DU COMTE DE MIRABEAU
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et diverses autres personnes, PENDANT LES ANNÉES 1788, 1789, 1790 ET 1791.
LE COUTE !)!•; Il Ut A lu; AL AIT ((»MTi: DE IlOATMOHIN.
Paris, le 28 décembre 1788. — 11 y a longtemps que vous n'avez entendu parler de moi. Beaucoup de raisons se sont opposées à ce que j'eusse l'honneur de vous voir. La marque de souvenir et d'attachement que je vous devais, lors de la catastrophe de l'archevêque de Sens , une l'ois donnée, j'ai bien senti qu'il fallait laisser courir les événements; que rien ne pouvait arrêter la chute de votre ami , et l'essai d'un nouvel ordre de choses.
L'homme de l'opinion , le dieu du jour (M. Necker), a trop de raisons de me haïr et peut-être de me craindre, pour que je n'aie pas imaginé qu'il vous serait plus commode de ne pas me voir dans les premiers moments de l'effervescence publique. 11 était bon de le laisser se rapprocher de la stature d'un simple mortel, et je savais assez que cela ne serait pas long. Enfin, il m'a semblé que vous-même m'indiquiez , par votre marche, de me retirer un peu , et je n'en ai pas été surpris. Jamais les hommes en place, quelque amis de la vérité qu'ils soient (et vous Fêles plus qu'un autre), ne parviendront à ne pas redouter les prophètes; et votre bienveillance, quelque grande qu'elle soit, n'ira jamais jusqu'à me pardonner d'avoir eu si longtemps raison contre vous tous.
Mais je ne veux pas que vous ni vos amis puissiez croire que je les déserte. M. de Lamoignon est dénoncé; le moment est venu de lui offrir mes services; je suis épris de son caractère, j'estime ses intentions, j'abhorre l'acharnement qu'on lui montre, j'exècre plus que lui-même les corps qui , non contents de l'avoir vaincu, veulent l'immoler. Je connais les desseins de ces corps implacables, leurs menées, leur conspiration en un mot, car c'en est une contre la nation que le plan d'attaque qu'ils dressent aujourd'hui contre le gouvernement. Je m'offre nettement à M. de Lamoignon , pour sa défense personnelle, s'il en a besoin, et je vous supplie de le lui dire. Tel est le premier motif de ma lettre.
Cependant elle a un objet plus important, monsieur le comte; vous aimez le roi , et vous lui devez comme homme et comme ministre. Moi, comme citoyen, je tremble pour l'autorité royale, plus que jamais nécessaire au moment où elle est sur le penchant de sa ruine. Jamais crise ne fut plus embarrassante et ne présenta plus de prétextes à la licence ; jamais la coalition des privilégiés ne fut aussi effrayante pour le roi , aussi redoutable pour la nation ; jamais assemblée nationale ne menaça d'être aussi orageuse que celle qui va décider du sort de la monarchie, et où l'on arrive avec tant de précipitation et de méfiance mutuelle.
Cependant le ministère, qui s'est précipité dans ce défilé fatal pour s'être efforcé de reculer les états généraux au lieu de s'y préparer, s'occupe-t-il des moyens de n'avoir point à craindre leur contrôle, ou plutôt de rendre utile leur concours? A-t-il un plan fixe et solide que les représentants de la nation n'aient plus qu'à sanctionner?
Eh bien! ce plan, je l'ai, monsieur le comte. Il est lié à celui d'une constitution qui nous sauverait des complots de l'aristocratie, des excès de la démocratie, et de l'anarchie profonde où l'autorité, pour avoir voulu être absolue, est plongée avec nous. Si l'on peut disputer sur les conseils qui se trouvent dans ce plan, il est au moins impossible de ne pas estimer les principes qui en soûl lu base. En désirez-vous la communication? Voulez-vous le mon lier au roi? Aurez-vous le courage de mettre une fois à son poste de citoyen un sujet fidèle, un homme courageux, un intrépide défenseur de la justice et de la vérité? Sans le concours, du moins secret , du gouvernement, je ne puis être aux étals généraux : j'ai déjà éprouvé qu'un de vos collègues nie fermera toutes les portes, peut-être même sans le vouloir et par la seule crainte qu'on a de son humeur vindicative. En nous entendant, il me serait Irès-aisé d'éluder les difficultés ou de surmonter les
obstacles ; et certes il n'y a pas trop de trois mois pour se préparer, lier sa partie, et se montrer digne et influent défenseur du trône et de la chose publique.
Désirez-vous que j'aille vous voir, monsieur le comte , ou cette lettre sera-t-elle, comme tant d'autres, un inutile témoignage du tendre respect avec lequel je suis, etc., etc.
Cotte lettre du comte de Mirabeau au comte de Montmorin, dont la minute est de la main de Mirabeau , est la première en date de toutes celles qui se sont retrouvées à sa mort parmi ses papiers. Elle est remarquable sous plus d'un rapport. Elle constate d'abord que Mirabeau , longtemps avant la réunion des états généraux , avait entretenu une correspondance avec les ministres ; qu'il avait cherché à les éclairer sur les difficultés de la situation du pays et sur les moyens qu'il y aurait de pourvoir à ces difficultés. Elle [est aussi un témoignage bien éclatant des vues saines et modérées qu'il apportait souvent dans l'appréciation des choses, et de la profonde perspicacité qui lui faisait prévoir les périlleuses conséquences de l'incurie du gouvernement. Cette lettre est malheureusement la seule de cette époque qui se soit retrouvée; mais, telle qu'elle est, elle sera bien placée en tète de toutes les autres pièces pour démontrer le grand et utile parti qu'on aurait pu tirer des talents, du génie de Mirabeau, si, dès son entrée dans l'assemblée, on avait su se mettre au-dessus des préventions que sa conduite passée avait dû naturellement inspirer.
A moins d'indications contraires, toutes les notes de la correspondance sont de réditeur.
LE COMTE DE H(IV1«I!I1I> AU COMTE »E MIRABEAU
Versailles, le 26 février 1789. — J'ignorais, monsieur, qu'il eût clé question de vous dans aucun journal , à l'occasion de Y/Jisloire secrèle de la cour de Berlin, et j'ignore même encore ce qu'on en a dit. Si on vous y attribue la publication de cet ouvrage, et que vous n'y ayez eu aucune part, je conçois combien vous devez en être blessé. Quant à moi , la confiance dont le roi m'a honoré en me chargeant du département des affaires étrangères, me fait un devoir, sous tous les rapports, de chercher à faire découvrir et punir l'éditeur de cette correspondance.
J'aurais sans doute désiré, monsieur, pouvoir contribuer à vous rendre à l'existence à laquelle vous êtes appelé par votre naissance et vos talents; mais je vois que ce n'est pas à moi que cela esl réservé.
II serait inutile, monsieur, que j'entrasse en explication avec vous relativement à la publication de votre correspondance avec 31. Cerutti. Vous n'aviez pris aucun engagement avec moi à l'égard de M. jNccker, et je^ne vous avais pas demandé d'en pren-
dre. Je m'étais borné à vous montrer l'estime et l'amitié que j'ai pour lui; j'avais lieu de penser que cette considération aurait sur vous quelque empire : vous m'avez prouvé que je m'étais trompé.
Je vous remercie, monsieur, des notions que vous me donnez sur la Provence, et de l'offre que vous voulez bien me faire d'une conférence particulière sur cet objet; mais d'après tout ce que j'ai l'honneur de vous dire dans cette lettre , il me parait au moins inutile que j'aie désormais celui de vous recevoir chez moi.
J'ai l'honneur d'être très-parfaitement, monsieur, votre trèshumble et très-obéissant serviteur.
Cette lettre de M. de Montmorin, qui, comme on le verra bien, n'est point une réponse à la précédente, a été écrite à l'occasion de V Histoire secrète de la cour de Berlin, ouvrage publié dans les derniers jours de 1788, et sur lequel nous voulons donner ici quelques explications, parce qu'il a été le sujet d'une accusation odieuse, et que nous avons lieu de croire, en grande partie du moins, injuste, contre Mirabeau. Un historien grave et consciencieux a résumé ainsi cette accusation :
« Mirabeau, toujours besoigneux, imagina, pour subvenir aux dépenses de son « voyage en Provence (1789), de tirer parti des lettres secrètes qu'il avait écrites sur « la cour de Berlin, pendant sa mission; il en composa un libelle, et fit proposer, « par le duc de Lauzun au comte de Montmorin, de ne pas publier ce manuscrit, « si le ministre voulait l'acheter. Celui-ci imposa pour condition que l'auteur « renoncerait à se faire élire député, et n'irait point en Provence. Le duc accepta, « Mirabeau reçut l'argent et ne regarda point sa parole comme engagée. Il lit « plus : un libraire, qui était près de tomber en faillite, et dont la femme était « sa maîtresse, le pressa de lui livrer une copie du manuscrit dont le scandale « assurait la vente rapide; et, ce qu'on ne peut répéter sans honte, non-seule- « ment Mirabeau consentit, mais il prit un nouveau salaire. Le libelle devait « inévitablement être poursuivi. C'est sous de tels auspices que Mirabeau alla « s'offrir a ses concitoyens pour les représenter dans rassemblée qui devait « régler nos finances, régénérer nos lois et nos mœurs... r> (Histoire de Louis X M, par M. Droz, de l'Académie française, tome II, chap. VII, p. 151-133.) - Avant de terminer cette citation, ajoutons une ligue qui se trouve à la suite de ee passage et qui n'y ligure sans doute qu'épigramniatiquenient : a Mirabeau parut « aux états de Provence avec calme et dignité. »
Maintenant, nous demanderons si la lettre ci-dessus du comte de Montmorin, et. la réponse de Mirabeau qui la suit, ne détruisent pas l'accusation honteuse portée contre celui-ci; et si, avec la position (prou leur l'ait a l'un et à l'autre dans le passage cité de l'Histoire de Louis XVI, ils auraient écrit les lettres qu'on vient de lire? Nous ne pensons pas (pie personne puisse l'admettre, et nous ajouterons, pour continuer cette opinion, les détails que nous avons rc-
cueillis de sources certaines au sujet de l'Histoire secrète de ta cour de Berlin, et qui, s'ils n'absolvent pas Mirabeau de tout reproche dans cette affaire, l'absolvent du moins de celui que lui fait l'auteur de Y Histoire de Louis XVI.1
Remontons d'abord a l'origine de la correspondance à l'aide de laquelle a été composée VHistoire de la cour de Berlin. — En 1785, le comte de Mirabeau se trouvait à Paris sans ressources et presque dans le dénûment. Il fit connaître sa situation a M. l'abbé de Périgord (depuis prince de ïallevrand), qu'il voyait assez fréquemment et qui s'intéressait à lui. L'abbé de Périgord parla de Mirabeau a M. de Galonné, et lui conseilla de le faire envoyer en Prusse, non comme agent accrédité, mais comme voyageur observateur. Le grand Frédéric touchait a la fin de sa carrière, et il était important de rechercher les conséquences que pourrait entraîner sa mort sur la politique du cabinet de Berlin en particulier, et sur celle de l'Allemagne en général.
L'abbé de Périgord avait pensé que Mirabeau remplirait très-bien cette mission, et M. de Calonne saisit son idée. Il en entretint M. de Vergennes, alors ministre des affaires étrangères, qui l'approuva également et qui obtint l'assentiment du roi. Pour que le secret de cette mission fût mieux gardé, on ne fit pas passer les lettres de Mirabeau par la voie ordinaire des bureaux. On convint que Mirabeau adresserait ses lettres chiffrées à l'abbé de Périgord, qui les déchiffrerait, les remettrait a M. de Vergennes, et resterait chargé de transmettre les instructions qu'on croirait devoir donner à Mirabeau. Nous avons entre les mains les originaux des minutes et des déchiffrements de cette correspondance , qui ont été retrouvés dans les papiers de Mirabeau.
Il suffira de dire qu'après plus d'un an de séjour en Allemagne, Mirabeau revint à la hâte en France, sur le bruit de la convocation des notables.
Rigoureusement parlant, Mirabeau, qui avait reçu un traitement pendant toute la durée de sa mission, aurait dû à son retour remettre au gouvernement toutes les pièces qui concernaient cette mission : c'est l'usage diplomatique. Il ne le fi t point et conserva toutes les minutes de sa correspondance : c'est à l'aide de celle-ci que fut composée plus tard VHistoire secrète de la cour de Berlin, qui parut, comme nous l'avons déjà dit, à la fin de l'année 1788.
D'après la lettre ci-dessous de Mirabeau, du 24 avril 1789, on doit croire que M. de Montmorin avait eu connaissance de l'existence du manuscrit de l'ouvrage en question avant sa publication; mais rien ne démontre qu'il l'eût acheté a Mirabeau, en lui imposant pour cela la condition de ne pas se présenter aux élections pour les états généraux; et certes, si un pareil marché avait été conclu entre eux et rompu par Mirabeau, M. de Montmorin n'aurait pas écrit la lettre du 26 février telle qu'elle est.
Ce point une fois établi, disons que, lorsque l'ouvrage parut, il y eut un récri général contre cette publication. Elle devint un grand embarras pour le gouvernement, a cause de laprésencedu prince Henri de Prusse, qui se trouvait en ce moment a Paris, et qui était fort maltraité dans l'ouvrage. Aussi ordonna-t-on de poursuivre avec rigueur l'éditeur du libelle, comme l'indique la lettre de M. de Montmorin.
L'abbé de Périgord, devenu évéque d'Autun, fit de sanglants reproches a Mirabeau de ce qu'il appelait son abus de confiance. Mirabeau chercha à se justifier en expliquant a l'évêque ce qui était arrivé. Il lui raconta que la femme d'un libraire était sa maîtresse, et que c'était elle qui, pressée parles créanciers de son mari, avait soustrait le manuscrit dont Mirabeau avait eu l'imprudence de lui faire connaître l'existence, et que c'était ainsi que ce manuscrit, tombé entre les mains de l'imprimeur Lejay, avait été imprimé et publié. L'évùquc ne voulut pas croire alors ce récit, qui cependant semble avoir été véridique : il se brouilla avec Mirabeau, et cessa toute relation intime avec lui, quoiqu'il continuât à le voir publiquement a l'Assemblée constituante : ce n'est qu'au lit de mort de Mirabeau qu'ils se raccommodèrent.
Telle est, nous le croyons, l'histoire exacte de cette affaire, dans laquelle Mirabeau eut des torts évidents, mais pas ceux qu'on lui reproche. M. deMontmorin aura pu croire que Mirabeau n'avait pas le droit de faire usage d'une correspondance pour laquelle il avait reçu un traitement du gouvernement , et l'accuser d'avoir vendu ce qui ne lui appartenait plus ; tandis que Mirabeau a eu le tort de faire un libelle à l'aide de cette correspondance, et le second tort de ne pas désavouer hautement l'ouvrage , après qu'il lui eut été soustrait et qu'il eut été publié sans sa participation.
Voilà ses torts réels ; ils sont assez graves pour qu'il soit inutile de lui en attribuer de plus odieux qu'il n'a pas eus.