations universelles, espèce de tribut qu'on paye tous les joins à des phrases purement de mode, et qu'on ne pouvait refuser à des sentiments patriotiques. Pour qui connaît les grandes assemblées, les émotions dramatiques dont elles sont susceptibles, l'émulation de renchérir sur ses collègues, l'honneur du désintéressement personnel, enfin cette espèce d'ivresse noble qui accompagne une effervescence de générosité; pour qui réûéchitsur le concours de ces causes, tout ce qui paraît extraordinaire dans cette séance rentre dans la classe des choses communes. L'Assemblée était dans un tourbillon électrique, et les commotions se succédaient sans intervalles. »

Quelque divergence qu'il y eût encore entre les opinions politiques de MM. de La Marck et de Mirabeau, celui-ci cependant continuait à témoigner à l'autre la plus entière confiance, et

1 Voir lu noie 8.

M. de La Marck en reçut à cette époque une preuve qui lui fut de toutes la plus sensible et la plus agréable. Mais laissons parler M. de La Marck lui-même, dont les notes composeront un récit désormais non interrompu jusqu'à la mort de Mirabeau. C'est lui qu'on va lire :

« Un jour, c'était au mois de septembre 1789, Mirabeau vint ebez moi de très-bonne heure, et d'un air préoccupé me dit : «t Mon ami, il dépend devons de me rendre un très-grand ser- « vice. — Parlez. — Je ne sais où donner de la tète; je manque « du premier écu, prêtez-moi quelque chose. » Je lui offris un rouleau de cinquante louis , le seul que j'eusse alors à ma disposition. Il me remercia beaucoup, et me dit : « Je ne sais quand «t je vous le rendrai ; je n'ai pas pu encore regarder à la succesq sion de mon père, et déjà mes parents me font des procès, n Je lui répondis qu'il n'avait pas besoin de s'inquiéter de sa dette envers moi, et que je m'estimerais toujours heureux de pouvoir l'obliger et de contribuer ainsi à assurer l'indépendance de ses talents et de son caractère. Il fut extrêmement touché de la manière dont j'avais accueilli sa demande, et me dit avec émotion : « qu'il n'avait pas encore rencontré dans sa vie quelqu'un qui se « lut montré autant que moi son véritable ami. »

« Depuis ce jour il n'a pas cessé de me témoigner une reconnaissance qui ne s'est pas démentie jusqu'à sa mort. Personnellement je n'ai jamais eu occasion de me plaindre de lui ; il a été constamment avec moi un ami vrai, confiant, dévoué, et il m'a même donné des preuves de déférence pour mes conseils ou mes opinions, qui m'étonnaient de la part d'un caractère aussi impétueux que le sien. Le comte de Mirabeau, à côté de grands défauts, qu'on rencontre cependant dans beaucoup d'hommes, avait de nobles et bonnes qualités rarement réunies à un tel degré dans le même homme.

« Le léger service que je venais de lui rendre me donnait quelque droit d'entrer avec lui dans des détails sur sa position pécuniaire, et j'acquis ainsi la certitude que cet homme, que tout le monde représentait comme vénal, n'avait jamais sacrifié aucun principe pour de l'argent. 11 avait dénoncé L'agiotage dans des brochures qui ne lui rapportaient presque rien, lorsque les

agioteurs lui offraient des sommes considérables pour obtenir de lui d'écrire en leur faveur, ou du moins pour acheter son silence. Et cependant, au moment où il refusait leurs offres, il envoyait au Mont-dc-Piété tout ce qu'il possédait d'effets. Il écrivit sur la banque de Saint-Charles un ouvrage à la publication duquel cette banque essaya vainement de le faire renoncer, au moyen de propositions pécuniaires très-avantageuses. Il refusa tout. On lui a reproché plus tard d'avoir puisé dans les caisses du duc d'Orléans, et c'est au moment même où ces trésors devaient lui être prodigués qu'il se présentait à moi, d'un air timide et embarrassé, et me demandait de lui prêter quelques louis. Il est de mon devoir de détruire, autant qu'il dépend de moi, ces odieuses imputations, dont presque tous les écrits sur la révolution française se sont faits les échos, et, je le dirai encore une fois : Non, jamais Mirabeau ne sacrifia ses principes à ses intérêts pécuniaires.

« Il reçut, il est vrai, de l'argent du roi, mais pour sauver le roi lui-même, et non comme le prix du sacrifice de ses opinions, (l'était, au contraire, pour être en état de leur donner plus de développement et de force ; car, à travers toutes les déclamations démocratiques de Mirabeau, l'observateur peut bien voir qu'au fond de sa pensée il était plus monarchique que les ministres mêmes du roi. Son opinion en faveur du veto absolu, quand M. Necker voulait que le roi se contentât du veto sus* pensif; — son absence delà séance du 4 août; — sa répugnance pour la déclaration des droits qu'il voulait, afin qu'on n'en parlât plus, renvoyer après l'adoption de l'acte constitutionnel *; — son discours sur le droit de paix et de guerre; — tout cela prouve surabondamment, ce me semble, que ses principes, en matière de gouvernement, étaient plus monarchiques que démocratiques ; et il faut remarquer que tous les faits que je viens de citer là se passèrent avant que Mirabeau ait eu des relations avec la eour. Au surplus, il n'est pas vrai de dire que Mirabeau ait reçu du roi des sommes d'argent considérables. On verra bientôt à quoi tout cela se réduit.

1 Voir lu note D

« Le comte de Mirabeau avait des passions fougueuses, violer tes ; il tenait beaucoup à sa naissance, et souffrait de ne pouvoir vivre selon le rang qu'elle lui assignait. Sa femme avait une grande fortune, mais il était séparé d'elle; il ne relirait donc aucun avantage de ce côté. 11 n'avait à peu près rien reçu de son père, le marquis de Mirabeau, et la mort de celui-ci, comme je l'ai dit, au lieu de le soulager, lui causait un surcroit de dépenses et d'embarras. Ayant toujours manqué d'argent, il avait vécu jusque-là misérablement et en faisant des dettes. C'est ainsi qu'il avait atteint sa quarantième année, fortement aigri d'une situation qui lui donnait une apparence subalterne devant des gens dont il était l'égal par la naissance, et sur lesquels il se sentait une immense supériorité par les talents et par l'esprit \ On sait que le marquis de Mirabeau enviait à son lils sa supériorité littéraire, et que, dans leurs débats, les torts furent à peu près tous du côté du père, qui obtint contre son fils quinze lettres de cachet. Le manque d'argent, les injustices de son père, les longues et fréquentes détentions dans les prisons d'Etat, voilà ce qui contribua puissamment à faire contracter au caractère du comte de Mirabeau des travers dont toute sa vie s'est malheureusement trop ressentie.

«( Convaincu, depuis ma conversation avec le garde des sceaux, que le ministère se trompait sur les moyens de sauver le pays, je déplorais en moi-même le sort qui menaçait la France. Ce beau pays existait depuis quatorze cents ans avec un gouvernement monarchique sous l'empire duquel la civilisation n'avait pas cessé

1 Une telle disposition d'esprit nous perait avoir été très-bien appréciée par M. Louis de Vielcastel, dans un excellent article de la Revue des Deux Mondes du l" mars 1844, dont nous extrayons le passage suivant, relatif à lord Ghatham •

« Dans une lettre qu'écrivit Pitt (lord Chatham) au duc do Newcaslle, pendant un voyage que ce ministre lit on Hanovre avec le roi Georges II, on no lit pas, sans quelque surprise, les expressions obséquieuses par lesquelles lord. Chatham le remercie de lui prêter .son appui dans un lieu où il en " un si grand besoin, et où il a tant à cœur de consacrer le reste de sa vie à effacer le passé. — Pour expliquer, je ne dis pas pour justifier cette humiliation d'un grand caractère et d'une haute intelligence devant un homme aussi médiocreque le «lue de Newcastle, il faut tenir compte de ce désespoir dont le génie, qui a conscience do lui-même, doit quelquefois se sentir saisi eu voyant s'écouler les années de sa force el i\^ sa puissance sans être mis en mesure de se révéler. » {Note de l'éditeur.)

un instant de faire des progrès. Cependant, abusée par les doctrines d'une vaine philosophie et les déclamations de quelques ambitieux, la nation française s'imagina, en 4789, qu'elle était encore plongée dans la barbarie. Elle se mit tout à coup à décomposer les principes sous la protection desquels elle était arrivée au premier rang parmi les nations, et posa pour un impénétrable avenir de nouvelles bases à ses destinées.

« Certes, jamais sujet plus digne de la méditation des hommes ne toucha de si près leurs intérêts sous quelque forme qu'ils se présentassent. Quoique né hors de France, on a vu pourquoi ces intérêts étaient cependant les miens. Aussi, frappé de la grandeur des événements qui se passaient sous mes yeux, je m'intéressais à en suivre les développements, à en prévoir les résultats. Mes conversations avec le comte de Mirabeau et quelques autres amis, observateurs instruits et plus ou moins impartiaux, tels que Meilhan , Dubucq , l'abbé de Montesquiou , l'archevêque d'Aix , m'éclairaient de plus en plus sur la situation des affaires, et j'ose dire que je suis un de ceux qui, des le commencement de la révolution, se sont fait le moins d'illusions sur les malheurs qui nous attendaient. Je n'abandonnai pas cependant l'idée d'éclairer le roi et la reine sur leurs véritables intérêts , et ma démarche près du garde des sceaux n'ayant abouti à rien, je résolus de faire une nouvelle tentative plus directe pour indiquer à la cour la conduite que je croyais qu'il faudrait suivre à l'égard du comte de Mirabeau.

« Depuis mon arrivée en France, j'étais lié avec la comtesse d'Ossun, dame d'atours de la reine, qui, comme on l'a vu, lui témoignait une grande confiance. A la fin du mois de septembre 1789, je priai Mme d'Ossun de dire de ma part à la reine que mes relations avec le comte de Mirabeau , qui commençaient à être remarquées, ne devaient inspirer aucune défiance sur mon dévouement à la cause royale; qu'en me rapprochant de Mirabeau, j'avais eu deux objets en vue : le premier, de modérer autant que possible ses écarts révolutionnaires; le second, de le préparer à être utile au roi lorsque les ministres se verraient forcés de se concerter avec lui , comme je prévoyais que cela serait inévitablement le cas.

« Peu de jours après, je vis la reine, qui me donna elle-même sa réponse. — « Je n'ai jamais douté de vos sentiments, me dit- « elle, et quand j'ai su que vous étiez lié avec Mirabeau, j'ai bien « pensé que c'était dans de bonnes intentions; mais vous ne « pourrez jamais rien sur lui, et quant à ce que vous jugez né- « cessaire de la part des ministres du roi, je ne suis pas de votre « avis. Nous ne serons jamais assez malheureux, je pense, pour « être réduits à la pénible extrémité de recourir à Mirabeau. »

« Cette manière de voir, qui pouvait se justifier à plus d'un égard, et à laquelle je compris qu'il serait inutile dans le moment d'opposer aucun raisonnement, m'affligea beaucoup; mais je ne perdis cependant pas tout espoir, et ce qui m'encouragea surtout, c'est que, dans mes relations avec Mirabeau, je trouvais chaque jour plus d'intérêt de mon côté , et plus d'obligeante déférence du sien : il croyait à mes conseils , parce qu'il sentait qu'ils (•(aient sincères.

« Je lui demandai de moi-même s'il n'aurait pas encore besoin de quelque argent, et je lui dis que, s'il voulait me promettre de n'avoir jamais recours qu'à moi en pareil cas, je me ferais un vrai plaisir de lui prêter cinquante louis par mois , ce qui , avec son traitement de député, pourrait lui suffire pour ses dépenses courantes. Et quant à ses dettes, je crus pouvoir l'engager à ne point s'en embarrasser et à en remettre la liquidation jusqu'à l'époque où il aurait le temps de s'occuper de la succession de son père, qui formait un gage bien plus que suffisant pour la satisfaction de ses créanciers. Je finis en lui disant que, par les moyens que je lui proposais, il me semblait qu'il serait en élat de conserver son indépendance et de ne s'occuper que du bien public et de sa gloire.

« Je ne saurais bien rendre tout ce qu'il m'exprima d'amitié et de reconnaissance à celle occasion. Il fut profondément louché de ma sollicitude pour sa gloire, et l'éloquence naturelle, mais entraînante, avec laquelle il me peignit son émotion, me confirma de plus en plus dans la conviction qu'il y avait de puissantes ressources dans le cœur d'un tel homme : aussi je veux répéter encore une fois (pie, jusqu'à sa mort, ses sentiments pour moi ne se sont pas démentis un seul instant. Dans plusieurs cir-

constances , lorsque je fus irrité de son langage révolutionnaire à la tribune, je m'emportai contre lui avec beaucoup d'humeur; j'aurai plus tard occasion d'en ciler quelques exemples. Eh bien ! je l'ai vu alors répandre des larmes comme un enfant, et exprimer sans bassesse son repentir avec une sincérité sur laquelle on ne pouvait se tromper. Il faut avoir eu avec un pareil homme des relations aussi suivies et aussi intimes que les miennes, pour connaître tout ce que la pensée a de plus élevé et le cœur de plus attachant. Aussi, je l'avoue, il me faisait oublier tous les torts de sa vie, lorsque quelquefois il s'écriait avec un accent pénétrant : « Ah! que l'immoralité de ma jeunesse fait de tort à la « chose publique! »

« Toutes les fois qu'il me parlait de la situation critique des affaires, il gémissait sur les dangers dont la France était menacée. 11 accusait les ministres d'ineptie , mais parlait toujours du roi avec respect ; il croyait même que c'était à celui-ci qu'il devait, d'une manière indirecte, il est vrai, d'être arrivé aux états généraux. Il prétendait savoir avec certitude que, lorsqu'il se rendit en Provence pour s'y faire élire député, un des ministres avait proposé au roi de le faire arrêter et embarquer pour les Indes orientales, et que le roi avait repoussé cette proposition avec vivacité \ Il m'a aussi répété plusieurs fois que si, en Provence, Tordre de la noblesse ne l'avait pas repoussé, il se serait trouvé placé naturellement dans une tout autre direction. Par son caractère, et je puis même dire par ses principes, il était aristocrate ; mais son humeur et son éloquence l'entraînaient dans le parti populaire. Ministre, il eût défendu avec habileté le principe de l'autorité ; tribun, il enflammait par son enthousiasme pour la liberté. Il admirait beaucoup les formes du gouvernement anglais, et trouvait toutes les garanties désirables pour une sage liberté dans cette pondération, maintenue entre le pouvoir royal et les entraînements du peuple par une aristocratie puissante, mais habile , modérée , se recrutant sans cesse parmi les

1 Ce ministre était M. de Montmorin , qui , plus tard, confirma l'anecdote à M. de La Marck. Les trois pièces de la correspondance qu'on trouvera en tête de notre recueil, el qui Purent échangées entre MM. de Montmorin et de Mirabeau (1788-1780), tendent aussi à la confirmer. (IS'otc de l'éditeur.)

hommes qui se distinguaient en dehors d'elle. Si le hasard l'eût fait naître en Angleterre, je suis convaincu qu'il y aurait joué un grand rôle, et qu'il eût été compté parmi les hommes qui ont le mieux servi leur patrie; mais, en France, il se trouvait en contradiction avec ses instincts. Pour acquérir la popularité et conserver de l'influence , il lui avait fallu attaquer sans relâche un gouvernement qui ne savait ni se défendre contre ses attaques, ni les prévenir, en ayant la prudente habileté d'employer son concours et ses talents.

«i En étudiant la révolution de 1789, il ne faut jamais perdre de vue que l'Assemblée nationale réunissait toutes les capacités, tous les talents, toute l'énergie, tout l'esprit, pour ainsi dire, du royaume; tandis qu'on ne rencontrait guère que de l'incapacité, de l'imprévoyance, de la faiblesse, et certainement de l'insuflisance pour les circonstances dans les hommes qui composaient le ministère. Celui-ci laissa maladroitement échapper de ses débiles mains les rênes du gouvernement; l'Assemblée s'en saisit. Dès ce moment, tout tomba dans la confusion, et la révolution marcha au hasard des passions et des intrigues. Chaque semaine accumulait embarras sur embarras, dangers sur dangers, et l'on ne peut citer une bonne mesure qui ait été prise par le ministère pour arrêter le mal, depuis l'ouverture des états généraux jusqu'à cette époque qui décida du sort de la France, lorsque la populace de Paris, M. de La Fayette à sa tète, vint, le 5 octobre 1789, enlever le roi de Versailles et l'entraîner captif dans sa capitale.

<t Dans les conversations que j'avais chaque jour avec Mirabeau, je le faisais parler sur les hommes qui, dès ce temps-là, se montraient comme voulant marcher à la tète de la révolution , si ce n'est la diriger. Il avait un souverain mépris pour la plupart d'entre eux, et faisait peu de cas de M. de La Fayette et de M. le duc d'Orléans. Quoiqu'on ait beaucoup répété qu'il avait été mené par le parti de ce dernier, je puis, moi, affirmer qu'il n'a jamais eu de relations intimes avec le parti d'Orléans. Laclos *,

1 Pierre-Ambroise-François Choderlos de Laclos, né à Amiens en 171I, mort à Tarenle le l> octobre 1803, officier du génie, auteur du livre intitulé les Liaisons dangereuses. Il devint, en 178'.), secrétaire de 31. le due d'Orléans et un de ses confidents intimes.

qui en était l'âme, connaissait trop les hommes pour donner sa confiance à Mirabeau. Aussi , dès le commencement des états généraux , il avait persuadé au duc d'Orléans que Mirabeau serait pour le roi. Peu de temps avant les journées des a et G octobre, M. le duc d'Orléans vint diner chez moi, à Versailles, avec le comte de Mirabeau, et je vis clairement qu'il existait entre eux une réserve qui excluait toute supposition d'une intelligence secrète ; car ils n'avaient, ni l'un ni l'autre, à cette époque surtout, aucun intérêt à me tromper. D'ailleurs, à quelques jours de là, je fus bien confirmé dans mon opinion par une question du duc d'Orléans, qui me demanda tout à coup et assez brusquement : Quand Mirabeau servira-t-il la cour? — J'évitai de répondre d'une manière qui prolongeât la conversation sur ce sujet. Je dis seulement : « II me semble que, jiisq-iï à présent, il rien a pas pris « le chemin \ »

a Cependant les circonstances devenaient de plus en plus graves. Vers la fin du mois de septembre 1789, Mirabeau me répétait toujours, en parlant de la cour : « A quoi donc pensent ces « gens-là? Ne voient-ils pas les abîmes qui se creusent sous leurs « pas? » — Une fois môme, poussé à un état d'exaspération plus violent que de coutume, il s'écria : « Tout est perdu; le roi et la « reine y périront, et vous le verrez : la populace battra leurs ca~ « davres. » — Il remarqua l'horreur que me causait cette expression. « Oui, oui, répéta-t-il, onbaltra leurs cadavres; vous ne « comprenez pas assez les dangers de leur position; il faudrait « cependant les leur faire connaître, »

« Sa perspicacité lui faisait-elle alors prévoir les affreux événements des 5' et 6 octobre? — On peut le supposer; mais ce n'était pas devant moi seulement qu'il s'exprimait ainsi : il ne cachait à personne ni ses opinions, ni ses craintes. C'est ce qui a fait dire à ses ennemis, et peut-être aussi à beaucoup d'autres

1 Ceci réfute complètement l'opinion adoptée par la plupart dis historiens, que des relations intimes auraienl existé entre M. le duc d'Orléans et .Mirabeau. La postérité jugera entre le témoignage si précis rendu par M. de La Marck et les suppositions faites par la haine cl la calomnie qui s'étaient acharnées contre Mirabeau, et que tant d'écrivains ont acceptées et rcpitjes avec légèreté.

(Note de l'éditeur.)

personnes qui ne l'étaient pas, qu'il avait lui-même préparé le mouvement du 5 octobre, et qu'il y avait joué le principal rôle. Qu'on relise la procédure faite par le Chàtelct contre 3Iirabeau, on verra qu'elle était basée en grande partie sur les conversations qu'il avait eues avant la catastrophe. Au reste, l'obscurité la plus profonde existe encore sur les véritables moteurs de cet événement. Le 4 octobre, la fermentation de Paris était extrême : on y avait répandu le bruit que le repas des gardes du corps était le commencement d'exécution d'un complot qui avait pour but la destruction de l'Assemblée. La matinée du 5 octobre fut cependant assez tranquille au château de Versailles, et le roi, sans trop s'inquiéter des nouvelles effrayantes qui arrivaient à chaque instant de la capitale , partit pour la chasse , et n'en revint que le soir, au milieu des coups de fusil que la populace, arrivée de Paris, tirait sur les gardes dans la grande avenue de Versailles.

« Je dois entrer ici dans les détails circonstanciés de quelques faits dont j'ai été témoin dans la terrible journée du 5 octobre : ils ne seront ni inutiles à la justification de Mirabeau, ni peutêtre sans quelque intérêt historique.

« C'était sans doute dans la matinée de ce jour que Mirabeau, s'il eût été coupable du crime dont on l'a accusé, aurait dû se concerter avec ses prétendus complices, pour diriger le mouvement et en tirer parti. Eh bien! au lieu d'assister aux conciliabules qui eurent lieu pour préparer l'attaque et la défense, Mirabeau passa avec moi la journée du 5 octobre jusqu'à six heures du soir. Nous dînâmes chez moi tête à tête, ainsi qu'il l'a dit à la tribune, dans sa défense à l'occasion du rapport sur la procédure du Chàtelct de Paris. 11 fut question, en effet, entre nous deux, des troubles du Brabant, comme il Ta raconté, et nous avions sous les yeux une carte de ce pays, pour étudier la marche dvs troupes; mais, au vrai, cet objet ne nous prit guère plus d'une heure, et le reste du temps fut employé à parler des dangers qui devaient résulter du système de conduite de la cour et de l'agitation qui régnait dans Paris. Nous ignorions encore cependant ce qui s'y préparait pour cette journée. Tout ce que le comte de Mirabeau dit à ce sujet portait sur l'habileté et l'énergie que les

circonstances exigeaient, et il serait à désirer que cette matière eût été traitée dans le conseil du roi, comme elle le fut chez moi par le comte de Mirabeau. Dans toutes ses observations et dans tous les développements qu'il leur donnait, loin de se montrer un factieux, il parlait en grand citoyen. Aussi, c'est du fond de ma conscience que j'affirme ici que cet homme a été tout à fait étranger, par ses intentions comme par ses actions, aux menées qui excitèrent une si violente effervescence dans la ville de Paris. Je dois reconnaître, il est vrai, que les factieux se servirent des discours et des principes dont l'éloquence révolutionnaire de Mirabeau avait fait retentir la tribune dès le commencement de l'Assemblée; mais c'est dans ce sens, et dans ce sens seulement, qu'on peut lui reprocher d'avoir contribué à enflammer les esprits, en France, et plus particulièrement dans la ville de Paris.

« Ce jour-là donc, le 5 octobre, après nos longues conversations sur les circonstances du moment, je conduisis Mirabeau, vers six heures du soir, à l'Assemblée, et c'est là que nous eûmes pour la première fois connaissance de l'approche de la populace de Paris. J'allai de là chez M. et Mme du Chàtelet, que je voyais intimement. M. du Chàtelet était colonel des gardes françaises, et avait, en cette qualité, son logement à Versailles, à côté de la cour des Princes. Mmc du Chàtelet vint à ma rencontre quand j'entrai chez elle ; elle me dit, d'un air très-alarmé, que son mari courait les plus grands dangers; qu'on venait de l'informer qu'à Paris, dans les groupes qui s'étaient mis en mouvement, on avait parlé de venir chercher M. du Chàtelet à Versailles pour le mettre à la lanterne; qu'elle savait par M. l'abbé de Damas que ma maison, située dans un quartier écarté, avait une issue par le jardin, et que je lui rendrais le plus important service, si je voulais bien cacher chez moi M. du Chàtelet. J'y consentis, et nous nous rendîmes à ma maison, au jour tombant. M. et MmC du Chàtelet et l'abbé de Damas y restèrent toute la soirée, pendant laquelle nous allâmes, l'abbé et moi, reconnaître ce qui se passait aux environs du château. A onze heures, l'abbé revint annoncer que la tranquillité lui paraissait à peu près rétablie partout. M. etMmC du Chàtelet se décidèrent à retourner chez eux,

où nous les accompagnâmes. Après les avoir laissés à leur porte, l'abbé de Damas et moi eûmes la curiosité de monter dans les appartements du château; il était alors environ minuit : il y régnait un morne silence, et nous ne rencontrâmes personne du service. En entrant dans la pièce qui précède celle connue sous le nom de ÏOEil-de-Bœuf, nous aperçûmes M. de La Fayette, causant à voix basse avec le marquis d'Aguesseau, major des gardes du corps. M. Jauge, banquier de Paris, et aide de camp de La Fayette, se trouvait en tiers : nous nous arrêtâmes près d'eux, sans interrompre leur conversation. Nous étions là depuis un quart d'heure, lorsqu'un garde du corps arriva tout effaré, et parla à l'oreille à M. d'Aguesseau. Celui-ci, s'adressant aussitôt à M. de La Fayette, lui dit tout haut : « Monsieur le marquis, ce « que j'ai eu l'honneur de vous prédire tout à l'heure se réalise : « le peuple marche sur l'hôtel des gardes du corps, et menace « de l'attaquer. 11 est urgent que vous vous y rendiez pour réta- «< blir l'ordre. »

« M. de La Fayette ne se pressa pas de suivre cet avis ; il assura qu'il avait donné des ordres suffisants pour le maintien de la tranquillité, et ajouta qu'il était accablé de fatigue, et avait besoin d'aller prendre du repos. Le marquis d'Aguesseau insista en disant qu'il était de son devoir d'aller mettre l'hôtel des gardes du corps à l'abri des dangers dont il était menacé. Alors M. de La Fayette céda, prit l'abbé de Damas et moi, chacun sous un brus, et nous descendîmes ainsi l'escalier qui conduit à la cour des Princes. J'y aperçus ma voiture; mes gens avaient, une fois pour toutes, ordre de m'y attendre chaque soir à minuit. Ils s'y étaient donc rendus, comme de coutume, sans se laisser arrêter parles circonstances : mon cocher, qui était Allemand, ne comprenait rien aux événements et ne s'en embarrassait nullement. Ma voiture était la seule dans la cour; j'allais laisser M. de La Fayette et rentrer chez moi, lorsqu'il me demanda de le conduire dans ma voiture jusqu'à l'hôtel des gardes du corps. L'abbé de Damas nous quitta, et je partis avec M. de La Fayette et M. Jauge.

«: A peine fûmes-nous sortis de la cour des Princes et entrés dans la cour des Ministres, un peu plus bas que le logement du

ministre de la guerre, que ma voiture fut arrêtée par un groupe de gens du peuple, ivres, armés de piques, et poussant de grands cris. M. de La Fayette mit la tète à la portière, se fit connaître et leur dit : » Mes enfants, que voulez-vous? » — « Xous vou- « Ions les têtes des gardes du corps. » — « Mais, pourquoi? » — « Ils ont insulté la cocarde nationale; ils ont marché dessus; il « faut les en punir. <> — « Je vous le dis encore : restez tranquilles; « fiez-vous à moi; tout va bien. »

« 11 leur fit donner trois écus par M. Jauge. Alors ils cessèrent de crier, et nous laissèrent passer. En sortant de la grande cour, nous vîmes plusieurs groupes et des chevaux qui avaient été tués dans la journée. Lorsque nous approchâmes de l'avenue de Sceaux, nous rencontrâmes une telle foule qu'il n'était plus possible d'avancer. Je dis à M. de La Fayette qu'il devait descendre, et que, pour moi, je n'avais rien à faire dans cette bagarre. 11 me demanda de faire retourner la voiture et de le mener au lieu du rendez-vous qu'il avait indiqué à son état-major. Je le conduisis jusqu'à cent pas de la grande grille, où il descendit de voilure, et, sans m'arrèter davantage, je rentrai chez moi.

0 M. de La Fayette a donc bien été informé de tout ce jour-là. A-t-il fait ensuite ce qu'il devait1?

» Descendu de ma voiture, à cent pas de la grille de la cour des Ministres, au lieu d'aller donner des ordres à son état-major, et de prendre les mesures que les circonstances lui indiquaient suffisamment, M. de La Fayette alla tout droit chez M. de Montmorin, ministre des affaires étrangères, logé dans cette courues Ministres 2. Je tiens de ce dernier même ce que je vais rapporter maintenant. Voyant entrer M. de La Fayette, il le questionna sur l'état de la ville et du château. La réponse du marquis fut (pie tout était prévu, que l'ordre ne serait point troublé , et qu'accablé de fatigue, et ne pouvant plus se tenir sur ses jambes, il allait prendre quelques heures de repos. En effet, après un quart d'heure de conversation, M. de Montmorin le fit descendre,

1 Comme nous l'avons déjà fait précédemment, nous donnons ici, en noie, les deux récils que M. de La Fayette a laissés dans ses Mémoires, dvs incidents de ces journées. Voir la noie 10. (I\'ulc de l'éditeur.)

2 Voir, sur M. de Montmorin, la note II.

par un des escaliers de son hôtel, du côté de la ville, ce qui abrégeait beaucoup le chemin que M. de La Fayette avait à faire pour se rendre à l'hôtel de Noailles, où il avait son logement.

u Je n'ajouterai à ce récit ni commentaire ni réflexion; je n'écris point ici l'histoire des journées des 5 et 6 octobre, je rapporte ce que j'ai vu et entendu. Je me bornerai à rappeler ici que Rivarol, dans un de ses écrits sur la révolution française, en parlant de ces fatales journées, appelle M. de La Fayette le général Morphée l.

« Le lendemain du jour où le roi fut conduit ou plutôt traîné aux Tuileries, Mirabeau vint de très-bonne heure chez moi. « Si ic vous avez quelque moyen, » me dit-il en entrant, « de vous ic faire entendre du roi et de la reine, persuadez-leur que la «c France et eux sont perdus, si la famille royale ne sort pas de « Paris. Je m'occupe d'un plan pour les en faire sortir : seriez- « vous en position d'aller leur donner l'assurance qu'ils peuvent « compter sur moi ? »

« Occupez-vous de votre plan, lui dis-je ; quand il sera rédigé, « je saurai bien le leur faire parvenir. »

« Quelques jours après, il me remit l'écrit qu'on trouvera parmi les pièces, et qui porte la date du 15 octobre 1781).

« Comme on le verra, ce Mémoire est un éloquent morceau, admirable par la clarté, la raison, la force, dans lequel Mirabeau peint en traits de feu les périls du trône; — la nécessité de prendre des mesures énergiques; — de tirer le roi de la servitude réelle où il est à Paris, des dangers personnels imminents qu'il peut courir; servitude et dangers dont abusent ceux-là mêmes de son parti qui lui refusent obéissance, sous prétexte qu'il n'est pas libre; — l'imprudence irréparable qu'il y aurait à sortir de France, à se séparer de la révolution, à divorcer avec son peu-

1 Nous préférons à cette plaisanterie «le Rivarol le passage suivanl de ses }!émoires, sur les journées d'octobre 178!) :

« On vil h reine Marie-Antoinette, pendant celle soirée <lu !> octobre 1789, recevoir un monde considérable dans sou grand cabinet, parler avec force ei dignité à lotii ce (|tii rapprochait, et communiquer son assurance à ceux qui ne pouvaient lui cacher leurs alarmes : « Je sais, disait-elle, qu'on vient de Paris pour demander ma tète; mais j'ai appris de ma mère à ne pus craindre la mort, ci je l'attendrai avec fermeté. » — Mémoires de Mourut, page 30w2. {Note de l'éditeur.)

pie ; à recourir aux armes, avec quoi? avec une noblesse qui, isolée, n'est rien; avec des étrangers? moyen odieux et impuissant, qui enlèverait toute créance à ses intentions paternelles et généreuses. — Mirabeau conseille de se retirer en Normandie, province fidèle et affectionnée, contiguë à la Bretagne et à l' Anjou, sur lesquelles on peut compter, et toutes les deux éloignées des frontières; là, appeler à soi la nation par des proclamations rassurantes ; lui rappeler que le roi s'est toujours, spontanément et dès les premiers temps de son règne, montré l'ennemi du despotisme, des abus, du gaspillage; qu'il s'est efforcé, par tous les moyens possibles, d'améliorer le sort de ses peuples; que, le premier roi de sa dynastie, il est allé au-devant de la nation, en lui promettant, en s'efforcant de lui procurer la restitution, l'accroissement et l'organisation de ses droits politiques ; — proclamer le respect de la dette publique ; — renouveler les bases constitutionnelles et la sanction de plusieurs décrets; — dire pourquoi l'on ajourne la sanction des autres ; — maintenir l'abolition des parlements; — appeler à soi l'Assemblée nationale qui viendra, sinon convoquer une autre législature, dans le cas où l'Assemblée serait empêchée de se réunir au roi (car il ne peut présumer qu'elle s'y refuse volontairement) ; dans le cas encore où, retenue loin de lui, sans l'aveu d'elle-même et du roi, elle délibérerait, ce qui ne pourrait être que par contrainte, et par conséquent sans effet légal ni validité quelconque; — protester en même temps que le roi ne veut plus de luxe royal, qu'il se contentera d'un million comme roi et comme père de famille ; — que tous les trésors de l'État doivent être portés sur les améliorations publiques; — que néanmoins il ne changera rien aux traitements qui sont des droits acquis. — Mirabeau recommande enfin et surtout d'agir avec mesure, avec prudence, selon les événements, mais de se bâter, car le péril presse.

« On ne pouvait mieux, ce me semble, exposer les difficultés de la situation et les moyens d'y pourvoir. Je me suis arrêté longtemps sur l'analyse de ce Mémoire du 15 octobre 1789 , ce que je me garderai bien de faire pour toutes les autres Notes cl Mémoires qu'on trouvera parmi les pièces, et qui exposeront les idées de Mirabeau sur la marche successive des événements ; mais

j'ai voulu bien constater, une fois pour toutes, quelles étaient ses vues dès cette époque, et comment il savait concilier ses prinpes constitutionnels avec le salut du pouvoir royal.

« Avant que Mirabeau me remît cette pièce, j'avais eu avec lui une conversation très-vive. On sait qu'à l'occasion du repas donné dans l'Orangerie de Versailles, par les gardes du corps, aux officiers du régiment de Flandre, Mirabeau avait attaqué, à la tribune et avec une audace infinie, la reine, qui avait paru un moment dans la galerie de l'Orangerie. Je lui reprochai avec sévérité ces attaques odieuses, en lui montrant qu'il devait être honteux de s'être permis de telles insinuations contre une femme sans défense et lorsqu'il n'y avait aucun danger pour lui, car, cette fois, il ne pouvait me faire croire qu'il avait agi dans l'intérêt de sa propre sûreté. Je ne mis aucun ménagement dans mes expressions, et ne lui cachai pas que sa conduite dans cette circonstance m'avait dégoûté de mes rapports avec lui. Il chercha d'abord à se justifier en rejetant sa faute sur les entraînements de la tribune et les provocations du côté droit de l'Assemblée; mais il ne tarda pas à avouer ses torts, et me dit qu'il invoquait encore une fois mon amitié pour lui pardonner : il ajouta qu'il n'y avait rien au monde qu'il ne fit pour me prouver qu'il avait besoin de mon estime. — C'est dans ces dispositions qu'il s'était occupé de l'écrit dont je viens de parler.

(t Convaincu que, dans les circonstances du moment, le parti que Mirabeau proposait dans ce Mémoire était le seul qui restai à prendre pour prévenir l'asservissement complet du pouvoir royal, et même celui de l'Assemblée, je réfléchis sur les moyens de faire parvenir cet écrit au roi d'une manière qui assurât le succès de la démarche, et je m'arrêtai à celui-ci :

« Je ne voulais pas courir le risque d'aller aux Tuileries parler à la rcioe qui, dans ce moment-là, était tout particulièrement et avec raison exaspérée contre Mirabeau, par suite du langage qu'il avait tenu contre elle à la tribune. Ceux qui entouraient la reine lui avaient aussi persuadé que Mirabeau était l'auteur du mouvement du 5 octobre, et qu'elle devait par conséquent le considérer comme un de ses assassins. — Sans avoir jamais eu de relations très -intimes avec Monsieur, comte de Provence, je sa-

vais qu'il était un homme sage, instruit, réfléchi, et je crus qu'on pouvait avoir confiance en lui pour une affaire de ce genre. Je m'adressai à M. de La Châtre, premier gentilhomme de sa chamhre , pour faire demander au prince une entrevue aussi secrète que possihle, car Monsieur n'était pas moins surveillé au Luxembourg que le roi aux Tuileries. Il me l'accorda, et M. de La Châtre m'introduisit chez le prince entre minuit et une heure.

« Je commençai par exposer à Monsieur que j'avais toujours pensé que le comte de Mirabeau était un homme très-dangereux à avoir contre soi dans une crise comme celle où nous étions, et que le gouvernement aurait dû, dès le principe, cherchera se rapprocher de lui. Je lui rapportai succinctement tout ce que j'ai écrit ci-dessus sur la nature de mes relations avec Mirabeau, et j'ajoutai que, l'ayant connu avant la révolution, je l'avais suivi de près depuis l'ouverture des états généraux, dans le but de le rendre utile aux intérêts du roi ; qu'il était faux qu'il eût jamais appartenu au parti d'Orléans ou qu'il eût trempé dans le complot des 5 et 6 octobre; que, loin d'approuver la violence qui avait conduit le roi à Paris, il regardait au contraire le roi et la France comme perdus sans ressource, si l'on ne parvenait pas à faire sortir Sa Majesté de cette dangereuse ville, et que, pour preuve de ce que j'avançais, j'étais porteur d'un Mémoire rédigé par Mirabeau lui-même, entièrement écrit de sa main, et dans lequel il présentait les moyens qui, dans son opinion, devaient être employés pour sauver le roi et la monarchie.

« Monsieur m'avait attentivement écouté : il approuva ma conduite, prit ensuite l'écrit que j'avais en main, et le lut devant moi, en me faisant parfois des observations, soit sur des passages qui manquaient de clarté, soit sur les mesures proposées, et qui lui paraissaient être d'une exécution difficile. Il n'hésita cependant pas à me dire qu'il approuvait en général le plan proposé, mais qu'il était d'avance convaincu que le roi ne consentirait pas à l'adopter.

« J'engageai alors Monsieur à en parler à la reine, qui, une fois persuadée, obtiendrait peut-être l'assentiment du roi. « Vous « vous trompez, me dit-il, en croyant qu'il soit au pouvoir de la « reine de déterminer le roi dans une question aussi grave. » —

Je répliquai qu'il fallait donc reconnaître que tout était perdu, si l'on ne pouvait compter ni sur la résolution du roi, ni sur l'influence de la reine. — « Pour vous montrer, reprit Monsieur, »< quelles sont parfois les dispositions du roi, quand la reine paît rait intervenir dans une affaire, je puis vous conter ce qui est « arrivé unjour, lorsque l'archevêque de Toulouse (M. de Brienne) « était encore premier ministre. Celui-ci voulait écarter du mi- «( nistère le baron de Breteuil, qui le gênait : il en parla plusieurs u fois au roi et toujours sans succès. Plus l'archevêque voyait le « roi résister, plus il croyait important pour lui d'éloigner M. de « Breteuil; il revint donc constamment à la charge. Enfin le roi, « de guerre lasse, lui dit : « Vous le voulez; eh bien! soit, j'y « consens; vous n'avez qu'à lui faire demander sa démission. » « — Puis, quelques moments après, il ajouta avec une sorte de « contentement : « Aussi bien, c'est un homme tout à la reine.» « — La faiblesse et l'indécision du roi , poursuivit Monsieur, « sont au delà de tout ce qu'on peut dire. Pour vous faire une »< idée de son caractère, imaginez des boules d'ivoire huilées, que «t vous vous efforceriez vainement de retenir ensemble. »

« Après plus de deux heures de conversation avec Monsieur, dont je n'eus personnellement qu'à me louer, je me retirai, la tristesse dans l'âme. Je venais d'acquérir la certitude qu'il serait impossible de faire adopter par le roi les mesures énergiques qui seules pouvaient le sauver, et que la résolution, et la fermeté manquaient là où il eût été si essentiel de les rencontrer.

« Ayant ainsi perdu l'espoir de faire adopter par le roi le parti de quitter Paris, on ne pouvait plus se dissimuler que la monarchie était au bord de l'abîme. Mirabeau me répétait incessamment que, si le roi et la reine restaient dans Paris, nous verrions des scènes affreuses; que la populace allait devenir l'instrument des factieux; que l'on ne pouvait plus calculer jusqu'où iraient les fureurs populaires; qu'enfin la guerre civile était le seul moyen pour arriver à rétablir l'autorité légitime du roi. — Cette guerre l'effrayait moins que les horreurs qu'il prévoyait. « Car la guerre, disait-il, retrempe les Ames et leur rend l'é- « nergie que les calculs de l'immoralité leur ont fait perdre. »

— Je lui opposais l'impossibilité pour le roi de faire la guerre sans argent. — « La guerre civile, répliquait-il, se fait toujours « sans argent, et d'ailleurs, dans les circonstances actuelles, elle « ne serait pas de longue durée. Tous les Français veulent des « places ou de l'argent; on leur ferait des promesses, et vous « verriez bientôt le parti du roi prédominant partout, »

« On sait qu'à la suite d'une conversation très-vive que M. de La Fayette eut avec M. le duc d'Orléans, après les événements des 5 et 6 octobre, ce prince fut obligé de passer en Angleterre, chargé, disait-on, d'une mission particulière du roi, mission qui n'eut jamais de réalité. Ce voyage contrariait beaucoup M. le duc d'Orléans, qui prévoyait bien que le public finirait par être informé du véritable motif de son départ. En effet, il était trèshumiliant pour le prince, en cédant à l'impérieuse volonté de M. de La Fayette, de paraître reconnaître qu'il avait pris une certaine part aux provocations qui avaient amené les journées des 5 et 6 octobre. Il hésita donc pendant quelque temps, et le duc de Lauzun fut chargé de consulter Mirabeau sur le parti que le prince devait prendre. Mirabeau était alors malade à l'hôtel de Malte, qu'il habitait à Paris; j'étais chez lui lorsque le duc de Lauzun vint le trouver et lui raconter ce qui s'était passé entre le. duc d'Orléans et MM. de La Fayette et de Montmorin. La Fayette avait eu recours à ce dernier, pour se débarrasser du prince, sur le compte duquel il voulait mettre les crimes du G octobre, qu'il n'avait su ni prévoir ni empêcher.

t Mirabeau, je l'ai déjà dit, faisait peu de cas de M. le duc d'Orléans; mais il aurait préféré cependant qu'il restât en France, parce que son éloignement , exigé, pour ainsi dire, par La Fayette, donnait à celui-ci une force et une importance qui pouvaient être dangereuses à la monarchie, qu'on supposait déjà alors qu'il voulait renverser. Dès les premiers temps de la réunion des états généraux , Mirabeau avait pénétré que les idées de M. de La Fayette, si elles triomphaient, devaient conduire infailliblement à la république; il ne voulait donc pas qu'un tel homme, tout puissant alors, fut sans contre-poids, et il pensait que sa prépondérance serait singulièrement affermie par le départ de M. le duc d'Orléans. Aussi après avoir écouté atten-

tivement M. de Lauzun, il lui dit que son opinion était que M. le duc d'Orléans ne devait point se soumettre à La Fayette, qui prenait des airs de maire du palais, et il ajouta que, si, le surlendemain, le duc d'Orléans voulait venir à l'Assemblée, lui Mirabeau attaquerait La Fayette, et y parlerait de manière à déjouer toutes ses prétentions. Le duc de Lauzun promit que M. le duc d'Orléans ne manquerait pas de se trouver à l'Assemblée, qui alors tenait encore ses séances à Versailles. Mirabeau s'y rendit de bonne licure le jour indiqué; mais à peine y était-il arrivé, qu'il reçut de M. de Lauzun un billet qui lui annonçait le départ du duc d'Orléans pour l'Angleterre. C'est alors que Mirabeau, indigné, tint le propos dont on a tant parlé. « On prétend « que je suis de son parti; je ne voudrais pas de lui pour mon « valet. »

« Quelque peu de cas que Mirabeau fit personnellement de M. de La Fayette, il ne s'était pas dissimulé cependant que la position que celui-ci s'était faite, la grande popularité dont il avait su s'entourer, ne missent dans l'obligation de compter avec lui. Il chercha plusieurs fois à se rapprocher de lui et à concerter avec lui les moyens de tirer le pays de l'anarchie dans laquelle il s'avançait chaque jour davantage. Indépendamment des nombreux billets que Mirabeau m'écrivit pour me rendre compte de ses négociations avec La Fayette, et notamment de celle du mois d'octobre 1789 *, on verra, parmi les papiers de Mirabeau, des preuves de ce que j'avance sur ce point. Ce sont deux lettres dont les minutes, comme tous les billets, sont de la main même de Mirabeau, et qui constatent les tentatives de rapprochement dont je viens de parler. La première est de la fin du mois de juillet ou du commencement du mois d'août 1789, lorsqu'on était fort agité par la rareté des subsistances; la seconde, qui est du lrr décembre 1789, fut écrite après l'adoption du fatal décret rendu par l'assemblée le 7 novembre précédent, et qui interdisait l'entrée du ministère à tous les membres de FAsscmblée.

1 Voir, pour les détails de colle négociation du mois d'octobre 1789, le passtgc de V Histoire de l'assemblée constituante, par .M. Alexandre de 1. amolli, qui y prit une pari très-active. — (Noie 12.) Il ne faut pas perdre de vue que M. Alex, de l.ameth était un des ennemis politiques les plus ardents de Mirabeau.

M. de La Fayette avait chargé M. de Sémonville de voir Mirabeau et de sonder de nouveau ses dispositions. C'est à celte démarche que répond la lettre en question. On voit par cette dernière lettre que Mirabeau repoussait toute participation aux intrigues du parti d'Orléans. C'est aux rapports qu'il avait eus avec Monsieur, comte de Provence, par mon entremise, et dont La Fayette avait eu connaissance, qu'il fait allusion, lorsqu'il parle dans cette lettre de causeries d'amitié. La dernière partie de la lettre est relative à l'abominable accusation portée contre lui d'avoir pris part aux crimes des 5 et 6 octobre, accusation soutenue par M. Ncckcr et même par M. de La Fayette.

« Les billets échangés entre Mirabeau et moi au mois d'octobre 1789 établissent bien quelle était alors sa situation. Des embarras pécuniaires entravaient sa marche ; les avances que je lui faisais le soulageaient, mais ne guérissaient pas le mal. Il fallait à Mirabeau un grand secours : pour l'obtenir et surtout pour arriver à une position qui le mît à même de développer tous ses talents, il chercha d'abord à entrer dans le ministère. La Fayette fut confident de ses projets ; une fois même il proposa à Mirabeau de lui remettre une somme de 50,000 francs, prise sans doute sur la liste civile du roi, dont La Fayette disposait alors; mais cette somme ne fut jamais remise. Il lui proposa aussi une ambassade, qui ne devait être qu'un acheminement vers un ministère. Mirabeau refusa toutes ces offres ; les circonstances lui paraissaient assez graves pour qu'il espérât se rendre bientôt le seul homme capable de soutenir l'édifice social prêt à crouler. Les subsistances manquaient alors; le désordre était à son comble dans toute l'administration ; Mirabeau se préparait à attaquer le ministère ; M. Ncckcr devrait se retirer ; la commotion serait sans doute trèsforte ; mais c'est ce que Mirabeau désirait, car lui seul serait alors capable d'affronter la tempête. Malheureusement tous ses projets furent déconcertés par le décret du 7 novembre 1789, qui interdit aux membres de l'Assemblée l'entrée dans le ministère. Ce décret marque une époque importante dans la carrière politique de Mirabeau. Son ambition se trouva déçue; son espoir de se pincer à la tète de l'administration pour sauver la monarchie s'évanouit ; son mépris pour l'Assemblée augmenta, et il

resta pendant quelque temps dans le découragement et une indifférence complète. — La lettre de la sœur de Mirabeau à la femme de celui-ci, et dont la minute m'est restée, écrite par lui-même, contient l'expression simple et vraie de ses sentiments et de ses vues politiques à cette époque. On la trouvera parmi les pièces à la date du mois de décembre 1789.

« Malgré la réponse désespérante de Monsieur, dont j'ai parlé plus haut, j'appris que ma conférence avec lui n'avait pas cependant été tout à fait inutile ; car, averti des bonnes intentions de Mirabeau , le prince le fit consulter sur divers sujets par le duc de Lévis, capitaine de ses gardes K Le duc de Lévis avait de l'esprit, de l'impartialité et un tact assez sûr pour bien juger les hommes. Il a toujours montré des opinions sages et modérées à l'Assemblée constituante. Ses conversations avec le comte de Mirabeau eurent ordinairement lieu en ma présence; quand je n'y assistais pas, ce dernier avait soin de m'en rendre compte dans le plus grand détail. Plus tard, pendant mon séjour en Belgique, Mirabeau eut la pensée de faire entrer Monsieur au ministère; puis il l'aida de ses conseils dans l'affaire de Favras. On trouvera les traces de ces différentes questions dans les lettres que Mirabeau m'écrivit à Bruxelles.

« Mais reprenons le récit des événements.

« Nous étions en décembre 1789. Toutes les tentatives du comte de Mirabeau pour servir la chose publique avaient échoué. 11 gémissait sur sa position personnelle dans un moment où, avec un juste sentiment de ses forces , il se trouvait hors d'état de les employer utilement. Les ministres du roi, M. Necker à leur tète, au lieu de composer avec lui, ne cherchaient qu'à le rendre odieux. Pour y parvenir, ils l'accusaient surtout d'avoir été l'auteur et l'un des acteurs des journées des 5 et (> octobre. L'idée de se trouver sous le poids d'une telle accusation l'accablait, et à cette occasion il répétait ces paroles : « Ah! que l immoralité de ma jeunesse fait maintenant de tort à la chose publique!!! » — Bien des fois, depuis cette époque, il m'a

1 Voir, it la noie 13, l'opinion du duc de Lévis sur Mirabeau, extraite de ses Souvenirs.

répété en d'autres termes la substance de ces paroles, et toujours avec l'accent du désespoir.

« Le découragement me gagna au point que je résolus de quitter l'Assemblée et de me retirer dans les Pays-Bas. Le comte de Mirabeau s'efforça de m'en dissuader au nom de l'amitié, et par intérêt pour la famille royale, à laquelle il pensait que je pourrais être utile. « Si la guerre civile vient à notre secours, « me disait-il, nous pourrons servir la cause royale; vous mili- « tairement, et moi politiquement. » — Ses observations me détournèrent pendant quelques jours de ma résolution, mais j'y revins bientôt , parce que j'éprouvais un besoin invincible de nréloigner de scènes qui tour à tour me navraient et m'inspiraient le plus profond dégoût. D'ailleurs, il me semblait qu'à une certaine dislance, j'aurais l'esprit plus libre pour juger les événements dont je venais d'être témoin. Je partis donc, le 1 Ij décembre 1 789 , d'abord pour ma terre de Raismes , située entre Tournay et Valcnciennes, et j'y restai pendant quelques jours.

« Je me rendis ensuite dans les Pays-Bas, où venait de s'opérer contre la souveraineté de l'Autriche une révolution bien différente , dans ses principes et dans ses vues , de celle qui avait éclaté en France.

« Joseph II, empereur d'Allemagne, souverain des Pays-Bas et successeur de Marie-Thérèse, n'avait point suivi dans son gouvernement le système sage et tolérant de son illustre mère. Marie- Thérèse avait pensé que les institutions et les usages d'un peuple, quand ils n'offrent rien de contraire à la morale, doivent être ménagés et respectés, et c'est d'après cette idée qu'elle avait gouverné les Pays-Bas comme les autres parties de la monarchie autrichienne. Sun fils, au contraire, voulut s'ériger en réformateur et changer violemment par ses innovations les institutions de ses peuples. Ne avec un esprit agréable dans la société, il manquait de caraclère, au moins de celui qui devrait être l'apanage d'un grand souverain. Il ressemblait à beaucoup de gens de l'époque où il vécut, qui voulaient, à leur manière, donner aux nations ce qu'ils ont appelé la liberté. Joseph II n'avait pas même de suite dans ses conceptions; il abandonnait le lendemain ce qu'il avait

entrepris la veille, et, par cette conduite, il s'était fait des ennemis non-seulement de ceux auxquels ses réformes déplaisaient , mais même de ceux qui les avaient d'abord approuvées. Depuis huit ans que ce monarque avait succédé à Marie-Thérèse , il avait voulu abolir tous les privilèges, changer et réformer tous les principes et les usages qui jusque-là avaient prévalu dans toutes les parties du gouvernement et de l'administration. Les Pays-Bas, si constamment dévoués à sa mère, avaient été justement irrités par sa conduite, et s'étaient ouvertement révoltés contre son autorité.

« Les événements qui se passaient alors en Belgique ne devaient pas moins m'inléresser que ceux qui se passaient en France. Le rang que ma famille avait en Belgique, la fortune que nous y possédions, se trouvaient compromis par le fait des troubles qui y avaient éclaté : il y avait donc là pour moi plus qu'un sujet de curiosité ; aussi je portai ma plus sérieuse attention de ce côté.

« Pendant la dernière moitié du mois de décembre 1789 et les mois de janvier, février et mars 1790, je fis de fréquents voyages de ma terre de Raisinés à Bruxelles pour observer les événements. Je ne m'étendrai point ici sur la question de la révolution dans les Pays-Bas, à laquelle malheureusement j'ai pris trop de part; car, sous quelque rapport que je laie considérée depuis , elle ne convenait point à mes sentiments et n'était pas d'accord avec mes principes. Je fus entraîné par l'irritation que me causèrent les injustes persécutions exercées par le gouvernement autrichien contre ma sœur chérie, Mme la duchesse d'Ursel \ J'eus tort, je l'avoue; car, quelque blâmables que pussent être la conduite de l'empereur Joseph envers ses sujets et celle de ses agents envers ma sœur, cela ne justifie nullement les démarches inconsidérées que je fis alors. La fidélité pour la maison d'Aulrichc était au rang de mes premiers devoirs , et je n'aurais jamais dû oublier les bienfaits dont Marie-Thérèse avait comblé ma famille, ni les témoignages particuliers de boulé qu'elle avait

1 Marie-Plore-Françoise-Augustine-Caroline d'Arenberg, née le 25 juin 17.V2, épousa, le 13 avril 1771, .M. le duc d'Ursel. Elle est morte à Bruxelles le 15 avril 1832.

bien voulu m'accorder. Si donc ma conduite dans cette circonstance peut s'expliquer , je ne la regarde pas moins comme inexcusable.

« Je reviens aux affaires de France , qui font plus particulièrement l'objet de ces notes.

« Pendant mon séjour a la campagne et à Bruxelles, je recevais assez régulièrement des lettres du comte de Mirabeau ; mais comme ces lettres ne m'arrivaient que par la poste , qui n'offrait pas toute sécurité, elles étaient presque toujours écrites dans un sens énigmatique dont lui et moi seuls avions la clef. Elles traitaient principalement de l'insurrection de la Belgique, que naturellement il approuvait. On s'en occupait beaucoup en France, où tous les écrivains révolutionnaires en étaient les apologistes et les preneurs, quoique, en général, ils ne comprissent pas le sens de cette insurrection. Un jeune avocat, nommé Camille Desinoulins, célèbre depuis, publiait un journal intitulé la Révolution du Brabant, spécialement destiné à rendre cette révolution populaire en France. Ce Desmoulins, devenu plus tard un des hommes les plus dangereux de la révolution française, était, en 1789, très-dévoué à Mirabeau , qui croyait sa sûreté personnelle attachée au succès de toutes les révolutions.

« On trouvera dans les pièces publiées les extraits des lettres de 3Iirabeau qui ont rapport aux affaires de France; il serait superflu de reproduire ce qui a rapport à l'insurrection des Pays- Bas. Je dois dire que ces lettres me déplaisaient beaucoup. J'y voyais Mirabeau rentrer de plus en plus dans les idées révolutionnaires, approuvant parfois les hommes et les choses que je lavais entendu blâmer le plus sévèrement dans nos conversations, et chercher à jeter le mépris sur ce que je l'avais vu louer et (Irfendre. Je ne lui cachais pas l'impression que me faisaient ses lettres, et il essayait faiblement de se défendre. 11 est probable que nos rapports se seraient bientôt rompus sans l'incident que je vais raconter, et qui, en nous rapprochant de nouveau, resserra les liens de notre amitié jusqu'à sa mort.

« Vers le milieu du mois de mars 1790 , je reçus à Bruxelles, où je me trouvais alors, une invitation du comte de Mercy , ambassadeur d'Autriche, de me rendre immédiatement à Paris, où

il avait à m'entretenir d'affaires de la plus haute importance. Je ne répondis pas à M. de Mercy, mais j'arrivai à Paris le 1 G mars. « Le lendemain de mon arrivée, je me rendis dès le matin chez le comte de Mirabeau , et nous passâmes la journée en tèteà-tète. Je le trouvai plus mécontent de tout, plus découragé encore que je ne l'avais laissé. Il me dit qu'il ne s'occupait plus qu'avec répugnance des affaires publiques , et qu'il ne paraissait que rarement à la tribune. Et, qu'on le remarque bien, ce découragement tenait au spectacle des événements publics, de l'irritation toujours croissante des esprits, du progrès visible d'une anarchie délirante et furieuse , de l'affaiblissement de tous les ressorts moraux et matériels de l'autorité, des vacillations perpétuelles du roi, de l'inhabileté de son ministère. — Mirabeau qui, de son œil d'aigle, voyait cet ensemble, le présent et l'avenir, se croyait capable, seul capable de pourvoir aux nécessités de l'époque, mais il était repoussé, méconnu. Il sentait que chaque jour l'œuvre de restauration deviendrait plus diflîcile , même pour lui, en supposant 'qu'il y fût appelé, et que des retards finiraient par rendre le mal absolument incurable. Telles étaient les causes du profond découragement dans lequel il était tombé, sans aucun retour sur lui-même, sur les calculs, les projets, tes espérances de son ambition, sur les angoisses de sa position domestique, qui était, qui restait pénible et misérable, alors que, s'il avait été moins dominé par ses principes, il lui suffisait de laisser arriver à lui l'or que les factions prodiguaient à flots. — Je vis bien cependant qu'il n'avait pas renoncé à ses premiers projets de négocier personnellement avec le roi , car le langage qu'il me tenait formait un contraste bien marqué avec ses discours à la tribune et les écrits qu'il publiait ou faisait publier. Le journal le Courrier de Provence, quoiqu'il n'en fût plus le principal rédacteur, ne continuait pas moins , à cette époque , à exprimer encore ses idées ; tous les articles passaient sous ses yeux; ses discours y étaient textuellement rapportés, et ils n'étaient pas ceux d'un homme qui désespérait de la chose publique. Voilà ce que je ne pouvais m 'empêcher de remarquer. Je fus cependant beaucoup plus persuadé de sa sincérité dans nos conversations particulières, que de la vérité de ses assertions à la

tribune ou dans le Courrier de Provence. Je n'ignorais pas quel était le motif de celles-ci : il voulait arriver au pouvoir, à la direction des affaires, mais il ne pouvait suivre la route commune ; c'était , au contraire , en prenant celle qui était diamétralement opposée qu'il espérait toucher le but.

« Le surlendemain de mon arrivée à Paris, j'allai chez le comte de Mercy; je ne le trouvai point; mais, informé de ma visite, il me fit prier de l'attendre chez moi le jour après , à onze heures du matin, et il s'y rendit exactement. Je pensais qu'il allait me parler des affaires des Pays-Bas ; mais il ne m'en dit pas un mot, et la conversation commença ainsi :

m Vous avez, me dit-il, des relations intimes avec le comte de « Mirabeau? » — « Oui, monsieur le comte. » — « Le roi et la « reine, qui ont eu connaissance de ces relations, ont pensé qu'en « les entretenant, vous aviez eu l'intention de leur être utile. » — « Ils ne se sont pas trompés ; d'ailleurs, la reine en a été « avertie à plusieurs reprises. » — « Leurs Majestés m'ont chargé «t de vous demander votre opinion sur les dispositions actuelles « que vous supposez à M. de Mirabeau. » — « Le comte de Mite rabeau avait cru , au commencement des états généraux , que « les ministres du roi agiraient comme le font les ministres en « Angleterre; qu'ils chercheraient à former dans l'Assemblée un m parti pour le gouvernement, et à y rattacher les hommes les <c plus propres, par leurs talents, leurs connaissances, leur popu- «t larité, à fortifier ce parti. A l'ouverture des états généraux , le • parti populaire était celui que la masse générale de l'opinion « favorisait. Mirabeau s'est jeté dans ce parti et s'y est montré u violent, pour se faire craindre et rechercher par le gouverne- « ment. Ses calculs ont été déçus, et depuis il n'a pas dépendu « de lui de prendre une meilleure position, je veux dire celle qui u convenait à ses opinions et à ses principes politiques. Il m'en a « souvent témoigné ses regrets. Il n'a vu que de l'incapacité « dans le ministère, et il regarde M. Ncckcr comme l'auteur des i malheurs actuels de la France et de ceux qu'elle est destinée m encore à éprouver. Mirabeau a désiré que le roi eût connais- .t sance de ses dispositions à le servir : il y a plus de cinq mois « que j'en ai fait part à Jliiuskuii^rùve du roi, qui n'a pas jugé

BIBLIOÎHECA J

à propos d'en informer Sa Majesté. Alors je me suis retiré de

cette affaire, et j'ai quitté Paris, où je ne serais probablement

pas revenu, sans l'invitation que vous m'avez adressée. »

— « Eb bien, dit M. de Mercy, c'est cette affaire même qu'il

s'agit d'entamer. Le roi et la reine sont décidés à réclamer les

services du comte de Mirabeau, s'il est, lui, disposé à leur être

c utile. Ils s'en rapportent à vous sur ce qu'il y a à faire dans

i cette circonstance; leur confiance à cet égard est sans réserve;

i ils vous laissent maître des conditions, et ne veulent avoir de

t rapports avec le comte que par votre entremise. Vous serez

( leur seul intermédiaire. On attend de vous le plus grand sc-

! cret, et vous en comprenez l'importance. Il est essentiel que

c M. Necker, dont ils sont très-mécontents, ignore cette négo-

c dation. La reine compte particulièrement sur vous. Nous vous

t attendions ici depuis un mois : c'est parce que vous n'arriviez

t pas, que je me suis décidé à vous écrire. » — « Monsieur le

comte, répliquai-je, le mal déjà fait est bien grave, et je doute

que Mirabeau lui-même puisse réparer celui qu'on lui a laissé

faire. »

« Je déclarai ensuite au comte de Mercy que je ne consentirais à être l'intermédiaire de la négociation que si lui-même y prenait part, et que ma première condition était qu'il eût avec Mirabeau une conversation qui le mît en état de le juger et de connaître ses principes et ses dispositions.

« M. de Mercy bésita à me répondre sur ce point, et me dit seulement qu'il rendrait compte au roi de notre entretien, et qu'il me ferait connaître ensuite les ordres de Sa Majesté. Je vis bien qu'il craignait de compromettre son caractère d'ambassadeur dans une affaire de ce genre; mais, de mon côté, j'étais fermement résolu à ne m'y engager que conjointement avec lui et sous sa direction. Nous nous séparâmes là-dessus.

« Plus de quinze jours se passèrent sans que j'eusse aucune communication à ce sujet avec M. de Mercy. Ce fut au commencement du mois d'avril qu'il me fit prier par son secrétaire d'ambassade, M. de Blumendorf, de passer ebez lui. Je m'y rendis. L'ambassadeur me parla d'abord des scrupules qu'il éprouvait à intervenir dans une affaire si complètement en dehors du poste

qu'il remplissait. Je convins que la question était délicate; mais néanmoins je répétai que rien ne me ferait départir de ma résolution. M. de Mercy finit par céder, et me demanda alors comment il lui serait possible de voir Mirabeau sans que cela fût su, et dans quel endroit leur entrevue pourrait avoir lieu. Je lui proposai ma maison. J'occupais l'hôtel Charost, dans la rue du Faubourg-Saint- Honoré. Cet hôtel avait une sortie par le jardin dans les Champs-Elysées. La plupart de mes gens étaient étrangers, et ceux qui étaient Français d'anciens serviteurs, sur la discrétion desquels je pouvais compter.

« Il fut donc convenu que l'entrevue aurait lieu chez moi, où le comte de Mercy se rendrait en voiture par la rue Saint-Honoré, comme à l'ordinaire, tandis que Mirabeau arriverait à pied par les Champs-Elysées, entrerait par la porte du jardin, dont je lui remettrais la clef, et viendrait directement dans ma chambre, sans passer par l'antichambre des domestiques. Les mesures ainsi prises pour que cette entrevue ne fût connue que des trois personnes qui devaient y assister, nous causâmes assez longtemps, le comte de Mercy et moi, sur le malheureux état de la France et sur les dangers toujours plus pressants de la famille royale. Le comte de Mercy, comme tous les gens sages et réfléchis alors, voyait dans la révolution un événement funeste, qui entraînerait après lui de grands désastres; néanmoins son esprit était dégagé des préjugés étroits qui l'auraient empêché de reconnaître certaines conséquences utiles de la révolution, si elle avait été bien dirigée et maintenue dans des bornes convenables ; mais ce qui l'inquiétait surtout , c'est que le gouvernement du roi n'eût pu jusque-là trouver les moyens efficaces d'arrêter les tendances dangereuses du mouvement révolutionnaire. Il ne voyait que difficultés et périls dans le système suivi par M. Nccker, et ce fut dans ce moment qu'il me raconta la part qu'il avait eue à la rentrée de M. Necker au ministère. C'était pour lui le sujet de vifs regrets, quoique, dans cette circonstance, il n'eût fait que céder à la demande du roi, qui avait réclamé, comme un service, la démarche de M. de Mercy auprès de M. Necker.

« Après ma conversation avec M. de Mercy, je vis Mirabeau, et, sans lui confier encore tout ce qui s'était passé entre le comte i. 9

et moi, je lui exprimai le désir que j'avais qu'il fit la connaissance de M. de Mercy, que je lui dépeignais comme un homme modéré, loyal, et avec lequel il pourrait s'expliquer sans réserve et sans arrière-pensée. Je lui fis comprendre que des rapports avec cet ambassadeur seraient certainement un bon moyen pour inspirer de la confiance au roi et a la reine, et pour arriver ainsi au but qu'il s'était proposé, de sauver la monarchie. Mirabeau accepta avec empressement mon offre de rencontrer M. de Mercy chez moi, et la conférence eut lieu ainsi qu'elle avait été arrangée.

<t Après les premières phrases de politesse, la conversation s'engagea tout de suite sur les questions importantes qui nous préoccupaient tous les trois. M. de Mercy aborda bientôt les côtés les plus délicats de ces questions, et, après avoir tracé un tableau rapide de la marche de jour en jour plus effrayante de la révolution, et du gouffre dans lequel la France ne tarderait pas à être plongée , s'adressant à Mirabeau , il lui dit avec franchise qu'il ne pouvait pas croire qu'il persistât à compromettre ses talents et son génie en favorisant de pareils désordres.

« Mirabeau, touché de cette franchise, s'exprima de son côté avec une grande ouverture de cœur. Il reconnut les dangers de la situation, et conclut en déclarant que le seul moyen d'y échapper était de faire sortir le roi de Paris, mais non de France. 11 conjura M. de Mercy, s'il avait occasion de voir le roi, de s'efforcer de convaincre Sa Majesté que, dans les circonstances actuelles, c'était le seul parti à prendre.

u M. de Mercy ne fit cette fois aucune ouverture directe à Mirabeau de la part du roi, et se contenta de dire qu'il ne manquerait pas de tirer parti de la conversation qu'il venait d'avoir.

«'. Dans cette première entrevue, Mirabeau et M. de Mercy prirent l'un de l'autre une opinion très-favorable. Mirabeau me dit que M. de Mercy lui avait paru beaucoup au-dessus de ce qu'on le lui avait dépeint, et, en effet, il s'était montré très-habile dans l'exposé qu'il avait fait de la situation. M. de Mercy, de son eôlé, déplora qu'on eût tant différé de recourir à un homme si éininent, qu'on avait laissé devenir dangereux quand il aurait pu être si utile. 11 me dit, en sortant, que le roi et la reine avaient le désir de me parler le plus tôt possible, et que la reine Pavait charge

de me dire qu'elle me recevrait le lendemain, à une heure, aux Tuileries et dans l'appartement de Mme Thibaut, sa première femme de chambre, afin de moins exciter de soupçons. Je m'y rendis. « Mm0 Thibaut était une bonne vieille femme, vêtue aussi simplement que la femme de chambre la plus ordinaire. Quand elle parlait de la reine, elle disait : Ma maîtresse. Je passai près d'une heure chez cette bonne femme, qui m'avait averti de ne pas m'impatienter si la reine me faisait un peu attendre, parce qu'elle était occupée. La bonhomie de Mmc Thibaut, la naïve simplicité quelle mit à me raconter ce qui concernait son service et sa famille, me plurent et me firent voir en elle une honnête personne, sincèrement attachée à la reine. Quelqu'un étant venu l'avertir que la reine était seule, elle me conduisit chez elle.

« La reine commença par me dire que, depuis deux mois, elle avait pris, conjointement avec le roi, la résolution de se rapprocher du comte de Mirabeau, et qu'ils étaient tombés d'accord de s'adresser à moi pour y parvenir. Elle me répéta ce qu'elle m'avait dit quelques mois auparavant; c'est qu'elle n'avait jamais eu le moindre doute que mes liaisons avec le comte de Mirabeau n'eussent pour unique but d'être utile au roi. Elle me demanda ensuite, avec un certain accent de curiosité et d'embarras, si je croyais que Mirabeau n'avait point eu part aux horreurs des journées des 5 et 6 octobre. Je certifiai alors (ce que j'ai déjà rapporté) qu'il avait passé ces deux journées en partie chez moi, et que nous dînions ensemble tète-à-tête lorsqu'on annonça l'arrivée de la populace de Paris à Versailles. J'ajoutai que j'avais beaucoup désiré alors que les ministres du roi eussent pu entendre les opinions exprimées dans ce tête-à-tête, et surtout qu'ils eussent su les adopter.

« Vous me faites plaisir, » me répondit la reine d'un ton plus rassuré, »« j'avais grand besoin d'être détrompée sur ce point ; m car, d'après les bruits qui ont couru dans le temps, j'avais con- « serve pour le comte de Mirabeau, je l'avoue, un sentiment «i d'horreur qui n'a pas peu contribué à retarder notre résolu- « lion de nous adresser à lui, pour arrêter, s'il est possible, les »i funestes conséquences de la révolution. »

« Dans ce moment le roi entra. Sans passer par aucun préam-

bule, et avec sa brusquerie habituelle, il me dit : m La reine « vous aura déjà dit que je voulais employer le comte de Mirait beau, si vous pensez qu'il soit dans ses intentions et en son « pouvoir de m'ètrc utile. Que croyez-vous à cet égard? »

« Je répondis franchement au roi que je croyais que c'était s'y prendre bien tard, et je ne pus m'empêcher de lui faire remarquer l'extrême maladresse des ministres, qui, dès l'ouverture des états généraux, auraient dû, comme ils le pouvaient très-aisément, faire entrer clans les intérêts du roi les députés connus par leurs talents, et qui s'étaient faits les chefs du parti révolutionnaire. Je dis au roi que Mirabeau lui-même s'était attendu à des ouvertures de ce genre, mais que les ministres l'avaient dédaigné et repoussé avec une orgueilleuse présomption, qui certes, de leur part, n'était pas trop justifiable1. Je représentai encore à Sa Majesté que ce n'était pas seulement de Mirabeau, mais de beaucoup d'autres députés très-dangereux, que ses ministres auraient pu s'assurer l'appui. J'ajoutai que le mal s'enracinait chaque jour davantage, et que plus on différerait de l'attaquer, plus il serait difficile à détruire.

« Ah! s'écria le roi, il n'y a rien à espérer sur ce point avec « M. Neckcr. Aussi faut-il que tout ce qui se fera par M. de « Mirabeau reste un profond secret pour mes ministres, et je « compte pour cela sur vous. »

u Je fus atterré par cette réponse. Je ne concevais pas comment le roi pouvait songer à employer, à l'insu de ses ministres, un homme tel que Mirabeau. En effet, les conseils et les actes de celui-ci ne pouvaient pas manquer de se trouver en opposition directe avec ceux des ministres; et quelle utilité devait-on attendre d'une pareille contradiction?

« A présent, continua le roi, comment croyez-vous que Mira- « beau puisse me servir utilement? »

« Je dis au roi que je ne pouvais répondre à cette question qu'après avoir conféré avec Mirabeau.

— «t Voyez-le donc, et vous rendrez compte à la reine ou à m moi de ce qui aura été résolu. »

1 Voir, i» la noie 14, le réeil d'une entrevue de Mirabeau avec }\. Necker.

— «i Sire, ne préféreriez-vous pas que je disse au comte de h Mirabeau, de la part de Votre Majesté, de mettre par écrit ses « idées à cet égard ? »

— « Oui, encore mieux : vous me ferez remettre par la reine « ce qu'il aura écrit. C'est convenu. »

« Après ces mots, le roi se retira. La reine me dit que je serais le maître de venir chez elle aussi souvent que je le jugerais nécessaire, en ayant soin néanmoins de choisir de préférence les jours où Mme Thibaut serait de service. — Elle n'avait pas précisément à se plaindre de Mme Campan , sa seconde femme de chambre; mais celle-ci, plus femme du monde que l'autre, avait des liaisons qui ne plaisaient pas à la reine. Je sortis en repassant par la chambre de Mmo Thibaut.

« Rentré chez moi , les plus pénibles réflexions m'assiégèrent. J'étais effrayé de ce que je venais d'entendre. Mes relations avec Mirabeau ne m'avaient que trop éclairé sur le mal qui était déjà fait et sur celui qu'il fallait encore redouter. Et quelle digue pour arrêter une révolution qui renversait tout , qui entraînait tout un peuple dans sa marche, que cette conduite occulte que le roi se proposait de tenir h l'insu de ses ministres! Que seraient alors ces ministres? de perpétuels contradicteurs de tout ce qu'il voudrait faire. Qu'en pouvait-il résulter? De pareils moyens ne ressemblaient-ils pas plutôt à une intrigue qu'à d'habiles et puissantes mesures, dignes d'un gouvernement, et calculées sur l'importance du but qu'on se proposait ? — D'un autre côté , je m'expliquais assez bien les sentiments qui portaient le roi et la reine à agir comme ils voulaient le faire avec Mirabeau. Il était évident que c'était la crainte seule qui les avait poussés à se rapprocher de ce tribun, effrayant pour eux. Trompés, trahis tant de fois déjà , ils ne s'adressaient à lui qu'avec une méfiance bien naturelle, et qui pouvait même, jusqu'à un certain point, s'étendre à moi. C'était peut-être plutôt pour l'adoucir , pour se le rendre favorable, qu'on recourait à Mirabeau, que pour sui- \ ie aveuglément ses conseils. Je ne pouvais me dissimuler qu'une pareille conduite de la part du roi était parfaitement motivée par les antécédents de Mirabeau ; mais alors , que pouvait-on attendre des démarches qu'on faisait près de lui? Il ne restait qu'un

espoir : c'était que le roi et la reine prissent assez de confiance dans Mirabeau pour surmonter la juste répugnance qu'ils devaient éprouver pour lui, et qu'une fois entrés dans cette voie, ils ne reculassent devant aucune des mesures qu'il pourrait leur recommander, et dont la première devait être, soit de former une forte coalition entre lui et les ministres, soit, si ceux-ci s'y refusaient, de renvoyer le ministère. C'est à cet espoir que je m'attachai pour me soutenir dans la délicate entreprise dont je me trouvais chargé.

« 11 fallait maintenant donner connaissance à Mirabeau de ma commission. Je me gardai bien de lui communiquer les craintes que mon entretien avec le roi m'avait inspirées. Je crus, au contraire , devoir soutenir ses forces et le disposer à remplir avec courage et dévouement le rôle qu'on voulait lui donner.

« Je commençai par lui dire ce que le roi et la reine pensaient de ses talents : ils s'étaient, en effet, étendus sur ce sujet avec beaucoup de justice et de discernement. Je ne lui cachai pas cependant la question que la reine m'avait faite sur sa participation prétendue aux événements des 5 et 6 octobre. A l'instant, il changea de visage; il devint jaune, vert, hideux. L'horreur qu'il éprouvait était frappante. Pour le calmer, je lui rendis compte de tout ce que j'avais dit à la reine pour l'éclairer sur ce point , et je ne pus assez lui répéter qu'elle était complètement convaincue de son innocence; longtemps après il lui resta une pénible impression d'avoir pu être l'objet d'un soupçon aussi horrible. Quand il fut remis de cette émotion , je lui parlai de la confiance que le roi et la reine avaient conçue dans ses sentiments, dans ses opinions et ses principes monarchiques. Je lui dis alors qu'ils désiraient savoir de lui-même quels étaient les services qu'il croyait pouvoir leur rendre.

« L'effet que cette ouverture produisit sur son amour-propre ne m'échappa pas : je vis cet homme, qui se croyait, et avec raison , si haut place au-dessus des autres, soumis néanmoins à cette sorte de magie que peuvent exercer les personnes royales lorsqu'elles savent se montrer bienveillantes. Quand on réfléchit sur la puissance, souvent irrésistible, de cette influence, on est en droit de blâmer les souverains qui ne savent pas en faire

usage à propos. Je crois bien que depuis la révolution française, cette influence dont je parle a beaucoup perdu de son prestige; mais pendant la première partie de cette révolution même, quelle que fût l'audace des discours qu'on entendait à l'Assemblée nationale contre le pouvoir royal, je suis convaincu que la plupart de ces audacieux harangueurs seraient devenus d'ardents royalistes, si le roi et ses ministres avaient eu l'habileté de les attirer à eux. La vérité de cette observation a d'ailleurs été suffisamment démontrée par ce qu'on a vu plus tard.

« Mirabeau était enchanté qu'on le mît enfin à même d'être utile au roi. Je trouvai même que les difficultés pour arriver au succès , qu'il m'avait si souvent présentées comme étant presque insurmontables, s'aplanissaient trop aisément à ses yeux. Je me gardai bien de le lui faire remarquer. Je l'informai ensuite des dispositions dans lesquelles j'avais trouvé le roi, et qui étaient fort raisonnables. Louis XVI était bien loin de songer à reconquérir son ancienne autorité absolue : il était parfaitement résigné sur ce que la révolution lui avait fait perdre du pouvoir et des droits de ses prédécesseurs. Je pourrais dire que, sous ce rapport, Mirabeau était moins résigné que lui.

« En invitant Mirabeau à s'occuper de l'écrit que j'étais chargé de lui demander de la part du roi, je lui recommandai de ne pas s'engager dans de trop brillantes promesses. Quelques jours après, il m'apporta la lettre qu'on trouvera aux pièces, sous la date du 10 mai 1790, et qui est adressée au roi.

« C'eût été sans doute une entreprise au-dessus des forces humaines de vouloir rétablir la monarchie sur les antiques bases que la révolution avait détruites. Il n'est pas de puissance, quelque habile ou quelque vigoureuse qu'on veuille la supposer, qui eût pu y parvenir. Tout le monde, en France , depuis le roi luimême jusqu'au dernier de ses sujets, avait, par intention , action ou omission, pris part à cette révolution. Ce n'est que lorsqu'elles s'aperçurent que le mouvement ne suivait pas la direction qu'elles avaient voulu lui imprimer, et que les ruines de l'édifice commençaient à tomber sur elles, que quelques personnes firent pour le soutenir des efforts plus dangereux qu'utiles. Aussi n'estce point, comme il le dit dans sa lettre au roi, cette antique

monarchie que Mirabeau avait l'intention de défendre. Il songeait à la modifier, à la régénérer, à arriver enfin à une forme de gouvernement plus ou moins semblable à celle qui a conduit l'Angleterre à l'apogée de sa puissance et de sa gloire.

« La première pensée de Mirabeau était de sauver le roi dans le bouleversement général , et de l'arracher aux mains des anarchistes, qui ne pouvaient pas manquer de devenir bientôt ses bourreaux. S'il y parvenait, tout n'était pas perdu. Mais où étaient les moyens qui pouvaient assurer le succès d'une entreprise aussi hardie? Celui qui l'a conçue a de grandes ressources personnelles sans doute; mais il est seul, et ne peut agir que dans l'ombre. Il est entouré de préventions justifiées par son passé, de jaloux qui envient et redoutent ses talents et qui ne lui épargnent pas les calomnies. Il a même contre lui les représentants en apparence du pouvoir; car les ministres qui devraient l'être réellement, ne le sont que fictivement, et sont de plus incapables, même pour ce qui les regarde personnellement, de prendre aucune détermination courageuse , ou , du moins , de la prendre à propos; enfin, la révolution, dont il déplore les excès, c'est lui qui lui a donné le mouvement terrible qu'il voudrait arrêter. Ce n'est qu'en se cramponnant à elle, en la suivant avec opiniâtreté dans sa marche, qu'il peut espérer d'en changer la direction. Pour détruire l'anarchie, il faut qu'il paraisse faire cause commune avec elle.

« Telle était la position de Mirabeau , qui avait résolu de se dévouer aux intérêts du roi , même avant d'avoir pris l'engagement contenu dans sa lettre du 10 mai. C'était risquer sa vie, que, sans doute, il eût perdue, comme tant d'autres, sur l'échafaud , si elle ne se fut pas terminée naturellement au milieu de la lutte.

« Les ministres d'alors le gênaient , entravaient sa marche au lieu de la seconder; il devait faire tous ses efforts pour qu'ils fussent renvoyés et remplacés par des hommes disposés à favoriser son système. Voilà pourquoi on le vit si souvent attaquer les ministres. Une autre puissance l'embarrassait encore davantage, parce qu'elle était plus réelle, et qu'il était plus difficile de s'en défaire que des ministres, contre lesquels il pouvait, à la pre-

mière occasion, soulever la majorité de l'Assemblée. — Cette puissance était M. de La Fayette : républicain et présomptueux au delà de toute expression , cet homme était l'idole de la bourgeoisie de Paris, devenue garde nationale. Cette garde, bien qu'anarchique elle-même , était cependant la seule force publique à l'aide de laquelle on pouvait établir un peu d'ordre au milieu de la confusion générale, et M. de La Fayette en était le commandant. En cette qualité, il était admis à chaque instant auprès du roi et de la reine , sous le prétexte de veiller à leur sûreté. Les faveurs et les places, dont le roi pouvait encore disposer, étaient en grande partie accordées sur ses demandes , qu'on n'osait repousser, tandis que ses principes et ses actes ne pouvaient mener qu'à la destruction de la puissance légitime du souverain. Celuici était obligé de le traiter avec ménagement, et même avec une sorte de familiarité qui encourageait encore l'insolence à laquelle l'enivrement de ses succès l'avait disposé.

« Il fallait donc ou écarter M. de La Fayette ou le mettre dans l'impuissance de nuire, et l'un ou Fautre était à peu près impossible. Toute la France était à ses pieds; l'Assemblée elle-même, la seule autorité qui eût pu balancer la sienne, le regardait comme son protecteur et comme le plus solide appui de la révolution, qu'elle voulait continuer.

« M. de La Fayette ne pouvant être écarté, il ne restait plus qu'à composer avec lui et à essayer par là de diminuer les inconvénients. Le comte de Mirabeau crut que, dans l'intérêt du roi, il devait lui faire les premières avances, et que, dans ce même intérêt aussi, il pouvait sans scrupule louer en lui des talents et des vertus qu'il ne lui reconnaissait pas, parce qu'il croyait que ces louanges étaient le meilleur moyen de gagner un homme rempli d'amour-propre, et qui ne mettait aucun terme à ses prétentions. 11 lui adressa alors la lettre qui est placée dans les pièces à la date du 1er juin 1790.

« Cette lettre ne trouva pas M. de La Fayette plus traitable que les précédentes, et Mirabeau n'insista pas pour le moment sur l'alliance politique qu'il avait désiré contracter de ce côté. Je crois, d'ailleurs, qu'il n'était guère possible que ces deux hommes eussent marché longtemps d'accord. M. de La Fayette cédait de

— no —

plus en plus à ses penchants républicains, et Mirabeau avait des principes monarchiques très-prononcés, qu'il ne déguisait pas toutes les fois quïl pouvait les exprimer sans compromettre sa popularité. Lorsque deux hommes, qui jouent des rôles aussi importants, se sont entre-choqués, il est difficile d'espérer qu'un bon accord pourra s'établir entre eux. Mirabeau ne ménagea plus La Fayette dans ses conversations, et surtout avec ses amis, qui ne se firent pas faute de répéter les mordants propos qu'ils avaient entendus. Quant à La Fayette, il affecta du dédain et une arrogante hauteur envers Mirabeau. « J'ai vaincu le roi d'Angleu terre dans sa puissance, » disait-il un jour à M. Frochot % « le « roi de France dans son autorité, le peuple dans sa fureur; ccr- « tainement je ne céderai pas à M. de Mirabeau. »

« Ces deux hommes devaient donc sans cesse se contrarier, sans oser cependant se faire une guerre ouverte ; car alors ils se seraient compromis l'un et l'autre, et auraient donné de grands avantages à leurs nombreux ennemis, qui les observaient.

« Lorsque Mirabeau m'eut remis sa lettre au roi , je la portai cachetée au comte de Mcrcy, en le priant de la faire tenir à Sa Majesté par l'entremise de la reine. Je revis le comte de Mcrcy peu de temps après ; j'étais curieux de connaître l'impression qu'avait produite cette lettre. Le roi et la reine la lui avaient montrée; ils avaient paru enchantés, et avaient témoigné une satisfaction que j'avoue que je ne partageais pas. Plus rapproché des hommes et des événements de la révolution que Leurs Majestés, je jugeais autrement qu'elles, et je prévoyais des résultats bien différents de ceux que de trompeuses illusions les portaient à espérer.

k Aussi, je dis au comte de Mercy que, quelle que fût ma confiance dans les grands talents de Mirabeau , je ne pouvais m'empecher de regarder la monarchie française comme perdue, au moins pour bien longtemps ; que le mal était trop profond, et qu'on lutterait vainement contre un tel torrent. Je ne lui cachai pas non plus que je doutais même que Mirabeau put être d'une

1 Plus tard, l'un dos exécuteurs testamentaires de Mirabeau, et préfet du département de la Seiuc sous l'Empire.

utilité quelconque, d'après la manière dont le roi se proposait de l'employer. Mes craintes éveillèrent celles de M. de Mcrcy ; mais il ne crut pas moins nécessaire d'assurer les services de Mirabeau au roi*

« Après m'avoir parlé de l'impression que la lettre de Mirabeau avait faite sur le roi et la reine, M. de Mercy m'engagea à voir celle-ci le plus tôt que je le pourrais. Je me rendis, en conséquence, aux Tuileries dès que je sus que M,ne Thibaut était de service. Au lieu de me faire venir chez elle, la reine, cette fois, vint elle-même dans l'appartement de sa femme de chambre. Elle me confirma ce que le comte de Mercy m'avait dit sur la satisfaction que le roi avait éprouvée, en lisant la lettre de Mirabeau ; elle me répéta encore que le roi n'avait nul désir de recouvrer son autorité dans toute l'étendue qu'elle avait eue autrefois, et qu'il était bien éloigné de croire que cela fût nécessaire pour son bonheur personnel , pas plus que pour celui de ses peuples. — Elle me questionna ensuite sur ce qu'il y aurait de mieux à faire pour que M. de Mirabeau fut content d'elle et du roi. — Je répondis que j'y réfléchirais , mais qu'au premier aperçu, il me paraissait indispensable de lui assurer une honnête aisance, qui lui permit, en s'occupant des affaires de l'État, de négliger, pour le moment, les siennes propres; — que je savais qu'il manquait souvent du plus strict nécessaire, et qu'au reste, je communiquerais mes idées à cet égard à la reine, la première fois que j'aurais l'honneur de la voir.

« Cette partie de notre conversation terminée, la reine me parla des temps passés. L'espoir qu'elle avait conçu des services que rendrait .Mirabeau semblait avoir dérobé à ses regards les dangers qui la cernaient de toute part. Dans son confiant abandon, elle me donna de nouveaux témoignages de cette bienveillance à laquelle elle m'avait accoutumé dans des temps heureux qui avaient fui, hélas! pour toujours. Elle se laissa même entraîner, par les souvenirs du passé, à parler de ces choses indifférentes, quj alimentent la conversation habituelle de la société.

« L'entretien dura plus de deux heures sur un ton de gaieté qui élait naturel à la reine, et qui prenait sa source autant dans la bonté de son cœur que dans la douce malice de son esprit. Le but

de mon audience avait été presque perdu de vue ; elle cherchait à l'écarter. Dès que je lui parlais de la révolution, elle devenait sérieuse et triste ; mais aussitôt que la conversation portait sur d'autres sujets, je retrouvais son humeur aimable et gracieuse. Et ce trait peint mieux son caractère que tout ce que je pourrais en dire. En effet, Marie-Antoinette, qu'on a tant accusée d'aimer à se mêler des affaires publiques, n'avait aucun goût pour elles. A une âme noble et élevée elle joignait une promptitude de décision et une énergie de volonté dont elle avait donné la preuve dans plus d'une circonstance. C'était précisément cette force de résolution qui manquait à Louis XVI ; les ennemis de la royauté le pressentirent de bonne heure et ils dirigèrent toutes leurs attaques contre celle dont ils redoutaient l'influence. Aussi peuton remarquer que, dès les premiers jours de la révolution, on ne parlait que des vertus du roi, en se taisant sur la reine. Enhardis par leurs succès, les révolutionnaires ne tardèrent pas à désigner Marie-Antoinette comme la grande coupable , parce qu'ils devinaient qu'il y avait en elle une énergie et un courage qui leur opposeraient une ferme résistance. C'est ainsi que , depuis ce temps jusqu'à sa mort, elle a été abreuvée de reproches et d'accusations, dans lesquels la perfidie luttait d'ardeur avec l'infamie. Il suftît de lire les débats du procès de la reine, pour voir qu'après trois années d'une révolution délirante, on ne put pas recueillir contre elle un chef d'accusation soutcnable devant un jury impartial. On fut obligé de descendre jusqu'aux inventions les plus hideuses, jusqu'aux détails les plus ignominieux pour ceux qui osaient les exposer, afin de donner une apparence de fondement au procès; mais l'apparence d'un tort véritable, on ne put pas la trouver. Aussi, je ne crains pas de le dire, si la mort de Louis XVI est un crime à jamais honteux pour ceux qui le commirent, le procès et la mort de la reine présentent un spectacle encore plus révoltant peut-être de lâche perfidie, de déni de justice, d'abus de la force, du renversement enfin de tout ce qu'il y a de plus sacré parmi les hommes.

m En me congédiant, la reine me dit : « La première fois que « vous viendrez , il faut que le roi vous voie, il a plusieurs « choses à vous dire. »

« Je sortis, non sans faire de nouveau les plus pénibles réflexions sur tout ce que je voyais et ce que je venais d'entendre. 11 était évident que ni la reine ni le roi ne se rendaient un compte exact des dangers qui les menaçaient. Environnés depuis leur naissance, et dans tous les instants de leur vie, de tout ce que le respect et l'amour des hommes peut avoir de séduisant, comment, naturellement bons et confiants, auraientils pu imaginer les horreurs dont ils devaient être victimes? Et ce qu'il y avait de plus douloureux pour moi, c'est que, dans tout ce qu'on proposait de faire, je ne voyais aucun moyen efficace de les sauver.

« La reine avait aussi chargé le comte de Mercy de s'informer près de moi de ce qu'il conviendrait que le roi fit pour le comte de Mirabeau. En causant sur ce sujet, M. de Mercy fut le premier à me dire qu'il lui semblerait convenable que le roi payât ses dettes. J'étais aussi de cet avis, parce que je savais que, de tous les ennemis qui importunaient Mirabeau, ses créanciers étaient ceux qui le tourmentaient le plus. — « Mais, me dit le comte « de Mercy, ces dettes ne sont-elles pas très-considérables? » — Je répondis que je n'avais à cet égard aucune notion précise, mais que je savais seulement que Mirabeau était aux abois; qu'il avait longtemps vécu d'emprunts faits de tous les côtés, et que, depuis plusieurs mois déjà, je lui prêtais 50 louis par mois.

«< Je promis au comte de 3Icrey de prendre des informations à ce sujet. Le lendemain de cette conversation, je vis Mirabeau; j'abordai directement la question et je lui dis que j'étais chargé, de la part du roi, de savoir ce qu'il y aurait à faire pour le conlenter. J'exprimai ensuite, comme venant de moi, l'idée du pavement de ses dettes, et lui demandai à quoi elles pouvaient monter. Il me dit qu'il n'en savait rien lui-même, mais qu'elles devaient être considérables; qu'au surplus, il saurait bientôt à quoi s'en tenir sur ce point, et qu'il serait parfaitement satisfait s'il était assuré de pouvoir compter sur 100 louis par mois.

« Peu de jours après, il me montra la liste complète de ses

dettes. Il y en avait dont le litre était au moins burlesque, et qui

ni lestaient trop bien les vicissitudes d'une vie si tristement agi-

tëe : par exemple, ses habits de noce étaient encore à payer. Le

t. iû

total, y compris les 400 louis qu'il avait reçus de moi, se montait à 208,000 fr. Pour un homme qui était appelé à recueillir plus de 50,000 fr. de rente en terres, on voit qu'il lui aurait été facile de se libérer, s'il avait eu le loisir de soigner ses affaires. Je mis la liste de côté, et nous parlâmes d'autre chose; mais, comme je me taisais sur ses dettes, il ramena bientôt la conversation sur ce sujet, et dit : « Elles sont trop considérables pour qu'un «i puisse les payer; mais, mon ami, faites ce que vous pourrez « pour que je puisse au moins compter sur 100 louis par mois. » — Je le rassurai sur ce point, convaincu, comme je l'étais, que le roi ne pourrait trouver cette demande exorbitante.

« Quand je fis part au comte de Mercy du montant des dettes de Mirabeau, il me dit ; « Puisqu'il n'y a pas davantage, le « roi fera bien de tout payer; j'en parlerai dans ce sens à la <( reine. »

« Peu de jours après, la reine me lit appeler. Cette fois, c'est par Mme Campan, seconde femme de chambre de la reine, que je fus reçu. Je l'avais vue quelquefois chez la reine auparavant, mais je ne la connaissais pas. Sans beaucoup de grâce et sans physionomie, Mme Campan avait cependant une certaine beauté que gâtaient toutefois ses manières et son ton prétentieux. Elle me reçut comme une personne de la société à laquelle j'aurais fait une visite, et me dit que la reine, étant encore occupée, ne pourrait me recevoir qu'un peu plus tard. Elle engagea alors une conversation dans laquelle je trouvai que l'affectation et la recherche étouffaient un peu l'esprit. — La reine ne tarda pas cependant à me faire avertir, et j'entrai chez elle.

« En attendant que le roi vienne, » me dit-elle tout de suite, « je veux vous dire qu'il est décidé à payer les dettes du comte « de Mirabeau. Il a d'autres intentions à ce sujet, et il vous en « parlera lui-même. M. de Mercy a déjà pu vous dire que le roi m était très-satisfait de la lettre de M. de Mirabeau ; il ne désire «t et ne peut pas désirer plus que ce que M. de Mirabeau promet « dans cette lettre; nous espérons seulement que celui-ci tiendra •i sa parole : nous y comptons bien, vous pouvez l'en assurer. Le u roi vous demande de vous occuper du payement des dettes et « de vous charger de toute cette affaire : mais ne perdez jamais

« de vue que nos rapports avec M. de Mirabeau doivent rester « secrets. »

« Je rassurai d'abord la reine sur ce dernier point ; mais quant au payement des dettes, je la suppliai d'en charger une autre personne que moi, et lui dis qu'il lui serait facile de trouver quelqu'un assez sûr et assez discret pour lui confier cette mission. La reine insista pour que ce fût moi ; mais, de mon côté, je persistai respectueusement dans mes représentations à ce sujet, et elle finit par céder à mes objections. Je lui fis observer en même temps qu'il était essentiel qu'elle choisît cette personne parmi celles qui avaient l'habitude de la voir souvent, afin que je pusse aussi m'adresser à elle chaque fois que j'aurais à faire passer les notes, avertissements, etc., qui résulteraient nécessairement des relations qu'on établissait avec Mirabeau. Cette précaution était indispensable; sans cela, on n'aurait pas manqué de tirer des inductions compromettantes de mes liaisons intimes avec Mirabeau et de mes fréquentes apparitions aux Tuileries. La reine, après avoir cherché, me proposa M. de Fontanges, archevêque de Toulouse \ Il avait été l'un de ses aumôniers, et lui devait son archevêché. Il lui était très-dévoué, et elle le voyait ou communiquait avec lui presque tous les jours.

« Ce point arrêté, je fis part à la reine de mes réflexions sur le peu d'utilité qu'on tirerait des rapports avec Mirabeau , s'ils devaient se borner à des communications clandestines entre le roi et lui. J'essayai de lui faire comprendre que la première chose à ftiirc serait de mettre Mirabeau en relation avec les ministres, pour qu'il pût, d'accord avec eux, défendre leurs projets dans l'Assemblée.

« La reine me répondit qu'elle croyait que cette idée serait impraticable dans la disposition où étaient les ministres actuels, mais que, d'ailleurs, je pouvais en parler au roi, qui parut dans ce moment.

« Le roi commença par me répéter les paroles de la reine sur la lettre de Mirabeau, qui lui avait causé, me dit-il, une extrême satisfaction. De même que la reine, et plus qu'elle encore, il

1 Voir sur .M. de Fontanges la note 15.

semblait avoir dans l'avenir une confiance sans bornes ; il resar- (lait comme facile de rétablir les choses sur un pied supportable. A cet égard, je lui dois la justice de dire qu'il exigeait peu pour lui personnellement. 11 pensait d'ailleurs que, si les ministres devaient à l'avenir avoir plus de difficultés et d'embarras, lui aurait moins de responsabilité, et par conséquent plus de tranquillité. Le roi voyait dans ses relations personnelles avec Mirabeau un moyen de s'assurer d'avance cette tranquillité ; mais il repoussa mes observations suc la nécessité , indispensable à mes yeux, que ces relations s'étendissent aux ministres. Était-ce par défiance envers ceux-ci ou envers Mirabeau? C'est ce que je ne pus démêler, et je serais plutôt porté à croire que c'était un effet de la faiblesse de son caractère, qui lui permettait rarement de prendre une résolution complète et de la suivre dans toutes ses conséquences. Tel était le malheureux Louis XVI, dont on pourrait dire que la Providence se trompa lorsqu'elle le fit roi, à une époque comme celle de la révolution française, tandis qu'il aurait été un roi constitutionnel d'Angleterre excellent.

« Le roi me rendit l'original de la lettre de Mirabeau, en me disant : « Vous le garderez, ainsi que ces quatre billets de ma « main, chacun de 250,000 livres. Si, comme il le promet, «t M. de Mirabeau me sert bien, vous lui remettrez, à la fin de la « session de l'Assemblée nationale, ces billets pour lesquels il « touchera un million \ D'ici là, je ferai payer ses dettes, cl « vous déciderez vous-même quelle est la somme que je dois « lui donner chaque mois pour pourvoir à ses embarras pré- «< sents. >»

« Je répondis que je croyais que G, 000 livres par mois le satisferaient. — « C'est bien, dit le roi, je le ferai très-volontiers. » — Peu après, notre conférence finit, et le roi me congédia.

«t Je ne tardai pasà voir le comte de Mirabeau. Je lui annonçai qu'il recevrait G,000 livres par mois, et (pie toutes ses dettes, jusqu'à la concurrence de 208,000 livres, seraient payées. Enfin, en lui disant que le roi, très-satisfait des sentiments exprimés

1 \ |>n- la mort du comte de Mirabeau, je remis les quatre billets au roi. [Note du mut te de La Marck.)

dans la lettre qu'il lui avait adressée, se reposait avec confiance sur le zèle qu'il y promettait, je lui montrai et l'original de cette lettre, qui devait rester entre mes mains, et les quatre billets de 250,000 livres chacun que je devais également conserver. Je l'informai que l'intention du roi était de lui faire remettre cette somme d'un million, si, à la fin de la session de l'Assemblée, il avait fidèlement rempli les engagements contenus dans sa lettre, d'après les termes de laquelle il demandait lui-même à être jugé. Mirabeau laissa éclater une ivresse de bonheur, dont l'excès, je l'avoue, m'étonna un peu, et qui s'expliquait cependant assez naturellement, d'abord par la satisfaction de sortir de la vie gênée et aventureuse qu'il avait menée jusque-là, et aussi par le juste orgueil de penser qu'on comptait enfin avec lui. Sa joie ne connut plus de bornes, et il trouvait au roi toutes les hautes qualités qui doivent distinguer un souverain; et s'il n'en avait pas fait preuve encore, il fallait, disait-il, s'en prendre à d'inhabiles et sots ministres qui n'avaient pas su le représenter à la nation avec toutes les qualités qu'il possédait; mais il n'en serait plus de même désormais, et on le verrait bientôt occupant une situation digne de son caractère généreux.

« Je me gardai bien de le ramener à des idées plus modérées; je mis au contraire à profit cet élan de reconnaissance pour stimuler encore le dévouement passionné qu'il témoignait, cl qui, j'en ai la conviction, était parfaitement sincère.

« Je rendis compte à M. de Mcrcy de tout ce qui s'était passé. Admis dans la plus grande confiance de la reine, il devait être mis au fait de tout. J'éprouvais d'ailleurs le besoin de l'associer à toutes mes démarches dans l'épineuse carrière où je me trouvais engagé, et j'arrangeai tout pour que Mirabeau et lui pussent se revoir chez moi le plus tôt possible.

« L'entrevue eut lieu sans difficulté. L'air ouvert et le ton assuré de Mirabeau, sa conversation brillante et animée, enchantèrent M. de Mcrcy et lui inspirèrent une confiance dans l'avenir, qu'on l'a vu, je ne partageais pas. Le roi et la reine lui avaient tenu à peu près le même langage qu'à moi. La lettre et les protestalions de Mirabeau leur donnaient à tous des espérances qu'ils prenaient déjà pour des réalités.

« Resté seul avec M. de Mercy, après le départ de Mirabeau, je me permis des observations que je n'avais pas hasardées dans mon entrevue avec le roi et la reine, et qui eussent été mal placées dans l'état où les choses se trouvaient. Je fis remarquer à M. de Mercy qu'en réalité rien n'était changé; que Mirabeau, dans toutes les grandes questions, avait déjà auparavant défendu les principes monarchiques, et que, sous ce rapport, on n'aurait jamais eu rien à craindre de lui. Ce n'était pas là où gisait le mal ; c'était dans le ministère, collège sans force et sans habileté, et qui resterait étranger à l'impulsion de Mirabeau. On ne pouvait donc se promettre de la coopération de celui-ci aucune influence décisive, aucun résultat majeur.

M. de Mercy reconnaissait la justesse de mes réflexions. « Mais « nous parviendrons, me dit-il, à former un autre ministère « mieux composé, il s'entendra avec Mirabeau, et les choses pourv ront s'améliorer, n

« J'appris ainsi que le roi et la reine avaient confié au comte de Mercy leur désir de changer le ministère, et d'en nommer un qui pût conduire les affaires de concert avec Mirabeau. C'était une lueur d'espoir au milieu de mes constantes inquiétudes.

« Ainsi qu'il avait été convenu avec la reine, je devais m'entendre avec son ancien aumônier, M. de Fontanges, archevêque de Toulouse. Je le connaissais peu; je l'avais vu de loin à l'Assemblée nationale, dont il était membre, comme moi. J'allai audevant de lui au moment même où il venait à ma rencontre : la reine l'avait prévenu, et nous nous comprimes immédiatement. Je lui proposai une promenade dans le jardin des Tuileries, pour y causer plus à notre aise. Je trouvai en lui L'homme excellent que la reine m'avait dépeint; une franchise et une discrétion qui devaient éloigner toute inquiétude, cl, pour la reine, une reconnaissance et un dévouement sans bornes. L'archevêque, 1res au fait des relations déjà entamées entre la cour et Mirabeau, nie témoigna le désir de faire bientôt la connaissance de celui-ci, si toutefois je n'y voyais pas d'inconvénient. Je l'assurai qu'au contraire je croyais indispensable qu'il a î ( promptement Mirabeau, et il resta convenu qu'ils se rencontreraient chez moi, et que, dans l'assemblée, ils éviteraient toute apparence de liaison. Je

tenais beaucoup à ce que les questions d'argent entre la cour et Mirabeau se traitassent exclusivement par l'archevêque. Je pressai donc leur rencontre, et ils se virent chez moi, à dîner, peu de jours après. Ils furent très-contents l'un de l'autre ; et Mirabeau, que la conscience de ses forces et de son dévouement autorisait, pour ainsi dire, à compter sur une grande et irrésistible influence, sut communiquer à l'archevêque tout l'espoir dont il était rempli.

« Mes rapports avec l'archevêque de Toulouse continuèrent sans interruption jusque dans l'année 1791, à l'époque où je quittai Paris. Il ne se passait pas de jour qu'il ne vînt me voir ou que nous ne nous écrivissions : on retrouvera la trace de nos liaisons intimes dans les nombreux billets que je reçus de lui et que j'ai conservés en partie. La reine lui confiait à peu près tout ce qu'elle pensait, tout ce qu'elle disait, tout ce qu'elle faisait. Elle lui avait parlé des difficultés que je faisais à me charger des arrangements relatifs au payement des dettes de Mirabeau, et lorsque la conversation en vint à ce point, je lui exposai les raisons pour lesquelles je croyais qu'il était convenable que ce lût lui qui se chargeât de cette affaire. Je lui représentai que, par ce moyen, Mirabeau se trouverait, à son égard, placé dans une sorte de déférence qui aurait ses avantages, tandis que moi, de mon côté, je continuerais à surveiller sa conduite politique, et que, de cette façon, il serait entre deux influences qu'il ne pourrait se dispenser de respecter. L'archevêque résista d'abord un peu, mais son dévouement pour la reine l'emporta sur toute autre considération, et il finit par céder.

« Les choses ainsi disposées, je remis à M. de Fontanges la note sur les 208,000 livres de dettes que Mirabeau m'avait fournie. Je prévins celui-ci de l'arrangement qui, lui dis-je, avait élé fait dans ses intérêts, puisqu'il allait se trouver dans des rapports intimes avec le véritable confident de la reine, avec celui qui, ayant journellement occasion de la voir, pourrait mettre sous ses yeux, dans les moments les plus opportuns, toutes les notes, les avis, les observations qu'il voudrait lui faire parvenir.

« Cette liaison ne tarda pas à être avantageuse à Mirabeau, car, outre les 0,000 francs qu'il recevait par mois, l'archevêque

lui remit 500 francs, également par mois, pour un copiste, M. de Comps, qui n'était point son secrétaire : c'était M. Pellenc qui était le véritable secrétaire de Mirabeau ; j'aurai occasion de parler de lui plus tard. Il était important, au reste, de payer le silence de celui qui prenait copie des notes de Mirabeau pour la cour \

« Peu de jours après, l'archevêque vint de nouveau dîner chez moi en tiers avec le comte de Mirabeau, et ces diners se répétèrent assez souvent. L'archevêque y apprenait beaucoup tic choses qui devenaient les sujets de ses conversations avec la reine. Mirabeau y trouvait de son côté l'occasion de se faire valoir, parce qu'il jugeait bien que tout ce qui se disait d'important dans ces entretiens était aussitôt rapporté à la reine. Quant à moi, j'y gagnais d'être moins souvent obligé de déranger la reine, et cela me convenait mieux. Mirabeau abusa un peu, je dois le dire, de la facilité qu'il rencontrait à rendre l'archevêque favorable à ses idées. Je citerai ici un fait de ce genre.

« La compagnie des libraires de Paris se trouvait dans des embarras pécuniaires qui l'exposaient, disait-on, à manquer à ses engagements. Mirabeau, comme écrivain, connaissait plusieurs de ces libraires. Il désirait leur être utile et compromettre M. Nccker qui, en sa qualité de ministre des finances, devait, ainsi qu'on le verra par les pièces, intervenir dans cette affaire. Mirabeau persuada à l'archevêque que c'était là une bonne occasion de populariser le roi et la reine.

« Il s'agissait de venir au secours des libraires qu'il représentait comme étant à la tète de la bonne bourgeoisie de Paris. En exposant la misère à laquelle serait livrée la nombreuse classe ouvrière employée par les libraires, si elle perdait ses occupations, en répétant que le roi et la reine s'attireraient de nombreuses bénédictions s'ils venaient au secours de celte classe, il parvint à persuader à l'archevêque que cet objet était d'une haute importance, et la reine ajouta foi à tout ce que lui dit l'archevêque. Mirabeau fit des Mémoires et des pétitions pour ces li-

;■... i Ps'ous n'avons pas besoin d'ajouter que toutes Icn pièces que nous publions sont •les minutes originales écrites de la main même de Mirabeau.

braires, auxquels le roi accorda des secours considérables à titre de prêt. Quant à la popularité que Mirabeau avait promise, elle se réduisit à peu de chose.

« Je reprochais à Mirabeau de donner ainsi son temps à des affaires particulières , lorsque de si graves intérêts réclamaient tous ses soins. Il me répéta ce qu'il avait dit à l'archevêque, que c'était un moyen de populariser la cour parmi les ouvriers, où résidait la force physique, qu'il était si nécessaire d'avoir pour soi. Tout cela était assez bien expliqué, mais les résultats ne répondirent pas aux promesses. J'en montrai de la mauvaise humeur à Mirabeau, qui me promit alors de ne plus jamais rien proposer à la cour sans m'avoir préalablement consulté.

« Au milieu de ses embarras publics et particuliers, Mirabeau n'oubliait pas les jouissances dont sa nature fougueuse lui avait fait un besoin. 11 voulait faire marcher de front les plaisirs et les affaires, et, quoiqu'il parlât souvent de sa réputation et de la gloire à laquelle il aspirait devant la postérité, il n'était cependant pas d'humeur à sacrifier entièrement le présent au futur. Il y avait eu lui, si j'osais m'exprimer ainsi, un débordement de facultés intellectuelles et physiques qui agitaient continuellement son impétueuse nature, et qui, toutes à la fois, tachaient de se faire jour.

« Au lieu de prendre un appartement plus décent que celui qu'il avait occupé jusque-là, il voulut avoir une maison entière à lui; au lieu d'un seul domestique qu'il avait, il prit un valet de chambre, un cuisinier, un cocher, des chevaux, etc., etc., et pourtant chacun savait que, peu de temps auparavant, il avait été au\ derniers expédients. Je lui parlai de l'inutilité, du danger de ces dépenses qui pouvaient produire les plus fâcheux effets dans le public, dont les yeux étaient fixés sur lui. Je lui fis sentir que ses ennemis ne manqueraient pas de rechercher la source de cette opulence si nouvelle, et de l'interpréter de la manière la plus embarrassante pour lui. Il supporta toutes mes remarques et même mes reproches avec une extrême douceur, et me promit d'être plus réservé dans ses dépenses. Mais, avec son caractère, lui était-il possible de tenir ses promesses sur ce point?

« Toutes ces dissipations ne le faisaient cependant pas man-

quer à l'engagement qu'il avait pris de servir le roi. Il montrait au contraire à cet égard une activité prodigieuse.

« L'autorité du roi ne pouvait être rétablie que par la force armée; il fallait donc mettre cette force à sa disposition. L'opinion de Mirabeau sur le droit de paix et de guerre, qui est sans doute, de tousses travaux législatifs, celui qui lui a fait le plus d'honneur, n'avait pas d'autre but. Aussi les Lameth, Duport, Barnave et tous les républicains la combattirent. Leurs intrigues et leur rage provoquèrent dans la multitude des propos qui menaçaient la vie de Mirabeau. Les Mémoires du temps ont tenu note de ce fait; il est authentique, et je puis moi-même le certifier.

« Mirabeau, dans son dévouement pour la bonne cause, était allé jusqu'à sacrifier sa passion la plus dominante, son orgueil, en proposant, comme je l'ai dit, un rapprochcmentàM. de La Fayette, que personnellement il n'estimait guère, et peut-être aurait-il tenté aussi des moyens de conciliation avec plusieurs autres de ses ennemis; mais, après de telles violences, il ne pouvait plus y avoir de rapprochement. Les haines qui ont de pareilles causes, la mort même n'a pas toujours le pouvoir de les éteindre. Aussi, lorsque Mirabeau était près d'expirer, les Lameth refusèrent de faire partie d'une députation que le club des Jacobins envoyait pour s'informer de l'état où il se trouvait. Barnave, moins haineux, moins intrigant, et qui avait encore les vertus de la jeunesse, ne refusa point d'être de la députation. Mirabeau, instruit de la démarche de Barnave, y fut très-sensible et eut la consolation, en mourant, de laisser un ennemi de moins à sa mémoire.

«t Mirabeau, à cette époque, ne s'accordait pas un instant de repos. Tantôt à la tribune, tantôt dans son cabinet; à l'affût de tout ce qui se passait, de tout ce qui se disait; dictant à son secrétaire, écrivant lui-même ; revisant les écrits qu'il faisait faire ; provoquant les discussions pour faire jaillir des idées nouvelles ; s'emparant lui-même de ces idées pour les rédiger par écrit, ou chargeant les autres d'en faire la base de leur travail, et pardessus tout cela n'oubliant pas ses plaisirs ; — telle est l'idée qu'il faut se faire de cet homme extraordinaire, que la nature semblait

avoir créé pour étonner ses contemporains par la réunion de tant de qualités frappantes et de facultés qui paraissent incompatibles.

«Presque chaque jour il faisait parvenir à la cour des notes dont la rédaction exigeait un grand soin. Ces notes étaient le résultat de ses observations sur la marche de l'Assemblée , sur la tendance des partis, et sur les mesures à prendre pour les combattre ou se soustraire à leur violence. Le premier travail de ce genre, digne de remarque, est daté du 20 juin 1790, et parle d'une motion du marquis de Lambel, appuyée par La Fayette, les frères Lamctli et même par le vicomte Mathieu de Montmorency, mais combattue par l'abbé Maury. L'Assemblée avait supprimé la veille les titres de noblesse, de sorte que le royaume de France n'était plus qu'une démocratie. Mirabeau , qui d'après ce décret n'était plus que M. Riquetti , ne s'était pas trouvé à la séance du soir où le décret avait été rendu. Il ne l'apprit que le lendemain, lorsque sa note était déjà rédigée, et voilà pourquoi il ne dit que quelques mots de la résolution de l'Assemblée. — Il parle dans celle note d'une manière brusque, sans circonlocutions. Il entre ainsi en matière :

« Il ne faut pas se déguiser que la crise politique est au comble « ef se compliqué d'une manière très-effrayante.

« D'abord l'armée, qui donne des instruments de brigandage « à quiconque voudra faire le métier de voleur en grand. Man- « drin peut aujourd'hui devenir roi. On est averti de plusieurs «i grandes villes, et de Marseille en particulier, qu'on tremble « de la multitude de soldats débandés et d'étrangers qui affluent « de toutes parts.

« Ensuite la démence d'hier au soir, dont La Fayette a été, « ou bêtement, ou perfidement, mais entièrement complice, « démence que je regarde comme le brandon de la guerre civile , < par les excès et les violences de tout genre dont un décret, » plus insensé encore par la manière dont il a été rendu que par « ses dispositions, ouvre la scène.

«i En troisième lieu , la guerre qui va déchaîner toutes sortes « de calamités, et qui, faite follement, sans système, sans argent, « sans discipline, sans aucune possibilité de succès, établira sur

« chaque vaisseau et dans chaque régiment une potence et constiu tuera le roi et la reine dans une responsabilité vraiment indi- « viduelle \

« Je ne crois pas que le trône, et surtout la dynastie, aient « jamais couru un plus grand danger. Sans doute il est encore « des ressources, et la correspondance de M. de Mirabeau, depuis « qu'il la pousse avec une grande activité, lui en découvre tous « les jours. Il ne faut pas croire que les provinces soient, je ne « dis pas à la température de Paris (peut-être encore sont-elles « plus exaltées), mais à son immoralité profonde, à son mépris « pour les propriétés, à son désir insatiable de tout bouleverser, « -de tout prendre, de tout ravir. Enfin, l'accès ne peut aller plus « loin, et par conséquent il y aura bientôt réinittence, ou, ce qui « revient à peu près au même, complication de maladie, d'où «( résultera la guérison ou la mort. »

« Les moyens qu'on pouvait employer étaient de l'argent , et encore de l'argent. Mirabeau voulait qu'on le répandit à grandes masses et sur plusieurs points, qu'il y eût des troupes soldées, ou du moins leurs éléments dans les provinces indiquées par des hommes habiles, que l'on chargerait d'en reconnaître l'esprit, et qui seraient capables d'en juger les dispositions. 11 désirait avoir sous sa direction un assez grand nombre de ces agents, hommes fermes et d'un caractère décidé, connaissant le terrain sur lequel ils auraient à opérer, et qui sussent en tirer parti. — Dans la plupart de ses notes , Mirabeau revient sur la nécessité de multiplier ces agents.

1 li faut rappeler ici qu'il y avait alors une discussion lrès-\ ive entre l'Angleterre et l'Espagne, au sujet de la possession de l'établissement de Noolka, sur les côtes de l'océan Pacifique. Ces deux puissances armaient, et, en vertu des traités d'alliance entre l'Espagne cl la France, celle-ci devait venir au secours de son alliée. Il est vrai que des négociations empêchèrent la guerre, que Mirabeau regardait alors comme inévitable; mais on peut appliquer presque mol à mol le passage de sa note aux premiers événements de 17'.)^. deux qui, alors, flrénl entreprendre la guerre, avaienl l'intention première de profiter du boulevèrseinenl qu'elle devait produire pour renverser les restes du trône. Ils s'en sonl \aniés eux-mêmes. Comme en 1790, ils étaient >ans mo\ eus ; les assignats, les pillages «i toutes les horreurs possibles pouvaient seuls leur donner des succès, ils réussirent effectivement, mais ils imprimèrent à la nation une profonde immoralité dont elle ne guérira de longtemps. (IS'utc dit vomie de La Murvk.)

tt Ces premières idées étaient les préliminaires d'un vaste plan dont on a deviné quelques lambeaux , lors du procès du roi , mais qui n'a jamais été connu, au moins dans tout son ensemble, et qu'on trouvera ici parmi les pièces , à la date du 25 décembre 1790.

tt Mirabeau espérait beaucoup, dans la marche qu'il voulait que le roi suivît, de l'appui qu'il trouverait dans l'intelligence et le courage delà reine. Il lui rappelait l'exemple de sa mère, et, comme mère elle-même , il faisait un appel à son énergie. — « Le moment viendra bientôt, disait-il dans la même note , où il « faudra essayer ce que peuvent une femme et un enfant à che- « val ; c'est pour elle une méthode de famille ; mais , en atten- « dant, il faut se mettre en mesure, et ne pas croire pouvoir »c sortir d'une crise extraordinaire à l'aide du hasard ou des « combinaisons d'un homme ordinaire. »

« Mirabeau craignait toujours , et avec raison , l'opposition de La Fayette à ses desseins. Il avait fait tout ce qu'il avait pu pour vaincre son amour-propre; n'ayant pu y réussir, il crut que l'intervention de la reine aurait pu le rendre plus traitable : on lira, dans la note du 15 septembre 1790, le langage qu'il aurait voulu que le roi tînt h M. de La Fayette.

« Le roi ne put se déterminer à cette démarche , sur laquelle le comte de Mercy et moi nous jugeâmes inutile d'insister.

«c Mirabeau, dans la même note, en parlant des ministres et de tous ceux qui , sous prétexte de servir le roi , s'emparaient d'un pouvoir abandonné et n'en tiraient qu'un système d'anarchie, disait de la reine : »< Le roi n'a qu'un seul homme, c'est sa femme. « Il n'y a de sûreté pour elle que dans le rétablissement de l'au- « torité royale. J'aime à croire qu'elle ne voudrait pas de la » vie sans la couronne : ce dont je suis bien sûr, c'est qu'elle « ne conservera pas la vie , si elle ne conserve pas la cou- <t ronne. »

<t Je ne répéterai pas ici tout ce que Mirabeau, impatienté, indigné de la conduite de M. de La Fayette, écrit sur son compte dans ses différentes notes, car, dans chacune presque, il insiste sur la nécessité d'abattre sa puissance.

« Malgré une infinité d'obstacles et une immobile résistance 1* il

qui souvent l'arrêtaient tout court, Mirabeau poursuivait sa tâche, en signalant les malheurs qu'il prévoyait, en dénonçant les intrigants à craindre et les gens ineptes ou pervers qui cherchaient à tromper la cour. Jamais peut-être aucun roi n'a entendu un pareil langage d'un sujet fidèle, et rien, ce me semble, ne prouve mieux la bonne foi de celui qui le tenait. 11 protesta de cette bonne foi dans une note postérieure de quelques jours à celle que je viens de citer. Je veux en extraire quelques passages pour bien constater quels étaient les principes qui dirigeaient Mirabeau dans ses relations avec la cour, principes aussi honorables pour le roi et la reine, auxquels s'adressaient ses avis, que pour celui qui les donnait :

<c J'ai professé les principes monarchiques lorsque je ne voyais « dans la cour que sa faiblesse, et que, ne connaissant ni l'âme « ni la pensée de la fille de Marie-Thérèse, je ne pouvais compter « sur cette auguste auxiliaire. J'ai combattu pour les droits du « trône lorsque je n'inspirais que de la méfiance, et que toutes « mes démarches, empoisonnées par la malignité, paraissaient « autant de pièges. J'ai servi le monarque, lorsque je savais bien « que je ne devais attendre d'un roi juste, mais trompé, ni bien- » faits, ni récompenses. Que ferai-je maintenant, lorsque la « confiance a relevé mon courage, et que la reconnaissance a fait « de mes principes mes devoirs? — Je serai ce que j'ai toujours « été, le défenseur du pouvoir monarchique réglé par les lois, « et l'apôtre de la liberté, garantie par le pouvoir monarchique. « Mon cœur suivra la route que ma raison seule m'avait tracée, « ou plutôt, malgré des grâces inespérées, aucun sentiment nou- « veau n'est entré dans mon âme. Confondue avec l'affection cl « le respect, la reconnaissance s'y trouvait déjà. On a dit de la <i Divinité que travailler c'cstla prier. On doit dire des bons rois, « que les servir, c'est reconnaître leurs bienfaits. Au lieu de < perdre beaucoup de temps et beaucoup de pages à rendre des « actions de grâces, je continuerai donc mes notes de circonstance « avec une grande activité; mais je voudrais esquisser en cet « instant un plan de conduite générale, à laquelle je mets, je « l'avoue, assez d'importance, parce quelle est le fruit d'une « longue et profonde méditation. 11 s'agit des rapports de la cour

« avec l'idole du jour, le prétendu général de la constitution, le m rival du monarque, M. de La Fayette enfin. »

« Ici l'auteur examine s'il serait avantageux ou nuisible de composer avec La Fayette pour le choix des nouveaux ministres, car pour ceux qui gouvernaient alors, leur conservation est, à son avis, incompatible avec la conservation de la monarchie. Il voudrait qu'on attaquât le décret qui défend de les prendre dans le sein de l'assemblée. Si l'on parvenait à le faire rapporter, le roi aurait le moyen de faire porter son choix sur des hommes plus connus et ayant plus d'influence sur l'opinion; mais, dans cette supposition, resterait toujours la question de savoir s'il serait nécessaire de faire intervenir La Fayette dans cette nomination.

it Pour résoudre ce problème, poursuit-il, j'ai dû considérer « quelles sont les bases du pouvoir de M. de La Fayette; quelle « sera dans tous les temps sa conduite; ce qu'il pourrait contre «c les ministres qui ne seraient pas de son choix, et ce que ces mi- « nistres pourraient contre lui.

u Le moment approche où cet examen va devenir indispen- « sable, et le salut du royaume, le salut du gouvernement u monarchique tient en quelque sorte au parti pour lequel on se u décidera. Que sera cet homme, devenu tout à coup d'intrigant « souple, d'humble courtisan, le gardien des rois, si rien ne u l'arrête, ne l'embarrasse dans sa carrière? — Maître de l'armée « parisienne, et, par cette armée, de Paris, maître d'une grande « partie des gardes nationales du royaume; pouvant disposer du u pouvoir exécutif, si les ministres sont de son choix ; par là de u l'assemblée ; par là de l'armée ; par là des législateurs, si des « ministres dévoués à son ambition ne lui refusent aucuns u moyens d'influence, ne sera-t-il pas le plus absolu, le plus re- « doutablc dictateur? »

« Lorsque la note que je cite ici fut remise au roi, M. de La Fayette avait fait arrêter les dispositions et le cérémonial de la fédération du 14 juillet. Mirabeau avait des inquiétudes sur le résultat de ce rassemblement, formé de députations de toutes les parties de la France. Ce jour-là, M. de La Fayette eut, en effet, un pouvoir immense. Toute la population du royaume fut à sa

disposition; mais l'affaire se borna à d'insignifiantes démonstrations, et cette solennité politique laissa cependant voir que la France était encore attachée à son roi. La popularité de M. de La Fayette, qui l'avait élevé si haut, commença à décliner à peu près de ce jour-là. Un mois plus tard, les cris d'à bas La Fayette ! avaient succédé à ceux de vive La Fayette! — La conclusion de la note en question était qu'on ne devait pas consulter La Fayette sur le choix des ministres; mais cette conclusion est motivée, comme on le verra dans la note même, avec une grande impartialité.

u Le comte de Mirabeau aurait voulu une grande, une prodigieuse activité dans les défenseurs de la monarchie, et celui qui était le plus intéressé à la défendre, le roi, s'abandonnait à son apathie naturelle, qui lui avait fait faire sans regret les plus grands sacrifices. La reine avait bien un caractère actif et prononcé; mais si elle avait le courage de Marie-Thérèse, elle ne réunissait pas au même point les grandes idées et la profondeur de vues de cette princesse. Elle détestait de se mêler d'affaires politiques. Elle voyait bien les dangers qui la menaçaient, mais l'espoir seul de les avoir écartés suffisait pour distraire ses appréhensions, et la plus légère éclaircie au fond de l'horizon le plus chargé lui faisait oublier l'orage. D'ailleurs, comme je l'ai déjà fait observer, elle n'avait pas sur le roi l'empire qu'on lui attribuait. Mirabeau savait tout cela : aussi, dans ses notes, cherchait-il à exciter l'imagination de la reine, et à faire sentir indirectement au roi combien il lui importait de montrer personnellement plus d'énergie, et de s'appliquer davantage aux affaires. <t 11 faut, » disait-il dans une note remise à la fin de juin 1700, <( que le maître s'informe des affaires à leur source; qu'il se mette »< à portée de les connaître sous tous les aspects; qu'il en sache « plus que les gens qui sont chargés de l'informer ; qu'il le sache « plus tôt et plus sûrement, et qu'il puisse, suivant les circon- «c stances, ou se décider seul, ou provoquer de lui-même les avis <t de ceux qui doivent lui demander des décisions. »

« Pour faire réussir ses idées, il voulait une poliec secrète, organisée d'après un plan si vaste, qu'il ('(ail peut-être impossible à mettre à exécution. Quoi qu'il en soit, il n'est pas hors de pro-

pos d'en donner un aperçu : on jugera de l'ensemble en lisant le plan en entier dans ses notes. Toutes les pensées d'un homme tel que Mirabeau ne sont pas exemptes d'erreurs, mais elles méritent du moins d'être connues, surtout lorsqu'on se reporte aux temps extraordinaires où il écrivait.

« Dans les malheureuses circonstances où nous nous trouvons « (est-il dit dans la note en question), où tout est soupçon, où « tout est mal interprété, où les meilleures intentions sont ca- « lomniecs, et où les démarches les plus sages donnent lieu à des <; accusations absurdes, ces malheureuses circonstances exigent >; que le bien même ne s'opère qu'avec un grand mystère. Ce « n'est qu'en secret que le maître peut y travailler; pour y traie vailler sûrement, il faut que l'homme préposé à sa confiance « (Mirabeau parle de lui-même) puisse diriger ses conseils, les <c mouvements et les volontés du maître, en même temps qu'il « influera dans les départements.

« Il faut que deux hommes bien choisis dans chaque départe- « ment soient engagés à faire parvenir régulièrement à Paris, au « centre commun, la notice la plus étendue de ce qui se passera u chez eux, des dispositions des habitants, des personnes qui « cherchent à y maintenir des troubles, de leurs intérêts et de « leurs vues ; des personnes qui désirent la paix et qui seraient » propres à l'entretenir, et de leurs moyens. »

« Telles sont les idées premières de ce plan agrandi plus tard par des idées nouvelles. C'était surtout à Paris, ville peuplée d'intrigants et d'hommes malintentionnés, que l'exécution d'un pareil plan offrait les plus grandes difficultés; aussi il se passa quelque temps avant qu'il pût y être organisé. En attendant, Mirabeau saisit les occasions de servir la monarchie dans l'assemblée, ou de chercher à donner une direction plus fixe aux démarches du roi.

« Nous avons déjà dit qu'à cette époque la France pouvait être entraînée à faire la guerre contre l'Angleterre, par suite du Pacte de Famille qui la liait à l'Espagne. Le titre même de ce traité était devenu impopulaire, après la promulgation des articles de la Constitution, qui ne reconnaissaient plus le roi que comme l'exécuteur des volontés de la nation. 11 était à craindre que qucl-

que cerveau brûlé de l'Assemblée, en attaquant le titre du traité, ne fit rompre l'alliance, et ne transformât ainsi l'Espagne, notre alliée fidèle, en une dangereuse ennemie. Mirabeau le sentit, et il y eut plusieurs notes de lui à ce sujet, dans lesquelles il fit voir la nécessité de changer le Pacte de Famille en un simple traité d'alliance. Cette fois on l'écouta aux Tuileries et à rassemblée. 11 traita cette question en qualité de rapporteur du comité diplomatique, et fit preuve en même temps de l'habileté d'un homme d'État et des talents d'un grand orateur. 11 fut couvert d'applaudissements par ceux même qui n'étaient pas dans l'habitude de les lui accorder, et le projet de décret qu'il proposa fut adopté.

« Le duc d'Orléans, avant de demander, comme il le fit bientôt après, l'agrément de l'assemblée pour rentrer dans son sein, avait informe de ce projet ses correspondants de Paris. La cour, instruite du prochain retour du prince, consulta Mirabeau sur ce qu'il y avait à faire. 11 déclara, dans une note du 1er juillet, u que u s'opposer à ce retour serait une fausse mesure; d'abord, parce « que s'il avait pris décidément le parti de rentrer en France, on « s'y opposerait vainement ; en second lieu , parce que les obs- « tacles qu'on y mettrait pourraient bien être regardés par le « peuple comme une persécution de la part de la cour, et transit formeraient ainsi en victoire remportée sur celle-ci un événe- « ment indifférent en lui-même. Le parti d'Orléans, à son avis, « n'existait plus, et le duc lui-même n'était plus sous ce rapport « qu'un fantôme incapable d'en imposer. »

« Le parti connu sous le nom des Jacobins, » dit-il dans cette même note du 1er juillet, « n'a jamais été celui du duc d'Orléans. « C'est cependant le seul qui puisse le rechercher, le seul dont « il puisse s'clayer. Or, cette probabilité, la seule à laquelle on « doive s'arrêter, indique parfaitement la conduite qu'il faul « tenir. — 11 faut traiter le duc assez bien pour qu'il n'ait pas à « se plaindre de la cour. On l'anéantit par cette conduite, parce « que c'est lui oter tout moyen de se jeter dans un parti.

« Si, en continuant d'avoir des liaisons avec la cour, il se jetait udans les Jacobins, son influence serait beaucoup moindre, u parce que son parti s'en délierait.

« Si les Jacobins, malgré de telles liaisons, l'adoptaient, ce m parti se perdrait dans l'opinion des démocrates, outre que le « prince n'est pas assez délié pour savoir contenter son parti , « si on ne lui fournit pas à la cour des prétextes de se plainte dre.

« Dans tous les cas , si , n'ayant aucun prétexte de se séparer « de la cour, il se jetait en forcené dans le parti des démocrates , « on lui ôterait, en le ménageant, le seul mérite qu'il peut avoir, u celui d'un prince persécuté.

« La mesure que l'on indique a encore d'autres avantages. Le « prince, à la cour, sera un embarras de plus pour La Fayette, u Ces deux ennemis, en présence l'un de l'autre, se contiendront « respectivement.

« D'un autre côté, on ne sait pas assez jusqu'à quel point, « dans les événements que l'anarchie nous prépare , il sera né- « cessaire de présenter pour oriflamme le nom d'un prince de la <c famille royale et de l'enlever aux factieux. Une conduite modé- « rée est donc nécessaire sous ce rapport.

« Elle l'est d'autant plus qu'une persécution apparente semble- « rait aujourd'hui l'ouvrage de La Fayette et donnerait au prête mier pour amis tous les ennemis du second, et que les esprits « s'aigriraient de plus en plus; qu'on donnerait un chef au « parti qui est sans chef; que La Fayette deviendrait plus que « jamais celui de la cour , et que , par cela même, tout retour à « un meilleur ordre de choses serait impossible. »

« On voit par cette dernière phrase que Mirabeau avait la conviction que La Fayette, chef de la cour, loin de la sauver, ne servirait qu'à la perdre.

((Les ménagements que l'on conseille, » ajoute Mirabeau, « ne sont d'aucun danger. Le duc est méprisé dans les provinces; «i on y connaît son incapacité , sa légèreté. Paris connaît son « immoralité. Que craindre d'un tel homme? — La seule pré- « caution qu'il faut prendre est de ne pas lui donner des forces « qu'il n'a pas. Le servir, c'est l'affaiblir; le ménager, c'est le « tuer, lui et son parti.

n J'hésite d'autant moins à donner ce conseil , qu'il sera tou- « jours temps de changer de conduite selon les circonstances ;

(t mais , dans ce premier moment , je crois que le roi devrait se « borner à dire : Je vous vois, je vous verrai avec plaisir, mais <t je désire que votre nom ne soit plus clans la bouche des factieux. « Cette marque de bonté du roi l'enchaînera; sa paix avec la cour « ôtera toute espérance aux Jacobins de s'en emparer; la crainte « de perdre ses apanages dans un bouleversement le retiendra; « et si La Fayette éprouve un embarras de plus , je ne vois pas « grand mal à cela. »

« Le roi et la reine trouvèrent les observations de Mirabeau justes , et auraient vraisemblablement suivi la marche qu'il conseillait dans sa note , sans une circonstance particulière qui vint tout changer. La première fois que M. le duc d'Orléans parut aux Tuileries, après son retour d'Angleterre, il y fut brutalement outragé par les plus fidèles serviteurs du roi. Ceux-ci ignoraient sans doute le plan de conduite que le roi et la reine s'étaient tracé par rapport à M. le duc d'Orléans, et ne virent en lui que le plus dangereux ennemi de leurs souverains. Aussi, au moment où il entrait aux Tuileries, un des plus fougueux serviteurs du roi accabla le prince d'injures et le suivit, en l'apostrophant de la manière la plus insultante, presque jusque dans le cabinet du roi. Le duc d'Orléans qui , à ce que l'on assura alors, était venu avec la ferme résolution de se soumettre franchement au roi, changea d'avis, et redevint dès ce moment l'ennemi le plus acharné de la cour.

«t Dans une autre note, aussi du 1er juillet, Mirabeau dit que, s'il ne redoutait pas M. le duc d'Orléans personnellement, il entrevoyait cependant les mauvais tours que l'on pouvait jouer avec son argent. C'est dans la même note qu'il frappe, en passant et injustement, le duc de Liancourt1.

1 François-Alexandre-Frédéric de La Rochefoucauld, duc de Liancourt, néen 1747. Grand maître delà garde-robe sous louis XV ci sous louis XVI, chevalier des ordres. Député aux états générauxen 1789. Pair de France en 1814, aveele titre de duc de La Rochefoucauld, qu'il portail depuis la mort de son cousin, massacré à Gisorsen 1 7i>^2. Attaché aux idées libérales qu'il professa el pratiqua toute sa vie, il fut, en isc.>r>, l'objel d'une mesure ministérielle qui le destitua en un jour de huit places ou fonctions philanthropiques qu'il remplissait gratuitement: Il mourut en 1X^7. Ses funérailles furent marquées par des scènes de violence qui blessèrent vivement tous ceux par lesquels il était justement honoré.

« Par des indiscrétions du pesant Latouche, dit-il, je suis con- « traintde me tenir pour presque assuré que le duc de Liancourt « intrigue contre les Tuileries. »

« A cet égard, ses craintes étaient mal fondées. Le duc de Liancourt pouvait bien , pour des ressentiments personnels , chercher à embarrasser la cour, mais il n'avait ni l'intention, ni les moyens de lui causer un grand dommage. Deux années plus tard, il voulut sauver le roi, et montra, dans cette circonstance, un généreux dévouement. Quoiqu'on ait beaucoup parlé de lui dans les Mémoires sur la révolution, parce qu'il a parlé lui-même sur toutes les questions et qu'il s'est mêlé d'une infinité de détails , on doit cependant le mettre hors de cause dans ce grand procès; car, si l'on excepte sa démarche auprès du roi dans la matinée du 15 juillet 1789 , on peut dire que son influence fut à peu près nulle, soit dans l'Assemblée, soit au dehors.

« On a vu qu'une des raisons de Mirabeau , pour ne pas contrarier le retour du duc d'Orléans, était que La Fayette, ayant dans ce prince un ennemi déclaré, dont il aurait à repousser les attaques , se trouverait embarrassé , et par conséquent moins libre de poursuivre ses intrigues contre la cour. Ce qu'avait prévu Mirabeau arriva. Quoi qu'oo ait pu dire de la nullité de ses moyens personnels, M. le duc d'Orléans pouvait, dans l'occasion , susciter des embarras et créer des dangers à ses ennemis; c'est ce qu'il fit, je crois, à M. de La Fayette. Je n'ai pu observer de près la conduite de M. le duc d'Orléans, après son retour d'Angleterre ; je m'en tiens donc à cet égard à ce qu'ont dit les Mémoires du temps, dont je ne chercherai ni à justifier ni à infirmer les assertions ; mais ce que je sais très-bien , c'est que , depuis sa rentrée en France, la multitude, dirigée par certains chefs des Jacobins, et qui, jusque-là, avait fait chorus avec la bourgeoisie, pour célébrer le héros des deux mondes , s'en sépara et le hua bientôt avec autant de fureur qu'elle l'avait applaudi avec enthousiasme. Cette impression ne fut jamais effacée. L'indifférence, au moins, qu'après le 10 août 1792 les soldats montrèrent pour leur général, en est la preuve.

« J'arrive maintenant à une circonstance particulière des rapports de Mirabeau avec la cour. On en a parlé d'une manière

vague, et elle n'a jamais été bien connue. Jusque-là, ces rapports n'avaient eu d'autres résultats que de tenir Mirabeau sur une meilleure ligne, quand il parlait à l'Assemblée nationale, et de fournir au roi des conseils dont il ne faisait pas grand usage. Le comte de Mirabeau gardait le plus profond secret sur ses relations avec la cour, tout en continuant à voir souvent M. de Mercy chez moi. Un jour, celui-ci crut s'apercevoir qu'il désirait avoir une audience secrète du roi ou de la reine , dans la pensée qu'une conférence personnelle aurait sur leurs déterminations une influence plus puissante que toutes les notes qu'il fournissait, et assurerait mieux la confiance qu'on avait en lui. Le comte de Mercy adopta cette idée et engagea la reine à s'y prêter. Elle y consentit. Dès lors il ne fut plus question que d'arranger cette entrevue de la manière la plus prudente. Après quelques retards, causés par les circonstances du moment, on convint qu'elle aurait lieu, le 5 juillet 1790, au palais de Saint-Cloud, où la cour se trouvait alors. Mirabeau, pour couvrir sa démarche, alla coucher hors Paris, à Auleuil, chez sa nièce, Mmc d'Aragon , et de là il se rendit, à l'heure indiquée, dans l'appartement de la reine, où se trouvait aussi le roi. Grâce aux mesures qu'on avait prises, cette entrevue resta assez secrète, ou ce qui en transpira fut si vague que, dans le public en général, on n'y crut pas.

« La première fois que je revis la reine après cette entrevue, elle m'assura tout de suite qu'elle et le roi y avaient acquis la conviction du dévouement sincère de Mirabeau à la cause de la monarchie et à leurs personnes. Elle me parla ensuite delà première impression qu'avait faite sur elle l'apparition de Mirabeau. 11 y avait à peine neuf mois qu'on lui avait dépeint cet homme comme un monstre farouche, dirigeant une bande de brigands venus à Versailles pour l'assassiner. Elle se rappelait ses gardes égorgés en la défendant, son palais envahi par des scélérats qui demandaient sa tète, et involontairement le souvenir de Mirabeau, dominant toute cette scène, lui revenait à la mémoire. Quelque persuadée qu'elle fut déjà de son erreur à cet égard, des impressions aussi profondes s'effacent difficilement, et la reine m'avoua qu'au premier moment où elle vit Mirabeau , un mouvement d'horreur et d'effroi s'empara d'elle , et elle en fut

tellement agitée qu'elle en ressentit plus tard une légère indisposition.

« Quant à Mirabeau, il ne me parlait que de l'agrément de cette entrevue. Il était sorti de Saint-Cloud, enthousiasmé. La dignité de la reine, lia grâce répandue sur toute sa personne, son affabilité lorsque, avec un attendrissement mêlé de remords, il s'était accusé lui-même d'avoir été une des principales causes de ses peines, tout en elle l'avait charmé au delà de toute expression. Cette conférence lui inspira un nouveau zèle et augmenta encore son ardeur à réparer ses torts. « Rien ne m'arrêtera, « me dit-il; je périrai plutôt que de manquer à mes promes- « ses. »

<( Il ne fut pas moins touché de la calme résignation du roi et de la modération de ses vues sur le rétablissement de l'autorité royale. Il me dit encore à cette occasion que, si Louis XVI avait eu des ministres plus habiles, il eût été bien facile, avec son caractère donné, de prévenir les maux causés par la révolution.

« Le roi, de son côté, conçut une confiance encore plus exagérée dans le secours que lui apportait Mirabeau, et s'abandonna trop à la sécurité que lui inspira cet appui.

« Au moment où cette entrevue augmentait l'ardeur de Mirabeau, un article dans le journal nommé V Orateur du Peuple dénonça Mirabeau comme ayant fait une course à Saint-Cloud , en insinuant qu'il devait avoir vu la reine. Ce journal fut remis au comité des recherches de l'Assemblée nationale, qui ne put rien découvrir. Mirabeau avoua qu'il avait effectivement fait une course hors de Paris, pour aller voir sa nièce , Mmc d'Aragon , et, les choses en restèrent là , après qu'on eut toutefois , pendant quelques jours, crié dans les rues de Paris : La grande trahison de M. de Mirabeau. — Triste temps que celui où on accusait de trahison un membre de l'Assemblée nationale pour avoir vu son souverain ; et c'est cependant cette époque qu'on appelait celle de la liberté et de l'égalité!

« Mes rapports dans celte pénible entreprise se multipliaient de plus en plus. Je voyais Mirabeau à chaque instant; nous nous écrivions souvent jusqu'à deux fois dans un jour, ainsi que le

prouvent les nombreux billets de lui et de moi , qui se trouvent parmi les pièces. Je recevais fréquemment , par l'archevêque de Toulouse et quelquefois par le comte de Mercy , des messages de la reine, qui m'invitait à me rendre près d'elle. J'ai lieu de croire que le roi et la reine avaient en moi autant de confiance qu'il leur était possible d'en avoir en quelqu'un dans ce temps-là, et je me sers de cette expression, parce qu'il est assez connu qu'ils n'ont jamais accordé leur confiance entièrement à personne. Ils avaient chacun, à droite et à gauche, leurs confidences particulières. Un avis, accepté d'un côté, était débattu et souvent rejeté de l'autre ; les mesures énergiques s'affaiblissaient dans leur exécution par des changements faits en contradiction avec l'esprit qui les avait dictées , et il résultait de tout cela une indécision et une lenteur vraiment décourageantes. J'ai déjà dit, et je répéterai encore, que cette confiance flottante, incertaine, quelque nuisible qu'elle fût à la cause royale, n'avait rien que de naturel de la part de personnes placées comme l'étaient alors le roi et la reine, entourés d'embûches de toutes sortes, et sans cesse victimes des trahisons les plus inattendues l.

« Mes fréquentes visites aux Tuileries et mes relations chez moi avec des personnes connues pour leur attachement au roi et à la reine pouvaient , devaient même être remarquées , et finir par créer des embarras personnels. Mais l'espoir de réussir dans une aussi importante entreprise soutenait le courage de ceux qui s'y étaient engagés. Je dois dire cependant que cet espoir allait chaque jour s'affaiblissant en moi, et qu'une inquiétude de plus en plus prononcée prenait sa place.

« L'idée que j'avais eue dans le principe, de sortir de ces périlleux embarras et de retourner dans mon pays, me revenait quelquefois à l'esprit. Mais je la repoussais promptement; mon attachement pour la reine me retint près de sa personne, m'enchaîna à ses dangers, et ma dernière pensée était toujours de ne

1 Nous ne croyons pouvoir mieux justifier cette observation du comte de La Marck, qu'en donnant en noie une lettre déjà publiée, et écrite, quelques mois plus tard à la vérité, par la reine Marie-Antoinette, au comte de Mercy. dette lettre peint ù merveille les embarras de lu situation de celle malheureuse princesse. (Voir la note 16.)

pas l'abandonner, et de continuer, quoi qu'il pût arriver, les services qu'elle attendait de moi.

« Mirabeau ne cessait de me dire et de répéter dans ses notes qu'il fallait absolument que le roi changeât son ministère , et sortit de Paris, où il devait s'attendre, s'il y restait, aux plus déplorables excès contre lui et contre la famille royale. Toutes les fois que je voyais la reine, je tachais de lui persuader qu'il fallait suivre ces conseils ; mais elle était moins effrayée de l'avenir que moi. Son caractère bienveillant la portait à croire que nous exagérions la perversité de ses ennemis, et elle se persuadait aisément que tout ce que le roi pouvait perdre dans la lutte, c'était quelques prérogatives de son pouvoir royal. Toutes nos ressources se concentrèrent donc dans le comte de Mercy. Le point capital que Mirabeau voulait atteindre était le changement du ministère. En effet, dès qu'il avait été reconnu que Mirabeau ne pouvait s'entendre avec les ministres, et que le roi même avait exigé qu'il n'eût aucune communication avec eux, il était impossible de croire, quelque confiance qu'on pût avoir dans les combinaisons de Mirabeau, qu'il réussît jamais dans ses efforts pour rétablir l'autorité constitutionnelle du roi, sans le changement du ministère. Le comte de Mercy sentait, aussi bien que nous, l'importance de cette mesure; il essaya de la faire adopter par la cour ; la reine, qui avait toute confiance dans ses conseils, finit par être convaincue, mais il éprouva une résistance insurmontable de la part du roi. Celui-ci avait autour de lui des gens qui lui donnaient d'autres conseils; toujours indécis, ne sachant jamais prendre de lui-même une délibération, ni la suivre avec persévérance, il écoutait tous les avis, et, voulant profiter de tous, il n'en suivait aucun complètement, ou adoptait le plus mauvais1.

« L'indécision du roi jetait tous ses véritables amis dans la plus grande perplexité : plus j'avançais, plus ma position devenait embarrassante, et, malgré mon attachement pour la reine, je me serais probablement vu forcé de quitter l'assemblée et la

1 Nous avons réuni dans une seule noie les diverses appréciations faites du caractère île Louis XVI par quelques écrivains dont les idées nous ont paru le plus rapprochées de la vérité. (Voir la note 17.)

France à cette époque (septembre 4790), sans un incident qui survint alors, et qui m'y enchaîna pour longtemps. Le comte de Mercy, qui, depuis le commencement des relations de la cour avec Mirabeau, n'avait pas cessé d'y intervenir, fut obligé de quitter Paris et de se rendre à La Haye, où l'empereur Léopold l'avait chargé de traiter avec l'Angleterre sur les moyens de reprendrepossessiondes Pays-Bas, et pour déterminer les conditions qui garantiraient cette possession à la maison d'Autriche. Le comte de Mercy, auquel j'avais communiqué mon projet de me retirer, insista pour que je restasse à Paris, dès qu'il apprit que lui-même devait s'en éloigner. La reine voulut bien joindre ses instances aux siennes : mon devoir était tracé et me commandait de ne plus hésiter. Je cédai donc, et il fut convenu que, pendant l'absence de M. de Mercy, qui ne devait être que temporaire, je Je tiendrais régulièrement informé de tout ce qui se passait entre la cour et Mirabeau, et de la marche des événements.

u Ces arrangements pris, le comte de Mercy quitta Paris, où il ne revint plus jamais. Le comte de Mirabeau eut de vifs regrets de son départ; il avait beaucoup espéré de son influence sur le roi et la reine, et de plus, les rapports continuels qu'ils avaient eus ensemble dans les derniers temps, lui avaient inspiré une opinion avantageuse du grand sens de M. de Mercy, et de la droiture de son noble caractère.

« Ne pouvant déterminer le roi à changer son ministère, il fallait au moins l'amener à faire choix d'un de ses ministres pour lui confier les relations secrètes qui existaient entre lui et Mirabeau, et s'aider de son appui pour en tirer parti. La pensée du comte de Mercy s'arrêta sur M. de Montmorin, ministre des affaires étrangères, avec lequel, en sa qualité d'ambassadeur, il avait eu des relations suivies, et dont il avait été à même d'apprécier les sentiments. Il savait que, si M. de Montmorin avait commis plus d'une erreur depuis le commencement de la révolution, c'était à la suite de M. Nccker, dans lequel il avait une confiance qu'on pouvait appeler obligée, le roi lui ayant prescrit de ne pas s'écarter de la roule que lui indiquerait ce ministre.

u Ce point étant convenu, le comte de Mercy vit M. de Mont-

morin, et eut avant son départ une conférence avec lui chez moi. Il lui laissa espérer que la reine lui donnerait sa confiance , et me recommanda de faire tout ce que je pourrais pour dissiper les préventions qu'on avait inspirées à Sa Majesté contre M. de Montmorin .

« Je connaissais M. de Montmorin, sans avoir jamais eu de rapports d'affaires avec lui, et dans cette conférence il exprima son dévouement pour le roi et la reine dans des termes dont il n'était pas permis de suspecter la sincérité, et je vis bien qu'il suivrait, sans s'en écarter, la direction qu'on lui donnerait. C'était un homme d'un jugement sain, d'un esprit assez distingué, mais d'un caractère timide, et qui ne pouvait faire usage de ses facultés et de sa bonne volonté qu'autant qu'il était conduit à la lisière, à peu près comme un enfant. Nous nous entendîmes très-bien dès cette première entrevue, et je n'ai eu personnellement qu'à me louer beaucoup des relations intimes que j'ai entretenues avec lui jusqu'à mon départ de France.

m La première fois que je vis la reine, après le départ du comte de Mercy, je lui rendis compte de ma conversation avec M. de Montmorin, et je n'hésitai pas à me rendre garant des bonnes intentions de ce ministre. Je n'eus point de peine à la persuader sur ce point; mais elle m'objecta la faiblesse de son caractère, et elle doutait, à cause de cela, qu'on pût en tirer un très-utile parti. Je lui lis comprendre cependant que, tant que le roi ne ferait pas entrer dans le conseil un ministre sur la capacité et le caractère duquel on pût entièrement se reposer, et qui marchât en ineme temps de concert avec Mirabeau, il était indispensable de se servir de 31. de Montmorin, dont les intentions étaient pures et le dévouement certain. Enfin, j'obtins d'elle qu'elle le verrait en particulier. Dans cette audience, elle assura à M. de Montmorin qu'elle n'avait jamais douté de son dévouement pour le roi, qu'elle lui pardonnait sa trop facile soumission aux volontés de M. Nccker, parce qu'elle savait qu'il n'avait fait en cela qu'obéir au roi, et qu'à partir de ce moment elle comptait entièrement sur lui.

« Ces assurances de la reine rendirent M. de Montmorin fort heureux : il avait été très-peiné qu'on eût pu le soupçonner

d'être un violent révolutionnaire, et douter de son attachement pour le roi. Quant à moi, il me témoigna la plus vive reconnaissance du service que je venais de lui rendre auprès de la reine. 11 me supplia de l'éclairer de mes conseils, avec un abandon qui m'inquiéta bien plus qu'il ne me flatta. L'importance de mon rôle depuis le départ de M. de Mercy, et la responsabilité qui me poursuivait dans des affaires aussi compliquées et aussi dangereuses, étaient bien de nature, en effet, à causer de graves inquiétudes. J'avais à répondre tout à la fois et de la fidélité de Mirabeau qui s'était engagé, sous mes auspices, dans une entreprise dont il pouvait se dégoûter, et des services de M. de Montmorin, dont je ne pouvais garantir que les bonnes intentions. — Enfin il s'agissait du salut du roi, de la reine, de la France. En voilà, je crois, plus qu'il n'en fallait pour frapper d'anxiété l'homme le plus présomptueux, et la présomption n'entre point dans mon caractère.

<c Malgré nos instances, on ne voyait aucun changement dans le système de conduite de la cour; c'était toujours la même apathie, la même insouciance; on y vivait au jour le jour. De son côté, Mirabeau, tout en sonnant l'alarme pour l'avenir, se bornait à donner des notes sur les hommes et les questions sur lesquels on l'interrogeait. Il aurait voulu diriger les Tuileries d'après le système qu'il avait combiné, et les Tuileries lui demandaient des conseils qu'ordinairement on ne suivait pas. Sur tout cela il avait fini par prendre presque son parti, et, s'il éprouvait de la contrariété de n'être pas mieux écouté, il s'en consolait par les avantages qu'il retirait de ses mystérieux rapports. Je n'entends cependant nullement faire croire que, retranché dans ses jouissances personnelles, il était indifférent à ce qui se passai! autour de lui. Son insouciance à lui n'était qu'apparente. Les notes qu'il adressait à la cour prouveront suffisamment qu'il ne s'aveuglait pas sur les dangers du moment. J'étais témoin de ses gémissements sur l'inaction de la cour, qui lui inspirait les plus sinistres prédictions. Il entrevoyait la (in malheureuse qui menaçait le roi et la reine, et c'était alors, plus que jamais, qu'il me répétait sa terrible phrase : « Vous le verrez, la populace battra leurs cadavres. »

« Le 15 août 1790, la cour reçut de sa part une note propre à la glacer d'effroi :

« Quatre ennemis, y dit-il, arrivent au pas redoublé : l'impôt, « la banqueroute, l'armée, l'hiver. Il faut prendre un parti. Je u veux dire qu'il faut se préparer aux événements, en les atten- «t dant, ou provoquer les événements, en les dirigeant. En deux « mots, la guerre civile est certaine et peut-être nécessaire. « Veut-on la recevoir, ou la faire? — ou peut on et veut-on « l'empêcher? — Questions de la plus suprême importance, et u sur lesquelles il faut enfin se décider, et que Ton ne peut traiter h que dans une conférence aussi longue et aussi libre qu'il est m nécessaire pour qu'elles soient approfondies et résolues. Je de- « mande cette conférence, quelque difficile et périlleuse pour u moi qu'elle puisse être. Comme je dois donner des paroles et « en recevoir; comme il me faut, sur le but et la nature des « moyens, quelques mots que l'on n'écrit pas, cette conférence h est indispensable. »

« Après ce début, l'auteur de la note, persuadé que la crise va commencer, jette en avant quelques moyens qui peuvent la rendre favorable. C'est la formation de quelques éléments d'armée placés de distance en distance, et un choix d'officiers sur lesquels on put compter. Les Suisses entraient pour beaucoup dans son système : il comptait sur cette troupe; le 10 août 1792 a prouvé qu'à cet égard il voyait fort juste.

" Loin de craindre la guerre civile, Mirabeau la considérait comme un moyen de sauver le roi qui, selon lui, était perdu sans ressources, s'il continuait à résider à Paris. Mais il redoudait la guerre étrangère: elle devait, à son avis, achever de mettre le royaume en combustion, parce que rien ne pouvait en garantir le succès, et que les factieux ne manqueraient pas de faire retomber sur le compte du roi tous les maux qu'elle traînerait à sa suite.

« Les insurrections de chaque jour, que provoquait le parti démagogique, épouvantaient la cour, toujours poursuivie par le souvenir des journées des 5 et 6 octobre. Quant à Mirabeau, il ne s'en inquiétait nullement, et recommandait à la reine, dans ses notes, de n'en avoir aucun souci. Toutes ces insurrections, selon

lui, ne pouvaient que dépopulariser M. de La Fayette dans l'esprit de ceux qu'il était obligé de comprimer, et dans celui des gens sages qui en attribuaient la cause à la fausse direction donnée par le commandant en chef de la garde nationale. En partant de ce raisonnement, il revenait à la nécessité de se ménager une garde particulière et de sortir de Paris. Mais il ne voulait pas que le roi s'éloignât d'abord plus loin que Fontainebleau. La distance de cette ville à la capitale est à peu près de quinze lieues. Dans le cas d'une insurrection sérieuse, les insurgés n'auraient pu faire ce trajet aussi facilement que celui de Paris à Versailles. Il est douteux même qu'on eût pu entraîner aussi loin un grand amas de populace, et, dans tous les cas, le roi, entouré d'une garde fidèle, aurait été en état de le repousser ou de se soustraire à ses violences.

« Il en est des débordements populaires comme des torrents : on ne peut faire cesser leur cours désastreux qu'en remontant jusqu'à leur source. Or la source des maux qui désolaient déjà, et qui menaçaient la France, était dans l'Assemblée nationale. Cette assemblée avait pris une fausse direction, moins par la volonté delà majorité de ses membres que par l'influence d'une trentaine de factieux qui, maîtres des mouvements populaires, avaient pris sur elle un ascendant dont elle ne pouvait se débarrasser. C'était donc cette assemblée qu'il fallait rendre meilleure ou détruire comme corps politique, si on ne pouvait lui faire prendre une direction favorable à la monarchie. On voit dans toutes les notes de Mirabeau, que c'est là le but qu'il voulait atteindre. Il n'oubliait jamais de faire remarquer au roi et à la reine les fautes de cette assemblée, et de leur indiquer les mesures qu'ils avaient à prendre pour les faire tourner à leur profit. Mais il avait soin de les avertir en même temps qu'il fallait renoncer pour jamais à l'ancien régime, parce qu'il serait impossible d'y ramener la nation. C'est par la révolution que le roi devait régner, mais en arrêtant ses excès et en supprimant celles des institutions quelle n\ ail créées, qui paralysaient le pouvoir exécutif et le mettaient dans une dépendance incompatible avec l'unité monarchique. Dans une note du 12 septembre 1790, Mirabeau éveillait l'attention de la cour, surtout sur cet objet, et prédisait les maux incalculables

qu'entraînerait, dans des circonstances aussi déréglées, l'inaction du ministère; mais ses prophéties ne furent pas écoutées.

« Mirabeau aurait voulu que le roi provoquât le rappel du décret qui lui interdisait de choisir ses ministres parmi les membres de l'assemblée, et demandât en même temps pour les ministres le droit d'assister et de prendre part aux délibérations de l'assemblée. Parce moyen, les causes des maux qui affligeaient le pays auraient été publiquement dévoilées par les ministres. Ceux-ci auraient accoutumé l'assemblée a entendre la voix de la raison; ils auraient rallié autour d'eux les hommes de bien et tous ceux qu'effrayait l'anarchie. Le peuple, à son tour, aurait été disposé à écouter des conseils donnés sous cette forme, et à suivre la direction qu'on lui aurait indiquée.

« J'ai retrouvé dans mes papiers une note sur ce sujet, que je remis moi-même à la reine, et que j'avais rédigée à sa demande, pour qu'elle pût faire valoir près du roi la recommandation de Mirabeau, indépendamment des arguments que celui-ci avait présentés. Je la transcrirai ici. Elle établit assez bien la manière dont je croyais qu'il fallait envisager la position de Mirabeau et les services qu'il était possible d'attendre de lui. La voici :

u Mirabeau voit devant lui une grande carrière ouverte pour « vingt ans, et dans laquelle il sera toujours assuré d'entrer, u celle des législatures. C'est là que l'appellent ses talents; c'est i là qu'il se croit plus fort même que les ministres; c'est là aussi - que sou intérêt personnel lui présente un moyen continuel de se soutenir, même sans fortune. D'après cela, il sera très-dif- « ficile, peut-être même intraitable, sur l'importante question i de la réélection. — D'un autre coté, l'incertitude de sa réélec- « lion en Provence, et l'envie de se faire élire à Paris, le portera « peut-être à ménager celte infernale capitale, et à la faire pré- > férer pour le lieu où la prochaine législature devra être rassemblée. — Je ne vois qu'un seul moyen de diriger l'ambition i de cet homme, c'est d'en changer le cours. On s'est occupé de • sa fortune, il faut s'occuper de sa gloire; on lui a fait espérer d'être ministre, il faut qu'il soit convaincu qu'il le sera. Il faut i qu'il le soit, au point qu'il ne puisse exister sur cela dans son

« esprit aucun germe de méfiance. Alors on pourra tout obtenir « de lui.

« J'avais toujours annoncé qu'on serait plus content de Mirait beau, lorsqu'on lui offrirait plus de moyens d'être utile; j'avais « regardé comme le plus puissant de ces moyens, celui de le faire m agir de concert avec un membre dans le conseil, qui fût sin- « cèrement dévoué au roi. On doit voir aujourd'hui que je ne me « suis pas trompé. J'ose même prédire que l'entrée de M. de « Mirabeau dans le ministère serait une véritable conquête pour u l'autorité royale. »

« Le roi parut écouter les avis de Mirabeau sur le rappel du décret dont je parlais plus haut : il avait assez de rectitude de jugement pour en sentir l'importance; mais pourtant il ne donna aucune suite à ce conseil, malgré l'opiniâtreté que Mirabeau mettait à le donner.

u Quel que soit le résultat d'une pareille démarche de la part « du roi, dit-il dans une de ses notes, elle ne peut que lui être « utile. Le choix des ministres parmi les membres de rassemblée « serait encore plus avantageux au pays qu'à l'autorité royale. Le u roi aura donc, de son côté, la justice, l'intérêt public, les vête ritables principes, les suffrages des hommes éclairés. Vînt-on « à échouer, les suites du refus retomberaient sur l'assemblée. « C'est à elle que tous les esprits sages imputeront les fautes d'un m ministère qu'elle n'aura pas permis de choisir parmi les « hommes qui réuniraient à la fois la confiance de la nation et « celle du roi. Lorsqu'on ne peut pas obtenir le bien, faire faire « une sottise à ses adversaires a son côté avantageux \ »

» Dans nos rapports particuliers, Mirabeau se montrait bien découragé du peu de succès de ses conseils ; parfois il ne pouvait retenir son humeur. « Dois-jc encore envoyer des notes? n m'écrivait-il. « A quoi bon, puisqu'on ne m'écoute pas? — Que » veut-on de moi? — Désire-t-on que je change de rôle? Je suis « prêt à le faire. Je serai fidèle à l'engagement que j'ai pris de

i II ne sera pas sans Intérêt de comparer avec cette note une lettre confidentielle que Mirabeau écrivait à celle époque, sur le même sujet. (Voirja note l!^.)

« défendre la cause du roi, et, dans quelques circonstances que <! je me trouve, je ne manquerai pas à ma parole. »

»< Malgré ce découragement qui s'emparait de lui par moments, le nobl"c espoir de rendre la vie au pouvoir royal dépérissant le ranimait toujours. Plusieurs notes font preuve de son habileté et de son zèle infatigable. Il se mêle cependant parfois des erreurs dans ses doctrines. Quelquefois, comme dans la notedu 14octobrc, il énonce ses idées sur l'ordre constitutionnel en général, et fait une espèce de profession de foi politique. On remarquera dans cette note qu'il ne compte pas parmi les prérogatives de la couronne l'initiative pour la confection des lois, ni la faculté de dissoudre le corps législatif. 11 me semble que, surtout sans cette dernière prérogali\c, tôt ou tard, la royauté doit succomber. Mirabeau ne divisait pas non plus le corps législatif en deux chambres ; il ne veut ni de noblesse, ni d'un corps de clergé; il rejette tous les privilèges, quels qu'ils soient. Je me rappelle, à cette occasion, que le baron de >Yimpiïen, homme spirituel et passablement original, ayant à donner son avis sur l'établissement de la constitution, proposa d'instituer une démocratie royale. Je crois qu'il ne voulait par là que persifler sur ce qu'on faisait alors; mais, au fond, le système exposé par Mirabeau, dans la note; du 14 octobre, n'est pas fort différent d'une pareille démocratie. Il est d'ailleurs en contradiction manifeste avec tout ce que je lui avais entendu soutenir précédemment; aussi je ne m'explique pas le motif qui a pu lui dicter une partie de cette note, dans laquelle cet homme, malgré ses sentiments monarchiques, et je dirai même aristocratiques, paraissait ne pas prévoir que sa théorie, mise en pratique, aurait infailliblement enseveli le trône sous les débordements de la démocratie.

<'. J'éprouvais, moi aussi, du découragement en voyant l'apathie de la cour, et un profond dégoût de la marche que prenaient les affaires publiques. Je ne crains pas d'avouer que, par caractère, je suis partisan de l'ordre et des principes d'autorité, et (pie, par goût, je suis aristocrate, sans m'arrêter à la signification injurieuse donnée à ce dernier mot pendant la révolution française. La réflexion et l'étude de l'histoire m'ont cependant enseigné combien les idées de liberté dallent, séduisent et enflamment les

hommes, et je sais faire la part de ces idées en matière de gouvernement. De tout temps, on s'en est servi comme du plus puissant levier pour agiter les hommes et les entraîner dans des révolutions. Un aulre levier a été employé dans la révolution de France, celui de l'égalité, levier d'autant plus dangereux qu'il n'existe pas de nation aussi généralement vainc et envieuse que la nation française, et l'on sait assez quel parti on a tiré de cette disposition pour enflammer l'esprit des masses dès le début de la révolution.

« C'étaient ces questions et tout ce qui s'y rattachait qui formaient souvent les sujets de mes conversations avec Mirabeau. Dans le fond, il partageait assez mes sentiments sur la fausse interprétation qu'on donnait alors aux mots de liberté et d'égalité ; mais il se laissait facilement aller à tout ce que ces deux mots prêtaient de brillant à l'enthousiasme de son éloquence, et ce penchant pour les effets éloquents était le funeste ennemi que j'avais sans cesse à combattre en lui. J'avais adopté avec lui une certaine méthode de discuter que je croyais la plus propre à déjouer ses entraînements, et à le ramener à des idées nettes sur chaque chose. Je cherchais toujours à être sec, positif, à présenter la raison, si je puis m 'exprimer ainsi, toute décharnée et dépouillée de brillants ornements. Ainsi, lorsqu'il s'était bien enflammé à propos de la dignité de l'homme, de ses droits, de ses privilèges ; qu'il avait peint l'espèce humaine avec enthousiasme et sous des traits qui, à mon avis, la grandissaient trop, je commençais par établir une sorte de réduction dans ses calculs. Je retranchais les femmes, les enfants, la classe des paysans ignorants, les artisans, les gens adonnés au vice, etc., etc., et, après avoir ainsi réduit une nation à la très-petite portion dont il fallait ensuite évaluer les facultés morales, je nie mettais à déduire ceux qui manquent de raisonnement, ceux qui ont des idées fausses, ceux qui comptent avant tout leurs propres intérêts, ceux qui sont privés d'éducation et des connaissances mûries par la réflexion, et je lui demandais alors si les hommes qui méritent qu'on parle d'eux avec dignité et respect ne se trouvaient pas réduits à un nombre étonnamment petit. Or, d'après mon principe, je soutenais qu'il fallait gouverner les hommes pour eux et

non par eux, c'est-à-dire, pas par l'opinion de la multitude, et j'établissais, par des citations historiques et par les exemples que malheureusement nous avions sous les yeux, que la raison et le bon sens fuient les hommes à mesure qu'ils sont réunis en plus grand nombre.

m Le comte de Mirabeau était ordinairement d'une extrême bonne foi dans nos discussions : il admettait donc qu'il y avait de la justesse dans ma manière de voir; mais il en revenait toujours à la nécessité de flatter les peuples pour les gouverner. Il ne pouvait se détacher des engagements qu'il avait pris en public au nom de celte liberté séduisante et illusoire qui lui avait fourni de si beaux mouvements oratoires. Quant à l'égalité, elle lui paraissait complètement absurde dans le sens que les meneurs du jour lui attribuaient. « C'est, disait-il, un violent paroxysme de « la maladie révolutionnaire \ »

« Une fois, je lui rappelai les paroles que Bacon, le plus grand génie moderne, applique à la religion : « Un peu de philosophie en éloigne ; mats beaucoup de philosophie y ramène. » — Eh bien, lui dis-je, ce que Bacon dit de la religion, je le dis, moi , de la plupart des institutions humaines. 11 n'y en a aucune que le moindre rhéteur ne puisse attaquer avec une apparence de sucées ; mais ce succès sera toujours anéanti par la forte raison de l homme d'État habile et profond qui saura défendre les bases de Tordre social. — « Bravo ! bravo! s'écria Mirabeau ; mais ce n'est «; plus de cela qu'il s'agit maintenant. Aucun homme seul ne sera « capable de ramener les Français au bon sens ; le temps seul <i peut rétablir Tordre dans les esprits ; avec eux il ne faut jamais « ni présumer, ni désespérer. Aujourd'hui les Français sont ma- < lades, très-malades; il faut les traiter avec précaution. »

1 Nous donnerons ni l'extrait 11*11110 lettre écrite à la même époque par Mirabeau à un de ses amis intimes, à propos du décrel du 19 juin 1790, qui prononça l'abolition •h-- litres nobiliaires :

Je pense précisément comme vous sur le décret dis titres, livrées, etc. Ce qu'il -1 le pins impossible d'arracher du cœur des hommes, c'est la puissance des sou- « venirs. La vraie noblesse est en ce sens une propriété aussi indestructible que nie. Les formes varieront, mais le culte restera, (hic tout homme soi! égal devant la lui : que tout monopole, surtout inoral, disparaisse; tout le reste n'est que < ut tir vanité. » /.< lire du comte de Mirabeau au major de Mauvillon, du laout 17'JO. page 519.)

« Ses notes pour la cour n'étaient ordinairement que le commentaire de cette dernière pensée : ses conseils étaient toujours calculés pour arriver à rendre de la force à l'autorité, afin qu'elle pût faire le bien , ou à diminuer au moins les moyens d'attaque de ses ennemis.

« C'est ainsi que, lorsque les comités de l'assemblée s'étaient réunis et délibéraient sur la question de savoir si l'on ne demanderait pas au roi le renvoi de ses ministres , en déclarant qu'ils avaient perdu la confiance de la nation , Mirabeau représenta , dans sa note du 16 octobre 4790, qu'il était de la plus grande importance de prévenir une pareille déclaration , et insista pour que les ministres donnassent eux-mêmes leur démission. Il revient sur le même sujet dans la note du 18 octobre, et traite avec beaucoup de profondeur la question de l'influence de l'assemblée sur la nomination des ministres.

<t Tout en s'occupant de cet important objet, Mirabeau, dont l'œil perspicace pénétrait partout, parvint a découvrir une des causes qui faisaient souvent rejeter par la cour ses conseils les mieux combinés. Un jour, je reçus de lui la lettre suivante, qu'on trouvera aussi parmi les pièces, et qui fut écrite en même temps que la note du 48 octobre, qu'il m'envoyait.

u Pour vous seul : »

» Je viens de découvrir le secret infiniment important que i! vous me garderez, mais qui est mal couvert, puisque je l'ai u dévoilé. C'est Bcrgassc qui conseille en ce moment et qui « pousse la cour. J'ai même (et ceci est capital au plus liant deu gré) la copie de la Ici Ire que le roi doit écrire à l'assemblée. u Cette lettre, vraiment extravagante, politiquement parlant, est u tellement téméraire , que le plus audacieux des hommes, à la « place du roi, ne l'écrirait pas, s'il était dans son bon sens; celle (t pièce ne m'était pas connue lorsque j'ai fait la noie, et je n'y ai u raisonné qu'en thèse générale, et non dans la connaissance et u le développement de cette proposition particulière. Pourtant , u en la recevant, j'y ai adapté quelques mots, mais vagues, parce « que je n'ai pas voulu avoir l'air, avec la cour, de connaître l'ace nccdole de Bcrgassc, avant d'en avoir causé avec vous; car je

« ne ferai pas la sottise que fait le royal bétail1, et, quand je re- « connais les lumières, la droiture et le dévouement d'un m homme, je ne me déciderai à rien de grave sans le consulter, m et je ne le consulterai pas toujours pour ne jamais rien faire de «t ce qu'il dit. C'est donc au baquet m es mer i que *, c'est donc sur m le trépied de l'illumination , qu'ils vont chercher un remède m à leurs maux. — Bon Dieu! quelles tètes, qui ne peuvent pas « se dire : L'auxiliarité de ces gens-là, secondée de toute notre « puissance, n'a pu balancer un moment le combat, et elle le ré- « tablirait quand il est totalement perdu; contre les mêmes gé- « néraux et les mêmes troupes , quand on n'a plus ni généraux » ni troupes à leur opposer ! — 0 démence ! — J'irai vous voir « en sortant. Bonjour, cher comte, ne perdez pas un instant » pour faire parvenir ceci. »

* Mirabeau, supplanté auprès du roi, par un homme qui, quelque pureté que l'on suppose à ses bonnes intentions , lui était bien inférieur en talent; Mirabeau, qui se sentait pénétré du zèle le plus ardent pour la cause du monarque , et qui en avait déjà donné tant de preuves manifestes , avait bien sujet de s'emporter contre une conduite qui, à part l'imprudence qui la caractérisait, trahissait un manque de confiance en lui; cependant, l'expression grossière par laquelle il désignait l'illustre famille , doublement respectable depuis qu'elle était si malheureuse, me blessa et m'affligea profondément, et je ne le cachai pas à Mirabeau, qui, comme à l'ordinaire, la mit sur le compte de sa fougue, et m'en demanda pardon. Quoi qu'il en soit, la lettre proposée par Bergasse ne parvint pas à l'assemblée , où il n'y a pas de doute qu'elle eut produit le plus mauvais effet. Louis XVI n'était pas alors assez fort pour soutenir le langage qu'on voulait lui faire lenir; il aurait dû reculer après s'être avancé sans avoir sondé le terrain, et le sort d'un roi réduit à prendre ce parti est toujours triste. On trouvera, parmi les pièces, le projet de lettre de M. Bergasse; je n'y joindrai aucun commentaire. J'ajoute seulement que je n'ai d'autre preuve de son origine que l'assertion du comte de Mirabeau.

1 Allusion à ce que M. Bergasse avail été un des partisans les plus ardents du système de Mesmer.

« Quant aux ministres, ils se retirèrent, les uns après les autres , sans attendre le vote de l'assemblée , et le roi leur nomma des successeurs. Il ne conserva que M. de Montmorin, qui resta en place jusque sous l'Assemblée législative, dont les tracasseries et les violences le forcèrent à donner sa démission.

« Comme l'assemblée n'avait pas réellement déclaré que les ministres avaient perdu la confiance de la nation, ce que, d'après les délibérations des comités , on avait cru inévitable , le projet de lettre de M. Bergasse, n'étant basé que sur la supposition d'Une déclaration de cette nature par l'assemblée , devenait en tout cas inutile. Au surplus, voici comment les choses se passèrent à l'assemblée :

« Le 19 octobre 1790, le baron de Menou fit un rapport sur l'insurrection de l'escadre de Brest, et proposa à ce sujet un décret dont le dernier article provoquait, en effet, la demande tant redoutée du renvoi des ministres ; cependant cet article fut rejeté, dans la séance du 20 , à la suite d'un appel nominal et par une majorité de soixante-deux voix. Le comte de Mirabeau s'était abstenu de parler, par considération pour M. de Montmorin.

« La marine royale portait encore le pavillon blanc. Mirabeau proposa avec véhémence qu'on substituât à ce pavillon le drapeau aux trois couleurs. Cette proposition fut vivement attaquée par le côté droit. Il est clair cependant que, l'armée de terre ayant déjà adopté le drapeau tricolore, il était impossible, à moins qu'on ne voulût la mettre aux prises avec la marine, que celle-ci continuât à arborer le pavillon blanc. Mirabeau, pendant tout ce débat, parut avoir repris toute sa fougue démagogique. C'est à cette occasion qu'il dit que la cocarde tricolore, ou, en d'autres termes, que la révolution française ferait le tour de l'Europe. Certes, à moins d'être dans le secret, il était impossible de supposer dans celte occasion que l'homme qui parlait ainsi à la tribune correspondait en même temps avec la cour, et s'occupait à reconstituer la monarchie.

« Mais cette contradiction apparente s'explique quand on se reporte à ce qui a déjà été dit. Mirabeau voulait la monarchie par la révolution, dépouillée de ses entraves anarchiques, et c'était en adoptant, en proclamant les principes de ce grand change-

ment, en poursuivant leurs conséquences, qu'il voulait faire régner le roi. Dans son opinion , si le roi ne prenait ce parti , il devait infailliblement perdre et le trône et la vie. C'est d'après ces idées qu'il expliqua sa "conduite dans la discussion dont il s'agit ici, et que, dans plusieurs autres circonstances, il manifesta les principes révolutionnaires les moins équivoques. Il en rendait même compte dans ses notes à la cour , s'excusait quelquefois sur certains détails; mais, pour le fond des questions, il disposait toujours ses raisonnements de manière à justifier sa conduite. Il savait d'ailleurs, et il le disait souvent, qu'il n'y avait de sûreté pour lui que dans la révolution, et que, par intérêt comme par sentiment, il ne voulait pas la répudier.

« Je citerai un autre incident de la même époque , qui amena une discussion très-orageuse dans l'Assemblée nationale, pendant laquelle Mirabeau fut traité comme un factieux déterminé par tout le côté droit, et même par d'autres députés qui ne siégeaient pas de ce côté.

« On sait qu'à la suite d'un duel entre M. de Castries et M. Charles de Lameth, tous les deux membres de l'assemblée, clans lequel ce dernier avait reçu un léger coup d'épéc, le peuple avait attaqué et saccagé l'hôtel de M. de Castries. Les amis de la révolution attribuèrent ce fait à l'irritation du peuple, qui, w)yant les députés du côté gauche, qu'on lui représentait comme ses intrépides défenseurs, provoqués par ceux du côté droit, imagina que le meilleur moyen de mettre fin à ces provocations était de saccager les propriétés des provocateurs.

«t II est peut-être curieux de savoir comment les révolutionnaires d'alors manœuvraient pour obtenir de pareils désordres. Voici ce que m'a raconté un témoin de cette scène odieuse.

« A peine eut-on appris que M. Charles de Lameth avait été blessé par M. de Castries, que trois hommes connus pour être les séides du parti Lameth, suivis de quelques autres individus, arrivèrent au Palais-Royal. L'un des trois, nommé Feydel , avait été garde du corps de Monsieur, frère du roi ; il était alors attaché à la rédaction du Journal de Paris, L'autre, nommé Paré, était premier clerc du fameux Danton, et fut depuis ministre de Fin-

térieur sous la Convention. Le troisième, Giles Clermont1, avait été chef d'office chez le prince de Conti. Tous les trois montèrent sur des chaises, et, après avoir annoncé dans de longues déclamations qu'on assassinait les députés patriotes , et que le comte de Lameth venait d'être tué par M. de Castries, ils invitèrent la foule , accourue de toutes parts , à les suivre pour en tirer vengeance. On applaudit, et cette multitude, composée de personnes assez bien vêtues, courut avec eux vers l'hôtel de Castries et le bouleversa de fond en comble. M. de La Fayette, arrivé avec un bataillon de la garde nationale, laissa faire, sans entreprendre la moindre chose pour empêcher. On eût dit qu'il n'était pas venu pour arrêter le désordre , mais pour que les dévastateurs continuassent tout à leur aise, sans éprouver aucun obstacle2. Cette insurrection fut véritablement une insurrection bourgeoise. La populace, élément nécessaire de toutes les révoltes, y prit sans doute part, mais elle n'y domina pas. C'étaient de bons marchands, des gens de loi, des rentiers qui saccageaient la propriété d'un aristocrate, de concert avec une populace attentive, qui, en les observant, songeait peut-être que bientôt elle pourrait disposer de même de leurs boutiques et de leurs maisons.

« Plusieurs membres de l'assemblée, même parmi les plus modérés du côté gauche, voulurent qu'on ordonnât une information judiciaire contre les auteurs du pillage de l'hôtel de Castries. Mirabeau s'y opposa : sans justifier précisément l'action, il prétendit en trouver la cause toute naturelle. Injurié par le côté droit, il répondit par des sarcasmes que le côté gauche couvrit d'applaudissements, et il parvint à empêcher l'information. La cour, indignée de cette conduite, lui en fit faire des reproches.

1 II est bon de remarquer que ce Giles Clermont, homme d'ailleurs très-intelligent, fui, depuis l'événement du Champ-de-Mars, en 1791, un des plus zélés serviteurs du roi. 11 fui employé par les ministres Delessart, Bertrand de Molleville et autres. Audacieux, déterminé, d'une activité prodigieuse, il se dévoua, au delà de toute expression, au nouveau parti qu'il venait d'embrasser. Il est question de lui dans le procès du roi, et c'est sur les manœuvres de cet homme, et sur ses rapports avec la cour, que les auteurs de ce procès onl le plus insisté. Les mensonges débités à cette occasion parurent au peuple cire une des charges les plus fortes contre le roi. {Note du comte de La Marck.)

a Nous donnons en note le récit que M. de La Fayette a laissé du pillage de l'hôtel de Cas tries. (Voir la note 19.)

Il y répondit par une note que l'on trouvera parmi les pièces ; mais dans cette note il a supprimé une particularité dont, en effet , il ne pouvait pas rendre compte , dont il ne m'a à moimême jamais parlé, et que je n'ai apprise que longtemps après sa mort.

« Son collègue Malouet raconte , dans le Recueil imprimé de ses discours, qu'il avait demandé la parole avant Mirabeau pour provoquer la punition du brigandage exercé à l'hôtel de Castries. Ils se trouvèrent en même temps au pied de la tribune, et Mirabeau dit à voix basse à Malouet : « Cédez-moi la parole ; je veux «< prendre les mêmes conclusions que vous, et je serai plus favo- « rablement écouté. » Malouet se retira , et Mirabeau , pour ne pas compromettre sa popularité, commença par déclamer contre les aristocrates et les contre-révolutionnaires, et soutint que, par leur insolence, ils étaient les véritables auteurs de tous les désordres. Il allait conclure autrement, mais son exorde irrita au dernier point les députés du côté droit qui lui adressèrent les apostrophes les plus véhémentes. Alors Mirabeau ne fut plus maître de lui ; sa fougue l'emporta , et il prit des conclusions toutes différentes de celles qu'il s'était proposé de prendre. Malouet lui en fit des reproches. — « Que voulez-vous! lui répondit-il, je n'ai « pu me déterminer à voter avec des hommes qui auraient voulu «< m'assassincr. »

u J'ai pensé qu'il fallait aussi attribuer la conduite du comte de .Mirabeau, dans cette circonstance, au mécontentement que lui avait causé sa découverte au sujet de M. Bcrgasse. Quoi qu'il en soit, les conseils de Mirabeau ne pouvaient être bons à quelque chose qu'autant que les mesures qui devaient les appuyer seraient ponctuellement exécutées. Il pensait que le point principal auquel il fallait d'abord s'attacher était de donner à l'opinion publique une bonne direction. Or, dans l'exaltation où étaient alors les «'sprits, ce n'était pas chose facile. Un de ses moyens préparatoires pour arriver à ce but, consistait à faire remarquer à la nation l'incohérence des nouvelles institutions et les éléments d'anarchie qui les rendaient impraticables.

« Tous les hommes réfléchis s'apercevaient bien de ces vices des nouvelles institutions ; ceux même qui en étaient les auteurs

ne pouvaient se dissimuler que la pratique avait déjà blessé à mort leurs présomptueuses théories. Suivant Mirabeau, il fallait amener adroitement ces hommes à sacrifier un peu de leur amour-propre, à revenir sur leurs pas, à modifier quelques-uns des décrets constitutionnels, a dégager le nouveau système administratif de tous les rouages inutiles qui en embarrassaient le mouvement, à rendre enfin au pouvoir royal son indépendance et son action. Si l'assemblée elle-même, en prolongeant sa session, ne pouvait pas ou ne voulait pas opérer ces changements, il fallait déterminer les électeurs à conférer à la prochaine législature le pouvoir constituant, ou au moins le pouvoir rectificateur. Mais, pour que la nouvelle assemblée fût plus sage que la première, il était nécessaire de calmer d'abord les esprits des électeurs et de les diriger de manière que leurs choix se portassent sur des hommes dévoués à la monarchie. C'était pour arriver à ce but que tous les moyens possibles devaient être mis en usage.

« Je n'essayerai pas ici d'analyser le plan de Mirabeau, qui se trouvera inséré en entier parmi les pièces. Il serait difficile de porter un jugement décisif sur ce vaste projet. A beaucoup de lecteurs il paraîtra inexécutable; mais que l'on se souvienne que son exécution était basée sur l'hypothèse que Mirabeau serait rame de toute l'entreprise, et dirigerait tous les mouvements de l'immense machine, et on peut difficilement imaginer de quoi cet homme étonnant aurait été capable, si les alentours qu'il voulait se créer l'avaient bien secondé. Ce n'est que par l'exécution que le mérite de cette conception aurait pu être mis à l'épreuve ; malheureusement la mort de l'auteur en a interrompu le cours, et, ce grand ressort détruit, toute la machine est tombée en débris.

«i On observera que Mirabeau ne voulait pas initier également dans le secret tous les députés que la cour aurait dû appeler à elle. Cette précaution est remarquable, et classe assez bien le degré de confiance qu'il avait dans leurs opinions. Tous étaient des hommes distingués, capables de reconnaître les fautes que plusieurs d'entre eux avaient commises ou avaient laissé commettre. Ils s'en repentaient et auraient voulu les réparer : mais

l'amour-propre et même la crainte les retenaient. Il y avait d'ailleurs entre eux des dissentiments politiques qui ressemblaient beaucoup à des animosités, et il aurait été peut-être impossible d'établir une harmonie parfaite pour coopérer au grand œuvre de la restauration du pouvoir royal. La précaution prise avec Barnave, qui ne devait jamais se rencontrer avec les autres chez M. de Montmorin, paraîtra la plus frappante.

« Ce jeune homme, à peine sorti du collège, simple avocat de province, avait été recherché à Paris par les hommes les plus remarquables du parti révolutionnaire, tels que le duc d'Aiguillon, le duc de La Rochefoucauld *, Laborde de Méréville, fils aîné du plus riche banquier de France, et comme lui député à l'assemblée, et enfin par la société de la vieille duchesse d'Enville, presque entièrement composée de philosophes réformateurs. Il avait été fêté, cajolé par tous ces personnages, si élevés alors au-dessus de lui ; il était devenu surtout l'ami particulier du duc d'Aiguillon, de MM. de Lameth et de Laborde. Ceux-ci l'avaient associé à tous leurs plaisirs et à leurs intrigues politiques, où son beau talent leur fut extrêmement utile. Il est à remarquer que, lorsqu'ils lui laissèrent suivre ses impulsions naturelles, Barnave cessa de se montrer sous le caractère d'un factieux. Les efforts prodigieux qu'il fit pour conserver la colonie de Saint-Domingue à la France prouvent assez que le fond de ses sentiments n'était pas aussi révolutionnaire qu'on l'imaginait. Avant que Mirabeau le désignât à la cour pour un de ses auxiliaires, Barnave avait déjà pris le parti, sinon de rompre avec ses amis, au moins de cesser d'en dépendre. Il avait vu M. de Montmorin en particulier, et en avait été très-bien reçu. Celui-ci fit part de cette entrevue à Mirabeau, qui se confirma dans l'opinion qu'on pourrait tirer un très-grand parti de Barnave, et voilà comment il allait devenir un agent isolé du plan de Mirabeau.

1 Louis-Alexandre de La Rochefoucauld, duc de La Rochefoucauld et de la Roche- Guyon, né en 173o, pair de France, membre de l'Assemblée des Notables en 1787, et dw étata généraux en 1789. Voué toute sa vie aux idées les plus généreuses et les l'Ins nedéçées, j| n'en fui pas moins la victime des passions révolutionnaires de celle sanglante époque. Arrêté violemment à (iisors, le 14 septembre 1792, il y fut massacré sous les yeux mêmes de sa femme (Rosalie de Rohan-Chabot) et de sa mère, la duchesse d'Lnvillc.

« Je dois dire quelques mots sur trois autres personnes qui figurèrent aussi dans ce plan; ce sont MM. Talon, de Sémonville et Duqucsnoy. Dans plusieurs de ses notes à la cour, le comte de Mirabeau avait signalé MM. Talon et de Sémonville comme étant hostiles à la cour. Très-répandus dans diverses sociétés de la capitale, surtout dans les conciliabules où l'intrigue avait établi son empire, ils en connaissaient très-bien les ressorts, et pouvaient eux-mêmes les faire jouer.

« Ils étaient d'ailleurs, ou s'annonçaient pour être liés intimement avec M. de La Fayette, et prêtaient par leurs manœuvres un assez grand poids à son autorité : c'en était assez pour que Mirabeau se méfiât d'eux. Je ne sais si c'est parce que M. de La Fayette ne voulut pas céder à quelques-unes de leurs prétentions, ou si c'est qu'ils découvrirent que l'opinion populaire se détournait de lui; mais ce qu'il y a de certain, c'est qu'ils l'abandonnèrent pour aller frapper à une autre porte.

« Vers la fin du mois d'octobre 1790 (je crois me rappeler que c'est à cette époque), je fus très-surpris de voir un matin arriver chez moi M. Talon, accompagné de M. Duquesnoy, membre de l'Assemblée nationale, se disant tous les deux porteurs de paroles de M. de Montmorin, pour proposer au comte de Mirabeau une coalition avec ce ministre, et ajoutant que M. de La Fayette devrait rester tout à fait en dehors de cette coalition. J'écoutai ce que ces deux messieurs me dirent, et me bornai à leur répondre que je ferais connaître leurs propositions aux personnes qu'elles concernaient. J'en informai effectivement surle-champ la reine, et ensuite le comte de Mercy, avec lequel j'entretenais toujours une correspondance très-suivie. Ni l'un ni l'autre ne firent d'objections à l'association offerte, sur l'acceptation définitive de laquelle ils se référèrent à Mirabeau lui-même et à M. de Montmorin. C'était donc à Mirabeau à décider si l'offre devait être acceptée, et on verra qu'elle le fut, mais avec des réserves. MM. de Mirabeau et de Montmorin avaient trop peu de confiance dans MM. Talon et de Sémonville pour les initier aux secrets principaux de leur coalition ; mais, d'autre part, ils pensèrent qu'on pourrait tirer d'eux quelques services utiles : c'étaient enfin deux hommes qu'il valait mieux, dans les écir-

constances où on se trouvait, avoir pour amis que pour ennemis.

« M. Talon avait été procureur ou avocat général du roi près le Châtelet de Paris, place qui l'avait mis en rapport avec toutes les classes de la société. C'était un ambitieux; jouissant d'une grande fortune, il voulait arriver aux postes les plus élevés, et briguait celui de garde des sceaux. Dans un temps où l'intrigue était si active et si puissante, M. Talon n'était pas un homme dont on pût repousser impunément les offres de service \

« M. de Sémonville, conseiller au parlement de Paris, avant la révolution, dont il avait embrassé les principes avec ardeur, s'était d'abord attaché, comme nous l'avons dit, à M. de La Fayette. C'était un homme délié, actif, très-intelligent, fait pour l'intrigue, dans laquelle il se plaisait, indépendamment des avantages qu'elle pouvait lui rapporter : agent peut-être utile, mais ennemi certainement dangereux 2.

« M. Duquesnoy était un avocat, député par le bailliage de Nancy à l'assemblée. C'était aussi un homme très-actif, qui ne manquait ni de talent, ni surtout d'adresse. Au commencement de l'assemblée, il se montra très-révolutionnaire : on aurait pu même le croire républicain; mais, depuis, il changea d'opinion. On se souvient que, lorsque Mounier proposa de poser en principe que le gouvernement français était monarchique, Duquesnoy répondit : Que les mots monarchie ou gouvernement « monarchique étaient de vieux termes représentatifs, de vieilles «t idées, qui n'avaient plus de rapport avec les principes actuels. » — Puis il ajouta : « Montesquieu s'est trompé en avançant que « les pouvoirs intermédiaires doivent entrer dans la composition « des États bien organisés. Je regarde ces pouvoirs comme des- «t tructeurs de toute liberté 5. »

1 M. Talon, revenu de l'émigration, est mort dans la petite ville de Scnlis, où Napoléon lui avail permis de résider, sous la survcillanee du préfet du département.

2 M. de Sémonville, après avoir joué des rôles bien divers pendant la révolution cl sous l'empire, est devenu, sous la restauration, grand référendaire de la chambre des pairs. (Notes du comte de La Marck.)

'■ Depuis, Duquesnoy fut dénoncé et poursuivi comme conspirateur royaliste. 11 -'échappa, e! il est mort sous le règne de Napoléon, dont il avait embrassé la eause. .Mirabeau, qui avait fait connaissance a\ec lui à rassemblée, le regardait comme un

« Tels étaient les trois hommes qui furent employés vers la fin de 1790 comme agents principaux dans le grand plan combiné de Mirabeau. On verra, par les pièces, la part qu'ils eurent au commencement d'exécution de ce plan.

« Il se présente, en politique, des circonstances où on est amené à agir à peu près comme dans les circonstances les plus ordinaires de la vie. Ainsi, après avoir fait usage d'un agent, ou d'un instrument quelconque, si nous découvrons qu'il ne remplit plus notre but, qu'il ne nous est plus utile à rien, ou qu'il peut même devenir dangereux, nous le renvoyons, ou nous le brisons. Tel était le raisonnement de Mirabeau en parlant de l'Assemblée constituante, de cette assemblée fameuse, au sein de laquelle il avait trouvé la source de sa plus éclatante gloire, et qui lui avait fourni l'occasion de développer tant de talent. Il s'apercevait que, de ses délibérations et de la marche qu'elle s'obstinait à suivre, devaient nécessairement résulter le bouleversement du royaume, la chute de la dynastie et le massacre du roi, de la reine, de leurs enfants. — « Ils battront le pavé de leurs « cadavres!!! » C'était toujours là son épouvantable refrain, et il avait engagé ses serments à la défense de ces illustres infortunés ! — Que faire donc de cette assemblée, qui aurait pu et dû sauver le monarque et la monarchie, et qui les perdait infailliblement? — Il fallait la dissoudre, et, pour arriver à sa dissolution, la perdre dans l'esprit de ceux mêmes qui l'avaient tant exaltée \

de ses plus habiles coopérateurs ; mais il le voulait seulement comme intermédiaire, sans participation au secret principal. (Note du comte de La March.)

1 La mauvaise opinion (pie Mirabeau avait de l'Assemblée constituante remontait aux premiers mois de l'existence de cette assemblée, à eu croire les deux anecdotes suivantes, dont nous laissons la responsabilité a ceux qui les rapportent :

M. .1. Droz dit, dans son Histoire du Règne de Louis XVI, t. III, ebap. lir, p. 5!), que, dans une conversation entre MM. de La Fayette, de Montmorin et de Mirabeau, qui eut lieu au mois d'octobre 1789, ce dernier, après avoir déploré les écarts de rassemblée, aurait ajouté : « Et cependant c'est un âne rétif qu'on ne peut monter « qu'avec beaucoup de ménagements. »

L'autre anecdote se trouve dans les Mémoires de Wcber, t. 11, ebap. 4, page 37. La voici :

« Mirabeau n'avait jamais fait un grand cas des talents des membres de l'Asscin- •< blée nationale. Un jour se trouvant cbez un libraire avec un ami qui invectivait une « tierce personne, en lui disant qu'elle était stujiidr comme l'Assemblée nationale de

« Tels étaient les projets de Mirabeau vers la fin de sa vie, et le plan dont je viens de parler montrera par quels moyens il se proposait d'atteindre ce but. Le plan fut communiqué à M. de Montmorin au commencement du mois de janvier 1791, et on se disposait à en essayer l'exécution. Une note postérieure , datée du 21 janvier 1 791 , ajoutait encore aux premiers moyens déjà exposés. Mirabeau y traite de l'utilité que l'on pourrait retirer des décrets de cette époque de l'assemblée contre le clergé et la religion. Il y avait peut-être un certain machiavélisme dans cette dernière note, mais de celui qui est, ce me semble, justifiable, quand il doit servir au rétablissement de l'ordre et de la justice, et qui, sous les formes d'une apparente perfidie, peut amener de très-salutaires résultats. La conduite recommandée dans la note en question de Mirabeau aurait eu sans doute cet effet chez une nation vraiment religieuse, et au surplus les conseils donnés dans cette note n'ont pas été suivis.

m D'après tous les faits que je viens de rapporter, on peut juger maintenant de qui se composait ce fameux comité autrichien, duquel plus tard on a fait tant de bruit. En réalité, ce comité, puisqu'on l'a nommé ainsi, ne se composait que du comte de Mercy et de moi : en ce sens, il ne serait point tout à fait une invention des révolutionnaires; il aurait effectivement existé; seulement on s'est trompé, et sur l'époque de son existence, et sur son but. Il avait commencé en 1790, et ce n'est qu'en 1792 qu'il fut dénoncé par ceux qui préparaient le mouvement du 10 août; alors le comte de Mercy avait quitté la France depuis deux ans, et moi depuis un an. Quant à son but, on pourra juger par ces souvenirs que je viens de retracer, et encore mieux par les notes du comte de Mirabeau pour la cour, et toutes les pièces qui s'y rattachent, qu'on ne s'occupait guère ni de l'Autriche ni de ses intérêts dans ce prétendu comité. Les intérêts de la France étaient notre unique objet : nous voulions arracher ce beau pays à l'anarchie, lui épargner le plus horrible des forlails et sauver un malheureux roi, qui, s'il ne fut pas le plus

« ce malin, il lui répondit en présence d'un nombre de personnes : De ce mutin ? et « pourquoi dater? » (Xotc de l'éditeur.)

habile, a été justement nommé le plus honnête homme de son royaume.

u Je ne craindrai pas d'avouer que le départ de France du comte de Mercy, au mois de septembre 1790, fut une très-fatale circonstance dans les rapports qui avaient été établis entre la cour et le comte de Mirabeau. M. de Mercy, depuis vingt-quatre ans qu'il résidait à la cour de France, y avait inspiré une grande confiance au roi et à la reine, plus comme homme peut-être encore que comme ambassadeur. Il avait conçu une très-haute idée de l'utilité dont pouvaient être les plans de Mirabeau pour le salut de la famille royale et de la France. Je crois donc que s'il était resté à Paris, il aurait eu une très-puissante influence sur la cour, et lui eût fait comprendre que demander des conseils et ne pas les suivre, avancer aujourd'hui pour reculer demain, était le plus sûr moyen de n'arriver jamais. Ni moi, ni l'archevêque de Toulouse ne pouvions avoir cette influence ; il ne me coûte point de le reconnaître. Aussi je ne me suis jamais étonné que la malheureuse reine, tiraillée par les avis si divers qui lui arrivaient de tous les côtés, hésitât souvent à s'arrêter de préférence à ceux de rhomme dont elle avait eu tant à se plaindre.

« L'éloignement du comte de Mercy se faisait sentir à chaque instant; je manquais de ce secours, auquel j'avais si souvent recouru quand il était à Paris. Mes lettres ne pouvaient pas tout dire ; puis il était très-occupé par les affaires particulières de son souverain. La situation des Pays-Bas absorbait toute son attention, et ne lui permettait pas de s'occuper avec suite de ce que nous avions entrepris à Paris. D'ailleurs, la prudence lui prescrivait de chiffrer toutes ses lettres, et elles ne pouvaient être que fort courtes, lorsque j'aurais eu besoin d'un grand développement d'idées pour rectifier ou appuyer les miennes. Il approuvait de loin beaucoup de choses, qu'il eût peut-être blâmées s'il eût eu plus de temps pour les examiner avec soin, ou si, plus près des événements, il eût été à même d'en apprécier les conséquences. Lorsque je lui eus communiqué le grand plan de Mirabeau, il le trouva excellent comme conception, mais cependant déclara en même temps qu'il lui paraissait être d'une exécution extrêmement difficile.

n Les révolutions des corps politiques, qui n'en sont que les maladies, ressemblent beaucoup à celles de l'homme, qui, au milieu des souffrances qu'il éprouve, passe sans cesse de la crainte à l'espoir. J'étais dans cette fatigante disposition d'esprit. Si le plus souvent les événements et la marche de l'assemblée excitaient mes alarmes, je sentais quelquefois renaître mes espérances, en voyant le comte de Montmorin, sur les moyens duquel j'avais d'abord peu compté, s'animer, s'échauffer à l'exécution des plans concertés : il agissait avec une parfaite franchise, et Mirabeau^ toujours difficile à contenter, était, en général, très-content de lui. Ils avaient presque chaque jour de longues conférences, et je devais croire qu'elles produiraient quelque bien. D'un autre côté, M. Talon m'assurait que, par ses manœuvres, il avait obtenu de bons résultats dans son travail sur les dispositions du peuple de Paris. On aime parfois à croire ce qu'on désire, et je croyais en effet m'apercevoir que la ville était moins agitée, que quelques journaux étaient moins mauvais ; enfin je me laissais aller à des espérances que je m'efforçais alors de faire partager à la reine, soit dans ma correspondance, soit dans mes entrevues avec elle; mais ces espérances n'étaient pas de longue durée, et l'inquiétude reprenait bientôt le dessus.

« L'un des objets les plus importants qu'on s'était proposés, avait manqué; malgré tout, M. de La Fayette était parvenu à peupler le nouveau ministère de ses créatures. M. Duportail, un de ses amis les plus dévoués, était devenu ministre de la guerre. Les Lameth même avaient pu faire entrer un des leurs dans le cabinet, dans la personne de M. Duport du Tertre, nommé garde des sceaux: c'était un avocat médiocre, d'un caractère extrêmement faible; incapable d'agir par lui-même, il ne pouvait être et n'était effectivement que le porte-voix du parti Lameth, qui l'avait fait entrer au conseil. C'était, en réalité, laisser périr la monarchie que d'en confier ainsi la garde et la défense à des hommes qui, depuis dix-huit mois, la démolissaient pièce à pièce.

»< La reine, dans les dernières années, avait été l'objet constant des plus noires calomnies que la méchanceté et l'envie ne cessaient de répandre contre elle. Une partie du public avait fini par s'en laisser imposer à cet égard, et croyait bêtement

aux atroces méchancetés répandues contre cette princesse infortunée. Après le renouvellement du ministère, M. de Montmorin, le seul des anciens ministres conservés, était aussi le seul qui osât, dans le conseil, prendre quelquefois la défense de la reine, et encore n'était-ce pas avec toute l'énergie convenable. Il eut un jour, avec son collègue le garde des sceaux, une conversation sur les menaces dont la reine était incessamment poursuivie. Les factieux, n'ayant pu l'assassiner le 6 octobre 4 789, ne cachaient pas le projet qu'ils nourrissaient de renouveler cet attentat. M. de Montmorin demandant si on laisserait consommer un tel forfait, Duport du Tertre répondit froidement qu'il ne se prêterait pas à un assassinat, mais qu'il n'en serait pas de même s'il s'agissait de faire le procès à la reine. « Quoi! s'écria M. de « Montmorin, vous, ministre du roi, vous consentiriez à une pa- « reille infamie! — Mais, répondit l'autre, s'il n'y a pas d'autre « moyen? »

« Pendant que le roi était entouré de pareils ministres, ceux qui les lui avaient imposés pour le priver de toute défense continuaient leurs dangereuses menées contre la reine. On a beaucoup dit et répété, et non sans raison peut-être, que la trop fameuse affaire du collier, si maladroitement conduite par le gouvernement, avait été le prélude de la révolution. Et ce qui tendrait à le prouver, ce sont les efforts qu'on fit au commencement de l'année 1791 pour réveiller cette abominable intrigue, qui avait été déjà si funeste à la malheureuse Marie-Antoinette.

« La femme Lamotte, qui, à l'époque du procès, s'était réfugiée en Angleterre, revint secrètement à Paris dans les derniers jours de l'année 1790, et l'on ne douta pas que, flétrie par un jugement infamant, dont elle n'avait pas encore subi la peine, elle n'y eût été attirée par le parti qui poursuivait sans relâche la reine, parce qu'il lui attribuait l'énergie de caractère qui seule aurait pu déjouer ses atroces complots. Au moins Mirabeau n'en doutait pas. — Après avoir mis en jeu tous les moyens dont il se servait pour effrayer la cour et les royalistes de l'assemblée, ce parti aurait lait paraître la femme Lamotte à la barre de l'assemblée ; elle aurait protesté de son innocence, et on l'aurait alors représentée comme une victime sacrifiée à la vengeance de la

reine, qu'on aurait désignée comme la vraie coupable, en demandant la révision du procès. C'est ainsi que la reine, traînée devant les nouveaux tribunaux qui venaient d'être organisés, aurait été jugée, comme l'entendait le garde des sceaux.

« Ce fut le comte de Mirabeau qui donna connaissance à la cour de cet exécrable complot. On trouvera parmi les pièces la note qu'il envoya à ce sujet, ainsi que plusieurs billets qui s'y rapportent. Cette intrigue, tramée dans l'ombre, fut cependant bientôt connue dans Paris, et devint le sujet de toutes les conversations. M. de La Fayette ne put pas rester simple observateur et attendre passivement l'issue des événements. Son devoir, comme chef suprême de la police, était de faire arrêter la femme Lamotte; il se contenta d'en demander l'autorisation. On fit ou on ne fit pas les démarches nécessaires pour saisir cette femme ; mais le parti qui l'avait fait venir eut le temps de la reconduire au lieu où il l'avait prise.

« Je ne connais point d'infamie, dans ces temps si fertiles en scélératesses, qui ait autant indigné Mirabeau que cette trame odieuse. Elle le fit bondir de colère et redoubla son énergie. « J'arracherai cette reine infortunée à ses bourreaux, s'écria-t-il, «t ou j'y périrai. » — En effet, dès ce moment, il abandonna tous les calculs qui auraient pu lui conserver sa popularité, et il monta hardiment et franchement à la brèche pour y attaquer les ennemis de la monarchie. C'est ce qu'on put voir surtout lorsqu'il fut question dans l'assemblée d'un projet de loi contre les émigrants. Depuis quelque temps le côté droit de l'assemblée observait Mirabeau avec plus d'attention. On avait quelques soupçons de ses relations avec la cour, mais aucune certitude. On ne l'interrompait plus de ce côté quand il parlait-, les cris contre lui partaient au contraire de l'extrême gauche, de ce coin où étaient groupées trente à quarante personnes qui, malgré leur petit nombre, dominaient cependant le plus souvent l'assemblée, et parvenaient à lui faire rendre ces décrets qui ont tant contribué à la destruction de la royauté. Ce fut ce parti qui demanda une loi contre les émigrés. La funeste motion fut renvoyée au comité de Constituât n, qui, par l'organe de Chapelier, proposa une mesure impraticable, en déclarant qu'il avait été impossible au comité de rédiger

sur cette matière un projet qui ne violât pas les principes de la Constitution. Mirabeau, sommé par les divers partis de dire son opinion, répondit en lisant une lettre qu'il avait autrefois adressée au roi de Prusse, à son avènement au trône, et dans laquelle il lui conseillait d'accorder à ses peuples l'entière liberté de sortir de ses États ou d'y rester, comme étant le meilleur moyen de leur faire aimer leur patrie. Cette lettre fut lue avant le projet de Cbapelicr. « Voici, quant a moi, dit Mirabeau, après « avoir lu la lettre, mon projet de décret :

« L'assemblée nationale : Ouï le rapport du comité de Consti- « tution; considérant qu'une loi sur les émigrants est incom- <t patible avec les principes de la Constitution, n'a pas voulu en- « tendre la lecture du projet de loi sur les émigrants. » — Cette proposition fut écartée, et Chapelier lut son projet, qui contenait les plus odieuses dispositions \ L'auteur, qui était déjà revenu à des idées plus saines, depuis qu'il était entré dans des communications secrètes avec M. de Montmorin, n'avait sans doute mis cette proposition en avant que pour la faire rejeter. Après la lecture du projet devant l'assemblée, Mirabeau se lève et s'écrie avec indignation : « Il est prouvé par l'expérience de tous « les temps, qu'avec l'exécution la plus despotique, la plus con- « centrée dans les mains des Busiris, de pareilles lois n'ont ja- « mais été exécutées, parce qu'elles sont inexécutables... Si vous « faites une loi contre les émigrants, je jure de ne pas y obéir 2. »

« Cette déclaration, faite avec l'imposante énergie de l'orateur,

1 Chapelier, dans son projet, proposait d'établir une commission de trois personnes munies de pouvoirs illimités. Aucun Français n'aurait pu sortir du royaume sans une autorisation de ce triumvirat, et tous les absents aurait-ut été tenus, sous les peines les plus graves, de rentrer aussitôt qu'on leur en aurait donné l'ordre. (Noie de l'éditeur.)

2 Citons aussi la belle et courageuse profession de foi monarchique, prononcée à la tribune de l'Assemblée nationale par Mirabeau, dans la séance du 9$ février 171)1 :

«Notre serment de fidélité au roi constitutionnel est dans la Constitution; je « dis qu'il est profondément injurieux de mettre en doute notre respect pour ce Bercement. Telle est ma déclaration non équivoque, et pour laquelle je lutterai avec « tout le monde en énergie, bien décidé que je suis à combattre toute espèce de fac- « tieux qui voudraient porter atteinte aux principes delà monarchie, dans quelque

<> système que ce soit, dans quelque partie du royaume qu'ils puissent se montrer

« Telle est ma déclaration, qui renferme tous les lieux, tous les temps, tous les svs- « témes, toutes les personnes, toutes les sectes » (JVote de l'éditeur.)

excita les murmures de l'extrême gauche. Rewbell et Merlin demandèrent à grands cris la loi ; un vieillard, nommé Goupil, non moins violent qu'eux, se plaignit de ce qu'il appelait la dictature de M. de Mirabeau. Celui-ci se moqua de Goupil ; la gauche renouvela ses murmures. « Silence aux trente voix! » s'écria Mirabeau en fixant les interrupteurs avec dédain. Ils se turent, et on renvoya la question à tous les comités réunis. « Je demande alors, « dit Mirabeau, qu'il soit décrété que d'ici à l'expiration de l'ait journement, il n'y aura pas d'attroupement. »

u II y en eut un cependant, et le même jour, au faubourg Saint-Antoine, qui avait pour prétexte quelques réparations qu'on faisait au château de Vincennes. A la nouvelle de cette insurrection, l'alarme se répandit aux Tuileries, où l'on crut qu'on allait voir se répéter les scènes des h et 6 octobre. Des gentilshommes y accoururent pour défendre le roi , qui les remercia , mais qui ne voulut pas de leur défense. 11 leur demanda même de livrer leurs armes, qui furent déposées dans des armoires. M. de La Fayette, revenu du faubourg Saint-Antoine, où il avait comprimé 1 insurrection, se conduisit d'une manière qui lui a valu de sanglants reproches de la part des royalistes. 11 fit ouvrir les armoires qui contenaient les armes, et les distribua aux gardes nationaux. Cet incident , dont Mirabeau parle dans une de ses notes , mais qu'il n'a pas suffisamment expliqué, est un des coups les plus dangereux (pie M. de La Fayette porta au parti monarchique; car il chercha à déshonorer et à livrer à la dérision et aux persécutions de la populace des hommes qui étaient venus pour défendre la vie de leur roi contre des assassins. Je ne sais si c'est lui qui imagina la dénomination de « Chevaliers du poignard, » qui fut depuis ce jour-là donnée aux gentilshommes qui étaient venus aux Tuileries, et à tous les nobles en général : c'est sous ce titre que les Jacobins désignèrent dès lors les nobles dans leurs clubs et dans les lieux publics. Et c'est ainsi que les principes républicains de M. de La Fayette se développaient de plus en plus dans les rangs de la garde nationale, tandis que le peuple, soulevé à volonté par le parti Lameth, pouvait à chaque instant se porter aux plus épouvantables attentats.

- m Avant de poursuivre ce récit, je dois revenir un moment sur

mes pas, pour parler des dispositions du roi et de la reine à l'égard du grand plan de Mirabeau.

« Le comte de Mirabeau, ranimé par sa coalition avec M. de Montmorin, avait rédigé et complété le plan en question, qu'on trouvera à la date du 25 décembre 1790, et qui porte le titre à' Aperçu sur la situation de la France, et les moyens de concilier la liberté publique avec l'autorité royale. Comme on le verra, il s'était livré, à la fin de cet écrit, à une grande véhémence dans l'expression de ses sinistres prévisions sur l'avenir qui menaçait la France, et surtout la famille royale.

« Lorsque je remis cet écrit à la reine, je lui fis moi-même la lecture des dernières pages , qui , naturellement , produisirent beaucoup d'impression sur son esprit. Quant au roi, il n'était pas si facile à émouvoir, et j'appris plus tard qu'il avait trouvé une grande exagération dans le tableau des dangers qu'il courait, tracé par Mirabeau : il ne se rendait pas bien compte de sa situation, et, quoiqu'il lût assidûment tout ce qui se rapportait à l'histoire du roi d'Angleterre, Charles Ier, telle était sa résignation, ou peut-être l'apathie qui le dominait, que ces lectures mêmes ne lui donnaient aucune impulsion pour un parti vigoureux.

« Cependant, à force de revenir à la charge près du roi, nous parvînmes à lui faire adopter le grand plan de Mirabeau, dans son ensemble et ses détails, et aussi le projet de sortir de Paris avec toute la famille royale ; mais il déclara en même temps qu'il ne voyait dans l'exécution de ce dernier projet qu'un moyen d'être plus libre, pour adresser à la nation le langage de la raison et d'une bienveillance paternelle, et qu'en tout cas, jamais aucune considération ne serait assez puissante pour le faire sortir de France.

« Le projet de sortir de Paris une fois arrêté, il s'agissait de déterminer vers quel point le roi devrait se diriger. 11 ne pouvait plus être question de Fontainebleau, ni d'aucune ville ouverte, dans laquelle on n'aurait pu organiser, en cas de besoin , des moyens de défense. L'esprit révolutionnaire avait fait trop de progrès pour qu'on pût exposer ainsi le salut de la famille royale à un simple coup de main, qui l'aurait prise au dépourvu. C'était donc dans une ville fortifiée qu'il fallait se retirer, et en même

temps dans une localité où on pût rassembler quelques troupes assez promptcmcnt pour être mis à l'abri contre une surprise. Pour atteindre ce but, il fallait cboisir entre les villes de la frontière du Nord ou de la frontière de l'Est, puisque c'était sur cette frontière que se trouvaient réunies et les forteresses et l'armée.

« 11 fut d'abord question de se rendre dans une des villes fortes du département du Nord, mais le comte de Rochambeau commandait dans toute cette partie , et le roi , qui voyait aussi juite qu'il agissait faiblement, n'avait aucune confiance dans ce général. 11 avait fait la guerre en Amérique, et le roi disait qu'il en était revenu imprégné des idées républicaines qui avaient triomphe dans ce pays; qu'il avait d'ailleurs peu de capacité et qu'il était entièrement dévoué à M. de La Fayette, qui en disposait comme il voulait. Le roi déclara donc que ce général ne pouvait lui convenir, et jeta les yeux sur M. le marquis de Bouille, qui commandait en Lorraine et résidait à Metz, et avec lequel le roi avait déjà précédemment entretenu quelques rapports particuliers.

u Le marquis de Bouille jouissait d'une réputation très-honorable; c'était un bon militaire, brave, et incapable d'abandonner le roi au milieu des dangers qu'il courait. 11 n'était pas aussi exclusif, dans ses opinions sur le gouvernement de son pays, qu'on a voulu le faire croire. Des reformes dans l'administration lui avaient toujours paru nécessaires, et, quant aux améliorations dans le système politique du gouvernement, ses idées le portaient vers une forme de constitution semblable à celle de l'Angleterre. Le roi n'ignorait pas cette manière de voir de 31. de Bouille, et cela ne l'empêcha pas de le désigner comme l'officier le plus digne de sa confiance, ce qui prouve une fois de plus que Louis XVI s'était franchement attaché à un système constitutionnel de gouvernement.

« Mais il fallait s'assurer des intentions de M. de Bouille. Le roi me proposa d'aller à Metz, pour conférer avec lui. J'acceptai cette mission. Le roi me donna pour M. de Bouille une petite lettre de sa main, scellée de son sceau particulier. Dans cette lettre le roi disait, en peu de lignes, que je possédais toute sa ton-

fiance, et que le général pouvait ajouter foi à tout ce que je lui dirais de sa part \

m Pour ne faire naître aucun soupçon sur le but de mon voyage, je pris le prétexte d'accompagner à Strasbourg la princesse de Starbcmberg, ma sœur, qui était venue me voir à Paris, et qui retournait à Vienne, où elle résidait.

« J'arrivai à Metz dans les premiers jours du mois de février 1791 ; nous nous y arrêtâmes pendant trois ou quatre heures seulement. Je me rendis chez M. de Bouille, et, pensant qu'il ne fallait pas brusquer les confidences que j'avais à lui faire, je commençai par lui remettre une lettre ostensible du roi, qui avait été écrite par M. de Montmorin : la minute se trouve parmi les pièces que j'ai conservées. Voici cette lettre; le billet confidentiel du roi est resté entre les mains de M. de Bouille.

«c Je profite avec plaisir, Monsieur, de l'occasion que me fournil « le voyage du comte de La Marck à Metz, pour vous renouveler « l'assurance de toute ma satisfaction des services que vous m'au vez rendus dans les circonstances difficiles où vous vous êtes « trouvé. Je ne puis que vous engager à vous conduire comme <c vous l'avez fait jusqu'à présent, et vous pouvez compter à « jamais sur toute ma reconnaissance et toute mon estime.

« Signé Louis. »

« Après avoir lu cette lettre qui n'était pas de nature à l'éclairer complètement sur le but de ma mission, M. de Bouille, je le vis, hésitait dans le langage qu'il devait me tenir. Mes relations connues avee le comte de Mirabeau lui inspiraient sans doute une certaine défiance, et d'ailleurs il avait été informé par M. de La Fayette que je me rendais à Metz et qu'il devait se tenir en garde de moi. M. de La Fayette lui annonçait aussi qu'il allait lui envoyer le duc de Biron, avec lequel il pourrait s'entretenir en toute confiance sur les événements du moment.

« M. de Bouille répondit donc avec embarras à mes premières ouvertures.

1 Nous donnons en note l'extrait des Mémoires du marquis de Bouille, qui concerne cette mission du comte de La Marck. (Voir la note 20.)

« Je ne sais ce qu'on veut de moi, me dit-il; il est évident « qu'on ne peut résister à la volonté générale d'une nation. Mon « devoir est de la servir, c'est là tout ce que je peux et tout ce « que je dois. M. le comte d'Artois aussi m'a fait questionner, «j'ai fait la même réponse, et, en cela, j'obéis au roi. On dit « qu'il n'est pas libre, et ce n'est pas à moi à l'examiner. Il le u serait encore moins, que j'agirais de même.

« — Il ne s'agit pas de contre-révolution dans ce que j'ai à « vous dire, répliquai-je, mais de rendre au roi sa liberté et de le « mettre ainsi en état de gouverner, et d'assurer le bonheur du «t pays en y rétablissant l'ordre et une sage liberté, ce que l'Asie semblée nationale ne veut ou ne peut plus faire, dans la posi- »< tion où elle est, entourée et dominée par des factions qui ne u laissent aucune indépendance à ses délibérations. 11 est impos- « sible que, même comme simple citoyen, vous ne soyez pas mé- « content de l'état actuel des choses, et je viens vous en par- <( 1er, pour entrer dans quelques détails qui ne pourraient pas «t être l'objet d'une correspondance écrite. »

« Je lui donnai alors la lettre confidentielle du roi, et je le mis au courant de toutes les relations de la cour et de M. de Montmorin avec le comte de Mirabeau, du but de ces relations et du projet conçu par ce dernier de faire sortir le roi de Paris pour son propre salut et pour celui de la monarchie.

« M. de Bouille changea aussitôt de langage ; il me dit tout de suite qu'il croyait que Mirabeau était l'homme qui pouvait le plus utilement servir le roi, en travaillant à changer l'opinion publique de Paris et des provinces. Il témoigna un extrême mécontentement des opérations de l'Assemblée nationale, qui avaient complètement désorganisé l'administration civile et militaire, sans rien mettre à la place, et une vive indignation contre la conduite de M. de La Fayette. Il m'avoua enfin qu'il éprouvait un tel découragement et dégoût de sa situation personnelle, qu'il songeait à quitter son commandement, dans lequel il était à peine obéi, et à sortir de France, pour aller prendre du service en Prusse ou en Suède. En me parlant des troupes placées sous ses ordres, il me dit qu'elles étaient toutes gangrenées par l'esprit révolutionnaire, et qu'il y avait à peine quelques régiments de

cavalerie sur la fidélité desquels il pût compter * ; qu'en général l'armée était telle, qu'elle serait pour celui qui pourrait la corrompre, fût-ce même M. le comte d'Artois, s'il voulait la payer; qu'elle mettrait ses services à l'enchère , pour ainsi dire ; que c'étaient là , du moins , les propos que tenaient ouvertement la plupart des soldats.

« Quant aux corps administratifs dans les départements qu'il commandait, il les regardait comme étant assez bien composés et comme très-mécontents de la marche des choses. Il pensait que, si on pouvait les rallier et les faire marcher de concert , il serait possible, en augmentant ainsi leurs forces et leur décision, de les déterminer à se prononcer contre l'Assemblée.

«i M. de Bouille me déclara enfin que, malgré son dégoût, il saurait bien prendre patience , si ses services pouvaient encore être utiles au roi , et que je devais assurer à Sa Majesté qu'il lui restait entièrement dévoué, et prêt à exécuter les ordres qu'elle voudrait lui transmettre.

« Je le quittai , en le priant de vouloir bien réfléchir sur tout ce que nous avions dit, afin de me communiquer, à mon retour de Strasbourg , les déterminations qu'il croirait utiles qu'on prît pour le salut du roi.

« Je m'arrêtai pendant deux jours à Strasbourg, pour observer l'esprit qui dominait dans cette ville. Un délire presque universel s'était emparé des tètes; parmi les troupes, on avait formé des comités délibérants; les officiers inspiraient moins de respect que les fonctionnaires municipaux , et encore n'obéissait-on pas volontiers à ceux-ci. C'était au total une anarchie complète.

« Lorsque je revis M. de Bouille , à mon retour à Metz, en revenant de Strasbourg , il m'apprit d'abord que mon voyage avait fait du bruit à Paris , où on supposait que la visite que je lui avais faite avait pour but de l'attacher au parti de la reine , qui, disait-on, était déjà sûr de Mirabeau.

1 L'événement a justifié les doutes de M. de Bouille. A l'époque de la fuite du roi à Varennes, on avait sans doute choisi dans les régiments les meilleurs escadrons de cavalerie qui devaient protéger le voyage du roi jusqu'à Montmédy. Va cependant, lorsque les officiers, en criant : Vive le roi! voulurent les porter en avant, ils répondirent: Vive la Nation! et passèrent du côté des patriotes. {Note du comte de La M arc h.)

« M. de Bouille me dit ensuite que mon départ de la capitale lui avait valu une lettre de quatre pages de M. de La Fayette, dans laquelle il voulait prouver que , les travaux de l'assemblée touchant à leur terme, l'anarchie allait bientôt cesser, et la tranquillité renaître partout. — « Je lui ai répondu, ajouta M. de « Bouille, qu'il m'avait si souvent fait cette promesse sans qu'elle « se réalisât , que je n'y croyais plus; qu'à une certaine époque , « il n'aurait dépendu que de lui de rétablir l'ordre ; qu'il ne « l'avait point fait alors, et qu'aujourd'hui cela ne lui serait plus « possible. »

« Je vis bien , par tout ce que 31. de Bouille me dit sur M. de La Fayette, qu'il était fort éloigné d'être un de ses partisans, comme on l'avait beaucoup répandu , en citant une phrase d'une de ses lettres, dans laquelle il recommandait sa femme et ses enfants à M. de La Fayette, recommandation qui n'avait été faite que par ironie, m'assura M. de Bouille à cette occasion.

« Les réflexions que M. de Bouille avait faites pendant mon absence s'accordaient très-bien avec les plans conçus à Paris , et devançaient, pour ainsi dire, les éclaircissements que j'avais à lui donner. Mirabeau était l'homme sur lequel il comptait le plus : il l'écrirait au roi. Il me demanda comment le roi était avec ses ministres. Je le lui expliquai très en détail. 11 s'exprima avec beaucoup d'emportement contre M. Duportail , ministre de la guerre, qu'il croyait bien plus dévoué encore aux Jacobins qu'à M. de La Fayette. Il m'indiqua les généraux, les officiers, les régiments qu'il faudrait employer, si le roi se déterminait à sortie de Paris et à se faire entourer d'une partie de l'armée. Il termina, en renouvelant ses protestations d'entier dévouement pour le roi, mais en ajoutant qu'il fallait se hâter d'employer les troupes qu'il avait sous ses ordres ; car déjoué comme il l'était constamment par le ministre de la guerre , il ne tarderait pas à perdre toute influence dans le ressort de son commandement.

« Je me remis en route pour Paris , où , dès mon arrivée , je rendis un compte détaillé au roi et à la reine de mes conférences avec M. de Bouille, et de tout ce que j'avais observé pendant mon voyage.

« Le comte de Mirabeau , auquel j'eus soin de raconter égale-

ment tous les détails de ce voyage , reprit courage et préparait déjà dans sa tête les proclamations que le roi aurait adressées à la nation , des qu'il se serait trouvé en liberté. Si elles ne produisaient pas les effets qu'il en attendait , il fallait, selon lui, en venir à la guerre civile, ressource extrême , mais sans laquelle il ne voyait pas de salut. — Il fut flatté de l'opinion que M. de Bouille m'avait exprimée sur son compte , et il se disposa à agir de concert avec lui.

u Depuis le mois d'octobre 1789, on le verra par les pièces, le projet de faire sortir le roi et la reine de Paris nous avait incessamment occupés; plus la révolution marchait, plus le danger grandissait : il fallait donc ou partir, ou succomber. Mirabeau aurait préféré que Louis XVI sortît publiquement, et en roi. M. de Bouille pensait de même. Une simple eourse à Compiègne, qu'on eût pu changer en un voyage plus éloigné , s'il eût été nécessaire, nous semblait à tous ce qu'il y avait de mieux. Une fois le roi hors de Paris , des pétitions seraient indubitablement venues de tous les coins de la France, demandant le rétablissement de l'ordre. Les départements où l'opinion royaliste prévalait se seraient coalisés , et l'assemblée elle-même aurait été forcée de faire à la Constitution les changements demandés , ou bien le roi aurait convoqué une autre assemblée législative, qu'on se serait efforcé de faire élire en dehors de la pernicieuse influence des clubs. Toutes ces chances diverses avaient été calculées par Mirabeau avec un soin extrême , et si le roi pouvait être sauvé , ce n'était que par de tels moyens; mais ce malheureux prince ne le voulut pas ; il se livra à des hésitations , à une inertie qui le perdirent.

« Pendant que nous faisions nos derniers efforts pour rétablir le pouvoir royal , l'Assemblée nationale, ou plutôt le coupable parti qui la dirigeait, faisait jouer toutes les intrigues pour précipiter la France dans le système républicain. Ceux qui voulaient y arriver mirent en quelque sorte leur plan à découvert dans la séance de l'assemblée du 22 mars 1791. On discutait une loi constitutionnelle sur la régence. Je n'assistais pas à cette séance. Mirabeau fut tellement effrayé de ce qui se passait, qu'il m'écrivit de l'assemblée même le billet suivant :

u Nous sommes dans un grand danger. Soyez sûr que l'on veut « nous ramener aux élections, c'est-à-dire à la destruction de m L'hérédité; c'est-à-dire à la destruction de la monarchie. L'abbé « Sieyès ' n'a jamais courtisé l'assemblée , ni agioté une opinion « comme il le fait, et ses partisans sont très-nombreux. Je n'ai « jamais été vraiment effrayé qu'aujourd'hui. Je me garderai « bien de proposer demain ma théorie; je porterai toutes mes

1 On fora ici um lemarque qui prouvera que les hommes d'un grand talent, et auxquels on suppose par conséquent des principes fixes et de la suite dans leurs idées et dans leur conduite, sont aussi vacillants dans leur marche que les bonnes gens qifils abusent. Si cette réflexion est applicable à bien des hommes auxquels l'histoire a conservé un grand nom, elle l'est surtout à l'abbé Sieyès, qui a exercé tant d'ascendant sur la nation réputée la plus spirituelle de l'Europe. On vient devoir que Mirabeau, qui, dans les premiers temps de l'assemblée, fut dupe de l'abbé Sieyès, dont il disait que le silence était une calamité publique, le dénonce ici comme un factieux qui voulait substituer à la monarchie une république qu'il savait bien être impraticable dans un pays Ici que la France. C'est ce que lui-même a dit dans sa réponse à l'Anglais Thomas Paync, qui le sommait dans le Moniteur de faire connaître son opinion sur le gouvernement républicain. L'abbé répondit : « Que ce n'é- « lait ni pour caresser d'anciennes habitudes, ni par aucun sentiment superstitieux « de royalisme, qu'il préférait la monarchie; que c'était uniquement parce qu'il « lui était démontré qu'il y avait plus de liberté dans la monarchie que dans la répu-

« blique » Il ajouta : « J'aurai peut-être bientôt le temps de développer cette

« question, el j'espère prouver, non que la monarchie est préférable dans telle ou « telle position, mais que, dans toutes les hypothèses, on y est plus libre que dans la « république. »

Deux ans après celle profession de foi, l'abbé Sieyès prouva son amour pour la monarchie, en envoyant son roi à l'échafaud, en faisant mitrailler les royalistes en 1795, en les faisant déporter en 1797, et en faisant, à son retour de Prusse, le plus pompeux éloge de la journée du 10 août 1792. 11 est vrai que l'abbé revint à ses principes de royalisme sous Bonaparte. C'était bien la peine de faire un si horrible chemin pour revenir à son poinlde départ! Et puisque nous avons parlé de son retour de Prusse, signalons encore une des étranges anomalies de ce temps-là. Conçoit-on, en effet, qu'en Prusse, où on se vantait a celle époque de cultiver la plus haute philosophie, on ait accueilli l'abbé Sieyès, même après son vole régicide, comme l'un des oracles du siècle; que le gouvernement prussien, ce même gouvernement qui avait fait la campagne de 1792 conlre la France, sous le prétexte de délivrer Louis XVI, se soil laissé imposer un tel ambassadeur? Par quel renversement inouï de principes était-ce à la cour d'un roi absolu que l'assassin d'un roi était reçu avec une distinction que les envoyés des autres gouvernements ne partageaient pas?— Toutes ces anomalies s'expliquent, hélas ! par un des plus mauvais sentiments du cœur humain, la lâcheté; n'était-ce point la lâcheté qui avait guidé Sieyès, lui qui répondait à quelqu'un qui lui demandait ce qu'il avait fait pendant le régime de la terreur : «J'ai vécu? » — N'était-ce point aussi la lâcheté du gouvernement prussien qui lui faisait accueillir avec faveur un régicide, comme ambassadeur de la république française?

(Note du comte de La Marck.) 1. 1»

« forces à ajourner, en critiquant le projet de décret, en prou- <( vant qu'il est insuffisant , incomplet , qu'il préjuge de grandes « questions, etc. , etc. Certainement ma théorie ne passerait pas, « et l'ajournement réussira. Envoyez chercher Pellcnc immédiate tement; qu'il étudie dans le plus grand détail le décret; qu'il « en recherche tous les dangers, pour la liberté publique ; qu'il « l'envisage sous tous les rapports ; qu'il ne prenne que des notes : « mais qu'il développe assez ces notes , pour que je parle avec « fécondité. Il sait au fond ma doctrine à présent, mais je ne « veux que la laisser entrevoir ; je ne veux pas la hasarder ; « gagnons du temps, tout est sauvé. Je crois que heaucoup de « gens désirent se renfermer dans une mesure provisoire. Ne « dussé-jc gagner que deux jours, j'emmènerai Pellenc à la cam- « pagne avec moi, et nous y mettrons toutes nos forces. Soyez u sûr, mon cher comte, que je ne m'exagère pas le danger, et « qu'il est immense. 0 légère, et trois fois légère nation! — « Notre armée est, dans cette question, pour les deux tiers à « l'abbé Sieyès. »

« Je répondis de suite à Mirabeau par un billet, dans lequel je tâchais de le rassurer, en lui disant que, bien que la délibération fut des plus importantes, je croyais néanmoins que, même en lui supposant le résultat redouté par lui , elle perdrait plutôt l'assemblée que le roi. — La question a été décidée plus tard. Le 23 mars, Mirabeau commença à traiter la question de la régence avec sa supériorité ordinaire, et on décida qu'elle appartiendrait, de droit et de fait , au plus proche parent du roi mineur , ce qui était le système défendu par Mirabeau.

« Ce succès l'encouragea; jamais peut-être il ne déploya autant d'activité. On le voyait, soit au club des Jacobins, pour modérer leur fougue, ou combattre leurs chefs; soit à l'assemblée, qu'il dominait encore par les derniers accents de son énergique éloquence. C'était le chant du cygne; bientôt on ne devait plus l'entendre. Quelques jours avant la maladie dont il sentait déjà vivement les atteintes, il lit un rapport, et proposa un décret sur les mines. Ce travail avait été préparé par M. Pellenc, que depuis longtemps j'avais engagé à s'occuper de cette matière. J'étais , comme propriétaire de mines très-considérables en France , fort

intéressé dans cette question. C'est par amitié pour moi que Mirabeau, occupé de tant d'autres travaux, se chargea de présenter et de soutenir celui-ci à l'assemblée. Il n'avait eu précédemment aucune connaissance de la législation des mines; c'était un sujet trop aride pour lui. Cependant, sur les simples données que lui fournit M. Pellenc, il répondit à toutes les objections qu'on lui lit, donna tous les éclaircissements qu'on demanda , avec la plus admirable précision. Ce rapport, dont on parla beaucoup, est sans doute une des preuves les plus éclatantes de la grande habileté de Mirabeau et de la perspicacité de son génie \ Il avait préparé aussi un grand rapport , au sujet d'un projet de loi sur les successions, qui a été lu à l'assemblée, après sa mort, par l'évêque d'Autun. Malheureusement, ce fut son dernier travail. Il tomba malade le 27 mars 1 79 1 .

« Quoique Mirabeau fût né avec un tempérament très-vigoureux, je ne l'ai pas vu, pendant tout le temps où je l'ai connu, jouir d'une bonne santé. Les persécutions qu'il avait essuyées, ses longs emprisonnements, surtout les injustices de son père, avaient aigri son imagination, et ses dispositions morales avaient réagi sur son physique. 11 avait eu la jaunisse, au commencement de l'Assemblée nationale, et ne s'en était pas bien remis; il eut bientôt un mal aux yeux, qui ne le quitta presque plus, et qui allait toujours en augmentant. Son œil gauche devint même tellement enflammé, qu'on craignit qu'il ne le perdit. D'autres douleurs affectèrent aussi les différentes parties de son corps ; il avait fréquemment des coliques néphrétiques ; enfin, les infirmités se succédaient sans interruption. Tout cela lui faisait faire de fréquents retours sur lui-même, et présager sa fin prochaine. Il me parlait quelquefois de ses pressentiments à ce sujet, et c'est alors

1 Voici ce que M. de La Fayette dit à ce sujet :

« A la séance du 27 mars 1791, le discours de Mirabeau sur les mines n'a de re- « masquable que d'avoir contribué à la mort de ce prodigieux orateur. A!, de La « Marck, son intime ami, avait un grand intérêt à la question. .Mirabeau était malade <• el se força pour parler. Il est probablement mort victime de l'amitié. D'autres per- << sonnes disent qu'il avait été empoisonné: il serait plus simple de supposer qu'un « homme qui n"a jamais rien refusé à ses passions, a été emporté par une maladie. « L'acte de complaisance pour H. de La Marck est néanmoins très-vrai. » {Mémoires du général La Fayette, t. IV, page A7.)

qu'il exprimait, avec plus de vivacité, ses regrets sur les fautes de sa jeunesse, et sur le mal qu'elles causaient à lui et à sa patrie; car il avait le sentiment de sa puissance et de son importance politique, et personne, je pense, n'osera à cet égard le taxer de présomption.

« Pendant que celui qui avait entrepris de sauver son pays et son roi touchait à sa dernière heure, les mouvements précurseurs de la destruction de la monarchie se renouvelèrent. Le 27 mars, on apprit qu'une insurrection terrible avait éclaté à Saint-Domingue. Un régiment français, envoyé dans cette île pour y rétablir l'ordre, avait assassiné son colonel. Cet événement fut bientôt suivi d'autres désordres, et enfin du massacre général des colons par les nègres. Tout cela était évidemment le résultat des fausses mesures adoptées par l'Assemblée nationale, à l'égard des colonies.

« Le 28 mars, le peuple de Paris, soulevé par ses chefs habituels, se mit à poursuivre, non pas les partisans exclusifs de l'ancien régime, mais les royalistes constitutionnels, parmi lesquels on distinguait le comte de Clermont-Tonnerre, Malouet, députés, M. de Fontanes, littérateur, et d'autres. Us avaient formé un club où ils s'occupaient des moyens de faire triompher leurs principes ; le peuple vint assiéger la maison où ils tenaient leurs réunions, et ils manquèrent tous d'être assommés. Depuis cette époque, les Jacobins prirent un ascendant que le seul Mirabeau avait pu balancer, et il eut raison de dire, dans ses derniers moments, les paroles qui lui ont été attribuées : « J'emporte avee <i moi le deuil de la monarchie; après ma mort, les factieux s'en « disputeront les lambeaux. »

« Cabanis \ le médecin célèbre, qui donna des soins à Mirabeau pendant sa dernière maladie, et que celui-ci aimait beaucoup, sans cependant le prendre jamais pour le confident de ses

1 Pierre-Jean-Gcorges Cabanis, ne en 1757, à Cosnac, en Saintonge, fut d'abord connu par quelques essais de poésies el par ses liaisons avec Condillac, Thomas, Boucher, Turgot, Franklin, lefferson, Condorcet, etc., etc. Il fut nomme professeur d'hygiène aux écoles centrales (1795) et de clinique à l'école de médecine (17%). Il (il partie, en 1797, du conseil des Cinq-Cents; en 1798, de l'Institut, et, en 1800, du Sénat conservateur. Il mourut le !i mai 1808.

plans politiques, prétend, dans un écrit qu'il a laissé sur cette maladie, que Mirabeau peut bien, avant de mourir, avoir dit quelque chose de semblable sur les affaires publiques, mais qu'il y a beaucoup d'exagération dans la phrase citée. Je n'étais pas auprès du malade quand il aurait prononcé cette phrase, mais elle est tellement conforme aux opinions et aux idées que je lui ai entendu bien souvent exprimer, que je n'ai pas le moindre doute sur son exactitude. Comme cette phrase ne pouvait pas plaire à Cabanis, qui, peu de temps après la mort de Mirabeau, se jeta tout entier dans le parti républicain, je ne m'étonne pas qu'il en ait contesté l'exactitude.

« Je relèverai encore ici un passage de l'écrit de Cabanis, parce qu'il contient une erreur que l'histoire pourrait un jour tenir pour vraie. Le docteur, qui alors conservait encore les dehors de sentiments monarchiques, prétend que Mirabeau voulait une monarchie uniquement fondée sur la démocratie représentative, et que c'était là le vœu des amis de la liberté. Puis il ajoute dans une note : « Telle était en effet alors, et telle fut l'opinion jusqu'à k la fuite du roi, qui arriva vers la fin du mois de juin suivant. « Mais, après cette dernière époque, tous les amis de la liberté « un peu clairvoyants ne se flattèrent plus de pouvoir la trouver « ailleurs que dans la république. Car, avant sa mort (de Mira- « beau), on avait déjà parlé du projet de cette fuite. J'ai , nous «t disait Mirabeau, défendu la monarchie jusqu'au bout; je la »< défends même, encore que je la croie perdue, parce qu'il dé- « pendrait du roi quelle ne le fût point, et que je la crois encore « utile; mais s'il part, je monte à la tribune, je fais déclarer le « trône vacant et proclamer la république. »

« Certes, une telle assertion est positive : c'est à Cabanis luimême que Mirabeau aurait dit cela, et moi j'ai entre les mains une foule de projets et de notes écrits par Mirabeau lui-même, dans lesquels il ne cesse d'insister pour que le roi quitte Paris.

« Dans un autre passage de sa relation, Cabanis dit: « Le 2 avril « au matin, dès que le jour parut, Mirabeau fit ouvrir ses fenè- ■ 1res et s'exprima ainsi : « Mon ami, je mourrai aujourd'hui; m quand on est là, il ne reste plus qu*unc chose à faire, c'est de « se parfumer, de se couronner de fleurs et de s'environner de

m musique, afin d'entrer agréablement dans ce sommeil dont on « ne se réveille plus. » — Puis il appela son valet de chambre : « Allons, qu'on se préparc à me raser, à me laver et à faire ma « toilette tout entière. »

« Si Mirabeau n'a pas dit cela dans un moment de délire, je suis très-porté à croire que cette idée de se couronner de fleurs, et d'entendre un concert au moment de sa mort, est un beau rêve philosophique de son médecin, et que cela est parfaitement inutile à la gloire de Mirabeau. Au reste, je n'étais point auprès de lui quand il aurait dit cela.

« Si l'on retranche ces infidélités de la relation de Cabanis, on trouvera qu'elle est celle d'un homme dévoué à Mirabeau jusqu'à l'enthousiasme, et qui s'est, involontairement peut-être, laissé entraîner à altérer la vérité pour exprimer en passant ses propres opinions politiques et philosophiques. Je fais cette observation sans la moindre amertume, car si mon nom est cité plusieurs fois dans la relation de Cabanis, je n'ai point à me plaindre de la manière dont il y parle de moi %

1 Nous pensons qu'on lira avec intérêt les passages de la Relation de Cabanis qui c meernent le comte de La Marck :

« Depuis plusieurs années, M. de La Marck admirait les talents de Mirabeau, et te avait beaucoup d'attrait pour sa personne. Depuis le commencement de l'assem- « blée, des rapports philosophiques d'opinions, une tendance commune vers l'af- « franchissement et le bonheur de l'espèce humaine les avaient unis plus étroite- « ment. Malgré la trempe différente de leur esprit et de leur caractère, ils étaient « faits l'un pour l'autre, ou plutôt M. de La .Marck, convaincu de l'extrême utilité .< dont Mirabeau pouvait être à la chose publique, s'était fait une sorte de devoir de » devenir son ange in\ isible et lutélaire, d'épier soigneusement pour lui tout ce que « de grandes occupations laissent nécessairement ignorer, de veiller même quclquc- « fois à ses intérêts comme à sa gloire.

« Dans les premiers jours de sa maladie, Mirabeau n'avait presque pas vu M. de « La Marck. Celui-ci, sachant d'ailleurs que le malade avait besoin de repos, el que •• plusieurs personnes harcelaient sa porte, pour la franchir malgré les ordres précis « donnés par lui-même, venait chercher des nouvelles plusieurs fois par jour, mais « se tenait à l'écart, avec une réserve qui prouvait mieux son amitié qu'un em- .< |»: i vmiiiciiI plus impétueux. A dater du jeudi matin , Mirabeau le demandait « à chaque instant, et sa vue lui semblait nécessaire pour s'acquitter avec cet ami si « Dobleel si généreux, par l'expression mille fois répétée des sentiments qui! svail .( pour lui... » {Cabanis, Journal de la maladie et de U> morl de Mirabeau Vaine. Paris, 1791, pages 15 el «.)

.^Mirabeau axait \ u l'émotion de M. de La Marck ; il l'axait vu, pour la pre-

« mière fois, verser des lai nies. — C'est un spectacle bien louchant, nous dit-il, que

«t La maladie du comte de Mirabeau prit promptement une tournure fatale. Il avait encore parlé, comme on l'a vu, à l'assemblée, dans la séance du 27 mars. Le 28, il garda le lit pendant toute la journée. Le 29 au matin, Cabanis le croyait mieux, mais dès le soir de ce même jour le mal avait empiré. Je ne quittai presque plus le malade, qui me voyait avec plaisir près de lui et me l'exprimait dans des termes touchants. On verra, parmi les pièces, des billets de l'archevêque de Toulouse, de M. de Montmorin, qui prouvent l'intérêt que le roi, la reine et ceux qui avaient eu d'intimes relations avec le comte de Mirabeau prenaient à son état.

«t Ces billets, et une quantité d'autres messages que je recevais de divers côtés, me recommandaient de ne point négliger les précautions à prendre au sujet des papiers que Mirabeau laisserait après sa mort. Je sentais parfaitement moi-même l'importance de ces précautions et la nécessité de mettre à l'abri les personnes qui seraient compromises si on venait à découvrir les traces écrites des rapports qui avaient existé entre la cour et Mirabeau. Je n'aurais pas été averti sur ce point, comme je le fus, que j'aurais deviné la conduite que j'avais à suivre dans cette circonstance, par les démarches de gens de toute sorte autour de la maison du malade. On y voyait rôder sans cesse les agents de M. de La Fayette, ceux des Jacobins, qui auraient bien voulu ne pas laisser échapper une telle occasion de se procurer des témoignages accusateurs. Mais le plus intrépide de tous nos surveillants était M. de Sémonville, qui, soit par crainte d'être lui-même compromis dans les papiers de Mirabeau, soit par le désir d'obte-

» celui d'ua homme calme et froid, ne pouvant cacher qu'à demi une douleur contre <> laquelle il s'arme vainement... » {Ibidem, pape 52.)

« J'ai des dettes, disait Mirabeau à M. Frochot, et je n'en connais pas la quotité

« précise: je ne connais pas mieux ta situation de ma fortune: cependant j'ai beaucoup « d'obligations importantes pour ma conscience, et chères à mon cœur. » M. Frochot « rapporta ces paroles à .M. de La Marck, qui répondit : — Allez lui dire que si sa « succession né suffit pas aux legs qu'il fera, j'adopte ceux que son amitié voudra « bien recommander ;'i la mienne . il fan! lui donner encore un bon moment. - - Mira- « beau, digne de ce dévouement généreux, en sentit loul le prix, mais n'en fut point « étonné : il accepta comme un homme qui en aurait lait autant ; et il en usa sans « immodération, mais sans réserve minutieuse. » [Ibidem, pages 'M'-'\l.)

(.\ otc de l'éditeur.)

nir des pièces qui lui offriraient de nouveaux moyens d'intrigue, ne quittait presque pas la maison du malade. Je ne pouvais y entrer ou en sortir, sans le rencontrer toujours sur mes pas, regardant, observant partout et causant avec tous les domestiques. Je vis donc bien qu'il n'y avait pas de temps à perdre, et je résolus d'entamer cette question avec Mirabeau, quelque délicate qu'elle fût à traiter. Il avait conservé toute sa tête, sauf à de rares instants de délire, et même, lorsqu'il ne pouvait plus parler, il conserva encore la force morale et physique d'exprimer ses pensées par écrit.

« Trois jours avant sa mort, dans un moment où je le voyais plus calme, quoiqu'il sût déjà qu'il y avait peu d'espoir pour lui d'échapper à la mort, j'allais lui parler de la question des papiers, lorsque de lui-même il vint au-devant de ce que j'avais à lui dire. « Mon ami, me dit-il, j'ai chez moi beaucoup de papiers com- « promettants pour bien des gens, pour vous, pour d'autres, « surtout pour ceux que j'aurais tant voulu arracher aux dan- « gers qui les menacent. Il serait peut-être plus prudent de dé- «< truire tous ces papiers, mais je vous avoue que je ne puis m'y « résoudre : c'est dans ces papiers que la postérité trouvera, « j'espère, la meilleure justification de ma conduite dans ces der- « niers temps : c'est là qu'existe l'honneur de ma mémoire. Ne « pourriez-vous emporter ces papiers? les mettre à l'abri de nos « ennemis, qui, dans le moment actuel, pourraient en tirer un « parti si dangereux en trompant l'opinion publique? Mais pro- « mettez-moi qu'un jour ces papiers seront connus, et que votre « amitié saura venger ma mémoire en les livrant à la publi- « cité. »

« Je lui répondis sur-le-champ que je prendrais l'engagement qu'il réclamait de moi, avec d'autant plus d'empressement que je partageais complètement ses sentiments sur ce point, comme je les avais presque tous partagés depuis le commencement de notre intimité. Cette réponse parut lui causer un grand soulagement, et il me donna les indications pour rassembler ses papiers. J'appelai son secrétaire, M. Pellenc, dont il m'avait prié de prendre soin après sa mort. Nous réunîmes tous les papiers, et, après en avoir brûlé un assez grand nombre de moindre intérêt,

je transportai le reste chez moi, dans la soirée, en prenant toute sorte de précautions pour n'être rencontré par personne. Malgré toute l'attention que nous mîmes, M. Pellenc et moi, dans le triage de ces papiers, il y en eut cependant beaucoup d'importants de détruits dans l'agitation et le trouble au milieu desquels nous fîmes cette besogne. Ce sont les papiers sauvés dans cette occasion qui forment la plus grande partie de ceux que j'ai destinés à être publiés un jour, pour accomplir le vœu de Mirabeau et la promesse que je lui ai faite.

«t Je veux rapporter ici un incident qui arriva le jour même où j'avais transporté chez moi les papiers de Mirabeau ; mais il faut que je donne une explication préliminaire. Dans le courant de l'année 1790, c'est-à-dire neuf ou dix mois avant la mort de Mirabeau, nous causions un jour ensemble sur divers sujets, quand tout à coup on vint à parler des belles morts. Ceci lui fournit un texte sur lequel il parla avec verve et éloquence, mais aussi avec une certaine emphase, en rappelant les morts les plus dramatiques de l'antiquité et des temps modernes. Ainsi que je faisais toujours en pareil cas avec lui, soit un peu par raison, soit beaucoup par le sentiment de mon infériorité devant son éloquent entraînement, je pris le côté opposé de sa thèse. J'essayai de diminuer le mérite de ce qu'on est convenu d'appeler de belles morts, en soutenant qu'elles étaient le plus souvent le résultat d'une orgueilleuse affectation. Quant à moi, dis-je, les morts que je trouve les plus belles, ce sont celles auxquelles j'ai assisté sur le champ de bataille et dans les hôpitaux, où des soldats, d'obscurs malades, conservaient tout leur calme, n'exprimaient pas un regret de quitter la vie, et se bornaient à demander qu'on les plaçât dans une position où, souffrant moins, ils pussent mourir plus commodément. — « Il y a beaucoup de « vrai dans ce que vous dites là, » répliqua Mirabeau. — Et puis nous parlâmes d'autre chose.

« J'avais oublié toute cette conversation, lorsque, le jour où je transportai les papiers de Mirabeau, étant ensuite revenu chez lui, je m'étais assis près de la cheminée de la chambre où il était couché : bientôt après il m'appela; je me lève, je vais près de son lit, il me tend la main, et, serrant la mienne, il me

dit : « Mon cher connaisseur en belles morts, êtes-vous con- « tenl? » — À ces mots, quoique naturellement froid par caractère, je ne pus retenir mes larmes. 11 s'en aperçut, et me dit alors les choses les plus affectueuses et les plus touchantes sur son amitié et sa reconnaissance pour moi. Je ne puis répéter ici ce qu'il me dit d'amical : quand la modestie ne me commanderait pas la réserve, je ne saurais jamais bien exprimer tout ce qu'il trouva d'élévation et d'énergie dans son esprit, de chaleur et d'élan dans son âme pour me témoigner son attachement.

«i Je l'ai déjà dit, il faut avoir connu Mirabeau dans le commerce le plus intime, pour rendre justice à ses bonnes et nobles qualités, et comprendre tout ce qu'il y avait en lui de séduction. Malgré la divergence de caractères et même d'opinions qui existait entre nous, je ne sais quel charme, pour ainsi dire involontaire, m'attirait vers lui : c'est un pouvoir qu'il a exercé sur tous ceux qui l'ont connu particulièrement. Il emporta dans la tombe la consolation d'avoir eu beaucoup d'amis. Ceux avec qui il fut lié d'affection lui conservèrent le plus cher souvenir, et je citerai, à cette occasion, deux Anglais, deux frères, hommes distingués, qui, après lui avoir été très-attachés pendant sa vie, sont restés fidèlement attachés à sa mémoire, et parlaient toujours de lui avec émotion; ce sont les deux Elliot; l'aîné, connu d'abord sous le nom de sir Gilbert Elliot, et plus tard sous celui de lord Minto; l'autre, M. Elliot. J'ai conservé des lettres d'eux, écrites après la mort de Mirabeau, et pleines d'affection pour lui. On sait cependant que les Anglais en général ne sont pas très-démonstratifs dans leur amitié.

i< Au moment de s'occuper de son testament, Mirabeau me dit qu'il laissait, il est vrai, de la fortune après lui, mais qu'elle était engagée dans tant de procès, (pic l'exécution des dispositions testamentaires qu'il ferait serait indéfiniment retardée. « 11 y a « cependant quelques personnes, me dit-il, auxquelles je tienu drais à pouvoir laisser immédiatement des souvenirs et faire « quelque bien. » — Je le priai de prendre à cet égard toutes les résolutions qui lui conviendraient, et que mon amitié se chargeait de leur exécution. 11 fit aussitôt son testament, y inscrivit les legs qu'il désirait qui fussent acquittés sans délai, et

nous nomma, M. Frochot et moi, ses exécuteurs testamentaires.

« Mirabeau eut une très-longue agonie, tourmentée par les plus cruelles souffrances : il expira dans mes bras le 2 avril 1791, à huit heures et demie du matin.

« Comme je pensais qu'après une maladie qui paraîtrait trèscourte à ceux qui ignoraient le mauvais état de santé de Mirabeau avant cette époque, les soupçons d'empoisonnement ne manqueraient pas de se répandre dans le public, je voulus prendre toutes les précautions pour mettre à l'abri la responsabilité de ceux qui l'avaient soigné dans ses derniers moments. J'ordonnai qu'on fit l'autopsie de son corps, et j'invitai les médecins les plus distingués de Paris, et entre autres Vicq d'Azyr, à y assister. Leur opinion fut unanime, et tous déclarèrent qu'il n'y avait pas la moindre trace d'empoisonnement.

« Aussitôt après la mort de Mirabeau, les circonstances, déjà si graves avant ce déplorable événement, prirent promptement un caractère de plus grande gravité encore. Il se présenta plusieurs questions importantes à décider dans l'Assemblée nationale, et le roi et la reine éprouvèrent des difficultés à l'occasion des cérémonies de la semaine sainte, pour lesquelles les anarchistes voulaient les obliger à employer le ministère de prêtres dits constitutionnels, c'est-à-dire de ceux qui avaient adopté la constitution civile du clergé votée par l'assemblée. Consulté par la reine sur ces divers points, je me concertai avec M. de Montmorin et même avec Cabanis, dans les lumières duquel Mirabeau m'avait inspiré une certaine confiance. On verra parmi les pièces plusieurs notes fournies par Cabanis. Je ne tardai pas cependant à m'apercevoir que je n'avais rien de bon à espérer du concours de ce médecin, homme d'esprit certainement, mais entraîné au courant des idées révolutionnaires, soit par conviction, soit parce qu'il regardait la monarchie comme perdue. — J'employai alors M. Pellcnc ', le secrétaire que Mirabeau m'avait, pour ainsi dire, légué, et que je pris chez moi, à rédiger plusieurs notes pour la reine. Mais, quel que fût le talent de rédaction et

1 Jéan-Joachhn Pellenc, né en IT.'iO, mort le 11 mai 1853. — M. Pellenc fut, de iM>!» :. 1 853, attaché au ministère des affaires étrangères de France, en qualité de pnblieiste. [Nolcde l'éditeur.)

d'analyse de M. Pellenc, je reconnus bien vite que cela était insuffisant, et que le génie fécondant de Mirabeau manquait à nos conceptions ; et je dois, à ce sujet, mentionner quelques observations que j'avais faites sur la manière de travailler de Mirabeau, et sur la part que ses collaborateurs ont eue à ses œuvres.

« Une ebose digne de remarque dans Mirabeau, c'est qu'à côté de la verve, de la facilité et de l'abondance d'idées qui étonnaient, lorsqu'à la tribune il parlait avec tant d'éloquence, ou que dans la conversation il se montrait si supérieur à ses interlocuteurs, des qu'il prenait la plume en main, il travaillait avec une extrême difficulté. A peine alors écrivait-il une seule ligne sans ratures, sans intercalations : c'était quelquefois à un tel point, que lui-même finissait par ne pouvoir plus se lire, et qu'impatienté il jetait son manuscrit à un secrétaire, en lui disant : « Tirez-vous-en comme vous pourrez pour m'en faire « une copie. »

« Quand il chargeait Pellenc d'un tel travail, celui-ci y apportait des changements, soit en transposant des membres de phrases, soit en répandant plus d'ordre et de clarté dans l'arrangement des idées et des mots, et Mirabeau se montrait presque toujours satisfait des changements faits. Néanmoins, en le relisant, il lui arrivait encore souvent d'intercaler des mots et même d'ajouter de nouvelles idées ou de plus grands développements à celles qu'il avait déjà exprimées. Mais ce n'était qu'avec M. Pellenc qu'il travaillait ainsi. Son autre secrétaire, Comps l, relui qui simula la folie pendant quelque temps après la mort de Mirabeau , ne le satisfaisait jamais lorsqu'il entreprenait de faire plus que de mettre au net ce qui lui avait été donné à déchiffrer.

»t Cette difficulté d'écrire, ou plutôt cette surabondance d'i-

1 M. de Comps était, en 1789, un fort jeune homme don 1 la famille, originaire de Provence, assez ancienne el considérable, ;i\;iit été ruinée. Transplanté à Paris dès l'enfance, M. de Comps devint, en 178S, le secrétaire de Mirabeau, dont il obtint l'amitié, et à qui il voua nn attachement profond ou plutôt idolâtre. Il fut proscrit pendant la Teneur, el, plus tard, attaché à la diplomatie française, dans laquelle il servit jusqu'en 1798, qu'il donna sa démission. 11 s'attacha ensuite à .M. Schimmclpenninck, grand pensionnaire de Hollande. (Aotc de l'éditeur .)

tlées, dont la rédaction soignée lui causait un travail si pénible, se faisait remarquer jusque dans les billets les plus familiers que je recevais de lui.

« En observant cette fatigue de travail dans Mirabeau, dès qu'il s'agissait du moindre écrit, j'ai pensé que c'était là certainement une qualité propre aux bons esprits, qui, loin de se contenter de leurs idées à mesure qu'elles viennent, leur font au contraire subir l'examen de la réflexion et de la comparaison, ce qui nécessite toujours de la lenteur dans l'opération de la pensée.

»< On a beaucoup dit que Mirabeau n'était point l'auteur de la plupart des ouvrages publiés sous son nom, ni des discours prononcés par lui à la tribune de l'Assemblée nationale. Des hommes de lettres, plus ou moins distingués, n'ont pas craint mémo, après la mort du grand orateur, de revendiquer une part dans ses œuvres. Il me semble que cette prétention n'est pas soutcnable. Mirabeau, il est vrai, manquait souvent du temps nécessaire pour suffire à tout ce qu'il entreprenait ; il lui fallait donc recourir à des écrivains auxquels il donnait sommairement ses idées, et il employait ces écrivains selon le talent qu'il leur avait reconnu; ainsi, il chargeait M. Pcllenc des discours qui exigeaient plus particulièrement de l'analyse et de la dialectique, parce que c'étaient les qualités les plus remarquables de l'esprit de cet homme ; tandis que M. Dumont, accoutumé, comme ministre de l'Eglise protestante, à employer les formes oratoires, préparait les adresses et les discours qui réclamaient une certaine pompe. Dumont, en général, manquait de nerf et de profondeur dans son style ; mais Mirabeau y suppléait dans l'occasion. 11 employa aussi M. du Roveray pour les matières de finances, l'abbé Lamourette pour les sujets qui touebaient à la théologie, et divers jurisconsultes pour les matières judiciaires, Avant la réunion de l'Assemblée nationale, et lorsque Mirabeau n'était qu'un simple écrivain, il avait eu aussi des collaborateurs pour quelques-uns de ses écrits. On sait que c'est un major de Muuvillon qui avait préparé les matériaux du long et indigeste ouvrage intitulé : Histoire de la monarchie prussienne. Mais qu'est-ce que tout cela prouve? Oserait-on dire pour cela que

Mirabeau ne fût pas le véritable auteur des discours et des œuvres marqués au coin de son génie? Il faudrait soutenir alors que les grands sculpteurs ne sont pas les auteurs des œuvres admirées sous leur nom, et dont le marbre a été dégrossi par des artistes souvent très-habiles; que les grands peintres, et Rubens parmi eux, qui s'est tant servi du pinceau de ses élèves, ne doivent pas être considérés comme les créateurs des tableaux, chefs-d'œuvre de leur génie et de leur conception, parce que leurs élèves ont travaillé à des portions plus ou moins considérables de ces tableaux? Je crois que la question présentée ainsi n'est pas soutenable, et j'ai voulu en faire justice parce que j'ai été plus d'une fois impatienté par les prétentions que j'ai entendu exprimer à ce sujet.

« Je reviens aux temps qui ont suivi la mort de Mirabeau, et sur lesquels il me reste peu de chose à dire.

« On sait que, le 48 avril d 79 1 , le roi voulant se rendre à Saint-Cloud avec la reine et ses enfants, la populace mit opposition à leur sortie des Tuileries. Le maire de Paris, M. Bailly, et M. de La Fayette essayèrent vainement de dissiper l'attroupement qui s'était formé autour du château, et le roi, après avoir attendu pendant une heure et demie dans sa voiture, qu'on ne voulait pas laisser sortir, remonta dans ses appartements. C'est après cette scène, pendant laquelle la famille royale fut grossièrement insultée, que le roi prit la résolution définitive de quitter Paris et de se retirer dans une place forte, sur la frontière, Indépendamment du projet de retraite conseillé et approuvé par Mirabeau, et dont j'avais, comme on l'a vu, concerté les détails avec M. de Bouille, un autre projet du même genre avait été proposé par M. le baron de Breteuil, retiré alors en Suisse. M. de Bouille avait été également mis dans la confidence de ce projet. Mirabeau mort, le roi et la reine se déterminèrent à adopter le plan proposé par M. de Breteuil, et prirent toutes les mesures pour leur voyage à Montmédy, place de la frontière du nord. Je n'ai point à raconter les circonstances de ce voyage, qui fut si fatalement entravé par l'incident de Varcnnes. Je n'avais point été informé de la résolution de Leurs Majestés, qui s'abstinrent d'en donner connaissance à ceux de leurs serviteurs dévoués qui n'étaient point appelés à y

prendre part. On verra, parmi les pièces, une lettre de l'archevêque de Toulouse, M. de Fontanges, écrite de la Fauconnière, près Gannat , où la reine l'avait engagé à aller passer quelque temps sans lui dire que c'était pour le mettre à l'abri des conséquences que pouvait avoir le départ pour Montmédy. Un billet, que m'adressa M. de Montmorin , le 21 juin 1791 au matin, lorsqu'on venait d'apprendre le départ du roi, constate bien aussi que ce ministre était resté dans l'ignorance des projets du roi. On conçoit très-bien que la prudence dictait une pareille réserve au roi et à la reine, et nous ne pûmes qu'admirer le sentiment de prévoyante bonté qui avait dirigé Leurs Majestés dans cette occasion. Elles ne voulurent pas, si leur plan échouait, qu'on nous impliquât dans un fait auquel nous étions en réalité restés étrangers, mais pour lequel nous aurions pu être gravement compromis, si on avait découvert nos rapports précédents avec la cour, et qu'on eût voulu y rattacher le voyage à Montmédy.

« Je revis souvent le roi et la reine après leur retour à Paris, et je continuai à leur rendre tous les services qu'ils réclamèrent de moi ; mais ces services ne valent pas la peine d'être mentionnés.

« L'acceptation de la Constitution par le roi, et la clôture des travaux de l'Assemblée constituante au mois de septembre 1791 , fournirent l'occasion la plus convenable pour moi de quitter la France, où je n'avais plus désormais d'autres liens qui me retinssent que mon stérile désir d'être utile à la reine. Je pensai qu'il me serait plus facile de réaliser ce désir, en allant rejoindre le comte de Mercy, qui continuait à remplir, dans les Pays-Bas, le poste important auquel le gouvernement autrichien l'avait appelé après les conférences de La Haye. La connaissance que j'avais acquise des hommes et des affaires en France, et la confiance que le comte de Mercy voulait bien avoir en moi, pouvaient me donner les moyens de l'aider dans ses efforts pour sauver la malheureuse reine, et pour rétablir l'ordre en Belgique, ma patrie. J'avais d'ailleurs obtenu à cette époque la promesse d'être employé activement par le gouvernement autrichien.

« Je quittai Paris au commencement du mois d'octobre 1791, après être convenu avec le comte de Montmorin que nous entre-

tiendrions ensemble une correspondance tant que cela serait praticable. Je reçus effectivement de lui plusieurs lettres, que j'ai conservées, et qui sont parmi les pièces que je destine à être publiées. Ces lettres sont écrites de la main de la fdlc de M. de Montmorin, MmC la comtesse de Bcaumont, à laquelle il confia le secret de notre correspondance.

<t Je m'arrêtai d'abord pendant quelques semaines à ma terre de Raismes ; puis je rejoignis M. de Mcrcy à Bruxelles. 11 me témoigna la confiance la plus étendue dans les affaires dont il était chargé, et je travaillai dans son cabinet à ses correspondances les plus secrètes.

<( J'allai pendant quelque temps à Francfort , pour y assister au couronnement de l'empereur François, mon nouveau souverain, qui succéda, en 1792, à l'empereur Léopold, son père. Puis, je revins dans les Pays-Bas.

« On trouvera, à la suite des pièces qui concernent plus spécialement les rapports de Mirabeau et les miens avec la cour de France, quelques pièces émanées du comte de Mcrcy, à l'époque où je me trouvais placé près de lui. Je crois devoir les joindre aux précédentes, parce qu'elles constatent les démarches que le comte de Mercy ne cessa pas de faire près du prince de Cobourg, commandant en chef des armées impériales , et près la cour de Vienne, pour parvenir à délivrer la reine de France, pendant la campagne de 1795. Ces pièces ne seront peut-être pas non plus sans intérêt pour éclairer l'histoire de cette campagne.

« Plus tard, en 1794, le comte de Mercy s'efforça vainement d'empêcher le général Clairfait de repasser le Rhin ; ce fut la fatalc résolution de ce général, de se retirer en hâte devant les armées françaises, qui fit perdre pour jamais les provinces belges à l'Autriche.

« Après la retraite de l'armée autrichienne, nous nous fixâmes, M. de Mcrcy et moi, au château de Briihl, près Cologne. Ce fut là qu'il reçut l'ordre de la cour de Vienne, au mois de juillet 1794, de se rendre en Angleterre pour concerter avec M. Pitt les détails de la campagne qui devait se faire en 1795. M. de Mcrcy dut passer par la Hollande, car les Français étaient entièrement maîtres des Pays-Bas autrichiens. En quittant Briihl, il était assez

sérieusement malade, mais il mettait tant de zèle et d'intérêt à sa mission , qu'il ne voulut pas attendre son rétablissement. 11 s'embarqua malade à Helvoetsluys, le 15 août 1794, débarqua plus malade encore en Angleterre, et mourut peu de jours après son arrivée à Londres, le 26 août, sans avoir pu faire aucune des démarches relatives à sa mission.

« Lorsque sa mort fut connue à Vienne, je reçus du baron de Thugut 1 l'ordre de me rendre immédiatement près de lui, ce que je fis. A mon arrivée à Vienne, le baron de Thugut, et plus tard l'empereur lui-même, m'annoncèrent que je ne tarderais pas à être employé activement dans mon grade de général-major.

« J'avais connu le baron de Thugut dans ma jeunesse, à Bruxelles, chez mon père, où il venait souvent. Je m'étais lié alors avec lui : il était homme d'esprit et de caractère. Malgré la différence d'âge , il me recherchait, et paraissait aimer à se trouver avec moi et à m'entretenir de la France , pour laquelle il avait de la prédilection. 11 m'accueillit très-bien lorsque j'arrivai à Vienne, à la fin de 1794.

« Le baron de Thugut, parvenu, sous l'empereur François, au ministère des affaires étrangères, jouissait de la plus entière confiance de son jeune souverain, et on peut dire que, pendant les huit années de 1794 à 1802, il a pu tout ce que pouvait l'empereur lui-même. Il n'y a guère eu, dans l'histoire de l'Europe, depuis bien des siècles, de pareille époque à celle de ces huit années, sous le rapport de l'importance des événements politiques. Malgré l'étendue d'esprit et la force de caractère de M. de Thugut, on peut lui reprocher d'avoir commis bien des fautes, mais il faut reconnaître en même temps qu'il était alors la seule tête forte de tonte l'Autriche. 11 était abhorré par tous les grands du pays, qui blâmaient, presque toujours à tort, ce qu'il faisait, et qui ont plus contribué à sa chute, en 1802, que les désastres dont la monarchie autrichienne a été alors accablée.

« Au mois d'avril 1795, le baron de Thugut me prévint que l'empereur, au lieu de m'employcr à l'armée, avait jugé plus utile pour son service de me charger d'une mission extraor-

1 Voir la BtiteSl, SOT le baron de Thugttt.

dinaire près la cour d'Espagne , dans le but d'encourager cette cour à diriger ses opérations militaires contre le Midi delà France, d'accord avec l'armée autrichienne , commandée par le général de Vins, et qui devait entrer en France par la frontière d'Italie.

« Je partis de Vienne au commencement du mois de mai 1 795, avec l'ordre de me rendre d'abord au quartier général autrichien en Italie, et de me concerter avec le général de Vins sur ma mission à Madrid. Le baron de Thugut ne me cacha pas toutefois, au moment de mon départ, qu'il éprouvait quelques doutes sur la résolution du cabinet de Madrid de se maintenir fermement dans la coalition contre la France. L'empereur, par lequel je fus reçu avant de partir, me tint sur ce point le même langage que M. de Thugut, et m'exprima la crainte que l'Espagne ne fût déjà en train de chercher à faire une paix séparée avec la république française. Il me donna l'ordre de passer par Vérone , d'y voir Monsieur, comte de Provence, qui y était alors retiré, et de lui donner l'assurance qu'il restait fidèlement dévoué à sa cause et bien déterminé à la soutenir.

« Arrivé à Vérone , j'y vis Monsieur, auquel les personnes de son entourage donnaient le titre de M. le Régent. Je m'acquittai du message de l'empereur. Monsieur rejeta bien loin l'idée que l'Espagne négociait avec la France ; il m'assura qu'il n'en était pas et n'en pouvait pas être question. Ce prince était, à ce sujet, bien mal informé, car , un mois après, la paix était signée entre l'Espagne et la république française. Mon audience dura plus de deux heures, et, à raison de l'importance des événements qui agitaient alors l'Europe, je la trouvai bien insignifiante. Monsieur se faisait de grandes illusions, et voyait les choses, non telles qu'elles étaient, mais comme il aurait désiré qu'elles fussent.

« Après l'avoir quitté , je continuai ma route rapidement et trouvai le général de Vins à son quartier général, à Acqui. Je passai trois jours avec lui, à l'entretenir des instructions verbales qu'on m'avait données pour lui à Vienne, et je lui fis connaître le but de ma mission en Espagne.

« Je me rendis ensuite à Gènes , où M. de Thugut m'avait annoncé que je recevrais les derniers renseignements qui lui seraient

parvenus sur les dispositions de la cour de Madrid. Peu de jours après , je fus informé que la paix entre l'Espagne et la France était considérée comme immanquable. Je m'empressai d'écrire au baron de Thugut que je prenais sur moi de ne pas m'embarquer pour l'Espagne, et que j'attendrais à Gênes les nouvelles directions qu'il croirait devoir me donner. M. de Thugut me répondit que j'avais très-bien fait de m'abstenir, et m'invita à prolonger mon séjour à Gênes et à lui transmettre mes observations sur la conduite de cette république et sur la marche des armées autrichiennes. C'est ainsi que je passai plusieurs mois à Gênes. J'y fis la connaissance d'un homme dont le nom a eu un certain retentissement : je veux parler de M. Drake, ministre anglais, chargé par son gouvernement d'une mission spéciale près du général en chef autrichien. Je dois dire que M. Drake méritait peu la réputation d'habileté qu'on lui accordait alors : il me parut , à moi, être d'une maladresse, d'une gaucherie bien voisine du ridicule.

« Les succès des armées françaises en Italie , au commencement de l'année 1796, me firent songer que je pourrais finir par me trouver bloqué dans Gênes, et comme je n'avais reçu aucune nouvelle destination, et que la mission dont j'étais chargé expirait par le fait même de la retraite des armées autrichiennes et par le blocus de Gênes, je me déterminai à partir pour la Suisse. Je m'arrêtai d'abord à Zurich , et c'est là qu'après de mûres réflexions dont il serait superflu de rendre compte ici , je pris la résolution de quitter le service actif. Je restai pendant près de deux ans en Suisse : ma santé était fort altérée; mes blessures avaient provoqué une maladie de poitrine grave. Je retournai plus tard à Vienne, où je me fixai définitivement, ayant perdu toute ma fortune et n'ayant pour ressource que mon traitement de général-major en non-activité. C'est alors que me vint l'idée de tracer les souvenirs que je finis ici. »

Pour compléter ce récit , nous devons ajouter que le prince Auguste d'Arenberg fut obligé de quitter deux fois Vienne pour se rendre aux eaux des Pyrénées : il passa même un hiver à Montpellier. Son mal de poitrine s'était tellement aggravé, que,

pendant deux années, les médecins lui interdirent complètement de parler.

Il s'arrêta à Paris en revenant des Pyrénées, et quoi qu'en dise la Biographie des Contemporains, il ne sollicita point de l'empereur Napoléon d'être employé au service de France. Rien n'aurait été plus facile pour lui que de l'obtenir, et rien n'eût été plus simple que de le demander, puisque la Belgique, véritable patrie du prince d'Arenberg, était depuis longtemps réunie à la France. Mais c'est précisément le contraire qui arriva, et nous avons entre les mains les pièces qui le prouvent. L'empereur Napoléon , qui, comme on le sait, aimait à rattacher à son service les grandes familles des pays conquis aussi bien que celles de France, fit faire des offres au prince Auguste d'Arenberg, et, sur son refus, le fit retenir pendant plus de quinze mois à Paris contre son gré. Après d'interminables démarches et beaucoup de promesses, on lui remit enfin ses passe-ports , et il retourna à Vienne, qu'il ne quitta plus qu'en 1814.

Il put alors rentrer dans sa patrie, et ayant recouvré une partie de sa fortune, il s'établit à Bruxelles, où, pendant dix-neuf ans, c'est-à-dire jusqu'à sa mort, arrivée le 26 septembre 1855, sa maison fut ouverte avec la plus noble hospitalité à tout ce que Bruxelles comptait de gens distingués dans tous les genres, et aux étrangers de marque que le hasard ou les circonstances conduisaient dans cette ville.

Le prince Auguste était un de ces derniers types du véritable grand seigneur : l'urbanité de ses manières, sa politesse exquise, ne faisaient jamais oublier la considération due à son rang et à son âge. Les événements dont il avait été témoin, ceux auxquels il avait pris part, ses voyages, les relations qu'il avait eues avec presque tous les hommes remarquables de son temps, donnaient à sa conversation un intérêt vif, et qui était rehaussé par le tour passionné d'esprit qu'il conservait encore à quatre-vingts ans'. Il

1 Quant aux agréments et au charme qu'offrait le commerce intime du prince Auguste d'Arenberg, cl à l'amitié qu'il savait inspirer, nous pouvons en donna- un témoignage qui sera apprécié par les gens de goûl et d'esprit. PJous ;i\<>ns trouve dans ses papiers une lettre, entre beaucoup d'autres, que lui écrivit le prince de Ligne, avec lequel il entretint une correspondance suivie pendant bien dos années.

s'intéressait à tout ce qui ennoblit l'âme; il aimait les arts et les encourageait avec générosité.

Le récit qui précède suffirait pour donner une idée nette de ses principes de gouvernement et de ses sentiments politiques; mais nous voulons encore insister sur ce qu'il était resté libéral, dans le bon sens de ce mot dont on a tant abusé, et que les excès des révolutions qui avaient éclaté sous ses yeux n'avaient pu éteindre en lui le goût d'une sage liberté.

Dans ces pages qu'on vient de lire, le prince d'Arenberg a retracé à la hâte des souvenirs qui ont dû réveiller en lui toutes les impressions de sa jeunesse. Il l'a fait avec l'impétuosité d'une âme vive encore et remuée par le souvenir des tragiques événements qu'il avait tenté de conjurer. On retrouve partout clans cet écrit la marque d'un esprit généreux, ferme et hardi, que n'enchaîne aucun préjugé de caste, que n'entraîne aucune nouveauté téméraire. Le prince d'Arenberg était de cette race d'hommes qui font croire à la possibilité d'opérer sans déchirement les grandes révolutions devenues nécessaires dans la vie des empires. Peut-être quelques-uns de ses jugements sur plusieurs de ses adversaires politiques ne sont-ils points exempts de passion ; mais qui peut se flatter de garder, au sortir de la lutte des partis, la froide équité des générations qui suivent?

Cette lettre, datée de Tœplitz le 20 juillet 1807, était adressée au prince d'Arenberg, ;ni moment <nn* le prince de Ligne revenait de Dresde, où l'avait poussé la curiosité de voir l'empereur Napoléon. (Note 22.)

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